LE SANS-CULOTTE J.-J. GOULLIN

 

CHAPITRE SEPTIÈME.

 

 

Lamberty et sa bande. — Intimité de ces hommes avec le représentant Carrier. — Inquiétudes du Comité de trouver en eux des rivaux. — Le Comité s'occupe de machiner leur perte. — Passage à Nantes de Marc-Antoine Jullien. — Il prend parti contre Lamberty et Carrier.- Les lettres à Robespierre pour demander le rappel de Carrier. — Préparatifs par le Comité d'une accusation capitale contre Lamberty et Fouquet. — Comparution de ceux-ci au Comité. — Preuves des rapports amicaux de Goullin avec Carrier, jusqu'à la fin du séjour du représentant à Nantes. — Départ de Carrier. — Poursuites ordonnées aussitôt contre Lamberty et Robin.

 

Cependant, la mission de Carrier touchait à sa fin, et bien qu'aucun désaveu de sa part ne donnât lieu au Comité de craindre de lui avoir déplu, Goullin et ses collègues ne souhaitaient pas moins vivement que le reste de la ville de voir le représentant retourner à Paris. Ce n'est pas que le Comité fût à bout de ses complaisances, mais la faveur des grands n'est pas toujours durable. Carrier avait le caractère fantasque, et des gens de son entourage intime étaient, non sans raison, soupçonnés de travailler à renverser le Comité, pour y entrer eux-mêmes avec leurs créatures.

Les principaux se nommaient Lamberty, Robin, Fouquet, Lavaud, abominables sicaires, qui vivaient dans la fange et dans le sang, et qui avaient travaillé de leurs mains à toutes les œuvres de destruction.

Lamberty avait été espion dans la Vendée, et Carrier faisait un tel cas de ses talents, qu'il l'avait élevé au grade d'adjudant-général, commandant les canonniers ; c'est à lui qu'il avait délivré l'ordre du 16 frimaire, qui comprenait les pouvoirs les plus étendus, et en vertu duquel se firent la plupart des noyades. Robin et Lavaud étaient les aides de camp de Lamberty et formaient son état-major. En dépit de ses vingt ans, Robin, qui poussait jusqu'à la fureur l'exaltation révolutionnaire, avait été appelé à présider la Société populaire de Vincent-la-Montagne[1]. Bien que Fouquet eût été associé aux exploits des trois autres, il semble n'avoir pas joui auprès du représentant d'une considération égale à la leur. Quand il fut question de ces hommes au procès, Carrier déclara ne point connaître Fouquet[2], et il repoussa avec vivacité l'allégation d'un témoin qui avait prétendu que, lors de l'emprisonnement de Fouquet, il avait envoyé deux hommes au Bouffay pour s'y opposer[3].

La rivalité de pareils hommes n'avait rien de rassurant pour le Comité, et je suis persuadé que, dans l'esprit de Goullin et de ses collègues, le projet de perdre Lamberty fut arrêté le jour où il leur fut rapporté que celui-ci s'était vanté d'avoir reçu de Carrier l'ordre de renouveler le Comité[4]. L'entreprise demandait à être menée avec précaution, car le représentant n'aimait pas qu'on se jouât des ordres donnés à Lamberty : dans les premiers jours de pluviôse, des membres de la Commission militaire ayant essayé d'empêcher celui-ci d'enlever de l'Entrepôt un certain nombre de femmes, Carrier n'avait parlé de rien moins que de faire fusiller les membres de cette Commission, et l'on disait même que la peur que l'un d'eux, Gonchon, avait éprouvée en entendant cette menace, avait été l'une des causes principales de sa mort[5].

Presque au même moment, c'est-à-dire le 31 janvier ou le 1er février 1794, arrivait à Nantes un personnage important, malgré son extrême jeunesse, Marc-Antoine Jullien, fils de Jullien de la Drôme, le confident et l'ami de Robespierre. Jullien avait le titre de commissaire de l'instruction publique, mais il était en réalité un agent du Comité de Salut public. Fort mal reçu, maltraité même par Carrier, Jullien quitta Nantes avec l'intention arrêtée de demander au Comité de Salut public le prompt rappel de Carrier ; deux lettres de lui, datées, l'une d'Angers, le 15 pluviôse (3 février 1794), l'autre de Tours, le 16 pluviôse, et adressées à Robespierre, lui exposèrent l'urgence qu'il y avait de mettre fin à la mission de Carrier, qu'il montrait entouré de gens d'état-major qui le flagornent sans cesse, et calomnient à ses yeux les patriotes[6].

La confiance dans le succès prochain des démarches de Jullien enhardit le Comité, qui ne tarda pas à préparer la lutte avec les gens de la bande de Lamberty, en réunissant contre eux les éléments d'une accusation capitale que l'on tint en réserve pour la lancer au moment opportun, ou, pour mieux dire, au moment où la chose pourrait se faire sans danger.

Une accusation, pour être efficace, devait nécessairement porter sur des faits contre-révolutionnaires. Lamberty, Fouquet, Robin, Lavaud, avaient noyé, sabré par milliers des hommes, des femmes, et même des enfants. Mais, sur ce point, ils étaient à l'abri de tout reproche. Le Comité, qui dans ces jours-là faisait fusiller des gens à l'Éperonnière, sans s'inquiéter de leur civisme, qui parlait de se défaire d'un homme auquel il faisait grief de s'être évadé, au moment de la noyade que Goullin avait dirigée[7], aurait été d'ailleurs mal venu à incriminer les gens de l'état-major pour des faits de même nature ; mais certains actes, d'un caractère tout différent et qui pourtant n'avaient rien d'honorable, exposaient Lamberty et ses camarades aux coups du Comité : ceux-ci faisaient, au gré de leurs caprices, sortir de prison des brigandes qu'ils sauvaient de la mort dans un but auquel les sentiments d'humanité étaient absolument étrangers. Cela s'appelait soustraire des contre-révolutionnaires à la vengeance nationale et, ainsi que l'événement l'a prouvé, on pouvait pour un tel crime être guillotiné.

Lamberty était trop l'ami de Carrier pour qu'on le mît directement en cause pendant que le représentant était encore à Nantes ; on s'en prit à Fouquet, contre lequel un rapport avait été déposé, trois semaines auparavant, le 27 nivôse (16 janvier 1794), et on le manda au Comité. Fouquet y déclara, le 22 pluviôse (10 février), qu'il n'avait coopéré à l'enlèvement d'aucune femme et qu'il n'avait jamais avili le Comité[8]. Fouquet fut-il emprisonné ce jour-là, comme on l'a dit, et comme je l'ai moi-même écrit il y a quelques années ?[9] Quand le fait serait vrai, il ne plaiderait guère en faveur de la hardiesse du Comité, puisque, malgré tous ses exploits, Fouquet n'avait pas su se faire apprécier du représentant. Le lendemain, 23 pluviôse (11 février), Lamberty était simplement invité à passer au Comité pour y donner des éclaircissements, et la plus marquante des femmes qui avaient été soustraites à la vengeance nationale, était envoyée le même jour au Bouffay avec sa femme de chambre. Cela fait, on laissa pendant quelques jours dormir l'accusation.

La lettre du Comité de Salut public qui rappelait Carrier, arriva probablement à Nantes dans la journée du 25 pluviôse (13 février) ; ce fut dans la soirée de ce jour-là que le représentant fit ses adieux à la Municipalité, et annonça qu'il partirait dans la nuit[10] ; mais la date du 26 pluviôse, inscrite sur quelques arrêtés, semble établir clairement qu'il ne partit que dans la soirée du 26.

Jusqu'à la fin du séjour de Carrier à Nantes, Goullin conserva son influence sur lui ; la noyade du 24 frimaire s'était faite sans aucun ordre écrit de Carrier, et le concierge du Bouffay ayant refusé de se dessaisir de la pièce, signée de Goullin et autres, qui lui enjoignait de livrer 155 détenus, Carrier consentit, dans un dîner qui eut lieu, la veille de son départ, à sa maison de plaisance de Richebourg, à approuver un ordre antidaté ordonnant le transfèrement à Belle-Ile des prisonniers qui avaient été livrés à la Compagnie Marat[11]. G. Gallon, le fils du meilleur ami de Goullin, désirait une place ; Carrier, le jour même de son départ, signa sa nomination aux fonctions de trésorier des Invalides de la marine[12]. Servi dans ses affections par Carrier, Goullin voulut l'être encore dans ses haines, et il le fut. Il regardait, non sans raison, Phelippes Tronjolly, président du Tribunal révolutionnaire, comme son ennemi ; la présidence du Tribunal fut attribuée au juge Lepeley par un arrêté signé de Carrier et daté de ce même jour, 26 pluviôse (14 février)[13].

Ces témoignages de la confiance du représentant ne suffirent point à rassurer Goullin. Les mesures prises après le départ font supposer que le Comité craignit même un moment de voir Lamberty et ses amis courir après Carrier, le rejoindre, et, reprenant leurs avantages en l'absence de Goullin, obtenir quelque arrêté prononçant la déchéance du Comité.

Aussi, dès le lendemain, 27 pluviôse (15 février), un mandat d'arrêt est lancé contre le nommé Lamberty, commandant général des canonniers nantais, accusé d'avoir recélé des femmes contre-révolutionnaires[14]. Le 28 pluviôse (16 février) : ordre donné aux commandants des postes de s'opposer au départ de Lamberty et de Robin, et de s'assurer même de leurs personnes. Le 28 pluviôse encore : ordre de se saisir de Robin et de Lavaud[15] et de les conduire aux Saintes-Claires ; enfin, au moment de lever cette même séance, à 10 heures du soir, le Comité arrêtait qu'on enverrait Lamberty au Bouffay. Robin seul avait réussi à sortir de Nantes pour aller rejoindre Carrier. A la séance du Comité du 1er ventôse (19 février) se trouve cette mention : Lettre de l'infâme Robin, écrite d'Angers du 29 pluviôse, au commandant d'artillerie. D'autres mentions, en assez grand nombre, inscrites aux procès-verbaux des jours suivants, témoignent de l'ardeur avec laquelle le Comité travailla à l'instruction de cette affaire.

L'instruction néanmoins dura longtemps ; la même Commission militaire qui, durant cinq semaines, avait prononcé jusqu'à deux cent cinquante condamnations capitales[16] dans une seule journée, se trouva en proie à d'étranges scrupules quand elle eut à juger Lamberty, Fouquet et Lavaud. En vain la Société de Vincent-la-Montagne, où dominait Goullin, envoya le 11 ventôse (1er mars), une députation au Comité pour lui demander où en était l'affaire ; en vain le Comité à son tour, le 13 ventôse (3 mars), députa auprès des représentants pour se concerter avec eux sur l'intéressante affaire des insignes Fouquet et Lamberty dont le retard du jugement cause de justes inquiétudes[17]. La Commission hésitait à traduire en jugement les trois scélérats ; le président trouvait cette affaire délicate[18], et deux juges seront envoyés à Paris pour en conférer avec Carrier. Il y a lieu de présumer que le Comité de Salut public fut consulté à ce sujet, et que Goullin, qui se trouvait à Paris à la fin de ventôse, comme nous le verrons bientôt, ne demeura point inactif. La condamnation de Ronsin, l'ami de Lamberty[19], exécuté à Paris le 4 germinal an II (24 mars 1794), montrera que les gens de cette espèce pouvaient être sacrifiés sans danger, et le 25 germinal (14 avril), Lamberty, auquel on aura enlevé[20] l'ordre de Carrier qui pouvait servir à le disculper, sera condamné à mort et exécuté en même temps que Fouquet, pour avoir soustrait des femmes contrerévolutionnaires à la vengeance nationale.

 

 

 



[1] Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 47.

[2] Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 25. — Dans les propos tenus par Carrier, relativement à Lamberty, il n'est jamais question que de celui-ci, bien que Fouquet ait été dans les poursuites du Comité associé à Lamberty. V. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI, 367 ; VII, 23 ; Pièces remises à la Commission des Vingt et un, pp. 109 et 112 ; Défense de Carrier à la Convention, séance du 3 frimaire an III. Réimpression du Moniteur, t. XXII, 582.

[3] Notes d'audience de l'accusateur public de Paris (Archives nationales, W, 493).

[4] Robin disait à Buffa, perruquier, qu'il était enfin temps que les conspirateurs fussent punis ; Lamberty dit avoir eu l'ordre de Carrier de renouveler le Comité révolutionnaire. (Notes d'audience de David Veaugeois.) V. aussi Michelet, Histoire de la Révolution, VII, 114.

[5] Déposition de David Veaugeois, accusateur public de la Commission militaire. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 23.

[6] Rapport de Courtois sur les papiers de Robespierre, p. 359 et suiv. — Pièces remises à la Commission des Vingt et un, p. 38. — La lettre dans laquelle le Comité de Salut public envoya Prieur de la Marne à Nantes, où Carrier est usé, est datée du 20 pluviôse (8 février). V. Une Commission d'enquête et de propagande en l'an II, p. 6. — Sur la mission de Jullien à Bordeaux, voir le livre de M. Vatel, Charlotte Corday et les Girondins, t. II, p. 422 et suiv. Ce Jullien, qui réussit à se faire regarder comme un philanthrope, à force de réclames dans des biographies qu'il composait lui-même, ou faisait composer, fut à Bordeaux l'un des pourvoyeurs les plus actifs de la guillotine.

[7] Alexis Garnier, envoyé au Bouffay, le 21 pluviôse (9 février), par le Comité. V. Noyades de Nantes, p. 36.

[8] Registre du Comité, f° 110.

[9] Notes sur le Bouffay, p. 82. — Parlant de Fouquet et Lamberty, Bignon dit, dans une lettre du 25 ventôse (15 mars) : Sitôt le départ de Carrier, le Comité révolutionnaire a fait arrêter ces deux quidams. Pièces remises à la Commission des Vingt et un, p. 112.

[10] Le procès-verbal de la séance des adieux de Carrier est inséré sur le registre de la Municipalité, f° 28, 26 pluviôse, mais il est écrit en marge que c'est par omission du 25 au soir.

[11] Notes d'audience de Villenave, pp. 557,715, 716. Déclaration de Gaullier, membre du Comité. Registre des Déclaration, n° 67. (Archives municipales.)  Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 26.

[12] Registre du Cons. gén. de la Commune, 4 ventôse an II, f- 43 ; arrêté d'envoi en possession, de Prieur de la Marne, du 23 floréal an II, même registre, séance du 28 floréal. (Archives municipales.)

[13] Registre du Comité, 29 pluviôse an II ; Noyades, fusillades, par Phelippes, p. 31.

[14] Toutes ces dates sont relevées sur les procès-verbaux des séances du Comité.

[15] Lavaud fut incarcéré de l'ordre de Goullin ; registre d'écrou des Saintes-Claires, f° 225. (Archives du greffe).

[16] Notamment le 16 nivôse an II — 5 janvier 1794.

[17] Registre du Comité (Archives du greffe).

[18] Lettre de Bignon, 25 ventôse an II (15 mars 1794). Pièces remises à la Commission des Vingt et un, p. 111.

[19] Déposition de Daubigny. Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VII, 67.

[20] Déclaration du citoyen Bouchereau, employé aux hôpitaux militaires, sur divers incidents du procès de Lamberty, en date du 13 vendémiaire an III. (Sociétés populaires. Archives départementales.)