HISTOIRE CRITIQUE DES RÈGNES DE CHILDERICH ET DE CHLODOVECH

LIVRE II. — FONDATION PAR CHLODOVECH DU ROYAUME FRANK EN GAULE.

CHAPITRE II. — Défaite de Syagrius. — Extension du royaume de Chlodovech dans la Gaule septentrionale.

 

 

Nous n’avons aucun renseignement sur les premières années de Chlodovech ; mais on peut se les figurer, de même que les dernières années de Childerich, comme une période de repos, pendant laquelle se préparèrent les premières grandes entreprises. Il y a plus : nous savons par un témoignage formel que les Franks de Tournai vécurent longtemps dans une paix complète[1]. Parvenu à la cinquième année de son règne, à la vingtième de son âge, Chlodovech se tourna contre les restes encore subsistants de la domination romaine dans la Gaule septentrionale.

Nos informations sur ce grave événement sont des plus incomplètes ; il importe donc de les apprécier à leur juste valeur. Gardons-nous toutefois de vouloir en tirer, par des combinaisons trop hardies, plus de choses qu’elles n’en contiennent réellement.

Selon toutes les apparences, Chlodovech rechercha pour son entreprise l’appui des petits rois saliens dont il était le parent. Ragnachar de Cambrai lui vint positivement en aide[2] ; d’autre part Chararich fut invité à lui porter secours, mais il ne prit point part à la guerre ; il en attendit l’issue, afin de nouer amitié avec le vainqueur[3]. Ce qui est certain, c’est que Chlodovech appela autour de lui tout ce que son royaume renfermait d’hommes en état de porter les armes. Syagrius, lui, ne paraît pas avoir eu à sa disposition d’autres ressources que celles de ses propres domaines[4]. Quant au motif invoqué par Chlodovech pour commencer la guerre, il est inutile de le chercher, car sur ce point les renseignements nous font absolument défaut[5]. Peut-être est-il bon de rappeler qu’en It86 l’empire d’Occident avait déjà pris fin, et avec lui la suprématie à laquelle les États germaniques fondés sur le territoire romain avaient théoriquement été assujettis jusqu’alors.

Voyons d’abord le récit de Grégoire[6]. Pendant la cinquième année du règne de Chlodovech, Syagrius, roi des Romains, fils d’Ægidius, faisait sa résidence dans la ville de Soissons, qu’Ægidius, dont nous avons parlé plus haut, avait autrefois occupée. Chlodovech ayant marché contre lui avec son parent Ragnachar, qui était aussi en possession d’un royaume, lui demanda de fixer un champ de bataille. Syagrius n’hésita pas et craignit de résister à cette demande[7]. Mais pendant la mêlée, voyant son armée rompue, il lâcha pied, et d’une course précipitée, il se réfugia auprès du roi Alarich à Toulouse. Chlodovech envoya dire à Alarich de lui livrer Syagrius, s’il ne voulait attirer la guerre, sur lui-même. Alarich craignant de s’exposer, pour Syagrius, à la colère des Franks, car la crainte est naturelle aux Goths, livra le Romain enchaîné aux envoyés de Chlodovech. Quand celui-ci l’eut en son pouvoir, il le fit garder avec soin, et après avoir été investi de son royaume, donna ordre de le tuer en secret.

Ce récit de Grégoire semble emprunté à des sources romaines. Il est, à n’en pas douter, parfaitement digne de foi ; cependant, nous ne saurions accepter sans restriction le sévère jugement porté par notre historien sur les Wisigoths et sur leur prétendue lâcheté[8]. Personne n’admettra qu’Alarich, en se montrant docile aux, veaux de Chlodovech, ait obéi à un sentiment de faiblesse ; ce qui parait beaucoup plus probable, c’est que lui-même n’assistait pas sans plaisir à la ruine de Syagrius, soit qu’il voulût satisfaire la vieille haine héritée de son père, soit que, prince arien, il redoutât moins lé voisinage du roi frank païen que celui du chef romain catholique[9]. A dire vrai, c’était là un mauvais calcul, car cette complaisance devait nécessairement pousser Chlodovech à de plus grandes entreprises. Nous remarquerons encore, toujours en nous plaçant au point à vue critique, que la succession des événements rapportés par Grégoire ne peut guère avoir été aussi rapide qu’il le dit. On compte en ligne droite entre Toulouse et Soissons, ville aux environs de laquelle la bataille a dû se livrer, plus de 90 milles[10] ; ainsi, il faut bien qu’un certain laps de temps se soit écoulé entre la défaite et la mort de Syagrius.

Si nous suivons Grégoire un peu plus loin, nous voyons que Chlodovech, après sa victoire, ne rencontra plus aucune résistance. Nous apprenons bien encore quelque chose des ravages que les soldats de Chlodovech, altérés de pillage, exercèrent dans les pays conquis ; ils n’épargnèrent rien, pas même les trésors des églises. Remi de Reims ne pût empêcher qu’on ne dérobât, dans une des églises de la ville, un vase sacré remarquable par sa grandeur et sa beauté, avec les autres ustensiles du culte[11]. Grâce au respect qu’il inspirait à Chlodovech, Remi obtint la restitution de ces objets : bien peu, sans doute, eurent autant de bonheur. M ais, ces détails mis à part, les seuls renseignements que nous donne Grégoire sur la conquête du royaume de Syagrius sont les suivants ; en 486, les vainqueurs se partagent à Soissons le butin fait pendant la guerre ; l’année d’après (487), Chlodovech avant convoqué son armée à l’assemblée du Champ de Mars, les circonstances lui permettent de la renvoyer dans ses foyers[12]. Il est parfaitement clair que ceci se rapporte. à la prise de possession par les Franks du royaume de Syagrius ; mais Chlodovech devint-il, par cette conquête, maître de toute la Gaule septentrionale ? C’est ce que Grégoire ne nous apprend pas.

Du reste, sur ce point, d’autres sources d’information nous sont ouvertes, et nous pouvons, en les consultant, arriver à des conclusions plus solides. Et d’abord, il est un renseignement qui mérite d’être pris ici en sérieuse considération ; il est vrai que, pour en bien saisir le véritable sens, il faut préalablement le dégager de ce qui l’entoure, de la forme sous laquelle il nous est parvenu. On sait comment se termine, dans les Gesta[13], l’histoire poétiquement embellie du mariage de Chlodovech : le fidèle Aurélien reçoit le prix de ses services ; il obtient le duché de Melun. Qu’il faille exclure de l’histoire et renvoyer à la poésie, non seulement cette prétendue dotation d’Aurélien, mais encore tout le rôle attribué à ce personnage, c’est ce qui ne soulève pas à nos veux le plus léger doute[14]. Mais l’auteur des Gesta, comme s’il voulait prouver que Chlodovech était réellement en mesure de faire ce royal présent à son serviteur, nous dit un peu plus haut : En ce temps là, Chlodovech étendit jusqu’à la Seine les limites de son empire ; par la suite, il s’empara de tout le pays jusqu’à la Loire[15]. Ces deux phrases présentent un tout autre caractère que le reste du récit : évidemment le chroniqueur les a intercalées dans sa narration, pour le motif que nous venons d’indiquer ; c’est ainsi que nous les avons conservées. Si maintenant nous les dégageons du récit qui les entoure, nous serons amenés à les considérer comme un aperçu rapide sur la conquête de la Gaule septentrionale par Chlodovech ; nous pourrons même, sans trop nous avancer, les regarder comme empruntées à quelques annales latines. Quant aux questions de détail, la transition in illis diebus, ou eo tempore ne doit pas nous arrêter ; elle émane manifestement de l’auteur des Gesta[16]. D’où il résulte qu’on ne saurait déterminer d’une manière certaine la date des faits énoncés. Notre passage fait allusion à l’extension du royaume de Chlodovech ; mais s’agit-il d’un agrandissement obtenu par la force des armes, ou d’un développement pacifique ? Nous ne pouvons décider la chose[17], quoique la première des deux suppositions paraisse la plus vraisemblable. Notre source distingue deux phases principales dans l’histoire de la conquête : extension jusqu’à la Seine ; extension jusqu’à la Loire ; ce qui visiblement veut dire : extension au Sud-Ouest de Tournai, jusque là résidence de Chlodovech. Dans l’extension du royaume de Chlodovech jusqu’à la Seine, il faut voir, à n’en pas douter, le fait rapporté par Grégoire, la conquête du royaume de Syagrius en 485. Il nous donne précisément cet événement comme le plus important de tous. Quant à l’extension jusqu’à la Loire, il n’en parle pas ; on peut se demander si les nombreuses guerres et victoires de Chlodovech, auxquelles il fait allusion ailleurs, ne se rapportent pas à cette seconde période de la conquête[18] En revanche, quelques autres sources nous fournissent un certain nombre de renseignements fragmentaires sur divers combats livrés entre la Seine et la Loire.

C’est ainsi que la Vie de sainte Geneviève[19] nous parle d’un siége de dix ans, ou, comme le dit un des manuscrits, de cinq années, soutenu contre les Franks par la ville de Paris. Nantes aussi fut assiégée, s’il faut en croire une source[20] du temps de Chlodovech, et cela pendant soixante jours ; mais une nuit l’armée des assiégeants, effrayée par une apparition miraculeuse, décampa si précipitamment, que le lendemain matin il n’y avait plus un seul ennemi sous les murs de la place. Ces renseignements, il faut l’avouer, sont extrêmement vagues ; tout au plus peuvent-ils servir à corroborer les conclusions que nous avons tirées des informations précédentes ; quant à vouloir en faire sortir, par d’ingénieuses combinaisons, quelque chose de plus précis, ce serait prendre une peine inutile. Nous en dirons autant de celui-ci, que nous fournit une ancienne vie de saint[21] : dans les premiers temps du règne de Chlodovech, et tandis qu’il avait à soutenir une foule de luttes et de combats, les habitants de Verdun résolurent de le trahir et de l’abandonner ; puis, assiégés par lui, ils obtinrent leur pardon par l’entremise du vieux prêtre Euspicius. Tout cela manque de précision, mais il faut accepter ce renseignement tel quel. Il se peut que ce siège de, Verdun se rattache à la guerre de Chlodovech contre Syagrius, comme il se peut aussi que l’histoire toute entière se rapporte à une époque ultérieure[22].

Nous arrivons maintenant au récit de Procope sur l’établissement de la domination franque en Gaule[23]. Procope place la plus ancienne résidence des Franks vers les bouches du Rhin. Tout à côté d’eux, auraient demeuré les Arboryques[24]. A l’époque où le royaume des Wisigoths s’était étendu en Gaule et en Espagne, ces derniers seraient devenus les soldats de Rome. Plus tard, d’après Procope, lorsque le lien politique qui unissait leurs destinées à celles de l’empire se fut brisé, les Franks essayèrent de les réduire en leur pouvoir. A plusieurs reprises, ils portèrent chez eux, en réunissant toutes leurs forces, le pillage et la guerre.

Mais les Arboryques résistèrent vaillamment à ces attaques, et les Franks, ne pouvant triompher d’eux parla force, sollicitèrent leur alliance ; et le droit pour les deux peuples de s’unir par des mariages. Les Arboryques y consentirent volontiers, car ils étaient chrétiens comme les Franks, et ainsi les deux nations se fondirent en un seul peuple, dont la puissance fut grande. D’autres soldats romains, qui jusqu’alors avaient occupé en Gaule les postés avancés des frontières, voyant que l’appui de Rome allait désormais leur manquer, et ne voulant pas tomber entre les mains de leurs ennemis les Ariens[25], se joignirent à leur tour, avec leurs enseignes et les pays confiés à leur garde, aux Franks et aux Arboryques réunis. Jusqu’à l’époque de Procope, ils conservèrent, eux et leurs descendants, leurs enseignes, leur organisation militaire, et restèrent Romains de : mœurs comme de costume.

Procope, on n’en saurait douter, fait allusion dans ce passage aux relations qui s’établirent entre les Franks et la population des provinces gauloises, les habitants du tractus Armoricanus, par conséquent à la conquête des pays situés entre Seine et Loire, par Chlodovech : la légère différence de la forme grecque et de la forme latine ne doit pas nous préoccuper outre mesure[26]. Ce qu’il dit ne s’applique pas aux Bretons domiciliés en Bretagne : ceux-ci, en effet, ne passèrent sous la souveraineté des Franks qu’après la mort de Chlodovech, et continuèrent, même alors, à guerroyer sous les ordres de leurs princes contre les rois mérovingiens[27]. Le récit de Procope confirme, on le voit, la seconde des deux phrases que nous avons relevées dans les Gesta, et qui nous ont paru empruntées à des annales latines. — Mais, ce récit, il importe avant tout de le bien comprendre. On a cru devoir en tirer cette conclusion, que, dans le nord de la Gaule[28], ou tout au moins dans les pays entre la Seine et la Loire, les Romains s’étaient soumis à Chlodovech par un traité formel[29]. Or, si nous jetons les yeux sur ce que Procope, nous donne comme les clauses de ce traité, nous nous trouvons en présence de certains faits qui devaient nécessairement suivre la conquête. Il est permis de croire que Procope[30] aura voulu ramener à un événement unique, ou présenter comme une chose arrivée à jour fixe, ce qui existait de son temps comme conséquence d’un développement historique, c’est-à-dire la réunion des Franks, des Gaulois, et des romains sous un seul roi, en un seul État. Dès lors, l’idée d’un contrat devait naturellement se présenter à son esprit. Il ne faut pas nous étonner si, d’après notre auteur, ce traité ne fut arrêté que lorsque les Franks eurent vainement tenté de subjuguer les Arboryques ; même nos sources d’information, si pauvres pourtant, parlent de combats livrés dans les pays en question ; Procope lui-même devait donc en avoir connaissance, quoique d’une manière vague et incomplète. Peut-être songe-t-il dans ce passage, à la lutte de Chlodovech avec Syagrius.

Une telle interprétation du récit de Procope, enlève la plus grande partie de son importance à cette déclaration, pourtant formelle, de notre auteur : à savoir, que les Arboryques écoutaient favorablement les propositions des Franks, parce que ces derniers pratiquaient la religion chrétienne, et que d’autres soldats romains se joignirent aux Franks et aux Arboryques réunis, pour ne pas s’unir aux Ariens. Au point de vue de la chronologie, on ne saurait s’aider de ce passage pour déterminer l’époque où les pays entre la Seine et la Loire firent leur soumission[31] ; car il est prouvé que Chlodovech régnait déjà sur ces contrées, quand il se convertit au christianisme. Nous avons bien un témoignage qui rapporte à la même année la conversion de Chlodovech et l’assujettissement de la Gaule, mais il est manifestement entaché d’erreur[32].

Voici quelle est, en résumé, la marche générale, des faits, en ce qui concerne la fondation du royaume Frank dans la Gaule septentrionale : en 486, Chlodovech, soutenu par son parent Ragnachar, bat Syagrius dans les environs de Soissons ; à la suite de cette victoire, il réduit en sa puissance tout le pays jusqu’à la Seine. Plus tard, on le voit s’emparer, non sans combat, à ce qu’il semble, du territoire compris entre la Seine et la Loire ; cependant la région de l’extrême Ouest, colonisée par des Bretons, ne se soumet point encore. A partir de ce moment, le point central autour duquel gravite, l’empire de Chlodovech se trouve placé, non plus dans lès anciens domaines du chef salien, mais dans les provinces gauloises qu’il vient d’acquérir ; ce fait se traduit dans les faits par un changement de résidence : Chlodovech transporte le siège de sa puissance à Soissons[33].

On se demandera peut-être à quel régime la population romaine des pays nouvellement acquis par Chlodovech, se trouva désormais soumise. Pour résoudre cette question, il faut se reporter à notre interprétation du récit de Procope, ainsi qu’aux paroles par lesquelles Grégoire, rapportant la conquête du royaume de Syagrius, termine sa narration[34]. La portée de ce passage est plus grande qu’on ne serait tenté de le croire au premier abord ; le choix des expressions, la structure de la phrase, ne permettent pas d’en douter. Syagrius, nous dit Grégoire, fut secrètement mis à mort, après que Chlodovech eut été investi de son royaume. Apparemment ces derniers mots signifient : après que Chlodovech eut .été par un acte officiel reconnu comme maître, par les Romains, sujets de Syagrius. Si les closes se sont effectivement passées de la sorte, il s’ensuit que la situation des Romains par rapport aux Franks, n’a nullement été celle d’un peuple asservi ; et ce qui donne un nouveau poids à cette manière de voir, c’est ce que nous pouvons savoir du régime politique fondé par Chlodovech, d’après la condition postérieure des Romains dans le royaume Frank. Or il se trouve que, dans la plupart des cas, les vainqueurs respectèrent ce qui était encore debout dans les derniers temps de, l’empire[35].

Un fait à noter ici, fait capital et significatif, c’est que le peuple de Chlodovech ne se fixa pas en masse dans les pays qu’il venait de conquérir. La vieille maxime des conquérants germains : les vaincus doivent, céder aux vainqueurs, soit leur territoire tout entier, soit une certaine portion de ce territoire, pouvait donc ne pas trouver son application dans la circonstance présente. Chlodovech voulait-il doter ses compagnons ? Assez de terres, en ce cas, n’attendaient que des maîtres : le domaine des empereurs romains, c’est-à-dire de l’Etat, les possessions des vétérans et des soldats romains, étaient échus en partage au roi frank ; il y avait là de quoi fournir des terres, s’il le fallait, à tous ceux qui l’avaient aidé dans son entreprise, et donner au royaume frank une base matérielle indispensable[36]. Une chose prouve, d’ailleurs, que les vainqueurs ne touchèrent pas à la propriété territoriale privée : dans les derniers temps de l’empire romain, nous trouvons en Gaule certaines classes de Romains libres ; et ces mêmes classes, nous les : retrouvons dans le royaume frank, du temps de Karl le Grand : d’un côté, les possessores, c’est-à-dire les hommes ayant une terre ; de l’autre, les tributarii, c’est-à-dire des hommes n’ayant pas de terre[37]. On comprend, d’après cela, que le régime financier romain dut naturellement survivre, à la ruine de l’empire. Après comme avant la conquête, le possessor paya la contribution foncière, tandis que le tributarius acquittait l’impôt personnel : seulement, le produit de ces taxes entrait dans le trésor du roi frank, qui régnait à la place de l’empereur romain. Comme héritiers des empereurs, les souverains franks se trouvaient investis en outre, vis-à-vis des Romains, de certains droits fiscaux, notamment des droits sur les mines, sur les pâturages, sur les forêts : les droits de douane et de péage furent également conservés[38].

Un autre fait de la plus haute importance, c’est la persistance du droit romain après la conquête franque. La Constitutio de Chlotachar I déclare que les procès entre Romains doivent être jugés selon les lois romaines[39]. Il résulte des termes généraux dans lesquels est conçu cet article que le droit criminel et le droit privé romain restèrent l’un et l’autre en vigueur. Mais il ne faudrait pas conclure de là que l’organisation judiciaire de l’empire ait été pareillement maintenue. Les Romains comparaissaient, soit comme demandeurs, soit comme défendeurs, devant les mêmes tribunaux que les Franks, sans excepter les cas où les deux parties étaient romaines[40]. En un mot, les différends entre Romains et Franks, aussi bien que les différends entre un Frank et un autre Frank, se vidaient devant le Graf : c’est un point hors de doute.

Ainsi, la fondation du royaume frank sur le sol de la Gaule ne changea pas le régime de la propriété territoriale ni le système d’impositions dont ce régime formait la base ; le droit romain resta en vigueur. En revanche, la condition sociale du Romain fut réglée conformément au droit germanique. La loi salique voulait que tout Romain possesseur d’une terre libre, mais payant l’impôt foncier, eût un wergeld égal à celui du lite frank, c’est-à-dire un wergeld de 100 solidi. Tel fut le principe qu’on appliqua dans les pays conquis par Chlodovech. Quand au Romain qui ne possédait pas de terre, ou qui cultivait celle d’autrui moyennant une redevance, il avait un wergeld de 45 solidi. Au-dessus de ces deux classes de personnes venait le conviva regis, produit de la civilisation germaine qui n’appairait qu’avec la monarchie franque[41]. Il ne faudrait pas voir dans l’assimilation du Romain libre au lite frank sous le rapport du wergeld, une espèce de dégradation sociale. Le seul fait qu’un wergeld était attribué au Romain, montre assez qu’on voulait élever celui-ci au niveau du Germain : privé de cette garantie légale, il n’aurait pu prendre place au sein du nouvel ordre de choses. Son wergeld, à vrai dire, était moindre que celui du Frank libre : son origine, considérée comme moins honorable, motivait la différence[42]. Mais cette circonstance n’a guère influé sur la situation des Romains dans le royaume frank, car nous voyons plus tard qu’elle n’est inférieure en rien à celle des Franks. Des mariages sont conclus ; les Romains servent eux-mêmes dans l’armée ; ils prennent part aux guerres intérieures. Nous en trouvons qui occupent, dans l’intimité du roi, les positions les plus influentes, celles de conseillers ou d’ambassadeurs, par exemple ; ils deviennent officiers royaux, herzogs ou qrafs, et jouent à ce titre un rôle important pendant la paix comme pendant la guerre[43]. Il serait donc faux de prétendre que la condition sociale du Romain a été moins bonne, sous les souverains franks, qu’elle ne l’était du temps de l’empire : bien au contraire, on voit qu’en entrant dans le royaume frank, les Romains ont obtenu la plénitude des droits civiques.

 

 

 



[1] Theoderich le Grand écrit (Cassiodore, Variarum, III, 4) à Chlodovech, en l’invitant à faire la paix avec Alaric II : Ut gentes vestræ, quæ sub parentibus vestris longa pace floruerunt, subita non debeant concussione vastari ; par parentes, il entend Childerich et Eurich. Je n’attacherai pas la même importance à cet autre passage : (Ibid., II, 41) Gloriosa quidem vestræ virtutis affinitate gratulamur, quod gentem Francorum prisca actate residem feliciter in nova prælia concitastis et Alamannicos populos.... subdidistis. Evidemment Theoderich oppose ici l’ancienne condition sédentaire des Franks, installés en Toxandrie, aux récentes entreprises de Chlodovech, qui les avaient conduits au delà de leurs frontières primitives. Comparez Pétigny II, 353. Waitz, Vfg., II, 52.

[2] Grégoire, II, 27.

[3] Grégoire, II, 42. Quando autem cum Siagrio pugnavit, hic Chararicus evocatus ad solatium eminus stetit, neutram adjuvans partem, sed eventum rei exspectans, ut cui eveniret victoria, cum illo et hic amicitiam conligaret. Huschberg, Geschichte der Alamannen und Franken, p. 624, explique ce passage par une trahison de Chararich, à la bataille de Soissons.

[4] C’est ce qu’a montré Dubos, III, 20.

[5] Les considérations de Dubos, fondées sur un passage des lettres de Sidoine (v. 5) n’ont pas besoin d’être réfutées ; il en est de même de l’opinion de Pétigny (II, 384), d’après laquelle Syagrius prétendait à la charge de Magister militum, tandis que Chlodovech, possesseur de cette charge par droit de naissance, combattait les prétentions de son rival.

[6] Grégoire, II, 27. L’Historia Epitomata suit presque textuellement le récit de Grégoire ; elle ne s’en écarte qu’une seule fois. Les Gesta, c. 9, suivent Grégoire de moins près ; l’auteur, pour abréger, omet des points importants. La Vita Remigii (Bouquet, III, 374) procède tout à fait d’après la méthode éclectique. Elle emprunte quelques détails à la tradition locale de Reims, qui n’offre pas de grandes garanties ; dans l’ensemble, elle repose sur les Gesta.

[7] Sed nec iste distulit (sc. pugnam) ac resistere metuit. (N. de l’A.) — Nous avons reproduit ici la traduction de M. Junghans, mais il nous paraît plus juste de traduire comme s’il y avait nec resistere metuit ; Syagrius ne refusa pas le combat, et ne craignit pas de résister aux Francs. — (N. du T.)

[8] Nous retrouvons, dans le récit de la bataille de Vouglé, ce même esprit d’hostilité envers les Wisigoths, (II, 37) : cumque secundum consuetudinem Gotthi terga vertissent, etc. Il est probable que Grégoire a personnellement ajouté cette réflexion et ce fait à son récit. Comparez la detestabilis consuetudo qu’ont les Goths de tuer leurs rois. Grégoire, III, 30.

[9] Pétigny adopte la première explication (II, 389), Leo la seconde (Vorlesungen, I, 339.)

[10] Cent quatre vingt lieues françaises. (N. du T.)

[11] Grégoire et les Gesta ne désignent ni l’évêque ni la ville ; l’Historia epitomata au contraire, les nomme l’un et l’autre, ainsi que la V. Remigii d’Hincmar, qui ajoute au récit primitif plusieurs détails d’une authenticité douteuse. Le récit de la marche des Franks tout entier semble presque une invention d’Hincmar pour expliquer le nom de via barbarorum. Les conclusions que Dubos (loc. cit.) a tirées de ce passage au sujet de la campagne de Chlodovech contre Syagrius, ont un grave défaut, sans parler de la médiocre autorité d’Hincmar ; les faits qu’il raconte comme antérieurs à la bataille, sont postérieurs chez Hincmar.

[12] Nous apprécions plus bas la description que nous a laissée Grégoire de cette assemblée, description remarquable à plus d’un titre. Voyez Ch. 9.

[13] V. plus bas le chap. 4, et le passage de l’appendice qui s’y rapporte.

[14] V. plus bas.

[15] Gesta, c. 14. In illis diebus dilatavit Chlodoveçhus amplificans regnum suum usque Sequanam ; sequenti tempore usque Ligere fluvio occupavit. La V. Remigii (loc. cit.) dit la même chose ; elle a dû puiser ces renseignements dans la Gesta, car on ne saurait l’opposer à cette chronique à titre de source originale. (Lœbell, p. 12 ; Huschberg, p. 627.)

[16] Mascou, Gesch. der Teutschen, II, 14 place les deus événements dont il s’agit en 493 et 494. D’autres ont fait des tentatives semblables pour dater ces mêmes événements. (V. Dubos, III, 24 ; Huschberg, 627.)

[17] Fauriel, II, 31, suppose deux campagnes.

[18] Lœbell, p. 123, n. 2, pense que le passage de Grégoire (II, 27) multa Bella victoriasque fecit, se prête à ce rapprochement ; toutefois cette phrase ne fait que préparer la transition aux exploits ultérieurs de Chlodovech. Peu importe d’ailleurs que l’on conserve le mot deinde ou qu’on le supprime.

[19] V. Genocefae, Bouquet, III, 370.

[20] Grégoire, De Gloria martyrum, I, c. 60.

[21] V. Maximini. Acta SS. Ord. S. Bened. Sacc. I. App., p. 580, Bouquet, III, 393.

[22] On peut croire qu’à cette époque Chlodovech était déjà chrétien, puisque la donation faite par lui à Euspicius et Maximin, donation dont l’acte est encore aujourd’hui entre nos mains (Pardessus, Diplomata et chartæ, I, p. 57) se rattache directement à cet événement.

[23] Procope, de bello Gothico, I, 12.

[24] Les deux peuples ne devinrent voisins qu’après la conquête du royaume de Syagrius. Procope transporte ce fait dans une époque antérieure.

[25] Dans ces Ariens, il faut naturellement voir les Wisigoths, peut-être aussi les Burgundions.

[26] La forme latine Armorici diffère sans doute de celle qu’emploie Procope, Άφβόρυχοι ; mais cette différence ne repose peut-être que sur une erreur de copiste, μ pouvant facilement être pris pour β ; peut-être encore a-t-elle pris naissance de ce que la langue grecque et la langue latine ont cherché à rendre, chacune de leur côté, un son indigène intermédiaire entre M. et B. Voyez Lœbell, p. 125.

[27] Voyez Lœbell, p. 127. Lœbell cite avec raison ce passage de Grégoire, IV, 4 : nam semper Britanni sub Francorum potestate post obitum regis Chlodovechi fuerunt, et comites, non reges, appellati sunt. En 511, les évêques du Mans, de Rennes, d’Angers, de Nantes et de Vannes, souscrivent les décisions du concile d’Orléans ; leurs diocèses devaient donc faire partie, à cette époque, du royaume de Chlodovech. Voyez Conciliorum Galliæ collectio, I, p. 843 ; v. aussi Bouquet, IV, 102.

[28] D’après Fauriel, (II, 35) Procope confond les Bretons d’Armorique avec les Gallo-romains de Syagrius.

[29] Lœbell, p. 128 et ss., suppose qu’un contrat équitable réglait dans ces contrées les droits de propriété et la condition juridique des populations Romanes.

[30] Waitz, Verfassungsgeschichte, II, 51.

[31] Pétigny, II, 397 et ss., établit par des raisonnements de fantaisie que les villes sénonaises, entre autres la cité de Paris, assiégée pendant 5 ans, se soumirent à Chlodovech quand celui-ci, par son mariage avec une chrétienne catholique, leur eut donné l’espoir de sa prochaine conversion. (Pétigny, II, 411.) Les pays entre la Seine et la Loire ne se seraient soumis qu’après cette conversion (p. 419.)

[32] Voyez l’appendice I ; et Waitz, Verfassungsgesch, II, 53, n. 1.

[33] La V. Remigii (Bouquet, III, 377 E,) qui affirme expressément le fait, mérite, à vrai dire, peu de créance ; mais ce changement de résidence résulte d’un passage de Grégoire (II, 27), où Soissons est indiqué comme l’endroit où se fit le partage du butin.

[34] Quem (Syagrium) Chlodovechus receptum custodiæ mancipari præcepit : regnoque ejus accepto eum gladio clam feriri mandavit. Comparez Grégoire, II, 40 ; dans ce dernier passage, la royauté est déférée à Chlodovech par les Ripuaires ; l’auteur emploie la locution accipere regnum. Ailleurs (II, 42) nous voyons reparaître la même expression : c’est lorsque Chlodovech, par droit de naissance, acquiert le royaume de Ragnachar.

[35] Voyez Waitz, Verfassungsgesch, II, 60 et ss. ; et les auteurs cités dans ce passage.

[36] Guépard, Comment. sur le Polypt. d’Irminon, I, 503. — Guérard suppose d’ailleurs, sans fournir aucune preuve à l’appui, que le roi Mérovingien avait mis en réserve une espèce de domaine commun ou public. Il ne faudrait pourtant pas, sans raison valable, transporter chez les Franks ce que nous trouvons chez les Anglo-Saxons.

[37] Lex emendata (Pardessus, Loi salique, p. 305.) Tit 43. 6. Si quis Romanum hominem, convicam redis, occiderit, XII M dinariis, qui faciunt solidos ece, culpabilis judicetur. — 7. Si Romanos possessor, id est, qui res in pago ubi commanet proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur IV M dinariis, qui faciunt solidos c, culpabilis judicetur. — 8. Si quis Romanum tributarium occiderit, MDCCC dinariis, qui faciunt solidos XLV, culpabilis judicetur. — Voyez pour l’interprétation de ce passage Savigny, Zeitschrift für geschichtliche Rechtswissenschaft, IV, 369 sqq.

[38] Schæffner, Geschichte der Rechtsverfassunq Frank reichs, I, p. 193, sqq. Voir aussi le diplôme publié par Pardessus (Diplomate, I, 57.)

[39] Pertz, Legg., I, p, 1, c. 4, Inter Romanos negotia causarum Romanis legibus præcipimus terminari.

[40] Waitz, Verfg., II, 367, 468.

[41] Savigny, loc. cit. et Schæffner, I, 107.

[42] Lœbell, p. 132-155.

[43] Lœbell, loc. cit.