HISTOIRE CRITIQUE DES RÈGNES DE CHILDERICH ET DE CHLODOVECH

PAR AUGUST WILHELM JUNGHANS

TRADUITE PAR M. GABRIEL MONOD,

DIRECTEUR ADJOINT A L’ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES ET AUGMENTÉE D’UNE INTRODUCTION ET DE NOTES NOUVELLES

PARIS — 1879

 

 

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

Le livre dont nous donnons aujourd’hui la traduction au public français, est l’œuvre d’un jeune érudit allemand enlevé à l’âge de 31 ans à sa famille et à la science. M. August Wilhelm Junghans était né le 3 mai 1834, à Lunebourg (Hanovre). Après avoir suivi, en 1853, à Bonn, les leçons de Ritschl, de Dahlmann et d’O. Abel, il se rendit en 1851E à Gœttingen, où l’enseignement de Waitz décida de sa vocation historique. Il devint un des meilleurs élèves de ce maître excellent qui a exercé une si puissante influence sur le développement des études historiques en Allemagne, et qui a su mieux qu’aucun autre enseigner à ses disciples les règles d’une critique exacte et minutieuse, tout en les prémunissant entre les erreurs aventureuses où peut entraîner l’excès de la critique. La dissertation qui valut en 1856 à M. Junghans le titre de docteur, avait pour sujet l’histoire de Childerich et de Chlodovech. Il la remania et en fit en 1857 le livre que nous publions aujourd’hui. Il fut appelé en 1856 à Hambourg, auprès de Lappenberg, et s’occupa de l’étude des sources de l’histoire de la Basse-Saxe ; puis il aida Lappenberg dans la préparation des Recès de la ligue Hanséatique pour la commission historique de Munich. Il fit à cette occasion des voyages dans les villes Hanséatiques, à Londres (1860), à Copenhague (1860-61), et en Hollande ; mais il est mort avant que la première feuille de l’ouvrage ait pu être imprimée[1]. Appelé en 1852 à l’Université de Kiel comme successeur de Nitzsch, il s’occupa désormais presque exclusivement de l’histoire locale, bien que comme professeur il ait enseigné successivement l’histoire d’Allemagne au moyen âge, l’histoire du Schleswig-Holstein, l’histoire de la France et l’histoire de la Révolution française. Son essai Der Eiserne Heinrich von Holstein, son rapport sur les archives du Schleswig-Holstein, publié dans les Jahrbücher für die Landes-Kunde der Herzogthümer Schleszoig, Holstein und Lauenburg[2], montrent quels services il pouvait rendre à la société historique pour le Schleswig-Holstein-Lauenbourg, qui l’avait choisi pour secrétaire. Très aimé des élèves qu’il faisait travailler dans des conférences privées (Seminarium) ; très apprécié de ses collègues, très heureux dans sa vie intime par le mariage qu’il avait contracté en 1863, la mort foudroyante dont il fut frappé le 7 janvier 1865, enlevé en 3 jours par une angine, causa une vive émotion et de profonds regrets.

Nous avons pensé que son ouvrage sur Childerich et Chlodovech avait un intérêt particulier pour ceux qui s’occupent des origines de notre histoire, et nous avons pu apprécier, dans nos conférences de l’école des Hautes Études, combien l’exposition à la fois précise et élégante de Junghans, était propre à faire comprendre aux jeunes gens s’occupant du moyen âge, la méthode d’après laquelle doit procéder la critique historique.

Nous avons conservé le texte de M. Junghans, même sur les points peu nombreux où ses conclusions nous paraissent pouvoir être contestées, et nous nous sommes contentés d’ajouter quelques notes assez rares pour le rectifier ou le compléter. Nous avons même respecté l’orthographe qu’il donne aux noms propres parce qu’elle est conforme à la vérité historique et philologique, et non% avons pensé qu’on accepterait plus aisément dans une traduction, une innovation que nous n’eussions pas osé peut-être risquer en parlant en notre nom. Nous avons même sur un point rétabli une forme que M. Junghans n’avait pas conservée et nous avons donné aux Burgondes leur vrai nom de Burgundions. Nous pensons qu’Augustin Thierry avait raison de vouloir revenir aux formes anciennes des noms franks ; mais il faut alors prendre ces noms tels qu’ils se trouvent dans les textes les plus anciens de Grégoire de Tours : Chlodovech, Chrotechilde, Chlotachar ; et non, comme il l’a fait, en forger d’hypothétiques, tels que Hlodowig, Chlothilde, Hlother.

Nous avons cru qu’il ne serait pas inutile de placer en tête de l’ouvrage de Junghans une courte introduction sur les sources des règnes de Childerich et de Chlodovech.

La traduction de l’œuvre de Junghans avait été terminée avant l’année 1870 par MM. G. Monod, répétiteur, et Ch. de Coutouly, élève à l’école des Hautes-Études. Une partie de cette traduction ayant été perdue, M. Roy, répétiteur à l’école des Hautes Études, a bien voulu retraduire les chapitres qui avaient été détruits.

 

INTRODUCTION DU TRADUCTEUR.

Nous ne possédons que des documents très incomplets sur les règnes de Childerich et de Chlodovech, et il importe pour arriver à déterminer ce que nous pouvons savoir sur les origines du royaume frank, de connaître exactement la nature et la valeur de ces documents.

Notre source capitale est l’Histoire des Franks de Grégoire de Tours[3]. On ne saurait estimer trop haut l’importance et l’autorité du témoignage du saint évêque, qui était certainement l’homme le plus instruit, le plus intelligent et le plus éclairé en même temps qu’un des plus nobles caractères de son époque ; mais on ne peut accorder une confiance égale à toutes les parties de son couvre. Il l’a écrite de 57.8 à 59a, c’est-à-dire un siècle après la mort de Childerich et l’avènement de Chlodovech ; et malgré son désir de savoir et de dire la vérité, il vivait à une époque oit l’esprit des hommes les plus éminents était trop affaibli et obscurci par la barbarie envahissante, pour qu’il lui fut possible de faire un choix raisonné parmi les renseignements qu’il recueillait pour les transmettre à la postérité. Lorsqu’il parle de ce qu’il a vu, son intelligence et sa sincérité sont pour nous des garanties de son exactitude ; mais lorsqu’il s’agit d’époques plus anciennes qu’il ne pouvait connaître que par des intermédiaires, il est bien évident qu’il devait chercher à faire un récit aussi complet que possible, en se servant indifféremment soit de documents écrits, quand il en avait, soit de traditions orales, quand les documents écrits faisaient défaut.

A la simple lecture des chapitres 12, 18 et 19 du livre II de l’Historia Francorum, consacrés à Childerich, et des chapitres 27 à 43 du même livre, consacrés à Chlodovech, on reconnaît à de brusques changements dans le style et dans l’allure générale du récit, que l’on est en présence de renseignements de nature très diverse. M. Junghans s’est attaché, dans l’ouvrage que nous traduisons, à noter à propos de chaque événement la source à laquelle Grégoire de Tours a puisé ce qu’il nous rapporte, et le 8e appendice contient une classification des diverses sources dont il s’est servi. On y verra que la part empruntée à des documents écrits contemporains est très petite, tandis que la part empruntée à la tradition ecclésiastique ou populaire est très grande. Les deux chapitres 18 et 19 sur Childerich, quelques faits et quelques dates pour le règne de Chlodovech, voilà tout ce que, d’après M. Junghans, Grégoire de Tours aurait trouvé dans ces annales consulaires (consulares, consularia—fasti, chronica)[4] qu’il possédait et qui ne sont pas parvenues jusqu’à nous. Il faut y ajouter encore, (ce que M. Junghans n’a pas reconnu), le fond du récit de la guerre de Burgondie en l’an 500, aux chapitres 31 et 33. Nous avons montré dans notre étude sur Marius d’Avenche[5], les rapports de texte incontestables qui existent entre le, récit de Grégoire de Tours et celui de Marius dans sa chronique ; mais nous avons soutenu à tort que Marius s’était servi de l’Historia Francorum. M. Arndt, en rendant compte de nos Études critiques sur l’Histoire mérovingienne, a montré que Marius et Grégoire avaient puisé à une source annalistique commune[6]. Voilà donc un fragment important du récit de Grégoire qui revêt un caractère de certitude beaucoup plus grand. Quelques traits de la guerre contre Syagrius, au chapitre 27, et de la guerre contre Alarich, en particulier le second paragraphe du chapitre 37[7], peuvent encore avoir une semblable origine ; le récit du baptême de Chlodovech au chapitre 31, emprunté à l’ancienne Vita S. Remigii[8], offre encore le caractère d’un texte presque contemporain ; maris, malgré ces exceptions, l’apport de la tradition orale reste très considérable. Ce n’est pas à dire sans doute que tout soit à rejeter ou à mettre en suspicion dans la tradition orale. Elle contient souvent une part, un fond de vérité$ et elle peut servir quelquefois à éclaircir ou à compléter les renseignements précis mais insuffisants des sources écrites ; toutefois la rapidité de la transformation légendaire est telle qu’on ne saurait se montrer trop réservé, et que tout eu acceptant les faits transmis par la tradition, lorsqu’ils ne sont ni en contradiction avec les événements attestés avec certitude, ni inconsistants en eux-mêmes, nous devons signaler leur origine. Il faut d’ailleurs bien distinguer entre les diverses sortes de traditions orales. Le récit de certains faits peut être transmis avec une exactitude suffisante, d’une génération à une autre, et sans subir de transformation légendaire et poétique ; ainsi ce que nous dit Grégoire au chapitre à8 du retour de Chlodovech à Tours après la guerre wisigothique, peut évidemment être presque entièrement vrai ; des vieillards qui avaient assisté à ce retour dans leur enfance, peuvent l’avoir raconté à Grégoire. D’autres fois, l’imagination populaire a fait subir tout un remaniement aux faits, en a développé, dramatisé et systématisé l’ordonnance. Ainsi la peinture du rôle d’Aridius auprès de Gundobad au ch. 32, le récit du meurtre par Chlodovech des petits rois franks aux ch. 44 et 42, surtout l’histoire de la fuite de Childerich en Thuringe, et de son mariage avec Basin au ch. 12, portent la marque de ce travail poétique, peut-être inconscient. Il faut une certaine délicatesse de sens critique et une assez grande habitude de la lecture des textes du moyen âge, pour distinguer ces sources diverses, pour reconnaître la présence de. documents annalistiques à la brièveté sèche des phrases, à l’absence de liaison entre elles, à la mention de phénomènes physiques, d’indications géographiques et de dates précises ; pour voir que le chroniqueur reproduit des traditions orales plus ou moins légendaires, quand il met des discours étudiés dans la bouche de ses personnages, quand sa narration prend une allure ample, et soutenue, quand il multiplie les détails anecdotiques, quand les événements sont disposés avec la symétrie d’une composition littéraire ; pour discerner enfin dans ces traditions orales ce qui offre des garanties de vraisemblance ou même de vérité, et pour séparer de la légende pure les souvenirs précis transmis de vive voix. On ne peut donner de, préceptes ni de recettes infaillibles pour faire ce travail ; il y faut non seulement de l’expérience et de l’attention, mais aussi du tact et une certaine dose de divination. C’est ce, qui fait que la critique historique aussi bien que l’histoire est, par certains côtés, un art en même temps qu’une science.

D’après ce que nous venons de dire, on comprendra flue les chroniqueurs postérieurs à Grégoire de Tours qui n’ont eu sous les yeux que son histoire comme source écrite, et qui n’y ont ajouté que ce que la tradition orale pouvait leur apprendre, ne peuvent pas accroître beaucoup la somme de nos connaissances positives. Ils ne sont intéressants que parce qu’ils nous apprennent comment le travail de cristallisation légendaire s’est développé avec le temps et diversifié suivant les pays ; et si l’on est obligé d’en parler, c’est surtout pour montrer combien les historiens modernes ont eu tort de s’en servir, comme ils l’ont fait trop souvent, pour donner de la couleur et de la vie à leurs récits, On verra par le livre de M. Junghans que Frédégaire et les Gesta regum Francorum ne sont d’aucun secours à l’historien de Childerich et de Chlodovech.

La moine inconnu de Saint-Marcel de Chalon, à qui on a donné le nom de Frédégaire[9], et qui a composé entre 660 et 663 une compilation où figure un abrégé des six premiers livres de Grégoire de Tours connu sous le nom d’Historia Epitomata[10], possédait, il est vrai, quelques notes annalistiques burgondes, relatives au vie siècle, mais aucune, qui se rapportât au règne de Chlodovech. Ce qu’il a ajouté au récit de Grégoire n’est que superfétations légendaires ou anecdotes sans valeur. Le chapitre sur les relations de Chlodovech et d’Alarich qui se trouve placé dans sa compilation à la suite de la chronique d’Idace, a un caractère d’invraisemblance encore plus fortement marqué.

L’auteur des Gesta regum Francorum, qui était un moine wisigoth, écrivant à Saint-Germain-des-Prés ou à Saint-Denis, entre 720 et 726, ajoute encore plus d’inventions arbitraires au récit de Grégoire que ne le fait Frédégaire. Tandis que celui-ci nous donne des anecdotes burgondes, celui-là nous fournit les anecdotes neustriennes. Ni l’un ni l’autre n’enrichissent en rien l’histoire[11]. Ce que nous disons ici des Gesta nous le dirons aussi, et à plus forte raison, des chroniqueurs postérieurs, de Roricon, d’Aimoin, des chroniques de Saint-Denis.

N’y aurait-il pas du moins quelque chroniqueur étranger à la Gaule, mais contemporain des premiers rois franks, qui pourrait fournir quelques renseignements nouveaux, d’autant plus intéressants qu’ils proviendraient d’un témoin absolument désintéressé. Quelques historiens modernes se sont imaginés qu’on possédait un témoin de ce genre dans le byzantin Procope qui, dans ses Histoires, parle des Franks à plusieurs reprises. Il donne des détails qui ne se trouvent pas ailleurs sur la conquête du pays des Arboryques par les Franks (Tractus Armoricanus, le pays d’entre Seine-et-Loire), sur la guerre de Chlodovech en Burgondie, et sur la guerre wisigothique[12]. Mais Procope qui écrivait vers 562, n’avait aucun renseignement précis sur les événements qui s’étaient passés 80 ou 60 ans auparavant si loin de Constantinople. Ce qu’il dit de la conquête du pays entre Loire et Seine, n’a pas d’autre importance pour nous que de nous faire connaître l’idée que se faisaient les Grecs de la manière dont les. Germains avaient soumis les Gallo-romains ; ses renseignements de la guerre de Burgondie proviennent d’une confusion de la campagne de l’année 500 avec celle de l’année 523 ; enfin, dans son récit sur la guerre wisigothique, il entasse les inexactitudes et les erreurs ; il ignore la bataille de Vouillé, fait d’un siège de Carcassonne, inconnu des sources occidentales, le centre des opérations militaires, et met à la tête de l’armée ostrogothique Theoderich, qui n’a pas quitté l’Italie. Le témoignage de Procope a une grande valeur pour l’histoire des successeurs de Chlodovech, parce qu’il nous renseigne sur les campagnes d’Italie où ils ont été en lutte avec les généraux de l’empire grec, événements sur lequel Procope a pu être renseigné de première main ; mais sur le règne de Chlodovech, il n’est que l’écho de rumeurs lointaines et incohérentes.

On voit donc qu’en fait de chroniques développées, celle de Grégoire de Tours est la seule dont l’histoire puisse tenir compte. Possédons-nous du moins quelques-uns de ces textes annalistiques qui, sans fournir de grandes lumières sur les faits eux-mêmes, donnent du moins une base à la chronologie et quelques points de, repère absolument certains ?

Ces textes ne nous font pas entièrement défaut, mais ils sont loin cependant d’être aussi nombreux que nous le souhaiterions, et le petit nombre qui sont parvenus jusqu’à nous ne nous fournissent guère de, renseignements que sur le midi de la Gaule. Les seules annales qui paraissent avoir été écrites dans le nord, sont celles que Grégoire de Tours transcrit aux chapitres 17 et 18 du livre II. Elles avaient probablement été composées à Angers. Mais Grégoire ne nous en a conservé sans doute qu’une faible partie. Cependant, sans ces Annales, nous ne saurions rien de précis sur le règne de Childerich, car les Annales de Prosper et la Chronique impériale, qui d’ailleurs s’occupent exclusivement du midi de la Gaule, de l’Italie et de l’Espagne, s’arrêtent à 455 ; et les Annales de l’évêque Galicien Idace, qui s’étendent jusqu’à 468, ne contiennent qu’un seul passage relatif à Ægidius qui peut servir à éclairer un point de l’histoire de Childerich. Pour le règne de Chlodovech, nous sommes un peu plus heureux, car des notes annalistiques furent écrites de son temps dans le midi de la Gaule à Arles. Elles ne nous sont pas parvenues sous leur forme primitive, mais elles ont été utilisées par divers chroniqueurs postérieurs, grâce à qui nous les avons conservées[13]. Un ou deux traits de ces Annales se retrouvent dans la chronique de Marius d’Avenche[14], écrite vers 550. On en reconnaît des fragments plus importants dans des gloses marginales d’un des manuscrits de Victor de Tunnuna, gloses que Junghans désigne sous le nom d’Appendice de Victor[15], mais qui en réalité, comme l’a prouvé M. Hertzberg[16], proviennent de la chronique perdue de l’évêque Maxime de Saragosse ; dans l’Historia Gothorum d’Isidore de Séville, terminée en 621, et qui nous fournit de si utiles détails sur Alarich et Gesalich ; enfin, dans une chronique écrite en Espagne, en l’an 733 ; sous le nom usurpé de Sulpice Sévère[17], et où nous trouvons un texte important emprunté à ces annales d’Arles, sur la guerre, de Chlodovech contre Alarich, et un autre moins important sur la guerre de Childerich contre les Wisigoths[18].

La plus importante de ces chroniques est pour nous celle de l’évêque Marius d’Avenche, qui écrivait vers 580, parce qu’il avait à sa disposition des annales burgondes et les annales d’Arles, et surtout parce qu’il accorde une attention toute particulière à la chronologie. Il note les années d’abord par les fastes consulaires ; puis à partir de 522, il y ajoute les indictions. Nous montrerons dans l’appendice 9, que c’est grâce à la chronique de Marius que l’on peut fixer la chronologie du règne de Chlodovech,

Nous possédons en outre un certain nombre de documents contemporains relatifs au temps de ce roi, et quelques-uns de ces documents fournissent des dates précises. Ce n’est pas le cas pour les deux uniques diplômes parvenus jusqu’à nous et portant le nom de Chlodovech, car l’un de ces diplômes, celui pour saint Jean de Réomé, s’il n’est pas tout entier apocryphe, l’est en tous cas quant à la date et aux souscriptions ; l’autre, celui pour Euspicius et Maximin de Micy, est une simple lettre non datée[19]. Par contre nous possédons deux textes conciliaires importants et datés d’une manière précise ; ce sont les canons et les souscriptions du concile d’Agde, du 11 septembre 506 ; les canons et les souscriptions du concile d’Orléans en 511, avec une lettre adressée le 10 juillet à Chlodovech par les pères du concile[20]. Les canons sont précieux pour l’histoire ecclésiastique, les dates pour la chronologie, et les souscriptions des évêques pour la géographie politique non moins que pour l’histoire des diocèses, car c’est par elles que nous connaissons l’étendue du royaume d’Alarich avant la guerre contre Chlodovech, et l’étendue des conquêtes de Chlodovech en 511. Un autre texte du même genre qui offre le plus haut intérêt, pour l’histoire politique non moins que pour l’histoire religieuse, est le récit rédigé sinon par Avit, évêque de Vienne, du moins sous son influence, du colloque d’évêques catholiques et d’évêques ariens, tenu à Lyon en présence de Gundobad, en l’année 499[21]. Les lettres de ce Même évêque[22], bien qu’elles roulent pour la plupart sur des sujets théologiques, jettent cependant une vive lumière sur les causes qui facilitèrent la conquête de la Gaule par Chlodovech. Les lettres du pape Anastase et de saint Remi à Chlodovech, celle de Chlodovech aux évêques de la Gaule[23], nous fournissent, comme nous le verrons, un intéressant commentaire de certains faits historiques. Enfin les lettres de Theoderich qui nous ont été conservées par le recueil de Cassiodore, son ministre, apportent les renseignements les plus précieux sur la guerre de Chlodovech contre les Alamans comme sur la guerre wisigothique. Il y a tout un côté de cette dernière guerre, le rôle d’arbitre joué par Theoderich avant Vouillé et son intervention victorieuse après Vouillé, qui serait presque ignoré sans ces lettres. Grâce à elles, ces événements nous sont connus avec exactitude, et quelques nouveaux points de repère chronologiques nous sont fournis[24].

A côté des chroniques et des annales, des diplômes, des conciles et des lettres, il est une dernière source de renseignement que l’historien ne doit pas négliger, mais qu’il ne doit consulter qu’avec une extrême circonspection, ce sont les Vies de Saints. Très importantes pour l’histoire des idées et des mœurs, ces œuvres hagiographiques apportent rarement quelque lumière sur l’histoire politique ; on peut même difficilement se fier à elles pour connaître les vrais rapports entre le pouvoir civil et l’église. La critique de ces Vies de Saints est extrêmement difficile. La plupart ont été composées assez longtemps après la mort des personnages dont elles parlent, non d’après des documents écrits, mais d’après des récits oraux, amplifiés par l’enthousiasme, la superstition, ou même la supercherie. Un très grand nombre ne nous sont pas parvenus sous leur forme originale, mais dans des remaniements postérieurs, embellis et interpolés. Enfin même lors qu’elles sont écrites par des contemporains, elles n’en sont pas toujours pour cela plus exactes. Elles sont d’ordinaire l’œuvre de disciples qui cherchent à grandir leur maître, ou de compilateurs sans scrupules qui pour écrire une vie de saint trouvent tout simple de copier la vie d’un autre saint. Pour l’édification des fidèles, qui est après tout le principal but des hagiographes, le résultat ne sera-t-il pas le même ?

Les deux Vies de Saints les plus développées que nous possédions pour l’époque de Chlodovech n’ont aucune valeur historique. L’une est celle de saint Remi par Hincmar, dans laquelle le fameux archevêque de Reims (mort en 881) a mêlé un fond historique, pris à Grégoire de Tours, avec des légendes locales et des inventions personnelles[25] ; l’autre est celle de Chrotechilde qui est une fabrication des Xe-XIe siècles, faite d’après les Gesta regum Francorum[26]. La vie de sainte Geneviève semble au premier abord avoir une beaucoup plus grande valeur, car elle a été écrite dans les premières années du vie siècle, c’est-à-dire peu d’années après la mort de la sainte[27], et il est certain que nous ne pouvons refuser toute créance à ce qu’elle rapporte des deux rencontres de Geneviève avec Childerich et avec Chlodovech ; mais la liberté avec laquelle l’hagiographe a copié la vie de saint Germain d’Auxerre et celle de saint Martin par Sulpice Sévère, la durée évidemment imaginaire qu’il assigne au siège de Paris par les Franks, nous inspirent des doutes sur sa véracité.

La plupart des passages des Vies de Saints relatifs à Chlodovech n’ont pas d’ailleurs d’autre but que de montrer l’influence exercée par tel ou tel pieux personnage sur le fondateur de la monarchie franque et la faveur dont il fut l’objet. Il ressort de tous ces récits une impression d’ensemble qui est vraie : c’est que Chlodovech a recherché l’appui du clergé catholique, qu’il a été soutenu par l’Église, et qu’elle a puissamment contribué à l’établissement de la monarchie franque. Mais pris isolément, ces récits éveillent plus d’un soupçon, et il semble que ce fût un lieu commun parmi les hagiographes quand ils avaient à raconter la vie d’un saint contemporain de Chlodovech, de le montrer se rencontrant avec le roi, en donnant à ce récit des variantes plus ou moins heureuses. Le miracle raconté dans la vie de saint Regulus[28], la rencontre de saint Déodat avec Chlodovech au moment de la guerre wisigothique, rencontre qui aurait déterminé la conversion du roi[29], la protection accordée par Chlodovech à saint Arnulf, à qui il donne en mariage sa nièce Scariberge[30], la visite de Chlodovech à saint Eleuthère qui l’amène à confesser ses péchés[31], l’appui donné par Chlodovech à saint Fridolin quand celui-ci va partir pour la Germanie[32], semblent des faits légendaires que la crédulité ou l’esprit inventif des hagiographes ont imaginés. D’autres faits analogues semblent mériter un peu plus de créance parce que les Vies dont ils sont tirés sont plus anciennes. Il en est ainsi de la participation de Chlodovech à l’élection de Sacerdos[33] comme évêque de Limoges, des donations faites à saint Germer[34] et à saint Maixent[35], du rôle joué auprès de Chlodovech par saint Melanius[36]. D’autres vies ont un caractère d’antiquité et de véracité plus marqué encore et nous apprennent des faits plus importants. Telle est la vie de saint Eptadius où nous lisons que Chlodovech demanda à Gundobad la permission de nommer Eptadius qui était de Langres à l’évêché d’Auxerre[37] ; la vie de saint Séverin par son disciple Fauste qui nous montre le saint venant à Paris auprès de Chlodovech pour le guérir d’une fièvre persistante[38] ; la vie de saint Maximin et de saint Euspicius qui nous donne sur la fondation de Micy par Euspicius et Maximin des détails parfaitement concordants avec l’acte de donation de Chlodovech qui nous a été conservé[39].

Enfin nous possédons pour l’époque de Chlodovech deux Vies de Saints qui ont une véritable valeur historique. L’une de ces vies est celle de saint Césaire d’Arles, dont le premier livre écrit par son disciple Cyprien nous fournit des détails très circonstanciés sur le rôle de l’évêque pendant le siège de la ville par les Franks[40] ; l’autre vie est celle de saint Vaast qui a été écrite vers le milieu du VIe siècle, et qui contient sur la guerre de Chlodovech contre Ies Alamans, sur la rencontre du roi et de Vaast, et sur l’apostolat de celui-ci au nord de la Gaule, des détails qui portent le cachet de l’authenticité[41].

Telles sont les sources que nous possédons pour les règnes de Childerich et de Chlodovech, et les bibliothèques de l’Europe sont aujourd’hui trop explorées pour qu’il soit permis d’espérer la découverte de documents nouveaux. Ces sources ont été utilisées par M. Junghans, à l’exception du faux Sulpice Sévère, et l’on verra dans nos addenda, que le texte de cet annaliste ne fait que confirmer et rendre certain ce que M. Junghans avait avancé comme très vraisemblable. Ces sources avaient été utilisées avant lui en Allemagne par Mascou[42], Huschberg[43], Leo[44], en France par Dubos[45], Fauriel[46], Pétigny[47], mais tous ces auteurs avaient cherché à concilier les documents entre eux par des combinaisons arbitraires et à les fondre dans un tableau complet où les éléments légendaires se mêlaient aux éléments historiques, plutôt qu’à déterminer par un examen critique la valeur de chaque document et le degré de crédibilité de chacun des faits qu’ils nous ont transmis. Le livre de M. Junghans est le premier qui marque un progrès réel sur les résultats auxquels était arrivé Adrien Valois[48], dont l’ouvrage sur les origines de notre histoire conserve encore aujourd’hui une réelle valeur. Il nous a même semblé que M. Junghans avait déterminé avec assez de précision, dans l’histoire de Childerich et de Chlodovech, ce qui doit être affirmé comme certain, ce qui doit être accepté comme probable, ce qui doit être rejeté comme douteux et comme faux, pour qu’il fut inutile de refaire son travail, et pour qu’il valut mieux nous contenter de le traduire. Mais dans notre pensée, cette Histoire critique de Childerich et de Chlodovech doit être le début d’une série de travaux critiques sur l’histoire de France, travaux originaux, exécutés par lés élèves de l’Ecole des Hautes Études[49].

G. MONOD.

 

AVANT-PROPOS

Dé tous les royaumes germaniques qu’on voit s’élever, dans le courant des premiers siècles de notre ère, sur le territoire de l’Empire romain, le plus important est le royaume frank. La, l’élément romain et l’élément germain se fondirent complètement l’un dans l’autre et se combinèrent dans d’égales proportions ; là, se développa, sous -l’influence du christianisme, une puissance destinée à prendre un haut ascendant, à jouer un grand rôle en Europe. Chlodovech, roi d’une partie des Franks Saliens, en est le fondateur : avec lui commence l’histoire du royaume des Franks en Gaule. Nous n’avons, sur les temps antérieurs à ce prince, que des données fort incomplètes. La loi salique nous fournit, à vrai dire, des renseignements positifs sur l’organisation intérieure des Franks Saliens aux époques les plus reculées de leur histoire ; mais elle ne dit rien du développement extérieur de ce peuple. Tout ce que nous savons, c’est qu’après s’être fixés en Toxandrie, sous le règne de Julien, les Saliens s’étendirent peu à peu vers le Sud, et que Chlojo finit par s’emparer, les armes à la main, de Cambrai et de tout le pays jusqu’à la Somme. Nos sources d’informations ne deviennent plus abondantes que lorsqu’on arrive au temps de Childerich, père et prédécesseur de Chlodovech : c’est par lui que nous commencerons nos recherches.

 

 

 



[1] Le recueil n’a paru qu’après la mort de Lappenberg par les soins de M. Koppman. Quatre volumes ont été publiés successivement, depuis 1870, et s’étendent de 1256 à 1400 : Die Recesse und andere Akten der Hansetage von 1256-1430.

[2] Band VIII, 1865.

[3] Voyez nos Études critiques sur les sources de l’Histoire mérovingienne qui forment le 8e fasc. de la Bibliothèque de l’Ecole des Hautes Études, Paris, 1872.

[4] Nam et in consularibus legimus..., etc. II, 9, sub fine.

[5] Études critiques, etc. p. 160.

[6] Historische Zeitschrift., XVIII, 415.

[7] Voyez en particulier les mots : Chlodovechus rex cura Alarico rege Gothorum in campo Vogladense decimo ab urbe Pictava miliario convenit.

[8] Il faut noter toutefois que les récits hagiographiques, même contemporains, arrangent toujours les faits en vue de certaines préoccupations religieuses ou édifiantes.

[9] Voyez notre dissertation : Du lieu d’origine de la Chronique dite de Frédégaire dans le Jahrbuch fur schweizer. Geschichte, 1878, p. 141.

[10] La compilation dite de Frédégaire contient six parties dont l’Historia Epitomata est la 5e. La 6e et dernière, la Chronique de 584 à 641, est la plus importante. Le reste est une série de notes chronologiques et une transcription avec quelques additions des chroniques de saint Jérôme, d’Idace et d’Isidore de Séville.

[11] Voyez notre étude sur les Origines de l’historiographie à Paris dans les Mémoires de la Société pour l’histoire de Paris, 1877. — Les Gesta sont un abrégé des six premiers livres de Grégoire de Tours (— 584), mêlé de beaucoup de fables et suivi d’une chronique de Neustrie jusqu’en 720.

[12] De bello Gothico, liv. I.

[13] Voyez sur ce sujet : Holder-Egger, Ueber die Weltchronik des sog. Sulpicius Severus und Sudgallischen Annalen des fünften Jahrh., Gœttingen 1875. — Id., Unterschungen ueber einige annalistischen Quellen fur die Geschichte des 5ten und 6ten Iahrh., dans la Neues Archiv der Gesellschaft fur aeltere deutsche Geschichtskunde, T. I, fasc. 1 et 2 ; T. II, fasc. 1.

[14] Voir nos Études critiques... etc., p. 159.

[15] Publiés par Roncalli, Vetustiora Latinorum chronica, II, 337 et par Schott, Hispania illustrata, T. IV, 121.

[16] Die Historien des Isidorus von Sevilla, Gœttingen 1814, p. 65 et ss. — Maxime était présent aux conciles de Barcelone en 599 et d’Egara en 614. — Isidore dit de Maxime dans son De viris illustribus, ch. 46 : Scripsit et brevi stilo historiolam de iis quæ temporibus Gothorum in Hispaniis acta sunt.

[17] Publiée dans Florez, Espana Sagrada, T. IV, p. 430-456.

[18] Voyez Appendice 6.

[19] Voyez Bouquet, IV, 615 ; Pardessus, Diplomata, I, 30.

[20] Conciliorum Galliae collectio, I, p. 833 et ss.

[21] Collatio episcorum, præsertim Aviti Viennensis, coram Gundebaldo Burgundionum rege, adversus Arianos, Bouquet, IV, 99 ; d’Achery, Spicilegium, V, 10.

[22] Aviti opera, éd. Sirmond, Paris, 1643, in-18.

[23] Bouquet, IV, 50, 51, 54. Cf. plus loin l’appendice 2. M. Junghans n’admet qu’une seule lettre adressée à Chlodovech par saint Remi, celle sur la mort de sa sœur.

[24] Voyez plus loin l’appendice 7.

[25] Vita S. Remigii. Acta Sanctorum, 1 octobre.

[26] Vita S. Chrothildis, Acta SS. ordinis S. Benedicti, I, 98.

[27] Vita S. Genovefae, AA. SS., 3 janvier.

[28] Vita S. Reguli, episcopi Silvanectensis, AA. SS., 30 Mars.

[29] Vita S. Deodati abbatis Blesensis, AA. SS., 24 Avril.

[30] Vita S. Arnulf martyris et forte episc. Turonensis, AA. SS., 18 Juillet.

[31] Vita S. Eleutheri ep. Tornacensis, AA. SS., 20 Février.

[32] Vita S. Fridolini abb. Seckingae ad Rhenum, AA. SS., 6 Mars.

[33] Vita S. Sacerdotis ep. Lemovicensis, AA. SS., 5 Mai. Cette vie est de Hugues de Fleury, mais c’est un remaniement d’une vie ancienne.

[34] Vita S. Germerii ep. Tolosae. AA. SS., 16 Mai.

[35] Vita S. Maxentii abb. Pictavensis. AA. SS., 26 Juin.

[36] Vita S. Melanii ep. Rhedonensis. AA. SS., 6 Janvier. L’auteur avait entre les mains les actes du Concile d’Orléans.

[37] Vita S. Eptadii presti. ap. montem Tolonum. AA. SS., 24 Août.

[38] Vita S. Severini abbatis Agaunensis. AA. SS., 11 Février.

[39] Vita S. Maximini abb. Miciacensis, AA. SS. Ord. S. Ben., I, 58.

[40] Vita S. Caesarii ep. Arelatensis, AA. SS., 27 Août.

[41] Vita S. Vedasti ep. Atrebatensis, AA. SS., 6 Février.

[42] Geschichte der Teutschen, Vol. II, Leipzig, 1737.

[43] Geschichte der Allemannen und Franken, Sulzbach, 1840.

[44] Vorlesungen weber die Geschichte des deutschen Volks und Reichs, Vol. I, Halle, 1854.

[45] Histoire critique de l’établissement de la monarchie française, 3 vol., Paris, 1734.

[46] Histoire de la Gaule méridionale, 4 vol. Paris, 1836.

[47] Études sur l’époque mérovingienne, 3 vol., Paris, 1842-44.

[48] Rerum Francicarum usque ad Chlotarii secundi mortem libri VIII. Paris, 1646.

[49] M. Richter a publié à Halle, en 1873, un répertoire critique très utile des sources de l’Histoire mérovingienne sous le titre d’Annalen des fraenkischen Reichs im Zeitalter der Merovinger.