HISTOIRE DES INSTITUTIONS CAROLINGIENNES

LIVRE PREMIER. — ORIGINES MÉROVINGIENNES.

CHAPITRE XII.

DE L’INFLUENCE DU CHRISTIANISME SUR LA DISSOLUTION DE L’EMPIRE ROMAIN ET L’ÉTABLISSEMENT DE LA MONARCHIE FRANÇAISE.

 

 

Le Christianisme, qui a été pour tout dans la constitution et la durée des sociétés modernes, a été pour beaucoup dans la décadence et la chute de la société romaine. Le passé qui allait disparaître et l’avenir qui commençait à poindre sont également inexplicables sans lui. Il convient donc que nous nous y arrêtions un moment.

Remarquons d’abord que le Christianisme, le premier, a détaché la religion de sa base matérielle en l’isolant du pouvoir politique, et en la renfermant comme un trésor, comme un remède de l’âme, dans le sanctuaire de la conscience humaine. Ce fait seul renferme une grande et mémorable révolution. Toutes les religions antiques avaient admis plus ou moins la confusion des deux principes ; et l’univers, dans cette aimable simplicité du monde naissant, apparaissait à l’homme dans une belle et majestueuse unité qui enveloppait tout son être et l’absorbait tout entier. Ainsi les magistrats de la cité étaient aussi les prêtres du sanctuaire ; le diadème du roi et la bandelette du pontife se réunissaient sur le même front ; le sceptre du prince et le bâton de l’augure avaient la même vertu ; le palais du souverain était le temple des dieux protecteurs ; les dieux du ciel eux-mêmes se prenaient presque toujours sur la terre, et la première divinité de l’olympe romain était la personne sacrée de l’empereur. Les institutions politiques et les institutions religieuses se confondaient ainsi dans une harmonieuse et facile unité ; et la vie de l’homme, depuis le berceau jusqu’à la tombe, s’écoulait sous l’empire d’une croyance qui réunissait tous ses devoirs et tous ses droits dans la contemplation d’une seule et même vérité.

Mais le Christianisme, enfanté avec douleur au sein d’une société qui le repoussait, éprouva tout d’abord Four elle la même horreur qu’il lui inspirait ; et blessé en quelque sorte du seul aspect de tant de difformités morales, il se replia avec tristesse sur lui-même et essaya de s’isoler au fond du cœur humain. Le monde, tel que la loi romaine et l’administration impériale l’avaient fait, s’offrit à ses yeux, comme un immoral et hideux assemblage de vices triomphants et de vertus persécutées, et il le frappa d’un éternel anathème. C’est la femme adultère, ivre du sang des martyrs, et abreuvant tous les peuples du vin de sa prostitution[1]. C’est Babylone, la grande et cruelle cité, toute revêtue d’or et dé pourpre, que l’ange de la colère de Dieu va détruire de fond en comble[2]. Et en effet, dès le principe, le Christianisme la condamna à périr. Et cependant il bâtissait à côté d’elle, pour les enfants de la promesse, la nouvelle cité, la cité divine qui devait durer éternellement. Pendant trois siècles elle continua de s’agrandir, non par des séditions et des révoltes, mais par voie de sécession pour ainsi dire, et en s’éloignant chaque jour un peu plus de la société vieillie et corrompue dont elle se préparait à prendre la place[3]. En effet — et c’est ici l’un des faits les plus extraordinaires de l’histoire —, le Christianisme a préparé et commencé la dissolution de l’Empire romain en se séparant de lui. Il fit comme un grand vide autour du pouvoir, en attirant à lui, en incorporant à sa substance toutes les forces vives de la société, et laissa dépérir ainsi le colosse impérial dans l’isolement et l’abandon. Il commença par méconnaître les dieux de l’Empire, et le premier de tous, l’empereur, en distinguant le magistrat qui commande l’obéissance, de l’homme qui prétend commander l’adoration. C’était le commentaire et la imite naturelle de ces paroles du maître : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. César a donc cessé d’être un dieu[4]. La construction romaine est déjà sapée par sa base.

Et voilà pourquoi la loi romaine, si tolérante pour tous les cultes, pour les cultes les plus immondes, accueillit le Christianisme avec défiance, et bientôt par des proscriptions. C’est que le Christianisme était de toutes les religions la seule qui fût incompatible avec la religion de l’Empire, c’est-à-dire avec la divinité de l’empereur.

Mais si les dieux de l’Empire ont cessé d’être les dieux des chrétiens, la justice impériale est réprouvée par eux au même, titre. lis invoquent en même temps un autre dieu et me autre juridiction, car la justice tient .de prés à la divinité. L’évêque est devenu le premier magistrat, le seul magistrat encore de la société nouvelle[5]. Le juge va bientôt rester solitaire dans son prétoire, comme le prêtre aux pieds de son idole.

Et cependant le Christianisme, par cette force d’attraction qui appartient aux croyances énergiques, continue d’attirer à lui tout ce qui conserve encore quelque souffle de vie sous cette froide et hideuse enveloppe. A force de conquérir, il finira par absorber l’humanité toute entière. Déjà, au commencement du IIIe siècle, il remplissait le sénat, le palais, les légions, et ne laissait aux païens que leurs temples[6]. Au commencement du IVe, l’Empire, après trois cents ans de persécutions contre les chrétiens, se trouva un jour chrétien presque sans le savoir. Constantin venait de vaincre et de placer la croix sur les drapeaux des légions.

Mais la distinction fondamentale qui s’était établie dès l’origine entre le prêtre et l’empereur continua de subsister au sein de cette confusion nouvelle. Le monde religieux et le monde politique, quoique superposés l’un à l’autre, continueront néanmoins de se développer à part. Le roi et le pontife sont séparés à jamais ; et c’est là la difficulté la plus sérieuse qui ait été léguée par l’ancien monde aux sociétés modernes ; et c’est de là que naîtra, après des transactions inutiles, le grand problème du moyen-âge, la guerre du sacerdoce et de l’Empire.

D’un autre côté, la conversion des empereurs n’avait réconcilié qu’à moitié le Christianisme avec l’Empire. Le vieux levain de la corruption romaine fermentait toujours sous ce nouveau vernis. La réconciliation n’avait jamais été ni complète, ni sincère. Les lois de Constantin et de Théodose avaient bien fait disparaître les dernières traces des anciennes hostilités, mais sans pouvoir en effacer le souvenir. Voyez en quels termes saint Augustin, au Ve siècle, parle encore de cette colossale et monstrueuse construction[7] :

Que sont, sans la justice, les grands empires, sinon de grands brigandages ? Car enfin, les grands brigandages, que sont-ils en réalité, sinon des empires au petit pied ? En effet, une bande de brigands est soumise aussi à l’autorité d’un chef ; les membrés sont unis entre eux par une sorte de pacte social, et c’est la loi qui préside au partage du butin. Si le mal devient assez grand, par l’accession des hommes perdus, pour qu’il puisse occuper des positions, s’établir à demeure, s’emparer des villes, subjuguer des nations, il mérite plus évidemment encore le nom d’empire ; et il le mérite, non point parce qu’il est moins avide, mais parce qu’il est désormais au-dessus de la crainte du châtiment.

Il continue ainsi, avec une remarquable audace, de demander compte à l’Empire de son origine, de sa durée, des moyens qu’il a employés pour s’agrandir, de l’usage qu’il a fait de sa grandeur, rabaissant la valeur romaine au niveau des choses vulgaires de ce monde, et souvent faisant voir des crimes là où les Romains voyaient des vertus[8]. Un autre ravale leur science[9] ; un autre tourne en ridicule les contradictions de leurs philosophes[10] ; un troisième entreprend de leur prouver que la science barbare est antérieure et meilleure[11].

Il n’est point une seule des gloires de la vieille Rome que le Christianisme n’ait niée ou flétrie ; et les plus grands hommes de son histoire n’étaient eux-mêmes, à ses yeux, que de misérables esclaves de la vanité[12]. Il n’est pas un des préjugés des Romains que le Christianisme n’ait attaqué. Ils s’étaient crus le peuple privilégié des dieux et des génies ; et le Christianisme vient leur dire que ces dieux ne sont que des démons ou des animaux malfaisants, ou des hommes plus méprisables que les animaux[13]. Ils étaient, dans leur estime, le peuplé le plus héroïque de la terre ; et le Christianisme leur répond que leur Empire n’était qu’un brigandage. Ils avaient promis à leur Empire une durée éternelle ; et le Christianisme vient leur dire ces désolantes paroles : La figure de ce monde passe : Præterit figura hujus mundi ![14] C’est que le Christianisme avait renié pour toujours cet Empire Maudit, et s’était choisi un autre peuple : il avait adopté tes Barbares. C’est l’alliance des Barbares et du Christianisme qui a sauvé le monde.

On l’a dit, l’Empire romain a subi presqu’en mime temps deux invasions bien différentes, mais dont l’une aurait été peut-être stérile sans l’autre : il fut conquis à la fois par les Barbares et par le Christianisme. Les premiers renouvelèrent cette population mourante que le vice et là misère avaient dégradée ; l’autre releva la nature morale de l’homme, en vivifiant ses croyances. Si les premiers n’étaient venus à temps de leurs forêts pour régénérer l’Empire, la société romaine aurait achevé de se dissoudre lentement dans une incurable langueur ; et si le monde avait été abandonné plus longtemps à l’influence immorale du paganisme, tout espoir de régénération sociale aurait été perdu sans retour. Le Christianisme, il est vrai, avait été avidement accueilli par l’ardente et mobile curiosité des Grecs de l’Asie, mais seulement à titre de nouveauté, et comme une heureuse distraction à l’ennui qui commençait à les gagner dans le silence de leurs rôles et de leurs places publiques. Ils n’y virent jamais qu’une opinion, un dogme, comme ils le disaient ; c’est-à-dire une vraisemblance, un texte de disputes éternelles et d’éternelles controverses. La partie morale de la doctrine évangélique occupa peu ce peuple de sophistes. Ce fut au contraire celle qui parla tout d’abord au sens profondément religieux des peuples germaniques ; et c’est par là qu’il se les est en quelque sorte appropriés pour toujours. Le Christianisme, d’ailleurs, trouva en Asie un adversaire puissant qui a fini par l’en chasser après une lutte acharnée, et qui l’empêchera toujours peut-être d’y faire des progrès durables. Cet ennemi, c’est la nature. Les religions sensuelles sont seules en harmonie avec ce climat corrupteur : aussi le Christianisme n’a-t-il fait en quelque sorte que traverser ces molles et voluptueuses centrées ; il ne pouvait s’y fixer. A Constantinople même, où les formes se maintinrent à longtemps, l’esprit dégénéra : comme si la chaste parole du Christ devait perdre sa vertu au milieu d’une population d’eunuques et de courtisans. Admirable coïncidence ! Au moment même où une voix divine s’élève sur les montagnes de la Judée pour annoncer aux hommes fatigues que le jour de la délivrance est proche, les peuples du Nord commencent à s’ébranler pour marcher contre Rome, et courent, sans le savoir, au-devant de la banne nouvelle qui va renouveler le monde. Ainsi, une double régénération s’accomplit à la fois du Ier au Ve siècle : celle des institutions et des hommes, par l’invasion des Barbares ; celle des mœurs et des croyances, par les combats et les victoires du Christianisme. Ces deux événements se répondent et se complètent l’un par l’autre dans l’histoire du genre humain. Sans les Barbares, il est douteux (humainement parlant) que le Christianisme eût produit tous ses effets sur un peuple si prodigieusement usé et corrompu ; sans le Christianisme, les Barbares seraient restés barbares sur la terre romaine, ou n’auraient participé à la civilisation de Rome que pour tomber et mourir bientôt avec elle.

Or, il est remarquable qu’il s’établit de bonne heure entre ces deux éléments du nouvel ordre social qui allait prévaloir, une sorte de sympathie qui s’explique, mais qui étonne tout d’abord. Le Christianisme, après avoir vaincu une dernière fois à Andrinople avec Constantin (523), s’était assis sur le trône avec lui, et gouvernait l’Empire où il avait souffert pendant trois cents ans. Les dernières résistances qui pourraient encore arrêter sa marche cèdent d’elles-mêmes, ou sont violemment écartées par l’autorité impériale. Il est à la fois dans les villes, dans les campagnes, dans les légions, dans le sénat, et jusque dans le temple de ces vieilles divinités qui tombent partout devant lui[15]. Sa hiérarchie se forme, s’étend, se dilate, et finit par embrasser toute l’étendue de l’Empire. Les empereurs s’appuient sur lui comme sur la seule force qui leur reste, et croient augmenter leur puissance à proportion de la part qu’ils en laissent tomber entre les mains des évêques[16]. Théodose et ses successeurs mettent à sa disposition les dernières armes du despotisme impérial[17] ; et cependant le Christianisme n’est pas tranquille : il se défie de cette société romaine, où la corruption et l’hérésie naissent partout sous ses pas et menacent de l’étouffer. Il s’aperçoit d’ailleurs que l’édifice tombe en ruines et croule déjà de toute part. Alors il tourne d’un autre côté ses désirs et ses espérances ; il marche au-devant des Barbares, en répétant le mot de saint Paul : Ecce convertimur ad gentes[18], il les prend, ces Barbares, tout neufs et tout grossiers encore au milieu de leurs forêts, et les séduit, non pestant par la sublimité de ses dogmes, que par la pompe de son culte et l’attrait poétique de ses mystères. La majestueuse grandeur des basiliques chrétiennes, l’éclat des cierges, le parfum de l’encens, le pontife revêtu de ses ornements d’or et d’azur, les mains étendues sur l’autel et priant pour les péchés du peuple au milieu du chant des vierges et des frémissements de l’airain : tout cela étonnait, fascinait, entraînait l’imagination émerveillée du Barbare. Ces ravissantes émotions, qui se reproduisent si souvent encore dans un siècle de doute ou d’incrédulité, se retrouvent toutes dans ces paroles d’une si poétique naïveté, échappées à Clovis lorsqu’il entra sur les pas de saint Rémy dans la basilique de Reims : Patron, est-ce donc là ce beau ciel que tu m’as tant promis ?[19]

Ainsi les Barbares, ou arrivent déjà chrétiens sur les terres de l’Empire, ou se convertissent en la touchant ; et alors, par une étrange destinée, ils ont pour auxiliaires contre lui ceux-là mêmes dont le génie jette un si vif éclat sur ses derniers moments. Augustin, l’oracle et la lumière de l’Église, semble composer en leur faveur son grand ouvrage de la Cité de Dieu ; et, après lui, Salvien de Marseille et Prosper d’Aquitaine, font entrer leurs victoires, leurs conquêtes, leurs vices, leurs cruautés dans le plan éternel que la Providence s’est tracé pour le gouvernement du monde[20]. Dans le principe les chrétiens, malgré de trop justes griefs contre les empereurs, n’en priaient pas moins pour la prospérité de l’Empire ; car toutes les espérances du monde leur paraissaient encore attachées à sa conservation[21]. Mais au commencement du Ve siècle, quand l’expérience eût duré quatre cents ans, lorsqu’on vit que les plaies de l’Empire, au lieu de se cicatriser, devenaient de jour en jour plus hideuses ; le Christianisme, non seulement le vit périr sans regret, mais plaidait encore contre lui la cause des Barbares qui le mettaient en lambeaux.

Quelles sont les fureurs des nations étrangères, quelles sont les cruautés des peuples barbares que l’on puisse comparer aux victoires des citoyens sur leurs concitoyens dont l’histoire romaine offre tant d’exemples ? Rome a-t-elle jamais vu un spectacle plus funèbre, plus tragique, plus lamentable ? A-t-elle souffert jadis davantage de l’invasion des Gaulois, et, dans ces derniers temps, de celle des Goths, que de la férocité de Marius et de Sylla ? Les Gaulois, à la vérité, ont égorgé le sénat ; mais au moins ils ont vendu la vie pour de l’or à ceux qui s’étaient réfugiés au Capitole. Quant aux Goths, ils l’ont vendue à un si grand nombre de sénateurs, que l’on doit s’étonner qu’ils en aient fait mourir quelques-uns. Mais Sylla victorieux n’est-il par venu, du vivant même de Marius, ordonner des massacres sur cette roche du Capitole où les Gaulois n’avaient pu pénétrer ? Ah ! cette dernière table de proscription de Sylla a égorgé plus de sénateurs que les Goths n’en ont pu dépouiller ![22]

Ces sentiments, il est vrai, n’étaient pas unanimement partagés, et l’éloquent plaidoyer d’Augustins trouvé des contradicteurs. Il y avait aussi, parmi les chrétiens du Ve siècle, une minorité inintelligente que la peur avait aveuglée, et que les malheurs de l’invasion avaient réconciliée même avec les hideuses infirmités de l’Empire. Tel était ce Sidoine Apollinaire, qui nous a laissé dans la médiocrité de ses vers et la petitesse étudiée de ses sentiments, une image si fidèle de la société vieillie dont il fut pourtant l’une des gloires et le dernier représentant. Et, toutefois, Sidoine lui-même, quoiqu’il faille voir en lui moins un évêque qu’un bel es prit, comprenait bien toutes les misères de cette décrépitude intellectuelle et morale, et son dénouement à l’Empire n’était que de la résignation. Nous croyons, s’écrie-t-il dans des vers qui dépassent cette fois la portée habituelle de ses sentiments[23], nous croyons qu’il est plus saint de suivre l’antiquité, quoi qu’il en coûte. Nous portons avec effort le poids de l’ombre impériale, résignés à souffrir jusqu’au bout les vices de cette race décrépite, et soumis plutôt par habitude que par conviction au joug du peuple qui se revêt de pourpre.

Il n’est point jusqu’aux écrivains qui expriment l’indignation la plus vive contre les Barbares, qui ne témoignent en même temps des sympathies générales qu’ils rencontraient. Ô vous qui aimez les Barbares, s’écrie un auteur qui avait eu plus que tout autre à souffrir de leurs persécutions[24], ô vous qui aimez les Barbares et qui les louez quelquefois pour votre propre condamnation ! comprenez tout ce que renferme ce mot, songez quelles sont les mœurs qu’il rappelle. Par quelques bienfaits, par quelques soins que vous cherchiez à les adoucir, ils ne savent autre chose que jalouser les Romains. Ils n’ont d’autre désir que d’obscurcir, autant qu’il est en eux, la splendeur et l’éclat du nom romain. Lorsqu’ils épargnent la vie de leurs sujets, ils ne l’épargnent que pour ne point perdre les services qu’ils en exigent ; car pour de l’affection, jamais ils n’en ont eu pour aucun Romain.

Ainsi, malgré les plaintes de quelques esprits timides et de quelques âmes énervées qui, comme Sidoine, regrettaient l’élégante et facile corruption de l’Empire, ou, comme Victor, ne voyaient dans les Barbares que leur barbarie, on peut dire que tout ce qu’il y avait encore de vie dans cette société mourante aspirait vers les peuples du nord comme vers la seule espérance qui restât encore au monde. Les natures supérieures comprenaient leur mission et semblaient pressentir leur avenir ; les malheureux que le poids de l’Empire avait écrasés saluaient leur arrivée comme une délivrance. Lorsqu’au Ve siècle la barrière du Rhin céda sous leurs coups, il y eut comme un frémissement d’attente parmi tous ces infortunés. Les esclaves leur tendirent les mains comme à des frères[25] ; le reste subissait leur domination en silence, et quelquefois l’appelait de ses vœux. Après la dévastation de la Macédoine et de la Thessalie par les Goths, Théodose, nous dit Zozime[26], y envoya des exacteurs, avec ordre d’exiger le tribut avec la dernière sévérité, et comme s’il n’était arrivé rien de fâcheux à ces contrées ; de telle sorte que le fisc enlevait ce que l’humanité des Barbares avait laissé à ces misérables. Car ce n’était pas seulement l’argent qu’on emportait, mais encore les ornements des femmes, et jusqu’aux voiles qui protégeaient leur pudeur. Ce n’était partout dans les villes, dans les villages, que plaintes et lamentations ; chacun appelait les Barbares et implorait leur secours. Aussi peut-on dire que l’Empire fut livré entre leurs mains ; et, pour ne point sortir des limites de la Gaule, on sait que les Burgondes ne s’établirent dans la Lyonnaise que sur l’invitation des indigènes[27] ; que les Francs étaient désirés, appelés par les Gaulois mécontents, dès le règne d’Honorius[28] ; que les Wisigoths n’obtinrent de Julius Nepos la cession définitive des provinces dont ils étaient déjà en possession et de celles qu’ils convoitaient encore, que par l’entremise des évêques d’Aix, d’Arles, de Marseille et de Riez[29]. Chacun avait hâte d’en finir avec cette monstrueuse domination qui devenait d’autant plus avide qu’elle se sentait défaillir. Quelques-uns n’attendirent même pas l’arrivée des Barbares, ils allèrent à leur rencontre. Le paysan de la Gaule, chassé par le fisc de son pauvre domaine, cherchait un asile sous leurs tentes et revenait avec eux pour le reconquérir. Il ne restait dans les provinces que ceux qui s’enrichissaient de la misère publique, et ceux que l’oppression avait déjà mis dans l’impuissance de fuir ; et ainsi ces mêmes Germains, dont l’apparition avait causé tant d’effroi aux Romains du siècle de Marc-Aurèle, étaient considérés comme des libérateurs par ceux du siècle d’Honorius.

Ces sentiments, qui étaient sans contredit ceux de la très grande majorité des Romains, éclatent à chaque page de l’admirable livre de Salvien, et empruntent, s’il est permis de le dire, à l’ardeur de son âme une incomparable énergie[30].

Cependant les pauvres sont mis au pillage, les veuves se consument dans les gémissements et les larmes, les orphelins sont foulés aux pieds ; au point que plusieurs, et ce ne sont pas les moins illustres par leur naissance ni les moins distingués par leur éducation, se réfugient chez nos ennemis, pour échapper aux persécutions et aux tortures des magistrats, et à la mort qui les suit toujours. Les malheureux ! ils vont chercher chez les Barbares l’humanité romaine, parce qu’ils ne peuvent plus supporter chez les Romains l’inhumanité des Barbares. Et quoiqu’ils diffèrent des peuples près desquels ils vont chercher un asile et par les mœurs, et par le langage, et jusque par la saleté repoussante commune à la personne et aux vêtements des Barbares ; ils aiment mieux néanmoins avoir à souffrir chez les Barbares de toutes ces étrangetés, que de souffrir chez les Romains une injustice dont la rigueur ne fléchit jamais. Aussi les voyons-nous émigrer ou près des Goths, ou près des Bagaudes, ou chez tels autres Barbares établie dans l’Empire, et ils n’ont pas à se repentir de leur résolution ; or ils préfèrent vivre libres dans une apparente captivité, que de vivre captifs dans une liberté apparente. C’est pourquoi ce titre de citoyen romain, prisé si haut autrefois et si chèrement acheté, chacun l’abjure aujourd’hui, et le repousse avec horreur ; chacun le regarde non seulement comme une vaine et honteuse distinction, mais encore comme une sorte d’abomination. Et quelle preuve plus éclatante de l’iniquité romaine, que de voir tant d’hommes recommandables par leurs dignités et leur naissance, et pour qui leur qualité de citoyen romain devait être à la fois la plus grande des illustrations et le plus recherché des honneurs, forcés, par les cruautés et l’iniquité des Romains, à répudier ce beau titre ? Et de là vient encore que ceux-là même qui ne s’enfuient point vers les Barbares n’en sont pas moins contraints d’être Barbares, comme, par exemple, la plus grande partie des Espagnes, et une considérable partie des Gaules ; tous ceux, en un mot, qui par tout l’univers romain ont cessé d’être Romains par l’injustice et l’iniquité romaine. Je parle maintenant des Bagaudes, de ces malheureux qui, après avoir été dépouillés, terrassés, égorgés par des juges pervers et sanglants, après avoir perdu toutes les garanties de la liberté romaine, ont enfin perdu jusqu’à l’honneur du nom romain. Et nous leur faisons un crime de leur malheur, nous leur faisons un crime du nom de leur misère, au nom auquel nous-mêmes avons donné naissance ! Et nous appelons rebelles, et nous appelons hommes perdus ceux que nous avons forcés nous-mêmes à devenir criminels ! Et, en effet, pour quels autres motifs se sont-ils faits Bagaudes, sinon à cause de nos injustices, de l’improbité des juges, des proscriptions et du brigandage de ceux qui se sont fait une source de revenus personnels et de gains sordides des exactions qui ruinent leurs concitoyens ; qui ont converti le tribut en une espèce de proie dont ils s’engraissent, et qui, semblables à des bêtes féroces, ont, non pas conduit, mais dévoré le troupeau confié à leurs soins. Mais non contents de dépouiller les hommes, comme le commun des brigands, ils se sont, pour ainsi dire, nourris de leur chair et abreuvés de leur sang ; et par là il est arrivé que ces malheureux, étouffés, égorgés par le brigandage des juges, sont devenus presque des Barbares, parce qu’il ne leur était plus permis d’être Romains.

Et ailleurs[31] :

Mais quel autre mal vient encore s’ajouter à tous nos maux ! Nous sommes impudiques au milieu des Barbares si admirables par leur chasteté. Que dis-je ? les Barbares eux-mêmes sont dégoûtés de nos impuretés. Il n’est pas permis à un Goth d’être libertin parmi les Goths ; les Romains seuls, par un privilège attaché à leur nation et à leur nom, ont le droit de s’y souiller impunément. Et quelle espérance, je vous prie, nous reste-t-il devant Dieu ? Nous aimons l’impudicité, et les Goths l’ont en exécration ; nous méprisons la chasteté, et eux ils la chérissent ; l’adultère est chez eux un crime et un péril ; chez nous c’est un honneur. Et nous espérons pouvoir nous tenir debout devant Dieu ? Et nous croyons que nous pouvons encore être sauvés, quand toutes les scélératesses de l’impureté, toutes les turpitudes de l’impudicité sont pratiquées par les Romains et punies par les Barbares ? Je le demande maintenant à ceux qui prétendent que nous valons mieux que les Barbares, combien y a-t-il de Goths qui commettent un seul de ces crimes ? Combien y a-t-il de Romains qui s’épargnent un seul d’entre eux ? Et nous nous étonnons après cela que les terres des Aquitains ou les nôtres aient été données par Dieu aux Barbares, lorsque les Barbares purifient par leur chasteté cette terre que les Romains ont souillée de leurs désordres ! »

Mais voici quelque chose de bien plus remarquable : c’est que l’arianisme des Barbares lui-même trouvait grâce à moitié aux yeux de leurs partisans les plus dévoués à la foi catholique ; tant le fardeau de l’Empire pesait aux plus ‘nobles intelligences !

Ils sont hérétiques sans doute, mais ils le sont sans le savoir ; en d’autres termes, ils sont hérétiques à nos yeux, mais ils ne le sont pas aux leurs ; car ils se jugent tellement catholiques, qu’ils nous flétrissent nous-mêmes du titre d’hérétiques. Ainsi ce qu’ils sont pour nous, nous le sommes pour eux. Nous sommes certains qu’ils font injure aux personnes divines quand ils disent que le fils est moins grand que le père. Ils pensent, eux, que nous faisons injure au père, quand mous croyons que le fils est son égal. La vérité est avec nous, mais ils pensent qu’elle est avec eux.... Ils sont impies, mais ils prennent cette impiété même pour la véritable piété. Ils sont donc dans l’erreur, mais c’est une erreur de bonne foi ; ils se trompent non par haine, mais par amour de Dieu, croyant encore l’aimer et l’honorer.... Et, pour l’erreur de cette fausse croyance, quelle sera la punition qui les attend au tribunal de Dieu ? Personne ne peut le savoir, si ce n’est le juge lui-même. En attendant, je le crois, Dieu veut bien les souffrir, parce qu’il voit que s’ils ne possèdent pas la bonne croyance, ils ne se trompent que par attachement à une opinion pieuse.

Ainsi, quoi qu’on ait pu dire, le monde romain au Ve siècle tendait en quelque sorte les mains vers la barbarie ; et il existait entre le possesseur dépouillé, ruiné, exproprié par le fisc des empereurs, et les hommes du Nord qui arrivaient d’outre-Rhin, une sympathie bien réelle qui n’est pas plus contestable que les faits mêmes par lesquels nous l’avons constatée.

Mais l’arianisme, qui avait failli plus d’une fois devenir la religion de l’Empire, était devenu celle de presque tous les Barbares qui se l’étaient partagé. La lutte de l’arianisme et de la foi de Nicée est la plus longue et la plus dangereuse que l’Eglise ait eu à soutenir dans les quatre premiers siècles de sa fondation ; car le manichéisme lui-même ne fut vraiment dangereux qu’au 111e siècle, et parut avoir reçu le coup de mort de saint Augustin qui l’avait d’abord embrassé. L’arianisme avait à peu près succombé dans l’Empire, grâce aux rigueurs dé Constantin et de Théodose, lorsqu’il reprit une nouvelle force par l’invasion des Barbares qui l’avaient déjà adopté[32]. Au Ve siècle on était encore dans toute l’ardeur de ces disputes qui avaient rempli le IVe, et l’on s’en aperçoit au frémissement involontaire qui s’empare des écrivains ecclésiastiques lorsqu’ils touchent à cette question[33]. Or, c’était surtout à la résistance opiniâtre et courageuse de l’église latine que le dogme orthodoxe avait dit la victoire. L’Occident n’avait jamais voulu rien comprendre aux subtilités prosaïques du prêtre carthaginois ; et cependant elles venaient de l’envahir une seconde fois à la suite des Barbares. Les Goths, les Burgondes, les Suèves, les Vandales étaient ariens et parfois on les avait vus sortir de leur indifférence habituelle pour essayer d’imposer aux autres leur croyance[34]. Ces persécutions impolitiques avaient rendu leur domination odieuse à leurs sujets gallo-romains, et jeté autour de leurs trônes des germes de révolte que le temps seul, à défaut de nouvelles fautes, se chargeait de faire éclore. Lorsque les Francs, déjà vainqueurs de Syagrius à Soissons, parurent sur les bords de la Loire, était extrême dans toutes les provinces où régnait l’hérésie. Euric venait de renouveler à Toulouse les violences qui avaient si mal réussi autrefois aux anciens persécuteurs[35], et Gondebaud à Vienne imitait sa cruauté et son imprévoyance[36]. Les orthodoxes persécutés avaient commencé de bonne heure à tourner leurs regards vers ces autres Barbares, qu’aucun fanatisme de secte ou de croyance ne rendait hostiles à la leur[37]. Déjà, avant la conversion de Clovis, un évêque de Dijon, saint Apruntolus, s’était fait chasser de sa ville épiscopale pour avoir intrigué en leur faveur[38] ; et après sa conversion, Théodore, Proculus et Dinifius se firent chasser encore pour le même motif[39]. Dès avant la victoire de Soissons, les catholiques s’étaient bâtés de prendre en quelque sorte possession du vainqueur, en le mariant à la seule princesse barbare qui partageât leur croyance ; car le mariage de Clotilde, comme plus tard la conversion de Clovis, fut l’ouvrage des Gaulois, qui ne redoutaient pas moins le pouvoir que l’hérésie des ariens[40]. Enfin, lorsque saint Rémy eut courbé sous sa main la tête

Sicambre, le roi des Francs devenu le fils aîné de l’Eglise orthodoxe, en devint aussi tout l’espoir ; et sa domination, déjà recherchée par les Romains, fut désirée, suivant l’énergique expression d’un évêque qui nous en a expliqué les secrets, avec un amour inexprimable[41]. On connaît toute la part qui revient au clergé de Bourgogne et de Wisigothie dans les conquêtes de Clovis ; et il est inutile de s’étendra sur un sujet que d’autres ont épuisé[42]. Mais ce que l’on a négligé de remarquer, et ce qui pourtant nous paraît digne de remarque, c’est que dans la pensée des évêques qui venaient de le conquérir à leur croyance, Clovis chrétien et catholique, parut destiné à reconstruire sur cette base le vieil Empire d’Occident ; et c’est évidemment à cette pensée que se rattache la chute des royaumes des Burgondes et des Wisigoths, si habilement préparée et en partie accomplie par leurs mains[43]. D’un autre côté, il n’est point sans intérêt de remarquer combien la première victoire à Soissons fit nitre de craintes à côté de ces espérances. Le féroce Gondebaud, qui avait fait mourir un de ses frères, et qui se préparait à faire mourir les deux autres, parla de se faire catholique, et consentit à recevoir le baptême des mains de saint Avitus, pourvu qu’il lui fût permis de le recevoir en secret[44]. Avitus, sorti comme Remigius d’une famille sénatoriale, célèbre comme lui dans toute la Gaule par l’éclat de sa naissance et celui de son talent[45], s’était donné auprès des Burgondes une mission analogue à celle que son ami remplissait avec tant de succès auprès des Francs, en essayant de les ramener doucement à la foi catholique par un adroit mélange de séductions et de craintes[46]. Saint Césaire, évêque d’Arles, et soumis à ce titre à la domination des Wisigoths, s’était voué à la même tâche sans obtenir le même succès, et formait avec les deux premiers une espèce de triumvirat, occupé spécialement de la conversion des Barbares. La conversion des Barbares ! c’était là le grand intérêt de l’époque, celui que l’on retrouve au fond de tous les autres, celui qui agitait à la fois l’Orient et l’Occident, et qui dictait à l’évêque de Vienne cette lettre équivoque, où il disait à Aurélien, le conseiller de Clovis et l’entremetteur de son mariage[47] :

C’est un heureux présage que nos amis profitent de la sérénité passagère qui nous luit pour nous donner de leurs nouvelles. Toutefois les flots excités par la tempête ne sont plus encore entièrement calmés. II ne faut point prendre n la bonace où nous sommes pour une preuve que le vent soit entièrement tombé, mais plutôt comme une marque qu’il ne tardera pas à changer de direction. Que le calme, s’il continue, que le vent, s’il devient contraire, n’altèrent point votre amitié, et que vos sentiments pour nous ne dépendent jamais des temps que vous aurez..... Nous sommes dans un siècle où vous devez espérer qu’après avoir passé sur le bord des abîmes que vous décrivez si bien dans votre lettre, le vaisseau entrera enfin dans un port où il n’aura plus à craindre de naufrage.

Toutes les espérances et toutes les alarmes de l’époque sont voilées sous ces métaphores.

Gondebaud, qui avait l’instinct de l’avenir, fit élever son successeur dans la doctrine orthodoxe, et donna en faveur de ses sujets romains un Code que Montesquieu regarde avec raison comme un des plus judicieux parmi les Codes barbares[48]. C’est que l’arianisme, qui était en horreur parmi les Gaulois, n’était même pas le culte dominant parmi les Burgondes, quoiqu’il fût celui de Gondebaud. La masse de la nation était catholique[49] ; et il est permis de croire que Gondebaud ne mit à mort son frère Chilpéric, le père de sainte Clotilde, que parce qu’il partageait cette croyance et s’en faisait une arme contre lui. Alaric, de son côté, fit cesser les persécutions ordonnées par son prédécesseur, et donna aussi un nouveau Code[50]. Il fit plus : il demanda une entrevue à Clovis pour essayer d’enchaîner son ambition dans des promesses et des serments. L’entrevue eut lieu non loin d’Amboise, dans une île de la Loire. Les deux princes y mangèrent et burent à la même table[51] ; et pour rendre ces liens encore plus sacrés, le roi goth prit en ses mains la barbe de son commensal au moment de le quitter, croyant devenir ainsi son père d’adoption, selon l’antique usage des peuples germaniques[52].

Mais c’est surtout à Ravenne, dans le palais de Théodoric, qu’il faut se placer pour voir combien ces alarmes des rois infidèles étaient vives. Théodoric, qui se portait pour héritier des empereurs en Occident, et qui, à ce titre, réclamait une sorte de souveraineté sur tous les rois barbares qui s’y étaient établis, écrivit à tous pour exciter leur vigilance et pour éveiller leurs soupçons. Il ordonna à Gondebaud de se faire médiateur entre le roi des Francs et le roi de Toulouse[53] ; il fit entendre au roi des Thuringiens que si Clovis marchait vers le midi, il faudrait l’attaquer dans le nord[54] ; il écrivit à Alaric pour l’avertir de ne point aller se heurter imprudemment avec ses Visigoths, déjà énervés, contre ces Barbares nouvellement sortis de leurs forêts d’outre-Rhin[55] ; et enfin il écrivit à Clovis lui-même pour lui conseiller, en termes très philosophiques, la sagesse et la modération dans le succès. Il lui envoya par le même messager un joueur de flûte avec son instrument, sans doute pour faciliter au barbare les moyens de mettre à profit ses leçons[56]. On sait ce qui en arriva : Clovis franchit la Loire, tua de sa propre main Alaric à Vouillé, et ne s’arrêta dans cette course que devant les murs d’Arles et une armée d’Ostrogoths que Théodoric y avait envoyée.

Il est remarquable que l’arianisme, qui avait commencé par être si fatal au sang de Constantin, finit par ruiner à la longue tous ceux qui eurent le malheur de s’appuyer sur lui. Grégoire de Tours en triomphe sans en donner toutes les raisons, et sans doute sans les comprendre[57]. Il y voit seulement un miracle de la Providence qui châtie les hérétiques par la main des Barbares ; mais il faut y voir encore la manifestation d’un fait politique d’une immense portée, et la première apparition d’une nouvelle vérité sociale. C’est que depuis la naissance du Christianisme, les révolutions de ce monde ne pouvaient plus rester renfermées dans la sphère des intérêts matériels, d’où elles n’étaient guère sorties depuis les temps de première civilisation. Dans un monde où tant d’idées spiritualistes étaient en fermentation, tous les problèmes, quels qu’ils fussent, devaient se changer promptement et nécessairement en questions de polémique et de controverses religieuses. Tous les intérêts, toutes les affections du cœur humain avaient été déplacés, épurés par la nouvelle doctrine, et s’étaient en quelque sorte concentrés dans le dogme. L’humanité tout entière s’y est ainsi, en quelque sorte, réfugiée sous son aile, et s’est assise sur la foi pour se reposer de tant d’agitations stériles. Ce qui lui importe avant tout, c’est de savoir ce qu’il faut croire ; or, dans le domaine des choses religieuses, le mystère a d’autant plus d’attrait qu’il est plus impénétrable, et semble d’autant plus près de la vérité éternelle qu’il s’éloigne davantage des lumières si trompeuses de la raison humaine.

Ainsi la vieille Gaule, morcelée depuis un siècle (409-507), entre tant de dominations étrangères, retrouva enfin son unité sous le joug des Francs que la victoire de Vouillé venait d’en rendre les maîtres. On peut dire en effet qu’à la mort du conquérant cette unité était déjà complète. Le royaume de Syagrius fut le prix de sa victoire de Soissons ; une courte guerre et un bon traité de paix lui donnèrent les Armoriques ; la trahison le débarrassa des petits rois barbares qui avaient la prétention de partager avec lui ; et les Burgondes, qui conservent encore leurs possessions sur les deux rives du Rhin, ne les gardent que par la tolérance de ‘leurs vainqueurs, et en attendant qu’une dernière guerre ne les réduise aussi à la même condition que les autres vaincus. Enfin les Ostrogoths, qui sont restés maîtres de la Provence, n’y resteront qu’aussi longtemps que la sagesse de Théodoric cachera à l’Italie les misères de la servitude, et les chaînes qui doivent désormais la rendre éternelle. Cette unité éphémère de la Gaule, rajeunie et reconstituée par les Barbares, fut l’ouvrage des évêques. L’unité religieuse leur paraissait à bon droit plus précieuse encore que l’unité politique ; et on continua de chérir la première et de la croire possible, alors même qu’on commençait à désespérer de la seconde. Aussi les catholiques de la Gaule, malgré le nombre de leurs maîtres, n’avaient jamais cessé de se considérer comme des membres d’un même corps et des parties violemment détachées d’un tout inséparable[58]. Il leur tardait de rétablir l’harmonie, en substituant à ces dominations tyranniques et abhorrées l’autorité protectrice d’un chef unique qui partageât leur croyance. On doit le dire sans détour, c’est le catholicisme qui a reconstitué la Gaule sous la domination des Francs, en renversant à leur profit les dominations hérétiques des rois wisigoths et burgondes[59]. C’est par là que s’annonce la nouvelle unité qui remplira le moyen-âge, celle de la foi et des croyances religieuses. L’unité matérielle, celle du territoire et des institutions politiques, a péri sans retour ; car après l’Empire romain il ne doit plus se rencontrer, dans le cours des siècles, une puissance assez vaste pour l’imposer au monde. Mais ce que l’Empire romain n’avait pu faire, ni par la force de ses légions, ni par le génie de ses législateurs, le Christianisme le fera par la miraculeuse fusion des cœurs et des intelligences. A mesure que l’arianisme s’éteint sous les anathèmes des conciles et la parole des docteurs, la foi des peuples s’épure dans les discussions et se raffermit dans la lutte, au moment même où le monde politique va être livré de nouveau à d’interminables combats. Elle s’élève ainsi par son propre élan plus haut que la tempête, et plane bientôt au-dessus de ce chaos si agité du monde qui vient de mitre dans une région sereine et longtemps inaccessible aux orages.

 

 

 



[1] Apocalypse, XVII, 2, 6, 15 et 18.

[2] Apocalypse, XVIII, 16, 9, 4.

[3] S. Paul., ad Corinth., epistol. II, VI, 14-16.

[4] Ceci est le nœud de la question, et l’on voit combien les reproches étaient vifs par la vivacité meure des justifications. — Tertullien, advers. gent., 28, 30. — Id., ad scapulam. — Théophile d’Antioche, ad Antolyc., I.

[5] Paul., ad Corinth., Epistol. I, VI, 1-4.

[6] Tertullien, adversus gent.

[7] S. Augustin., de civitate Dei, IV, 4.

[8] S. Augustin., de civitate Dei, III, 14, 15, 16.

[9] Arnobe, advers. gent., passim.

[10] Lactance, de falsa sapientia.

[11] Clément Alex., Stromates.

[12] S. Augustin., de civitate Dei.

[13] Tertullien, advers. gent., passim. — Justin Martyr., Apoleg., passim. — S. Augustin, de civitate Dei, passim.

[14] S. Paul., ad Corinth., epist. I, c. VII, 31.

[15] Gratien ne voulut pas laisser dans le sénat la statue de la Victoire elle-même.

[16] V. Cod. Theodos., passim.

[17] Cod. Theod., XV I, 7, 1.

[18] Actus Apostol., XIII, 46.

[19] Vit. S. Remig., apud D. Bouquet. — Ex vit. S. Lupi, Senon., apud D. Bouquet, t. III, p. 492.

[20] S Augustin., de Civitate Dei. — Salvian., de Gubernat. Dei. — Orose, Histor., passim.

[21] Tertullien, adverses gent., 32.

[22] S. Augustin., de Civitat. Dei, III, 29.

[23] Sidon Apollinaire, in Paneg. Avit. A., V, 538.

[24] Victor Vitens., de Persecution. Vandalor., V. Ce livre est d’un bout à l’autre la contrepartie de celui de Salvien. On peut ajouter à cette violente diatribe contre les Barbares, la fameuse lettre de salut Jérôme, sur l’invasion de 409 (S. Hieronym., ad Ageruchiam., t. IV, p. 748 de l’édition de Paris, 1708.).

[25] Zosime, Histor., VI. — Sozomène, IX, 8.

[26] Zosime, Histor., IV.

[27] Frédégaire, Fragment., ap. D. Bouquet, t. I.

[28] Après avoir raconté la défaite des usurpateurs Constantin, Constans et Jovin sous le règne d’Honorius, Renatus Frigeridus Profuturus ajoutait (ap. Greg. Turon, II, 9) : Præfectus tyrannorum... multique nobiles apud Arvernos capti a ducibus Honorianis et crudeliter interempti sunt. — On se rappelle que ces usurpateurs étaient soutenus à la fois par les Gaulois et par les Francs. — Pour les temps postérieurs, les témoignages abondent. Greg. Turon, II, 36. — Et II, 23. — Voilà la réponse à la question que Montesquieu posait si hardiment à l’abbé Dubos.

[29] Sidon. Apollinaire, Epist. VI, 47. V. Dubos, t. I, p. 616 et suiv. de l’édit. in-4°.

[30] De Gubernat. Dei, V.

[31] De Gubernat. Dei, VII.

[32] Prosper Aquit., Chronic. (apud Duchesn., t. I, p. 498 ).

[33] Voir les longues dissertations théologiques que Grégoire de Tours jette çà et là au milieu de son récit.

[34] V. infra. Et Victor. Vitens., de Persecution. Vandalic.

[35] Greg. Turon, II, 25. — Voir la fameuse lettre de Sidoine sur les persécutions d’Euric, Epist., 6.

[36] Vit Sigismund. reg. (ap D. Bouquet).

[37] Epistol  Avit. Viennens. episcop. ad Clodov. reg.

[38] Greg. Turon, II, 23.

[39] Greg. Turon, X, ad calcem.

[40] Greg. Turon, II, 28. — Or, on sait que cet ambassadeur de Clovis était le gaulois Aurélien. (V. Gesta reg. franc., 12.) — Clotilde elle même ne fut qu’un instrument (Vit. S. Arnulf martyr., ap. Bolland, 18 jul.)

[41] Amore desiderabili. (V. supra, Greg. Turon, II, 23.) — Il faut, dit Montesquieu, XXX, 14, que M. l’abbé Dubos prouve que les peuples ont mieux aimé vivre sous la domination de Clovis, que sous la domination des Romains ou sous leurs propres lois. — Comme si, en 486, il eut été loisible à quelqu’un en Gaule de vivre sous la domination des Romains ou de rester indépendant des Barbares !

[42] M. Augustin Thierry, Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, et Michelet, Histoire de France.

[43] C’est ce qui résulte de ce passage de la lettre d’Avitus, évêque de Vienne, à Clovis : Gaudeat ergo quidem Græcia habere se principem legia nostræ, sed non jam quæ tanti numeris dono sola mereatur illustrari, quod non desit et reliquo orbi claritas sua.

[44] Greg. Turon, II, 34.

[45] Greg. Turon, II, 34.

[46] V. Collat. episcopor. coram rege Gondobado (ap. D. Ruinart, Greg. Turon. oper., in appendice).

[47] Epistol. 34.

[48] Esprit des Lois, XXVIII, 1. — Greg. Turon, II, 32.

[49] Paul Orose, Histor., VII (vers 430).

[50] Le Breviarium Aniani.

[51] Greg. Turon, II, 25.

[52] Frédégaire, Fragment. (ap. D. Bouquet, t. II, p. 483.) — Aimoin., I, 20. — Voir dans la vie de S. Géry, évêque de Toulouse, une histoire semblable. (ap. Bolland, 17 maii.)

[53] Theodoricus R. (ap. D. Bouquet, t. IV.)

[54] Theodoricus R. (ap. D. Bouquet, t. IV.)

[55] Theodoricus R. (ap. D. Bouquet, t. IV.)

[56] Theodoricus R. (ap. D. Bouquet, t. IV.)

[57] Greg. Turon, III, in Prolog.

[58] Sidon. Apollinaire, Epistol., VII, 8.

[59] Ceux qui ont assisté aux leçons si érudites et si éclatantes de M. Varin, à la Faculté des lettres de Rennes, n’ont pas besoin d’autres preuves de cette vérité, que les vives et savantes discussions de l’éloquent professeur. Il faut espérer que M. Varin donnera un jour au public le résultat de ses laborieuses, et intéressantes recherches.