TURENNE

SA VIE, LES INSTITUTIONS MILITAIRES DE SON TEMPS

 

CHAPITRE III. — TURENNE ET RICHELIEU - 1629-1642

 

 

Turenne colonel d'infanterie, 1630. — La guerre de Trente Ans. — État des opérations militaires à cette époque. — Turenne à Casal, à la Motte. — Il est nommé maréchal de camp. — Retraite de 1635. — Turenne en Flandre et au siège de Brisach, 1636. — Turenne et la Valette en Piémont. — Turenne maréchal de France. — Conspiration de Cinq-Mars ; rôle de Turenne. — Mort de Richelieu.

 

DÈS qu'il fut au service de la France, Turenne parut sur tous les champs de bataille où s'illustrèrent nos vaillantes années sous le ministère de Richelieu. Du Rhin aux Pyrénées, des Alpes à l'Escaut, de brillants faits d'armes marqueront les premiers pas de sa course. Pour l'y suivre aisément, il est indispensable d'indiquer ici l'origine des guerres qui vont le conduire tour à tour en Lorraine, en Italie, en Espagne.

Richelieu avait apporté au ministère un plan prémédité et complet, qu'il suivit avec une inflexible exactitude dès 1625, et qu'il a lui-même exposé dans la Succincte narration des grandes actions du roi. Lorsque Votre Majesté, disait-il à Louis XIII en tête de son testament politique, se résolut de me donner en même temps et l'entrée de ses conseils et grande part en sa confiance polir la direction de ses affaires, je puis dire avec vérité que les huguenots se partageoient l'État avec elle, que les grands se conduisoient comme s'ils n'eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs de provinces connue s'ils eussent été souverains en leurs charges.... Je puis dire que chacun mesuroit son mérite par son audace ; qu'au lieu d'estimer les bienfaits recevoient de Votre Majesté par leur propre prix, ils n'en faisoient cas qu'alitant qu'ils étoient proportionnés an deréglement de leur fantaisie, et que les plus entreprenants étoient estimés les plus sages et souvent les plus heureux. .le puis dire encore que les alliances étrangères étoient méprisées, les intérêts particuliers préférés aux publics ; en un mot, la dignité de Votre Majesté tellement ravalée et si différente de ce qu'elle devoit être par le défaut de ceux qui avoient lors la principale conduite des affaires, qu'il étoit presque impossible de la reconnoitre.... Je promis à Votre Majesté d'employer toute mon industrie et toute l'autorité qu'il lui plairoit me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous les sujets en leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devoit être[1].

Richelieu voulut que ses plans reçussent une sorte d'adhésion nationale. Il réunit aux Tuileries, à la fin de 1626, une assemblée de notables, composée non de princes et de ducs, mais de magistrats, de membres du clergé, de gens de la petite noblesse et de bourgeois. Ou y examina sérieusement les questions les plus importantes, finances, armée, justice, commerce. Le cardinal fut autorisé à lever et à entretenir une armée permanente de trente mille hommes. Puis, quand on ett1 supprimé les charges de connétable et de grand amiral, et que le ministre se fut donné le titre de surintendant de la marine et du commerce, quand on eut voté les fonds nécessaires pour que la France pût avoir quarante-cinq vaisseaux de guerre, des ports pour les recevoir, l'assemblée se sépara.

Son autorité ainsi affermie par le concours enthousiaste des notables, Richelieu poursuivit l'exécution de ses grands desseins avec la force d'aine, héroïque d'un homme de révolution. Sans merci comme sans crainte, il abattit, les huguenots les premiers et les mit dans l'impossibilité de redevenir un parti armé dans l'État. tout en leur laissant la liberté de conscience pleine et entière et la condition de citoyens égaux il tous les autres. La paix d'Alais, dans laquelle le roi parla en souverain qui pardonne, consacra ses droits et rattacha si bien les huguenots aux intérêts du roi, que trois ans plus tard ils refusèrent de seconder la révolte de Montmorency. Richelieu, de son côté, affermit cette réconciliation par une politique habile, et il put dire en toute vérité qu'à partir de cette époque la diversité de la religion ne l'empêcha jamais de rendre aux huguenots toutes sortes de bous offices, et que jamais il ne mit de différence entre les Français que par la fidélité. Contre les grands, il sacrifia à ses passions ardentes les formes et les traditions judiciaires, fit prononcer des sentences de mort par des commissaires de son choix, frappa les coupables jusque sur les marches du trône et ne s'arrêta dans l'œuvre de son inexorable justice qu'après les avoir réduits aux termes où tous les sujets doivent être dais un État, c'est-à-dire à dépendre des volontés du souverain. Il courba la tête de la haute noblesse sous le niveau commun en la contraignant définitivement à l'obéissance au roi et à la loi, et il prépara ainsi les voies de la société nouvelle avec une élévation de principes qu'il est bon de rappeler il ceux qui seraient tentés de prendre contre lui la défense des perturbateurs et des traitres à la patrie : Rien ne conserve tant les lois en leur vigueur que les punitions des personnes ès quelles la qualité se trouve aussi grande que les crimes[2].

A l'extérieur, Richelieu reprit les grands projets d'Henri IV : refaire la considération de la France en la plaçant parmi les grandes nations, et abaisser la maison d'Autriche, suspecte même à ses protégés depuis que l'exercice de sa domination était devenu dangereux à quelques-uns, onéreux à tous ; le résultat de sa politique a été rétablissement de la prépondérance française des voisins puissants et hostiles, établissement coïncidant avec le triomphe de l'unité territoriale et monarchique à l'intérieur. Après les douloureuses épreuves qui ont arraché l'Alsace à la France, cette politique toute nationale a été si violemment attaquée et si audacieusement dénaturée, qu'il n'est pas hors de propos de la remettre dans son vrai jour avant de raconter comment Turenne a contribué à son succès. Écoutons Richelieu lui-même, qui a très nettement exposé sa pensée au livre XX de ses mémoires : Il falloit avoir un dessein perpétuel d'arrêter le cours des progrès d'Espagne, et au lieu que cette nation avoit pour but d'augmenter sa domination et étendre ses limites, la France ne devoit penser qu'à se fortifier en elle-même, et bâtir et s'ouvrir des portes pour entrer dans tous les États de ses voisins, et les pouvoir garantir de l'oppression de l'Espagne quand les occasions s'en présenteraient ; que pour cet effet la première chose qu'il falloit faire, c'étoit de se rendre puissant sur la mer, qui donnoit entrée sur tous les États du monde ; ensuite il falloit penser à se fortifier à Metz et s'avancer jusqu'à Strasbourg, s'il étoit possible, pour acquérir une entrée dans l'Allemagne, ce qu'il falloit faire avec beaucoup de temps, grande discrétion, et une douce et couverte conduite : il falloit faire une grande citadelle à Versoix pour se rendre considérable aux Suisses, y avoir une porte ouverte, et mettre Genève en état d'être un des dehors de la France..... Il n'y avoit personne bien sensé et bien affectionné à la France qui n'estmât que ces étrangers étoient ceux dont Sa Majesté devoit conserver plus soigneusement l'alliance, tant parce qu'ils séparent l'Allemagne de l'Italie que parce que, faisant profession de la guerre, ce n'est pas peu de les acquérir et en priver ses ennemis... si l'Espagne dépouilloit M. de Mantoue, elle seroit maîtresse en Italie, étant certain que tous les potentats qui étoient au delà des Alpes, pleins d'affection pour la France et de mauvaise volonté pour l'Espagne, seroient esclaves de sa volonté tyrannique si elle venoit à bout de son dessein.... Il falloit penser au marquisat de Saluce, soit par accommodement avec M. de Savoie, en lui donnant quelques plus grandes conquêtes en Italie. soit en profitant de la mauvaise intelligence qui étoit entre les habitants dudit marquisat et lui ; et le reconquérant. garder cette conquête qui, étant contiguë à nos États, se conserveroit facilement en y faisant une grande et forte place ; pour se mettre encore plus en état d'être considéré par force en Italie, il étoit besoin d'entretenir encore trente galères, changeant tous les trois ans ceux qui en avaient la charge ; on pourroit encore penser à la Navarre et à la Franche-Comté comme nous appartenant, étant contiguës à la France et faciles à conquérir toutes et quantes fois que nous n'aurions pas autre chose à faire : mais il n'en parloit point, d'autant que ce servit imprudence d'y penser, si premièrement ce qui étoit ci-dessus n'avoit réussi[3].

Cette politique est avant tout une politique anti-autrichienne, et non pas une politique anti-allemande. Elle vise une famille, dont la puissance est un danger pour l'Europe entière, et non point une nation qui court les mêmes périls que la France et qui a le même ennemi à combattre : il s'agit d'arrêter le cours des empiétements de la maison d'Autriche et d'ouvrir des portes à la France pour défendre contre l'Autriche les États qu'elle opprime. Quels sont ces États ? Les hollandais, dont nous connaissons déjà les épreuves ; les Grisons, à qui les Espagnols serroient les pieds, comme la gorge à l'Italie, par les forts de la Valteline ; tous les princes protestants de l'Allemagne qui, vaincus dans la première période de la guerre de Trente Ans, voyaient leurs libertés politiques et religieuses étouffées par l'empereur Ferdinand II ; la Catalogne, dont les privilèges étaient supprimés par la centralisation espagnole ; le Portugal, dont l'indépendance était perdue depuis Philippe II. Il s'agit aussi d'assurer la France en elle-même, c'est-à-dire de lui donner le complément de son territoire naturel, complément indispensable contre l'ambition de l'empereur, qui menaçait la Champagne et les trois évêchés et provoquait lui-même la France à combiner son intérêt avec celui dos opprimés, à rallier à elle tous ceux qui avaient besoin de secours, et à préparer ainsi leur reconnaissante adhésion aux avantages qu'elle retirerait des efforts communs.

La politique extérieure de Richelieu, en 1625, était donc justifiée par une situation que la France n'avait point créée, dont elle était victime comme bien d'autres États, et qu'il fallait supprimer au plus tôt si l'on ne voulait pas mettre l'Europe occidentale aux pieds de l'empereur. Pour la juger avec équité, il ne faut pas la considérer avec le sentiment des intérêts modernes, mais avec le souvenir des aspirations des peuples allemands au XVIIe siècle ; il faut se rappeler que l'Allemagne formait moins un État qu'une confédération de territoires, que Ferdinand Il était plus puissant dans l'empire que Charles-Quint au fort de ses victoires, qu'il méditait la restauration de l'ancien empire utilitaire, et que l'unité ne pouvait se faire que contre les intérêts et les libertés les plus sacrées des princes protestants. Appelés à choisir entre l'obéissance à l'empereur et la confession évangélique, ils n'hésitèrent pas à préférer leur croyance et à lui demeurer fidèles suivant l'exemple de leurs pères[4].

Quand Turenne rentra en France en 1629, la période danoise de la guerre de Trente Ans s'achevait, et l'on sait de quelle façon pour l'Allemagne protestante ! Toutes les provinces du Nord étaient plongées dans la terreur ; Ferdinand, abusant de sa victoire, lançait le fameux édit de restitution, qui ordonnait aux protestants de se dessaisit de tous les biens ecclésiastiques qu'ils avaient sécularisés depuis 1555, et l'exécution en était confiée aux légions de Tilly et de Waldstein ! Aussi quelle horrible détresse pour l'Allemagne ! Jamais pays ne fut livré par son propre chef à des armées si rapaces et si barbares ! Il devenait évident pour tous que l'empereur visait ouvertement à faire de l'Allemagne nue monarchie absolue, et que la restauration du catholicisme n'était qu'un prétexté pour l'ambition de l'Autriche. Il n'est plus besoin, disait Waldstein, ni d'électeurs, ni de princes ; et de même qu'en France et en Espagne on ne voit que le roi seul, de même en Allemagne il ne doit y avoir qu'un maître[5].

Ferdinand II, non content de menacer les États du Nord et les libertés germaniques, intervenait encore dans les affaires d'Italie, on venait de s'ouvrir la riche succession des duchés de Mantoue et de Montferrat. Depuis la mort de Vincent de Gonzague, en 1627, deux prétendants se la disputaient : un prince français, Charles, duc de Nevers, soutenu par Louis XIII ; un prince italien, le duc de Guastalla, que patronnaient Ferdinand II, Philippe IV et Charles-Emmanuel de Savoie. L'Autriche, l'Espagne et la Savoie avaient compté sans Richelieu. Entre la prise de la Rochelle et la soumission du Languedoc, il intercale une première expédition au delà des Alpes, et fait lever le siège de Casal aux Espagnols ; puis, après la pacification d'Alais, il reparait en Italie, emporte, sous les yeux de Charles-Emmanuel, la forte place de Pignerol, s'empare de Chambéry, et impose aux confédérés le traité de Cherasco, qui consacrait l'indépendance du duc de Nevers, héritier des Gonzague, obligeait les Autrichiens à quitter la Valteline et le duc de Savoie à nous livrer Pignerol et le passage des Alpes. En même temps, pour porter un coup plus direct à l'Autriche, il indisposait contre l'empereur les catholiques, qui, à la diète de Ratisbonne, exigèrent le renvoi de Waldstein et le licenciement de son armée, cette verge sanglante qui châtiait l'Allemagne ; il lui suscitait un redoutable ennemi, les Suédois, qu'il devait appuyer pendant la vie et après la mort de Gustave-Adolphe ; enfin, en punissant de ses démonstrations hostiles le duc de Lorraine, Charles IV, il se préparait une route pour diriger des renforts en Allemagne contre l'empereur. C'est dans la guerre de Lorraine que Turenne combattit pour la première fois au service de la France.

Turenne avait trouvé à la cour de Louis XIII l'accueil que devaient lui ménager sa naissance et sa réputation ; il avait été reçu avec tune distinction marquée par le roi et le cardinal, et, bien qu'il n'eût que dix-neuf ans, on lui avait donné le témoignage le plus flatteur de considération en lui confiant un régiment d'infanterie. Ses premiers historiens ne nous donnent aucun détail sur ses débuts, avant le siège de la Motte ; sa correspondance permet de combler aujourd'hui cette lacune. Elle nous apprend d'abord qu'il s'occupe de son régiment avec le même soin qu'il s'était occupé de sa compagnie en Hollande, et qu'il reçoit souvent les félicitations du roi ou du cardinal. Mon régiment a passé aujourd'hui (1er septembre 1630) devant le roi, qui l'a trouvé fort beau, et a dit qu'il l'étoit autant que le sien des gardes, il l'a voulu voir compagnie par compagnie, il m'a commandé de là de me mettre dans son carrosse pour aller chez la reine sa mère, qui m'a dit que le roi étoit fort content de mon régiment et M. le cardinal aussi. Nous savons également que Turenne prit part à l'expédition dirigée sur Casal en 1630, que tous les hommes sains de son régiment, comme des autres régiments, furent choisis à Veillane pour aller secourir Casal, qu'il campa à Brain, à Agnes, devant Casal, qu'il trouva dans M. de Schomberg un chef bienveillant disposé à gratifier ses régiments en tout ce qui lui seroit possible, sans réussir cependant il lui donner l'occasion de se signaler dans une ulnaire sérieuse. Nous avons marché depuis le quartier ou j'étois douze jours, et sommes arrivés il une lieue de Casal sans que personne ne nous en empêchât. Les ennemis, depuis la trêve, s'étoient un peu retranchés et nous attendoient. Notre armée se mit en bataille, et comme on étoit à bois cents pas, et le commandement fait de donner, les Espagnols acceptèrent la paix qu'ils avoient refusée depuis que nous marchions, ne nous avant jamais crus assez hardis. Le sommaire de la paix est qu'ils rendront Casal et s'en iront dans deux jours : ce que nous ferons aussi dans le nième temps en France[6].

Les années suivantes, jusqu'en 1634, Turenne partagea son temps entre Paris et la Hollande. À Paris, il suit attentivement les intrigues qui se nouent sans cesse contre Richelieu, va souvent à la cour, voit tous les personnages en crédit, et ne néglige point les intérêts de son frère dont l'inconstance lui causa plus d'une fois de sérieux ennuis, même au début de sa carrière, anime nous en pouvons juger par les détails suivants tirés d'une lettre adressée par Turenne à sa mère le 7 avril 1632.

..... Je ne rencontrerai pas ici le cardinal de la Valette ; à cause de cela je ne vis qu'avant-hier M. le cardinal et hier le roi. Le premier nie dit qu'il falloit que mon frère parlai franchement, et qu'en ce cas il seroit sa caution auprès du roi. Il me dit aussi : Vous n'irez pas il la Bastille pour cette fois ; mais ne vous gouvernez pas toujours de même que vous avez fait. Je vis le roi ; je lui dis, par le conseil de M. le cardinal de la Valette, que j'étois venu l'assurer de l'obéissance de mon frère à son service ; il me dit à l'oreille : Vous, soyez le bienvenu ! je veux oublier absolument ce qui s'est passé et ne m'en plus ressouvenir jamais ; je suis fort aise de vous voir ici. Il se mit après à me parler de mon régiment, et me dit qu'il avait ouï dire qu'il étoit fort beau, et beaucoup de choses sur ce sujet. Monsieur le premier, et tout le monde, m'ont fait des caresses extraordinaires. Je retournai de là voir cardinal, qui me tira à part et me demanda si le roi ne m'avait pas fait faire bonne chère : il me dit après cela qu'il m'assuroit que les affaires de mon frère se feroient, et après me demanda des nouvelles de Hollande[7].

En Hollande, Turenne prenait part aux campagnes du prince Frédéric-Henri, son oncle, contre le comte de Berghen, successeur de Spinola, et là comme en Italie il servait pour la France, puisque les hollandais avaient conclu avec Louis XIII le traité de Compiègne en 1624, et celui de la Haye en 1630, par lesquels la France s'obligeait à leur fournir des subsides, sans leur promettre encore le secours de ses armes. Du camp de Drun il suivait avec anxiété la marche de Gustave-Adolphe, et enregistrait avec joie les pertes qu'il faisait subir à Tilly ; au camp de Bergues, il fut choisi pour assister le Quinte Maisonneuve dans une attaque contre un corps de six mille Espagnols sortis d'Anvers avec cent bateaux. Tel fut le succès de cette expédition qu'on fit des feux de joie, et qu'on la compara à la prise de Bois-le-Duc. Aux camps de Nimègue, Venlo, Maëstricht, Rhinberg, et Boxtel, Turenne associait la vie d'étude aux combats et se perfectionnait à l'école des brillants officiers qui entouraient le prince d'Orange.

Dans la guerre de Lorraine, à côté de Fabert, il se distingua par de brillantes qualités militaires. Le duc de Lorraine, Charles IV, autant par légèreté de caractère que par zèle pour la maison d'Autriche, passait sa vie à violer les engagements qu'il contractait avec Louis XIII ; il conspirait avec Gaston. intriguait à la cour de l'empereur ; vaniteux et inconséquent, tantôt il paraissait se résigner à la paix qu'il avait signée, tantôt il s'indignait de son humiliation. Aimé de son peuple, il aurait pu même après la perte de Nancy, obtenir du rai de meilleures conditions s'il avait été capable d'au effort soutenu ; mais, quand il apprit que Richelieu voulait faire casser le mariage de sa sœur Marguerite de Lorraine avec Gaston et que le Parlement avait été chargé d'informer contre elle et ses complices, les princes de sa maison, il fut dans une grande perplexité et il abdiqua le 19 janvier 1634 ; il se relira ensuite en Alsace avec huit cents chevaux et deux mille soldats, laissant les duchés de Lorraine et de Bar à son frère, le cardinal Nicolas, et comptant que l'empereur le mettrait à la tête de ses années. Richelieu refusa de prendre cette abdication au sérieux, et il se prépara à enlever les deux places de Bitche et de la Motte et à faire démanteler bon nombre de châteaux. Le maréchal de la Force assiégea la Motte, et, le régiment de Turenne fut parmi ceux qu'on destina à cette opération. Forteresse du Bassigny lorrain, assise au sommet d'un rocher élevé et d'une dureté à l'épreuve de la sape et de la mine, la Motte était défendue par une vaillante noblesse que secondaient la bourgeoisie et une petite garnison. Après avoir pris ses dispositions pour attaquer le principal bastion, le maréchal de la Force fit avancer le régiment commandé par son fils, le marquis de Tonneins ; mais celui-ci fut si maltraité qu'il dut se renfermer dans les ligues. Le lendemain le vicomte de Turenne fut dirige avec son régiment contre ce même bastion. Chacun eut aussitôt les veux tournés sur le jeune colonel, et attendit avec impatience l'issue de l'entreprise. Les difficultés étaient grandes ; les assiégés, ne se contentant pas de faire un feu très nourri, transportaient sur leurs remparts des pierres d'une grosseur prodigieuse, qu'ils lançaient, du haut chi parapet ; dans leur chute, ces pierres donnaient sur les pointes du rocher et se fendaient en éclats qui volant de tous côtés tuaient ou estropiaient les assiégeants. Turenne marcha néanmoins avec sang-froid vers la brèche, et ses soldais, enluminés par son attitude, ne se laissèrent arrêter par aucun danger. De leur côté, les assiégés, encouragés par leur succès de la veille, firent les derniers efforts pour repousser l'attaque. Turenne leur répondit avec vigueur. donnant ses ordres avec une rare présence d'esprit, au milieu des morts et des blessés que le canon, la mousqueterie et les pierres amoncelaient autour de lui, faisant tour à tour l'office de capitaine et de soldat, opposant partout une résistance inébranlable aux mouvements désespérés de l'ennemi. Il le chassa du bastion, s'y établit solidement, et la chute de la Motte suivit de près ce brillant fait d'armes. L'année applaudit au succès de Turenne ; le maréchal de la Force, dans la relation de ce siège, lui rendit toute la justice qui lui était due ; la cour le félicita, et le cardinal de Richelieu le fit maréchal de camp, quoiqu'il n'eût que vingt-trois ans. Cette récompense ne parait lui avoir été donnée ni aussi facilement ni aussi promptement que le disent tous les historiens. Assez longtemps après la capitulation de la Motte, il servit en qualité de colonel à Landau, Mannheim, Heidelberg, Wissembourg, Spire ; clans sa correspondance, il mentionne le bon état de son régiment à Landau, son dépérissement à Wissembourg, sa présence au siège de Spire (16 mars 1635) ; il témoigne des bons offices que lui rend à la cour le maréchal de Brézé, mais sans avoir grand espoir qu'ils aient un heureux résultat. M. le maréchal de Brézé me rend force bons offices à la cour ; je ne sais si cela produira quelque chose.... — Depuis la prise de Spire, nous sommes revenus dans nos garnisons ordinaires. M. le maréchal de Brézé a écrit à la cour depuis et m'y a rendu de fort bons offices. Il a male demandé quelque chose pour moi ; je ne sais si cela réussira ; c'est sans lui en avoir parlé. Il ne faut pas, s'il vous plaît, en rien témoigner, parce qu'il est t'adieux de paraître être trompé en ce qu'on a cru qui arriveroit. — Le 30 mars, il informe sa mère, de Bousviller, que le maréchal de Brézé a demandé au roi de l'avoir dans son armée comme maréchal de camp ; beaucoup de ses amis ont vu la lettre, mais il ne croit pas que cela réussisse. Le 14 avril, il est encore colonel à Metz, et M. de Brézé témoigne une envie si extrême de l'avoir dans son armée auprès de Mézières qu'il n'e sait ce qui en sera. Enfin le 26 juin il est à Paris avec le cardinal de la Valette, et il a vu à Rueil le cardinal de Richelieu, qui lui a fait extrêmement bonne chère, et lui a dit qu'il serait maréchal de camp dans l'armée de la Valette. Il est heureux, mais modéré dans l'expression de sa satisfaction. Je n'eusse pas pu recevoir une plus grande joie. J'irai demain voir le roi à Fontainebleau. M. le cardinal m'a dit si affirmativement que le roi l'avoit fait, que je crois n'en devoir plus douter. Effectivement le roi confirma ce que le cardinal lui avait dit, et quelques jours après Turenne était maréchal de camp sous la Valette à l'armée du Rhin[8].

Jusqu'à cette époque les Suédois et les protestants d'Allemagne n'avaient eu que la coopération diplomatique et les subsides de la France ; elle n'était ni assez forte ni assez tranquille pour faire de grands sacrifices. Gustave-Adolphe d'ailleurs, jaloux de recueillir seul les avantages de son expédition, n'avait pas manifesté le désir de l'associer à ses travaux et à ses dangers, afin qu'elle n'acquit pas le droit de partager les conquêtes ; les victoires rapides du capitaine suédois avaient 'Hème inspiré des alarmes à Richelieu : mais la mort de Gustave-Adolphe, tué à Lutzen en 1632, changea la face des choses. Bernard de Saxe-Weimar fuit complètement vaincu à Nordlingen par les généraux de l'empereur, Gallas et Piccolomini ; l'électeur de Saxe, au nom des luthériens, fil sa paix avec l'empereur à Prague ; Banner se vit obligé de battre en retraite sur la Poméranie ; bientôt les Suédois n'eurent plus en Allemagne que des alliés impuissants. Cette fois Richelieu entra résolument dans la bitte avec le sentiment énergique de la grandeur de la cause qu'il allait soutenir, et il déploya en 1635 une activité diplomatique sans égale. Il ne voulait pas seulement accabler l'Autriche, mais en même temps l'Espagne, dont les soldats, l'or et les généraux faisaient en partie la force des armées impériales, et qui d'ailleurs n'avait pas cessé de fomenter des troubles dans le royaume. Il signa donc contre Ferdinand II, le traité de Compiègne avec les Suédois à qui l'on accordait des subsides considérables pour continuer la lutte en Allemagne, et le traité de Saint-Germain-en-Laye avec Bernard de Saxe-Weimar, à qui l'on promettait quatre millions par an, plus l'abandon de l'Alsace ; contre Philippe IV, le traité de Paris avec les Hollandais, qui devaient aider le roi de France à conquérir la Belgique, qu'on partagerait ensuite, et le traité de Rivoli avec les ducs de Savoie, de Parme et de Mantoue, qui feraient, de concert avec la France, l'invasion du Milanais et recevraient une part des dépouilles de l'Espagne. Il déclarait en inique temps la guerre à l'Espagne, qui avait arrêté et emprisonné l'électeur de Trèves, allié de la France, et qui, sommée de le rendre, avait répondu par un refus. La guerre commença aussitôt sur cinq théâtres différents : Pays-Bas, Rhin, Allemagne orientale, Italie et Espagne.

L'armée du Rhin, commandée par le cardinal de la Valette, était destinée à opérer conjointement avec le corps de Bernard de Saxe-Weimar contre les impériaux, commandés par le comte Gallas. Elle comprenait vingt mille hommes d'infanterie, cinq mille de cavalerie et quatorze pièces d'artillerie. C'était l'armée de prédilection de Richelieu, et la composition de l'état-major qui entourait le cardinal était particulièrement choisie. On y voit le vicomte de Turenne, le comte de Guiche et le colonel écossais Hepburn comme maréchaux de camp ; de Vignolles comme sergent de bataille ; Fabert, de la Vigerie et de l'Échelle comme aides de camp. Arnauld d'Andilly et d'Argenson se partageaient l'intendance de l'armée[9].

La Valette devait inquiéter l'ennemi sans s'exposer, et ne pas s'approcher du Rhin ; mais séduit par Bernard, qui avait l'esprit entreprenant et qui espérait reconquérir tout ce qu'il avait perdu, encouragé d'un autre côté par l'effroi des Impériaux, qui levèrent le siège de Mayence, il se décida à passer le fleuve, malgré la répugnance que manifestaient un grand nombre de nos soldats. Il ne devait pas tarder à s'en repentir. Il s'établit autour de Mayence et ravitailla cette place, occupée par une garnison suédoise, en y jetant toutes les munitions dont. cette grande ville avait besoin. Les Impériaux, qui avaient compté sur cette imprudence, prirent aussitôt le parti de lui couper les vivres et se rendirent maîtres de tons les passages par où il pourrait en faire venir ; de sorte qu'on manqua bientôt de tout dans le camp français. Francfort-sur-le-Main fit la paix avec l'empereur et abandonna le parti de la Suède ; le landgrave de Hesse-Cassel, sur les bonnes dispositions duquel on comptait, ne promit que sa neutralité ; les cercles de Souabe et de Franconie se montrèrent très indécis. Le fléau de la l'amine allait décimer le camp. Il fallut battre en retraite, repasser le Rhin et traverser la Sarre, pour aller chercher un abri à Metz. Il y a eu peu de retraites aussi difficiles et aussi tristes : on avait été réduit sous Mayence à nourrir les hommes avec des herbes, des racines, des raisins verts ; les chevaux avec des feuilles d'arbres, et la dysenterie décimait les Français quand ils commencèrent à se replier. Il leur fallut donc lutter à la fois contre les maladies qui sont inséparables de la famine, et contre un adversaire qui avait tout en abondance et qui les poursuivait vivement à travers les bois et les rochers d'un pays ruiné. On abandonna les malades et les vieillards ; on enterra les canons et l'on brilla les villages pour retarder la poursuite de l'ennemi et empêcher les malheureux soldats de s'y réfugier. En même temps il fallait sauver l'honneur par de glorieux combats.

Turenne se surpassa dans ces quatorze jours de privations et de périls par son dévouement pour les soldats les plus malheureux, comme par son intrépidité dans plusieurs engagements. Il partagea avec les soldats le peu de vivres qu'il put trouver, et il fit jeter de ses chariots les bagages les moins nécessaires pour y faire monter les hommes qui n'avaient plus la force de marcher. On raconte que, ayant trouvé au pied d'un arbre un soldat mourant de faim et de fatigue et résolu d'abandonner sa vie à la merci de l'ennemi, il lui donna son propre cheval et marcha pied jusqu'à ce qu'il eût rejoint un chariot sur lequel il pût le mettre. Il consolait les uns, il encourageait les autres, il les aidait, et les assistait tous indistinctement, qu'ils fussent ou non de son régiment. Et avec quelle valeur il combattit partout où il fallait tenir tête à l'ennemi ! Commandant l'avant-garde, il occupa les hauteurs, s'empara des défilés, des villages, de tous les lieux où il put placer de l'infanterie, dont le feu arrêterait les Impériaux. À Meisenheim, plus de quatre mille cavaliers lui barrant le passage du côté d'Oderheim, il les culbuta et leur enleva quatre canons. Son activité, son courage, son humanité lui valurent l'admiration de ramée et la reconnaissance de la cour[10].

Dés que l'armée de la Valette eut été réorganisée à Pont-à-Mousson sous l'active impulsion de Richelieu, elle reprit la campagne contre les Impériaux, ravitailla Colmar et débloqua Haguenau, pendant que les Suédois se portaient rapidement sur Saverne. La Valette vint se placer à Hattmatt, puis à Steinbourg, à portée de l'armée suédoise pour être en mesure de la renforcer devant cette place. Saverne se composait de trois quartiers clos de murailles et entourés de fossés, et, pour l'enlever, il fallait attaquer séparément et successivement ces trois quartiers que Montglat appelle la ville gaude, moyenne et petite. Weimar livra trois assauts sanglants et fut repoussé avec de grandes pertes ; un quatrième assaut ne réussit que par l'intervention de Fabert qui fit modifier la position et le tir des batteries, et l'on fut maitre d'un fort qui était proche de la ville moyenne ; il restait a prendre la ville moyenne elle-même. Turenne se mit à la tête des troupes françaises, emporta la palissade, passa le fossé, s'empara des retranchements de l'ennemi et s'y établit. Mühlheim, gouverneur de Saverne, voyant la ville moyenne forcée, et se retira dans la grande où il capitula, et il la rendit avec la petite au duc de Weimar. Le dernier jour du siège, Turenne avait été blessé au bras droit d'un coup de mousquet, et plusieurs chirurgiens pensèrent que l'amputation serait nécessaire. Ou n'en vint point à cette cruelle extrémité. et l'on put comprendre, par les alarmes que cette blessure répandit dans l'armée, comme par la joie que produisit la guérison du jeune maréchal de camp, quelle confiance les troupes avaient en lui et quelle sympathie il avait su leur inspirer[11].

Après la prise de Saverne, l'armée française et l'armée suédoise reçurent l'ordre de se diriger sur la Franche-Comté. Cette province, quoique sujette du roi d'Espagne, devait aux ternies d'un traité passé avec le roi de France conserver sa neutralité ; mais les levées de troupes que les Espagnols y faisaient indisposèrent le cardinal et lui servirent de prétexte pour' rompre la neutralité. Le prince de Condé, gouverneur de la Bourgogne, vint assiéger Dole, et. Gallas franchissant le Rhin se porta contre lui. La Valette et Weimar avaient à peine quitté Saverne pour couvrir le siège de Dole qu'ils apprirent à la fois la prise de Corbie par les Espagnols, la levée du siège de Dole et le projet qu'avait Gallas de prendre ses quartiers d'hiver en Franche-Comté. Turenne fut immédiatement dirigé avec un corps de troupes au-devant de l'ennemi. Quoique sa blessure ne Mt pas guérie, il exécuta les ordres qu'il avait reçus et gagna à marches forcées le nord de la Franche-Comté. Il attaqua Gallas à Jussey, le défit, le força à rebrousser chemin et le poursuivit dans sa retraite, chargeant son arrière-garde et faisant de nombreux prisonniers. Gallas voulut se dédommager par mie tentative sur Jonvelle, que Weimar assiégeait : mais Turenne le prévint et se plaça si avantageusement entre les Impériaux et les assiégeants, qu'il empêcha Gallas de jeter des secours dans la place, et cette ville ne tarda pas à se rendre aux Suédois. Deux autres officiers achevèrent la défaite de ce général passé maitre dans l'art de perdre une armée. Rantzau et Fabert déjouèrent ses plans sur la Bourgogne, et, à la suite de l'échec qu'ils lui firent éprouver devant Saint-Jean-de-Losne, presque au même moment que Corbie était reprise aux Espagnols, il repassa précipitamment en Allemagne (1636). Deux ans après, des partisans comtois et lorrains étant remontés vers le Bassigny, le roi leur opposa un petit corps de troupes commandé par Turenne qui connaissait bien le pays. Sa Majesté recommanda au duc d'Angnien, gouverneur de la Bourgogne depuis le mois d'avril 1638, de donner toute l'assistance possible à son cousin le vicomte de Turenne. Les deux cousins de Sa Majesté, qui ne s'étaient jamais rencontrés, échangèrent quelques lettres. Les ennemis ne restèrent pas clans le Bassigny et le gouverneur de Bourgogne n'eut plus de souci de ce côté[12].

Turenne se signala aussi dans la campagne de Flandre, en 1637. Les Hollandais ayant promis de taire une grande diversion, le roi voulut attaquer les Pays-Bas de deux côtés : par la Picardie, avec une armée placée sous le commandement. de la Valette et du duc de Caudale ; par la Champagne, avec une armée confiée au maréchal de Châtillon. La Valette, qui voulait avoir des succès décisifs, avait demandé une fois encore Turenne comme maréchal de camp ; au même titre le comte de Guiche et le marquis de Rambures servaient dans son armée, qui avait le marquis de la Barre connue lieutenant général de l'artillerie et de Thon connue intendant de justice, police et finances. Après d'assez longues Hésitations, il fut décidé qu'on entrerait dans le pays par le Hainaut. Quelques succès marquèrent le début. des opérations : les partis espagnols qui couvraient ce malheureux pays furent repoussés ; la Meilleraye emporta d'assaut le château de Bohain ; le duc de Caudale enleva Cateau-Cambrésis ; la Valette fit prendre par Turenne les châteaux de Glayeul et d'Hirson, et, ayant fait agréer à la cour la proposition d'assiéger Landrecies, il investit cette ville le 19 juin et plaça son quartier général à Longfaveril. Il ouvrit la tranchée le 10 juillet, et le 26 la place capitulait. Le Mercure français rapporte avec raison tout le mérite de cette prise à Fabert et à le Rasle qui avoient désigné la circonvallation et les tranchées, mais nous savons aussi que Turenne ne quitta guère les tranchées quoiqu'elles fussent souvent remplies d'eau, et qu'il y'soutint par sa présence le courage des soldats.

La garde de la place assurée, la Valette entra plus avant dans le pays, marcha le long de la Sambre et envoya Rambures et Praslin ravager la campagne jusqu'aux portes de dons, pendant qu'il marchait droit sur Maubeuge. Il eut raison de celte place avec quelques coups de canon, enleva malgré l'avis du roi la Capelle, et envoya Turenne prendre Solre, le plus fort château du Hainaut, qui était pourvu d'une garnison de deux mille hommes. Il fut si vivement attaqué qu'en peu d'heures les ennemis se rendaient à discrétion. Mais pendant ce temps le cardinal infant, qui commandait dans les Pays-Bas, ayant appris qu'il n'y avait à Maubeuge qu'une faible garnison, était venu mettre le siège devant cette ville avec des renforts commandés par Piceoloinini et Balançon. La Valette court rejoindre le duc de Caudale à Maubeuge ; le duc de Caudale, de son côté, essaye de rejoindre la Valette et abandonné à Turenne la défense de Maubeuge. Le cardinal infant, pour empêcher la jonction des deux armées, détache huit mille hommes à Pont-sur-Sambre. La situation des Français est critique ; on tient un conseil de guerre ; et, sur la proposition de Fabert, il est décidé qu'on fera avancer les troupes de Turenne et celles du cardinal les unes au-devant des autres dans la direction de Pont-sur-Sambre, où, arrivant simultanément, elles attaqueront les Impériaux de front et par derrière, plan simple et hardi qui allait tout sauver ! Fabert qui l'avait conçu en assura l'exécution. Comme la principale difficulté était de s'entendre avec Turenne, dont les trouilles devaient arriver exactement à l'heure convenue sur le terrain où elles se rencontreraient avec celles de la Valette, il imagina entre Maubeuge et le camp du cardinal un ingénieux système de correspondance écrite et de signaux, et, par la découverte d'un gué sur le ruisseau de Le Val, il facilita la réunion des deux armées. Elle s'opéra sous les veux des Espagnols et des impériaux, après un vif engagement où Turenne se couvrit de gloire. Le vicomte, qui recta l'ordre de poursuivre l'ennemi, força une partie de l'année espagnole à repasser la Sambre, lui tua un grand nombre de soldats, et termina ainsi brillamment une campagne dont les opérations n'avaient pas été poussées assez loin et assez énergiquement pour tirer parti de l'indécision dut cardinal infant et amener des résultats positifs[13].

La campagne de 1638 fut ouverte brillamment par le duc de Weimar qui avait pu, grâce à l'argent de la France, enrôler un corps d'année de huit mille vétérans allemands. Son but était de s'emparer de quatre villes forestières qui faisaient partie de l'Autriche antérieure : Seckingen, Laurenbourg, Waldshut, Rheinfelden. Il prit les trois premières sans difficulté. Quant à la quatrième, quatre divisions de l'année impériale se réunirent pour l'empêcher d'en faire le siège ; défait dans un premier combat, il prit glorieusement sa revanche le 5 mars, et enleva à l'ennemi ses canons, ses enseignes, ses bagages et quatre généraux parmi lesquels Jean de Werth, qui fut conduit à Paris, à la grande joie des Parisiens, qu'il avait tant effrayés dans la campagne de Corbie. Avec des renforts amenés de France par Guébriant, il put enlever Rheinfelden le 25 mars, occuper Fribourg en Brisgau et entreprendre le siège de Brisach, qui était la clef de la Souabe et de l'Allemagne méridionale, et dont il voulait faire le chef-lieu d'une principauté pour sa famille. Ferdinand Ili envoya le comte de Gœtz secourir la place, avec ordre de la sauver à tout prix. Weimar demanda en France de nouveaux renforts, que lui amenèrent Turenne et Longueville. Trois combats furent livrés contre les impériaux et le duc de Lorraine à Wittenwether, Thann, Ensisheim, et trois fois Turenne et Guébriant contribuèrent aux succès des opérations. A Ensisheim surtout, la valeur de Turenne acheva de décourager l'armée de l'empereur ; il ne lui donna pas le temps de prendre cette place, qu'elle était venue assiéger précipitamment ; il l'attaqua avec une partie de ses troupes, la battit dans son camp même et la mit si bien en déroute qu'elle ne songea plus à secourir Brisach. Bientôt il ne resta plus aux assiégés qu'un fort, nommé le Ravelin de Reynac, qui les rendait maîtres du bras principal du Rhin, et, leur laissant ainsi l'espoir d'être secourus de ce côté, les empêchait de proposer ou d'entendre aucune condition. Chargé par Weimar d'enlever ce fort. Turenne partit avec quatre cents hommes, dirigea l'attaque sur trois côtés à la fois, et fut maitre de la position. Dès lors toute résistance devint impossible, et la ville capitula le 17 décembre.

On jugera de l'importance de cette conquête par cette inscription du temps destinée à célébrer ce fait d'armes : En prenant Brisach, Bernard a conquis toute l'Alsace, occupé le rempart de l'Allemagne, fourni un arsenal à la France, donné une défense à la Bourgogne et mis un frein à l'Autriche. Richelieu fut transporté de joie : Courage, disait-il au Père Joseph mourant, courage, Brisach est à nous ! Il se trompait : cette ville n'était plus à l'Autriche, mais elle n'était pas encore à la France, quoiqu'elle eût été prise avec les secours et les subsides de la France ; Bernard, qui pensait en faire sa capitale, ne voulut pas entendre parler de la céder, et il en confia le commandement à l'un de ses officiers, le major général d'Erlach. La mort ne lui permit pas de réaliser ses projets : le 18 juillet 1639, dans la trente-sixième année de son âge, il succomba à la fièvre qui le minait ; Richelieu, pour qui cette mort prématurée était un coup de fortune, s'empressa d'acheter ses lieutenants, déploya le drapeau royal sur les villes de l'Alsace, et confia au conne de Guébriant la glorieuse mission de défendre le Rhin, qui redevenait enfin notre frontière[14].

Turenne revint a la cour, d'où le cardinal, après l'avoir comblé de louanges, l'envoya à l'armée d'Italie.

Victor-Amédée, duc de Savoie, qui avait épousé Marie-Christine, sœur de Louis XIII, s'était déclaré pour la France au commencement de la rupture avec la maison d'Espagne, et il était mort fidèle à cette alliance le 7 octobre 1637. La duchesse s'était bientôt trouvée dans une situation difficile : les Espagnols lui avaient pris Verceil ; l'empereur avait conféré la régence au cardinal de Savoie et au prince Thomas, beaux-frères de la reine, et ceux-ci, secondés par le duc de Modène et le marquis de Leganez, gouverneur de Milan, avaient publié un manifeste pour annoncer qu'ils voulaient protéger les peuples contre les Français et délivrer le jeune duc Charles-Emmanuel II, successeur de Victor-Amédée. Dés le printemps prince Thomas entrait dans le Piémont avec une armée espagnole ; Marie-Christine implorait l'appui de la France, et le cardinal de la Valette recevait l'ordre de la soutenir. Les débats du cardinal furent malheureux ; Fabert et Turenne envoyés à son secours changèrent bien vile la face des affaires. Fabert contribua puissamment à repousser de Turin le marquis de Leganez et le prince Thomas, à enlever Chivasso et à préparer les succès décisifs en rédigeant pour le premier commis de la guerre et Richelieu doux mémoires circonstanciés sur l'état et les besoins de l'armée d'Italie et sur la direction à donner à la guerre au delà des Alpes. Turenne lit proposer par son intermédiaire la création d'un régiment de dragons, et d'une compagnie de dragons par régiment de cavalerie, et prit, une part glorieuse sous le comte d'Harcourt, successeur de la Valette, à trois grandes affaires : le combat de la route de Quiers, le siège de Turin et la prise de Trino. Conformément au plan proposé par Fabert à Richelieu, d'Harcourt avait pris Chieri (Quiers) et ravitaillé Casal ; mais l'armée commençant à manquer de vivres et de fourrages, il avait donné l'ordre de revenir de Chieri à Carignan. Or, dès que la tête de colonne atteignit le ruisseau de Santena, près d'un endroit nommé la Rota, Leganez avec les Espagnols se jeta sur l'arrière-garde ; presque en même temps l'avant-garde, attaquée par le prince Thomas sorti de Turin, reculait en désordre. Le vicomte de Turenne marchait immédiatement après en première ligne. Fabert dispose habilement dans un chemin creux quatre bataillons d'infanterie qui, le moment venu, arrêtent les colonnes du prince Thomas par une décharge de mousqueterie et les rompent de toutes parts. Turenne, qui a fort adroitement dérobé ses escadrons derrière la ligne d'infanterie, les lance sur l'ennemi à travers les intervalles qui séparent les bataillons et achève la déroule. A l'arrière-garde, la Mothe-Houdancourt avait résisté aux Espagnols, et le lendemain l'armée victorieuse était à Carignan (20 novembre 1639)[15].

Le comte d'Harcourt, après cette campagne, prit ses quartiers d'hiver à Pignerol, et laissa le commandement à Turenne avec la mission de ravitailler la citadelle de Turin défendue par nos troupes contre le prince Thomas maitre de la ville. Le vicomte assura des subsistances à l'armée on étendant ses quartiers par la prise de Busca, de Dronero, et, malgré les efforts de Thomas, il fit entrer dans la citadelle les vivres et les munitions nécessaires. Au printemps suivant, Leganez ayant assiégé Casal, ville du duc de Mantoue notre allié, d'Harcourt entreprit de sauver cette place : il donna le commandement de la cavalerie à Turenne et divisa son infanterie en trois corps qu'il lança contre les retranchements de l'ennemi, larges, profonds, appuyés de forts et de redoutes. Un habile mouvement de Turenne permet à la Motte-Houdancourt de ranger toutes ses troupes en bataille, et, l'action engagée, il s'élance trois fois avec du Plessis-Praslin contre les retranchements et ne parvient à les forcer qu'à la quatrième attaque. Au moment où la victoire semble assurée, il aperçoit un corps de quatre mille cavaliers revenant à la charge ; aussitôt, rassemblant toute sa cavalerie, il les attaque, les poursuit et les met en pleine déroute. Douze canons, six mortiers, vingt-quatre drapeaux, toutes les munitions et la plus grande partie des bagages restent aux Français ; trois mille hommes sont couchés sur le champ de bataille, deux mille faits prisonniers. Jamais victoire n'avait été si complète ni si surprenante, car le marquis de Leganez se trouva défait sans y penser, n'ayant pu se persuader que le comte d'Harcourt oserait, avec dix mille hommes, attaquer une armée aussi considérable et aussi fortement retranchée que la sienne.

Casal délivré, le comte d'Harcourt tint un conseil de guerre où l'on résolut, sur la proposition de Turenne, et malgré l'avis des autres généraux, de faire le siège de Turin. L'investissement de la place eut lien le 10 mai 1640. Ce siège a offert un spectacle extraordinaire : la citadelle qu'occupaient les Français était assiégée par le prince Thomas de Savoie, maitre de la ville, pendant que lui-même était assiégé par l'armée française, qu'assiégeait à son tour, dans ses lignes de circonvallation, l'armée espagnole commandée par Leganez. La place ne capitula que le 17 septembre. Les beaux faits d'armes abondent dans ces cinq mois de blocus, et Turenne v fut digne de sa réputation de bravoure. Avant l'arrivée de Leganez, il avait été envoyé à Montcalieri, au-dessus de Turin, pour empêcher ce général de passer le Pô : malgré sa diligence, il arriva trop tard : une partie des Espagnols étaient déjà retranchés dans le village pendant que le reste passait' le fleuve. Turenne n'est séparé du village que par un ruisseau que les pluies avaient grossi ; il s'y jette le premier, entraîne ses soldats hésitants, déloge les troupes des maisons fortifiées, les pousse vers le Pô, brûle le pont et se tel sur le bord du fleuve vis-à-vis des ennemis. Leganez, qui n'a que la fuite comme ressource quand il est surpris, laisse l'armée à Carlo della Galla, et va organiser de nouvelles troupes. Turenne, dont la vigilance redouble en face de ce nouvel adversaire dont il commit la rapacité, réussit à l'empêcher de jeter un pont, mais non de prendre quelques îles qui pourraient faciliter le passage. Il veut l'en déloger (2 juin), mais il reçoit nu coup de mousquet à l'épaule et il est obligé de se faire porter à Pignerol. Son départ est suivi de deux échecs : Leganez passe le fleuve et bloque le comte d'Harcourt dans son camp : Carlo della Gatta fait entrer deux mille hommes et des vivres dans Turin. Turenne rétabli revient avec des vivres, des munitions, des troupes fraîches, bat les détachements envoyés par Leganez pour le harceler, et introduit heureusement son convoi dans le camp (12 juillet). Le succès ne pouvait plus être douteux ; les troupes affamées de Thomas achevèrent de s'épuiser en essayant de sortir, celles de Leganez en essayant de forcer les lignes françaises ; aussi le prince Thomas se rendit, Leganez repassa le Pô, Marie-Christine rentra Turin et le comte d'Harcourt, rappelé en France par le cardinal, laissa le commandement de l'armée à Turenne[16].

Depuis cette époque jusqu'au jour où il fut nommé maréchal de France, sa vie fut partagée entre quelques opérations militaires de second ordre et les amers soucis que lui causa la trahison de son frère. Le 5 mars 1641, il prit Montecalvo ; le 5 avril, il attaqua Ivrée et y établit son camp si solidement que le prince Thomas n'osa pas tenter de l'en déloger ; le 19 avril, il rendit le commandement. au comte d'Harcourt, qui eut le tort de donner prématurément un assaut à Ivrée et fut obligé de lever le siège et de se retirer à Clives. À la fin de la campagne, Turenne, qui avait été plusieurs fois blessé par les procédés du comte d'Harcourt, quoiqu'il le servit avec autant de fidélité que de dévouement, fut rappelé de l'armée d'Italie et envoyé à l'armée d'Espagne. De ce côté, la guerre s'était bornée, depuis 1635, à de continuels combats, dont la Gascogne, le Languedoc et le Roussillon avaient été le théâtre. Les deux peuples s'étaient aussi disputé les nos de Lérins ; prises par les Espagnols qui de là pouvaient inquiéter la Provence, elles avaient été reconquises par l'amiral Sourdis, cardinal-archevêque de Bordeaux. En 1640, une révolution avait affranchi le Portugal du joug espagnol et donné le trône à Jean IV, de la maison de Bragance. En même temps, une flotte française avait appuyé un soulèvement de la Catalogne et du Roussillon, opprimés par les ministres de Philippe IV. Richelieu s'était allié avec Jean IV, avait promis sa protection aux Catalans, et, en 1642, la Mothe-Houdancourt passait en Espagne et gagnait la victoire de Lérida, pendant que Louis XIII investissait Perpignan. Le maréchal de la Meilleraye avait le commandement des troupes, et Turenne fuit nommé son lieutenant général (mars 1642). Les Espagnols pouvant secourir Perpignan par le port de Collioure, où il leur était aisé d'aborder, on prit d'abord cette place ; puis le roi regagna Narbonne avec Turenne, laissant aux maréchaux de la Meilleraye et Schomberg le soin de réduire Perpignan, Salces et quelques autres villes. La conquête du Roussillon avait été l'affaire d'une campagne[17].

Des souvenirs douloureux devaient rester attachés dans l'esprit de Turenne, au siège de Perpignan. C'est là qu'il apprit la trahison de son frère. la ruine de sa maison, le projet qu'avait le cardinal de conférer à Fabert, le gouvernement de Sedan. L'altitude du duc de Bouillon avait souvent. donné de grandes inquiétudes à Turenne. Il nous l'apprend lui-nième dans une lettre datée du 5 juillet 1642, nui camp devant Perpignan, et adressée à sa sœur : Je n'ai jamais en ma vie eu nouvelle qui m'ait touché si sensiblement que celle de savoir comme mon frère a été arrêté à Casal par ordre du roi.... J'ai prié mon frère cent fois, quand je retournai de Sedan à Paris, qu'il prit garde à lui et qu'il ne fit nulle chose qui pût donner soupçon. Le duc de Bottillon n'avait point écouté les sages conseils de son frère : outre plusieurs manœuvres coupables avec les princes insurgés contre Richelieu et le roi, il avait luis part à la conspiration du comte de Soissons qui s'était fait tuer en 1641 dans un combat près de la Marfée, et il avait obtenu son pardon à des conditions très favorables, notamment la conservation de tous ses privilèges et l'indépendance de Sedan. Le grand-écuyer Cinq-Mars, favori du roi, s'était entremis avec beaucoup de zèle en sa faveur et cela dans un but très intéressé : il haïssait le cardinal, et en obligeant le duc de Bouillon il se ménageait un auxiliaire. L'animée suivante, il lui faisait acquitter sa dette de reconnaissance eu l'entraînant dans sa fameuse conspiration : il voulait renouveler le coup d'État qui avait si bien réussi à Albert de Luynes. Gaston d'Orléans l'y encouragea ; le duc de Bouillon consentit à l'aider, mais à la condition qu'il rechercherait l'appui de l'Espagne. Cinq-Mars négocia avec l'ennemi, et Richelieu réussit à se procurer une copie du traité. Aux ternies de ce traité, le roi d'Espagne fournirait de l'argent et des soldats dès que le dur d'Orléans se trouverait dans une place de sûreté qui serait, intérieurement désignée. Le but poursuivi était de faire nue juste paix entre les deux couronnes de France et d'Espagne pour leur bien commun et celui de la chrétienté. Deux seigneurs, qui ne devaient être nominés qu'après la signature du traité, recevraient de l'empereur des patentes de maréchaux de camp. Sedan était la place de sûreté, le duc de Bouillon et Cinq-Mars les deux seigneurs dont il était question dans l'acte d'alliance. Le cardinal s'assura de Cinq-Mars et de Thou, et le duc de Bouillon, à qui l'on avait confié le commandement de l'armée d'Italie, fut arrêté à Casal, enfermé à Pignerol, puis à Pierre-Encise. Cinq-Mars et de Thon furent décapités à Lyon ; le frère du roi acheta son pardon à force de lâcheté ; le duc de Bouillon ne se sauva qu'au prix de sa ville de Sedan. Turenne s'était uni fi tons les membres de sa famille pour lui épargner la vie ; il avait fait dire au roi et au cardinal qu'il les suppliait de sauver l'existence du duc de Bouillon, en prenant, pour s'assurer de lui, toutes les sûretés qui sembleront nécessaires : Que Sa Majesté lui sauve la vie, répéta-t-il plusieurs fois ; c'est l'unique grâce que je demande[18]. Son crédit n'eut point à souffrir des fautes de son frère, et il montra dans cette circonstance, en face d'un crime qu'il n'avait pu éviter, une noble résignation. Le bruit s'étant répandu dans l'armée de Perpignan que le roi réservait à Fabert le gouvernement du Roussillon, Turenne reprocha amicalement à cet officier de ne lui en avoir rien dit. Toul en lui assurant que le choix chi roi s'était déjà arrêté sur un autre officier, Fabert ajouta qu'il avait quelque espoir d'être pourvu du gouvernement de Sedan. si le duc de Bouillon consentait à livrer ses Etats, seul moyen qui lui restait de sauver sa vie. Après avoir ainsi révélé à Turenne le danger qui menaçait son frère, il lui demanda conseil sur la conduite qu'il devait tenir dans le cas où ce gouvernement lui serait offert. La réponse de Turenne fut digne de ce témoignage de confiance : Si ma maison, dit-il, est contrainte de renoncer à Sedan, je préfère voir cette place entre vos mains qu'entre celles d'aucun autre officier[19].

La conspiration de Cinq-Mars est la dernière qui ait été tramée contre Richelieu. Le cardinal mourut peu après. le 4 décembre 1642. Sa vie avait été un long combat : le sang. avait coulé souvent dans cette grande lutte ; mais Richelieu n'en fut point troublé fi l'heure de la mort, et, quand un lui apporta le saint Viatique : Voilà mon juge, dit-il, mon juge qui prononcera bientôt ma sentence ; je le prie de me condamner, si dans mon ministère je nie suis proposé autre chose que le bien de la religion et de d'État.

Lorsque dans deux cents ans, écrivait un contemporain, ceux qui viendront après nous liront dans notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle et abattu l'hérésie, et que, par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes par une fois ; lorsqu'ils apprendront que, du temps de son ministère, les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casal secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Vegliana et à Avain, et qu'ils verront que, tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pas eu un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des batailles, s'ils ont quelque goutte de sang français dans les veines, et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui ? Et, parlant du prix qu'il a fallu les payer : Toutes les grandes choses coûtent beaucoup[20].

Louis XIII s'éteignit lui-même le 14 mai de l'année suivante. Caractère faible, cœur sec et sans attachement, il avait l'esprit peu étendu mais juste. Il sut sacrifier son orgueil à son devoir envers l'État ; il eut la vertu la plus rare citez les hommes médiocres, celle de se résigner à la domination du génie[21]. Grâce à cette domination, la monarchie des Bourbons avait pris une grande position dans le monde : le règne de l'Espagne était fini : celui de la France commençait !

 

 

 



[1] Chéruel, Minorité, l. XXXI.

[2] Gaillardin, I, 25.

[3] Mémoires de Richelieu, liv. XX, année 1629.

[4] Ranke. III, 202, 207, 277, 278.

[5] Politique de Richelieu en Allemagne, Guerre de Mantoue, Affaire de la Valteline : Charvériat, I, 335-337, 420-421, 507-518, 520-521, 538-344, 551-555.

[6] Mémoires de Turenne, p. 335-556, lettre du 27 décembre 1630.

[7] Mémoires de Turenne, p. 558, lettre du 7 avril 1632.

[8] Grimoard, I, 21-24.

[9] Bourelly, I, 54.

[10] Bourelly, I, p. 53-56 ; Ramsay, p. 37, 38.

[11] Bourelly, I, 76-78 ; Ramsay, p. 39.

[12] D. d'A., III, 530.

[13] Bourelly, I, 99-101.

[14] Charvériat, II, 401 ; Ramsay, p. 50-51.

[15] Bourelly, I, 147, 154, 156 ; Ramsay, p. 55-61.

[16] Ramsay, p. 61-66 ; Armagnac, p. 42-46.

[17] Armagnac, p. 50 ; Ramsay, p. 73-74.

[18] D. d'A., III, 469.

[19] Bourelly, I, 205, 206.

[20] Lettre de Voiture, sur la prise de Corbie.

[21] Henri Martin, Histoire de France, XI, 387.