HISTOIRE LA TERREUR 1792-1794

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE VII. — LA NUIT DU 9 AU 10 AOÛT.

 

 

I

La crise suprême approche ; mais au moment ou nous devrions marcher avec rapidité vers le dénouement, nous nous trouvons arrêté par des obstacles presque insurmontables.

L'histoire de la journée du 10 août 1792 a été tellement obscurcie dans ses moindres détails, tellement enfouie sous plusieurs alluvions de mensonges, pour nous servir de l'heureuse et pittoresque expression de M. Michelet[1], qu'il faut, avant tout, débarrasser la route des erreurs accréditées depuis soixante-dix ans, des faux matériel glissés comme autant de pièges dans chaque document officiel.

On possède mille récits, complets jusqu'à la minutie, de tel ou tel fait de l'histoire de France, qui, considéré en ses causes ou en ses résultats, n'est digne que d'une mention très-brève. Mais si certains incidents de la nuit du 9 au 10 août ont été cent fois racontés, on est resté dans la plus complète ignorance sur la manière dont, au sein des sections et à l'Hôtel de Ville, s'est préparé et consommé le renversement de la plus vieille monarchie de l'Europe moderne. Les seuls documents que les historiens aient consultés jusqu'à présent sont tronqués, mutilés, falsifiés à plaisir ; et cependant le mensonge n'a pas été si bien ourdi que la vérité ne perce à travers le tissu serré du linceul dans lequel les vainqueurs avaient voulu l'ensevelir a jamais[2].

Cette unanimité des sections se levant comme un seul homme pour renverser la monarchie constitutionnelle, nous verrons qu'elle n'a jamais existé ; cette liste de trois cents prétendus délégués du peuple en insurrection, dont on a si souvent parlé, nous verrons qu'elle est fausse ; ces pleins pouvoirs remis par le peuple entre les mains de ses sauveurs, nous verrons comment ils furent obtenus et par qui ils furent donnés ; à ces descriptions de luttes gigantesques où l'on nous représente des masses profondes montant héroïquement à l'assaut des Tuileries, nous opposerons purement et simplement le chiffre des morts et des blessés. Alors, à travers les expressions ambiguës, les réticences calculées, les exagérations emphatiques des procès-verbaux officiels, chacun pourra lire couramment ce que nous avons eu tant de peine à déchiffrer, se convaincre de la monstrueuse usurpation des uns, de la coupable connivence des autres, de l'imprévoyance de ceux-ci, de la lâcheté de ceux-là.

Armons-nous donc de courage et pénétrons résolument dans ce dédale.

 

II

Les plus violents des agitateurs auraient voulu que l'insurrection commençât dès le 8 août au soir ; ils essayèrent de la proclamer aux Jacobins[3], mais leur ardeur fut arrêtée par les prudents, et le grand acte dut être suspendu jusqu'à l'heure indiquée par la section des Quinze-Vingts comme le terme extrême de la patience populaire. La journée du 9 fut donc entièrement employée de part et d'autre en préparatifs soit d'attaque, soit de défense.

Pendant que les sections les plus révolutionnaires assuraient les Quinze-Vingts de leur concours, d'autres, comme celles des Thermes-de-Julien, du Roi-de-Sicile et du Jardin-des-Plantes, protestaient et notifiaient courageusement leurs protestations à l'Assemblée nationale, au département, à la municipalité et aux autres sections. Celle du Roi-de-Sicile surtout se montrait ouvertement hostile à l'insurrection projetée ; rappelant la loi qui interdisait aux sections de prendre des arrêtés et de disposer de la force armée, elle adjurait la population de Paris de ne point se laisser entraîner a la violation de la Constitution.

Quoique réduit à une impuissance presque radicale, le département, à la réception de cet arrêté, se hâta de l'approuver et de l'envoyer au maire et au commandant général, en leur recommandant de prendre des mesures pour empêcher qu'on ne sonnât le tocsin[4].

Le commandement général de la garde nationale, par suite du roulement établi entre les six chefs de légion, était depuis quelques jours entre les mains du chef de la 4e, Jean-Antoine Galiot de Mandat, ancien capitaine aux gardes françaises. Cet officier était très-fermement attaché aux idées constitutionnelles, brave militaire, fidèle à son serment, il était résolu à défendre jusqu'à la mort l'inviolabilité du domicile et dé la personne du chef de l'État[5]. Par malheur, on le sait, il ne lui appartenait point de requérir la force publique ; il ne pouvait pas même établir de postes extraordinaires sans l'ordre de son supérieur immédiat, le maire de Paris.

Averti, dès le matin du 9 août, par le chef de bataillon de l'Arsenal, que les administrateurs de police ont fait distribuer des munitions de guerre aux Marseillais et que l'on prêche ouvertement l'insurrection dans plusieurs sections[6], Mandat n'attend pas les avis de Pétion, il lui expédie coup sur coup plusieurs billets pour obtenir les ordres nécessaires[7]. Pressé de répondre, non-seulement par le commandant général, mais aussi par le directoire du département, le maire de Paris finit par requérir l'augmentation des forces chargées de veiller à la sûreté des abords du Château et par autoriser l'établissement de deux postes de réserve, l'un dans une des grandes salles du Garde-Meuble, l'autre à l'hôtel de Toulouse — aujourd'hui la Banque de France.

Le commandement de la 17e division militaire, par suite de la démission de M. de Wittinckoff, lieutenant général, se trouvait dévolu depuis quelques jours à M. de Boissieu, maréchal de camp, et sous ses ordres à M. de Menou, ancien membre de l'Assemblée constituante. Il n'y avait à Paris aucune troupe de ligne ni cavalerie, ni infanterie, ni artillerie. Les Suisses, au nombre de neuf cent cinquante environ, avaient leurs officiers particuliers, auxquels seuls ils obéissaient. Les officiers généraux n'avaient donc sous leurs ordres que la gendarmerie, forte de neuf cents hommes à cheval et d'une trentaine d'hommes à pied.

Le plan de défense préparé par Mandat, tel du moins qu'il semble résulter des ordres épars donnés à divers chefs de poste, était celui-ci laisser la colonne des insurgés venant du faubourg Saint-Antoine s'engager sur les quais, au delà de l'Hôtel de Ville ; empêcher sa réunion avec celle du faubourg Saint-Marceau, en gardant les abords des ponts, et notamment le pont au Change et le Pont-Neuf ; la faire charger par les gendarmes à cheval, postés au Louvre et sur le quai d'Orsay, et la faire prendre en queue par la réserve placée à l'Hôtel de Ville. Mais ce plan, grâce auquel la route aurait été coupée aux insurgés bien avant qu'ils n'arrivassent au Carrousel. reposait sur l'attaque énergique qu'aurait exécutée la gendarmerie à cheval, et sur la solidité de certains postes confiés n des officiers de la garde nationale. Or, la gendarmerie, presque entièrement composée, depuis sa réorganisation, de soldats qui avaient abandonné leurs drapeaux lors dès-premiers troubles de la révolution, n'était rien moins que sûre ; elle venait, en vertu d'une loi récente, de procéder à l'élection de ses chefs et n'avait conservé à sa tête que ceux qui étaient le plus ouvertement engagés dans !e mouvement révolutionnaire. Parmi les officiers de la garde nationale, beaucoup n'osaient agir, hésitaient et même, cédant à d'étranges capitulations de conscience, s'apprêtaient à pactiser avec l'insurrection[8].

 

III

Le maire était nécessairement le pivot de la résistance !égale au sein de la cité. C'était à lui que venaient aboutir toutes les recommandations de l'autorité supérieure c'était de lui que devaient émaner tous les ordres à donner à la garde nationale, toutes les réquisitions destinées à mettre en mouvement la force armée.

Pétion avait été appelé, entre cinq et six heures du soir, à l'Assemblée nationale, et avait donné les nouvelles les plus rassurantes sur le maintien de la tranquillité publique. Au sortir de la salle du Manège, il aurait du profiter de l'occasion pour se rendre aux Tuileries et s'entendre avec Mandat sur la défense du Château, mais il s'en garda bien. Rœderer, qu'il avait rencontré à la barre, le décida cependant à entrer rue du Dauphin, ou siégeait le directoire du département. Là, le maire trouva Dumont, Beaumetz, Davous, d'Ormesson, Leveillard, Charton, qui étaient à la tête de cette administration depuis la retraite du duc de La Rochefoucauld et de ses huit collègues. On convint que le conseil de département et le conseil de la commune resteraient chacun en permanence.

Cela décidé, Pétion se rendit à l'Hôtel de Ville, espérant n'y rester qu'un instant et se retirer à la mairie — aujourd'hui la préfecture de police — là seulement il devait se croire en sûreté. Il était convenu entre les principaux conspirateurs et lui qu'on l'y consignerait, avec une garde d'honneur pour l'empêcher de sortir ; c'était le premier article de tous les programmes d'insurrection fabriqués successivement depuis quinze jours, celui à l'exécution duquel- naturellement Pétion tenait le plus[9].

Dans la journée, les membres constitutionnels de la municipalité parisienne avaient obtenu à grand'peine du maire qu'il mît sa signature au bas d'une lettre dans laquelle les Parisiens étaient invités à se tenir tranquilles, a se défier des agitateurs et à respecter la Constitution[10]. Il avait été convenu que des officiers municipaux porteraient cette lettre à chacune des quarante-huit sections, et l'appuieraient des adjurations les plus vives, des conseils les plus pacifiques. Naturellement, les membres du conseil général qui professaient les principes constitutionnels s'offrirent et furent acceptés pour être les messagers de la concorde. Ceux, au contraire, qui pactisaient plus ou moins secrètement avec les Jacobins déclinèrent pour la plupart l'honneur de cette délégation. Ils trouvaient à ce refus un double avantage ils se dispensaient d'aller tenir dans les sections un langage modérateur, qui les aurait compromis vis-à-vis des frères et amis ; Us restaient compactes à l'Hôtel de Ville, prêts à revêtir d'une légalité apparente les volontés de l'insurrection.

Pétion, en arrivant dans la salle du conseil général, trouve sur le bureau des lettres de Mandat, qui le pressent de se rendre au Château[11]. Des avis, venant de toutes parts, annoncent bientôt que des groupes se forment, qu'on parle de sonner le tocsin et de se porter aux Tuileries. Ceux des municipaux qui ne sont pas dans la confidence des meneurs pressent Pétion de courir où son devoir le plus impérieux l'appelle. En vain celui-ci emploie-t-il mille prétextes pour expliquer et continuer sa coupable immobilité ; ou insiste, on s'écrie : Il faut y aller ; allons, monsieur le maire, mettez-vous à notre tête ![12] Ne pouvant résister plus longtemps sans éveiller de justes soupçons, Pétion se décide à partir en emmenant avec lui quelques-uns de ceux qui viennent de s'offrir à l'accompagner.

Il était onze heures du soir. Les ministres, après avoir donné chacun dans leur département les ordres les plus indispensables, étaient revenus aux Tuileries. Rœderer[13] venait aussi d'arriver, et, s'étonnant de ne point voir le maire dont il avait réclamé la présence, lui écrivait sur la table même du conseil. En ce moment, Pétion survient, accompagné de plusieurs officiers municipaux, notamment de MM. Boucher-René, Borie et Therrin. Le roi interpelle le maire avec brusquerie : Il paraît qu'il y a beaucoup de mouvement ? — Oui, sire, répond Pétion, la fermentation est grande. Il ajoute quelques phrases banales sur le zèle qu'il a mis à venir, dans ce moment décisif, veiller en personne à la sûreté du roi et de sa famille. A ces protestations de dévouement, Louis XVI répond d'une manière affectueuse. Pétion se hâte de rompre L'entretien et se dirige vers la porte, sous prétexte d'aller visiter les postes intérieurs et extérieurs mais, au moment de sortir, il se trouve face à face avec Mandat.

Le loyal soldat arrête l'hypocrite magistrat et lui demande pourquoi les administrateurs de police refusent des cartouches à la garde nationale, pendant qu'ils en délivrent aux Marseillais. Vous n'étiez pas en règle pour en avoir. Mandat insiste, Pétion s'embarrasse de plus en plus dans ses réponses évasives ; le commandant général lui coupe la parole : Je n'ai que quatre coups à tirer, et encore un grand nombre de mes hommes n'en ont-ils pas un seul ; mais c'est égal, je réponds de tout, mes mesures sont bien prises.

Pétion, se souciant fort peu de continuer un dialogue ainsi engagé, se retourne vers Rœderer : Ne venez-vous pas avec moi ? lui dit-il il fait étouffant ici, je vais descendre pour prendre l'air. Le procureur-général-syndic, qui attend des nouvelles de ses collègues du département, s'excuse de ne pouvoir s'éloigner en ce moment. Pétion s'esquive, descend le grand escalier et, sans donner une parole d'encouragement à la garde nationale, inspecte les jardins et les cours, se dirige tout doucement vers l'Assemblée, espérant se faire réclamer par un décret. Mais, comme les représentants sont trop peu nombreux pour rien décider, il se voit obligé, par convenance, de retourner vers le Château il se garde bien de remonter dans les appartements, et reste sur la terrasse, attendant avec anxiété l'heure de la délivrance.

 

IV

Abandonnons Pétion à ses rêveries et parcourons la ville. La nuit est splendide, et son calme magnifique fait un étrange contraste avec le trouble des âmes. Dans tous les quartiers, les habitants, sur le pas de leurs portes, s'entretiennent des -événements du jour, de l'insurrection annoncée à heure fixe, de la déchéance que l'Assemblée a refusé même de mettre en discussion. Les opinions sont naturellement très-divisées, on discute avec la plus vive animation, mais personne ne bouge.

Au faubourg Saint-Antoine l'agitation est plus forte que dans le reste de la ville, mais il est impossible de prévoir encore si elle aboutira à un mouvement insurrectionnel. La grande rue est tout entière illuminée, les groupes sont nombreux, surtout vis-à-vis des Enfants-Trouvés, où la section des Quinze-Vingts tient séance. Les agitateurs y tonnent contre l'Assemblée nationale, qui a affecté de ne pas se préoccuper du délai fatal qu'ils ont daigné lui impartir avant de s'insurger. Des individus, se prétendant délégués par diverses sections, viennent promettre aide et assistance à leurs frères des Quinze-Vingts[14] ; ils sont naturellement accueillis avec enthousiasme.

Osselin, l'un des municipaux révolutionnaires, se présente au nom du conseil général comme il parte assez vaguement du maintien de la tranquillité publique et du respect de la loi, on sent qu'il ne prétend point condamner l'insurrection projetée ; on le laisse donc discourir, mais on ne l'écoute pas[15].

Des fédérés annoncent qu'ils vont se réunir sous les drapeaux du faubourg Saint-Antoine pour défendre et sauver la patrie ; d'autres, joignant l'action aux paroles, arrivent tant à pied qu'en fiacre. On les accable de témoignages de sympathie.

Ces adhésions, plus ou moins factices, plus ou moins nombreuses, ne font pas illusion aux meneurs. Ils sentent que le mouvement ne s'accentue ni ne se développe. En effet, a l'exception de cinq ou six sections très-fortement engagées dans le mouvement révolutionnaire (les Lombards, les Gravilliers, Mauconseil, les Gobelins, le Théâtre-Français et le faubourg Poissonnière), toutes les autres hésitent ou se déclarent énergiquement contre le projet des Quinze-Vingts.

La plupart des sections ouvrent leurs séances entre huit et neuf heures du soir, et commencent par entendre la lecture de la lettre municipale, dont nous avons parlé. Le meilleur accueil est fait à cet appel à la concorde, ainsi qu'aux délégués qui viennent le soutenir[16].

Dans la section Grange-Batelière, on est si éteigne d'approuver les menaces des Quinze-Vingts qu'un membre propose de présenter une adresse à l'Assemblée nationale pour lui témoigner l'indignation que les citoyens ont éprouvée en apprenant que, la veille, des représentants du peuple ont été outragés. Mais cette section peut être taxée d'aristocratie ; il n'en est pas de même de celle de la Fontaine-de-Grenelle. Depuis que ses principaux habitants ont émigré ou se cachent, elle est menée par de petits commerçants, que le mauvais état de leurs affaires a rendus furieux, et s'est souvent distinguée par son exagération démagogique. Apprenant que les Quinze-Vingts persévèrent dans leur arrêté du 4, elle leur envoie des commissaires, pour leur démontrer les dangers qui peuvent résulter de la démarche qu'ils se proposent de faire cette nuit. Dans le faubourg Saint-Jacques, on ne se montre guère mieux disposé à s'insurger ; si la section des Gobelins manifeste, comme toujours, des opinions franchement révolutionnaires, Sainte-Geneviève, le Jardin-des-Plantes et l'Observatoire restent parfaitement tranquilles. Aux invitations pressantes que les Gobelins adressent à leurs voisins de Sainte-Geneviève, ceux-ci répondent qu'ils n'ont point reçu les ordres d'Acloque et qu'ils se conduiront exclusivement d'après les indications de leur chef de bataillon, dont les opinions modérées sont bien connues. Montreuil et Popincourt ne paraissent pas non plus vouloir seconder leurs frères du faubourg Saint-Antoine dans leurs projets insurrectionnels[17].

Cependant les Quinze-Vingts dépêchent des affidés dans tout Paris pour répandre et appuyer leurs arrêtés. Les meneurs de Mauconseil, des Lombards et du Théâtre-Français expédient également, d'heure en heure, des frères et amis pour opérer une pression incessante sur toutes les sections[18]. Néanmoins, beaucoup d'entre elles repoussent ces appels à l'insurrection, quelques-unes lèvent leur séance à l'heure accoutumée[19], persuadées qu'il ne peut rien se passer d'extraordinaire, ou ne voulant se mêler de rien[20].

 

V

Les chefs de l'insurrection avaient longtemps hésité entre deux projets. Les meneurs du faubourg Saint-Antoine voûtaient faire du local ordinaire du comité des Quinze-Vingts le point central de la réunion des commissaires des quarante-huit sections[21]. Les meneurs des sections du centre de Paris voulaient que le rendez-vous des commissaires fût à l'Hôtel de Ville même. Par un sentiment de jalousie facile à comprendre, ils répugnaient à paraître subordonnés aux Quinze-Vingts. Le reste du programme était le même partout on devait déclarer bien haut que les commissaires auraient mission de s'entendre avec la municipalité sur les moyens d'entretenir le calme et la tranquillité, sans pouvoir s'immiscer d'aucune manière dans les fonctions municipales[22] ; on leur donnerait tout bas le mandat d'arracher une à une, au conseil général de la commune, les décisions indispensables à la désorganisation de toute résistance, sauf à briser les autorités légales lorsqu'on n'en aurait plus que faire.

Comme nous l'avons vu, par de fréquentes convocations extraordinaires et surtout par l'institution du comité central de correspondance, on avait habitué les sections à envoyer a l'Hôtel de Ville des délégués délibérer sur toute espèce d'objets. Pour le 10 août précisément[23], la commune les avait invitées à nommer des mandataires pour concourir à la discussion d'un projet relatif la formation d'un camp sous Paris et aux moyens de défendre la capitale en cas d'invasion. Légalement permanentes, elles pouvaient tenir séance, par conséquent élire et envoyer des commissaires à toute heure du jour et de la nuit. La réunion étant effectuée à l'Hôtel de Ville, qui oserait s'apercevoir qu'au lieu de répondre à la convocation municipale, on aurait obéi à l'appel des sections ultra-révolutionnaires ? Du moment qu'on apporterait des pouvoirs libellés au nom de telle ou telle section, qui oserait discuter le nombre des citoyens desquels on déclarerait les tenir ? On était sûr d'une dizaine de sections affidées pour les autres, suivant les circonstances, on ferait envahir ta salle des séances par des émeutiers apostés[24], on arracherait par intimidation le consentement des quelques membres du bureau, tenant la permanence ; quant aux sections sur lesquelles il serait trop difficile d'agir, on se passerait de leur assentiment.

A onze heures du soir[25], la section des Quinze-Vingts qui, pendant toute la soirée, avait espéré rester le centre exclusif du mouvement, s'aperçut de l'isolement dans lequel on la laissait, comprit qu'il fallait abandonner son projet primitif et se résigna à prendre l'arrêté suivant, qu'elle savait d'avance devoir être adopté sans conteste par les sections du centre :

Attendu qu'il s'agit de sauver la patrie et la chose publique, la section nomme trois commissaires pour se rendre la maison commune et, conjointement avec ceux qui seront nommés par les autres sections, aviser aux moyens de se concerter sur les mesures à prendre dans les circonstances actuelles[26].

A la suite de ce premier arrêté, deux autres sont pris l'un met sous la sauvegarde du peuple les commissaires envoyés à l'Hôtel de Ville, l'autre déclare que l'on ne recevra plus d'ordres que des commissaires de la majorité des sections réunies[27].

Ces résolutions sont apportées dans les sections vers minuit. Celles du centre, notamment Mauconseil, les Gravilliers et les Lombards, avaient pris ou prenaient au même moment des décisions identiques les arrêtés des Quinze-Vingts y sont par conséquent reçus avec le plus vif enthousiasme.

Mais, dans beaucoup d'autres sections, la séance est levée ; il ne reste plus dans la salle que quelques individus endormis sur les banquettes. On les réveille, on leur dit qu'il faut sur-le-champ nommer des commissaires pour aller à l'Hôtel de Ville sauver la patrie en danger. A l'Arsenal, les six personnes qui se trouvent dans la salle du comité nomment trois d'entre elles pour représenter quatorze cents citoyens actifs[28]. Les choses se passent à peu près de même au Louvre, à l'Observatoire et au Roi-de-Sicile.

Dans certains quartiers, ta séance dure encore, mais la salle est presque vide, et les citoyens présents déclarent qu'ils sont en trop petit nombre pour rien décider au nom de la majorité[29]. Ailleurs on adopte purement et simplement l'ordre du jour[30]. D'autres sections se montrent, il est vrai, moins récalcitrantes et nomment des commissaires, mais sans déterminer leurs pouvoirs ; les élus ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils vont être appelés à faire. En certains endroits on se méfie à un tel point des mesures qui pourront être prises à l'Hôtel de Ville, que les électeurs déclarent ne devoir obéir qu'aux ordres qui leur seront transmis par leurs propres délégués[31].

 

VI

Les Quinze-Vingts avaient donne les premiers le signal moral de l'insurrection en réclamant la nomination des commissaires, ils s'étaient bien gardes d'en donner le signal matériel[32] ; peut-être hésitaient-ils encore ou voulaient-ils simplement couvrir d'un certain voile les suprêmes préparatifs du combat. Mais, dans le centre de Paris, on résolut de brusquer les choses. Ce fut des églises comprises dans la circonscription des sections des Gravilliers, des Lombards et de Mauconseil, que partit le signal qui, au coup de minuit, retentit et gagna bientôt de proche en proche ; car, dans une ville immense comme Paris et dans des temps de fiévreuse agitation comme ceux que nous décrivons, il y a toujours des gens prêts à se porter aux tours des églises pour répéter le signal qui leur arrive, sans qu'ils sachent souvent d'où il vient et ce qu'il signifie[33].

Au son du tocsin se mêle bientôt le bruit des tambours dont les uns battent la générale et les autres le rappel ; la générale est battue pour le compte de l'émeute, le rappel pour le compte de la résistance légale[34].

Les bataillons se réunissent sans savoir ce qu'on leur veut et à quels ordres ils doivent obéir. Une fois rassemblés, ils sont harangués par leurs chefs, mais aussi par des meneurs qui prêchent insolemment la désobéissance aux ordres de l'état-major, surexcitent les rancunes et les animosités des citoyens-soldats déjà fort divisés entre eux.

Certains bataillons se dirigent vers le Château, d'autres vers l'Hôtel de Ville ; beaucoup, par prudence et ne sachant vers quel côté pencher, restent dans leurs quartiers ; mais naturellement, comme il n'y a ni ordre ni discipline, ils fournissent et à la défense et à l'insurrection des soldats isolés[35].

L'insurrection est proclamée, mais elle est loin d'être faite. L'agitation, qui avait été assez vive dans la soirée, s'est éteinte peu à peu. Sur quelques points, aux barrières que l'on ferme, aux abords des sections les plus révolutionnaires et du club des Jacobins, on crie aux armes, on frappe aux portes[36] ; dans le reste de la ville, tout est tranquille[37], l'on ne voit dans les rues que des citoyens qui se rendent à leurs bataillons.

Cependant les commissaires nommés par les sections les plus zélées arrivent à la maison commune entre une heure et deux heures du matin. Ils occupent la salle qui, depuis une quinzaine de jours, avait été consacrée à recevoir les délégués pour l'adresse à l'armée, la pétition sur la déchéance et les autres objets mis à l'ordre du jour par le bureau de correspondance.

A trois heures, dix-neuf sections sont censées représentées[38]. Huguenin, le président des Quinze-Vingts, s'empare du fauteuil ; il ya tous les droits et personne ne songe à le lui disputer. Tallien, qui avait déjà tenu la plume lors de l'adresse demandant la déchéance, se trouve à point nommé pour remplir les fonctions de secrétaire.

Entre trois et sept heures, moment où les soi-disant commissaires, revêtus de prétendus mandats extraordinaires[39], consommèrent définitivement l'usurpation de tous les pouvoirs, de combien s'accrut le chiffre primitif de dix-neuf ? Probablement de quatre ou cinq, au plus de neuf ; car il est incontestable que vingt sections au moins ne furent pas représentées.

Maintenant quels étaient ces soixante-dix ou quatre-vingts individus qui venaient de s'introduire subrepticement dans une des salles de l'Hôtel de Ville ?

Étaient-ce les coryphées du parti démagogique, ceux que, depuis un an, soit aux Jacobins, soit dans les sections, soit à la barre de l'Assemblée, l'on avait vus à la tête du mouvement ultra-révolutionnaire ? Nullement. La section des Quinze-Vingts avait bien, il est vrai, mis les commissaires sous la sauvegarde du peuple ; mais malgré cette déclaration, il pouvait y avoir quelque danger à être pris en flagrant délit de conspiration ; aussi les chefs se tinrent-ils prudemment à l'écart. Robespierre, Fabre d'Églantine, Billaud-Varennes ne vinrent siéger dans le sein de la commune insurrectionnelle qu'un jour ou deux après le 10 août, lorsqu'il n'y avait plus qu'à profiter de la victoire. Marat s'était blotti de nouveau dans la cave qui lui avait si souvent servi d'asile. Danton lui-même, dont le poste comme substitut du procureur de la commune était à l'Hôtel de Ville, ne s'y rendit que très-tard et fort à contre-cœur ; il s'en esquiva le plus vite possible ; Camille Desmoulins, qui ne quittait pas le futur ministre de la justice, le suivit dans ses évolutions et surtout dans sa retraite[40].

Étaient-ce au moins des individus connus et estimés dans leur propre parti ? Non, car plusieurs d'entre eux se trouvent tellement inconnus à ceux qui sont censés les avoir nommés[41], ou tellement suspects que, deux ou trois jours après le triomphe de l'insurrection, on ose contester leurs nominations, casser les pouvoirs qu'ils se sont délivrés[42] ; il en est même, et parmi les plus influents, qui auront un peu plus tard à répondre devant leurs sections à des inculpations entachant leur probité[43].

Quand on parcourt la liste des prétendus commissaires des sections[44], quels sont les hommes dont les noms,  sortant un peu de l'obscurité, frappent d'abord les yeux ? Nous trouvons le journaliste Robert, l'instituteur Léonard Bourdon, Rossignol, aujourd'hui ouvrier paresseux, demain lâche général ; des hommes de loi de la pire espèce, de ceux que M. Michelet appelle les scribes du ruisseau, comme Lhuillier et Truchon ; des hommes de sac et de corde, comme l'ancien commis aux barrières Huguenin et le vendeur de contremarques Hébert ; des prêtres apostats, comme Bernard et Xavier Audoin le cordonnier Simon, le futur bourreau de l'enfant royal, Cailly, Lenfant et Duffort, les futurs collègues de Marat, de Panis et de Sergent, au comité de surveillance de septembre. Le reste, c'est l'inconnu ! Et voilà tes hommes qui disposèrent, dans une nuit de funeste mémoire, des destinées de la France !

 

VII

Pendant que les prétendus commissaires des sections s'organisent à petit bruit dans leur salle[45], entrons dans celle oit le conseil général de la commune siège depuis plusieurs heures[46].

Le conseil est loin d'être au complet, car, nous l'avons vu plus haut, un grand nombre de membres se sont chargés d'aller visiter les différentes sections et de leur prêcher la concorde et la paix. En revanche, les tribunes établies autour de la salle[47] regorgent de spectateurs ; on les a choisis avec soin pour exercer sur les membres de la commune une pression incessante, arracher à leur faiblesse les arrêtés indispensables au triomphe de l'insurrection.

Cousin, professeur au Collège de France, préside à la place de Pétion, qui s'est rendu au Château. Le savant physicien jouissait alors de la faveur populaire[48] ; jaloux de la conserver, il laisse les tribunes conduire les débats. Celles-ci ne se font pas faute d'invectiver ceux des municipaux qui osent opposer quelque résistance aux motions incendiaires émises à chaque instant. Le scandale devient si grand que l'officier municipal J.-J. Leroux, après avoir plus d'une fois vainement prié le président d'imposer silence aux interrupteurs, se tourne lui-même vers les tribunes et les apostrophe ainsi :

Si vous êtes dans l'intention d'exécuter vos menaces, vous êtes en force ; descendez et sacrifiez vos magistrats ; ils sont à leur poste ; mais si vous êtes incapables d'un crime, sachez porter au conseil le respect que vous lui devez.

Tant de courage réduit pour un instant les tribunes au silence, mais les menaces se renouvellent bientôt et deviennent de plus en plus vives. Le nombre des hommes à face patibulaire s'augmente à mesure que la nuit s'avance. Le président, s'apercevant que J.-J. Leroux se trouve personnellement exposé aux violences des spectateurs, se hâte de l'y soustraire en l'envoyant, avec trois de ses collègues, Lesguillez, André et Desmousseaux, à l'Assemblée nationale pour lui rendre compte de l'état de Paris, et au Château pour retrouver le maire, dont les meneurs commencent à trouver l'absence bien longue. Tandis que le conseil général continue à s'affaiblir par suite de missions publiques et peut-être de désertions secrètes, la réunion des soi-disant commissaires des sections commence à faire sentir sa présence. Des communications fréquentes s'établissent entre eux et les représentants légaux de la ville. Le conseil, succombant à la fatigue physique, moralement subjugué par la pression des tribunes et par les suggestions incessantes des commissaires, n'est bientôt plus qu'une marionnette dont le conciliabule insurrectionnel tient les fils et qu'il fait manœuvrer jusqu'à ce qu'il lui plaise d'agir ouvertement par lui-même.

 

VIII

Deux objets essentiels devaient naturellement préoccuper les conspirateurs être assez forts à l'Hôtel de Ville pour y commander en maîtres, rendre libre le chemin des Tuileries par la désorganisation des plans du commandant général.

Aussitôt qu'ils se trouvent réunis en nombre à peu près suffisant, les commissaires invitent chacune des sections affidées à leur envoyer vingt-cinq hommes bien armés[49]. Puis ils établissent une correspondance incessante entre le dedans et le dehors de la maison commune, afin que les complices qui se tiennent sur la place puissent facilement appuyer de là ce qui se prépare à l'intérieur.

Ces premières précautions prises, on ne s'occupe plus que du commandant général et de ses plans. Nous l'avons déjà dit, Mandat avait établi des postes de gardes nationaux aux têtes de pont, dans le but d'empêcher toute communication entre les deux rives de la Seine, et par conséquent de rendre impossible la réunion des deux courants populaires descendant du faubourg Saint-Antoine et du faubourg Saint-Marceau. Au Pont-Neuf, se trouvait le grand parc d'artillerie de réserve ; de là seulement, on pouvait tirer le canon d'alarme. Ce poste important était confié aux gardes nationaux de la section Henri IV[50], dévoués à la cause de l'ordre et commandés par un officier très-solide et très-résolu, le commandant Robert.

Vers le milieu de la nuit, se présente, au terre-plein du Pont-Neuf, un personnage aux moustaches retroussées, à la face sinistre ; il porte l'uniforme de sergent de canonniers ; des poches de son gilet sortent deux crosses de pistolet[51] ; trois ou quatre individus d'allures aussi suspectes le suivent. L'homme aux pistolets déclare au commandant Robert qu'il est chargé par la section Mauconseil de lui donner communication d'un arrêté qui le requiert de tirer le canon d'alarme[52]. Naturellement, le commandant refuse avec mépris de se soumettre à un tel ordre émané d'une pareille autorité et transmis par un semblable délégué. Le sergent de canonniers et ses acolytes sont appréhendés au corps ; l'écrit dont ils sont porteurs est saisi et transmis au bureau central de police et, de là, au conseil de la commune.

Mais bientôt surviennent deux officiers municipaux, ceints de leurs écharpes ; ils lisent à Robert la pièce suivante

Le conseil municipal charge MM. Hu et Baudouin, deux de ses membres, de se rendre sur-le-champ au poste de Henri IV et de faire mettre en liberté les quatre citoyens de la section Mauconseil qui s'y trouvent détenus.

COUSIN, doyen d'âge ; ROYER, secrétaire.

 

Le commandant hésite un moment ; mais n'osant pas entamer une lutte inconstitutionnelle avec la commune, il se décide à mettre ses prisonniers en liberté ; seulement il se garde bien de tirer le canon d'alarme, et il excite les gardes nationaux qui l'entourent à défendre leur parc d'artillerie contre n'importe quels assaillants. Se doutant qu'il ne doit pas être seul exposé aux menaçantes injonctions des insurgés et aux faiblesses du conseil général, il se met en rapport avec le chef du bataillon du quai des Augustins, Wille, posté au pont Saint-Michel. Celui-ci lui fait répondre qu'il ne demande pas mieux que de remplir son devoir, mais qu'il vient de recevoir la visite du commandant des fédérés marseillais[53] et que celui-ci l'a sommé de livrer passage à sa troupe : Nous passerons d'une manière ou d'une autre, avait dit à Wille le chef des insurgés. Sur cette nouvelle, Robert se prépare résolument au combat ; il range ses hommes en bataille et fait pointer ses pièces. Soudain reparaissent les deux délégués du conseil général, assistés d'un troisième, d'opinions encore plus prononcées, Osselin ; ils sont porteurs d'un nouvel arrêté ainsi conçu :

Le conseil général, s'étant fait rendre compte de la disposition actuelle des canons sur le Pont-Neuf,

Révoque et annule tout ordre qui aurait pu être donné par le commandant général, charge MM. Osselin, Hu et Baudouin.de faire exécuter le présent arrêté et, en conséquence, de faire rentrer les canons dans le parc d'artillerie[54].

 

Le commandant Robert avait écouté avec la plus vive indignation la lecture de l'ordre qui venait de lui être donné sous le couvert de l'autorité civile ; il le communique aux gardes nationaux et aux canonniers qui l'entourent tous lui répondent : Nous maintiendrons nos pièces en batterie tant que sonnera le tocsin. Les trois officiers municipaux insistent, ils rappellent la loi qui confie la police de la cité au conseil général ; les gardes nationaux, ignorant ce qui se passe à l'Hôtel de Ville, cèdent par un respect aveugle de la légalité et retournent leurs pièces braquées sur la rive gauche. Réduit à l'impuissance, Robert avertit immédiatement le commandant général et lui mande que, si la descente des faubourgs a lieu, il se hâtera de battre la générale. De retour à la maison commune, les municipaux rendent compte.de leur mission. Les canonniers ont retourné leurs pièces, c'est déjà quelque chose mais on peut craindre que des ordres du commandant général ne viennent, d'un moment à l'autre, enlever les pièces aux canonniers, s'ils paraissent disposés à laisser passer l'insurrection.

Un nouvel arrêté est arraché à la faiblesse toujours croissante des municipaux et immédiatement transmis aux chefs de poste :

10 août. 1792.

Le conseil général arrête que les canons de chaque bataillon ne seront ôtés aux canonniers que sur un ordre écrit de la municipalité.

COUSIN, président ; ROYER, secrétaire.

 

Le plan de défense était, on le voit, déjà fortement troublé ; mais, pour compléter cette désorganisation, il fallait s'assurer de la personne du commandant général lui-même. Déjà, plusieurs fois dans la soirée, le conseil avait fait dire à Mandat de venir prendre ses ordres ; mais celui-ci, croyant sa présence indispensable au poste le plus périlleux, était resté aux Tuileries et avait toujours évité de répondre aux invitations qui lui avaient été transmises au nom de la municipalité.

Sous la pression des meneurs, le conseil réitère ses injonctions avec une nouvelle et plus vive insistance. Le commandant général ne pourra pas se dispenser d'obéir.

 

IX

Pendant que de si graves événements se passent dans Paris, que de plus graves encore se préparent à l'Hôtel de Ville, que fait l'Assemblée nationale[55] ?

Dès onze heures du soir, au bruit du rappel battu dans plusieurs sections, quelques députes se réunissent sans convocation et prennent séance sous la présidence provisoire de Pastoret. On voit aussitôt se dessiner les tendances des deux côtés de l'Assemblée. Bazire. Broussonet et Charlier paraissent successivement à la tribune. Bazire (de l'extrême gauche) rapporte que l'agitation est très-grande au faubourg Saint-Antoine et qu'à des officiers municipaux, qui manifestaient leur étonnement de voir illuminés les environs des Quinze-Vingts, on a répondu : Ne savez-vous pas que c'est aujourd'hui le grand jour ? Obéissant au mot d'ordre qu'il a reçu, Bazire termine son discours en demandant que l'on appelle à la barre le maire de Paris. Broussonet (de la droite) assure, au contraire, que plusieurs sections ont fortement désapprouvé l'arrêté des Quinze-Vingts. Charlier, ami de Bazire, annonce l'arrivée d'une députation des Lombards, et demande qu'elle soit immédiatement introduite. On fait droit à la motion. La section des Lombards était l'une des plus engagées dans le mouvement révolutionnaire, et son orateur est le fidèle interprète de ses sentiments : Le tocsin, dit-il, va sonner, le canon d'alarme va retentir, les citoyens de la section des Quinze-Vingts ont l'intention de se rendre au Château, afin d'y faire des visites et de savoir s'il s'y trouve des armes et des hommes suspects. Le peuple est alarmé de la présence des Suisses, qui paraissent détermines à tirer sur les citoyens.

C'était, à mots couverts, annoncer l'insurrection il n'y avait que les imprévoyants et les niais qui pussent s'y tromper. Une discussion allait s'ouvrir sur cette communication, lorsque l'on fait observer que l'Assemblée n'est pas en nombre pour délibérer. Charlier propose seulement qu'à raison des inquiétudes manifestées par le peuple, on nomme une commission de vingt-quatre membres pour aller vérifier les forces qui sont aux Tuileries. Quelques membres de la droite s'opposent à cette mesure. On doit être rassuré, disent-ils, puisque MM. Pétion et Rœderer sont au Château.

Le bruit du tocsin commence bientôt à retentir, mais le nombre des députés présents augmente peu, et l'Assemblée, afin de conserver une certaine contenance, sans cependant prendre un parti pour ou contre l'insurrection, passe le temps à entendre des rapports d'un intérêt fort médiocre sur les dettes des anciens pays d'états, sur les dégrèvements d'impôt, sur certains droits domaniaux, etc.

Deux gardes nationaux interrompent ces lectures pour dénoncer à l'Assemblée un fait qu'ils croient important. Étant au poste du Palais-Royal, ils ont reconnu dans leurs rangs deux gardes du roi qui se sont avoués tels ; ils ont voulu les désarmer et les retenir, mais leurs officiers les ont renvoyés purement et simplement[56].

Peu après, paraissent à la barre J.-J. Leroux, Desmousseaux et les autres municipaux, que le président Cousin avait éloignés à raison de leurs sentiments trop constitutionnels. J.-J. Leroux porte la parole[57] :

Le conseil général est réuni, dit-il, et nous députe vers l'Assemblée pour lui donner autant que possible des nouvelles de la capitale ; nous disons autant que possible, car les officiers municipaux, nos collègues, que nous avons envoyés dans les sections, n'étaient pas encore revenus au moment de notre départ de l'Hôtel de Ville. Ils ont dû se rendre aussi auprès des citoyens qui composent l'attroupement pour les rappeler à la loi. Dans tout Paris on bat la générale, ou du moins des rappels très-précipités un citoyen — mais ce fait n'est nullement officiel — a annoncé qu'une section du faubourg Saint-Antoine a pris un arrêté pour déclarer qu'elle ne reconnaît plus ni municipalité, ni département, ni Assemblée nationale. Un grand nombre de citoyens armés se proposent, dit-on, de venir au Corps législatif demander la déchéance du roi, et se promettent de ne pas quitter les environs du lieu des séances que cette déchéance n'ait été prononcée. Le maire est dans ce moment aux Tuileries avec plusieurs officiers municipaux..Il n'y avait, d'ailleurs, presque personne sur la place de la maison commune lorsque nous l'avons traversée. Dans toutes les rues par lesquelles nous avons passé, tout était fort tranquille. Il y a lieu de croire que si l'Assemblée se montre avec force, si elle prend une mesure vigoureuse, le calme pourra se rétablir.

 

Le président répond : L'Assemblée saura s'élever à la hauteur des circonstances. Mais, par le fait, l'Assemblée ne fait rien et se borne, sur la motion de Marans, à expédier aux représentants absents l'ordre de se rendre immédiatement à leur poste. Puis, on reprend purement et simplement l'ordre du jour, comme s'il n'y avait rien de plus urgent que d'entendre des rapports sur des aliénations de biens nationaux.

Mais bientôt se présente une nouvelle députation de la municipalité ; elle est, cette fois, spécialement composée des amis du maire, et vient faire part à l'Assemblée des inquiétudes que plusieurs sections ont manifestées en apprenant que leur magistrat chéri est aux Tuileries. Ces inquiétudes étaient si vives, ajoute l'orateur municipal, que nous n'avons pu refuser d'accompagner les députations de ces sections — les Lombards et les Arcis — dans le sein de l'Assemblée, où l'on a dit que le maire s'était présenté.

Vergniaud et plusieurs autres députés rassurent les pétitionnaires sur le sort de Pétion, qu'ils annoncent avoir vu, il y a quelques instants, sur la terrasse des Feuillants.

Bazire revient sur la proposition qu'il a faite au commencement de la séance, et propose que le maire soit mandé à la barre de l'Assemblée cette motion est écartée par l'ordre du jour ; Bazire proteste, soutenant qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire au Château.

La consigne avait été donnée de dire et de répéter partout : La vie du maire est en danger. Des sections, de l'Hôtel de Ville, de la mairie, arrivent coup sur coup de nouvelles réclamations[58] ; enfin le président, Tardiveau, reçoit la lettre suivante que lui écrivent les amis les plus intimes de Pétion, les complices des insurgés, les administrateurs de police Panis et Sergent :

MUNICIPALITÉ DE PARIS. — DÉPARTEMENT DE POLICE.

Le maire de Paris est allé au Château ; il y est environné d'hommes qui paraissent avoir des vues perfides contre lui. Vous seuls pouvez l'en tirer ; appelez-le à la barre, un ordre de l'Assemblée le tirera de ce danger et aussitôt renvoyez-le à la commune, où on l'attend et d'où l'on a envoyé vainement un exprès pour le faire venir. Nous craignons tout si vous ne prenez ce parti, et, d'ailleurs, le tocsin sonnant, le maire de Paris doit être à la commune.

Les administrateurs de police, ses amis,

PANIS, SERGENT.

P. S. On vient à chaque minute nous le demander.

Deux heures du matin.

 

Il faut, s'écrie Letourneur, que le maire soit mandé  à la barre ! Il faut savoir s'il est retenu au Château par la force ou de sa propre volonté.

L'Assemblée n'était pas en nombre et, depuis plus de trois heures, se refusait à prendre aucune décision ; mais il s'agissait de sauver le populaire Pétion, on ne discute plus, et le décret suivant est sur-le-champ adopté et expédié :

Du 10 août 1792.

Sur la motion d'un membre, l'Assemblée nationale décrète que M. le maire de Paris se rendra à l'instant à sa barre ;

Décrète, en outre, que ce décret sera porté sur-le-champ à M. le maire, et remis à l'instant par un des huissiers de l'Assemblée, qui se fera accompagner de deux gendarmes nationaux.

TARDIVEAU, ex-président ;

LECOINTE-PUYRAVEAU, TRONCHON, secrétaires.

 

X

Au moment même où l'on prétendait qu'il était gardé à vue dans le Château comme un otage précieux, Pétion se promenait dans le jardin des Tuileries avec Rœderer, qui était venu le rejoindre. Lorsque les premiers sons du tocsin se font entendre, il affecte une tranquillité parfaite. J'espère, dit-il au procureur-général-syndic, qu'il n'y aura rien ; des commissaires sont allés au lieu du rassemblement. Survient le ministre de la justice, Dejoly, qui, de la part du roi, demande au maire d'autoriser la fermeture des portes de la terrasse des Feuillants. Pétion y consent et se dirige vers la terrasse pour donner lui-même les ordres mais il tombe dans un groupe de gardes nationaux où paraît régner une assez grande agitation. Un des soldats-citoyens s'approche de lui, le félicite ironiquement de son zèle pour le salut de la patrie ; puis, changeant de ton, lui reproche de se laisser dominer par les factieux, notamment par Santerre, avec lequel on le voit toujours, et enfin dit avec fermeté : Monsieur le maire, vous répondez de la tranquillité publique. Pétion, visiblement embarrassé, balbutie : Monsieur, qu'est-ce que cela veut dire ? Vous oubliez le respect... Vous manquez... Ah ! voyons ! entendons-nous...

Mais les autres gardes nationaux blâment leur camarade de sa vivacité et dégagent le magistrat municipal. Celui-ci, charmé d'échapper à un interrogatoire d'autant plus insultant qu'il est plus mérité, s'éloigne précipitamment. On l'entraîne vers le Château, on le presse d'y remonter, lorsqu'il est rejoint au bas du grand escalier par un huissier qui, accompagné de gendarmes et de porteurs de torches, lui notifie le décret de l'Assemblée[59].

Pétion s'empresse d'obéir au message qu'il attendait depuis si longtemps. Il paraît à la barre, entouré d'officiers municipaux. On l'invite à faire connaître si les inquiétudes qu'on a eues sur son compte étaient fondées.

Occupé tout entier de la chose publique, répond avec sa modestie et sa solennité ordinaires le premier magistrat de Paris, j'oublie facilement ce qui m'est personnel. Il est vrai que, lorsque j'ai été au Château, on m'a assez mal accueilli ; j'ai entendu proférer contre moi les propos les plus violents. Ils auraient pu déconcerter un homme qui aurait cru ne pas avoir d'ennemis ; mais moi, qui sais bien que mon amour pour le bien public m'en mérite un grand nombre, je n'en ai point été effrayé.

Puis, sans entrer dans plus de défaits, il annonce que toutes les précautions exigées par les circonstances ont été prises. Il y a dans le Château, ajoute-t-il, un corps nombreux de gardes nationaux. Le commandant assure qu'il n'a aucune inquiétude pour la sûreté du domicile du roi ; autant qu'on peut le prévoir, l'ordre et la tranquillité publique pourront être maintenus[60].

Le président, Vergniaud[61], invite Pétion aux honneurs de la séance, si l'exercice de ses fonctions peut le lui permettre. — Mais le maire, lisons-nous au procès-verbal de l'Assemblée, traverse seulement la salle, et, sentinelle vigilante, retourne à son poste. C'est-à-dire qu'il se hâte de rejoindre ses amis, qui l'attendent pour le consigner.

Pétion sorti, l'Assemblée, toujours très-peu nombreuse[62], recueille les nouvelles qui lui sont apportées par quelques-uns de ses membres, accepte des dons patriotiques, entend des rapports sur une nouvelle banque à fonder, sur les brevets d'invention, sur la suppression de la prime accordée pour la traite des nègres reçoit des dénonciations contre le maire de nous ne savons quelle bourgade, accusé d'être en correspondance avec les émigrés écoute de longues adresses, que lui envoient des s sociétés patriotiques allemandes qui l'adjurent de s'unir pour sauver la France[63]. Certes, rien ne pouvait venir plus à propos, mais l'Assemblée ne comprend, ni les avertissements qui lui arrivent de loin, ni ceux qui lui sont transmis par les autorités qui siègent à sa porte. En effet, la lettre suivante venait d'être apportée au président :

Paris, le 10 aoùt 1792, 3 heures du matin.

Monsieur le président,

La section des Tuileries, assemblée en armes, a l'honneur de vous informer qu'elle a autorisé M. de La Roche à ne plus reconnaître l'état-major, mais qu'elle veille à la sûreté de l'Assemblée nationale et que ses canons ne peuvent être mieux placés que dans la cour des Feuillants, qui est une des issues de l'Assemblée nationale.

Le président de la section des Tuileries,

BONJOUR[64].

 

Peu de temps après, le ministre de la justice paraît à la barre et annonce officiellement à l'Assemblée, au nom du pouvoir exécutif, les événements qui semblent se préparer. Le roi vient d'être informé qu'il s'était élevé des doutes sur la liberté de M. le maire de Paris au château des Tuileries Sa Majesté a vu avec plaisir M. Pétion et M. Rœderer se rendre auprès de sa personne ; elle me charge de venir déclarer que, loin de souffrir qu'il soit porté atteinte à leur liberté, il a recommandé qu'honneur et respect leur fussent rendus dans toute sa maison...

La réfutation des mensonges insinués par Pétion, soutenus si affirmativement par ses amis, était complète mais personne ne la relève.

Messieurs, reprend Dejoly au milieu du plus profond silence, le roi saisit cette occasion pour rendre un nouvel hommage à la Constitution. — Point d'applaudissements. — Le roi est informé qu'il existe au faubourg Saint-Antoine un rassemblement, résultat de provocations antérieures ; quoique sa contenance ne soit pas inquiétante, il n'en est pas moins contraire au bon ordre, puisqu'il n'a pas été autorisé par les autorités constituées. D'après les détails que j'ai reçus, on doit se porter chez le roi et à l'Assemblée nationale. Je prie l'Assemblée de prendre de promptes mesures pour prévenir les désordres qui pourraient suivre cette démarche.

Il y a des lois contre les rassemblements, s'écrie François de Neufchâteau, c'est au pouvoir exécutif à les faire exécuter. — Il est prudent, ajoute Vergniaud, avant de prendre des mesures quelconques, de connaître le compte que la municipalité doit rendre sur l'état actuel de Paris. Cette motion dilatoire est adoptée, et la séance est suspendue[65].

 

XI

Comme on le voit par la communication de Dejoly à l'Assemblée, on était, pendant les premières heures de la nuit, assez rassuré au Château[66]. Mais l'inquiétude ne tarda pas à y renaître, et certes l'abandon dans lequel se trouvait la monarchie menacée était trop manifeste pour que la famille royale ne dût elle-même pressentir les approches du naufrage.

La reine n'avait autour d'elle que la princesse de Lamballe, la princesse de Tarente, madame de Tourzel et sa fille Pauline, quatre ou cinq autres dames attachées à sa maison et à celle des enfants de France. Depuis le départ de Pétion, la municipalité n'avait plus auprès du roi que deux de ses membres, Borie et Leroux. Le procureur-général-syndic et deux ou trois administrateurs représentaient le département. Les ministres, le commandant général de la garde nationale, Mandat, le commandant en second, La Chesnaye, complétaient le personnel des agents du pouvoir exécutif, restés fidèlement au poste que la loi leur assignait.

La famille royale se tenait dans la chambre du conseil. Dès qu'il survenait quelque porteur de nouvelles, tout le monde se précipitait au-devant de lui, l'interrogeait avec anxiété ; l'étiquette de la cour était levée, la reine, madame Élisabeth, succombant à la fatigue, à l'inquiétude, étaient assises sur de simples tabourets.

Quelques serviteurs fidèles, quelques amis de la dernière heure, avaient pu pénétrer jusque dans le Château ; ils erraient à travers les appartements et les cours, s'efforçant d'enflammer l'ardeur de ceux à qui était confiée la défense du souverain, de sa famille, de la royauté. Mais leur intervention, dans l'état où se trouvaient les esprits, était peut-être plus nuisible qu'utile. Tous les gardes nationaux d'une bonne volonté douteuse en prenaient prétexte pour discuter les ordres qu'on leur donnait, pour repousser toute idée de résistance. Le chef de légion, La Chesnaye, voulut un moment faire éloigner les volontaires royalistes, parce que, disait-il, ils gênaient ses dispositions militaires la reine lui répliqua vivement : Je vous réponds de tous les hommes qui sont ici, ils marcheront devant, derrière, dans les rangs, comme vous voudrez ; ils sont prêts à tout ce qui pourra être nécessaire, ce sont des hommes sûrs.

Ils n'étaient pas 200, beaucoup étaient des vieillards déjà glacés par l'âge. N'était-ce pas le cas de s'écrier avec Racine :

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle !

Qui eût dit à Louis XIV, lorsqu'au milieu des splendeurs de sa cour, il assistait aux représentations d'Athalie, que le poète, par la bouche de Joad, prophétisait le sort réservé à son arrière-petit-fils !

Entre trois et quatre heures du matin, un roulement de voiture se fit entendre ; à ce bruit, on ouvrit le contrevent d'une des fenêtres du cabinet du roi. C'était la voiture du maire qui s'en retournait à vide ; Pétion n'avait pas osé venir la reprendre dans la cour même des Tuileries, il n'avait fait avertir ses gens de son départ détint tif que lorsqu'il s'était vu en sûreté dans l'hôtel de la mairie. Madame Élisabeth accourut vers la fenêtre et fut éblouie des premiers feux du jour : Ma sœur, s'écria-t-elle, venez donc voir l'aurore ! et Marie-Antoinette, obéissant machinalement à cette invitation, vint assister au lever du soleil qui devait éclairer son dernier jour de royauté ; le ciel, par un triste présage, était rouge de sang.

 

XII

Nous savons de quelle importance il était pour les insurgés de faire sortir des Tuileries. et d'amener entre leurs mains le commandant général de la garde nationale. Nous savons aussi que le conseil de la commune, sur les injonctions des commissaires des sections, lui avait expédié de nouveau l'ordre de venir à l'Hôtel de Ville. Au reçu de cet ordre, plus impératif, plus pressant que les précédents, le commandant général alla consulter le ministre de la justice et le procureur-général-syndic. Dejoly ne voulait pas qu'il partît ; Rœderer, au contraire, insista très-vivement pour qu'il se rendît à l'appel de la municipalité. Il est possible, dit le procureur-général-syndic, que le maire veuille se porter au-devant des rassemblements, et croie avoir besoin d'avoir auprès de lui le chef de la force publique celui-ci est essentiellement aux ordres du maire. D'ailleurs il serait bon d'éclaircir le contre-ordre qu'on prétend avoir été donné par Manuel aux canonniers qui gardent le Pont-Neuf[67].

Mandat se détermine enfin à partir, remet le commandement à La Chesnaye, et se dirige vers l'Hôtel de Ville, sans prendre aucune précaution pour assurer sa sûreté personnelle[68].

En arrivant, il se présente devant le conseil général[69], toujours rassemblé dans la salle ordinaire de ses séances et toujours présidé par Cousin.

On lui demande pourquoi il a doublé les postes du Château, pourquoi il a donné l'ordre de battre la générale ; pourquoi il a fait braquer des canons sur les différents ponts. Fidèles à la tactique éternelle de la démagogie, les municipaux qui sont dans la confidence des conspirateurs rejettent sur lui la responsabilité des événements qui peuvent survenir, lui reprochent d'être la cause de l'effervescence qui existe dans Paris et lui déclarent qu'on a pris des arrêtés pour prévenir tous les désordres que ses apprêts intempestifs ont occasionnés[70].

Mandat explique qu'il a ordonné de battre le rappel et non la générale, qu'il a reçu les réquisitions du maire, qu'il n'a fait qu'y obéir, et que, chargé d'une immense responsabilité, il a cru devoir prendre toutes les précautions nécessaires pour la défense du Château.

Cela dit, Mandat se retire ; mais à peine a-t-il quitté le conseil général qu'il est saisi, entraîné dans la salle où siègent Huguenin et ses quatre-vingts acolytes. A cette nouvelle, le procureur-syndic Manuel et Desmousseaux, son premier substitut, sortent précipitamment pour aller à son secours. Desmousseaux voit le commandant général traité déjà comme un accusé, des sentinelles garder toutes les issues il parvient cependant à s'esquiver par un escalier dérobé, mais Manuel reste et semble, par sa présence, légaliser toutes les monstruosités qui vont se commettre[71].

Huguenin[72], s'adressant à Mandat qui est debout à la barre, entouré d'hommes à piques que les sections affidées ont envoyés, commence ainsi l'interrogatoire :

— Vous êtes prévenu d'attentat contre la sûreté publique en donnant des ordres à la force armée sans réquisition légale. En vertu de quel ordre avez-vous doublé la garde du Château ? Je vous somme de le représenter.

MANDAT. J'ai déjà répondu à messieurs du conseil général[73] ; si j'avais été prévenu, j'aurais apporté l'ordre du maire, je l'ai laissé dans mes papiers.

D. Le maire n'a point donné cet ordre.

R. C'est une réquisition générale que j'ai présentée au département. Si un commandant général ne .peut pas prendre des précautions subites pour un événement imprévu, il n'est pas possible de commander.

D. Avez-vous eu l'ordre formel de faire marcher les canons ?

R. Quand le bataillon, marche, les canons marchent aussi ; c'est un usage qui a été observé de tout temps, et même sous La Fayette.

D. Quel jour avez-vous reçu l'ordre du maire ?

R. Il y a trois jours l'ordre est au Château, je le rapporterai.

Sur cette réponse, l'Assemblée arrête que l'on enverra des commissaires à Pétion pour recevoir ses explications. Truchon est chargé de cette mission[74].

D. Quels sont les ordres qu'a reçus le poste de Henri IV

R. Voilà comment se donnent les ordres le commandant général adresse au chef de légion l'ordre, que celui-ci envoie à ses bataillons. Quant aux canons braqués, je n'ai point donné d'ordres. Les canons vont avec les bataillons.

D. N'avez-vous pas retenu ce matin le maire au Château ?

R. La garde nationale a montré tes plus grands égards à M. le maire ; il n'a point été retenu. Pour moi en particulier, je l'ai salué et me suis retiré.

D. Quelle personne écrivait hier au Château en votre présence ?

R. C'était mon secrétaire.

 

Plusieurs officiers municipaux, paraît-il, avaient quitté la salle de leurs délibérations et assistaient à cet interrogatoire. Par leur présence, ils ne craignaient pas de donner une apparence de légalité à ce tribunal improvisé. L'un d'eux, Mouchet[75], s'écrie : — Eh bien, j'ai entendu le secrétaire tenir ce propos : M. le maire est là, il n'en sortira pas ! Un de mes collègues l'a entendu comme moi. C'est ce mot, répété à des députés, qui a provoqué le décret qui mandait M. le maire à la barre. J'ajoute que M. Mandat a dit à des grenadiers des Gravilliers, en parlant de Pétion : Vous allez le ramener, sa tête répond du moindre mouvement.

L'assemblée des commissaires déclare qu'il faut envoyer savoir auprès de M. le maire si ce nouveau fait est exact ; qu'il y a lieu d'en instruire l'Assemblée nationale et la commune[76], et d'en référer à ces deux autorités.

Puis, se ravisant aussitôt, elle prend l'arrêté suivant :

Considérant qu'on ne peut laisser plus longtemps le maniement de la force armée aux plus cruels ennemis du peuple ;

Que les jours du peuple ne peuvent être conservés que par un militaire qui, à juste titre, a mérité sa confiance, puisqu'il l'aime et en est aimé ;

Qu'en outre ce militaire est suffisamment éclairé pour conduire la force publique et ne la diriger que contre les ennemis de la patrie et non contre ses concitoyens[77] ;

Il sera nommé un commandant général provisoire, et, à l'instant, le citoyen Santerre, connu par son patriotisme et les services importants qu'il a rendus à la Révolution, a été nommé d'une voix unanime.

 

L'Assemblée, après avoir nommé un commandant général, approuve naturellement sans la moindre difficulté la conduite des sections des Gravilliers et du faubourg Poissonnière, qui viennent de casser les commandants des bataillons de leur circonscription et qui en ont nommé d'autres de leur autorité privée.

Cela fait, Huguenin reprend l'interrogatoire du malheureux Mandat. Il cherche à tirer de son prisonnier des informations sur les forces rassemblées aux Tuileries. Fidèle à son devoir de soldat et à son rôle de défenseur du roi et de la Constitution, le commandant général ne croit pas devoir la vérité à des insurgés ; il s'étudie donc a diminuer le nombre de troupes dont disposent ceux qui le remplacent dans la défense du Château.

D. Combien d'hommes aviez-vous postés aux Tuileries ?

R. Douze cents la garde nationale est ordinairement composée de six cents hommes ; mais M. le maire m'à requis de doubler les forces. Le nombre des Suisses est ordinairement de trois cents, je l'ai doublé et porté à six cents ; il y a, de plus, une réserve de cent hommes de gardes nationaux j'ai demandé des munitions, mais on m'en a refusé. Il y aux Tuileries huit pièces de canon appartenant aux bataillons des Filles-Saint-Thomas, des Petits-Pères et à d'autres légions.

 

Tout à coup on annonce que l'on vient de déposer sur le bureau du conseil général de la commune une lettre de Mandat par laquelle il ordonne de harceler et de tirer sur les citoyens, en flanc et par derrière, au moment ou ils se transporteront aux Tuileries mais que le président Cousin, après en avoir donné lecture, l'a rendue au commandant du poste de la réserve qui l'a remise dans sa poche.

L'assemblée déclare qu'il faut que cette lettre lui soit apportée à l'instant même, et elle envoie à sa recherche un de ses membres avec Patris, officier municipal, probablement celui qui était venu lui annoncer l'existence de la lettre.

En attendant, le président somme le commandant général, révolutionnairement destitué mais encore seul reconnu aux Tuileries, de donner l'ordre de retirer la moitié des forces qui sont rassemblées. Mandat comprend le sort qui l'attend, l'envisage avec le sang-froid du soldat qui ne connaît que son devoir, et refuse noblement d'apposer sa signature au bas du papier que Huguenin lui présente[78].

Les commissaires chargés de trouver à tout prix la pièce accusatrice en rapportent une copie certifiée par le président et le secrétaire du conseil général. Elle est ainsi conçue[79] :

MUNICIPALITÉ DE PARIS. — GARDE NATIONALE PARISIENNE.

Du 9 août 1792, l'an IV de la liberté.

Le commandant général ordonne au commandant du bataillon de service à la Ville de dissiper la colonne d'attroupement qui marcherait pour se porter au Château, tant avec la garde nationale qu'avec la gendarmerie, soit à pied, soit à cheval, en l'attaquant par derrière.

Le commandant général,

MANDAT.

Signé ne varietur au désir du procès-verbal de cejourd'hui 10 août 1792, à sept heures du matin.

COUSIN, président ; LEMOINE, secrétaire greffier adjoint.

Pour copie conforme à l'original,

LEMOINE, secrétaire greffier adjoint[80].

 

La lecture de cette lettre soulève la plus vive indignation de la part des conspirateurs : C'est une infamie, c'est un prodige de lâcheté et de perfidie ![81] s'écrient-ils, et l'assemblée, usurpant le pouvoir judiciaire comme elle a usurpé le pouvoir municipal, décrète l'arrestation -immédiate de Mandat et ordonne qu'il sera sur-le-champ conduit dans la prison de la maison commune. Afin que l'exécution de cet ordre ne puisse rencontrer aucun obstacle, on invite Manuel, retenu au milieu des commissaires, à y apposer sa signature[82].

Averti de ce qui se passe, le conseil général se hasarde à rappeler l'assemblée des commissaires que le droit de faire appréhender au corps un individu, fût-il coupable, n'appartient qu'aux juges de paix. Mais les commissaires envoient dire aux municipaux que lorsque le peuple se met en état d'insurrection, il retire tous les pouvoirs, que dès lors ils ne sont plus rien et qu'eux seuls sont tout, puisqu'ils représentent le peuple souverain[83]. La menace était claire elle ne tarde pas à être exécutée. Jugeant qu'il est temps d'en finir, et n'ayant d'ailleurs plus besoin, ni d'un faux semblant de légalité, ni de signatures arrachées à des magistrats débonnaires, les usurpateurs font signifier aux magistrats municipaux cette destitution en bonne forme, préparée depuis longtemps :

L'assemblée des commissaires de la majorité des sections réunies avec pleins pouvoirs de sauver la chose publique, a arrêté que la première mesure que le salut public exigeait était de s'emparer de tous les pouvoirs que la commune avait délégués et d'ôter à ['état-major l'influence malheureuse qu'il a eue jusqu'à ce jour sur le sort de la liberté.

Considérant que ce moyen ne pouvait être mis en usage qu'autant que la municipalité, qui ne peut jamais et dans aucun cas agir que d'après les formes établies, serait suspendue provisoirement de ses fonctions, a arrêté que le conseil général de la commune serait suspendu, et que M. le maire, M. le procureur de la commune et les seize administrateurs continueraient leurs fonctions administratives.

HUGUENIN, président ; MARTIN, secrétaire.

 

Les municipaux, qui ne sont pas dans le secret de la comédie que l'on joue depuis cinq à six heures font des observations aux délégués qui leur apportent cette étrange signification ; une discussion s'engage ; mais les délégués ne veulent rien écouter et déclarent que les commissaires des sections vont se rendre dans la salle du conseil. La majorité des représentants légaux de la commune avait elle-même plus d'une fois bravé l'autorité des lois contre le département, elle songe à l'invoquer à son tour contre l'insurrection et envoie une députation à l'Assemblée nationale afin qu'on avise aux mesures à prendre dans des circonstances si critiques. Mais les commissaires des sections ne donnent pas au conseil le temps de recevoir une réponse de l'Assemblée. Ils y envoient eux-mêmes rendre compte, à leur manière, de leur nomination et de leur prise de possession, et, sans plus attendre, ils arrivent en masse dans la salle du conseil général, s'emparent presque de vive force des fauteuils qu'occupent les municipaux.

Quelques-uns de ceux-ci osent néanmoins insister pour qu'il soit constaté qu'ils ne cèdent qu'à la violence et écrivent, au bas de l'insolente signification qu'on vient de leur faire, la mention suivante :

Nous soussignés, membres du conseil général, certifions que le présent arrêté a été signifié séance tenante par une députation des commissaires dénommés audit acte.

Fait à Paris, ce 10 août 1792.

ROYER, secrétaire général ; BIDERMANN, officier municipal ; L.-G. CAHIER, notable[84].

 

Les usurpateurs s'inquiètent peu de cette vaine protestation. Pour avoir l'air de procéder avec régularité, ils font faire l'appel nominal des membres présents' ; ceux-ci déposent sur le bureau les chiffons de papier sur lesquels sont inscrits leurs prétendus pouvoirs.

La séance ouverte, la commune insurrectionnelle décide que Mandat sera transféré de la prison de l'Hôtel de Ville dans celle de l'Abbaye pour sa plus grande sûreté. Les sicaires qui sont aux ordres des commissaires des sections comprennent ce que cela veut dire. Ils courent à la prison, où le commandant général est enfermé depuis une demi-heure, l'en arrachent et l'entraînent à travers le grand escalier qui conduit à la place de Grève. Sur les premières marches, on lui brise la tête d'un coup de pistolet tiré à bout portant. De la salle ou ils siègent, les commissaires des sections peuvent entendre les gémissements de la victime, les hurlements et les cris de joie des assassins ils ne daignent pas interrompre le cours de leurs délibérations et continuent à expédier des ordres pour les derniers préparatifs de l'insurrection.

 

XIII

La première préoccupation des chefs de la commune insurrectionnelle avait été de faire tuer Mandat ; la seconde fut de consigner Pétion dans son hôtel. On lui envoya à cet effet six cents hommes. Le captif volontaire notifiait aussitôt la nouvelle de sa prétendue détention a toutes tes autorités qui étaient restées libres, c'est-à-dire exposées à la responsabilité et aux périls qu'il avait fuis.

Aux officiers municipaux, qui sont à la commission extraordinaire de l'Assemblée nationale, il écrit :

Je me disposais, messieurs et collègues, à me rendre auprès de vous à la commission ; j'étais habillé, les chevaux étaient mis ; j'allais descendre, lorsque deux officiers de garde sont venus me dire que j'étais consigné, que je ne sortirais pas. Je suis donc dans l'impossibilité de vous joindre et je m'en rapporte à votre zèle et à votre civisme pour dire à l'Assemblée nationale ce que l'intérêt de la chose publique exige.

Le maire de Paris,

PÉTION.

 

Au département, il envoie la lettre suivante :

Le 10 août 1792.

Je ne sais plus, messieurs, où nous en sommes ; depuis trois heures tout a changé de face. La commission centrale des quarante-huit sections s'est emparée de tous les pouvoirs communaux, donne tous les ordres, a mis la force publique sous sa dépendance. J'allais me rendre a l'Assemblée nationale pour lui rendre compte des faits, pour l'engager à prendre, dans sa sagesse, tous les moyens, toutes les mesures que l'intérêt public exige, lorsqu'une force majeure m'a consigné chez moi en me déclarant que je n'en sortirais pas.

Faites en grâce ce que vous croirez sage et utile dans cette circonstance.

Le maire de Paris,

PÉTION.

 

On peut le dire sans crainte d'être démenti, dans cette nuit fatale où s'accomplit la passion de la royauté, Pétion cumula le rôle de Judas et celui de Ponce-Pilate. Comme Judas il vint, au commencement de la soirée, donner le baiser de paix à Louis XVI en l'assurant de son dévouement ; comme le gouverneur romain, au lever de l'aurore, il proclama l'impuissance dont il s'était frappé lui-même et se lava les mains de tout ce qui allait arriver.

Nos regards se détournent avec dégoût de cet indigne magistrat[85] ; reportons-les vers le Château où d'héroïques mercenaires s'apprêtent à mourir pour obéir à leur serment.

Le régiment de la garde suisse était la seule force, vraiment organisée, dont il fût permis d'espérer des secours efficaces. Les ministres étaient parvenus à en garder la plus grande partie aux environs de Paris malgré les dénonciations des clubs le reste avait été envoyé en Normandie pour protéger l'arrivage des grains vers la capitale.

Dès le 4 août, sur un ordre expédié en toute hâte, les Suisses étaient accourus de leurs casernes de Courbevoie et de Rueil, après y avoir enterré leurs drapeaux. Le Château n'ayant point été attaqué dans la nuit du au 5, on les avait renvoyés, afin que leur présence ne servît point de prétexte aux dénonciations révolutionnaires. Mais le 8, vers dix heures du matin, Mandat les rappela pour le lendemain trois heures après midi. Ils trouvèrent, en arrivant a la barrière, un ordre ainsi conçu : Laissez passer les Suisses pour renforcer les postes des Tuileries. PÉTION. Ils arrivèrent à l'heure prescrite. Ils étaient commandés par le lieutenant-colonel de Maillardoz — remplaçant le colonel d'Affry, malade — et par les majors Bachmann et Zimmermann, soldats d'élite sous tous les rapports. Les Suisses étaient à peine 950, et n'avaient pas plus de 30 cartouches par homme[86].

La gendarmerie à pied et à cheval était très-peu sûre, comme nous l'avons déjà dit ; elle avait annoncé tout haut l'intention formelle de ne tirer à aucun prix sur le peuple. Les détachements de la garde nationale, qui se trouvaient dans l'intérieur du Château, étaient composés des gardes montantes et descendantes ; mais, on s'en souvient, d'après une décision récente de la municipalité. les divers bataillons étaient appelés à fournir chacun un certain nombre d'hommes. Ces détachements étaient donc sans consistance, sans confiance en eux-mêmes ni dans les autres. Mandat, il est vrai, utilisant des réquisitions précédemment données par le maire de repousser la force par la force, avait appelé à lui seize bataillons. Ces seize bataillons formaient sur le papier un ensemble de dix mille hommes, mais il n'en vint pas la moitié, peut-être même pas le quart ; et, parmi ceux qui vinrent, combien s'en trouvait-il qui fussent disposés à faire le sacrifice de leur vie pour assurer le triomphe de la légalité ?

Pendant toute la nuit, des discussions très-vives et très-animées s'étaient établies entre les gardes nationaux des différents bataillons. On se surveillait, on s'épiait, on cherchait a surprendre dans les conversations, sur les physionomies, quelque indice qui désignât ceux sur lesquels chaque parti pouvait compter.

Les canonniers parisiens étaient l'objet d'une surveillance particulière. Les généraux commandant le Château avaient posté de nombreuses sentinelles qui se promenaient le long des pièces placées en batterie vers le Carrousel. Car on soupçonnait ceux qui étaient chargés de les servir de vouloir, un peu plus tôt un peu plus tard, faire cause commune avec les insurgés.

 

XIV

Dans la salle du conseil, ou était rassemblée la famille royale, on avait discuté toute sorte de plans, mis en avant toutes sortes de projets, mais sans rien décider. Plusieurs des assistants, notamment Rœderer et Dejoly, regardaient comme insensée toute idée de résistance. Ils proposent au roi d'écrire à l'Assemblée législative pour lui demander aide et assistance. Mais on objecte qu'une pareille démarche est indigne de la majesté royale et qu'on doit se bornera à envoyer deux ministres faire connaître au Corps législatif le véritable état des choses. Dejoly et Champion de Villeneuve sont chargés de cette mission.

Pendant qu'ils l'accomplissent, on persuade au roi que sa présence électrisera les citoyens armés, postés dans les cours et dans le jardin, et qu'il n'aura qu'à se montrer pour réunir toutes les volontés, pour rallier tous les cœurs. Louis XVI se décide à tenter cette démarche suprême. Il paraît au balcon qui donne sur le Carrousel des cris redoublés de : Vive le Roi ! éclatent de toutes parts. Le Roi annonce alors qu'il va se rendre en personne au milieu des braves soldats qui viennent de lui témoigner une enthousiaste fidélité. Des serviteurs dévoués veulent le suivre, il les arrête lui-même en disant : Restez, messieurs, je ne veux être entouré que de la garde nationale.

Accompagné de quelques officiers seulement, il commence la revue par les corps stationnés dans la cour royale ; il est d'abord reçu avec une vive sympathie[87] ; mais bientôt des cris de : Vive la Nation ! se font entendre, en opposition aux cris de Vive le Roi Certaines compagnies se taisent ; en vain les officiers les invitent à saluer de leurs acclamations le souverain, on leur répond qu'il est défendu de parier sous les armes.

Louis XVI visite successivement tous les postes des cours qui touchent au Carrousel ; puis il se dirige vers le jardin. Au moment où il y entre, défile devant lui un bataillon du faubourg Saint-Marceau, muni de toute espèce d'armes, poussant toute espèce de cris. Des expressions menaçantes sont proférées contre la cour, la reine et le roi lui-même. Louis XVI, avec le courage impassible dont il donna souvent des preuves, le laisse passer et, lorsque le bataillon a pris son poste, va lui-même le visiter[88]. Continuant sa tournée du côté de la terrasse du bord de l'eau, il se dirige vers le pont tournant. Mais les cris de : Vive la Nation ! se multiplient, ceux de Vive le Roi deviennent plus rares, et l'on voit même une douzaine d'individus, parmi lesquels cinq à six canonniers, suivre le cortège en hurlant sans cesse : Vivent les Sans-Culottes ! à bas le Veto ! à bas le Roi ![89]

Ces vociférations sont entendues au Château et retentissent au fond du cœur de la reine ; les ministres qui sont restés auprès d'elle, Dubouchage et Bigot de Sainte-Croix, courent chercher le roi, et le ramènent a sa famille éplorée. En le voyant rentrer défait et abattu, la reine dit tout bas à madame Campan : Tout est perdu, cette revue a fait plus de mal que de bien ![90]

En ce moment[91], on apprend les premiers événements de l'Hôtel de Ville, la mise en marche de l'attroupement. La porte de l'orangerie, donnant accès au jardin des Tuileries, vient d'être ouverte ; le jardin se remplit de bataillons dont les intentions sont douteuses, si ce n'est déjà hostiles. Sur la place du Carrousel commence à s'entasser une foule compacte d'émeutiers.

Voyant approcher le moment de la lutte, les officiers municipaux et départementaux tiennent conseil, et, fermes dans leurs devoirs, ils décident qu'on ne doit, qu'on ne peut pas attaquer, mais qu'il faut donner aux gardes nationaux, aux gendarmes, aux Suisses, préposés à la garde du Château, l'ordre de se maintenir à leur poste, et, s'ils sont attaqués, de repousser la force parla force[92].

Philibert Borie et J.-J. Leroux, représentants de la municipalité, auxquels incombait le soin d'accomplir les formalités légales, font venir le commandant général en second dans le grand corps de garde du rez-de-chaussée, et lui remettent un ordre ainsi conçu :

Nous, officiers municipaux, requérons, en vertu de la loi contre les attroupements, donnée à Paris le 3 août 1791, M. de La Chesnaye, chef de légion, commandant général de la garde nationale, de prêter le secours des troupes de ligne et de la gendarmerie nationale ou de la garde nationale, nécessaire pour repousser l'attroupement qui menace le Château, et de repousser la force parla forcer[93].

 

Puis, accompagnes de cet officier, les deux municipaux se portent dans la cour des princes, sous le vestibule, sur les terrasses du jardin, où les Suisses et les gardes nationaux sont rassemblés, pour leur lire l'ordre donné. Le procureur-général-syndic Rœderer, à la tête de ceux des membres du conseil du département qui sont présents, remplit le même devoir dans d'autres parties du palais. Comme toujours en pareille circonstance, les braves s'affermissent dans le devoir et se taisent, les pusillanimes et les traîtres font entendre leurs voix. — Nous ne pouvons tirer sur nos frères, disent les gardes nationaux et surtout les canonniers. — Ce ne sont plus vos frères s'ils tirent sur vous, répond le procureur-général-syndic. — Mais si l'on tire sur nous, serez-vous là ? — Oui, et non derrière vos pièces, mais devant. Pour toute réponse l'interlocuteur de Rœderer retire la charge de son canon, la jette à terre et pose !e pied sur la mèche allumée. Un autre dit aux municipaux, au moment ou ils remettent les réquisitions aux commandants des canonniers et des Suisses : Il faudrait savoir en définitive ce que veulent les citoyens qui se trouvent sur la place du Carrousel et qui frappent dans ce moment à la porte royale ; il faut leur donner lecture de ce que vous venez de nous lire ; et si après ils nous attaquent, eh bien, nous nous défendrons !

Les représentants de la loi se dirigent vers le guichet de la porte royale et veulent parlementer avec les émeutiers. Ils leur donnent les plus pathétiques mais les plus inutiles leçons sur le respect dû à la légalité. La foule répond par des cris confus : Nous voulons l'entrée du Château ! il est rempli de traîtres ! la déchéance du roi ! la suppression du veto ! qu'on nous remette le roi et sa famille ! nous ne voulons leur faire aucun mal... J.-J. Leroux entame une harangue par une des fenêtres du corps de garde, mais des injures, des menaces, qui peuvent d'un instant à l'autre être suivies d'effet, le forcent à rentrer dans la cour, sans qu'il ait pu réussir à calmer la populace. Rœderer est un peu plus écouté, mais ne réussit pas mieux. Des coups redoublés continuent à ébranler la porte royale déjà les gardes nationaux du dedans semblent échanger des gestes et des paroles d'intelligence avec les émeutiers du dehors ; car une vingtaine d'individus ont réussi, sans que les factionnaires s'y soient opposés, à se mettre à cheval sur le mur. Rœderer voit qu'il perd son temps à parlementer ; il interrompt sa harangue, et revient en toute hâte vers le Château pour adjurer Louis XVI de prendre le seul parti qui, suivant lui, soit encore possible celui de se réfugier dans le sein de l'Assemblée.

 

XV

Si l'on ne voulait ou si l'on ne pouvait user de la force, il n'y avait pas d'autre moyen de garantir la sûreté du Roi que de le faire sortir du Château. La retraite hors de Paris, peut-être possible pendant la nuit, ne l'était plus le matin.

Le municipal J.-J. Leroux avait devancé Rœderer auprès de Louis XVI et de la famille royale et les avait avertis de ce qui se passait. La reine paraissait résolue à attendre de pied ferme l'attaque à main armée :

Mais, madame, s'écrie Leroux, avez-vous réfléchi qu'en cas d'assaut il est impossible de répondre des jours du roi et de votre famille ? Le seul parti à prendre est de se réfugier dans le sein de l'Assemblée nationale ; et c'est à l'instant même qu'il faut partir.

— Vous le croyez ? dit le roi.

— Oui, sire ; dire le contraire à Votre Majesté ce serait la trahir.

— Nous retirer à l'Assemblée nationale ! s'écrie la reine ; mais pensez-vous, monsieur, qu'il n'y ait point d'inconvénients ?

— Non, madame ; l'Assemblée est la seule chose que, dans ce moment, le peuple respecte[94].

Sur ces entrefaites, arrive Rœderer. Il renouvelle officiellement au roi la même proposition, au nom du corps constitué qui, dans les derniers temps, lui a donné de véritables témoignages de sympathie.

Sire, l'opinion du département est que Votre Majesté doit se rendre immédiatement dans le sein du Corps législatif.

Le roi hésite, la reine encore plus ; ils paraissent vouloir se fier aux troupes, dont ils voient le palais environné.

Non, madame, continue Rœderer, vous n'avez pas dans les cours un nombre d'hommes suffisant pour la défense du Château tous, d'ailleurs, ne sont pas bien disposés les canonniers, quoique nous ne leur demandions que de rester sur la défensive, ont déchargé leurs pièces. Venez, sire ; encore une demi-heure, et la retraite ne dépendra peut-être plus de nous.

— Ainsi, s'écrie la reine, dont l'indignation éclate, ainsi nous sommes seuls, personne ne peut agir.

— Oui seuls, madame, réplique gravement le procureur syndic ; l'action est inutile, la défense impossible[95].

Un membre du directoire du département, Gerdret, que connaissait personnellement la reine — il était son marchand de dentelles —, mais qui, dans le directoire, avait toujours été à la tête de l'opinion la plus avancée, se hasarde à appuyer la proposition de Rœderer. La reine lui impose silence par ces mots : Laissez parler le procureur général, vous êtes le seul qui ne devez point parler ici ; quand on a fait le mal, on ne doit pas avoir l'air de vouloir le réparer[96].

Gerdret se tait et Rœderer reprend ; Sire, le temps presse, ce n'est plus une prière que nous venons vous faire, ce n'est plus un conseil que nous prenons la liberté de vous donner... Nous n'avons qu'un parti à prendre en ce moment, nous vous demandons la permission de vous entraîner.

Dejoly joint ses instances à celles de Rœderer. Le roi reste silencieux, et semble absorbé dans ses réflexions ; tout à coup il regarde Rœderer pour tâcher de deviner le fond de sa pensée. Accoutumé à se voir trahi, il craint encore de nouvelles trahisons. Mais prenant enfin sa détermination

Allons, s'écrie-t-il, en élevant la main droite, donnons, puisqu'il le faut encore, cette dernière marque de dévouement.

Et il fait un pas en avant. Marie-Antoinette jette un coup d'œil ému sur le roi, un autre sur le prince royal.

Le roi impassible[97], répète :

Marchons !

La reine est elle-même entraînée.

Monsieur Rœderer, dit Madame Élisabeth en se penchant à l'oreille du procureur-général-syndic, vous répondez de la vie du roi ?

Oui, madame, sur la mienne.

Le prince royal et sa sœur pleuraient. Tous les spectateurs avaient les larmes aux yeux[98].

Au moment de sortir de la chambre, la reine se rapproche de Rœderer et des officiers municipaux :

Vous répondez de la personne du roi, vous répondez de celle de mon fils ?

Madame, réplique le procureur-général-syndic, nous répondons de mourir à vos côtés. Voilà tout ce que nous pouvons garantir[99].

Plusieurs gentilshommes qui, pendant la conversation, s'étaient rapprochés, font un mouvement pour entourer Louis XVI et la reine.

Sire, s'écrie Rœderer, je demande à Votre Majesté de ne se faire accompagner d'aucune personne de sa cour, de n'avoir d'autre cortège que le département qui environnera la famille royale ; des gardes nationaux nous escorteront jusqu'à l'Assemblée.

Le roi acquiesce à cette demande, et Rœderer, en sortant de la chambre royale, dit à haute voix : Le roi et sa famille vont à l'Assemblée, sans autre cortège que le département et ses ministres. Veuillez ouvrir le passage ! Il appelle l'officier de garde et lui ordonne de préparer une escorte. La Chesnaye se met à la tête de trois cents grenadiers, appartenant principalement aux bataillons des Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères.

Messieurs, commande le procureur-général-syndic, accompagnez le roi à l'Assemblée nationale je réponds de la vie du roi sur ma tête.

Le roi s'avance. Les rangs se ferment derrière lui.

Grenadiers, s'écrie Sa Majesté, j'emmène ma famille avec moi.

Les rangs se rouvrent aussitôt, et les personnes indiquées par le procureur-général-syndic pénètrent au milieu du cortège, qui se met définitivement en marche.

Comme la reine promenait autour d'elle des regards inquiets, le grenadier De Brie[100] croit devoir la rassurer :

Que Votre Majesté ne craigne rien elle est entourée de bons citoyens.

Marie-Antoinette répond en appuyant sa main sur sa poitrine :

Je ne crains rien !

Au bas du grand escalier, sous le péristyle, Louis XVI hésite une minute à franchir le seuil qu'il ne repassera plus. Il pense aux serviteurs qu'il vient de quitter et demande à Rœderer :

 

Que vont devenir toutes les personnes qui sont restées là-haut ?

Sire, elles sont en habit de couleur, à ce qu'il m'a a paru ; celles qui ont des épées n'auront qu'à les quitter, vous suivre et sortir par le jardin.

C'est vrai[101].

Puis le roi, revenant sur une idée qu'il avait déjà émise, ajoute

Mais il n'y a pourtant pas grand monde au Carrousel ?

— Sire, les faubourgs sont près d'arriver ; toutes les sections sont armées, elles ont été réunies à la municipalité, et puis il n'y a ici ni un nombre d'hommes suffisant, ni une volonté assez forte pour résister même au rassemblement actuel du Carrousel. Il y a là douze pièces de canon.

Sans rien objecter de plus, Louis XVI suit Rœderer à travers le jardin.

Le procureur-général-syndic marche en tête des membres du département, puis vient le roi, ayant à ses côtés son ministre des affaires étrangères. Bigot de Sainte-Croix. La reine donne le bras à Dubouchage, ministre de la marine, et, de la main gauche, tient le prince royal. La gouvernante, Mme de Tourzel, serre convulsivement l'autre main de l'enfant. Dejoly suit avec Madame Royale et Madame Élisabeth. Madame de Lamballe est conduite par le ministre de la guerre, d'Abancourt.

Les ministres de l'intérieur et des contributions publiques, Champion et Leroux de La Ville, ferment la marche[102].

Des deux côtés du cortège, sont échelonnés deux détachements l'un, à droite, de gardes nationaux ; l'autre, à gauche, de gardes suisses[103].

Quand cette petite colonne se mit en mouvement, il était environ huit heures et demie[104]. Elle suivit la grande allée des Tuileries jusqu'aux parterres, puis tourna à droite, vers l'allée des marronniers.

Le sol était jonché de feuilles mortes, l'automne ayant été précoce dans cette brûlante année 1792. Voilà bien des feuilles, s'écria le roi pendant que son jeune fils s'amusait, le pauvre enfant, à les jeter dans les jambes de ceux qui marchaient devant lui, voilà bien des feuilles ! elles tombent de bonne heure cette année[105].

Cette parole de mauvais augure retentit dans le silence ; personne ne la releva mais chacun de ceux qui l'entendirent dut reporter sa pensée vers cette couronne qui tombait, elle aussi, feuille à feuille, de la tête de l'héritier d'une dynastie plus vieille que les arbres séculaires sous lesquels on passait.

 

XVI

Pendant que le roi venait à elle, que faisait l'Assemblée ?

Les deux ministres Dejoly et Champion l'avaient quittée, après lui avoir fait connaître les périls qui menaçaient les Tuileries, lorsqu'arrivent les municipaux, porteurs de l'étrange signification faite au conseil général par Huguenin et ses acolytes.

Desmousseaux[106], le premier substitut de la commune, les accompagne et prend la parole en leur nom. Il expose les événements qui viennent de s'accomplir à l'Hôtel de Ville depuis quelques heures l'autorité de la commune légale méconnue, les commissaires des sections s'emparant de tous les pouvoirs et prononçant de leur propre autorité la suspension de la municipalité ; Mandat arrêté, interrogé, emprisonné[107]. En entendant ces nouvelles, Dalmas d'Aubenas et Voisin demandent que l'Assemblée casse les commissaires et rétablisse dans ses fonctions le conseil général de la commune ; mais à cette proposition un montagnard oppose ces phrases banales à l'usage de tous les démagogues, toujours prêts à excuser les usurpations les plus flagrantes lorsqu'elles servent leur intérêt du moment : Éclairez le peuple par la persuasion, non pas par des mesures violentes dans le péril où se trouve la chose publique, il serait imprudent d'écarter des hommes qui peuvent la servir utilement ; attendons des éclaircissements ultérieurs.

En ce moment, l'Assemblée peut déjà pressentir le peu d'effet que les moyens de persuasion pourront avoir sur la populace en délire. Car les premiers mugissements de l'émeute arrivent elle. Un attroupement considérable entoure le corps de garde des Feuillants et demande la tête de quelques prisonniers qui s'y trouvent renfermés. Ils avaient été arrêtés dans la nuit aux Champs-Élysées, armés d'espingoles. C'est une fausse patrouille, crie la foule, ce sont des royalistes, Suleau est avec eux, Suleau est à leur tête ! Suleau était un journaliste très-connu pour ses opinions aristocratiques et ses plaisanteries pleines de verve contre les Jacobins et leurs adhérents.

En vain l'Assemblée décrète que les détenus sont sous la sauvegarde de la loi ; en vain elle envoie des commissaires haranguer les émeutiers, le commandant du corps de garde accourt tout ému à la barre et annonce que le poste vient d'être forcé, qu'il y a tout à craindre pour la vie des prisonniers. L'Assemblée réitère ses ordres, mais on savait d'avance ce que voulait dire cette phrase qu'on retrouve si souvent dans les procès-verbaux de l'époque : Tout est à craindre pour la vie des prisonniers ! Le plus souvent, au moment même où elle était prononcée, la populace égorgeait les malheureux abandonnés à sa fureur. C'est ce qui était arrivé pour Suleau et plusieurs de ses infortunés compagnons. Une héroïne de carrefour qui, après avoir brillé un instant dans les scènes révolutionnaires, devait mourir misérablement dans un hôpital de folles une de ces femmes avides de bruit et d'émotions, qui, par une progression naturelle et presque inévitable, commencent par le désordre et la prostitution, passent par l'émeute et l'assassinat, et finissent par la Salpêtrière ou la Morgue, Théroigne de Méricourt avait été plusieurs fois bafouée par le spirituel journaliste ; elle était là, hurlant avec fureur, brandissant un sabre, excitant les assassins et demandant sa proie ; aussitôt que Suleau lui est livré, elle se jette sur lui et l'égorgé de sang-froid[108].

On coupe les têtes de Suleau et de ses compagnons, on les plante sur des piques et on les promène aux alentours du Manège. Le malheureux Louis XVI peut les entrevoir au moment où le cortège royal s'arrête à quelque distance de la terrasse des Feuillants[109].

Le procureur-général-syndic fait observer au roi que l'on ne peut pas avancer plus loin avec la garde qui l'accompagne, la loi ayant interdit à toute force armée de franchir, sans y être appelée, le territoire réservé au Corps législatif. Louis XVI, toujours esclave de la loi, fait arrêter la troupe ; les officiers municipaux, Borie et J.-J. Leroux, sont dépêchés en avant, à l'effet de prier l'Assemblée de donner les ordres nécessaires[110].

L'Assemblée avait discuté cette question : enverrait-on une députation chez le roi, ou bien l'inviterait-on à venir avec sa famille dans la salle du Manège ? Elle s'était refusée à prendre aucune décision, sous prétexte que la Constitution laissait au roi la faculté de se rendre, quand il le jugerait convenable, au milieu des représentants du peuple. On l'avertit que le roi et sa famille arrivent. Elle se décide à envoyer au-devant du cortège royal une députation de vingt-quatre membres.

Cette députation se croise avec Leroux et Borie, au bas de la terrasse ; ces derniers n'en continuent pas moins leur route, et, introduits à la barre, demandent que l'escorte du roi puisse l'accompagner, ou du moins garder les abords du palais législatif. Cette prière, bien naturelle après les meurtres qui viennent d'ensanglanter le poste même des Feuillants soulève néanmoins les plus vives objections. Enfin, après avoir recommandé aux inspecteurs de la salle de redoubler de vigilance, l'Assemblée passe à l'ordre du jour, déclarant que, hors de son enceinte, la police appartient aux corps administratifs et municipaux.

Cependant la députation des représentants était arrivée devant le roi celui qui la préside se contente de dire :

Sire, l'Assemblée nationale, empressée de concourir à votre sûreté, vous offre, ainsi qu'à votre famille, un asile dans son sein[111].

Elle se range ensuite cérémonieusement autour de Louis XVI, prenant la place des membres du directoire du département, car ceux-ci ne peuvent paraître devant le corps législatif sans avoir été préalablement appelé par lui[112].

Le cortège, ainsi reformé, s'avance jusqu'au pied delà terrasse des Feuillants, remplie d'une foule effroyablement hostile. Au moment où le roi se dispose à gravir l'escalier, des cris furibonds se font entendre : Vive la Nation ! point de veto ! A bas à bas ! Quelques énergumènes hurlent : Non, ils n'entreront pas à l'Assemblée, ils sont cause de tous nos malheurs, il faut que cela finisse ! Les cris redoublent lorsqu'on aperçoit la reine : Point de femme, point de femme, nous ne voulons que le roi, le roi seul !

Un homme se détache des groupes, descend précipitamment l'escalier et aborde Louis XVI :

Donnez-moi la main, lui dit-il, soyez sûr que vous tenez celle d'un honnête homme et non d'un assassin. Maigre tous vos torts, je réponds de la sûreté de vos jours, je vais vous conduire à l'Assemblée nationale ; mais, pour votre femme, elle n'entrera pas ; c'est elle qui a fait le malheur des Français !

Le procureur-général-syndic voit qu'il faut au plus tôt mettre fin à un état de choses qui, en se prolongeant, ne peut que s'aggraver. Il obtient donc de la députation parlementaire l'autorisation de laisser franchir les degrés de l'escalier par une partie des gardes nationaux qui accompagnent le roi. Il parvient à dégager ainsi les premières marches ; il y monte, et, de là, s'adressant a la foule qui rugit autour de lui :

De par la loi, peuple français, peuple libre, crie-t-il, l'Assemblée nationale a rendu un décret par lequel elle appelle dans son sein le roi, le prince royal, la reine, la fille du roi, la sœur du roi, la famille entière du roi ; vous devez, aux termes de la loi et de la liberté, ne point vous opposer à son passage.

Nous attestons que ce décret existe, ajoute un député.

La foule parait ébranlée ; Rœderer en profite pour faire ouvrir un passage à Louis XVI et à la reine. Ils peuvent pénétrer sur la terrasse et la traverser au milieu d'une foule frémissante, à peine contenue par les gardes nationaux, qui ont réussi à former la haie. Ils franchissent la porte du passage des Feuillants là, ils sont entourés par d'autres gardes nationaux faisant partie de la garde de l'Assemblée ; un d'eux, qui marchait à côté du roi, lui dit : Sire, n'ayez pas peur, nous sommes de bonnes gens, mais nous ne voulons point qu'on nous trahisse davantage ; soyez un bon citoyen sire, et n'oubliez pas de chasser vos calotins du Château.

Mais à mesure que l'on approche de la salle, la marche du cortège royal devient difficile, périlleuse. La garde nationale ne peut légalement franchir le seuil de la salle des séances, elle ne peut pas non plus reculer et livrer passage aux personnes royales qu'elle vient d'accompagner l'entrée est trop étroite et trop encombrée des cris de détresse se font entendre de toutes parts[113] ; il faut que Rœderer déploie des efforts inouïs pour pénétrer jusqu'à la barre. Il adjure les représentants d'enfreindre un instant leur règlement et d'autoriser l'entrée de quelques gardes nationaux. Mais cette demande est accueillie par les refus obstinés de la Montagne ; qui feint de n'y voir que le résultat d'une conspiration, que le prélude d'une invasion à main armée de la salle de l'Assemblée. Cambon s'écrie : Monsieur Rœderer, nous vous rendons responsable de tout attentat qui se pourrait commettre sur les représentants du peuple.

Au lieu de répondre, Rœderer suppose accordée l'autorisation qu'il vient de demander, et fait entrer cinq à six gardes nationaux sans armes. Grâce a leur concours, le passage est débarrassé ; un grenadier enlève dans ses bras le prince royal, traverse la foule et va poser l'enfant sur le bureau même des secrétaires~ ; la reine et la famille royale entrent enfin et se placent sur les sièges destinés ordinairement aux ministres ; le roi s'assied à côté du président, les ministres se tiennent derrière lui[114].

Je suis venu ici, dit Louis XVI, pour éviter un grand crime, je pense que je ne saurais être mieux en sûreté qu'au milieu de vous

Vergniaud depuis quelque temps occupait le fauteuil. L'on avait senti qu'au milieu des circonstances où l'on se trouvait, ce n'était pas trop de toute la .popularité du grand orateur girondin pour en imposer aux dernières témérités de l'anarchie. Il répond à Louis XVI : Vous pouvez, sire, compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale ; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées[115].

On fait observer que les circonstances sont trop graves pour que les délibérations soient suspendues. Cependant, suivant la Constitution, qu'on invoque toujours au moment même où on va la violer, elles ne peuvent continuer en présence du souverain. Mais si le roi quitte la salle, qui peut répondre de sa sûreté ? On propose de le placer dans une tribune, à la barre, sur le banc des ministres ; le roi demande lui-même a quitter la place qu'il occupe près du président ; l'Assemblée décide que Louis XVI et sa famille seront installés dans la loge du Logographe[116].

C'est là, dans un misérable réduit, large de douze pieds, haut de six, situé derrière le fauteuil de la présidence, qu'entouré de quelques amis fidèles[117], l'arrière petit-fils de Louis XIV va assister, durant dix-sept heure[118], à l'agonie de la royauté ; c'est là qu'accablé d'injures et d'outrages de toute espèce[119], Louis XVI va se préparer au martyre qu'il aura à subir au Temple, pendant cinq .longs mois, avant d'en recueillir la palme le 21 janvier 1793.

 

 

 



[1] On lit dans l'Histoire de la Révolution, par M. Michelet :

Je ne connais aucun événement des temps anciens ni modernes qui ait été plus complètement défiguré que le 10 août, plus altéré dans ses circonstances essentielles, plus chargé et obscurci d'accessoires légendaires ou mensongers.

Tous les partis, à l'envi, semblent avoir conspiré ici pour exterminer l'histoire, la rendre impossible, l'enterrer, l'enfouir, de façon qu'on ne la trouve même plus.

Plusieurs alluvions de mensonges, d'une étonnante épaisseur, ont passé dessus. Si vous avez vu les bords de la Loire, après les débordements des dernières années, comme la terre a été retournée ou ensevelie, les étonnants entassements de limon, de sable, de cailloux, sous lesquels des champs entiers ont disparu, vous aurez quelque faible idée de l'état où est restée l'histoire du 10 août.

Le pis, c'est que de grands artistes, ne voyant en toutes ces traditions, vraies ou fausses, que des objets d'art, s'en sont emparés, leur ont fait l'honneur de les adopter, les ont employées habilement, magnifiquement, consacrées d'un style éternel. En sorte que les mensonges qui jusque-là restaient incohérents, ridicules, faciles à détruire, ont pris, sous ces habites mains, une consistance déplorable, et participent désormais à l'immortalité des œuvres du génie qui malheureusement les reçut.

Il ne faudrait pas moins d'un livre pour discuter une a une toutes ces fausses traditions. Nous baissons ce soin à d'autres.

Il n'y a rien à ajouter à ce que dit si éloquemment M. Michelet ; seulement l'illustre écrivain, après avoir si bien entrevu ce qu'il fallait faire, ne l'a pas fait ; il est tombé dans les mêmes fautes que ses devanciers il a dédaigné de se livrer a l'ingrate et très-pénible comparaison d'innombrables documents incohérents, mensongers, falsifiés. Nous avons cru ne pas devoir reculer devant cette tâche. Avons-nous réussi à en dégager la vérité ? Nous l'espérons.

[2] Le mensonge officiel, fabriqué par une seule plume, peut tromper l'histoire et devenir vérité à force d'audace et d'impudence. La chose est plus difficile si les menteurs sont multiples. Or, pour la nuit du 9 au 10 août le mensonge eut quarante-huit organes dans les quarante-huit sections de Paris. C'est en analysant les procès-verbaux de chacune de ces sections, en arrachant, tantôt à l'un, tantôt à l'autre de ces documents, un aveu, une contradiction, que nous nous sommes efforcé d'aboutir à une synthèse s'approchant aussi près que possible de ce que nous croyons être la vérité.

[3] Journal des débats du Club, séance du 8 août au soir.

[4] Voir dans la Revue rétrospective, tome I, 3e série, page 335 et suivantes : 1° le courageux arrêté que le juge de paix Fayel fit adopter à la section du Roi-de-Sicile, le 8 août ; 2° celui plus timide, il est vrai, que prit le jeudi 9, à onze heures du matin, la section du Jardin-des-Plantes ; 3° l'arrêté rendu par le département sur le vu de ces deux arrêtés. De ces pièces déjà connues nous rapprochons la lettre suivante de Rœderer à Pétion :

Paris, 9 août 1792.

Monsieur le maire de Paris,

Le conseil du département. Monsieur, vous a attendu hier fort tard. Il pensait, d'après votre réponse à ma première lettre d'hier, qu'il était d'autant plus urgent de conférer avec nous, que vous annonciez moins de sécurité sur le maintien de l'ordre. Il pouvait y avoir lieu a concerter au moins quelque démarche avec l'Assemblée nationale. Le conseil vous prie de venir à sa séance aujourd'hui.

Comme on annonce un tocsin pour cette nuit, le conseil vient de prendre un arrêté qui le défend. II est nécessaire que vous vouliez bien aussi faire savoir sans retard au conseil les mesures particulières que vous aurez prises pour prévenir le signal du désordre. Une affiche où la municipalité rappellerait la loi et représenterait aux citoyens la nécessité de prévenir les troubles ne pourrait être que fort utile.

Le procureur-général-syndic,

RŒDERER.

[5] On lit ce qui suit dans les Mémoires de Mme Campan, t. II, p. 233 :

Le Roi me dit, quelques jours avant le 10 août : Votre père était intime ami de Mandat, qui commande en ce moment la garde nationale ; faites-le-moi connaitre, que dois-je attendre de lui ? Je lui répondis que c'était un de ses sujets les plus fidèles, mais qu'avec beaucoup de loyauté et fort peu d'esprit, il était dans l'engouement de la Constitution. J'entends, dit le Roi, c'est un homme qui défendrait mon palais et ma personne, parce que cela est imprimé dans la Constitution et qu'il a juré de la maintenir, mais qui se battrait contre le parti qui veut l'autorité souveraine ; c'était bon à savoir d'une manière positive.

[6] Voir dans la Revue rétrospective, t. Ier de la 2e série, page 346 et suivantes, trois rapports du chef de bataillon de l'Arsenal.

[7] Voici les ordres et les lettres de Mandat,

ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL.

Du 10 août 1792.

D'après la réquisition de M. le maire, le commandant général requiert M. Boissieu de faire poster, place Vendôme, cinquante gendarmes à cheval et vingt à pied de la première division, lesquels serviront sous les ordres de M. Pinon, chef de légion.

Le commandant général,

MANDAT.

Le commandant de la première division de gendarmerie exécutera le présent ordre en se rendant le plus tôt possible au lieu indiqué.

BOISSIEU.

M. Fortin fera tenir trente gendarmes en armes et uniforme, au poste du palais pour se rendre à la place Vendôme, ce soir à 9 heures précises ; si ce détachement est demandé par M. le commandant général, il y sera envoyé un exprès en conséquence par M. le commandant général ou par une ordonnance de la gendarmerie à cheval de Paris. H faudra donner le commandement du détachement à un lieutenant.

MARCHAIS.

Paris, le 9 août 1792.

P. S. — Il faudra attendre l'ordre jusqu'à trois heures du matin.

 

GARDE NATIONALE PARISIENNE. — ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL.

Du 9 août 1792.

Je suis prêt, Monsieur le maire, à établir les deux réserves exigées par le directoire et le corps municipal. Mais je ne puis tenir au bivouac les braves citoyens qui se dévouent au service public ; il serait donc nécessaire que vous me lissiez donner deux corps de garde pour les recevoir. Je vous prie de me faire réponse à ce sujet, car mon empressement est d'exécuter les ordres des corps constitues.

Le commandant général,

MANDAT.

 

ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL. — GARDE NATIONALE PARISIENNE.

Je crois, Monsieur le maire, que la partie nationale se trouverait mai placée sous des tentes. Ji vaudrait mieux établir une réserve dans une grande salle du Garde-Meuble, et l'autre place des Victoires, hôtel de Toulouse. Si cette mesure remplissait vos vues, la municipalité y gagnerait la dépense d'une espèce de camp et le service serait plus au complet. Je vous prie de peser ces courtes réflexions et de me faire part si vous les trouvez justes.

Le commandant général,

MANDAT.

[8] Pour donner une idée du trouble et de la confusion de tous les esprits, nous publions l'une des lettres les plus curieuses que nous ayons retrouvées. Au milieu du drame terrible que nous racontons, elle amènera un rire involontaire sur les lèvres de ceux qui la liront. Déjà, à l'occasion du 20 juin, nous avons parlé du commandant Bonnaud, chirurgien de la rue de Montreuil. C'est bien le bourgeois qui a l'instinct du bon et de l'honnête, et qui se laisse entraîner et détruire de ses propres mains le gouvernement qu'il a juré de défendre. Nous retrouvons ce type dans les histoires de la Ligue et de la Fronde, nous le rencontrons tous les jours dans nos rues et sur nos places publiques ; il est impérissable.

Messieurs les maire et administrateurs de la ville de Paris.

Messieurs,

Vous savez sans doute que la section des Quinze-Vingts a arrêté que si le roi n'était pas déchu a minuit, elle sonnerait le tocsin et battrait la générale. Sur son invitation, le peuple de la section de la rue de Montreuil et de tout le faubourg se propose de l'imiter. Je ne puis éviter de marcher à leur tête sous aucun prétexte, ni par aucun ordre, pas même l'éloignement qui exposerait ma famille et mes possessions. En conséquence, Messieurs, je vous prie de me donner acte de ma déclaration afin que tout ce qui pourrait arriver d'illégal dans cette démarche ne me soit pas imputé, attendu que je proteste et jure derechef que je ne violerai jamais la Constitution, il moins que je n'y sois forcé.

J'ai l'honneur d'être, etc.

BONNAUD, commandant en chef du bataillon de Sainte-Marguerite.

Ce 9 août 1792.

[9] Voir les Mémoires de Barbaroux, et surtout l'incroyable aveu consigné par Pétion lui-même dans l'écrit qu'il publia, en 1793, sous le titre de Pièces intéressantes pour l'histoire.

Je désirais l'insurrection, dit-il, mais je tremblais qu'elle ne réussit pas. Ma position était critique ; il fallait faire mon devoir de citoyen sans manquer à celui de magistrat. II l'allait conserver tous les dehors et ne point m'écarter des formes. Ji y avait un combat à mort entre la cour et la liberté, et où l'une ou l'autre devait nécessairement succomber.

Quoiqu'on eût projeté de me consigner chez moi, on oubliait, on tardait à le faire. Qui croyez-vous qui envoya, par plusieurs fois, presser l'exécution de cette mesure ? C'est moi, oui, c'est moi !

[10] Voir le texte même de cette lettre dans l'Histoire parlementaire de Buchez et Roux, p. 402, t. XVI.

[11] Voir le récit même de Pétion (Pièces intéressantes pour l'histoire). — Nous avons retrouvé la dernière lettre écrite par l'infortuné commandant général à Pétion.

GARDE NATIONALE PARISIENNE. — ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL.

Du 9 août 1792.

Monsieur le maire,

Votre présence est nécessaire, les apparences sont menaçantes, et comme magistrat du peuple, vous des mieux que personne dans le cas de faire entendre raison à ceux qui sont égarés. Je vous prie donc de venir joindre vos efforts aux miens.

Le commandant général,

MANDAT.

[12] Récit de Pétion lui-même.

[13] Nous suivons, pour tous les événements qui se passèrent aux Tuileries dans la nuit du 9 au 4 août, les récits de Rœderer, procureur-général-syndic ; de Dejoly, ministre de la justice ; de Pétion, maire de Paris, et de J. J. Leroux, officier municipal tous quatre témoins oculaires. (Voir la note à la fin du volume.) Nous avons naturellement contrôlé ces récits les uns par les autres.

[14] Le procès-verbal de la section des Quinze-Vingts, en date du 9 août (voir l'Histoire parlementaire de Bûchez et Roux, t. XVI, p. 407), donne les noms de treize sections dont les délégués vinrent faire acte d'adhésion aux arrêtes antérieurs pris par elle ; mais en consultant les procès-verbaux de ces sections, nous avons pu constater que le fait est FAUX pour plusieurs d'entre elles. Aucune trace de ces adhésions ne se trouve notamment dans les procès-verbaux de l'Arsenal, de Popincourt et de Montreuil, dont les registres étaient tenus très-régulièrement. Diverses sections envoyèrent des émissaires au faubourg Saint-Antoine, les unes pour savoir ce qui se passait, les autres même pour prêcher la concorde et la paix. Ces conseils ayant été fort mal accueillis, quelques-uns de ces émissaires, outrepassant étrangement leurs pouvoirs, modifièrent tout à fait leur langage pour complaire aux amis de Santerre, et revinrent ensuite reporter à leurs commettants les paroles belliqueuses qu'ils avaient reçues en échange de leurs harangues pacifiques. (Voir le rapport Blondel que l'on trouve à la page 366 du 1er volume de la 2e série de la Revue rétrospective et le procès-verbal de la section de la Fontaine-de-Grenelle, que nous donnons à la fin de ce volume.)

[15] Voir dans le Journal des Débats et Décrets, p. 142, et dans le Logographe, p. 12, supplément au t. XXVI, le rapport qu'Osselin fit à la barre de l'Assemblée nationale.

[16] Procès-verbaux des sections du Louvre, de l'Oratoire, du Ponceau, de la place Vendôme, de Montreuil, de Popincourt.

[17] Osselin, dans son rapport à l'Assemblée, déclare qu'il a trouvé à Montreuil six cents citoyens qui l'ont écoute dans le plus grand silence, et qui ont accueilli avec faveur la circulaire pacifique de la municipalité ; à Popincourt, il a trouvé les mêmes sentiments.

[18] Beaucoup de procès-verbaux mentionnent l'arrivée des délégués de Mauconseil, des Lombards et du Théâtre-Français, aussi bien que des Quinze-Vingts, qui demandent et obtiennent l'autorisation d'assister aux séances des sections suspectes de modérantisme.

[19] L'heure de la levée de la séance est précisée dans plusieurs procès-verbaux. La section du Temple leva sa séance à neuf heures et demie ; celles de l'Oratoire et de la place Vendôme, à dix heures ; celle du Louvre, à onze heures et demie.

[20] Voir, à la fin de ce volume, le résumé que nous avons fait des procès-verbaux de chacune des quarante-huit sections, et les extraits que nous avons donnés des délibérations qui nous ont paru les plus importantes.

[21] On lit dans le procès-verbal de la section des Arcis (séance du 9 août au soir) :

A l'instant est arrivé un citoyen du faubourg Saint-Antoine, qui a remis sur le bureau une délibération de la section des Quinze-Vingts en date du 4 du présent mois, demandant entre autres choses, que d'invasion. Légalement permanentes, deux commissaires fussent nommés par la section, lesquels se réuniraient aux commissaires nommés par les autres sections assemblés aux Quinze-Vingts, pour délibérer conjointement sur les circonstances.

[22] Nous copions textuellement l'arrêté pris le 7 août par la section Mauconseil. Voir à la fin de ce volume.

[23] Ceci est constaté par un grand nombre de procès-verbaux.

[24] Voir, à la fin du volume, l'extrait du procès-verbal de la section de la rue de Montreuil, qui constate l'envahissement des émeutiers.

[25] L'heure à laquelle l'arrêté des Quinze-Vingts fut pris, est donnée par le procès-verbal de la section de Bondy.

[26] Le texte de cet arrêté est donné d'une manière incomplète dans le procès-verbal de la section des Quinze-Vingts, imprimé dans l'Histoire parlementaire de Buchez et Roux, t. XVI, p. 407. Nous l'avons retrouvé dans le procès-verbal de la section du Roule. Le rédacteur a transcrit le modèle même qui avait été envoyé par les Quinze-Vingts.

[27] Procès-verbal des Quinze-Vingts, dans l'Histoire parlementaire, t. XVI, p. 40.

[28] Voir le procès-verbal de cette section, que nous donnons in extenso à la fin de ce volume ; c'est celui qui revête le mieux comment la plupart des élections de commissaires furent faites.

[29] Procès-verbal de la section du Roule. La faction Beaubourg agit d'abord de la même manière et par les mêmes motifs mais, sur l'instance des sections révolutionnaires, les quelques membres présents se décidèrent à nommer trois commissaires.

[30] Procès-verbal de la section des Champs-Élysées.

[31] La section du Ponceau donne à ses commissaires tous pouvoirs pour agir de concert avec la municipalité. Leur premier acte fut précisément de briser la municipalité.

[32] Notre assertion contredit toutes les idées généralement reçues sur les commencements de l'insurrection du 10 août. Mais elle est appuyée sur des preuves qui nous paraissent irrécusables.

On lit, en effet :

1° Dans le procès-verbal des Quinze-Vingts : On entend sonner le tocsin. L'assemblée, n'ayant reçu aucun ordre des commissaires réunis à la commune à cet égard, charge MM. Bouthidon et Carré d'arrêter ce terrible signal, ce qui a été effectué pour quelque temps. Mais ayant entendu battre la générale et sonner dans la ville, l'assemblée n'a pu empêcher de sonner à une heure de distance. Après la permanence déclarée, on a reçu une lettre de M. Rossignol, l'un des commissaires à la ville, invitant de retarder le tocsin jusqu'à ce que les commissaires de chaque section réunis aient pris la marche nécessaire aux circonstances. — Les auteurs de l'Histoire parlementaire, qui donnent à la page 407 du tome XVI l'extrait du procès-verbal des Quinze-Vingts, séance du 9 août, omettent ce passage a l'exception des cinq premiers mots. Voilà, il faut en convenir, une étrange omission.

2° Dans le procès-verbal de la section de Montreuil : Une députation de la section des Quinze-Vingts est venue manifester à l'assemblée son étonnement de l'alarme qui se propageait dans les églises du quartier et de la générale qui se battait dans les rues du faubourg Saint-Antoine, et a assuré à l'assemblée qu'elle n'avait pris aucune part à cette démarche.

[33] Nous voyons : 1° dans le procès-verbal de la section des Invalides, que l'on ordonna de poser une garde à l'église pour empêcher que le tocsin ne fût sonné ; 2° dans celui de la section de Montreuil, qu'à deux heures et demie du matin, l'église fut envahie par les émeutiers.

[34] Les ordres donnés par Mandat, et plus tard par La Chesnaye, pour faire venir la garde nationale au secours du Château, arrivèrent dans tous les quartiers à peu prés en même temps que tes instructions données par les chefs de l'insurrection à leurs affidés pour réunir les frères et amis au son de la générale.

[35] Nous avons retrouvé une lettre qui indique parfaitement comment les choses se passèrent dans la section Bonne-Nouvelle. Cette lettre, adressée à la municipalité, doit avoir été écrite à doux ou trois heures du matin.

SECTION DE BONNE-NOUVELLE.

Messieurs,

J'ai l'honneur de vous prévenir que le bataillon de Bonne-Nouvelle vient à l'instant de partir de la caserne, au nombre de cinq à six cents citoyens de toutes armes, avec canons et drapeaux, sans aucun ordre. On vient de me dire que l'ordre avait été donné par M. Champertois, président de l'assemblée de la section Bonne-Nouvelle. Plusieurs personnes animées paraissent le diriger ; quelques-unes même sont inconnues. Les commandants et officiers ont fait de vains efforts pour les retenir. Ils ont été impuissants. Ils ont dit en partant qu'ils allaient se réunir au bataillon de Saint-Jacques-l'Hôpital. Le tocsin sonne.

Le commissaire de police,

Signé : CAFFIN.

Ce qui se passa dans la section Bonne-Nouvelle dut se reproduire ailleurs. Voici les indications que nous trouvons dans les procès-verbaux relativement aux mouvements de la garde nationale durant la nuit du 9 au 10 août :

La section de Popincourt, vers une heure du matin, ordonne qu'un rappel sera battu afin que chacun se rende à son poste.

La section du Louvre arrête que tous les citoyens prendront les armes veilleront pendant la nuit à la sûreté de la ville de Paris, et qu'on demandera à la municipalité des tentes pour faire camper les citoyens armés sur les gazons du Louvre.

La section des Quinze-Vingts ordonne au commandant en second d'assembler le bataillon en armes et de le faire marcher où le danger de la patrie appelle ses défenseurs.

La section des Invalides requiert le chef de bataillon de ne pas permettre que les citoyens de la section se réunissent à ceux de l'intérieur, pour former des rassemblements sans ordre.

Dans les déclarations relatives à la conduite spéciale du bataillon des Filles-Saint-Thomas, pendant la nuit du 9 au 10 août, déclarations que nous donnons à la fin de ce volume, on voit que l'ordre de rappeler fut envoyé par l'état-major, entre dix et onze heures du soir. (Déclarations de Tassin, commandant en premier, de Boscary, commandant en second, de Noël Avril, sous-lieutenant, de J.-B. Jardin, adjudant-major.)

[36] Nous puisons la plus grande partie de ces détails dans les rapports que, d'heure en heure, le secrétaire du conseil général du département, Blondel, transmettait au procureur-généra.-syndic, Rœderer, alors aux Tuileries. Ces rapports ont été imprimés dans la Revue rétrospective, 2e série, t. Ier p. 356 et suivantes.

[37] Dans la description de la nuit du 9 au 10 août, que Lucile Duplessis, femme de Camille Desmoulins, nous a laissée, on lit ce qui suit : Personne dans la rue, tout le monde était rentré. (Voir l'intéressante notice sur Camille Desmoulins, publiée par Édouard Fleury, t. Ier, p. 269.)

La tranquillité de Paris est encore attestée par le rapport que J.-J. Leroux fit à l'Assemblée et que nous citons un peu plus bas.

[38] Voir le procès-verbal de la section de l'Arsenal à la fin de ce volume.

[39] Un certain nombre de sections qui étaient soi-disant représentées dans cette réunion n'avaient donné à leurs commissaires des pouvoirs que pour s'informer, et non pour agir ; d'autres avaient entouré les leurs de réserves très-significatives. (Voir le Résumé général des délibérations des sections, donné à la fin de ce volume.)

[40] On lit dans les Mémoires de Louvet :

Danton, qui s'était caché pendant le combat, parut après la victoire, armé d'un grand sabre et marchant à la tête du bataillon marseillais comme s'il eût été le héros du jour.

Mais Louvet peut être suspect en parlant de Danton, écoutons les confidences de Lucile Desmoulins, qui ne saurait l'être en parlant de l'ami intime de son mari :

Danton vint se coucher. Il n'avait pas l'air fort empressé ; il ne sortit presque point. On vint le chercher plusieurs fois, enfin il partit pour la commune. Danton revint et fut se jeter sur son lit. Camille revint à une heure, il s'endormit sur mon épaule. Le grand jour étant venu (cinq heures du matin à cette époque de l'année), Camille se coucha. On voit par la suite du récit que Camille Desmoulins ne quitta de nouveau Lucile que vers neuf heures du matin.

[41] Voir le procès-verbal de la section du faubourg Saint-Denis. Deux jours après on s'aperçut de l'erreur, mais le commissaire, qui s'appelait Collonges, ne voulut pas résigner un titre qu'il avait extorqué ; il fallut les protestations réitérées de la section qu'il était censé représenter, pour lui faire quitter la place.

[42] Comme cela arriva pour les individus qui étaient venus représenter la section des Enfants-Rouges.

[43] On comprendra facilement qu'il eût été impossible de réunir des renseignements positifs et circonstanciés sur tous les membres, fort obscurs, de la commune insurrectionnelle. Mais il en est deux qui n'ont pas pu échapper à nos recherches Huguenin, le président de la commune insurrectionnelle ; Concedieu, qui, après avoir violemment chassé de la section de l'Arsenal Lavoisier et ses amis, s'était, avec deux de ses affidés, constitué, de son autorité privée, mandataire de cette section dans la nuit du 9 au 10 août. Voir, à la fin de ce volume, la note concernant ces deux personnages.

[44] Nous nous sommes imposé une tâche dont la difficulté nous a longtemps désespéré, et que nous n'avons pu accomplir, même en partie, qu'à force de recherches et de soins infinis celle de rétablir, après soixante-dix ans, la liste de présence des commissaires réunis à l'Hôtel de Ville dans la nuit du 9 au 40 août. Une liste en fut dressée trois ou quatre mois plus tard, pour tromper la Convention ; c'est celle que MM. Buchez et Roux ont donnée dans leur Histoire parlementaire, t. XVI, p. 410 et suivantes, mais elle est évidemment falsifiée et amplifiée. On trouvera, à la fin du volume, la liste aussi exacte que possible des individus qui siégèrent avant huit heures du matin, le 10 août, dans la réunion des commissaires des sections et qui composèrent véritablement ce que l'on ést convenu d'appeler la commune insurrectionnelle.

[45] La commune légale et la commune insurrectionnelle siégèrent simultanément, pendant plus de quatre heures, dans deux salles presque contiguës de l'Hôtel de Ville. C'est ce qu'aucun historien n'a fait remarquer avant nous. La réunion des commissaires des sections était si bien connue du conseil légal, qu'on lit ce qui suit dans le procès-verbal de la section du faubourg Saint-Denis ; Les trois commissaires nommés par la section ayant communiqué leur pouvoir au conseil général de la commune, il les a renvoyés à l'assemblée des commissaires des sections séant dans la maison commune. Ils se sont rendus dans la salle où cette assemblée tient ses séances.

[46] Le procès-verbal de la séance tenue par le conseil général dans la nuit du 9 au 10 août n'a jamais été rédigé, ou, s'il l'a été, il a été détruit. Royer-Collard, qui était alors secrétaire-greffier de la commune, emporta les minutes, après l'expulsion violente du conseil, et se refusa plus tard à les rendre aux nouveaux représentants de la commune. Voir à cet égard la lettre omelette que donnent MM. Buchez et Roux, dans le tome XVI de leur Histoire parlementaire, et dont l'original se trouve collé sur le registre des délibérations du conseil général de la commune, à la place même où il existe un blanc destiné à contenir les délibérations prises par le conseil dans les dix premiers jours d'août. La dernière séance dont le procès-verbal est inscrit sur le registre est celle du 28 juillet. Il y a une lacune jusqu'au 10 août, sept heures du matin ; à cette date se trouve le procès-verbal falsifié de la commune insurrectionnelle.

[47] Le conseil général de la commune siégeait dans la salle dite du Trône, dont les croisées donnent sur la place de Grève. La salle existe encore dans les mêmes dimensions ; c'est la seule partie conservée de l'ancien Hôtel de Ville.

[48] Il n'en jouit pas longtemps, car nous avons trouvé, à la date du 9 et du 11 décembre 1792, les deux arrêtés suivants de la section du Panthéon français, à laquelle Cousin appartenait :

L'assemblée générale et permanente de la section du Panthéon français, considérant que le citoyen Cousin a perdu sa confiance et qu'elle l'a déjà annoncé à tout Paris ;

Arrête qu'elle lui retire les pouvoirs qu'elle lui avait donnés pour la représenter la municipalité.

DARDEL, président ; DAMOUR, secrétaire.

L'assemblée arrête qu'elle invite ses commissaires et la commune provisoire à faire rendre les comptes au citoyen Cousin, dans le plus bref délai.

DARDEL, président ; DAMOUR, secrétaire.

Cousin ne périt pas dans la tourmente révolutionnaire, mais resta en prison pendant toute la Terreur ; nous avons retrouvé l'arrêté qui le mit en liberté, il est daté du 30 thermidor, an II.

[49] Procès-verbal de la section Mauconseil, à la fin de ce volume.

[50] Voir, à la fin de ce volume, la délibération de cette section, qui dénonce à l'accusateur public le fameux arrêté Mauconseil comme tendant à soulever le peuple contre les autorités constituées.

[51] Pour ce qui suit, nous suivons le rapport de Robert, qui s'est retrouvé dans les papiers de La Chesnaye.

[52] Le rapport de Robert est confirmé par le procès-verbal de la section Mauconseil, que l'on trouvera à la fin de ce volume.

[53] Les fédérés marseillais étaient casernés tout près de là, aux Cordeliers, aujourd'hui l'École-de-Médecine.

[54] Nous croyons devoir donner la biographie des principaux acteurs du 10 août, voici celle des trois officiers municipaux que nous voyons désorganiser les préparations de défense de Mandat :

Osselin était un homme de loi assez habile, mais peu considéré ; il fut nommé président du tribunal extraordinaire du 17 août, puis député à la Convention. Auteur de la loi sur les émigrés, il devint une des premières victimes de la loi qu'il avait faite ; arrêté pour avoir donné asile à une émigrée, il fut condamné à la déportation pendant que la malheureuse comtesse de Charry était envoyée à l'échafaud. Il était depuis huit mois à Bicêtre en compagnie des forçats, lorsque le comité de sûreté générale eut l'idée de le comprendre dans une conspiration de prison. Amené à la Conciergerie et prévoyant le sort qui l'attendait, il s'enfonça un clou dans la poitrine, sans réussir à se tuer. Le lendemain, il fut traîné tout sanglant au tribunal révolutionnaire, et ensuite à l'échafaud (8 messidor an II, — 28 juin 1794).

Hu, épicier de son état, fut élu, peu de temps après le 10 août, juge de paix de la section du Panthéon français. Mais, devenu suspect à son tour aux ultra-révolutionnaires, il fut jeté dans les prisons, à la fin de 1793, et y resta jusqu'à la mort de Robespierre.

Baudouin était l'imprimeur de la Législative, comme il l'avait été de l'Assemblée constituante, comme il le fut de la Convention. Après le 10 août, il se retira prudemment de la politique, et, sachant se plier aux circonstances, il continua à imprimer tous les actes législatifs qui lui étaient envoyés.

[55] Pour le compte rendu de l'importante séance de !a nuit du 9 au 10 août, nous nous servons du procès-verbal imprimé par ordre de l'Assemblée, des comptes rendus du Moniteur, du Logographe, du Journal des Débats et Décrets. Nous contrôlons comme toujours ces récits les uns par les autres.

[56] A chaque instant on voit dans le compte rendu de la séance se renouveler des dénonciations du même genre. Elles révèlent l'existence de fausses patrouilles munies d'espingoles et portant le costume national qui, durant toute la nuit, essayèrent en vain de pénétrer dans le Château. Quelques-unes de ces patrouilles furent arrêtées, d'autres dispersées ; c'est ce qui explique comment un grand nombre de personnes dont les sentiments royalistes n'étaient pas douteux, ne purent pénétrer jusque dans les Tuileries. (Voir les mémoires de Mme de La Rochejaquelein et la lettre de M. Emmanuel d'Aubier, qui se trouve dans les pièces justificatives du t. IX des mémoires de Bertrand de Motteville.) On avait, dit-on, envoyé deux mille cartes d'entrée et on avait eu l'imprudence de les envoyer par la poste ; beaucoup furent saisies par les vainqueurs et devinrent naturellement des titres de proscription durant les journées de septembre et pendant la tourmente révolutionnaire.

[57] Le discours de J.-J. Leroux, inséré dans son procès-verbal, concorde parfaitement avec les comptes rendus du Logographe, p. 5, et du Journal des Débats et Décrets, p. 137.

[58] Pétion, depuis qu'il avait quitté l'hôtel de la ville à onze heures du soir, s'était fait réclamer d'heure en heure par ses amis du conseil général ; voici les billets qui étaient venus successivement le trouver au Château :

MUNICIPALITÉ DE PARIS.

Du 10 août 1792, an IV.

J'ai l'honneur de prier M. le maire, au nom du conseil général, de nous tirer d'inquiétude et de nous donner de ses nouvelles par le porteur.

COUSIN.

Le conseil général ordonne à M. le maire de se rendre sur-le-champ dans son sein.

Le présent arrêté lui sera porté par MM. Patris et Mahaut, et, dans le cas où le retour de M. le maire éprouverait des obstacles, les mêmes commissaires sont autorisés à se transporter a l'Assemblée nationale, à lui dénoncer ces obstacles et à demander que la liberté de ce magistrat n'éprouve aucune atteinte.

COUSIN, président ; ROYER, secrétaire-greffier.

[59] Dans le récit qu'il a publié de la nuit du 9 au 10 août, Pétion dit avec une impudence superbe que, s'il fût monté, il ne serait jamais descendu ; qu'il échappa, comme par miracle, à la mort ; que, si le peuple eût fait le plus léger mouvement pendant qu'il était aux Tuileries, il n'existerait plus ! De cela donne-t-il une seule preuve ? Non. !l se contente d'ajouter : C'est avec raison que le drapeau, suspendu au dôme du Château, pendant quelque temps portait : Ici le maire de Paris a manqué d'être assassiné dans la nuit du 9 au 10.

[60] Voir le procès-verbal officiel de la séance, le Logographe et le Journal des Débats et Décrets.

[61] Il venait de prendre le fauteuil à la place de Pastoret ; le président en titre, Merlet, n'avait pas encore paru. — Logographe, p. 6.

[62] L'Assemblée n'est pas composée de plus de cent cinquante membres, dit le rapport de Blondel, daté de trois heures quarante minutes, inséré dans la Revue rétrospective, p. 356.

[63] Nous puisons ces détails et ceux qui suivent dans le compte rendu du Journal des Débats et Décrets, p. 141, n° 320, et dans le Logographe, p. 9, 10, 11. — Ces détails, en réalité insignifiants, donnent aux délibérations de l'Assemblée législative, durant la nuit du 9 au 10 août, une étrangeté que l'historien ne doit pas oublier de signaler.

[64] Ce Bonjour était un commis du ministère de la marine, que Bertrand de Molleville avait chassé de ses bureaux. (Voir les Mémoires de Bertrand de Molleville, t. IX, p. 109.) Il présidait encore le comité de la section des Tuileries lorsque, quelques heures plus tard, les prisonniers qui se trouvaient au corps de garde des Feuillants, et notamment. Suleau, furent livrés à Théroigne de Méricourt et aux assassins qui l'accompagnaient. La section des Tuileries tenait ses séances dans l'église des Feuillants, et son comité dans l'une des salles de ce couvent.

La lettre de Bonjour, que nous venons de citer, concorde parfaitement avec celle que le commandant de bataillon, de La Roche, écrivait au même moment à Pétion. Ces deux documents, qui montrent dans quel état de désorganisation étaient tombées les autorités civiles et militaires, même celles chargées plus spécialement de la sûreté de l'Assemblée, se corroborent ainsi l'un par l'autre.

Monsieur Pétion, maire de Paris.

Monsieur le maire,

C'est avec la plus grande confiance que je m'adresse à vous, pour que vous ayez la bonté de m'éclairer sur la conduite que je dois tenir dans la circonstance délicate et désagréable dans laquelle je me trouve.

La section des Tuileries m'a notifié un arrêté qu'elle a pris dans sa séance de ce soir, par lequel elle me défend de recevoir et exécuter aucun ordre de l'état-major, qu'elle a déciare, par un arrêté antérieur, avoir perdu sa confiance.

Je reçois, dans le moment, des ordres de M. Mandat, commandant général pour faire rappeler dans l'étendue de la section.

Honorez-moi, je vous en supplie, de votre conseil, et vous obligerez celui qui est avec respect,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

DE LA ROCHE.

[65] Il était cinq heures du matin. — Logographe, p. 12.

[66] Tous les rapports que Rœderer reçut du secrétaire général du département, Blondel, et qui ont été insérés dans la Revue rétrospective, t. Ier de la 2e série, p. 355 et suivantes, sont généralement d'une nature peu inquiétante. En voici un dernier qui n'a pas été donné par la Revue rétrospective :

Nos observateurs nous rapportent les défaits d'une très-longue tournée dont ils reviennent ; ils ont vu les faubourgs Saint-Denis et Poissonnière, la Halle, les rues Saint-Honoré, de la Ferronnerie, de la Verrerie, Saint-Antoine jusqu'à l'entrée du faubourg. Ils ont vu partout sur leur passage beaucoup de gardes nationales sous les armes, parmi lesquels bon nombre de gens armés de piques. A l'entrée du faubourg, ils ont vu quelques hommes qui paraissaient encore vouloir ameuter le peuple et l'exciter, mais inutilement ; ils n'ont pu pénétrer plus avant ; mais d'autres que nous attendons sont allés jusqu'au fond du faubourg en revenant, ils ont passé par la rue Saint-Antoine, la rue de Fourcy, le pont Marie, dont ils ont trouvé la tête garnie par un corps de gardes nationales ; la Grève, où peu de monde s'était rassemblé, les quais remplis de gardes nationales, le pont Notre-Dame et le Pont-Neuf défendus par les troupes, et de là, en revenant, tout le reste tranquille. Voilà le résultat de leurs observations qu'ils nous ont fait passer.

BLONDEL.

5 heures ¼.

A ce document, nous en joignons un autre qui vient le corroborer ; c'est une lettre écrite, dans Je milieu de la nuit du 9 au 10 août, par le ministre de la marine, Dubouchage, à sa femme :

Sois tranquille, ma bonne amie, il y a de grandes forces et de bonnes dispositions au Château ; d'un autre côté, nous avons des avis certains que le rassemblement ne sera pas à beaucoup près aussi considérable que les factieux l'espéraient. M. le maire, plusieurs officiers municipaux, M. Rœderer, sont ici ; sois sans inquiétude, ton ami aura le plaisir de le revoir sain et sauf.

Cette lettre parait avoir été écrite vers minuit, puisqu'on y parle de la présence du maire au Château ; mais elle n'arriva pas à sa destination et fut déposée sur le bureau du président de l'Assemblée par des gardes nationaux qui l'avaient trouvée après le sac des Tuileries. — Logographe, p. 43.

[67] Ce contre-ordre si fatal venait du conseil général lui-même, ainsi que nous l'avons vu plus haut. Quant au projet que Rœderer prêtait fort gratuitement à Pétion de se porter au-devant des rassemblements, Pétion n'y avait jamais pensé. Mais Rœderer pouvait-il soupçonner tant de faiblesse, d'une part, tant de duplicité, de l'autre ?

[68] Mandat quitta les Tuileries un peu après cinq heures du matin. (Voir !e récit de Dejoly.)

[69] Ce qui suit, sauf quelques parties de l'interrogatoire de Mandat, n'a même pas été soupçonné par les historiens qui ont écrit sur le 10 août. Ils ont copié servilement le procès-verbal fabriqué après coup par les meneurs de la commune, insurrectionnelle et ne se sont pas aperçus qu'il contenait plusieurs contradictions formelles et même des faux matériels. Nous avons eu le bonheur de découvrir les minutes des versions successives, préparées pour arriver à la rédaction du procès-verbal officiel ; nous avons étudié avec le plus grand soin les additions et surtout les ratures qui se trouvent dans toutes ces éditions d'un même fait de plus en plus falsifié ; nous avons enfin rapproché les procès-verbaux primitifs et le procès-verbal officiel des rapports que les municipaux vinrent faire d'heure en heure à l'Assemblée. De ces derniers le Moniteur, il est vrai, fait à peine mention, mais nous les avons retrouvés dans le Logographe et dans le Journal des Débats et Décrets.

[70] Voir le rapport fait par Osselin à l'Assemblée, vers six heures et demie du matin, Logographe, p. 12 ; Journal des Débats et Décrets, p. 143.

[71] Desmousseaux, après avoir été aux Tuileries, était revenu à son poste de l'Hôtel de Ville. Voir son rapport fait à l'Assemblée. Logographe, p. 16, et Journal des Débats et Décrets, p. 145.

[72] Le procès-verbal officiel dit que c'est Cousin qui préside et interroge le commandant général. Or, c'est Huguenin qui fit subir à Mandat l'interrogatoire (premier faux matériel). Le procès-verbal omet à dessein ce qui se passa depuis le commencement de la séance dans la salle où siégeaient alors les commissaires, c'est-à-dire depuis trois jusqu'à sept heures du matin (deuxième faux matériel).

[73] Tout ce qui est italique dans tout l'interrogatoire de Mandat se trouve sur la minute du procès-verbal et a été supprimé du procès-verbal officiel.

Ces mots si importants, j'ai déjà répondu à messieurs du conseil général, montrent que précédemment Mandat avait été interrogé par l'autorité légale, et qu'elle n'avait vu dans sa conduite rien de répréhensible ; ils existent sur la première minute, mais sont raturés sur la deuxième (troisième faux matériel).

[74] Truchon, dit l'homme à la longue barbe, était l'un des secrétaires improvisés de cette prétendue assemblée. Le nom du commissaire enquêteur est omis dans le procès-verbal officiel ; nous l'avons retrouvé sur la première minute.

[75] Le nom de Mouchet nous est fourni par le récit de Dejoly. On y voit cet officier municipal accompagner Pétion à la barre de l'Assemblée et parler après lui. Or, comme dans la salle de l'Hôtel de Ville, un membre de la municipalité se sert exactement des mêmes expressions, rapporte le même propos, et deux fois déclare avoir été témoin auriculaire, il est évident pour nous que l'orateur ne peut être autre que Mouchet. Possédé de la ridicule manie de se mettre en scène, il continua au 10 août le rôle qu'il avait déjà joué le 20 juin.

[76] La mention de l'envoi de nouveaux commissaires auprès du maire est complètement omise dans le procès-verbal officiel (quatrième faux matériel). On voit, par ces mots, qu'il en sera référé à la commune, qu'à ce moment le conseil général n'était pas encore suspendu, quoique, trois pages plus haut, dans le procès-verbal of !ciel, cette suspension précède l'interrogatoire de Mandat. — Preuve nouvelle que les deux assemblées, l'une légale, l'autre illégale, siégeaient en même temps à l'Hôtel de Ville dans deux salles presque contiguës.

[77] Tous les considérants de l'arrêté se trouvent sur la première minute, et ont été omis dans le procès-verbal officiel (cinquième faux matériel). Ils sont curieux, parce qu'ils montrent combien les commissaires étaient eux-mêmes embarrassés pour motiver la nomination du brasseur démagogue au commandement général de la garde nationale.

[78] La sommation de Huguenin et le refus de Mandat sont constatés par les deux minutes successives du procès-verbal. La deuxième minute est raturée, mais il est encore facile d'y !ire la preuve du courage à jamais digne d'éloges que Mandat, sommé de racheter sa vie par une simple signature, déploya dans l'accomplissement de son devoir.

Nos travaux de dix années sont payés en ce moment, puisqu'il nous est donné d'enrichir notre histoire nationale d'un trait d'héroïsme complètement ignoré, d'un trait que quelques autres actes de dévouement peuvent égaler, qu'aucun ne surpasse.

[79] Cette pièce se trouve textuellement reproduite dans le procès-verbal officiel, tous nos efforts pour en découvrir l'original ont été infructueux, mais nous avons retrouvé la preuve que cette lettre existait encore dans les papiers de la commune à la fin de thermidor an II, car elle est mentionnée et parafée de nouveau dans un inventaire que l'on fit, à cette époque, des papiers de la commune de Paris.

[80] Beaucoup d'historiens se sont élevés contre cet ordre et l'ont qualifié de traîtrise infâme. Tout homme de bon sens trouvera très-naturel que l'on attaque par devant, par derrière, de toutes les manières possibles, des colonnes d'insurgés, se dirigeant vers la demeure du représentant légal du pouvoir exécutif. Y avait-il ou n'y avait-il pas, le 10 août, révolte ouverte et à main armée ? Voilà toute la question ; la poser, c'est la résoudre.

[81] Expressions dont se sert la minute du procès-verbal, et qui ont disparu dans le procès-verbal officiel.

[82] Voir à cet égard le rapport fait à l'Assemblée nationale par le substitut Desmousseaux. Logographe, p. 16, Journal des Débats et Décrets, p. 146.

[83] Voir encore le rapport de Desmousseaux.

[84] Cette substitution du nouveau conseil à l'ancien est ainsi formulée à la quatrième page du procès-verbal officiel :

L'assemblée a invité le conseil général de la commune à se retirer et à laisser à la disposition de l'assemblée la salle du conseil général de la commune. Sur cette invitation, le conseil général a cédé la salle des séances à MM. les commissaires, et l'appel nominal a été fait.

[85] Les journalistes amis et complices de Pétion expliquèrent ainsi son inaction et sa captivité Le peuple craignant que son magistrat chéri ne partageât ses dangers, voulant, si l'on peut s'exprimer ainsi, mettre en dépôt la loi et son organe le plus respecté, avait entouré M. Pétion d'une garde nombreuse et l'avait consigné chez lui.

[86] Récit de la conduite des Suisses, par le colonel Pfyffer d'Altishoffen, à la suite des mémoires de Weber, t. II.

[87] Voir la déposition du capitaine des canonniers Langlade dans l'Histoire parlementaire de Buchez et Roux, t. XVII, p. 305, et celles des gardes nationaux Fleury et Debrie. Ces dépositions ne peuvent être suspectes, car elles sont faites dans un sens complètement jacobin. Les deux dernières ont été imprimées par ordre de l'Assemblée dans la Collection des lois (août 1792).

[88] Récit de Dejoly.

[89] Voir les notes qui accompagnent le procès-verbal de J.-J. Leroux, que nous donnons à la fin de ce volume.

[90] Souvenirs de madame Campan, t. II, p. 244.

[91] Il était alors 7 heures ½, suivant Dejoly dont le récit fut écrit quatre jours après l'événement.

[92] Procès-verbal de J.-J. Leroux.

[93] Procès-verbal de J.-J. Leroux.

[94] Procès-verbal de J.-J. Leroux.

[95] Récit de Dejoly.

[96] Récits de Dejoly et de madame Campan.

[97] Récit de Dejoly.

[98] Procès-verbal de J.-J. Leroux.

[99] Récit de Dejoly.

[100] Voir sa déclaration imprimée par ordre de l'Assemblée.

[101] Récit de Rœderer.

[102] Récit de Dejoly.

[103] Voir à la fin du volume l'extrait de la procédure dirigée, en 1794, contre les officiers du bataillon des Filles-Saint-Thomas.

[104] Procès-verbal de J.-J. Leroux. — Et non sept heures, comme le dit Louis Blanc, p. 68 du t. VII de son Histoire de la Révolution. — La reine, dans son interrogatoire devant le tribunal révolutionnaire (Bulletin, 2e série, n° 27, p. 108), dit huit heures.

[105] Récit de Rœderer.

[106] On lit dans le procès-verbal officiel de l'Assemblée : Deux officiers municipaux et un substitut sont introduits à la barre. Ce n'était évidemment pas Danton, qui était aux Cordeliers en compagnie des chefs de l'insurrection ; ce ne pouvait être que Desmousseaux, le seul qui fut avec Danton revêtu du titre de substitut. Depuis le renouvellement partiel de la municipalité, à la fin de 1791, Desmousseaux, dont la nomination datait de l'organisation primitive, y représentait la Constitution ; Danton et Manuel, arrivés plus tard, représentaient la démagogie ; ils furent tous deux emportés par la tourmente révolutionnaire Desmousseaux survécut et devint préfet sous l'Empire.

[107] Dans son rapport, Desmousseaux ne fait mention que de l'arrestation de Mandat, et non de sa mort, parce que ce dernier événement ne s'était accompli que depuis son départ de l'Hôtel de Ville.

[108] Voici comment M. Louis Blanc raconte le meurtre de Suleau : Tout ce dont peuvent s'offenser à jamais l'orgueil d'une femme, sa coquetterie, sa pudeur, Suleau l'avait dit de Théroigne ; et maintenant elle avait à choisir entre faire tuer son ennemi ou l'humilier en le sauvant ; de ces deux manières de se venger, elle préféra la moins fière ; ne pouvant monter jusqu'au dédain, elle descendit jusqu'au meurtre.

Voilà, il faut en convenir, une singulière manière d'excuser un effroyable assassinat !

[109] Voir, à la fin du volume, la déposition de Noël Avril, sous-lieutenant dans le bataillon des Filles-Saint-Thomas, reçue le 16 août, par les commissaires de la section de la Bibliothèque.

[110] Récit de Rœderer, procès-verbal de J.-J. Leroux.

[111] Rœderer, Chronique de cinquante jours, p. 371.

[112] Récit de Dejoly.

[113] Récits de Dejoly et de Rœderer.

[114] Chronique de cinquante jours et déposition de Noël Avril.

[115] Le Moniteur, le Logographe et le Journal des Débats et Décrets parlent tous trois du maintien des autorités constituées ; le procès-verbal de l'Assemblée, rédigé à loisir, a bien soin de supprimer ces mots si importants ; les vainqueurs, ne voûtant plus tenir cette promesse, la passèrent naturellement sous silence.

[116] La loge où le roi et la famille royale avaient été confinés était spécialement affectée aux rédacteurs d'un journal qui s'appelait Journal logographique ou le Logotachygraphe. Ce dernier titre, trop long et trop savant, n'a pas prévalu, et des deux noms on a fait le Logographe qui passera à la postérité, grâce à la circonstance fortuite qui fit du local à lui affecté le dernier refuge de la royauté aux abois.

[117] Parmi ces serviteurs fidèles se trouvaient le prince de Poix, le comte d'Haussonville, le duc de Choiseul, MM. de Briges, de Coguelat et d'Aubier.

[118] De dix heures du matin, le 10, à trois heures de la nuit, du 10 au 11 août.

[119] Voir dans les Mémoires de Barbaroux, p. 76, les insolences imbéciles et grossières que le roi fut obligé de subir de la part d'un émeutier sentimental qui vint lui rapporter une bourse qu'il avait trouvée, disait-il, aux Tuileries.