HISTOIRE DES INSTITUTIONS CAROLINGIENNES

LIVRE DEUXIÈME. — GOUVERNEMENT DES MÉROVINGIENS.

CHAPITRE IX.

CONTINUATION DE LA LUTTE ENTRE LES FRANCS ET LEURS ROIS. - HISTOIRE DE SUNEGISELUS ET DE GALLOMAGNUS. - DE L’ÉVÊQUE ÉGIDIUS. - LA LUTTE SE PERSONIFIE DANS FRÉDÉGONDE ET BRUNEHAUT. - RÉGENCE DE BRUNEHAUT EN AUSTRASIE PENDANT LA MINORITÉ DE SES PETITS-FILS THÉODEBERT ET THIERRY. - GUERRE CIVILE ENTRE LES DEUX FRÈRES - ENTRE THIERRY ET CHLOTAIRE II. - TRAITÉ DE 645. - CONCLUSION.

 

 

Le traité d’Andlaw est une de ces vaines conventions auxquelles les hommes, dans leur faiblesse et leur égarement, ont coutume de demander la solution des difficultés qui sont devenues insolubles par leurs passions ou par leurs fautes, et un remède à des situations qui n’en comportent désormais d’aucune espèce. Voici ce qui se passait quelques mois seulement après sa conclusion[1] :

Pendant que Faileuba, la reine du roi Childebert, était malade des suites d’une couche où elle avait donné le jour à un enfant qui mourut presque aussitôt après sa naissance, il lui fut dit qu’il se tramait un complot contre elle-même et contre la reine Brunehilde. Elle ne fut pas plutôt rétablie qu’elle se présenta devant le roi, et lui dévoila, à lui et à sa mère, tout ce qu’elle avait entendu. Or, voici de quoi il s’agissait : Septimina, la nourrice de ses enfants, devait conseiller au roi de chasser sa mère, de répudier sa femme, et de chercher une autre épouse, dans l’espoir qu’après cela on pourrait obtenir de lui, par prières ou autrement, tout ce qu’on voudrait. Que si le roi se refusait à ce qu’on exigerait de lui, les conjurés le feraient mourir par sortilèges pour élever ses fils sur le trône, et gouverner eux-mêmes le royaume avec ces enfants, après avoir éloigné leur mère et leur aïeule. Puis la reine désigna parmi les complices Sunnegiselus le connétable, Gallomagnus le référendaire, et Droctulfus, qui était chargé, avec Septimina, du soin d’élever les jeunes princes. Aussitôt Droctulfus et Septimina furent étendus sur des chevalets, frappés sans miséricorde ; et Septimina avoua qu’elle avait fait périr son mari Jovius par sortilèges pour épouser Droctulfus, et qu’elle entretenait des relations criminelles avec lui. L’un et l’autre avouèrent en outre ce que nous venons de rapporter, et ils désignèrent comme leurs complices les personnages en question. Des agents furent aussitôt envoyés pour les saisir ; mais, poussés par les terreurs de leur conscience, ils avaient déjà cherché un asile dans les églises. Le roi lui-même se rendit auprès d’eux, et leur dit : Sortez, venez en jugement, afin que nous puissions savoir si l’accusation est bien ou mal fondée. Pour moi, je m’imagine que vous ne vous seriez pas réfugiés dans cette église, si votre conscience ne vous avait adressé aucun reproche. Et néanmoins je promets de vous laisser la vie, même dans le cas où vous seriez trouvés coupables ; car nous sommes chrétiens, et nous savons qu’il n’est pas permis de faire mourir des criminels arrachés au sanctuaire. Sur ces paroles, ils consentirent à sortir, et suivirent le roi en jugement. Et comme on procédait à l’enquête, ils s’écrièrent : C’est Septimina qui, avec Droctulfus, nous a parlé de ce projet ; mais nous l’avons exécré, détesté, et n’avons jamais voulu consentir à un si grand forfait. — Certes, répliqua le roi, si vous n’y aviez point prêté l’oreille avec quelque complaisance, vous vous seriez fait un devoir de nous en instruire. N’est-il donc pas vrai que vous y avez consenti, puisque vous avez voulu nous en dérober la connaissance ? Et aussitôt ils furent jetés à la porte, et ils gagnèrent de nouveau l’église. Pour Septimina, elle fut cruellement battue de verges avec Droctulfus ; on la brûla au visage avec un fer rouge, et après lui avoir enlevé tout ce qu’elle avait, on la conduisit à la ferme de Marley (Marilegium) pour y tourner la meule, et fournir chaque jour la farine nécessaire aux femmes du Gynécée. D’un autre côté, on coupa à Droctulfus les cheveux et les oreilles, et on l’employa dans la vigne ; mais au bout de quelques jours il s’échappa. L’intendant étant parvenu à le retrouver, le ramena au roi, qui le fit battre de nouveau, et le renvoya dans sa vigne. Sunnegiselus et Gallomagnus furent dépouillés de tout ce qu’ils tenaient du fisc, et condamnés à l’exil. Cependant des messagers, et entre autres des évêques, étant venus de la part du roi Gontran pour intercéder en leur faveur, ils furent rappelés de l’exil ; mais on ne leur laissa d’autre bien que celui qui leur appartenait en propre.

Ni la clémence, ni la sévérité du prince ne désarmèrent ses ennemis. Ecoutons encore Grégoire de Tours ; car de pareils faits demandent à être, non pas indiqués, mais racontés :

Un jour[2] que le roi Childebert entrait dans la chapelle de sa maison de Marley, ses serviteurs aperçurent un inconnu qui se tenait à l’écart, et lui demandèrent : Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Et que viens-tu faire ici ? Car nous ne te connaissons pas. — Je suis un des vôtres, répondit-il ; et à l’instant il fut jeté hors de la chapelle et interrogé. Il avoua aussitôt que c’était la reine Frédégonde qui l’avait envoyé pour tuer le roi, et il ajouta : Nous sommes douze envoyés par elle : six sont déjà ici, et les six autres sont restés à Soissons pour tromper le fils de notre roi (le jeune Chlotaire II). Pour moi, j’épiais le moment de tuer le roi Childebert dans sa chapelle ; mais la peur m’a saisi, et je n’ai pu accomplir ma résolution. Alors il fut livré aux plus cruelles tortures, et il nomma divers complices que l’on fit saisir aussitôt en divers lieux. Les uns furent jetés en prison ; d’autres, après avoir eu les mains coupées, furent renvoyés en cet état ; quelques-uns se virent arracher le nez et les oreilles, et furent livrés ainsi à la risée du peuple. Cependant la plupart des prisonniers, redoutant la torture, se percèrent de leurs propres armes ; mais quelques-uns expirèrent dans les supplices, pour que la vengeance du roi fût pleinement satisfaite.

Sunnegiselus fut de nouveau appliqué à la torture, et chaque jour battu de verges et de courroies ; et à mesure que ses plaies, formant dépôt, commençaient d’elles-mêmes à se fermer par l’écoulement des matières purulentes, on avait soin de les renouveler. Au milieu de tels tourments, il finit par s’avouer coupable, non seulement de la mort du roi Chilpéric, mais de divers autres crimes ; et il ajouta qu’Ægidius, évêque de Reims, avait participé au complot formé par Rauching, Ursion et Berthefried, pour tuer le roi Childebert. Aussitôt on s’empara de la personne de l’évêque ; mais, comme il était déjà fort affaibli par une longue maladie, on ne l’entraîna que jusqu’à Metz. On l’y laissa sous bonne garde, et le roi envoya l’ordre aux évêques de se réunir à Verdun, dans les premiers jours du huitième mois, pour examiner son affaire. Mais les autres évêques l’ayant blâmé hautement de l’avoir fait enlever de sa ville sans l’avoir entendu, puis de l’avoir jeté en prison, il permit qu’il retournât dans sa ville de Reims, et donna de nouveau l’ordre aux évêques de se trouver à Verdun, pour le jugement, au quinzième jour du neuvième mois. La pluie tombait par torrents, la terre était inondée d’eau, le froid était insupportable, les chemins impraticables, les rivières débordées ; mais il fallait obéir à l’ordre du roi. Ils parvinrent néanmoins à se réunir, et alors il fallut aller jusqu’à Metz. Ægidius s’y trouva de son côté. Alors le roi le déclarant traître envers son souverain et son pays, commit Ennodius, jadis duc, pour diriger les poursuites. Ennodius commença ainsi : Dis-moi, évêque, pour quel motif il t’a plu d’abandonner le roi dans le royaume duquel tu avais l’honneur d’être évêque, et cela pour rechercher l’amitié du roi Chilpéric, que l’on sait avoir toujours été l’ennemi du roi notre seigneur ; qui a fait mourir son père, condamné sa mère à l’exil, envahi ses États ; et dans ces villes qu’il venait d’envahir injustement et de soumettre à sa domination, tu as obtenu, pour prix de tes services, plusieurs belles terres du fisc ? L’évêque répondit : Que j’aie été l’ami du roi Chilpéric, c’est ce que je ne saurais nier ; mais cette amitié n’est jamais allée jusqu’à nuire aux intérêts du roi Childebert. Quant aux terres dont tu parles, c’est le roi Childebert lui-même qui me les a données. Et en même temps il produisit les chartes de donation. Le roi nia qu’il les eût jamais octroyées. On fit venir Otto, qui était alors référendaire, et dont la signature falsifiée se lisait au bas des chartes. Il nia à son tour que ce fût là sa signature ; et, en effet, son écriture avait été contrefaite. Ainsi, sur ce premier point, il fut prouvé que l’évêque mentait. On produisit ensuite des lettres pleines d’injures contre Brunechilde, et adressées à Chilpéric ; puis d’autres de Chilpéric adressées à l’évêque, et dans lesquelles, entre autres choses, on lisait ces mots : Quelle que soit la plante, si vous ne coupez la racine, la tige ne séchera point. Il est évident que cela voulait dire que si l’on venait à bout de Brunechilde, il serait facile de se débarrasser de son fils. L’évêque nia qu’il eût écrit de telles lettres, ou qu’il en eût reçu de Chilpéric. Mais son secrétaire était là, qui en avait gardé la minute, et qui la produisit : ce qui ne permit point aux juges de douter qu’elles n’eussent été envoyées par son ordre. On produisit ensuite un projet de traité, au nom du roi Childebert et du roi Chilpéric, par lequel ces deux princes convenaient de chasser le roi Gontran, et de se partager ses villes et son royaume. Le roi commença par déclarer que ce traité n’avait point été fait avec sa participation, et il s’écria : Pourquoi as-tu mis aux prises mes deux oncles, au point de faire éclater une guerre civile entre eux ? Il en résulta qu’une armée ennemie foula et dévasta la ville de Bourges, le pays d’Étampes et le château de Melun. Cette guerre a fait un grand nombre de victimes, et je pense que Dieu t’en demandera compte au jour du jugement. » L’évêque ne put le nier ; car on trouva encore tout cela dans le trésor du roi Chilpéric, renfermé dans un écrin : le tout avait été porté à Childebert, lorsqu’après le meurtre de Chilpéric, ses trésors avaient été enlevés de sa maison de Chelles-lès-Paris, et livrés au même Childebert. Et comme cette discussion se prolongeait, on introduisit Épiphane, abbé de la basilique de Saint-Remy, qui déclara que l’évêque avait reçu deux mille aurei et beaucoup d’effets précieux pour rester fidèle à l’amitié du roi Chilpéric. De plus, les ambassadeurs qui avaient été envoyés avec lui vers ce prince se présentèrent à leur tour pour dire : Il nous quitta et s’entretint longtemps tout seul avec le roi. Mais nous n’entendîmes rien de ce qui fut dit, et ce n’est qu’après l’événement que nous avons connu la vérité. Comme l’évêque niait toujours, l’abbé, qui avait été constamment initié à ses secrets, désigna les lieux et les hommes, en quel endroit et par l’entremise de qui il avait reçu cet or ; puis il raconta en détail comment on était convenu de détruire le roi Gontran et de ruiner sa terre. Alors l’évêque, se voyant convaincu, finit par avouer. Les évêques qui étaient présents, témoins de cet aveu, et voyant avec douleur que le prêtre du Seigneur avait trempé dans de telles iniquités, demandèrent trois jours pour en délibérer, dans l’espoir que peut-être Ægidius trouverait quelque moyen de se justifier ; mais au troisième jour ils se réunirent dans l’église pour demander à l’évêque s’il avait quelque excuse à leur donner. Il répondit en pleurant : Ne tardez pas à condamner un coupable ; car je sais que je mérite la mort pour crime de lèse-majesté, et pour avoir toujours trahi les intérêts de ce roi et de sa mère ; et je sais que, par mes conseils, plusieurs batailles ont été livrées et une partie de la Gaule ravagée. A ces mots, les évêques, déplorant l’opprobre de leur frère, obtinrent grâce pour sa vie, et, après lecture des canons, le rejetèrent de l’ordre ecclésiastique. Aussitôt il fut conduit à la ville d’Argentararum, qu’on nomme Strasbourg maintenant, et envoyé en exil. On mit à sa place Romulfus, fils du duc Loup, et déjà élevé à l’honneur de la prêtrise ; et en même temps on déposa Épiphane, abbé du monastère de Saint-Remy.

La violence de ces remèdes est le plus sûr indice, d’un mal qui n’en comporte plus d’aucune espèce. Et en effet, quelques années après, en 596, Childebert mourut empoisonné avec la reine Faileuba[3]. Déjà le vieux Gontran était mort (595) ; et de la nombreuse postérité de Mérovée, il ne restait plus que trois enfants, Chlotaire II, le fils de Chilpéric et de Frédégonde ; Théodebert et Thierry, fils de Childebert et petits-fils de Brunehaut. Alors cette terrible Frédégonde put sortir enfin de ce coin de la Gaule où les menaces de Childebert et les frayeurs de Gontran rayaient tenue renfermée depuis la mort de son mari. Elle s’empara de Paris et des autres cités qui avaient autrefois appartenu à Charibert[4] ; pendant que Théodebert et Thierry se partageaient l’héritage de leur père et celui du roi Gontran[5] ; puis elle vint leur livrer à Leucofeo (territoire de Sens), une bataille furieuse qui pouvait les ruiner sans retour, si la mort ne les avait délivrés de leur ennemie l’année suivante (597). Chlotaire, son fils, qui voulut continuer la lutte, essuya à son tour une défaite si complète à Dormeille, près de Sens (600), qu’il fut obligé de céder à Thierry tout le territoire compris entre la Seine et la Loire, jusqu’aux limites des Bretons, et à Théodebert tout le duché de Denteline jusqu’à la mer (entre Seine et Oise)[6]. Il ne lui resta en tout que douze pagi avec Soissons, sa capitale. Mais les incroyables violences de Brunehaut, et les intérêts politiques engagés depuis la conquête dans ces atroces et sanglantes querelles des rois mérovingiens, lui permirent de se relever de cette chute.

Cette vieille reine, arrivée dans les Gaules avec les traditions impériales des Wisigoths d’Espagne, et les passions du midi, parut digne en tout de la barbarie mérovingienne. Pendant un demi-siècle (566-615), elle gouverna une partie considérable des Gaules avec une vigueur et une fermeté toute virile, employant l’indomptable énergie de son caractère à courber violemment toutes les volontés sous la sienne, et sa cruauté à vaincre les obstacles. Sous les règnes de Sigebert son mari, et de Childebert son fils, elle avait tenu éloignés du pouvoir tous ceux qui avaient été jusqu’alors en possession de le partager[7]. Sous ceux de ses deux petits-fils, Thierry et Théodebert, elle semble s’être donné la tâche de, détruire par le poison et par le glaive l’aristocratie qui prétendait régner en leur nom[8]. Nous la voyons au milieu d’une troupe de conseillers romains associés à son œuvre, s’aidant de leurs lumières, s’inspirant de leurs haines, et frappant avec une impitoyable persévérance sur tous ceux qui prétendaient lui arracher le pouvoir ou le partager avec elle. Nous n’avons que les sèches indications de Frédégaire et les récits incomplets de Grégoire de Tours pour nous aider à retrouver les traits de cette remarquable physionomie, mais elle y perce à chaque ligne.

Les grands d’Austrasie, nous dit Frédégaire[9], ne trouvent personne qui leur convint, élurent pour Maire du palais ; par le conseil de Chrodinus, Gogon, son élève, dont nous venons de parler. Le lendemain, Chrodinus arriva le premier dans la maison du nouveau Maire et lui passa le bras sur le cou[10]. Tous les autres voyant cela, suivirent son exemple. L’administration de Gogon fut heureuse et facile, jusqu’au moment où il ramena lui-même Brunechilde d’Espagne ; car Brunechilde ne cessa de travailler à le rendre odieux à Childebert, et ce fut par ses conseils que Sigebert finit par le mettre à mort. Les conseils de cette femme ont causé tant de maux et fait répandre tant de sang dans le royaume de France, qu’elle parut avoir accompli la prophétie de la Sibille : Il viendra une brune, du côté de l’Espagne, et devant sa face périra la foule des nations.

Lupus, duc de Champagne, nous dit Grégoire de Tours, était depuis longtemps en butte aux vexations et aux spoliations incessantes de ses ennemis, et particulièrement d’Ursion et de Berthefried. A la fin, ils résolurent de le tuer, et firent marcher une armée contre lui. La reine Brunechilde, voyant le danger qu’il courait, et touchée des injustes persécutions auxquelles son fidèle était exposé, se jeta au milieu des escadrons ennemis, en criant : Gardez-vous, ô Francs ! gardez-vous de commettre un tel crime ; cessez de poursuivre l’innocent, et n’allez pas, pour un seul homme, livrer une bataille qui ruinerait les ressources de ce royaume. Elle n’avait pas fini de parler qu’Ursion lui répondit : Ô femme ! retire-toi de nous. Qu’il te suffise d’avoir gouverné le royaume durant la vie de ton mari. Maintenant c’est ton fils qui règne, et son royaume est placé sous notre sauvegarde. Retire-toi donc, de peur que tu ne sois foulée et écrasée sous les pieds de nos chevaux[11]. Ils continuèrent pendant fort longtemps sur ce ton. A la fin néanmoins la reine parvint à les empêcher de se battre. Mais en s’éloignant, ils se jetèrent dans les maisons de Lupus, pillèrent tout l’argent qui s’y trouvait, sous prétexte de le porter dans le trésor du roi, et dans la réalité le portèrent chez eux. Et cependant ils ne cessaient de faire des menaces à Lupus, et ils s’écriaient : Il ne sortira pas vivant de nos mains. Mais lui, se voyant ainsi en danger de sa vie, mit sa femme en sûreté derrière les murs de Laon, et se réfugia auprès du roi Gontran. Il fut accueilli avec bonté, et resta caché auprès de lui, en attendant que Childebert atteignit sa majorité.

Nous venons de voir de quelle manière le jeune roi usa de l’autorité que ses leudes avaient si longtemps exercée en son nom ; et l’étroite union qui exista jusqu’au dernier moment entre le fils et la mère, ne permet point de méconnaître, dans les rigueurs de son administration, l’influence des excitations et des conseils de Brunehaut. Après la mort de Childebert, elle se retira à Metz avec l’aîné de ses petits-fils Théodebert, et ne tarda pas à s’en faire chasser par les Austrasiens indignés. Elle résolut alors de venir demander un asile à son autre petit-fils Thierry, qui avait hérité du royaume de son grand-oncle le vieux Gontran, et qui faisait sa résidence habituelle à Châlons-sur-Saône ou à Orléans. Un pauvre mendiant la trouva seule dans un chemin au milieu des plaines stériles de la Champagne, et lui servit de guide[12]. Elle reprit en arrivant, avec une nouvelle énergie, sa vieille guerre contre les seigneurs, fit mourir, presqu’en arrivant, le Patrice Aegila[13], exposa Bertoald, Maire du palais, à une mort inévitable, en le chargeant d’aller percevoir le tribut sur les deux rives de la Seine[14], et mit à sa place le romain Protadius.

Ainsi, tel était l’odieux attaché à la fiscalité de ce gouvernement, que, pour exposer quelqu’un à une mort certaine, il n’y avait qu’à le charger d’aller percevoir le tribut. Nous trouvons dans une légende le commentaire de ce passage[15] :

Saint Austregésile fut voué, jeune encore, par son père au service du roi Gontran. Il était très aimé de ses compagnons, et si agréable au roi, qu’il eut la charge de présenter la serviette au prince toutes les fois qu’il se lavait. » Dans la suite, il fut élevé sur le siége épiscopal de Bourges. Pendant son pontificat, on vit arriver à Bourges, de la part du roi Thierry, un homme très cruel, nommé Garnier, plein d’une honteuse et sordide avarice, et enflé d’un sot orgueil. Il venait pour soumettre à l’impôt la ville et le territoire de Bourges, et il se proposait ensuite de porter lui-même au roi l’or et l’argent que chacun devait payer, suivant sa condition. Les habitants accoururent en foule vers le bienheureux Austregésile, pour le prier de les défendre contre cette abominable coutume, et de les secourir par ses saintes prières. Alors le bienheureux, pour expier un tel crime, se prosterna contre terre, et y resta jour et nuit en oraison, afin que la bonté divine daignât délivrer de ce cruel ennemi le peuple qui lui était confié. Ce fut ce qui arriva. Déjà Garnier approchait des portes de la cité de Bourges, lorsque le saint sortit hardiment à sa rencontre, et s’opposa comme un mur devant lui, dans la résolution de combattre pour la justice au jour du Seigneur, et de combattre jusqu’à la mort, s’il le fallait, pour la défense de son peuple, et contre une si détestable coutume. D’où viens-tu, homme inique ? et où vas-tu ? lui dit le bienheureux Austregésile en l’abordant. Quel est ton projet ? Le Seigneur résistera à tes injustes desseins. Il ne permettra pas que tu entres dans les murs de la ville, ni que tu commences le recensement. Alors Garnier, enflammé de colère, voyant qu’il ne pouvait satisfaire la malice dont son âme était remplie, retourna vers le roi en grande fureur, pour lui dire qu’Austregésile avait empêché qu’on n’exécutât ses ordres. Sur ces entrefaites, le bienheureux pontife s’en alla vers le Seigneur, et son peuple n’eut aucun mal à souffrir.

Alors le bienheureux Sulpice, son diacre, fut désigné pour son successeur, et monta sur le trône pontifical de Bourges[16]. Cependant l’éternel ennemi de tout bien, l’esprit infernal qui trompa jadis le genre humain, excita de nouveau quelques hommes pervers, et résolut de troubler encore par une guerre intestine la paix dont jouissait l’Eglise, avec les peuples qu’elle couvrait de sa protection. Il alluma donc le feu de l’avarice dans l’âme d’un certain prince des Gaules, et le poussa, par de secrètes instigations, à frapper d’un horrible tribut tout le people de Bourges et les prêtres du sanctuaire. C’est pourquoi le prince envoya un de ses familiers, c’est-à-dire une espèce de bête féroce qui rendait d’affreux sifflements, et répandait partout le venin des enfers dont elle était remplie, avec la mission de tourmenter ce pauvre peuple. Mais la puissance et la grâce de Dieu n’abandonnent jamais les siens dans le péril..... La multitude, ne pouvant se soumettre à cette impiété, se rendit en tumulte auprès de son pieux pasteur, et fit entendre un tel concert de supplications et de plaintes, qu’on eût dit d’un épouvantable tonnerre. Et au milieu du tumulte, on n’entendait qu’un seul cri : Pieux pasteur, viens en aide à ton troupeau, à ce troupeau que tu as environné d’un amour si tendre ! Empêche qu’il ne périsse, ce troupeau que le Seigneur t’a confié ; protège le contre la dent du loup qui va le dévorer ! Alors le saint pontife, touché de compassion, recommande à tous un jeûne solennel, et va trouver l’homme du fisc. Il lui parle avec douceur et caresses, et le prie de retirer les ordres impies qu’il a donnés. Mais l’orgueil l’avait endurci, et loin de se laisser toucher, il méprisa la prière de l’homme de Dieu, et son courroux s’en enflamma davantage. Alors le bienheureux se renferme dans sa cellule, se prosterne la face contre terre, frappe sa sainte poitrine à coups redoublés, et demande à Dieu ce qu’il n’avait pu obtenir du ministre du roi. Mais sachant qu’il n’y a pas moins de courage à prier le Seigneur pour son ennemi qu’à donner sa vie pour le Seigneur, il demanda plutôt la conversion du pécheur que sa mort. Et certes, s’il eût demandé sa mort, nul doute que le châtiment n’eût frappé sur l’heure et le roi et son envoyé ; mais l’homme de Dieu était toujours plein de douceur et de bonté envers ses ennemis. Cependant il envoya un solitaire de ses amis pour reprendre le prince de se cruauté, et pour lui dénoncer une mort prochaine, s’il ne se hâtait d’amender sa vie. Il devait l’engager aussi à pleurer son péché devant Dieu, et à éteindre, s’il était possible, les flammes vengeresses par l’abondance de ses larmes ; car Dieu ne veut point la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Et en effet, le roi fut saisi de crainte en l’écoutant, et frappé d’une telle terreur, que, reconnaissant sa faute aussitôt, il effaça son crime par ses larmes, oublia sa dignité royale pour ne songer qu’au repentir, et obéit de grand cœur aux ordres d’un si grand pontife. Incontinent l’odieuse innovation est abolie, les rôles iniques sont déchirés, le peuple est rendu à la vie ; et de même qu’après un long orage le soleil paraît plus radieux à l’horizon, l’Eglise recouvra la paix, et les pontifes du Seigneur furent comblés de joie.

Voilà donc les obstacles qui arrêtent le gouvernement des Mérovingiens, et qui paralysent le pouvoir entre leurs mains. La fiscalité romaine avait laissé de tels souvenirs après elle, que son nom seul allumait la sédition dans les villes et mettait les armes aux mains des citoyens. Les peuples n’en veulent à aucun prix, et plutôt que de s’y soumettre de nouveau, ils se jettent dans la révolte. Les évêques, qui sont devenus les premiers magistrats de la cité, les évêques eux-mêmes, loin de venir en aide à l’autorité, se mettent partout à la tête de la résistance. Ainsi les nécessités de la situation sont également méconnues, et par ceux qui en souffrent sans les comprendre, et par ceux dont la mission est toujours de les respecter. Il est facile de prévoir qu’un gouvernement, attaqué par les Francs, mal obéi par les Gaulois et odieux à tous, ne peut tarder à succomber. Et en effet, au moment même où cette crise financière agitait la monarchie, voici ce qui se passait presque sous les yeux du prince qui l’avait provoquée :

L’an X du règne de Thierry, dit Frédégaire[17], Protadius, sur la recommandation de Brunechilde et par l’ordre de Thierry, fut fait Maire du palais. Personnage très subtil et très agissant en toutes choses, mais d’une cruelle injustice envers les grands, il favorisait outre mesure les intérêts du fisc, voulant le remplir par de méchantes inventions, avec l’argent des grands, et s’enrichir lui-même. Quiconque était sorti de noble race, il prenait à tâche de l’humilier, de telle sorte qu’on n’en trouvait pas un seul qui pût se maintenir dans le grade auquel il s’était élevé. Ceux-là et bien d’autres en Austrasie, ayant été tourmentés par ce trop cauteleux personnage, ce fut néanmoins en Bourgogne qu’il se fit le plus grand nombre d’ennemis. Comme Brunechilde ne cessait de presser son petit-fils Thierry de marcher contre Théodebert, en lui disant que Théodebert n’était pas le fils de Childebert, mais de je ne sais quel jardinier ; et comme Protadius, de son côté, faisait auprès de lui les mêmes instances, l’armée se mit à la fin en campagne. Cependant Thierry avait assis son camp dans un lieu nommé Carisiac. Il y fut fortement conseillé par ses leudes de faire la paix avec Théodebert ; Protadius seul l’excitait à commencer la bataille. Alors toute l’armée de Thierry, profitant de l’occasion, se jeta sur Protadius. Protadius était assis dans la tente du roi Thierry, jouant aux échecs avec Pierre, le premier médecin. Les leudes retinrent ailleurs le roi Thierry, pour empêcher qu’il n’arrivât sur les lieux. Alors un messager, Uncilenus, vint dire à l’armée : Voici l’ordre de Thierry, notre seigneur : Il faut tuer Protadius. Aussitôt ils percèrent la tente du roi à coups d’épée, tombèrent sur Protadius et le tuèrent.

Ainsi périt le romain Protadius, le confident de Brunehaut et l’intendant du fisc, victime des rigueurs dont il n’était que l’instrument, et de la profonde indignation qu’elles soulevaient chez les Francs. La reine vengea sa mort sur tous ceux qui en avaient été les instigateurs : Uncilenus fut mutilé et réduit à la misère[18] ; le patrice Vulfus fut mis à mort[19] ; le romain Claude remplaça le romain Protadius dans la Mairie du palais[20], et le franc Vulfus eut pour successeur le romain Richomer[21]. Mais tant d’efforts devaient être impuissants, et la catastrophe approchait. Ici il faut encore se borner à traduire, car la sauvage énergie de cette sanglante époque a passé tout entière dans la langue de Frédégaire, et la barbarie du langage est une des convenances du sujet[22] :

Dans la seizième année de son règne, Thierry envoya une ambassade à Chlotaire pour lui dire qu’il se proposait d’attaquer Théodebert, parce que Théodebert n’était pas son frère ; pourvu que Chlotaire promit de ne point porter secours à Théodebert. En même temps, il offrait de lui rendre, s’il était vainqueur, le duché de Denteline, qu’il avait été jadis obligé de céder à Théodebert. Ces conventions étant arrêtées de part et d’autre par l’entremise des ambassadeurs, Thierry mit son armée en campagne.

La dix-septième année de son règne, au mois de mai, il réunit son armée des diverses parties de son royaume dans le voisinage de Langres, et prenant sa route par Andlaw, il s’empara du château de Naz et s’avança jusqu’à Toul. Théodebert y arriva de son côté à la tête d’une armée d’Austrasiens, et la bataille se livra dans les plaines de Toul. Thierry l’emporta sur Théodebert et tailla son armée en pièces. Une multitude de vaillants hommes périt dans cette bataille. Théodebert tourna le dos, traversa le territoire de Metz, franchit les Vosges, et arriva en fuyant à Cologne. Thierry se mit à sa poursuite à la tête de son armée. Le bienheureux Léonisius, évêque de Mayence, chérissant la capacité de Thierry et détestant la sottise de Théodebert, vint au-devant de lui, et lui dit : Achève ce que tu as commencé ; il faut en finir avec lui pour ton plus grand avantage. La fable dit que le loup, ayant gravi la montagne lorsque ses fils commençaient à être déjà capables de chasser, les appela auprès de lui pour leur dire : Aussi loin que vos regards peuvent s’étendre dans toutes les directions vous n’avez point d’amis, si ce n’est un petit nombre qui sont de votre race. Achevez donc ce que vous avez commencé. Cependant Thierry traversa la forêt des Ardennes et arriva à Tolbiac. Théodebert y arriva de son côté à la tête d’une armée de Saxons, de Thuringiens et d’autres nations qu’il avait recrutées outre-Rhin, et partout où il avait pu se faire obéir ; et une autre bataille fut livrée. On assure que de mémoire d’homme jamais bataille si furieuse ne fut livrée, ni chez les Francs ni ailleurs. On y fit un tel carnage de part et d’autre, et les rangs des combattants étaient si pressés, que les cadavres ne pouvaient tomber à terre, et que les morts restaient debout au milieu des morts, comme s’ils étaient encore en vie. Mais Dieu marchait devant Thierry, et Théodebert fut vaincu une seconde fois ; depuis Tolbiac jusqu’à Cologne son armée ne cessa d’être moissonnée par le glaive. Les chemins de distance en distance étaient couverts de cadavres. Le jour même Thierry arriva à Cologne et mit la main sur tous les trésors de Théodebert. Là il envoya Berthaire, son chambellan, par de là le Rhin, à la poursuite de Théodebert, qui continuait de fuir, accompagné d’un petit nombre des siens ; mais il fut si vivement poursuivi que quelques jours après, Berthaire le ramenait à Cologne, et le présentait à Thierry dépouillé de ses ornements royaux. Théodebert fut dépouillé de nouveau, et sa dépouille, avec son coursier de guerre couvert de sa riche parure, fut donnée à Berthaire. Théodebert fut dirigé sur Châlons avec les fers aux pieds et aux mains. Quelqu’un, par l’ordre de Thierry, s’empara de son fils nommé Mérovée, encore tout petit, et le prenant par le pied, lui frappa la tête contre une pierre jusqu’à ce que la cervelle en jaillit. Chlotaire se remit en possession du duché de Denteline tout entier, selon la convention faite avec Thierry. Mais Thierry, déjà maître de tout l’Auster, en conçut la plus vive indignation, et marcha aussitôt contre Chlotaire.

Ce fut dans la dix-huitième année de son règne qu’il fit marcher les hommes de l’Auster et de la Bourgogne, en se faisant précéder par des ambassadeurs, avec l’ordre de signifier à Chlotaire qu’il eût à vider immédiatement le duché de Denteline, lui faisant craindre, s’il s’y refusait, de voir son propre royaume envahi de tous côtés par les armées austrasiennes. L’événement répondit aux menaces des ambassadeurs. Mais dans cette même année, lorsque l’armée était déjà en marche, Thierry mourut de la dysenterie dans la ville de Metz. L’armée revint aussitôt sur ses pas. Alors Brunehaut, qui se trouvait à Metz avec les quatre fils de Thierry, Sigebert, Childebert, Corbe et Mérovée, entreprend de faire monter Sigebert sur le trône de son père.

Mais Chlotaire, appelé par la faction d’Arnoulf, de Pippin et du reste des grands, entre dans l’Auster. Il était déjà arrivé à Andernach, lorsque Brunechilde, qui se trouvait à Worms avec les fils de Thierry, lui envoya des ambassadeurs pour le sommer de sortir du royaume de Thierry, qui était maintenant le royaume de ses fils. Chlotaire répondit et fit savoir à Brunechilde, par ses ambassadeurs, qu’il promettait de s’en rapporter à l’arbitrage d’une commission de Francs choisis des deux côtés, et au jugement de Dieu. Alors Brunechilde envoya dans la Thuringe Sigebert, l’aîné des fils de Thierry, accompagné de Warnachaire, maire du palais, d’Alboin et des autres grands du royaume, pour mettre en mouvement les nations transrhénanes, afin de résister à Chlotaire. Mais Alboin, après avoir pris connaissance de ses instructions, les mit en pièces et les jeta à terre. Elles furent retrouvées par un esclave de Warnachaire, qui les rétablit de nouveau sur la tablette enduite de cire où on les avait tracées. Warnachaire en ayant pris connaissance à son tour, découvrit que sa vie était en péril ; c’est pourquoi il songea aussitôt aux moyens de faire mourir les fils de Thierry, et d’assurer le trône à Chlotaire. Il commença par dissuader secrètement les troupes déjà réunies de venir en aide à Brunechilde et aux fils de Thierry ; ensuite ils rentrèrent en Bourgogne avec Brunechilde et les enfants de Thierry, et envoyèrent des messagers dans tout l’Auster pour essayer de mettre l’armée en mouvement.

Mais les barons de Bourgogne, tant évêques que leudes, qui redoutaient et haïssaient Brunechilde, prenaient des mesures, de concert avec Warnachaire, pour que pas un des fils de Thierry ne leur échappât. Ils décidèrent que tous devaient mourir, jusqu’au dernier ; que Brunechilde mourrait aussi, et qu’ensuite Chlotaire serait proclamé. C’est en effet ce qui fut fait. Les armées de Bourgogne et d’Austrasie s’étant rassemblées par l’ordre de Brunechilde et de Sigebert pour marcher contre Chlotaire ; Sigebert avait déjà traversé le territoire de Châlons, et arrivait aux bords de l’Aisne, lorsqu’il rencontra Chlotaire à la tête de son armée, accompagné de plusieurs Austrasiens de la faction du maire Warnachaire, qui, aux termes de leur accord, s’étaient rendus près de lui, après s’être assurés du concours du patrice Aletheus et des ducs Roccon, Sigoalde et Eudelane. C’est pourquoi, au moment d’en venir aux mains, quand les trompettes sonnèrent la charge, l’armée de Sigebert, au lieu de marcher en avant, tourna le dos, et rentra dans ses foyers. Chlotaire, faisant semblant de les poursuivre quelque peu, comme on en était convenu, s’avança jusqu’à la Saône. Il réussit à s’emparer de trois des fils de Thierry, Sigebert, Corbe, et Mérovée qu’il avait tenu lui-même sur les fonts baptismaux. Quant à Childebert, il disparut sur son cheval, sans qu’on l’ait jamais revu depuis. L’armée austrasienne revint chez elle sans avoir perdu un seul homme. Brunechilde, grâce encore à la faction du maire Warnachaire et de tous les grands du royaume de Bourgogne, fut ramenée par Herpon le connétable, avec Theudelane, la sœur de Thierry, de la villa d’Orbach, qui est par-delà le Jura, et présentée, à Chlotaire à Rionne, sur la Vigenne. Sigebert et Corbe, fils de Thierry, furent mis à mort par ordre de Chlotaire. Mérovée fut secrètement envoyé en Neustrie ; car le roi Clothaire l’aimait, parce qu’il l’avait reçu dans ses mains au sortir des fonts sacrés. Il fut confié à la garde du graf Engobode, et vécut encore plusieurs années. Mais lorsque Brunechilde fut amenée en présence de Chlotaire, il sentit se ranimer la haine furieuse qu’il lui portait, et il lui reprocha d’avoir occasionné la mort de dix rois francs : Sigebert, Mérovée, Chilpéric, son propre père ; Théodebert, son fils Chlotaire, et Mérovée, fils de Chlotaire ; enfin Thierry et ses trois fils, qu’il venait lui-même de faire mourir. Ensuite il la livra pendant trois jours à toutes, sortes de tourments, et la fit passer, sur un chameau, à travers toute son armée. Après cela, elle fut attachée par les cheveux, par un pied et par un bras à la queue d’un cheval très vicieux qui la brisa, membre par membre, à coups de pieds, en l’entraînant dans sa course[23]. Warnachaire fut nommé maire du palais dans le royaume de Bourgogne, et Chlotaire lui promit avec serment qu’il ne le dépouillerait jamais de sa dignité. Radon obtint la même dignité dans l’Auster. Ainsi tout le royaume des Francs se trouva soumis, avec tous ses trésors, à la domination de Chlotaire le Jeune, comme il l’avait été autrefois à celle de Chlotaire Ier. Il le gouverna heureusement pendant seize ans, et conserva la paix avec tous ses voisins. Ce Chlotaire était patient, instruit dans les lettres, craignant Dieu, grand bienfaiteur des églises et des prêtres, très charitable envers les pauvres, plein de bonté et de piété envers tous. Néanmoins il aima un peu trop la chasse des bêtes fauves, et vers la fin, il prêtait trop facilement l’oreille aux suggestions de ses femmes et fillettes. Il en fut vivement blâmé par ses leudes.

Ce pauvre prince, à qui on faisait un crime de sa passion pour les bêtes fauves, et dont Frédégaire loué si fort la patience, en eut besoin pour porter jusqu’au bout le joug que sa victoire venait de lui imposer. Son triomphe fut celui des Austrasiens, dont la trahison avait livré entre ses mains la tête de son ennemie et toute une génération de rois. Le chroniqueur vient de nous le dire avec sa rude et sauvage franchise. Radon fut fait Maire du palais en Austrasie, Warnachaire le fut en Bourgogne[24]. Ce dernier força Chlotaire à jurer qu’il ne lui enlèverait jamais son emploi ; précaution inutile assurément, mais qui mit le sceau à la révolution, car la chose passa en habitude. Ce ne fut pourtant ni la seule innovation, ni la plus importante, Non seulement la Mairie fut désormais viagère, mais elle fut élective, ce qui était bien autrement dangereux. Jusque là le prince avait choisi ses Maires librement, comme tous les autres officiers de sa maison ; à l’avenir ils lui seront imposés. Jusque là ils avaient été, d’abord les domestiques, ensuite les ministres du roi, et n’avaient guère agi encore que dans le sens de ses passions ou de ses intérêts. A l’avenir ils seront plutôt ses tuteurs que ses conseillers, déjà désignés par la volonté des grands, un peu plus tard solennellement élus par eux[25]. En prenant place à côté du Mérovingien, ils reçoivent la mission de surveiller sa conduite, de paralyser tout effort qui tendrait à l’affranchir, de dénoncer aux Francs ses projets ou ses velléités d’indépendance, et de le réduire enfin à ce triste rôle des rois fainéants, qui ne régnaient plus que sur l’attelage de bœufs qui les promenaient nonchalamment d’une ferme à l’autre. C’est alors, et alors seulement, que la Mairie devient ce qu’on a toujours vu en elle à toutes les époques de son développement, c’est-à-dire une véritable royauté sous un titre plus modeste[26]. Mais il est facile de mesurer toute la distance qu’elle a parcourue pour arriver jusque là, et de juger, par tout ce qu’on vient de voir, de la vérité des systèmes auxquels elle a donné lieu.

Les résultats de la victoire de Chlotaire II peuvent mieux encore s’apprécier d’après un autre monument de son règne. Je veux parler des Actes du concile de Paris, assemblé par ses ordres, en l’année 615, et de l’Edit royal par lequel il confirma ses décisions. La double aristocratie de l’église et de l’État s’y était donné rendez-vous, pour exiger au nom de tous les garanties que le prince n’avait encore accordées qu’à quelques-uns. Chlotaire se résigna et donna satisfaction à tous les intérêts. L’Edit de 615 fait époque dans notre histoire. Il modifia d’une manière sensible la constitution politique de la monarchie, telle qu’elle s’était développée sans interruption depuis Clovis ; il ferma tout un passé et ouvrit une ère nouvelle. Le système de gouvernement que les Mérovingiens avaient voulu faire prévaloir fut non seulement condamné avec éclat, mais ruiné sans retour. La dynastie elle-même fut ébranlée du choc, et ne resta sur le trône qu’à la condition de se laisser conduire et dominer par les leudes. C’est à partir du concile de 615, et sous l’influence des résolutions qu’on y adopta, que commence la série des rois fainéants, c’est-à-dire des rois que la victoire de l’aristocratie a réduits à l’impuissance. Les institutions germaniques, en reprenant leur place dans la constitution avec les guerriers qui les avaient défendues, firent descendre de nouveau le prince Mérovingien à l’humble rôle que ses ancêtres avaient joué autrefois dans les forêts de la Germanie. Il lui arriva même, dans ce revirement, ce qui arrive à tous ceux qui perdent au jeu des révolutions : Il vit tomber avec les espérances et les illusions qu’il s’était créées en y entrant, une partie des avantages dont il était en possession «à son début ; car le commandement que ses aïeux avaient exercé comme un droit, et qui était jadis, avec leur chevelure, l’unique privilège de leur royauté, lui fut enlevé comme tout le reste.

Les Canons du concile de 615 ne concernent que les affaires ecclésiastiques, et spécialement les intérêts des mœurs et de la discipline. Nous croyons pouvoir les passer sous silence, car ils sont étrangers à l’esprit de nos recherches ; mais nous transcrivons l’Edit tout entier ; c’est la Charte du VIIe siècle[27] :

 Il n’est point permis de douter que la félicité de notre royaume ne s’accroisse de jour en jour avec l’aide de Dieu, si nous nous appliquons à maintenir inviolablement sous notre règne les Actes, Statuts et Décrets salutaires qui ont été déjà rendus par l’inspiration de sa grâce, et si nous entreprenons d’amender, sous les auspices du Christ, tout ce qui pourrait avoir été fait ou ordonné contre le droit et la raison, et d’empêcher, ce que Dieu veuille, que pareille chose n’arrive à l’avenir. C’est ce que nous nous sommes proposé dans cet Edit. A ces causes nous avons arrêté :

1. Que les prescriptions des Canons soient observées en toutes choses, et que les négligences qu’on a pu y apporter dans le passé soient réparées à tout jamais dans l’avenir.

2. De telle sorte que lorsqu’un évêque sera mort, celui qui doit recevoir l’ordination en sa place des mains du métropolitain, et en présence des évêques de la province, soit préalablement élu par le clergé et par le peuple, et, si c’est, une personne digne, il soit sacré par l’ordre du prince. Que s’il vient à être choisi dans notre palais, qu’il ne reçoive du moins l’ordination qu’en vue de son mérite et de sa science.

3. Qu’aucun évêque ne se choisisse un successeur de son vivant, mais qu’on le lui donne lorsque ses infirmités l’empêcheront de gouverner son église et son clergé.

4. Pareillement, que nul n’ait l’audace d’usurper le siége d’un évêque qui vit encore, et s’il le demande qu’on le lui refuse.

5. Si un clerc, de quelque honneur qu’il soit revêtu, méprisant son évêque ou n’en tenant aucun compte, va trouver le prince ou toute autre personne puissante pour solliciter son patronage, qu’il ne soit pas reçu, à moins qu’il ne vienne demander pardon. Dans ce cas, s’il vient trouver le prince pour quelque faute que ce soit, et qu’il retourne vers son évêque avec une lettre de la main du roi, que l’évêque lui fasse grâce. Mais celui qui oserait, après avertissement de l’évêque, le retenir auprès de lui, serait privé de la sainte communion.

6. Qu’aucun juge, de quelque rang qu’il soit, à moins qu’il ne soit prêtre ou diacre, ne s’avise de procéder par contrainte ou par condamnation contre un clerc en matière civile, mais seulement en matière criminelle, à moins qu’il n’ait été convaincu. Que s’il a été convaincu d’un crime emportant peine de mort, qu’il soit mis en prison, et jugé par les pontifes, conformément aux Canons.

7. S’il y a procès entre un !algue et un homme d’église, que des juges ecclésiastiques et séculiers, en nombre égal, en décident en audience publique.

8. Si quelqu’un, quel qu’il soit, meurt ab intestat, que ses proches lui succèdent selon la loi, sans que les juges y mettent obstacle.

9. La défense des affranchis, quelle que soit la main qui les ait affranchis, est confiée aux prêtres, selon la teneur de leur charte d’ingénuité, et ils ne pourront être jugés sans que l’évêque ou le chef ecclésiastique soit présent, ni réclamés par le fisc.

10. Partout où un nouveau cens a été ajouté injustement et provoque des réclamations, qu’il soit ôté miséricordieusement après une juste enquête.

11. Pour ce qui est du tonlieu, qu’il soit exigé seulement dans les lieux ordinaires et sur les marchandises qui le payaient du temps des rois, nos prédécesseurs, c’est-à-dire jusqu’à la mort de nos parents et seigneurs de bonne mémoire, les rois Gontran, Chilpéric et Sigebert.

12. Que les Juifs n’exercent aucune autorité sur les Chrétiens au nom du prince. Ainsi, que le Juif qui aurait l’audace de se mettre au service du fisc soit frappé de la peine la plus sévère portée par les canons.

13. Afin que la paix et le bon ordre, par la grâce du Christ, règnent à jamais dans notre royaume, que les rébellions et l’audace des méchants soient sévèrement réprimées.

14. Que nul ne soit institué juge dans une autre province que la sienne, afin que s’il vient à commettre quelque méfait, de quelque nature que ce soit, ses biens répondent du dommage qu’il aura causé, selon le vœu de la loi.

15. Que nos ordres soient remplis en toutes choses.

16. Tout ce que les rois, nos prédécesseurs, et nous-même avons donné et octroyé avec justice, doit être pieusement maintenu.

17. Si un fidèle ou un leude a perdu quelque chose durant les derniers troubles, pour avoir gardé sa foi à son seigneur, nous ordonnons qu’il soit remis sans dépens en possession de ce qui lui appartient.

18. Les vierges, les saintes veuves et les religieuses qui se sont consacrées à Dieu, soit qu’elles restent dans leurs propres maisons ou qu’elles vivent dans un monastère, que personne ne les demande, ne les enlève ou ne les épouse en se prévalant d’un præceptum de notre main. Et si quelqu’un obtient subrepticement un semblable præceptum, qu’il ne soit d’aucun effet. Et si quelqu’un, ou, par violence, ou par quelque autre moyen, osait les enlever ou s’unir à elles en mariage, qu’il soit puni de mort. Et si le mariage se fait dans l’église, et que la femme enlevée ou sur le point de l’être paraisse y consentir, qu’on les sépare, qu’on les envoie en exil et que leurs biens appartiennent à leurs héritiers naturels.

19. Que les évêques et les hommes puissants, qui ont des biens dans d’autres provinces que dans celles où ils résident, n’y instituent ni juges, ni aucun officier de justice qui n’habitent point dans ces mêmes provinces, afin qu’en recevant la justice qui leur est due, ils puissent la rendre aux autres.

20. Ainsi, que les agents des évêques et des hommes puissants n’enlèvent rien à personne par violence et attroupements, et qu’ils ne s’avisent point de mépriser qui que ce soit.

24. Que les porchers du fisc se gardent de conduire leurs troupeaux dans les forêts des églises ou des particuliers, sans l’aveu du propriétaire.

22. Nul, qu’il soit serf ou homme libre, s’il n’a été surpris en flagrant délit de vol, ne pourra être mis à mort, ni par le juge, ni par tout autre, sans avoir été entendu.

25. Et lorsqu’il n’y aura pas eu de glandée pour la nourriture des porcs, le fisc ne pourra réclamer l’impôt affecté à ce service.

24. Quiconque serait assez téméraire pour enfreindre ces dispositions que nous avons prises en conseil synodal, assisté des prélats, des grands de notre royaume et de nos fidèles, qu’il soit frappé de mort, à cette fin que d’autres ne soient pas tentés d’y revenir. Ordonnons que la présente vaille à tout jamais ; et à ces causes, l’avons signée de notre propre main. HAMINGUS.

Nous CHLOTHAIRE, roi, au nom du Christ avons signé :

Donné le XV des Calendes de novembre, de notre règne le XXXIe, à Paris.

Nous croyons superflu d’insister sur le sens et la portée de cet acte. C’est le renversement du système que les Mérovingiens avaient voulu établir, et qu’ils avaient si énergiquement défendu. Tous les nerfs de la puissance royale sont coupés un à un : rétablissement des élections canoniques, et par conséquent annulation de l’influence royale dans le choix des évêques ; défense aux clercs de se recommander au roi, aux juges laïcs de traîner un clerc devant leurs tribunaux ; défense au fisc de mettre la main sur les successions ab intestat, d’augmenter les impôts, les péages, d’employer les Juifs pour les percevoir ; responsabilité des juges et des autres officiers du roi ; restitution des bénéfices enlevés aux leudes ; défense au roi d’accorder, à l’avenir, des præcepta pour enlever les riches veuves, les religieuses et les vierges ; peine de mort contre celui qui oserait enfreindre mi seul de ces articles. Ainsi ; tous les abus de l’autorité royale vont disparaître, et ceux du gouvernement des seigneurs vont commencer. Toute la période qui s’ouvre avec le traité de 645, pour ne finir qu’avec la dynastie, appartient presqu’exclusivement à cette dernière influence.

En effet, les Mérovingiens, malgré de courageuses tentatives, ne purent jamais s’affranchir du joug que le fatal traité de 615 venait de leur imposer. Ils étaient condamnés à périr dans une lutte désormais trop 1négale, et leur chute ne lut que la conséquence de cette première défaite ; car le reste de leur histoire n’est plus un combat, mais une longue et douloureuse agonie. Je ne saurais déplorer ce résultat. Leur gouvernement avait toutes les allures du despotisme impérial, et n’en avait ni la grandeur ni la force. Ils ne surent ni comprimer la liberté des Francs, ni-en régler l’exercice. Cette société turbulente et désordonnée, qu’ils prétendaient discipliner et raffermir avec les hommes et les traditions de l’Empire, continuait de se dissoudre sous leurs yeux, et leur échappait de toutes parts. Malgré leurs prétentions à l’unité et à la concentration du pouvoir, nous ne trouvons partout, sous leur gouvernement, que des institutions locales, avec des formes anarchiques. Les assemblées générales du Champ-de-Mars, les seules qui présentassent au moins quelque image d’une centralisation incomplète, ne tardèrent pas à tomber elles-mêmes en désuétude, et ne reprirent quelque régularité que sous la seconde race. Leurs ducs et leurs commandants des marches, leurs comtes, leurs vicomtes, leurs centeniers el dixainiers, ne constituèrent jamais qu’une hiérarchie nominale, où l’obéissance était l’exception et l’insubordination la règle. Il faut déjà voir en eux moins les délégués d’un pouvoir supérieur, qu’un pouvoir rival qui tend de jour en jour à s’affranchir, et qui doit finir par supplanter son adversaire. Ainsi cette hiérarchie administrative, où les titres seuls des fonctionnaires rappelaient encore la forte organisation dé l’Empire, n’exista jamais, à vrai dire, qu’à l’état de théorie. Dispersée sur tous les points du territoire, sans surveillance régulière et presque sans contrôle, elle ne recevait qu’à distance, et à de longs intervalles, l’action du pouvoir central, et trouvait le plus souvent sa règle et sa loi en elle-même. Les missi ou legati que le roi envoyait de temps en temps pour porter ses ordres et redresser les griefs dans toute l’étendue de son empiré, n’acquirent jamais la consistance d’une véritable institution politique, et ce faible lien lui-même ne tarda pas à se briser, comme tous les autres, au milieu des violentes secousses de la société mérovingienne. L’aristocratie administrative elle-même, c’est-à-dire celle qui avait le moins d’indépendance, ne pouvait donc qu’oublier assez vite, dans cet isolement, l’origine de son autorité ; et les ducs, les comtes et les vicomtes, maîtres à peu près absolus dans leurs cités, devaient naturellement finir par se croire chez eux. Nous les voyons, en effet, rompre un à un tous les liens qui les rattachent encore à la personne du prince, demander et obtenir à chaque nouveau règne la confirmation de leur titre, et bientôt apprendre à s’en passer. Les formes romaines, à moitié impériales, du gouvernement des Mérovingiens, tombèrent devant cette ligue de l’aristocratie, qui les ramenait violemment et sans relâche aux conditions naturelles d’une royauté barbare et militaire. Il faut cependant le reconnaître : à part le règne de Charlemagne, c’est ici le plus vigoureux effort qui ait été tenté depuis la chute de Rome jusqu’à saint Louis, pour fixer autour d’un centre unique cette indécise et flottante société du moyen-âge. Mais nous l’avons déjà remarqué, les successeurs de Clovis avaient entrepris une tache où de plus forts et de plus habiles auraient succombé. Changer les bases de la société germanique pour y substituer les traditions impériales eût été une tentative hasardeuse en tout temps : au siècle où vivaient les petits-fils de Clovis, et avec les moyens d’action dont ils pouvaient disposer, c’était presque une extravagance. Rien encore n’était mûr pour une telle combinaison ; car les institutions étaient décrépites, et les hommes inhabiles et impuissants. Deux fois elle a été essayée en France par deux dynasties consécutives, et deux fois la force irrésistible des choses a jeté la société dans une autre direction. Cette administration romaine, dont les Mérovingiens prétendaient continuer les traditions dans la Gaule barbare, avait des secrets qu’ils ignorèrent toujours ; et ils ne réussirent guère qu’à en faire renaître tous les abus. En quelques années, on vit se reproduire sous leur gouvernement toutes les misères de la Gaule impériale, les plaintes, les larmes, les révoltes, le désespoir des malheureux ruinés par le fisc ; un peu plus tard, on vit des mères laisser mourir leurs enfants[28]. De toutes leurs combinaisons, aucune ne réussit. Ils voulurent avoir des impôts, et les peuples s’en indignèrent ; une administration centrale, et chacun chercha l’indépendance dans l’isolement ; une domesticité impériale, et les maires du palais finirent par les réduire à un attelage de bœufs et à quelques fermes mal cultivées. Leur chute était devenue une nécessité, et elle fut saluée comme une espérance. Le monde barbare, qui venait à peine de naître, n’était pas assez vigoureux pour supporter un tel régime, et il ne trouva de salut que dans les formes rudimentaires, mal ébauchées, dl, quoi qu’on ait dit, moins exigeantes, des institutions féodales.

Il est en effet remarquable que la féodalité, qui fut plus tard si odieuse, et qui finit par devenir en réalité si oppressive, s’offrit d’abord à l’humanité comme un asile. Il n’y avait plus ni assez de vigueur dans les institutions, ni assez de richesses dans le commerce, ni assez de résignation au fond des cœurs, pour supporter un grand système d’administration et de gouvernement. Il fallut revenir aux essais et aux ébauches, aux formes les plus simples et les plus élémentaires des sociétés humaines, celles où les relations politiques se confondent avec les relation8 personnelles ; où les mots de vassal et de seigneur comprennent et résument tous les devoirs du citoyen et tous les droits du pouvoir. C’est ainsi que les sociétés commencent, et, chose étrange ! c’est encore ainsi qu’elles finissent. Le monde romain, qui avait commencé par le patronage et la clientèle, finit par le vasselage et la seigneurie.

Ainsi, les événements qui suivirent la chute de l’Empire romain en Occident présentent tous les caractères d’une tentative de restauration sociale ; car, ce que nous avons dit des Mérovingiens, nous pourrions le dire dans une certaine mesure des Vandales, des Burgondes, et surtout des Wisigoths de Toulouse et des Ostrogoths d’Italie. Elle s’annonce de tous les côtés à la fois par quelques essais de gouvernement, c’est-à-dire de centralisation monarchique ; et comme il arrive toujours, c’est avec les débris des institutions qui ont péri que l’on affermit les fondements du nouvel édifice. Mais, partout aussi les moyens employés sont loin d’être en rapport avec la grandeur du but et la difficulté de l’exécution. Toutes ces créations éphémères s’écroulent presque en même temps, sans qu’on puisse raisonnablement donner à leur chute d’autre explication que leur impuissance même. L’organisation  du pouvoir sur les vieilles bases qui l’avaient soutenu si longtemps ne sera possible de nouveau que lorsque l’humanité en aura oublié les amertumes et les douleurs. Au moment où nous parlons, elle portait encore sur elle l’empreinte des chaînes qu’elle avait traînées si longtemps, et elle s’éloigne à la hâte de ces cruels souvenirs. Elle traversera ainsi, enveloppée en quelque sorte dans d’autres formes politiques et sociales, toute l’étendue du moyen-âge, et arrivera moins triste et plus confiante, sur le seuil des temps modernes, avec d’immenses espérances et des ressources presque aussi immenses que ses désirs. Alors le mouvement recommencera en sens contraire, sans avoir à craindre les mêmes écueils. Les institutions, qui avaient été mutilées et découpées, pour ainsi dire, en autant de lambeaux qu’il se trouva de villages sous leur enveloppe, reprendront leurs anciennes dimensions et en quelque sorte toute leur ampleur, pour recevoir et contenir, sans le réprimer, le prodigieux développement qui attend l’humanité dans l’avenir. La centralisation, meurtrière sous les empereurs, impuissante sous les Mérovingiens, sera répressive sans despotisme, et tolérante sans faiblesse. Au lieu de détruire la force des nations, elle ne fera que la régler ; au lieu d’épuiser la richesse par des impôts improductifs, elle ne fera que surexciter la production, en réclamant une part à ses bénéfices. D’un autre côté, la personnalité humaine, le plus expansif et le plus indisciplinable de tous les éléments sociaux, aura toute son action, sans que l’harmonie en soit troublée ; l’homme sera libre sans qu’il en coûte rien à l’ordre. Ce sera la difficulté, mais ce sera le triomphe des sociétés modernes. Le gouvernement impérial avait tué la liberté, ne pouvant vivre avec elle ; les gouvernements nouveaux seront condamnés à la subir, et, chose admirable, au lieu d’être un obstacle, elle finira par devenir un appui. Dans l’antiquité, une moitié du genre humain n’avait pu rester libre qu’en maintenant l’autre dans l’esclavage ; dans le nouveau régime, l’égalité des hommes deviendra un principe, sans que la hiérarchie qui les distingue soit renversée. Le temps seul peut donner à ces redoutables problèmes une solution heureuse ; les hommes y peuvent rarement quelque chose, et toute leur habileté se borne le plus souvent à les rendre presque insolubles. Les Mérovingiens ne pouvaient guère comprendre celui qui leur était tombé en partage, et l’on peut affirmer qu’ils n’en soupçonnèrent pas même l’existence ; mais il était déjà au fond de la situation, car c’est le Christianisme qui l’a posé au monde.

Et maintenant, si nous sommes parvenu à faire accepter nos raisonnements et nos preuves, voici la doctrine fondamentale qui ressort de ce livre, et à laquelle nous voudrions attacher notre nom.

L’Empire romain s’est dissous moins sous les coups des Barbares que sous le poids de ses propres infirmités, parce que sa force matérielle était aussi épuisée que son énergie morale ; parce qu’il n’y avait plus aucun rapport entre la grandeur des institutions et la petitesse des hommes ; entre les besoins d’une administration colossale et les ressources destinées à la nourrir ; entre les exigences d’une centralisation de jour en jour plus dévorante, et les efforts d’une société de jour en jour moins productive. En un mot, toutes les forces vives de l’Empire romain avaient été épuisées, absorbées par le pouvoir ; et le pouvoir était condamné à périr le jour où il resterait seul sur leurs ruines.

Ainsi l’Empire se morcela, parce que les appuis sur lesquels sa large base était assise n’étaient plus assez forts pour le soutenir. Des blocs qui s’en détachèrent se forma l’Europe barbare ; mais dans ce morcellement l’unité seule disparut ; aucun des éléments constitutifs de la société romaine, telle qu’elle venait de se produire sous sa dernière forme, dans les institutions du Bas-Empire, ne périt dans ce premier démembrement. Les rois barbares qui venaient de se le partager restèrent fidèles à l’esprit qui l’avait animé, au moins dans les trois grandes divisions de l’Espagne, de l’Italie et de la Gaule. Mais la centralisation, qui était devenue impossible lorsque l’Empire conservait encore ses anciennes proportions, resta impuissante, et devint de nouveau impossible dans les fragments ; et l’on vit la Gaule mérovingienne se dissoudre comme l’Empire après Dioclétien, comme l’Italie après Théodoric, comme l’Espagne après Leuvigilde. Ainsi la première période des royautés barbares ne fut guère, au point de vue de l’histoire des institutions politiques, que la continuation du Bas-Empire ; ainsi le fractionnement indéfini du territoire et de la puissance publique, qui favorisa l’établissement de la féodalité, quoiqu’il n’en ait pas été le premier fondement, remonte fort au-delà des invasions ; ainsi, pour comprendre la première, race, il faut comprendre l’Empire romain. L’affaiblissement et bientôt l’impuissance de l’autorité centrale furent en effet les causes déterminantes de cet éparpillement symétrique du sol et des pouvoirs de l’État que l’on est convenu d’appeler la féodalité ; toutes les autres ne furent que des accidents. Il faut donc remonter jusqu’aux Patrocinia du Code théodosien pour en trouver les premiers symptômes ; car c’est là que commence la dissolution de l’Empire, c’est-à-dire de l’unité impériale. Tout ce qui suit, jusqu’à la chute de la seconde race, n’en fut, à vrai dire, que le développement et la conséquence. Nous en conclurons que la défaite et la chute des Mérovingiens sont des évènements qui tiennent de très près à tous ceux dont le monde était témoin depuis si longtemps. Elles signalent une nouvelle désorganisation du pouvoir, hâtée sans doute par quelques causes nouvelles, mais provoquée surtout par celles qui le paralysaient entre les mains des empereurs depuis tant de siècles. Nous en conclurons encore que les dernières formes de l’administration impériale ayant disparu avec les derniers fils de Mérovée, le monde fut dès lors abandonné sens contrepoids aux influences locales ; et voilà pourquoi Charlemagne passa un demi-siècle à les combattre sans pouvoir les détruire. Nous prouverons une autrefois que les bases du gouvernement de Charlemagne, malgré la grandeur et la beauté de la construction, étaient elles-mêmes toutes féodales.

 

FIN DE L’OUVRAGE

 

 

 



[1] Greg. Turon, Histor., IX, 36.

[2] Greg. Turon, X, 18.

[3] Paul. Diacon., Histor. Langob., IV, 12.

[4] Frédégaire, Chronic., 17.

[5] Frédégaire, Chronic., 16.

[6] Frédégaire, Chronic., 20.

[7] Greg. Turon., Histor., VI, 4.

[8] Frédégaire, Chronic., 18.

[9] Frédégaire, Epitom., 59.

[10] C’était déjà une marque d’amitié.

[11] Greg. Turon., VI, 4.

[12] Frédégaire, Chronic., 19. — Le père Lecointe croit que cette dernière circonstance est fabuleuse. — V. Annales eccles., ad ann. 599.

[13] Frédégaire, Chronic., 21.

[14] Frédégaire, Chronic., 24.

[15] Vit. S. Austregisil., lib. II : Inter Acta SS. ordin. S. Benedict. sæcul. 2, p. 95.

[16] Vit. S. Sulpitii Pii, c. 6, ap. Bolland., 17 Januar.

[17] Frédégaire, Chronic., 27.

[18] Frédégaire, Chronic., 28.

[19] Frédégaire, Chronic., 29.

[20] Frédégaire, Chronic., 28.

[21] Frédégaire, Chronic., 29.

[22] Frédégaire, Chronic., 37 et suiv.

[23] Tel fut l’arrêt des Francs, réunis en cour de justice, contre l’ennemie de leurs privilèges. Ex vit. S. Desiderii, episcop. Viennens., ap. Bolland., 23 maii.

[24] Frédégaire, Chronic., 42.

[25] Ce point est d’une extrême importance ; je tiens à l’établir. — Frédégaire, Chronic., 54. — Id. ibid., 89.

[26] La langue elle-même en rend témoignage. C’est à partir de cette époque que le maire est désigné par le mot subregulus.

[27] Edictum Chlotharii II, R. (ap. Sirmond., Concil. eccles. Gallic., t. I, p. 476.)

[28] Vit. S. Balthildis, ap. D. Bouquet, t. III, p. 572.