L’HÉRITAGE DE DARIUS

 

CHAPITRE XXVII. — MEURTRE DE CLITUS

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

Alexandre n’avait pas encore contracté ces liens si puissants que déjà sa fougue habituelle s’était indignée des écarts de langage auxquels se livraient dans la liberté des festins des hommes dont il voulait bien faire ses amis, mais dont il n’avait jamais entendu faire ses égaux. C’est à Maracande qu’eut lieu le meurtre de Clitus. Il n’est pas d’événement tragique dont les détails, à cette époque où rien n’est certain, soient plus avérés. Diodore de Sicile, Quinte-Curce, Arrien, Justin, Plutarque, ne diffèrent guère dans leurs appréciations.

Alexandre était fait pour inspirer un dévouement idolâtre ; la chaleur même de ce sentiment tendait à l’entourer d’inquiétudes jalouses et chagrines, toujours prêtes à se traduire en murmures, en plaintes, en revendications de plus en plus amères. C’est en effet le propre de la jalousie d’éprouver le besoin de consoler sa peine avec le mépris de ce qu’elle craint de perdre ou s’imagine, à tort ou à raison, avoir déjà perdu. Les vétérans d’Alexandre auraient voulu faire le vide autour de leur roi, le garder pour eux tout entier. Les beaux blancs-becs que ces somatophylaques, les Perdiccas, les Léonatus, les Ptolémées ! On les avait vus devant Halicarnasse : si le vieil Atharias n’avait ramené tous ces jeunes soldats découragés au combat, l’armée n’aurait pas encore dépassé le promontoire sacré. C’est pourtant avec cette jeunesse, dira-t-on, qu’Alexandre a conquis l’Asie. Qu’en conclure ? Que le frère d’Olympias ne se trompait guère quand il prétendait qu’en Italie il avait eu des hommes à combattre, tandis que son neveu ne rencontrait pour adversaires en Asie que des femmes.

Tous ces propos inconsidérés n’auraient pas été de grande conséquence si l’excès des fatigues n’eût incliné l’armée à la rébellion ; dans l’état des esprits, il était à craindre qu’ils ne finissent par trouver de l’écho dans le camp et par diminuer le prestige dont Alexandre, non pour la satisfaction d’un puéril orgueil, mais pour le salut même de ses troupes, sentait la nécessité impérieuse de demeurer toujours environné. Rabaisser ses exploits et ceux de ses compagnons, c’était en réalité combattre pour les Perses. Le jour où les Macédoniens ne se seraient plus figuré qu’ils acquéraient parleurs durs travaux des titres impérissables à une gloire immortelle, comment les eût-on empêchés de demander à regagner leurs foyers ? Alexandre avait puni Parménion pour une trahison qui n’était guère plus ouverte, mais on ne se résout pas à punir aussi facilement que l’imaginent sans doute ceux qui n’ont jamais exercé à un degré quelconque le pouvoir. La mort d’un homme pèse longtemps et d’un poids bien lourd sur la conscience. Cette fois, ce n’était pas un lieutenant hautain, presque un rival, qui semblait conspirer ; c’étaient les compagnons des premiers combats, les amis des heures de détresse qui épanchaient l’amertume de leur âme en discours séditieux ; c’était Clitus, entre autres, Clitus, le frère d’Hellanice, dont le sein a nourri Alexandre ; Clitus, qui, au Granique, couvrait de son bouclier la tête désarmée du roi ; Clitus, qui vient de perdre deux fils dans les champs de l’Asie. Vis-à-vis d’un pareil coupable, l’extrême sévérité serait une injustice ; il faut se borner à l’éloigner. L’occasion s’en présente, et le roi la saisit. Le grand âge d’Artabaze, devenu, depuis la mort de Darius, un des satrapes les plus fidèles d’Alexandre, ne lui permettait plus de garder des frontières destinées à être sans cesse menacées par les Scythes ; le fidèle serviteur demande à être déchargé du gouvernement de la Sogdiane et de la Bactriane. Alexandre cède à sa requête et lui donne sur-le-champ Clitus pour successeur.

On n’honorait pas, à cette époque, les dieux seulement par des sacrifices ; on les honorait aussi par des festins, ou plutôt, si on leur immolait des victimes par centaines, c’était surtout pour en couvrir des tables qui ployaient sous le poids des mets. De là probablement tant de banquets publics. Les Macédoniens avaient consacré un jour à Bacchus : quelle dévotion fut jamais mieux faite pour autoriser l’orgie que ce culte bruyant voué au dieu du vin ? Respectueux des coutumes nationales, Alexandre avait jusqu’à ce jour rendu fidèlement au fils de Sémélé les honneurs qui lui étaient dus. L’armée venait de reprendre à Maracande les cantonnements d’où elle n’était sortie que pour réprimer la révolte des Sogdiens ; l’anniversaire religieusement fêté se présente : Alexandre décide que le sacrifice ne sera pas offert cette fois à Bacchus ; on sacrifiera aux Dioscures, aux deux fils jumeaux de Léda, protecteurs des marins, à Castor et Pollux. D’où put venir au roi de Macédoine la pensée de déposséder un dieu qui le précéda dans l’Inde et qui semblait, en ce moment surtout, appeler ses hommages ? Alexandre espérait-il rendre ses vieux montagnards, ses bêtes sauvages, comme il les appelait, plus paisibles et plus sobres, en leur refusant l’occasion périodique de boire et de délirer ? Dieux tutélaires de l’hospitalité et de la navigation, Castor et Pollux n’offraient aucun prétexte aux transports bachiques.

La coupe n’en circule pas moins avec autant d’activité que de coutume. Clitus, qui devait partir le lendemain, se trouve malheureusement au nombre des convives. La mission qui lui est échue lui paraît à bon droit une disgrâce déguisée. Partager avec Éphestion le commandement de la cavalerie et se voir tout à coup relégué à l’extrémité du monde, dans une contrée rebelle et indomptée, n’était-ce pas plus qu’il n’en fallait pour exaspérer l’humeur déjà aigrie du capitaine le moins endurant de l’armée ? Pas n’est besoin d’avoir assisté au banquet de Maracande pour savoir comment les choses ont dû s’y passer : sur le premier prétexte venu, Clitus aura lâché la bride à son caractère bourru et frondeur. Quinte-Curce et Plutarque mettent dans sa bouche des vers d’Euripide : je ne l’aurais pas supposé si lettré. Les uns prétendent qu’Alexandre se mit lui-même à exalter ses exploits et à ravaler les hauts faits de Philippe : voilà bien, à coup sûr, l’hypothèse la plus invraisemblable ! Les autres admettent qu’on chanta des vers injurieux contre les Macédoniens qui venaient de se laisser surprendre par Spitamène : ceux-là pourraient bien avoir raison. Arrien enfin soutient que l’irritation de Clitus ne fut provoquée que par les flatteries outrées qui étaient adressées au roi. L’entretien roulait sar les Dioscures ; un des convives observa que jamais ces deux frères n’avaient rien fait qui n’eût été surpassé par Alexandre ; un autre renchérit et fit, à son tour, litière de la gloire d’Hercule ; un troisième déplora que l’envie empêchât les héros de recevoir de leur vivant les honneurs divins qui leur étaient dus. Si de pareils propos se fussent échangés devant Kléber, on devine par quels haussements d’épaules et par quels sourires sarcastiques Kléber les eût accueillis : Hoche disait, non sans raison, que ce grand soldat était la plus méchante langue de l’armée. Clitus, sous ce rapport, ne valait pas mieux. Il se contenta cependant de murmurer d’un ton grondeur et d’une voix étranglée quelques mots : C’était, suivant lui, un plus fâcheux usage encore de n’inscrire sur les trophées dressés après la victoire que les noms des rois. Pourquoi leur faire honneur d’une gloire que le sang d’autrui avait payée ?

Alexandre n’avait entendu qu’à demi, mais il connaissait Clitus ; il soupçonna sans peine que quelque trait malicieux venait de sortir de la bouche du maussade convive. Il interroge les personnes qui l’entourent ; un silence rempli d’embarras répond seul à ses questions réitérées. Cependant Clitus, déplus en plus excité par le vin, commençait à hausser la voix. Il rappelait maintenant les grandes actions de Philippe, les guerres de Thrace et d’Illyrie, le combat de Chéronée. Alexandre se taisait : résolu à se maîtriser, il laissait patiemment Clitus exhaler sa bile. Que lui importaient ces vanteries ? Les jeunes officiers, que le vétéran tenait à humilier, n’en seraient que plus ardents à réclamer pour lui les honneurs de l’Olympe. Mais tout à coup le nom de Parménion a frappé son oreille : le roi se dresse ; il a senti le dard venimeux de l’aspic. Oser évoquer devant Alexandre cette ombre sanglante ! agiter sous ses yeux le drapeau d’une faction mal éteinte ! Ce n’était plus s’abandonner aux écarts d’une critique morose, c’était faire appel à la trahison. Tête maudite ! s’écrie-t-il, c’est par de tels propos que tu essayes chaque jour de soulever l’armée ! Pourquoi donc Alexandre ne fit-il pas entraîner sur-le-champ ce dogue hargneux hors de la salle du festin ? Parler à un homme ivre, c’est le perdre. Clitus, dès qu’il se voit directement interpellé, ne connaît plus de bornes ; le fiel, longtemps amassé dans son âme, se gonfle et se répand. Heureux ceux qui sont morts, s’écrie-t-il, avant d’avoir vu les Macédoniens courbés sous le bâton des Mèdes ! Heureux ceux qui n’ont jamais eu à implorer des Perses la faveur d’être admis près du roi ! Tu méprises aujourd’hui les vétérans de Philippe. Qui t’a sauvé là vie quand, aux bords du Granique, l’épée de Spithridate allait te frapper par derrière ? En prononçant ces mots, Clitus brusquement s’est levé : l’œil hagard, la main tendue avec arrogance, il ne se justifie pas ; il menace. C’est alors, mais trop tard, qu’on songe à l’emmener. Pendant qu’il se débat, vomissant de nouvelles injures, reprochant au roi le meurtre d’Attale, rappelant pour le vouer au ridicule le célèbre oracle des prêtres de Jupiter Ammon, Alexandre sent peu à peu la colère l’envahir. Il cherche son épée ; Aristophane avait heureusement pris soin de la faire disparaître. Le roi arrache alors à un des gardes du corps sa javeline et veut s’élancer vers Clitus : Ptolémée, Perdiccas, Léonatus, Lysimaque se jettent à ses pieds, l’enlacent de leurs bras. Alexandre s’indigne de cette respectueuse violence. Me voici donc aujourd’hui, s’écrie-t-il, captif de mes sujets ! Comme Darius, il ne me reste plus que le nom de roi ! Ses amis, effrayés, n’osent cependant l’abandonner à la fureur qui l’anime ; le roi fait de vains efforts pour se dégager de leur étreinte. Il appelle alors à grands cris ses hypaspistes, ordonne au trompette de sonner l’alarme. Le tumulte est à son comble. Alexandre en profite pour échapper aux mains qui le retiennent Clitus cependant était sauvé : Ptolémée, fils de Lagus, a réussi à le faire sortir de la salle ; il le pousse jusqu’en dehors des murs et du fossé de la citadelle. Mais il était écrit que Clitus ne verrait pas la fin de cette journée. Plutarque raconte que de funestes présages depuis longtemps menaçaient sa vie. Alexandre lui-même avait eu en songe une vision sinistre : Clitus lui était apparu au milieu des fils de Parménion, tous vêtus de noir. Il est difficile de fuir son destin ; une inspiration fatale ramène Clitus vers cette enceinte d’où l’on a eu tant de peine à l’expulser. En ce moment même, Alexandre s’élançait au dehors, criant : Clitus ! où est Clitus ? — Tu cherches Clitus, dit l’infortuné, le voilà ! Le coup fut aussi prompt que le défi était provocant ; la javeline perça le corps de Clitus de part en part. Clitus tombe, et l’âme sort avec un grand mugissement de ce corps robuste.

Le vestibule est inondé de sang, les gardes consternés demeurent à l’écart. Alexandre revient sur-le-champ à lui-même. Que ne donnerait-il pas pour pouvoir rappeler à la vie celui que, dans un transport aveugle, il vient d’immoler ! C’était aux Macédoniens de vouloir faire justice, au roi de s’interposer et d’exercer sa clémence ; c’est le roi au contraire qui a usurpé l’office odieux du bourreau. On assure qu’Alexandre tourna contre sa poitrine l’arme ensanglantée et qu’on fut obligé de la lui arracher des mains. Je souhaiterais que ce détail fût apocryphe ; la douleur du roi, muette et sombre, me toucherait davantage, car je la jugerais plus sincère. Il est certain que l’événement était profondément regrettable. Rien n’abaisse plus un homme à ses propres yeux, comme aux yeux de ceux qui se sont habitués à le placer au-dessus des faiblesses humaines, qu’un acte irréfléchi de violence. Les consolations ne manquèrent pas au roi dans le deuil exagéré auquel il se livra pendant plusieurs jours ; prêtres et sophistes rivalisèrent en cette occasion de bassesse ; l’armée seule trouva le chemin du cœur. En elle résidait le droit de punir ; elle prononça contre le cadavre la sentence solennelle : Clitus avait mérité la mort. Les soldats voulaient pousser la rigueur jusqu’à priver le coupable des honneurs de la sépulture ; le roi donna l’ordre de l’inhumer.