TURENNE

SA VIE, LES INSTITUTIONS MILITAIRES DE SON TEMPS

 

CHAPITRE VI. — TURENNE, MAZARIN ET LA FRONDE - 1652-1653.

 

 

Turenne revient au parti de la cour. — Raisons qui le déterminent à se séparer de Condé. — Le maréchal a l'initiative des grandes décisions (1652). — Combat de Bléneau. — Siège d'Étampes. — Combat du faubourg Saint-Antoine. — Rentrée du roi à Paris, octobre 1652.

 

LORSQU'IL, apprit toutes ces nouvelles à la Roche en Ardennes par un envoyé de Mme de Longueville, Turenne se rendit aussitôt à Stenay pour s'entendre avec elle sur la seconde clause du traité conclu avec les Espagnols, et qui l'obligeait à leur procurer un traité de paix équitable. Bien qu'il pût invoquer contre eux beaucoup de raisons pour se dégager, et entre autres l'impossibilité où ils s'étaient trouvés de payer les sommes promises, il s'entremit auprès du comte de Fuensaldague pour l'engager à la paix ; et il écrivit à Condé qu'on ne pourrait se séparer des Espagnols qu'après leur avoir fait des ouvertures raisonnables. De son côté, la duchesse de Longueville fit savoir à ses alliés qu'elle travaillerait de bon cœur à la paix, et, après les avoir remerciés de l'assistance qu'ils lui avaient donnée pour obtenir la liberté de son frère, culé quitta Stenay et rejoignit Condé. Sur les instances de Turenne, M. de Croissi, envoyé de la cour, et Friquet, envoyé de l'archiduc, ouvrirent des conférences à Stenay ; mais on ne put s'entendre. L'Espagne, comptant trop sur nos discordes civiles, ne voulut pas se prêter à un accommodement sérieux, et Turenne, après deux mois de négociations, désespérant de lui faire accepter aucune conciliation, crut avec raison qu'il avait lait pour la paix tout ce qu'il avait promis et il revint à Paris.

Il eut avec Condé la même loyauté qu'avec les Espagnols, et si ceux qui ont écrit l'histoire de M. le Prince avant M. le duc d'Aumale s'étaient donné la peine de lire ses Mémoires, et de les contrôler par la correspondance de Mazarin et les autres sources contemporaines, ils auraient compris ou n'auraient pas dissimulé pourquoi le maréchal, qui avait oublié tons ses devoirs en 1650, abandonna les rebelles en 1652. Nous l'expliquerons en esquissant rapidement ses rapports avec Condé et avec la cour pendant l'année 1651. Délivré de sa prison du Havre. M. le Prince mettait tous ses soins à dégager Turenne et à le réconcilier avec la France. Dès le 20 février, il lui exprimait sa gratitude, et lui offrait son dévouement :

Les obligations que je vous ai sont si grandes que je n'ai point de paroles pour vous témoigner ma reconnaissance. Je souhaite avec passion que vous me donniez lien de m'en revancher. Je vous jure que ce sera la chose du monde que je ferai de meilleur cœur, et que je ferai toutes choses pour vous servir. Je nie remets à ce que je mande à ma sœur pour les affaires, et je ne volis dirai ici autre chose si ce n'est que vous pouvez disposer absolument de mon service, et que vous êtes l'homme du monde que l'honore le plus et que j'aime avec le plus de tendresse et de passion. Louis de Bourbon. Turenne accepta ces offres de service, et pour se dégager de l'étreinte espagnole, régler sa position en France, celle de ses officiers et soldats, Turenne ne voulut pas avoir d'antre intermédiaire et d'autre appui que M. le Prince. Celui-ci de son côté s'occupa des intérêts du duc de Bouillon et promit de travailler à ceux de Turenne, comme nous l'apprennent dus lettres qu'il lui adressa le 18 mars et le 18 avril ; mais les intrigues nouvelles qui se formèrent vers ce temps ne lui permirent probablement. pas de tenir toute sa parole, puisque Turenne se plaint qu'il ait laissé sans quartiers d'hiver les troupes qui avaient travaillé pour sa liberté et qu'il ne se soit pas intéressé à leir sort comme à ce qui le touchait de plus près. Si Von vent bien se rappeler l'attachement de Turenne pour le soldat, on comprendra combien cette indifférence de Condé dut lui être sensible. D'un autre côté, depuis le départ de Mme de Longueville, Turenne comprit, soit par les avis qui lui vinrent de Paris, soit par les différentes lettres de Condé, que le prince changeait souvent d'idée depuis sa sortie de prison, souhaitant tantôt que le maréchal vint à Paris, tantôt qu'il restât à Stenay, suivant le désir qu'il avait de reprendre promptement possession de cette place ou de rester allié des Espagnols[1].

Une fois rentré à Paris, il tint à Condé le même langage qu'à Mme de Longueville avant qu'elle quittât Stenay. Comme la duchesse voulait lui faire promettre qu'il demeurerait toujours dans les intérêts de son frère, il s'y refusa, disant qu'après avoir fait sortir ses gens de Stenay et rendu cette place à son maitre, il verrait le prince et prendrait alors une décision. Il croyait qu'après avoir montré tant de désintéressement pendant la captivité des princes, il pouvoit agir suivant qu'il le trouveroit plus à propos. C'était son droit. Au milieu des agitations qui croissent, des intrigues qui se multiplient, il ne tarde pas à démêler le but quo poursuivent ses alliés de la veille. Il alla une fois aux réunions de l'hôtel de Longueville, et il prit la résolution de n'y plus reparaître, bien convaincu qu'il ne s'y agissait que d'intérêts particuliers, de belles apparences propres à tromper seulement les esprits peu clairvoyants, de la fortune d'un petit nombre, sans aucune vue du bien public. Fort de cette conviction, instruit par les leçons du passé, n'oubliant pas la position humiliante, cruelle, pleine de déceptions, que lui avait faite sa révolte, il voyait trop bien que la trahison n'allait ni à son esprit ni à son cœur ; il était las du métier de rebelle et avait assez des Espagnols ; il est vrai qu'il ne rompit point brusquement avec un parti qui avait été si contraire à son honneur et à sa gloire ; il revit quelquefois Mme de Longueville, plus souvent M. le Prince, dont l'estime et l'amitié le touchaient, mais il ne voulut jamais prendre aucun engagement avec lui, quelques avances qu'on lui ait laites. Il ne le dissimula point dans une circonstance où il fit, preuve de la plus grande indépendance aussi bien vis-à-vis de Condé qu'il l'égard de la cour. Vers le milieu de l'année 1651, Condé avait si bien réussi à mécontenter tout le monde, que les Frondeurs songeaient à s'emparer de lui an Luxembourg ou à l'attaquer en pleine rue. Il cuit peur d'être enveloppé et arrêté chez lui, et dans la nuit du 5 au 6 juillet, il se sauva dans son château de Saint-Maur avec cinq ou six personnes, et il y fut bientôt rejoint par Conti, la duchesse de Longueville et tous ceux qui étaient attachés il ses intérêts. Or, Turenne alla le voir, eut avec lui dans le parc un entretien de deux heures et fut triés vivement sollicité d'entrer dans son parti. Non seulement il refusa de prendre aucun engagement, mais nous savons positivement qu'il s'unit au duc de Bouillon et à la Palatine pour retenir ce prince sur la pente périlleuse où il se précipitait. Le duc de Bouillon à Bordeaux, et Turenne à Stenay, avaient éprouvé combien il était dangereux de compter sur les promesses des Espagnols. Ils auraient voulu ramener Condé à des sentiments plus modérés et le réconcilier avec, le cardinal ; ils opposaient la grandeur paisible dont il pouvait jouir dans le royaume pacifié aux dangers et aux hasards d'une guerre qui ruinerait la France. Ils ne parvinrent pas à détourner Condé de ses funestes projets, et à partir de ce moment ils se détachèrent de plus en plus de ce prince hautain et ambitieux..... Ainsi les conférences de Saint-Maur ne servirent qu'à séparer entièrement de Condé une partie de ses anciens alliés et à le précipiter de plus en plus dans des projets dangereux et criminels[2].

Nous voilà loin du rôle équivoque que la Rochefoucauld prête aux Bouillon, et l'on peut être surpris que le spirituel historien de la duchesse de Longueville ait pu conclure du récit de ce frondeur que Condé était parfaitement fondé à regarder le duc de Bouillon et même Turenne comme attachés sans retour à sa cause. La Rochefoucauld dit simplement que : le duc de Bouillon lui parut irrésolu, désirant se trouver des sûretés et des avantages, se déliant presque également de la cour et de M. le Prince, et voulant voir l'affaire engagée avant de se déclarer. M. de Turenne, au contraire, lui parla toujours d'une même manière, prétendant que l'engagement qu'il avait avec le prince avait pris fin avec sa prison, et qu'ainsi il pouvait se déterminer librement, selon ses inclinations ou ses intérêts. Lenet, autre écrivain tout dévoué à Condé, tout aussi bien informé que la Rochefoucauld, dit que Mlle de Bouillon qu'on appelait la gouvernante de Turenne pour marquer son crédit sur soi frère, fit naître des difficultés pour empêcher l'alliance du duc de Bouillon avec Condé.

Retz est fort embarrassé, et se demande si M. le Prince s'est laissé aller a compter sur les deux frères sans en avoir le droit ou si Mil. de Bouillon ont rompu à tort un engagement contracté. Dans son embarras, il prie le lecteur d'observer que M. le Prince est l'homme le moins capable d'une imposture préméditée, et d'autre part qu'il n'a jamais vu personne moins capable d'une vilenie que Turenne, et conclut, qu'il y a des points dans l'histoire inconcevables à ceux mêmes qui se sont trouvés les plus proches des faits ! Le point inconcevable pour lui ne l'est plus pour nous ; la comparaison des mémoires contemporains et des documents inédits réunis sur la Fronde par M. Chéruel nous a permis d'arriver à préciser le rôle des deux frères, et nous autorise à conclure qu'en 1650 Turenne s'était ligué contre Mazarin pour assurer la liberté des princes et une paix avec l'Espagne, qu'il a tenu fidèlement cette double promesse, et que depuis son retour à Paris il n'a eu recours à aucun faux-fuyant et ne s'est jamais engagé à entrer dans une seconde cabale, que les rares historiens qui laissent supposer qu'il a pu manquer a sa parole sont les défenseurs intéressés des adversaires de la cour, et que si Condé a pu dire (ce qui serait à prouver) que Turenne lui avait promis de le servir, c'est vraisemblablement pour empêcher des défections dans son parti. N'est-ce pas ce qui était déjà arrivé en 1649 ? Les Frondeurs à Paris n'annonçaient-ils pas bien haut que Turenne arrivait avec l'armée d'Allemagne, quand cette armée l'avait abandonné ? Rappelons enfin avec Mazarin que, parmi les grandes qualités que M. le Prince possédait, il 'avait pas assurément le don de conserver ses amis ; en 1651, son beau-frère, le duc de Longueville, qui avait toujours supporté avec impatience son intolérable hauteur, se séparait de lui. Pourquoi s'étonnerait-on que Bouillon et Turenne en aient fait autant ? L'intérêt, qui a joué un si grand rôle dans cette période de nos discordes civiles, eut aussi sa part dans la détermination des deux frères. Anciens alliés de Condé, ils avaient servi sa cause à Bordeaux et à Stenay avec un rare dévouement, et ils ne durent pas sans déplaisir constater que M. le Prince une fois en liberté fut tout à ses vues ambitieuses, et ne songea guère aux affaires de leur maison. Ces affaires, nous le savons déjà, étaient en souffrance depuis longtemps, et ils devaient avoir à cœur de les régler ; et par suite il leur fallait se rapprocher de la cour. Mazarin, de son côté, tenait à réparer la maladresse qu'il avait eue à leur égard, et qui lui avait coûté si cher, et, à la cour comme en exil, il travaillait sans relâche à ramener à la reine cette opulente famille où il aurait trouvé de puissants éléments pour le parti monarchique et national qu'il comptait fonder ; le duc de Bouillon en eût été le principal chef politique et Turenne l'épée. Déjà à Bordeaux, eu octobre 1650, il avait eu de secrètes entrevues avec le duc de Bouillon, et quand on rapproche sa dépêche dit 18 octobre à le Tellier et les pensées exprimées dans son Carnet XIV, on voit qu'il faisait déjà à cette époque de sérieux efforts pour détacher cette famille des Frondeurs ; l'ambassadeur vénitien Morosini lui prête hème dans une dépêche du août 1650 la pensée de donner une de ses nièces en mariage au fils alité du duc de Bouillon.

Après la victoire de Rethel, l'une de ses premières préoccupations fut de gagner Turenne. Le jour même de cette bataille, il écrivait à le Tellier : Mandez-moi si l'on trouve bon de delà que, ayant moyen d'introduire quelque négociation avec de Turenne pour le retirer dans le service du roi, je le fasse. Pour moi, je suis persuadé qu'il n'y a rien au monde qui fût plus avantageux[3].

L'auteur anonyme des Guerres civiles de France (1648-1651) rapporte qu'un sommelier du maréchal ayant proposé au cardinal d'empoisonner son maitre, Mazarin s'empressa d'en donner avis à Turenne, et après avoir raconté que le bruit de sa mort courut après la bataille de Rethel, il ajoute : Mazarin témoigna au sieur Milet beaucoup de douleur, disant qu'il ne désespéroit pas que, si ce maréchal avoit vécu, ils ne se fussent réconciliés, et qu'étant rentré dans son devoir ; il n'eût rendu de grands services à la couronne. En 1651, il poursuit son projet de gagner les deux frères, et il écrit à la reine de faire agir Ruvigny : Ruvigny s'acquittera fort bien de tout ce qu'on lui dira à l'égard de MM. de Bouillon et de Turenne, qui ont, à ce que j'apprends, grande envie de s'attacher à la reine.... Ruvigny m'a mandé qu'il me répondoit que je pouvois faire état de ces deux personnes-là, et on y doit, à mon avis, faire fondement, non seulement parce que M. de Ruvigny aimeroit mieux mourir que de tromper ni moi ni qui que ce soit, mais parce qu'on dit que ces deux messieurs ne sont pas trop satisfaits de M. le Prince, et que d'ailleurs leur intérêts les doit obliger de s'attacher à Leurs Majestés, et assurément dans le temps que M. le Prince tâche de s'établir de plus en plus, ce seroit une très prudente conduite pour le service du roi de retirer tout doucement de lui les personnes de plus de crédit et de qualité et qui sont les plus capables de nuire et de servir. Pour engager tout à fait Turenne dans les intérêts de la cour, il fallait terminer la question de l'échange de Sedan. C'est ce qui eut lieu le 29 mars 1651. En vertu d'un contrat passé à Paris par-devant le notaire Vaultier et d'un brevet royal, lotis deux datés de ce jour, les clochés d'Évreux et de Château-Thierry furent donnés au duc de Bouillon en échange de la souveraineté de Sedan, et le litre de prince souverain lui fut reconnu ainsi qu'a Turenne. La réconciliation faite, Mazarin recommanda à la reine de ménager Turenne et son frère : Je vous prie, écrivait-il à Ondedei, le 11 août 1651, de rappeler souvent, à S. M. qu'il est très important de conserver l'affection de ces deux personnages, de manière à en pouvoir disposer[4].

Si les considérations les plus graves avaient déterminé Turenne à ne point entrer dans le parti de Condé depuis sa sortie de prison, il ne montra pas un empressement exagéré à obtenir des faveurs de la cour. Avant longtemps agi contre les intérêts de Mazarin, il ne pouvait décemment faire aucune diligence polir se raccommoder avec lui ; d'autre part, il nous semble dans ses Mémoires profondément attristé du spectacle des intrigues qui se tramaient sans cesse, soit à la cour, soit dans le parti des princes, et il fut toujours d'avis de demeurer quelque temps inutile plutôt que d'entrer dans aucune cabale pour avoir un commandement. Il resta donc quelques mois clans l'inaction, bien qu'il fût tout à fait réconcilié avec la reine et qu'il vint souvent à la cour, et il n'en sortit qu'au commencement de 1652. Un nouvel orage venait d'éclater ; Turenne allait à la fois réparer la honte d'une trahison et sauver la couronne de son roi.

Condé, résolu à la guerre civile, était entré le 22 septembre à Bordeaux où il avait été accueilli avec enthousiasme ; il avait traité avec les Espagnols tout en soulevant le Midi, et il s'était préparé à porter la guerre sur la Loire comptant presser la capitale entre une armée venant du Sud et une autre armée qui s'avancerait par les plaines de la Champagne. Projet hardi et habile ! Il ménageait la Guyenne, qui souffrait encore des suites de la guerre de 1650, et devait entraîner avec le midi le centre de la France dans une rébellion qui aurait pu facilement s'étendre à la Normandie, à la Bourgogne, à Paris et livrer à Condé la domination souveraine de la France[5].

Peu s'en fallut qu'il mie réussit. La cour, avec une prudente énergie, s'était rendue aussitôt à Bourges, pour affermir son autorité dans le Berry puis à Poitiers, afin de s'assurer du Poitou, de la Saintonge et de l'Angoumois ; mais en même temps elle avait autorisé Mazarin à former sur la frontière un corps assez considérable afin de rentrer en France et d'agir hautement pour le service de Sa Majesté. Le 21 décembre le cardinal s'était rendu à Sedan, et de là, par la Champagne, la Bourgogne et la Loire, à Poitiers, où il arrivait le 30 janvier. À la nouvelle de son retour, une vraie fureur avait éclaté dans Paris : malgré le coadjuteur qui venait enfin d'être nommé cardinal, le Parlement, se détachant de nouveau de la cour, avait déclaré Mazarin perturbateur de la paix publique et mis sa tête à prix. Les deux Frondes étaient encore une fois armées contre le roi, mais Turenne lui était sincèrement attaché. Le 2 février il arrivait à Poitiers, et il allait conserver l'État quand on le croyait perdu.

Depuis ce moment jusqu'à la fin de la Fronde, Turenne eut toutes les grandes initiatives du temps. Lui qui s'efface presque à toutes les pages de ses Mémoires, dit ici très nettement ce qu'il a fait, et nous apprend que sans ses avis la cour et Mazarin auraient léché pied. Les mémoires de son jeune lieutenant le duc d'York, depuis Jacques II, confirment son propre témoignage. et il est d'autant plus intéressant de mettre ce rôle en lumière qu'il n'a guère été saisi que par un seul de nos historiens, Michelet, tous les autres rapportant à Mazarin le mérite des promptes et sages décisions. Or nous allons montrer :

1° Que Turenne arrêta la cour effrayée de l'entrée des Espagnols qui venaient secourir Condé, et qu'il l'empêcha de fuir (juillet 1652) ;

2° Qu'après le combat du faubourg Saint-Antoine, il maintint son année sous Paris pour inquiéter les Espagnols, tenir Condé et les Lorrains en échec, surveiller la capitale et saisir la première occasion favorable d'y ramener le roi ;

3° Qu'enfin il donna à la cour, à la reine et au jeune roi, le courage de rentrer dans Paris qu'ils redoutaient toujours.

Le retour de Mazarin avait rétabli l'unité de vues dans le gouvernement ; l'arrivée du duc de Bouillon et de Turenne n'était pas un événement moins important puisqu'elle privait à tout jamais le parti des Frondeurs du génie politique de l'un et de l'épée de l'antre. Le duc de Bouillon entra au conseil et le maréchal fut chargé de lever des troupes pour renforcer l'année royale. La cour, sur ces entrefaites, apprenant que la division était au camp des Frondeurs, se décida fi prendre l'offensive, et de Poitiers elle alla pacifier l'Anjou ut occuper Saumur et Angers (7-28 février). Ensuite elle gagna Tours, Amboise et Blois, on elle arriva le 14 mars. Mazarin y reçut quelques renforts et partagea le commandement de l'armée royale entre Turenne et d'Hocquincourt. A ce moment le duc de Nemours rejoignait avec six mille hommes les troupes de Gaston près d'Orléans, et la grotesque intrépidité de Mademoiselle déterminait cette ville à fermer ses portes au roi. De son côté la cour continuant sa route couchait le 27 mars à Cléry, et se dirigeait le lendemain vers Sully, suivant la rive gauche de la Loire, pendant qu'un détachement de l'armée des princes suivait la rive droite. Sirot, qui commandait ce détachement. voulut emporter le pont de Jargeau, afin de tomber dans la plaine qui avoisine cette ville et d'enlever le roi et sa suite. Cette tentative aurait réussi sans l'énergique audace de Turenne. Les ennemis, ayant emporté déjà plus de la moitié du pont, se disposaient à s'y fortifier quand Turenne, saisissant la gravité du danger qui menaçait le roi, fit. élever une barricade au milieu du pont et se défendit intrépidement, l'épée à la main, avec une poignée d'hommes sans munitions, et malgré le canon de l'ennemi qui l'incommodait beaucoup. Cette résistance donna le temps aux renforts d'arriver, et les Frondeurs furent rejetés sur l'autre rive. Ils avaient perdu Sirot, le seul capitaine qui, avec Marchin, fût en état de suppléer Condé. Turenne écrivait le soir à sa femme avec sa modestie laconique : Ce qui vient de se passer à Jargeau est de peu de considération. Il avait sauvé le roi ! La cour put s'établir à Gien, l'armée franchir la Loire, d'Hocquincourt se loger à Bléneau et Turenne à Briare. On projetait de marcher sur Paris ; l'arrivée de Condé arrêta l'exécution de ce plan[6].

Condé, habitué à la victoire, irrité des revers qu'il avait éprouvés en Guyenne, del' s'était vu rejeter au delà de la Dordogne, avait pris la résolution de se rendre à Paris. Laissant donc à Conti le commandement suprême en Guyenne, avec Marchin et Lenet comme conseillers, il était parti avec un nombre de seigneurs déguisés comme lui et il avait traversé la plus grande partie de la France avec une rapidité extraordinaire. Le 1er avril il était à Lorris en Gâtinais, di il trouva les premiers postes de son armée, et il se faisait renseigner sur la position de l'armée royale. Il avait environ quinze mille hommes, Turenne et d'Hocquincourt, douze mille ; les cieux maréchaux avaient dû se séparer parce qu'il n'y avait pas moyen de subsister ensemble à cause de la disette de fourrage ; les cantonnements étaient répartis dans un triangle dont les angles' sont marqués par Briare, Rogny et Bléneau ; mais d'Hocquincourt, avait commis la faute de trop élargir ses lignes et de séparer ses quartiers sans prendre aucune disposition contre une attaque. Il était si mal renseigné sur les mouvements du prince qu'il croyait qu'il se dirigeait sur la Bourgogne. Condé sut profiter de cette faute. Ayant appris que les quartiers de d'Hocquincourt étaient disséminés, il marcha droit à Châtillon, et de là au canal de Briare sur lequel le maréchal avait logé ses dragons, il les culbuta et passa le canal avec toute son armée à l'entrée de la nuit. Ne croyant pas que la marche du prince pourrait être aussi rapide, et comptant d'ailleurs sur une plus longue résistance de ses dragons, d'Hocquincourt ne s'était pas pressé de rassembler ses troupes ; mais quand il sut ce qui se passait sur le canal, il s'y porta avec sa cavalerie. Il arrivait trop tard. Il vit que M. le Prince avait passé, et il eut beau le charger trois fois avec sa cavalerie, trois fois il fut rompu ; son infanterie, qui n'avait pas eu le temps de venir au rendez-vous, se retira dans Bléneau ; le peu qui se trouva en rase campagne fut dispersé ; d'Hocquincourt était contraint de regagner Bléneau, ayant perdu son bagage, mais peu de ses cavaliers, parce que les ennemis, dans l'obscurité, n'osèrent le suivre que lentement.

Cependant Turenne avait été averti de ce qui se passait. Aussitôt il réunit son infanterie et vola au secours de son collègue, après avoir ordonné à sa cavalerie, qui était dans trois ou quatre villages à une lieue de lui, de venir le joindre entre Ozoner et Bléneau, où il croyait devoir se poster pour couvrir Gien. Il marcha sans guides par une unit obscure, et arrivé sur les hauteurs près d'Ozoner, il fit avertir d'Hocquincourt de sa marche ; jusqu'alors il avait pensé que d'Hocquincourt avait été attaqué par le duc de Nemours, mais quand il vit, à la lueur des villages cm feu, avec quel ensemble l'attaque avait ôté conduite. il s'écria : Ah ! M. le Prince est arrivé ! Condé était bien là, avec toute son année, et Turenne n'avait auprès de lui que deux régiments de cavalerie et deux mille boulines de pied. S'il n'allait au-devant de sa cavalerie, elle serait coupée par l'ennemi, la dernière armée royale mise en déroule, et tout serait perdu ! Sans hésiter, il prend son parti, marche vers Bléneau, dans l'espoir de trouver sa cavalerie en roule, et au soleil levant il la voit paraître à l'extrémité d'une grande plaine qu'il vient d'occuper. Que faire ? Il voudrait an moins arrêter Condé un seul jour, afin de donner au maréchal d'Hocquincourt le temps de rassembler ses troupes dispersées ; mais ses officiers généraux tremblent à la seule pensée d'attendre le Prince avec si peu de monde et ils veulent retourner à Gien pour mettre la personne du roi en sûreté. Quel effet désastreux produirait cette retraite ! Turenne le sentit et il mit alors une heure d'angoisses cruelles : Jamais, a-t-il dit depuis, il ne s'est présenté tant de choses affreuses à l'imagination d'un homme, qu'il s'en présenta in la mienne. Il n'y avait pas longtemps que j'étois raccommodé avec la cour, et qu'on m'avoit donné le commandement de l'armée qui en devoit faire la sûreté. Pour peu qu'on ait de considération, on a des ennemis et des envieux ; j'en avois qui disoient partout que j'avois conservé une liaison secrète avec M. le Prince. M. le cardinal ne le crovuit pas : tuais au premier malheur qui me fût arrivé, peut-être auroit-il eu le même soupçon qu'avoient les autres. De plus je connoissois M. d'Hocquincourt, qui ne manqueroit pas de dire que je Pavois exposé, et ne l'avois point secouru. Toutes ces pensées étoffent assiégeantes, et le plus grand mal, c'est que M. le Prince venoit à moi le plus fort et victorieux. Une si grande agitation ne lui fit point perdre de vue son projet : bien déterminé à ne pas se replier et à ne pas donner au prince le temps de le défaire entièrement, il chercha une position favorable, où il ne fût point exposé aux redoutables manœuvres de son rival, où il pût tenir ferme et combattre s'il le fallait. Après avoir marché un quart de lieue dans la plaine, il trouva le poste qu'il désirait, un bois sur sa droite, un marais sur sa gauche, et entre les deux une chaussée, par où les Frondeurs ne pouvaient venir à lui qu'en défilant.

De nouveau les murmures recommencent autour de lui ; il apprend par la Berge, lieutenant de ses gardes, que ses officiers insistent vivement pour retourner à Gien ; il répond que c'étoit lui proposer une foihle ressource dans un danger si pressant ; que la ville d'Orléans ayant fermé ses portes au roi, lorsque son année n'avoit encore reçu aucun échec, ou devoit craindre qu'aucune ville ne voulût le recevoir, vaincu et fugitif ; et que les armes du roi seroient entièrement décréditées, s'il fuyoit devant les rebelles ; il ajouta avec un ton de voix ferme et élevé : Il faut vaincre ou périr ici. Turenne était bien inférieur à Condé ; il n'avait que quatre mille hommes, tandis que le prince en avait quatorze mille ; mais il avait nue artillerie puissante et bien servie, et plein de la confiance que lui inspiraient sa position et la manœuvre qu'il projetait, il fit dire au cardinal Mazarin qu'il pouvait demeurer à Gien sans inquiétude. Il disposa ses troupes à une distance suffisante du bois pour qu'elles ne fussent pas incommodées par le feu de l'infanterie de Condé qui l'occupait, et de manière aussi il ne pas lui laisser assez de terrain pour déployer son armée et tenter de grandes manœuvres. Le prince étendit ses deux ailes et fit contenance de vouloir enlever le bois. On demeura quelque temps à s'observer de part et d'autre. Tout à coup, Turenne n'apercevant plus l'infanterie. de Condé qui était entrée dans le bois, crut qu'elle marchait à couvert, et qu'elle voulait gagner un lieu plus éloigné de lui off elle pourrait se mettre en bataille et peut-être l'envelopper ; il simula alors un mouvement de retraite clans la direction même que tenait l'ennemi, et Condé, croyant qu'il se retirait, commença à faire passer son armée par la chaussée resserrée entre le bois et le marais. Turenne fait aussitôt volte-face, marche contre les quinze ou vingt escadrons qui avaient déjà passé le défilé et les oblige de se retirer eu désordre ; le prince se jette alors à la tête du défilé avec le gros de son armée et repasse la chaussée ; mais Turenne se remet en bataille au poste qu'il occupait avant sa fausse retraite, et suivant l'expression du duc d'York qui assistait au combat, il fait avec son canon une terrible exécution sur les ennemis, qui tombent eu foule l'un dessus l'autre et perdent beaucoup d'officiers et de soldats. On passa le reste de la journée à se canonner et Condé n'osa plus rien tenter. Vers le soir, d'Hocquincourt avec sa cavalerie, et le duc de Bouillon avec quelques renforts, rejoignirent Turenne, de sorte que la partie n'était plus inégale. Les deux armées, sans avoir rien pu gagner l'une sur l'autre, se retirèrent l'une vers Gien, l'autre vers Châtillon. Quelques jours après, Condé quittait la sienne niai à propos, pour gagner Paris et essayer d'attacher à sa cause le Parlement, les autres cours souveraines et la bourgeoisie ; il ne réussit qu'à se concilier la populace en la soudoyant, et son armée, en son absence, ne put arrêter la marche de la cour sur Paris.

Pour la seconde fois Turenne avait sauvé la cour, qui, des fenêtres du château de Gien, avait vu tous les détails de la bataille, et dont la perte était assurée, au témoignage de Montglat, si Condé eût triomphé : Sans le maréchal de Turenne, dit-il, la reine et le cardinal tomboient tous deux entre les mains de leurs ennemis, qui eussent mis la reine dans un cloître et fait un mauvais parti au cardinal, et, tenant la personne du roi, eussent gouverné leur mode sous son nom. Le cardinal aussi fut fort étonné ; mais la reine ne témoigna point de peur. Elle se coiffoit lorsqu'elle apprit ces nouvelles, et demeura attachée à son miroir, n'oubliant pas à tortiller une seule boucle de ses cheveux, et de là elle fut dîner, où elle mangea d'aussi bon appétit et aussi tranquillement que si elle n'eût couru aucun risque.

Cependant ce fut en pleurant qu'elle dit à Turenne : Monsieur le maréchal, vous avez sauvé l'État ![7]

La cour profita du succès de Turenne et de la faute politique de Condé : couverte par le maréchal, elle laissa les Frondeurs occuper la route directe de Paris à Orléans et camper à Étampes, et elle se rendit par Auxerre et Sens successivement à Melun, à Corbeil, à Versailles et à Saint-Germain (21-28 avril). Turenne se posta à Chastres (aujourd'hui Arpajon), et à Linas, pour protéger la cour et surveiller les troupes des princes établies à Étampes. L'opinion du maréchal était que la cour entrât dans Paris ; mais Mazarin craignait pour sa personne et s'y opposa, et il préféra amuser le prince de Condé par des négociations. Pendant ce temps, Turenne eut l'occasion de surprendre ses troupes et de leur faire subir des pertes importantes. Les chefs de l'année de la Fronde, apprenant que Mlle de Montpensier revenait d'Orléans, voulurent lui donner le spectacle d'une revue, où elle serait saluée comme l'héroïne de la Fronde, ainsi que ses maréchales de camp ; Turenne lui laissa tout le temps nécessaire à la satisfaction de sa puérile vanité, et dès qu'elle se fut retirée, après avoir passé devant le front des troupes rangées en bataille, il attaqua quelques régiments qui rentraient dans Étampes, leur tua douze cents hommes, fit un grand nombre de prisonniers et obtint un avantage qui aurait été plus important sans les fausses manœuvres de d'Hocquincourt. Le cardinal se décida à sacrifier un général accoutumé à compromettre la victoire : il envoya d'Hocquincourt en Flandre surveiller les mouvements des Espagnols, et confia toute l'armée à Turenne.

Celui-ci mit aussitôt le siège devant Étampes ; comme il n'avait point d'armée à redouter en campagne, il ne fit pas de lignes de circonvallation ; mais il établit des lignes de contrevallation à portée de fusil de la place ; il espérait que le défaut de vivres la ferait promptement capituler, lorsqu'il apprit que les Espagnols occupés à prendre nos places maritimes comme Gravelines, Mardick et Dunkerque, avaient conclu un traité avec le duc de Lorraine, et que ce prince entrait en France pour faire lever le siège d'Étampes. Il résolut alors de brusquer l'attaque, et donna plusieurs assauts qui n'eurent point un succès complet. Il était tellement dépourvu des objets nécessaires que la cour fut obligée de lui envoyer ses chevaux pour le service de l'armée. Heureusement que le duc de Lorraine ne se laissait guider que par son intérêt et appartenait au plus offrant ; Mazarin retarda par des négociations la marche de ses troupes, lui fit des promesses de nature à satisfaire son avidité et sa vénalité, si bien que le duc signa, le 6 juin 1652, avec le marquis de Châteauneuf, un traité par lequel il était stipulé que le siège d'Étampes serait levé, et qu'a cette condition Charles IV sortirait de France. Turenne s'éloigna donc de la place, mais comme il connaissait le duc de Lorraine et ne se fiait pas à sa parole, il se prépara à le contraindre à sortir de France dans le cas où, contrairement aux conditions du traité, il voudrait continuer à ravager les environs de Paris pour nourrir son armée. C'est ce qui arriva ; aussi le maréchal dut s'avancer contre lui ; il employa les chevaux de la cour pour traîner l'artillerie des batteries qu'il venait d'évacuer, traversa la forêt de Sénart, passa la petite rivière d'Yères à Brunoy, fit une marche de nuit autour de Grosbois et arriva à la pointe du jour sur le camp du duc de Lorraine, qui appuyait sa gauche à Villeneuve-Saint-Georges et sa droite aux premiers bois de la Grange, et s'était couvert de six redoutes qu'il avait élevées et palissadées dans la nuit. Turenne campa vis-à-vis de Villeneuve-Saint-Georges. et somma aussitôt Charles IV de sortir de France. Le duc voulait traîner l'affaire en longueur, espérant que l'armée des princes, qui venait de quitter Étampes, allait le rejoindre, et que, commandant à des troupes supérieures en nombre, il pourrait continuer de vivre aux dépens du royaume. Turenne, qui pénétra ses projets, lui fit porter un ultimatum par le duc d'York, lui notifiant qu'il allait l'attaquer immédiatement s'il ne s'engageait pas à s'éloigner de Paris sur-le-champ et à sortir de France dans un délai de douze jours. Charles IV subit les conditions imposées par Turenne, et, lui livrant des otages comme garantie de son départ immédiat, il gagna la Champagne par la route que le maréchal lui avait tracée. Ait même moment l'armée des princes apparaissait sur des hauteurs voisines, et si celle du duc de Lorraine n'eût pas été placée sous le canon de Turenne, le perfide duc eût peut-être engagé un combat dont l'issue aurait pu être fatale à la cour. Mais l'armée d'Étampes, en voyant Turenne maître du camp du duc, se retira, traversa Paris, et alla s'établir entre Saint-Cloud et Suresnes, gardant le pont de Saint-Cloud[8].

Turenne sorti du péril, l'un des plus grands qu'il ait courus dans sa vie, donna deux jours de repos à ses troupes à Villeneuve-Saint-Georges, et se disposa à réduire la petite année des princes. Il fut rejoint par la Ferté-Senneterre, qui n'avait plus à surveiller le chic de Lorraine. On touchait à la crise décisive de la Fronde. Le 1er juillet, Turenne passa la Marne à Meaux, se porta sur Épinay, pendant que la cour s'établissait à Saint-Denis. Il jeta un pont vis-à-vis d'Épinay, profitant d'une île formée par la Seine, afin de pouvoir attaquer Condé sur les deux rives ; mais ce prince leva son camp, traversa le bois de Boulogne et se présenta à la barrière de la Conférence. Les Parisiens lui ayant refusé l'entrée de leur ville, il tourna les murailles. Turenne, qui suivait sort mouvement, marcha sur la Chapelle et arriva à temps pour charger l'arrière-garde. Condé voulait se porter sur Charenton ; mais vivement poussé il se jeta dans le faubourg Saint-Antoine, derrière les retranchements que les bourgeois avaient construits autour de leur faubourg pour se mettre à l'abri des maraudeurs de l'armée du duc de Lorraine, et qui s'appuyaient d'un côté au pied des collines de Charonne, de l'autre à la Seine. C'était le seul endroit, dans la marelle qu'il avait projetée, qui pût le garantir d'un désastre complet. Le roi et Mazarin, des hauteurs de Charonne, se préparaient à contempler la tétai te des rebelles. Turenne demandait qu'on pressait la Ferté, qui était encore avec toute l'artillerie ù la barrière Saint-Denis, de le rejoindre à marches forcées, et qu'on ne commençât pas l'attaque avant son arrivée. Mais les ordres de la cour n'admettaient aucun retard, et le duc de Bouillon lui-même fut d'avis d'attaquer sur-le-champ pour ne pas avoir l'air de ménager Condé. De là le combat du faubourg Saint-Antoine du 2 juillet 1652, tant de fois raconté, qui coûta si cher aux deux années, et où Turenne et Condé rivalisèrent de constance et d'audace. Ce faubourg formait une patte d'oie ; les principales rues, qui étaient celles de Charonne, Vincennes et Charonton, aboutissaient à la porte de la ville, sous la Bastille, dont le canon dominait tout le faubourg et enfilait les trois débouchés ; indépendamment de cela, des barricades furent élevées au milieu de ces trois rues, et le prince de Condé fit occuper et créneler les principales maisons par des détachements d'infanterie. Turenne attaqua ce faubourg : il pénétra par trois points ; la droite, sous les ordres du marquis de Saint-Mégrin entra par la rue de Charonne ; le centre, où se trouvait le maréchal. s'empara de la barrière du Trône ; et la gauche, sous le marquis de Navailles, longea la rivière, se dirigeant sur la place d'Armes. Les retranchements n'opposèrent pas de résistance ; on se battit aux barrières[9]. Saint-Mégrin attaqua vivement celle de Charonne, défendue par le comte de Tavannes lieutenant général, et M. de Langeais maréchal de camp. Le succès répondit à la bravoure des assaillants ; quoique les murailles fussent bordées à droite et à gauche, et les maisons remplies de soldats, on emporta la barricade, et on chassait les ennemis de maison en maison, lorsque l'imprudente ambition de Saint-Mégrin rendit ce premier avantage inutile ; il voulut partager la gloire de l'infanterie, et. il engagea sa cavalerie dans la rue, à travers les fantassins, sans leur donner le temps d'achever de déloger les ennemis ; il pénétra ainsi en poussant les fuyards jusqu'à la place du Marché, où il rencontra Condé. Celui-ci, profitant de cette faute, se mit aussitôt à la tête de vingt-cinq officiers ou volontaires qui se trouvaient auprès de lui, chargea si brusquement la cavalerie royale qu'elle se mit en désordre, se renversa sur l'infanterie, et essuya tout le feu que les ennemis faisaient des fenêtres. Les troupes royales, qui étaient entrées dans les premières maisons, les abandonnèrent à la vue du désordre, et furent poursuivies jusqu'à la première barricade, que la présence de Turenne empêcha d'être reprise. Saint-Mégrin paya de sa vie sa témérité, et il resta avec lui sur cette place plusieurs officiers de qualité, le marquis de Nantouillet, de Fouilleur, enseigne des gardes de la reine. Mancini, neveu du cardinal.

A la gauche, Navailles fit commencer l'attaque avec cinq-cents hommes d'infanterie qu'il soutint de fort près avec sa cavalerie ; il emporta fort habilement la barricade défendue par le duc de Nemours et porta son régiment d'infanterie dans une maison qui flanquait cette barricade. Il mit le régiment de du Plessis-Praslin dans une autre maison en face, et lui ordonna d'en percer les murs et de gagner les maisons voisines, afin de se rendre maître de toute la rue et de commander par son feu une place Où les ennemis étaient en bataille. A peine ces ordres étaient-ils exécutés que M. le Prince arrivait et faisait attaquer la barricade que l'on venait d'emporter. Les deux régiments, postés dans les maisons qui l'avoisinaient, la défendirent avec tant de valeur qu'après avoir tué beaucoup de monde à Condé, ils l'obligèrent de se retirer en désordre. Alors un des commandants de la cavalerie royale, M. de Clainvilliers, renouvelant la faute de Saint-Mégrin, passa la barricade, et il avait à peine fait cinquante pas, qu'il fut chargé par quatre escadrons qui. le renversèrent et le firent prisonnier ; l'infanterie, qui le suivait, prenait déjà peur et se retirait en désordre quand de Navailles, avec le régiment de Turenne et un détachement de Picardie, accourut à son secours, renversa tout ce qu'il rencontra et réussit à conserver la barrière.

De son côté, Turenne, qui s'était porté partout où sa présence était nécessaire, pénétra lui-même dans la principale rue ; il arriva à l'abbaye Saint-Antoine, mais il fut repoussé par le prince, qui accourut à la tête de quelques officiers de sa maison et le ramena jusqu'au delà de la barrière. Peu d'instants après Turenne rentrait dans la rue avec des troupes fraîches, et la disputait pied à pied à Condé ; tous deux chargeaient à la tête de leurs soldats, sans cesse exposés aux feux de la mousqueterie, couverts de poussière et de sang, et un grand nombre de petits combats singuliers signalaient la bravoure des deux partis sans que la victoire se déclarât encore pour aucun.

Enfin la Ferté arriva avec son artillerie ! Turenne établit une batterie près de l'abbaye Saint-Antoine, une autre à sa droite et une troisième à sa gauche, et la lutte recommença plus acharnée que jamais. Le maréchal enleva plusieurs grosses maisons où s'étaient crénelés les Frondeurs, prit d'habiles mesures pour les tourner, et quand ils se virent forcés de tous côtés, ils perdirent courage et se sauvèrent en désordre sur la place d'Armes, en avant de la porte Saint-Antoine. Cette porte était fermée ; en vain Beaufort pressa la milice bourgeoise d'aller au secours de nette poignée de braves près de succomber ; fatiguée de trois ans de discordes, elle ne répondait plus à la Voix de son ancien chef. Le duc d'Orléans était malade ou feignait de l'être, et refusait de donner aucun ordre. Turenne approuvait le projet d'une troisième charge, que proposait M. de Navailles, et allait faire tirer deux coups de canon qui serviraient de signal à trois attaques qu'il avait dessein de tenter. Mazarin, des hauteurs de Charonne, pouvait croire que tout était perdu pour M. le Prince. Mlle de Montpensier lui montra que tout était sauvé : à quatre heures après midi, elle faisait ouvrir la porte Saint-Antoine à Condé, en même temps qu'elle faisait tirer le canon de la Bastille qui foudroya Turenne et l'empêcha de poursuivre dans la capitale l'ennemi vaincu qui lui échappait. Elle fut cause que la guerre civile, qui aurait pu être terminée ce jour-là, continua encore longtemps. Ce coup de canon avait pu tuer son mari, comme disait Mazarin en faisant allusion à l'ambition qu'elle avait d'épouser Louis XIV ; mais il avait sauvé son honneur, puisqu'elle avait promis à Condé de ne point l'abandonner. Le combat était fini, et il se terminait au bénéfice de Condé, d'après le témoignage même de Turenne qui dit dans ses Mémoires : Les ennemis demeurèrent toujours derrière les grandes traverses du faubourg, d'où ils avoient rechassé les nôtres. On leur prit à la main gauche une barricade que l'on garda ; mais on ne put passer outre en aucun endroit, tonte l'infanterie ayant été fort rebutée. Il n'est rien à ajouter à cet aveu, témoignage formel de l'avantage remporté par Condé et ses troupes[10].

Après le combat, la cour retourna à Saint-Denis, où elle ne tarda pas à se trouver clans le plus grand danger. En elfe !, une année de vingt mille Espagnols, auxquels s'était joint le duc de Lorraine, entra bientôt en Picardie et marcha sur la capitale au secours de la Fronde. Le roi allait se trouver enfermé entre Paris et l'armée espagnole. Donen et Dijon ne voulaient pas le recevoir ; il ne lui restait qu'à se sauver à Lyon. Turenne, mieux inspiré, le fit renoncer à ce parti désespéré, qui eût entrainé la perte de toutes les places de Picardie, donné une nouvelle activité à la guerre civile et relevé la Fronde, an moment où ses partisans diminuaient à Paris, surtout après les massacres de l'Hôtel de Ville. Il ne craignit pas de soulever de violentes colères en conseillant l'accord avec les princes et il engagea la cour à s'établir à Pontoise, où, avec sa garde, elle serait en sûreté[11]. Cet avis prévalut. Le maréchal de son côté se porta sur Compiègne, pour s'opposer à la marche de l'armée espagnole, qui, quoique double de la sienne, semblait peu disposée à frapper des coups décisifs. L'archiduc s'approcha de l'Oise, eut quelques succès sur le duc d'Elbeuf, puis retourna en Flandre, laissant le duc de Lorraine et un détachement espagnol hiverner en Champagne. Tout danger étant conjuré, de ce côté, Turenne se rapprocha de Paris et campa à Gonesse, où il séjourna un mois et où il apprit que le duc de Lorraine marchait de nouveau sur la capitale. Aussitôt il porta son camp à Brie-Comte-Robert, et, perçant le projet qu'avait le duc d'opérer sa jonction avec les troupes de Condé à Villeneuve-Saint-Georges, il s'y jeta promptement et y arriva en mime temps que les fourriers lorrains, qui marquaient déjà les logements. Le duc de Lorraine se tourna du côté d'Ablon, où il se joignit à Condé, et Turenne prit position à Villeneuve-Saint-Georges, la gauche appuyée an village, la droite au bois de la Grange, le front couvert par les six redoutes que Charles IV avait l'ait construire quelques mois auparavant, et qu'il réunit par des courtines. Il jeta deux ponts sur la Seine et les couvrit par une bonne tête de pont.

Condé prit position à Limeil et se retrancha à une portée de canon de l'armée royale. Le duc de Lorraine s'établit à Brie-Comte-Robert. L'armée du roi était comme enveloppée du côté de la rive droite de la Seine, mais la tête de pont et la possession de Corbeil lui permirent de s'approvisionner largement par la rive gauche. Turenne resta six semaines dans cette position, qui n'était pas sans danger, mais qui était suffisamment fortifiée pour lui permettre d'attendre les progrès du parti du roi à Paris. Les fourrages lui manquant au commencement d'octobre, il fit jeter quatorze ponts sur l'Yères, et au commencement de la nuit du au il fit partir tout son bagage, et une heure avant le jour il ne restait plus au camp un seul homme de son armée. Malgré la poursuite de Condé et du duc de Lorraine, il fut bientôt à l'abri sous les murs de Senlis. Laissant là le commandement à la Ferté, il se rendit à Saint-Germain où il fit accepter à la cour la dernière des grandes résolutions dont il eut l'initiative dans ces temps troublés[12]. Il savait que le duc de Lorraine avait failli être écharpé dans les rues de Paris et que Condé avait quitté la capitale en la maudissant et sans trop savoir quel parti prendre. Mazarin avait donné satisfaction à l'opinion publique en se retirant de Pontoise à Bouillon le 22 août ; le roi avait publié deux édits d'amnistie : il ne pouvait manquer d'être bien accueilli par ce peuple qui était dégoûté des grands et qui éprouvait un vif désir d'ordre et de tranquillité. Néanmoins il hésitait encore. Turenne répondit de tout et l'on se mit en route. Le lundi 21 octobre, le roi vint dîner à Saint-Cloud, d'où il envoya au duc d'Orléans et à Mademoiselle l'ordre de quitter Paris. Mademoiselle obéit, mais le duc refusa de sortir. Surprise de ce refus, la reine ne voulait plus continuer sa roule ; mais Turenne, dit Monglat, la fit avancer, parce, que le peuple seroit capable, s'il remarquoit la moindre faiblesse, de retourner du côté de Monsieur. On continua donc de marcher, et on dépêcha le duc de Bainville pour lui dire que si le roi apprenait, en arrivant à Paris, qu'il n'eût pas obéi, il irait descendre chez lui avec son armée pour lui apprendre le respect qu'il devait avoir pour ses commandements. Le pauvre Gaston dit au duc de Bainville qu'il était bien tard et qu'il ne savait où aller coucher. On lui permit de coucher chez lui et il partit le lendemain matin, à quatre heures, pour Limours. À la barrière, le roi monta à cheval pour faire son entrée à Paris, et sur tout le trajet il fut acclamé coutume un libérateur[13].

Quelques jours après, Turenne rejoignait son armée à Senlis et commençait contre Condé et les Espagnols une série de glorieuses campagnes qui devaient amener le traité des Pyrénées ! La Fronde était finie !

 

 

 



[1] Mémoires de Turenne, p. 450 sq. L'éditeur a reproduit plusieurs lettres intéressantes de Condé.

[2] Chéruel, Minorité, IV, p. 371.

[3] Chéruel, Minorité, IV, p. 218.

[4] Chéruel, Minorité, IV, p. 178-180, 218, 350, 427. Pour les actes d'échange, voyez Ramsay, II, Preuves, XIII-XVIII : l'auteur anonyme de l'Histoire des troubles (archives des affaires étrangères, France, n° 87, p. 297, 654 sq., 670) donne sur les rapports de Condé et de Turenne d'intéressants détails qui concordent avec mon appréciation.

[5] Chéruel, Minorité, IV, 456.

[6] D. d'A., VI, 129.

[7] Mémoires de Turenne, p. 455 sq. ; Duc d'York, p. VI, VII ; Éloge de Turenne par Saint-Évremond, dans Ramsay, II, Preuves, LVII ; Histoire manuscrite de Turenne, à la Bibliothèque nationale ; Armagnac, p. 147 ; Napoléon, p. 141-142.

[8] Mémoires de Turenne, p. 457 ; Duc d'York, p. XVIII-XXIII.

[9] Napoléon, p. 145.

[10] Mémoires de Turenne, p. 445 sq. ; Duc d'York, p. XXIII-XXXI ; Napoléon, p. 146 ; Chéruel, Mazarin, I, 208-218 ; Quincy, I, 139.

[11] D. d'A., VI, 211.

[12] Mémoires de Turenne, p. 448-449.

[13] Chéruel, Mazarin, I, 554 sq. ; Armagnac, p. 164, 177.