MÉLANGES CAROLINGIENS

 

REMARQUES SUR UN PASSAGE DE RICHER.

 

 

Richer a trouvé chez les historiens allemands des juges sévères, qui lui ont fait depuis longtemps son procès. Ils ne se sont pas contentés de relever une à une tontes ses inexactitudes, et Dieu sait s'il y en a dans Richer[1] ! ils lui ont adressé un reproche plus général et plus grave : ils ont attribué, une bonne partie de ses erreurs à son patriotisme exagéré et à sa folle vanité nationale ; ils l'ont accusé de mauvaise foi et de supercherie. Après eux, les historiens français ont accepté, sans les discuter, et le réquisitoire et la condamnation.

Mais la rancune des savants d'Outre-Rhin contre bicher vient peut-être aussi — à leur insu, j'aime à le croire — de leur vanité nationale froissée par certain passage de son histoire. Richer raconte comment l'archevêque de Reims, Hervé, délivra le roi Charles le Simple, dont les seigneurs rebelles s'étaient emparés par surprise[2]. Dans sa première rédaction, il terminait ainsi son récit : Rex (Charles le Simple)  per Heriveum metropolitanum, Gislebertum ducem, qui in Belgica[3] omnibus prœerat, accersit. Hic enim ab Heinrico[4] persuasus, ab rege discesserat. Mais en révisant son texte, il remplaça Gislebertus par Heinricus, Belgica par Saxonia et Heinricus par Robertus[5]. De même, dans les deux lettres imaginaires qu'il fait écrire par Hervé à Henri de Saxe, et par Henri à l'archevêque[6], partout où d'abord il avait écrit Gislebertus, Belgica, Belgici, il corrigea et écrivit Heinricus, Germania, Germani.

C'est pour avoir fait cette substitution de noms, que Richer s'est attiré les censures les plus rigoureuses des critiques allemands. Pertz dit de lui[7] : Quand il retouche son ouvrage, et qu'il en arrive à la partie du premier livre où il s'agit des rapports de Charles avec les Belges et leur duc Gislebert, il ne rougit pas d'altérer son texte, en mettant Germanie au lieu de Belgique, et Henri au lieu de Gislebert ; ce qui ferait croire, d'après lui, que la Germanie était sujette de Charles. M. Wattenbach est encore plus amer en ses reproches[8] : Il va même si loin, dit-il de Richer, qu'il altère son propre ouvrage, pour satisfaire une maladive vanité nationale (eine krankhafte nationale Eitelkeit)[9]. Son manuscrit nous montre comment, dans son premier livre, il a corrigé ce qu'il avait d'abord écrit, pour nous représenter comme soumis au roi des Francs occidentaux, le roi Henri et les Germains, au lieu de Gislebert et des Lorrains.

Les historiens français sont presque aussi sévères. M. Guadet[10] qualifie les corrections de Richer d'infidélités sans excuses, que Pertz a en raison de relever avec sévérité. M. Monod enfin[11], après avoir reproché à Richer d'altérer la vérité historique, ajoute : Voulant faire croire que les Carolingiens avaient un droit de suzeraineté sur la Germanie, il représente le roi Henri comme un simple duc de Saxe, et, pour en faire un vassal de Charles le Simple, il remplace par son nom, lors de la révision de ces deux premiers livres, le nom de Gislebert, dans plusieurs passages où le duc de Lorraine était mentionné, conformément à Flodoard.

Il me semble pourtant qu'on se hâte un peu trop de condamner Richer. On l'accuse d'insigne mauvaise foi et d'imposture manifeste : mais s'il a fait les substitutions de noms dont il s'agit, est-on bien sûr que ce fût avec l'intention de satisfaire sa vanité nationale, et d'abuser, de parti pris, ses futurs lecteurs, sur les relations véritables de Charles le Simple et d'Henri de Germanie. Je suis persuadé, au contraire, que Richer a eu de tout autres raisons de faire à son texte primitif les corrections incriminées. Ce sont ces raisons que je m'efforcerai de retrouver, d'abord en étudiant la suite même de son, récit, puis en examinant certaines théories politiques en cours aux IXe et Xe siècles.

Reprenons donc d'un peu plus haut le récit des événements. Richer, on le sait, dans toute la première partie de son ouvrage (919-966), suit plus ou moins exactement la chronique de Flodoard. Il brode, il est vrai, sur le texte du chroniqueur, amplifie ses récits souvent trop secs, en résume d'autres trop diffus, intervertit l'ordre chronologique des faits, sous prétexte de les enchaîner logiquement, mais n'en emprunte pas moins à Flodoard le fond même de son récit.

Flodoard, à l'année 920, mentionne brièvement une entrevue, à Worms, entre Charles le Simple et Henri d'Outre-Rhin[12] ; mais sans nous dire quels en furent et l'objet et l'issue[13]. Richer ne se contente pas de cette simple mention : il nous montre[14] comment cette entrevue, où les deux princes devaient se lier d'amitié, fut an con traire l'origine de la guerre, chacun d'eux se croyant trahi par l'antre.

Au début de la même année 920, Flodoard raconte le fait suivant : Presque tous les comtes français abandonnèrent leur roi Charles, près de Soissons, parce qu'il ne voulait pas renoncer à son conseiller Haganon, que, de condition médiocre, il avait rendu puissant. Hervé, archevêque de Reims, reçut le roi lorsque tons l'avaient délaissé.......... Il le garda ainsi presque sept mois, jusqu'à ce qu'il eût ramené les grands à lui et lui au royaume[15]. Ce récit assez bref devient, chez Richer, matière à vastes développements[16]. Il montre le duc Robert, intriguant auprès de tous les grands du royaume pour les détacher du roi, et envoyant des messagers à Henri d'Outre-Rhin, qu'il sait brouillé avec Charles depuis l'entrevue de Worms, pour s'assurer de son concours. Il raconte ensuite[17], avec force détails, le complot des grands pour s'emparer de Charles, par surprise, et la délivrance de celui-ci par l'archevêque Hervé.

Toujours à la même année 920, Flodoard nous parle de Gislebert, que plusieurs Lorrains, abandonnant la cause du roi Charles, avaient choisi pour roi ; puis nous montre, quelques ligues plus bas, Gislebert et les Lorrains revenus à l'obéissance[18]. C'est là le thème du récit de Richer dans sa première rédaction[19] : Henri d'Outre-Rhin est en hostilité avec Charles le Simple depuis l'entrevue de Worms ; ses intrigues réussissent à détacher Gislebert de la fidélité qu'il doit au roi ; mais, par l'influence de l'archevêque Hervé, Gislebert fait sa soumission et rentre en grâce.

D'autre part, il est vrai, à l'année 921, Flodoard nous parle d'uns trêve, puis d'une paix conclue entre Charles le Simple et Henri[20]. Enfin Richer, dans une autre partie de son premier livre[21], reprend et développe le même thème que dans les chapitres 22, 23, 21 (première rédaction), à savoir les démêlés de Gislebert avec Charles le Simple, la tentative du premier pour se rendre indépendant, sa défaite et sa soumission[22].

En relisant son récit, Richer dut s'apercevoir qu'il manquait de logique et de suite dans les idées : il faisait naître, entre Charles et Henri, à l'entrevue de Worms, une guerre à laquelle il ne donnait pas de conclusion, bien que Flodoard affirmât qu'il y eut paix conclue entre eux ; il montrait Gislebert faisant sa soumission à Charles le Simple, à la fin d'un récit où il n'avait été précédemment question que des démêlés de ce roi avec le duc Robert et Henri de Germanie ; enfin quelques chapitres plus loin, il représentait encore une fois Gislebert en guerre avec Charles le Simple, puis faisant de nouveau sa paix avec lui, et cela par les bons offices d'Henri d'Outre-Rhin qu'il avait laissé, depuis Worms, en guerre avec le roi Charles, et qu'il avait montré précédemment[23] excitant lui-même Gislebert à la révolte.

Richet, nous le verrons bientôt, pouvait considérer Henri de Germanie comme étant dans la même situation que Gislebert de Lorraine, vis-à-vis du roi des Francs occidentaux. Il remplaça donc le nom de l'un par celui de l'autre, aux chapitres 22, 23, 24, du 1er livre ; et alors son récit eut au moins le mérite d'offrir plus de suite et d'unité : Charles et Henri se brouillent à l'entrevue de Worms ; Henri s'associe au complot de Robert contre Charles ; mais l'archevêque Hervé, qui s'efforce de ramener des partisans au roi, écrit à Henri et le décide à une réconciliation[24].

La logique même du récit rendait donc nécessaire une correction au texte primitif. Il nous reste à examiner comment la correction, telle qu'elle a été faite, peut s'expliquer par les conceptions politiques du temps ; en d'autres termes, comment Richer a pu, sans parti-pris de nous tromper, considérer Henri de Germanie et Gislebert de Lorraine comme égaux, vis-à-vis du pouvoir supérieur de Charles le Simple.

Si l'on prend les écrits politiques de la fin du IXe siècle, deux principes s'en dégagent assez clairement : la transmission héréditaire de la couronne dans la famille de Charlemagne, — le droit pour les évêques, représentants et ministres de Dieu, de déposer les mauvais rois. Le principe d'hérédité ne repose pas seulement sur le fait accompli et sur la tradition ; il est fondé sur une décision du vicaire de Dieu lui-thème : le pape Étienne II, lorsqu'il est venu sacrer Pépin et ses deux fils il Saint-Denis, eu 753, a prononcé l'anathème contre tous ceux qui tenteraient de lui enlever la couronne à lui ou à ses descendants. Mais Dieu qui, par la boniche du pape, a proclamé la couronne royale, chez les Francs, propriété héréditaire de la famille carolingienne, peut aussi enlever la couronne à cette famille, le jour où elle s'en montrera indigne. Dieu n'a institué les rois que pour être, ici-bas, les exécuteurs de ses volontés : il veut que les rois fassent régner la justice, maintiennent la paix, défendent l'Église, respectent ses commandements. S'il remplit tous ces devoirs, le roi assurera la perpétuité de son héritage dans sa famille : ses vertus deviendront un appui pour sa race une garantie d'hérédité pour ses fils[25]. Mais s'il se conduit injustement, s'il se livre aux violences et aux rapines, s'il persécute l'Église, il ne compromet pas seulement son propre pouvoir, il rend inhabiles à hériter de son royaume ses fils et ses petits-fils[26]. La couronne royale, chez les Francs, doit donc être, pour les descendants de Charlemagne, un héritage inviolable, tant qu'ils se conformeront aux commandements de Dieu et de son Église : le jour où ils seront incapables de faire exécuter ces commandements, ou se refuseront à les observer eux-mêmes, c'est aux évêques, agissant au nom de Dieu, qu'il appartiendra de leur enlever la couronne, pour la transférer à de plus dignes.

Telles sont les théories politiques dont nous allons examiner les conséquences et les applications pratiques dans quelques-uns des événements qui signalent la fin du IXe et le début du Xe siècle.

En 887, l'empereur Charles le Gros est déposé par les seigneurs allemands assemblés à Tribur[27]. Aussitôt l'empire de Charlemagne se démembre de nouveau : les Allemands élisent pour roi un Carolingien, Arnulf, fils bâtard de Carloman, l'un des frères de Charles le Gros ; mais les autres peuples de l'empire se choisissent, suivant l'expression d'un chroniqueur, des rois tirés de leurs propres entrailles[28]. En dehors d'Arnulf, la famille carolingienne n'est plus alors représentée que par un enfant, Charles, fils posthume de Louis le Bègue. Né en 879, Charles, qu'on surnommera plus tard le Simple, n'est âgé que de huit ans, en 887, et se trouve par conséquent trop jeune pour régner. Dans ces conditions, pour les partisans de la pure tradition carolingienne, l'empire de Charlemagne tout entier doit revenir à Arnulf : lui seul peut succèder. légitimement à Charles le Gros ; et, à moins que, de son plein gré, il ne leur cède une partie de son héritage, les rois qui s'élèvent dans les autres parties de l'empire, sont des usurpateurs.

Telle est, en effet, l'opinion d'un certain nombre de chroniqueurs. L'annaliste de Fulde, par exemple, dont la partialité pour les Carolingiens, et surtout pour les Carolingiens d'Allemagne, est bien connue, s'exprime ainsi[29] : Pendant qu'Arnulf séjournait dans la ville de Ratisbonne, plusieurs roitelets s'élevèrent en Europe et dans le royaume de Charles, son oncle (Charles le Gros)[30]. Car Bérenger, fils d'Évrard, se fit roi en Italie ; Raoul, fils de Conrad, se constitua un royaume dans la Bourgogne supérieure ; Louis, fils de Boson, et Guy, fils de Lambert, voulurent être rois dans la Gaule-Belgique et dans la. Provence ; enfin Eudes, fils de Robert, usurpa, pour sa part, tout le pays jusqu'à la Loire et jusqu'à l'Aquitaine[31]. L'idée que les rois, ainsi choisis en dehors de la famille carolingienne, sont des usurpateurs, se dégage encore assez nettement du récit des Annales de Saint-Vaast. Les Francs orientaux, raconte cette chronique[32], voyant que les forces nécessaires au gouvernement de l'empire s'affaiblissaient chez l'empereur, le déposèrent, et placèrent sur le trône Arnulf, fils de Carloman, et neveu de Charles le Gros[33]. Mais les Francs occidentaux, divisés entre eux, voulurent porter au trône les uns Guy d'Italie, les autres Eudes. Bérenger aussi usurpa le royaume d'Italie.

Regino de Trèves, dans sa Chronique, est encore plus explicite. Après avoir raconté la déposition de Charles le Gros, puis sa mort, après avoir fait l'éloge des vertus de ce prince, il continue en ces termes[34] : Après sa mort, les royaumes qui s'étaient trouvés sous sa domination, comme privés désormais de leur légitime héritier, rompent le lien qui les retenait en faisceau, et, loin d'attendre leur maitre naturel, se disposent à se donner chacun un roi tiré de leurs propres entrailles. Ce fut là la cause de grandes guerres ; non que les Francs fussent dépourvus de chefs ; mais parce qu'entre ces chefs il y avait égalité de noblesse, de dignité et de puissance, et que la discorde en croissait d'autant : car personne d'entre eux n'avait sur les autres une supériorité telle, qu'il pût leur faire accepter sa domination. La France[35], en effet, eût produit bien des chefs propres au gouvernement, si la fortune n'eût fait naître entre eux une rivalité de courage, et ne les eut armés les uns contre les antres, pour leur perte commune.

Il n'est pas jusqu'au chroniqueur saxon, Wittikind, qui ne reconnaisse et ne mentionne cette tradition carolingienne. D'après lui, Arnulf, après la mort de Charles le Gros, revendiqua tout l'empire de ce dernier[36].

Donc, à en croire les annalistes anonymes de Fulde et de Saint-Vaast, et le chroniqueur Regino de Trèves, après la déposition de Charles le Gros, Arnulf doit lui succéder dans toute l'étendue de l'empire ; car il est le seul membre de la famille carolingienne qui ait atteint l'âge d'homme. Cette opinion, d'ailleurs, se perpétue, puisqu'on en retrouve l'écho jusque chez Wittikind, chroniqueur saxon de la fin du Xe siècle, et tout dévoué à la famille des Otton.

Quelle va être le conduite d'Arnulf, seul héritier légitime, en théorie, de tout l'empire carolingien, à l'égard des prétendus usurpateurs ? II va les traiter comme des vassaux rebelles. En apprenant ces faits (la création de rois particuliers en Italie et en Gaule), dit l'annaliste de Fulde[37], le roi Arnulf se rendit en Francia, et, ayant réuni une assemblée générale à Francfort, il se disposa à aller à Worms. En apprenant cette nouvelle, Eudes prit un sage parti : il réfléchit qu'il valait mieux pour lui tenir pacifiquement sa couronne de la bonne grâce du roi, que se révolter par orgueil contre la fidélité qu'il lui devait. Il se rendit donc, humblement, auprès du roi, et y fut reçu avec joie. Les affaires ayant été arrangées de part et d'autre, au gré de chacun, l'un et l'autre retournèrent dans leur royaume. On ne peut affirmer plus clairement les droits du carolingien Arnulf sur la couronne qu'a usurpée Eudes. Celui-ci n'est qu'un vassal rebelle : son pouvoir ne devient légitime que du jour où il fait acte de soumission à Arnulf, et obtient de lui la reconnaissance de son titre de roi.

Telle est aussi la version de l'annaliste de Saint-Vaast[38]. Selon lui, les seigneurs qui n'avaient pas voulu reconnaître Eudes pour roi, se rendirent auprès d'Arnulf, et le prièrent de venir en Francia, afin d'y reprendre le royaume qui lui était dû. Parmi ces mécontents se trouvaient justement Foulques, archevêque de Reims, et Raoul, abbé de Saint-Vaast. Eudes, sur la convocation d'Arnulf, se rendit à Worms. Là, le roi Arnulf le reçut honorablement, lui accorda son amitié, et, le renvoya dans son royaume avec honneur. Mais il y a plus : Le roi Eudes, continue l'annaliste, se rendit à Reims, au devant des envoyés d'Arnulf, qui, au nom de leur maitre, lui apportaient, dit-on, une couronne. Eudes, l'ayant placée sur sa tête dans l'Église de la Mère de Dieu, fut acclamé roi par tout le peuple. Donc, à en croire cette chronique, Eudes n'a pas dû seulement faire reconnaître son pouvoir par le seul héritier légitime de tout l'empire carolingien ; il a dû encore recevoir de lui les insignes de la royauté, pour être acclamé roi par tout le peuple.

Pour Regino de Trèves, il en l'ut de même[39]. Arnulf fit valoir ses droits sur tout l'empire carolingien : il intervint en Italie entre les à eux compétiteurs, Bérenger et Guy ; il combattit, sans succès, il est vrai, dans la Bourgogne Transjurane, l'usurpateur Conrad ; enfin ce fut avec son consentement, que les peuples des Gaules élurent pour roi le duc Eudes, fils de Robert.

Le chroniqueur saxon Wittikind, a reproduit, là encore, la même tradition, et il raconte qu'Eudes obtint son royaume par la grâce de l'empereur Arnulf[40].

Donc, pour tous ces chroniqueurs, en 887, Arnulf est seul souverain légitime de tout l'empire carolingien. Si certains peuples de l'empire élisent des rois particuliers, pris en dehors de la famille carolingienne, ces rois sont des usurpateurs, des vassaux rebelles, qu'Arnulf combattra. Leur pouvoir ne deviendra légitime que si Arnulf, comme il l'a fait pour Eudes, veut bien leur reconnaître le titre de roi.

Richer, tout en donnant une autre version, n'en soutient pas moisis, au fond, la même théorie sur les droits de la famille carolingienne. Il est, on le sait, d'une brièveté extraordinaire sur les évènements compris entre les années 887 et 919[41] : il ne nous parle ni de Charles le Gros, ni d'Arnulf, et il nous représente le roi Eudes succédant immédiatement, en 884, Carloman, fils de Louis le Bègue, alors que Charles, fils de Carloman, n'était âgé que de deux ans[42]. Mais son récit n'en est pas moins curieux : L'enfance de Charles, dit-il[43], fut cause que les grands du royaume se disputèrent le pouvoir. Chacun cherchait, par tous les moyens possibles, à augmenter sa fortune ; personne ne songeait à soutenir le roi ou à défendre le royaume. De là, désordre général, invasions de Normands, maux de toutes sortes. Pour réprimer ces troubles, il fallait un chef de guerre : mais, comme Charles avait à peine trois ans, on s'occupa de créer un roi, non pour déserter la cause de ce prince, mais par impatience de marcher à l'ennemi.

Les droits de Charles, pour Richer, ne sont donc pas discutables : bien qu'âgé seulement de deux ans, il se trouve roi par le fait même de la mort, de son père. Mais, comme il est trop jeune pour gouverner, le royaume est déchiré par les discordes intestines : on élit alors une sorte de roi intérimaire, Eudes. Celui-ci ne fait qu'exercer, à la place de Charles, les fonctions royales, dont la première est de maintenir l'ordre et. la paix. Pendant ce temps, les droits de Charles ne sont pas anéantis, ils ne font que sommeiller. Et, en effet, dès qu'il a atteint l'âge d'homme, ses partisans le proclament roi.

En 893, Charles est sacré roi à Reims par l'archevêque Foulques ; et, remarque Richer[44], il voit se ranger autour de lui tous les grands de la Belgique et quelques uns de la Celtique. Le jeune roi ne doute nullement de la validité de ses droits. Si l'on en croit Richer[45], il exprimait amèrement à ses amis et aux gens de sa maison ses regrets d'avoir perdu le trône, il cherchait par mille moyens à rentrer en possession du royaume de son père. Sa restauration n'est donc que la restitution d'un héritage légitimement dit, mais momentanément occupé par un étranger.

C'est là aussi l'opinion de l'archevêque Foulques, alors le chef du parti carolingien dans la Francia occidentalis. Il déclare dans une lettre au pape Formose, qu'il n'a jamais douté de la justice de la cause de Charles ; il veut que le jeune roi jouisse en paix du royaume qui lui appartient par droit héréditaire[46]. Il a pris soin d'ailleurs, de nous donner à la fois un exposé de doctrines générales et une appréciation des évènements contemporains, dans une longue lettre écrite par lui à Arnulf de Germanie, et analysée par Flodoard. dans son Histoire de l'Église de Reims[47]. Ce document est des plus importants, puisqu'il émane d'un homme qui se trouvait être en même temps l'héritier des doctrines d'Hincmar, et le plus chaud défenseur alors de la tradition carolingienne. Foulques veut se justifier auprès d'Arnulf de certaines imputations calomnieuses, et lui expliquer sa conduite dans la restauration de Charles le Simple. Il lui rappelle, dit Flodoard, qu'à la mort de l'empereur Charles, son oncle (Charles le Gros), il partit pour lui offrir ses services, plein du désir de se soumettre à sa domination et à son gouvernement[48] ; mais Arnulf le renvoya sans lui donner aucun conseil ni consolation[49]. Se voyant alors sans espérance de ce côté, il fut obligé de se soumettre à la domination d'Eudes, qui, étranger au sang royal, a abusé en tyran du pouvoir royal, et il a été forcé de le supporter, malgré lui, jusqu'ici. Cependant son premier désir était de voir le gouvernement entre les mains d'Arnulf, puisque c'était à lui qu'il était allé s'offrir le premier ; ne trouvant aucun appui en lui, il avait fait ce qui lui restait à faire, en choisissant pour roi le seul qui, après lui, restât encore du sang royal, et dont les prédécesseurs et les frères avaient été rois. Quant au reproche que lui faisait Arnulf de n'avoir pas sacré d'abord le jeune Charles, il lui fait observer que, lorsque l'empereur Charles mourut, et lorsqu'Arnulf refusa de prendre le gouvernement du royaume, Charles n'était encore qu'un enfant, trop faible de corps et d'esprit, incapable d'être mis à la tête de l'État, et qu'il exit été très dangereux de l'élire roi dans un moment où les Normands menaçaient le royaume des plus terribles persécutions[50]. Mais quand ils l'ont vu parvenu à l'âge où l'on est capable de discerner un bon conseil et de le suivre, ils l'ont choisi selon Dieu, pour donner ordre aux affaires du royaume, et en même temps servir les intérêts d'Arnulf. Quant à ce qu'ils avaient osé agir ainsi sans le consulter, il répond qu'ils ont en cela suivi la coutume de la nation des Francs qui a toujours eu pour usage, à la mort d'un roi, d'en choisir un ultra de la famille du roi défunt et de sa succession, sans jamais prendre l'avis d'aucun roi, fut-il plus grand et plus puissant ; qu'en élevant Charles à la dignité royale, ils avaient entendu le soumettre à son autorité et à ses conseils, afin qu'il Mt aidé en toutes choses de ses avis et de son assistance, et qu'ainsi le roi et le royaume fussent absolument gouvernés par ses commandements et ordonnances.......... Ils avaient jugé que, pour sauvegarder les intérêts du royaume, pour éviter de blesser Arnulf, enfin pour conserver à la lamine royale la souveraineté qui lui était légitimement due, ils devaient choisir Charles, persuadés qu'Arnulf verrait avec plaisir leur choix tomber sur son parent, et qu'il protégerait à la fois le roi et le royaume.......... Qu'Arnulf réfléchisse comment les rois, ses prédécesseurs, ont gouverné l'État, et comment l'ordre de succession a toujours été observé jusqu'à ce jour, que de toute la famille royale il ne reste plus que lui et le jeune Charles, son parent ; qu'il songe à ce qui pourrait arriver, s'il venait à payer la dette commune de l'humanité ; quand il existe déjà tant de rois qui ne sont pus du sang royal, et que tant d'autres affectent le nom de rois ; qui protégera son fils, après sa mort, et l'aidera à hériter du royaume qui lui est dû, si lui-même laisse succomber Charles, son parent ? Il ajoute qu'il est connu de presque toutes les nations, que c'est la coutume des Francs, d'avoir des rois héréditaires.......... Il conjure Arnulf.......... d'avoir pitié de cette malheureuse nation franque, et de tendre la main à la famille royale prête à tomber, assurant ainsi la dignité et la force de sa propre succession et empêchant les rois étrangers qui existent déjà on qui pourront s'élever dans l'avenir, de prévaloir contre ceux qui par leur naissance ont droit à la dignité royale.

Aux yeux de Foulques, Eudes n'est donc, comme tous les autres rois étrangers à la famille carolingienne, qu'un tyran et un usurpateur. Aussi a-t-il refusé de le reconnaitre pour roi : il ne pouvait sacrer Charles, trop jeune pour régner ; il a offert à Arnulf, le seul carolingien alors en âge de faire métier de roi, la couronne qui lui revenait légitimement. Mais Arnulf a manqué à son devoir, et fait un lâche abandon de ses droits : il a reconnu Eudes. L'archevêque a dû subir l'usurpateur : mais dès que Charles a atteint l'âge viril, il se déclare pour lui, le sacre roi, et réclame pour lui l'appui d'Arnulf, au nom des droits traditionnels de la famille carolingienne, au nom de l'amitié, de la fraternité, que se doivent entre eux les membres de cette famille.

Mais si Foulques proclame bien haut les droits de la famille carolingienne, il n'en professe pas moins les mêmes doctrines qu'Hincmar sur les droits supérieurs de Dieu et de son Église. Dieu, par l'intermédiaire de ses évêques, peut toujours punir les princes injustes, en leur enlevant leur couronne, ou en dépouillant leurs fils de leur héritage. Il y a, à ce sujet, une autre lettre, également curieuse, de Foulques, adressée à Charles le Simple lui-même[51]. Celui-ci, pour soutenir sa cause, avait fait alliance avec les Normands. L'archevêque le reprend vivement de cette compromission avec des païens : Si les rois, vos aïeux, lui dit-il, ont régné heureusement, et ont transmis l'héritage de leur trône à leur postérité 3, c'est parce que, renonçant à leurs erreurs, ils se sont soumis noblement au culte de Dieu, avant toujours cherché en lui leur force. Et vous, au contraire, voici que maintenant vous abandonnez Dieu : car je dois le dire, quoique à regret, c'est abandonner Dieu que de faire alliance avec ses ennemis.......... Croyez moi, ce n'est pas ainsi que vous parviendrez à nous assurer votre royaume ; bien au contraire, vous provoquez Dieu, que vous irritez, à vous perdre promptement. Jusqu'ici j'avais mieux espéré de vous : maintenant, je vois que vous allez périr avec tous les vôtres, si vous voulez vous conduire ainsi, et vous ranger à de tels desseins. Certes, ceux qui vous donnent de semblables conseils, ne sont pas vos fidèles, mais bien infidèles de tout point ; si vous voulez les écouter, vous perdrez à la fois, le royaume terrestre et le royaume céleste.......... Sachez donc que, si vous agissez ainsi, et si vous acquiescez à de pareils projets, vous ne me devez plus compter comme fidèle, que je détournerai de votre foi tous ceux que je pourrai conseiller, et qu'avec mes chorévèques, vous excommunions vous et les vôtres, je vous frapperai d'un éternel anathème. Si je vous écris ainsi, c'est avec larmes et gémissements, à cause de la fidélité que je vous garde, parce que je désire que vous soyez toujours honoré selon Dieu et selon le siècle et que vous parveniez au trône qui vous est dû, avec l'aide du Christ et non de Satan. Car le royaume que Dieu donne a de solides fondements, mais celui qui est acquis par injustice et par rapines, est caduc, bien vite chancelant, et n'est pas de longue durée.

L'archevêque Foulques continue donc la double tradition carolingienne et ecclésiastique. Il nous montre, d'une part, ce que l'on peut appeler son loyalisme, de l'autre, le sentiment qu'il a de sa mission comme ministre de Dieu : il s'est efforcé, jusqu'alors, de faire triompher les légitimes prétextions de Charles ; mais il est prêt à l'abandonner et à se déclarer son ennemi, s'il le voit renier Dieu par une alliance avec les païens. Charles a des droits incontestables à la royauté ; mais que valent ces droits sans l'assistance de Dieu ? S'il se conduit selon l'esprit de justice, il obtiendra, avec l'aide des ministres de Dieu sur la terre, le trône qui lui est dû ; s'il fait alliance avec des païens, Dieu, par la bouche de ses évêques, prononcera contre lui l'anathème, et le perdra, lui et tous les siens.

Foulques avait demandé pour Charles les secours d'Arnulf : celui-ci avait refusé, en 888, le royaume des Francs occidentaux, que lui était allé offrir l'archevêque ; il devait au moins aider son jeune cousin, Charles, à le reconquérir et à le gouverner sous son patronage. Quelle fut en cette circonstance la conduite d'Arnulf ?

Si nous prenons les Annales de Fulde, nous y lisons, qu'en 893 le roi Arnulf visita par piété les monastères et les évêchés dans toute la province des Francs occidentaux[52]. Ces annales, d'ailleurs, sont absolument muettes sur la lutte d'Eu(les et de Charles le Simple. Il semble donc, à les lire, qu'Arnulf continue à régner paisiblement des deux côtés du Rhin : sans doute, il a permis à Eudes de prendre le titre de roi dans la Francia occidentalis ; mais Eudes s'est reconnu. son vassal à l'assemblée de Worms[53], et Arnulf parcourt le royaume de son vassal.

Les mêmes annales s'expriment ainsi à l'année 891 : Une assemblée générale se tint à Worms : là, entre autres faits, vint le jeune Charles, fils de Louis (Louis le Bègue), petit-fils de Charles roi des Francs occidentaux (Charles le Chauve), neveu du roi[54]. Le roi l'accueillit avec affection, puis le renvoya[55]. Rien sur la situation de Charles à ce moment, rien sur ses prétentions à la royauté dans la Francia occidentalis, rien sur les motifs de son voyage à Worms. Ce sont deux princes parents qui se rendent visite, pour resserrer les liens d'amitié et d'affection qui les unissent : c'est là un acte tout ordinaire de la vie politique d'alors.

A l'année 895, les mêmes annales continuent : Un placite royal se tint à Worms : là, Eudes, roi (le Gaule, vint faire acte de fidélité au roi (Arnulf), avec des présents. Il fut reçu par lui honorablement, et, quelques jours après, il lui fut permis de s'en retourner en paix, comme il était venu[56]. Rien encore sur les motifs qui amènent Eudes à Worms : c'est un vassal qui se rend au placite de son suzerain, pour l'assurer de sa fidélité, et pour lui porter les présents qu'il lui doit.

En définitive, à lire ces annales, on petit croire qu'Arnulf règne effectivement sur tout l'empire carolingien[57], et qu'Eudes lui-même est le premier à se reconnaitre son vassal.

Les Annales de Saint-Vaast sont plus explicites. A l'année 894, elles nous montrent Charles et ses partisans impuissants à soutenir la lutte contre le roi Eudes. Charles se rend alors auprès d'Arnulf pour lui demander des secours : Le roi Arnulf, dit l'annaliste, reçut avec bienveillance son cousin, et lui concéda le royaume paternel[58]. Puis Arnulf envoie des délégués pour régler le différend entre Charles et Eudes ; mais ces délégués sont gagnés à Eudes, et ne font rien pour ramener la paix. Le roi de Germanie fait donc, là encore, acte de souverain[59] dans la Francia occidentalis, puisqu'il confère à Charles ce royaume, et qu'il y intervient entre les deux compétiteurs.

En 895, Arnulf, qui a sans doute un désir sincère de rétablir la paix, convoque auprès de lui Eudes et Charles, afin de faire intervenir entre eux un arrangement : Mais les partisans de Charles, continue l'annaliste de Saint-Vaast, le détournèrent de ce voyage, et envoyèrent des missi auprès du roi Arnulf. Le roi Eudes, au contraire, prenant avec lui de vaillants compagnons, alla trouver le roi Arnulf, et lui rendit beaucoup d'honneurs. Le roi l'accueillit honorablement, et le renvoya content dans son royaume[60].

La conduite d'Arnulf semble donc assez équivoque ; mais ce qui n'est pas douteux, à s'en tenir au récit des Annales dé Saint-Vaast, c'est qu'à deux reprises, en 881 et en 895, Arnulf fait acte de souveraineté dans la Francia occidentalis.

C'est la conclusion qui ressort également du récit de Regino de Trèves. Charles, nous raconte en effet ce chroniqueur[61], n'étant pas de force à lutter contre Eudes, demanda en suppliant la protection d'Arnulf. Celui-ci tint, pendant l'été, un placite à Worms : Charles s'y rendit, se concilia Arnulf par de grands présents, et reçut de sa main le royaume qu'il avait usurpé 3. Puis il fut ordonné aux évêques et aux comtes qui résidaient dans le voisinage de la Meuse, de lui prêter secours, de le conduire dans son royaume, et de le placer sur le trône. Mais ils. ne lui furent d'aucun secours ; car le roi Eudes se porta avec une armée sur l'Aisne, et empêcha les troupes d'Arnulf de pénétrer dans le royaume.

En 895, Arnulf tient, à Worms, une seconde assemblée, où se rendent les grands de tous les royaumes soumis à sa domination[62]. Au même placite, arrive le roi Eudes avec de grands présents ; il est reçu honorablement par Arnulf, et, ayant obtenu ce pourquoi il était venu, il retourne dans son royaume.

C'est donc, une fois de plus, l'affirmation des droits d'Arnulf sur tout l'empire carolingien : Charles lui-même, bien que membre de la famille carolingienne, vient faire reconnaître par lui sa royauté, ; et Eudes se rend à ses placites, au milieu des autres grands vassaux, accourus de tous les royaumes soumis à sa domination.

En réalité, Arnulf ne donna aucun secours effectif à Charles[63] ; et l'archevêque Foulques fut. réduit à négocier la paix entre Eudes et Charles. Ce n'est pas qu'il reconnût les prétentions d'Eudes, ou qu'il doutât du bon droit de Charles ; mais il craignait que, les forces du royaume une fois usées par la guerre, il ne fut ensuite livré sans défense à l'invasion des païens[64]. Il subit la nécessité, et rien de plus : il voulut que Charles, puisqu'il ne pouvait recouvrer tout son royaume, en conservât au moins une partie digne de son rang[65]. De là, l'accord qui intervint, en 897, entre Charles et Eudes, accord qui partagea entre eux le royaume, et que Foulques accepta comme un pis-aller[66]. Eudes mourut l'année suivante, et Charles rentra en possession de tout l'héritage paternel[67] (898).

Mais si les annalistes de Fulde et de Saint-Vaast, si le chroniqueur Regino, au nom de la tradition carolingienne, attribuent à Arnulf la souveraineté effective sur tout l'empire carolingien, nous allons voir Richer, au nom de la même tradition, attribuer à Charles le Simple la même souveraineté.

Richer est d'une brièveté singulière sur les événements compris entre les années 893 et 898, il ne laisse pas soupçonner qu'il y ait eu une lutte entre Charles et Eudes, et il semble, à lire son récit, qu'Eudes soit mort au lendemain même du sacre de son rival[68]. Il se tait, d'ailleurs, absolument sur le rôle d'Arnulf, qu'il ne nomme même pas une seule fois dans tout le cours de son récit. Tout au contraire, il nous montre Charles exerçant, dès son avènement, la plénitude de l'autorité royale dans toute l'étendue de l'empire carolingien. D'après lui, en effet, Charles est d'abord reconnu par la Belgique, ou pays entre Marne et Rhin[69], où il trouve ses premiers et ses plus chancis partisans[70]. Puis il prend possession de la Neustrie, pays entre Marne et Garonne[71] ; et il en confie l'administration au chic Robert, frère du roi Eudes, qui s'est reconnu son vassal[72]. De là il se rend dans la Saxe ; il en parcourt les villes, les demeures royales, les places fortes, dont il prend possession sans difficulté ; puis il donne, pour duc, aux Saxons, Fleuri, de race royale, et originaire du pays[73]. Ce n'est pas tout : Charles obtient, sans combattre, la sujétion des Sarmates[74].

Je ne veux relever ici ni les invraisemblances, ni les anachronismes de ce récit ; je n'y remarquerai qu'un fait : l'affirmation des droits de Charles sur toute la succession carolingienne. Ce prince nous apparait, dans Richer, comme exerçant l'autorité effective dans tout l'empire, et reprenant même, à l'égard des barbares de l'Est, le rôle de Charlemagne.

Dans ces conditions, quelle allait être l'attitude de Charles le Simple vis-à-vis des rois élus en Germanie, après l'extinction de la branche carolingienne allemande[75] ? Richer ne nous parle ni de l'élection de Conrad de Franconie en 911, ni de celle d'Henri de Saxe en 919. Il se tait également, comme du reste les autres chroniques contemporaines, sur les rapports de Charles le Simple avec Conrad ; c'est seulement à partir de l'entrevue de Worms, en 920, que Flodoard et, après lui, Richer commencent à faire intervenir dans leurs récits Henri de Germanie. Ce sont les relations de ce prince avec Charles le Simple qu'il nous faut étudier maintenant : nous essaierons ainsi de comprendre, à la lumière de tous les faits précédents, la véritable portée de la correction faite par Richer à son texte primitif.

Flodoard, à l'année 920, rapporte le fait suivant : Erlebald se rendit auprès du roi (Charles le Simple), qui se trouvait alors dans le pays de Worms, en présence de Henri, prince d'Outre-Rhin[76]. A l'année 921, il nous raconte d'abord que le roi Charles fit une trêve, jusqu'à la messe de Saint-Martin, avec Henri, prince d'Outre-Rhin ; puis que Charles fit de nouveau la paix avec Henri[77]. Ces deux princes étaient-ils donc en guerre ? depuis quand ? pour quelles raisons ? autant de questions auxquelles Flodoard ne donne pas de réponses.

Richer est plus explicite : la première fois qu'il fait apparaitre Henri de Saxe, il nous le montre investi, par Charles le Simple, de son duché de Saxe[78]. Il nous le présente donc, dès l'abord, comme un simple vassal du roi carolingien, au même titre que Robert, nommé par le roi Charles duc de la Celtique[79].

C'est encore comme un vassal du roi carolingien qu'Henri nous apparaît à l'entrevue de Worms, et rien dans Richer ne peut faire supposer qu'il ait été déjà, élu roi. Charles, dit-il, s'était rendu dans le territoire de Worms pour une entrevue avec Henri d'Outre-Rhin. Henri s'employa avec la plus grande fidélité à régler les affaires du roi[80]. C'est alors qu'intervient un incident, qui semble bien être de l'invention de Richer, et auquel il fait remonter l'origine des hostilités entre Charles et Henri[81]. Pendant l'entrevue, dit-il, des jeunes gens de Germanie et de Gaule, choqués de la différence des langues, en vinrent, selon la coutume, aux plus violentes injures ; puis, le fer à la main, ils s'élancèrent les uns contre les autres, et se portèrent des coups mortels.......... Le roi (Charles), croyant à une trahison, se leva en toute hâte. et les siens se pressèrent autour de lui. Henri, de son côté, crut à un piège, regagna sa flotte, et se vit forcé par les troupes du roi Charles à repasser le Rhin. Ceux qui accompagnaient le roi pensèrent, en effet, qu'Henri était venu en traître ; car dès lors on le disait ennemi de Charles[82].

L'explication de Richer n'est pas sérieuse ; et lui-même, nous le verrons bientôt, n'en tient pas de compte. Il néglige, d'ailleurs, comme Flodoard, de nous renseigner sur la question essentielle, l'objet de l'entrevue, à Worms, entre Charles et Henri.

Henri se trouve donc en guerre avec son suzerain : Richer nous le montre alors faisant cause commune avec les autres vassaux de Charles le Simple conjurés contre le roi. Le duc Robert, dit-il[83], envoya des messagers à Henri d'Outre-Rhin, pour le gagner au sujet de la déposition du roi. Il avait appris, en effet, qu'Henri s'était trouvé forcé de fuir, poursuivi par les gardes du roi ; et il l'avait aussitôt assuré de son dévouement. Fort de l'adhésion d'Henri, le tyran travailla sans retard à s'emparer du royaume. C'est alors que Robert et les autres. grands se saisissent du roi, par surprise, à Soissons ; que l'archevêque de Reims, Hervé, délivre le roi, et se charge de rappeler de la Saxe, où il commandait, le duc Henri, qui, à l'instigation de Robert, s'était comme les autres, séparé du roi[84].

Une première conclusion ressort clairement de tous ces faits : jusqu'à ce moment, Henri de Germanie n'est pour Richer, qu'un simple duc de Saxe, et un vassal du roi Charles le Simple. Celui-ci, en vertu de la tradition carolingienne, règne sur tous les trônes occupés autrefois par des membres de sa famille.

C'est alors que Richer imagine cet échange de lettres entre l'archevêque Hervé et. Henri ; puis nous montre la réconciliation d'Henri et de Charles[85]. Bien que ces lettres n'aient aucune réalité historique. il importe de les analyser attentivement. Et d'abord, remarquons quelle est, à ce moment, la situation de Charles : il est à peu près abandonné de tous ses vassaux il a été obligé de se réfugier en Lorraine ; il lui faut donc se ménager un appui, et cet appui, il le demandera à Henri de Saxe. Il essaiera de le ramener à la fidélité qu'il lui doit ; et, pour l'y décider, lui fera des concessions.

La lettre de l'archevêque Hervé à Henri contiendra donc deux parties : dans l'une, il rappellera les causes de la rupture entre les deux princes ; dans l'autre, il fera à Henri, au nom de Charles. des promesses qui doivent le décider à se rapprocher du roi. Après un préambule de lieux communs, l'archevêque arrive à la première partie de sa lettre : Le roi n'ignore pas, dit-il[86], que le jour où il a recouvré la plénitude de son pouvoir (cum totius statui dignitatis rex potiretur), il s'est un peu éloigné de toi (paululum a te oberrasse) ; mais il veut réparer ce tort en toute bonne foi. Il n'y a rien là de singulier, d'extraordinaire : se tromper est le fait de tout le monde ; revenir de son erreur est le fait d'es hommes de bien  Toi-même, le meilleur des Germains, tu reconnaîtras que tu t'es écarté de ton devoir (nimium a recto secessisse). Et ce n'est pas étonnant : car le duc Robert.......... a surpris ta bonne foi par ses conseils.......... Des deux côtés, je dois le dire, on s'est trop séparé (nimium ab utrisque oberratum est).

Voilà qui est bien vague et bien peu précis. Sans doute, il est facile de déterminer les torts d'Henri vis-à-vis du roi : il a manqué à la fidélité qu'il lui devait, en se laissant entraîner dans le complot de Robert.. Mais le roi, quels torts eu au juste à l'égard d'Henri, pour l'amener à rompre ? Il ne faut pas songer aux incidents de l'entrevue de Worms ; la lettre n'y fait même pas allusion. Le roi ne se reproche qu'un tort à l'égard d'Henri : il s'est un peu trop éloigné de lui, au jour de sa toute puissance. Ce que je ne puis interpréter que d'une façon : quand le roi Charles n'avait pas besoin d'Henri, il l'a négligé, il ne lui a pas donné place dans ses faveurs, il lui a refusé quelque grâce. Mais, maintenant, le roi vent ramener Henri à la fidélité qu'il lui doit : il ne peut mieux faire, pour l'y décider, que de lui promettre quelque concession ; et il est fort probable que cette concession promise sera celle même qu'il a jadis refusée à Henri. Une grâce refusée a fait d'Henri l'ennemi de Charles ; la même grâce accordée fera de lui son ami.

Voyons donc ce que promet à Henri l'archevêque Hervé, au nom du roi : Mais enfin, continue la lettre, revenez tous les deux à vos premiers sentiments ; que chacun mette du sien ; tachez l'un et l'autre, toi de rentrer tout à fait dans les bonnes grâces du roi, le roi de retrouver en toi le plus digne de ses fidèles. Charles désire que tu sois placé à la tête de tout ce qui habite la Germanie. Forme donc de plus nobles résolutions : accueille ton seigneur abaissé, afin qu'il t'accueille aussi pour t'élever.

La promesse est formelle : le roi donnera à Henri le royaume de Germanie ; c'est la condition même de la paix, condition subordonnée, bien entendu, au retour d'Henri à son devoir.

La lettre d'Henri est encore plus vague et moins explicite que celle de l'archevêque. Toute la première partie de cette lettre est une longue récrimination contre Charles : mais aucun des griefs d'Henri ne peut se ramener à un fait précis ; et lui non plus ne fait aucune allusion aux incidents de l'entrevue de Worms.

Henri accepte néanmoins les propositions de l'archevêque, mais sans enthousiasme, et avec l'air d'un homme résigné à faire malgré tout son devoir[87].

Richer montre ensuite Henri se rendant à une entrevue avec Charles, qui l'admet en sa présence avec les plus grands honneurs, et tous deux se jurant une amitié réciproque[88]. Fait singulier, il n'est plus ici question ni des avantages à accorder à Henri. ni de la fidélité que celui-ci gardera désormais à Charles. Je vois seulement qu'Henri est accueilli avec les plus grands honneurs ; ce qui se rapporte peut-être aux avantages promis, par suite, au titre de roi de Germanie qu'on lui aurait officiellement reconnu en cette circonstance. Je vois aussi que les deux princes se jurent une amitié réciproque ; ce qui me semble signifier qu'il n'y aura plus désormais fidélité de la part d'Henri, vassal, et faveur de la part de Charles, suzerain ; mais réciprocité d'amitié entre deux souverains égaux[89]. Je remarque enfin que, ni dans Richer, ni dans Flodoard, il n'est question, lors de cette paix, de cession effective de territoire faite par Charles à Henri.

Ces conclusions sont confirmées par l'examen du texte officiel du traité intervenu entre les deux princes. Ce document, en effet, nous a été conservé dans son entier[90]. Aucun article, dans ce traité, ne concerne une cession effective de territoire faite par l'un des deux contractants à l'autre. D'autre part, les deux rois y apparaissent comme absolument égaux en dignité : le seul avantage qu'on donne à Charles est de le nommer le premier. L'un est appelé seigneur et très glorieux roi des Francs occidentaux ; l'autre, seigneur et très magnifique roi des Francs orientaux. Charles est campé à Bonn ; Henri est en face, sur l'autre rive du Rhin : l'entrevue a lieu dans une barque ancrée au milieu du fleuve. Là les deux souverains se prêtent un mutuel serment d'amitié.

Charles commence le premier en ces termes : Moi, Charles, par la clémence divine, roi des Francs occidentaux, je serai désormais un ami pour le roi ici présent, Henri, roi des Francs orientaux, mon ami, comme le devoir commande à un ami d'être envers son ami, autant qu'il sera en mon pouvoir et savoir, à cette condition toutefois qu'il jurera le même serment, et qu'il veillera à tenir sa promesse. J'en prends à témoin Dieu et ces saintes reliques. Après lui, Henri répéta le même serment, dans les mêmes termes, et ce fut tout[91].

Je reprends alors ma première question : pour quel motif les deux rois étaient-ils en guerre, ou, ce qui revient au même, quelle fut au juste la condition de la paix entre eux ? Reportons-nous au tableau que nous trace Richer[92] de la puissance de Charles le Simple, au début même de son règne : son récit n'acquiert un peu de vraisemblance que si on le place après 911, c'est-à-dire après la date où s'éteignit, avec Louis l'Enfant, fils d'Arnulf, la branche allemande de la famille carolingienne[93]. C'est seulement alors, en vertu de la tradition carolingienne, que Charles le Simple put régner, au moins en théorie, sur tout l'empire de Charlemagne.

Or un fait vint confirmer en partie la théorie. La Lorraine, depuis Charles le Gros, avait appartenu tout entière aux Carolingiens d'Allemagne : en 911, à la mort de Louis l'Enfant, au moment où les attires peuples de Germanie élisaient pour roi un prince étranger à la famille carolingienne, Conrad de Franconie, elle appela Charles le Simple et se le donna pour roi[94]. Il est donc vrai, comme le prétend [Richer, mais seulement après 911, que la Lorraine, ou la Belgique, selon son expression, fit partie des États de Charles le Simple.

Quelle fut, d'autre part, l'attitude de ce prince vis-à-vis de la Germanie et du roi Conrad ? Si nous nous reportons encore au même passage de Richer[95], nous y voyons Charles régner effectivement sur la Germanie, et investir Henri du duché de Saxe : de Conrad, il n'est même pas mention. Or, le père d'Henri, le duc Otton, ne mourut qu'en 913[96] : c'est donc seulement à cette date qu'Henri put être investi du duché de Saxe, et c'est Conrad qui, alors, était roi de Germanie.

Une seule hypothèse me semble pouvoir concilier ces contradictions : Charles le Simple, au nom de la tradition carolingienne, a revendiqué, en 911, tout l'héritage de Louis l'Enfant. La Lorraine seule a fait droit à ses prétentions, et Fa reconnu pour roi ; la Germanie, au contraire, a élu un autre roi, Conrad de Franconie.

Mais Charles n'a pas reconnu ce nouveau souverain, et a maintenu ses prétentions sur tout l'empire carolingien. Conrad, tout occupé en Allemagne de ses luttes contre les ducs. ses rivaux, est trop faible pour obtenir par force de Charles le Simple la reconnaissance de son pouvoir. Charles, de son côté, est trop peu sûr de la fidélité de ses vassaux, pour entreprendre d'imposer à l'Allemagne la reconnaissance de ses droits. Il n'en conserve pas moins toutes ses prétentions théoriques : et alors se forme, dans son entourage, une tradition perpétuée jusqu'à Richer par les fidèles de la famille carolingienne, tradition d'après laquelle l'élection et le règne de Conrad sont considérés comme nuls et non avenus ; Charles n'a pas cessé, jusqu'en 921, de régner effectivement sur tout l'empire de Charlemagne, et c'est ainsi qu'en 912 il donne à l'un de ses vassaux, Henri, le duché de Saxe.

Richer se tait sur l'élection d'Henri en 919, comme sur celle de Conrad en 911[97] ; par contre, dans Richer comme dans Flodoard, Henri nous apparait en guerre avec Charles le Simple, presque dès le début de son règne. Les motifs de cette guerre, on ne peut les chercher dans les incidents de l'entrevue de Worms : ces incidents sont certainement de l'invention de Richer. On ne les cherchera pas non plus dans une contestation sur un territoire en litige : ni dans le récit de Richer, ni dans le texte même du traité de 921, il n'est un seul instant question de cessions territoriales ou de règlements de frontières.

L'archevêque Hervé, pour décider fleuri à se rapprocher de Charles, lui fait l'unique promesse que voici : Charles désire que tu sois placé à la tête de tous ceux qui habitent la Germanie[98]. Si cette seule condition doit ramener la paix, c'est, à n'en pas douter, sur cette question qu'a éclaté le conflit. Or, si Charles a d'abord refusé de placer Henri à la tête de tous ceux qui habitent la Germanie, cela signifie, pour nous, qu'il a refusé, à l'origine, de reconnaître Henri comme roi de Germanie, et continué, comme sous le règne de Conrad, à proclamer ses droits sur cette partie de l'empire carolingien.

Henri, plus puissant que Conrad, a pris les armes pour obliger Charles à reconnaître son pouvoir : une entrevue a lieu à Worms, sans doute pour régler le conflit ; mais elle n'aboutit pas. A ce moment, Charles voit son pouvoir compromis par la défection des grands ; il craint de voir Henri se joindre aux rebelles ; et, pour s'assurer au moins de sa neutralité, il se décide à lui faire la concession tout d'abord refusée : il lui reconnaît le titre de roi des Francs orientaux. Cette reconnaissance est implicitement contenue dans le traité de 921, par le fait même qu'Henri y est traité officiellement comme roi, avec les mêmes titres et les mêmes prérogatives que Charles ; par ce fait aussi que les deux princes se prêtent entre eux, tomme entre égaux, pu mutuel serment d'amitié[99].

Mais là encore se forme une tradition parmi les fidèles défenseurs de la doctrine carolingienne : d'après cette tradition, c'est Charles qui confère lui-même, et libéralement, le royaume de Germanie à Henri de Saxe en 921, comme Arnulf a conféré le royaume des Francs occidentaux en 887 à Eudes, et en 893 à Charles le Simple lui-même. D'après la même tradition, Henri, lorsqu'il prend les armes contre Charles, est un vassal rebelle, que l'influence de l'archevêque Hervé ramène ensuite à son devoir.

Il existait donc vraiment, au IXe et au Xe siècle, une théorie politique, en vertu de laquelle les descendants de Charlemagne avaient droit sur tous les trônes jadis occupés par lui-même. Cette théorie se manifeste clairement dans les récits des annalistes de Fulde ou de Saint-Vaast et du chroniqueur Regino, comme dans les écrits de l'archevêque Foulques ; elle se perpétue à travers le Xe siècle ; elle trouve un écho jusque chez Wittikind, le chroniqueur officiel de la dynastie saxonne des Otton ; et elle est continuée par Richer, partisan déclaré de la dynastie carolingienne. C'est au nom de cette théorie traditionnelle qu'Arnulf, en 887, comme Charles le Simple, en 911, revendiquent la souveraineté sur tout l'empire carolingien, et que les chroniqueurs dévoués à leur cause les représentent comme exerçant effectivement cette souveraineté. Cette tradition, d'ailleurs, avait plus qu'une valeur théorique, puisque nous voyons Eudes en 888, Henri de Saxe, en 921, tous cieux étrangers à la famille carolingienne, et tous deux élus rois par les Francs occidentaux ou orientaux, demander aux carolingiens Arnulf ou Charles le Simple la reconnaissance et presque la confirmation de leur titre de roi. Cette tradition, enfin, ne disparaît même pas avec la famille carolingienne : c'est en s'en inspirant, qu'une chronique du XIe siècle, l'Historia Francorum Senonensis[100], donne pour successeur à Louis le Fainéant, en 987, son frère naturel, Charles de Lorraine, et fait de lingues Capet un vassal rebelle qui détrône son souverain légitime pour usurper son pouvoir ; c'est pour donner, en vertu de cette théorie, une sorte de légitimité à la dynastie capétienne elle-même, que la chronique officielle[101] de cette dynastie imagine au mue siècle cette généalogie qui rattache Philippe-Auguste, par les femmes, à la famille de Charlemagne[102].

Élevé par sa famille même[103] dans cette tradition, intimement convaincu de la légitimité des droits des Carolingiens sur tous les royaumes issus de la succession de Charlemagne. Richer ne pouvait considérer Henri, jusqu'en 921, que comme un simple duc de Saxe, vassal de Charles le Simple, à l'égal des ducs Gislebert de Lorraine et Robert de Neustrie[104]. Que, dans ces conditions, il remplaçât le nom du duc Gislebert par le nom du duc Henri, il n'y avait rien là d'extraordinaire et d'anormal.

Deux critiques ont entrevu que ce changement au texte primitif de Richer pouvait trouver une explication dans les sentiments et les opinions d'un des partis politiques d'alors. M. Wattenbach[105], après les critiques acerbes à l'adresse de Richer, que nous avons citées au début, ajoute comme restriction : Je ne sais trop s'il faut voir là une falsification faite à dessein, ou si Richer ne s'est pas induit lui-même en erreur par sa conception entièrement fausse de l'histoire passée. Mais il n'y gagne toujours pas beaucoup, si l'on admet que, par amour d'une théorie superficielle, il a altéré de gaieté de cœur les événements passés. M. Marius Sepet[106] va plus loin en fait de concessions : M. Pertz, dit-il, et, à sa suite, M. Guadet, se sont moqués de Richer qui, par un sentiment de patriotisme à coup sûr exagéré, et qui l'a conduit à de graves erreurs, fait de Henri l'Oiseleur un vassal, presque un fonctionnaire de Charles le Simple, souverain légitime, suivant lui, de la Germanie comme de la Gaule. Mais qu'on y prenne garde, cette idée de Richer, réduite à sa juste valeur, c'est-à-dire à un sentiment qui, même après l'avènement de Hugues Capet, persistait encore dans certains esprits, le sentiment du droit des Carolingiens sur tous les trônes qu'avait occupés Charlemagne, mérite qu'on en tienne compte.

Cependant ces deux historiens me semblent être restés encore en deçà de la vérité. La théorie, en vertu de laquelle Richer a pu considérer Henri l'Oiseleur, jusqu'en 921, comme un simple vassal de Charles le Simple, n'avait rien de superficiel ; elle était, même plus qu'un sentiment du droit des Carolingiens sur tous les trônes qu'avait occupés Charlemagne : elle constituait la doctrine essentielle de tout un paru politique ; bien plus vieille que bicher, elle devait encore produire des effets bien après lui ; elle avait enfin donné naissance à une véritable tradition politique, à un droit théorique que les faits étaient venus appuyer et confirmer. Sans doute, Richer, en considérant l'histoire du passé au travers de cette théorie, s'en est formé une conception entièrement fausse, à notre point de vue ; mais on pourrait faire le même reproche à bien des écrivains d'alors, comme les annalistes de Fulde et de Saint-Vaast, le chroniqueur Regino de Trèves et l'archevêque Foulques. Enfin rien ne prouve que Richer ait altéré de gaieté de cœur les événements qu'il raconte, ni qu'il ait agi par un sentiment de patriotisme exagéré[107]. Au contraire, les corrections faites par lui à son texte primitif trouvent une explication, ce me semble, plus naturelle, dans les deux motifs que nous avons essayé de déterminer.

Nous avons montré, en effet, dans la première partie de ce travail, que la logique et l'unité du récit de Richer rendaient une correction nécessaire. De la seconde partie, nous croyons pouvoir tirer une double conclusion : — d'abord que Richer a pu, sans parti-pris de nous tromper, et par l'effet seul de la conception qu'il s'était formée des événements passés, d'après la tradition politique en cours dans sa famille et dans son entourage, faire cette correction telle qu'il l'a faite, c'est-à-dire remplacer le nom de Gislebert de Lorraine par celui d'Henri de Germanie ; — en second lieu que le passage de Richer, ainsi corrigé, n'offre rien que de facile à expliquer, si l'on veut l'éclairer, d'abord par les appréciations des chroniqueurs et des hommes politiques sur les rapports antérieurs des rois Carolingiens avec les rois étrangers à leur famille, puis par les autres documents contemporains qui se rapportent aux mêmes événements.

On s'est donc, en définitive, trop hâté de condamner Richer : il n'est ni plus ni moins exact, ni plus ni moins impartial que les autres chroniqueurs d'alors, et il a vu, comme eux, les événements du passé, au travers des préjugés, des opinions, des traditions de son parti. Les erreurs sont, d'ordinaire, nombreuses chez tous ces historiens d'autrefois : les signaler, c'est rendre service aux historiens d'aujourd'hui. Mais doit-on se borner à cette œuvre de critique, pour ainsi dire, négative ; et, à rechercher les causes de ces erreurs, ne trouvera-t-on pas souvent plus d'intérêt et de profit ?

G. BARDOT.

 

 

 



[1] Ni plus ni moins, d'ailleurs, que dans la plupart des chroniqueurs ou annalistes du temps. Les historiens allemands, si sévères pour Richer, admettent, en général, sans les discuter, les assertions de l'annaliste de Fulde contre Charles le Chauve ; et cependant cet annaliste est loin d'être un modèle d'exactitude et d'impartialité.

[2] Richer, I, 22.

[3] C'est-a-dire en Lorraine, Richer identifie les deux termes.

[4] Henri de Saxe, roi de Germanie en 919.

[5] Robert, duc de Neustrie.

[6] Richer, I, 23, 24.

[7] Édition de Richer, in usum scholarum. Introduction.

[8] Wattenbach, Deutschlands Geschichtquellen, t. I, p. 383, 5e édit.

[9] Pareille expression me semble un anachronisme : Richer, comme ses contemporains, pouvait avoir de l'attachement pour telle ou telle personne, telle ou telle famille ; mais qu'il ait eu le sentiment d'une nationalité française opposée à une nationalité allemande, c'est ce qui me parait fort douteux.

[10] Guadet, édition de Richer avec traduction française. Introduction, p. 32.

[11] Monod, Études sur l'Histoire de Hugues Capet (Revue historique, août 1885, p. 259).

[12] C'est la seule qualification que lui donne presque constamment Flodoard et après lui Richer.

[13] Flodoard, Chron. a. 920. — L'expression de Flodoard est en définitive équivoque ; il parle de Charles le Simple qui tunc morabatur in pago Wormacensi sedens contra Heinricum principem Transrhenensem. Faut-il prendre contra dans le sens d'hostilité on d'entrevue ? La question me parait indécise : du moins est-ce le dernier sens qu'a adopté Richer.

[14] Richer, I, 20.

[15] Flodoard, Chron. a. 920.

[16] Richer, I, 21.

[17] Richer, I, 22.

[18] Flodoare, Chron. a. 920.

[19] Richer, I, 22, 23, 24.

[20] Sans nous dire, il est vrai, quelle fut l'origine de la guerre ; car quand bien même on interpréterait le contra Heinricum dans le sens d'hostilité, cela ne nous indiquerait toujours pas la cause de cette hostilité entre Charles et Henri.

[21] Richer, I, 36, 37, 38.

[22] Dans ce nouveau développement, Richer confond deux passages de Flodoard : 1° le passage cité plus haut (a. 920), où il parle de la tentative de Gislebert que plusieurs Lorrains avaient choisi pour roi a la place de Charles, puis de sa soumission ; 2° un autre passage (a. 922), où il dit que Charles, poursuivant Gislebert et Otton, ravagea la lorraine par les rapines, les sacrilèges et les incendies. Ce procédé d'amalgame est assez habituel chez Richer : par exemple, des deux conciles de Laon et de Trêves, mentionnés par Flodoard (a 948), il fait un seul concile, auquel il attribue les travaux des deux précédents (V. Richer, II, 82) ; ailleurs (III 15), de deux personnages du même nom, Hugues, duc de France, et Hugues, archevêque de Reims. il fait un seul personnage, auquel il prête des actes et des paroles qui conviennent tantôt au duc et tantôt à l'évêque.

[23] Richer, I, 22.

[24] D'ailleurs, si le récit de Richer, après la correction, offre plus de suite dans. les idées, il ne faut pas se dissimuler que, même après cette correction, même avec l'aide de la Chronique de Flodoard, il est fort difficile d'établir les rapports chronologiques et logiques des évènements de ce temps. Nous reviendrons plus loin sur leur enchainement logique ; mais dès maintenant, il nous faut essayer d'en donner la suite chronologique. Deux dates sont certaines : celle du traité de paix entre Charles et Henri, dont nous avons conservé le texte (V. Pertz, Leges, t. I, p. 567) ; et celle de sacre de Robert, donnée par Flodoard (V. Chron. a. 922). Le traité est du 7 novembre 921, et le sacre du 29 juin 922. Avant la première de ces deux dates, se place une première révolte de Gislebert : les quelques lignes, dans lesquelles Flodoard (Chron. a. 920) mentionne le fait, sont très vraisemblablement l'origine du long récit de Richer, l. I, chap. 22, 23, 24 (première rédaction). D'autre part, entre ces deux dates, se place l'expédition de Charles le Simple en Lorraine, contre Gislebert, expédition racontée par Flodoard (Chron. a. 922). Mais Flodoard ne mentionne pas de paix conclue, à ce moment, entre Charles et Gislebert, et nous montre, au contraire (Chron. ibid.), Gislebert prenant part au soulèvement général qui aboutit à l'élection de Robert, et conduisant des troupes au secours de ce dernier. C'est également entre ces deux dates qu'il faut placer le récit de Richer (I, 40, 41) sur l'alliance de Gislebert et de Robert. — Mais le récit de Richer sur les premiers démêlés de Charles et de Gislebert et sur leur traité de paix (Richer, I, 36, 37, 38), à quelle date le placer ? Entre le traité de novembre 921, et le sacre de Robert de juin 922 ? Mais, d'après Flodoard, il n'y eut pas alors de paix conclue entre Charles et Gislebert, et ils furent, au contraire, en hostilités tout l'hiver de 921-922 (etiam in tempore quadragesimæ sicut et tota hiente). Avant le traité du 7 novembre 921 ? Mais, avant cette date, Henri était en guerre avec Charles, il l'était au moins depuis l'entrevue de Worms en 920, et même, comme nous espérons le montrer dans la suite, depuis le début de son règne : ce n'est donc pas par la médiation d'Henri que Gislebert pouvait se réconcilier avec Charles. En réalité, connue nous l'avons dit plus haut, Richer a confondu et, pour ainsi dire, amalgamé les deux passages de Flodoard relatifs aux rapports de Gislebert de Lorraine avec le roi Charles, bien que ces deux passages fussent de dates différentes, l'un de 920, l'autre de 922. De ces deux récits de Flodoard, qui se rapportaient à des faits différents et de dates différentes, Richer fait un seul et même récit on il nous montre : Gislebert essayant de se rendre indépendant en Lorraine ; puis Charles faisant une expédition contre lui et le forant à se réfugier en Allemagne ; enfin les deux princes se réconciliant par l'entremise d'Henri de Germanie. En définitive c'est là, un récit qui n'a pas de date, puisqu'il est composé de détails disparates et de dates différentes. Ce n'est pas là d'ailleurs la seule incohérence que nous présente ce passage de Richer : il y fait, dès ce moment, de Gislebert le gendre d'Henri, alors qu'il n'épousa Gerberge, sa fille, qu'en 929 ; après sa défaite par Charles, il lui fait passer quelques années d'exil en Allemagne, et cependant nous le montre aussitôt après intervenant dans l'élection de Robert. Malgré tout, Richer a eu raison, au point de vue de la suite des idées, de faire les corrections incriminées aux chapitres 22, 23, 24 ; puisque ce récit, dans sa première rédaction, faisait évidemment double emploi avec le récit des chap. 36, 37 et 38. — Il me semble donc que somme toute, il faut s'en tenir au récit de Flodoard, et dire avec lui que : — 1° en 920, c'est-à-dire avant le traité de paix entre Charles et Henri, et sans qu'on puisse dire, à première vue, s'il y eut entente de Gislebert et d'Henri contre Charles, eut lieu une révolte de Gislebert contre son suzerain, révolte bientôt suivie de soumission ; — 2° en 922, aussitôt après le traité de paix entre Charles et Henri, éclata une nouvelle guerre entre Charles et Gislebert ; et ce dernier, vaincu, se vengea, en favorisant l'élection de Robert. — Cette manière de voir n'est pas partagée par les auteurs allemands : Hahn (Geschischte Lothringes, t. I, p. 82), Giesebrecht (Geschichte der deutschen Kaiserzeit, t. I, Ire partie, p. 212) ; Waitz, Jahrbücher des deutschen Reichs unter Kœnig. Heinrich I, a. 919 et sqq). Hahn place avant le traité de Bonn (7 novembre 921) deux guerres, suivies de deux réconciliations, entre Charles et Gislebert ; la première telle qu'elle est racontée par Weber aux chap. 36, 37, 38, la deuxième telle qu'elle est rapportée par le même auteur aux chap. 22, 23, 24 (première rédaction) ; il n'admet pas ainsi les corrections faites par Richer lui-même, et ne respecte pas davantage la succession chronologique que l'ordre des chapitres, dans Richer, semblerait devoir attribuer à, ces deux évènements. Giesebrecht suit la même version avec quelques divergences dans le détail du récit. Enfin Waitz, place en 919, une première guerre entre Gislebert et Charles, guerre dont il donne les détails d'après Richer (Chap. 36, 37, 38) ; puis en 920, une seconde guerre dont il emprunte les incidents à la fois à la chronique de Flodoard (a. 920) et aux mêmes chap. 36. 37, 38 de Richer.

[25] Hincmar, Migne, Patr. lat., t. 125, p. 1007.

[26] Hincmar, Migne, Patr. lat., t. 125, p. 1007.

[27] Cette déposition n'est pas en contradiction avec la théorie précédente, puisque Charles le Gros, affaibli de corps et d'esprit, disent les chroniqueurs, était devenu incapable de régner.

[28] Unumquosque de suis visceribus regem sibi creari disponit, Reginonis Chron., a. 888.

[29] Ann. Fulde, a. 888.

[30] Multi reguli in Europa vel regno Karoli, sui patruelis, excrecere.

[31] Odo, filius Ruodberti, usque ad Ligerim fluvium vel Aquitaniam provinciam sibi in usum usurparit.

[32] Ann. Vedast., a. 887.

[33] Le chroniqueur a bien soin de nous montrer l'ascendance d'Arnulf et de marquer sa place dans la famille carolingienne.

[34] Reginonis chron., a. 888.

[35] Ce terme est pris ici dans son sens le plus extensif.

[36] Wittikind, Res Gestæ Saxonicæ, I, 29.

[37] Ann. Fulde, a. 888.

[38] Ann. Vedast., a. 888.

[39] Reginonis Chron., a. 888.

[40] Wittikind, Res Gestæ Saxonicæ, I, 29.

[41] Ces évènements n'occupent pas plus des quatorze premiers chapitres du 1er Livre, et encore il y a des hors-d'œuvre.

[42] Richer donne à Charles le Simple une généalogie fantaisiste : Charles le Simple n'était pas fils de Carloman, mais fils posthume de Louis le Bègue, et par conséquent frère de Carloman ; de plus, étant né en 879, il était, en 881, âgé de cinq et non de deux ans.

[43] Richer, I, 4.

[44] Richer, I, 12.

[45] Richer, I, 12.

[46] Flodoard, Hist. Rem. Eccl., IV, 3.

[47] Flodoard, Hist. Rem. Eccl., IV, 5.

[48] Les Annales de Saint-Vaast (a. 888) mentionnent, en effet, cette conduite de l'archevêque Foulques.

[49] Arnulf reconnut Eudes comme roi à l'assemblée de Worms, en 888.

[50] C'est la théorie que l'on retrouve, au fond, dans le récit que donne Richer (I, 4) de ces événements.

[51] Cette lettre est encore rapportée par Flodoard, Hist. Rem. Eccl., IV, 5.

[52] Ann. Fulde, a. 893. — D'après Reginonis Chron., a. 893, ce voyage se réduit a un simple voyage en Lorraine ; mais ce qu'il est curieux de constater, c'est l'expression vague, à dessein, de l'annaliste de Fulde, qui fait parcourir Arnulf totam occidentalium Francorum prorinciam.

[53] V. plus haut, Ann. Fulde, a. 888.

[54] Charles le Simple n'était pas neveu, mais cousin d'Arnulf.

[55] Ann. Fulde, a. 894.

[56] Ann. Fulde, a. 895.

[57] Sauf, bien entendu, l'Italie, dont les rois s'étaient fait sacrer empereurs, ce qui les mettait dans une situation à part, au-dessus des autres rois.

[58] Ann. Vedast., a. 891.

[59] Il fait acte de souveraineté dans la Francia occidentalis, comme l'année suivante dans la Lorraine, qu'il cède en royaume à son fils naturel Zwentibold.

[60] Ann Vedast., a. 895.

[61] Reginonis Chron., a. 893.

[62] Reginonis Chron., a. 895.

[63] C'est ce dont se plaint l'archevêque Foulques dans une lettre au pape Formose. V. Flodoard, Hist. Rem. Eccl., IV, 3.

[64] Flodoard, Hist. Rem. Eccl., IV, 3.

[65] Flodoard, Hist. Rem. Eccl., IV, 3.

[66] Flodoard, Hist. Rem. Eccl., IV, 3. — Ann. Vedast., a. 897.

[67] Ann. Vedast. — Reginonis Chron., a. 898. — Richet, I, 13.

[68] Richer nous raconte le sacre de Charles au chap. 12 du 1er livre, et la mort d'Eudes au chap. 13, sans dire un mot ni de leurs guerres, ni du traité qui intervint entre eux.

[69] Définition donnée par Richer lui-même, I, 2.

[70] Richer, I, 12.

[71] Définition donnée par Richer, I, 2.

[72] Richer, I, 14.

[73] Richer, I, 14.

[74] Richer, I, 14.

[75] Regali jam stirpe deficiente, dit le continuateur de Regino, a. 911.

[76] Flodoard, Chron., a. 920 ; Hist. Rem. Eccl., IV, 16.

[77] Flodoard, Chron., a. 921.

[78] Richer, I, 11.

[79] Richer, I, 11.

[80] Richer, I, 20.

[81] Il est probable que Richer, ne trouvant pas dans Flodoard la cause de la guerre entre Charles et Henri, a inventé de toutes pièces le récit de cet incident.

[82] Richer, I, 20.

[83] Richer, I, 21.

[84] Richet, I, 22.

[85] Richet, I, 22, 23, 24.

[86] Richet, I, 23.

[87] Richer, I, 24.

[88] Richer, I, 24.

[89] Richer, I, 24.Richer nous parle assez souvent de réconciliations entre un vassal et son suzerain, par exemple entre le due Hugues le Grand et le roi Louis, et il a toujours soin de nous montrer la qualité de vassal de l'un et de suzerain de l'autre, après comme avant la réconciliation. V. notamment Richer, II, 29 et 97.

[90] V. Pertz, Leges, t. I, p. 567.

[91] Ce traité est bien celui dont parle Flodoard (Chron., a. 921). C'est en effet le 2 des nones de novembre (3 nov. 921), que Charles et Henri se trouvèrent en présence à Bonn, chacun sur une des deux rives du Rhin : or, d'après Flodoard, les deux princes, avant de faire une paix définitive, avaient conclu une trêve pour jusqu'à la saint Martin (11 nov. 921). La paie fut ainsi conclue quelques jours avant l'expiration de la trêve. C'est évidemment aussi de cette entrevue de Bonn qu'il est question dans ce passage (I, 24), où Richer nous montre Henri accueilli par Charles avec les plus grand honneurs, et les deux rois se jurant une amitié réciproque.

[92] Richer, I, 14.

[93] Richer ne nomme pas une seule fois ni Charles-le-Gros, ni Arnulf, ni Louis l'Enfant, ni Conrad.

[94] Annalium Alamannicorum continuatio Sangallensis tertia, a. 912 ; — Annalium Lobiensium continuatio, a. 912. Ce fait est d'ailleurs affirmé indirectement par le traité de Bonn (921), cité plus haut : en effet, parmi les prélats qui, du côté de Charles, signèrent le traité, nous voyons les archevêques de Cologne et de Trêves, les évêques de Cambrai et d'Utrecht.

[95] Richer, I, 14.

[96] Reginonis Continuator, a. 912.

[97] Flodoard, d'ordinaire bien informé, ne nous en dit rien non plus.

[98] Richer, I, 23.

[99] Que les prétentions émises par Charles, au nom de la tradition carolingienne, sur la Germanie, et le désir d'Henri de Germanie de se faire reconnaître roi par Charles aient été la cause première de leur conflit, c'est ce qui ne me semble pas douteux. Quant aux causes secondes, aux événements qui ont provoqué l'ouverture des hostilités, les versions divergent. — Waitz (Jahrbücher des Deutschen Reichs unter König Heinrich I, a. 919 et sqq.) ne voit chez Henri que le désir de s'emparer de la Lorraine, sur laquelle il avait, comme successeur d'Arnulf et de Louis, à faire valoir des prétentions, que Conrad n'avait jamais abandonnées. Il fonde son opinion sur une lettre (dom Bouquet, t. IX, p. 297), où Charles le Simple accuse Heinricum inimicum suum d'agir sourdement contre lui dans l'affaire de l'évêché de Liège : c'est à propos de la nomination d'un titulaire à ce siège épiscopal que Charles se trouvait déjà en conflit ouvert avec le duc de Lorraine, Gislebert, alors révolté contre lui et aspirant à l'indépendance (Voir aussi, sur cette affaire : Flodoard, Chron., a. 920, 922 ; — Richer, I, 22, 25). Il s'appuie également sur ce récit fantaisiste où Richer (I, 36, 37, 38) raconte les démêlés de Gislebert avec Charles, et l'intervention d'Henri pour les réconcilier. Mais la lettre de Charles n'est pas une autorité suffisante : le roi, en effet, avait intérêt à noircir aux yeux de ses partisans, et notamment des évêques, les plus chauds défenseurs de sa cause (c'est à eux que la lettre est adressée), un rival dont il avait refusé de reconnaître la royauté, et avec lequel, la lettre en fait foi, il se trouvait déjà en guerre. Quant au récit de Richer, nous en avons démontré plus haut le peu de valeur. Flodoard (Chron., a. 920), qui mentionne et la révolte de Gislebert contre Charles, et leur conflit à propos de l'évêché de Liège, ne parle aucunement de l'intervention d'Henri. Il dit bien (Chron., a. 921) qu'au moment où il conclut une trêve (avant la paix de Bonn) avec Henri, Charles se trouvait en Lorraine ; mais il y était occupé contre un petit seigneur rebelle, Ricuin, auquel il reprit quelques places fortes, et non contre le duc Gislebert Quant à Charles le Simple, tout en lui reconnaissant le dessein de faire valoir des prétentions sur tout le domaine primitif des Carolingiens, Waitz ne nous le montre pas refusant de reconnaître Henri et revendiquant tout le royaume de Germanie. D'après lui, Charles voulut seulement profiter des embarras d'Henri, au début de son règne, pour lui arracher quelque lambeau de territoire ; et, dans ce dessein, il envahit l'Alsace et pénétra presque dans le pays de Worms. Cette version se fonde sur le passage où Flodoard (Chron., a. 920) dit de Charles qu'il était in pago Wormacensi contra Heinricum Transrhenensent ; et sur le récit suivant du Continuateur de Regino (a. 923) : Charles, voulant s'emparer de l'Alsace et de cette partie de la Francia qui avoisine le Rhin jusqu'à Mayence, pénétra, les armes à la main, jusqu'à Pfedersheim, près Worms. Mais les fidèles du roi Henri s'étant réunis à Worms, Charles dut s'enfuir d'une façon indigne d'un roi. » Mais le passage de Flodoard, nous l'avons vu, est ambigu et énigmatique. Quant au renseignement donné par le Continuateur de Regino, il n'est pas fait pour nous inspirer confiance : il ne se trouve, en effet, que dans cette seule chronique ; or celle-ci fourmille d'erreurs dont quelques-unes semblent voulues : ainsi elle place le traité de Bonn en 924 (au lieu de 921), entre la fameuse bataille de Soissons, où le duc Robert fut tué, et l'emprisonnement de Charles par le comte Herbert ; elle raconte qu'au traité de Bonn Charles promit à Henri de ne plus envahir la Lorraine ; enfin elle ajoute, après avoir montré l'échec de Charles dans le pays de Worms, que le roi Henri, s'adjoignant l'archevêque Roger et le duc Gislebert, mit le siège devant Metz dont il s'empara, malgré la longue résistance de l'évêque Witger ; or ce Roger était archevêque de Trèves, et figure précisément parmi les prélats qui, du côté de Charles, contresignèrent le traité de Bonn, il est donc bien invraisemblable qu'il fût alors l'allié d'Henri. D'ailleurs, en admettant même l'exactitude de ce détail particulier, relatif à l'invasion de Charles en Alsace, il faudrait toujours le rapporter à cette idée générale que Charles ne veut plus laisser dormir ses prétentions sur tout l'empire carolingien, mais veut au contraire les faire valoir par les armes, et dépouiller son rival du royaume qu'il a usurpé. — Giesebrecht (Geschichte der Deutschen Kaiserzeit, t. I, 1re partie, p. 212), sur la foi des récits de Richer (I, 22, 23, 24, première rédaction ; 30, 37, 38), du même passage de Flodoard (Chron., a. 023), nous montre Henri s'alliant constamment avec Gislebert, dans l'espérance de rattacher le duc et son duché au royaume de Germanie, et ne consentant au traité de Bonn que parce qu'il reconnaît que la Lorraine, pour le moment, ne pouvait être réunie à son royaume sans grande effusion de sang. Quand Charles, de son côté, après le guet-apens de Soissons (en 920), a pu, grâce à l'archevêque de Reims, Hervé, regagner les grands à sa cause, il se jette dans une guerre contre Henri pour affermir par la gloire sa puissance mal assurée. Le motif me semble fantaisiste, et l'idée un peu trop inspirée par certains événements contemporains. — Hahn enfin (Geschichte Lothringes, t. I, p. 82) nous montre, après la réconciliation de Gislebert avec Charles (d'après Richer, I, 22, 23, 24, première rédaction), Henri cherchant à envahir la Lorraine ; Charles se porte alors dans le pays de Worms, pour arrêter l'armée allemande, et l'empêcher de franchir le Rhin ; d'autre part, Henri a de trop grands soucis pour songer à l'acquisition de la Lorraine, et il demande une entrevue à Bonn. — Je reconnais qu'il est difficile de saisir l'enchaînement logique de tous les événements d'alors ; cependant une idée, ce me semble, doit les dominer tous : c'est que Charles revendique toute la succession carolingienne et considère Henri comme un usurpateur, et qu'Henri, de son côté, veut forcer Charles à le reconnaître comme roi. Ceci posé, il est probable que ce fut Henri et non Charles qui fut l'agresseur. Charles qui, dans cette année 920, s'était vu sur le point de devenir le prisonnier de ses vassaux rebelles, qui les avait à grand'peine ramenés à leur devoir, qui voyait Gislebert se révolter contre lui et chercher à se créer une principauté indépendante en Lorraine, ne pouvait guère songer, semble-t-il, à envahir une partie quelconque du royaume de Germanie, et à se mettre une guerre étrangère sur les bras dans un moment où tant d'autres dangers l'entouraient. Il est très naturel, au contraire, qu'Henri ait cherché à profiter des embarras multiples de Charles pour l'obliger à reconnaître sa royauté. Sans doute il avait, lui aussi, des embarras sérieux dans son royaume : mais, une fois reconnu par le roi carolingien, il acquérait, par le fait même, une grande force contre ses ennemis du dedans, et il écartait la menace constante d'une intervention de Charles dans les affaires intérieures de son royaume. Il est donc probable que ce fut Henri qui attaqua le premier, et cela naturellement du côté de la Lorraine, qui se trouvait sur la frontière des deux royaumes : non pas, je crois, qu'il eût l'intention sérieuse d'annexer cette province à son royaume — le duc Gislebert aspirait alors à l'indépendance, et ne voulait pas plus d'Henri que de Charles pour suzerain — mais bien pour effrayer Charles et en obtenir ainsi la reconnaissance de sa royauté. Quant à Charles, s'il se porta dans le pays de Worms, ce fut pour arrêter Henri, ou bien, si l'on admet la version de Richer, ce fut pour avoir une entrevue avec Henri et arriver à une entente avec lui ; mais l'entrevue n'aboutit pas et la guerre continua.

Quant au sens du traité de Bonn, les historiens, même ceux qui ne semblent pas avoir reconnu la signification du conflit entre Charles et Henri, sont généralement d'accord, — Kalckstein (Geschichte des französischen Kœnigsthums unter den ersten Kapetingern, t. I, p. 150) dit qu'à l'entrevue de Bonn Charles reconnut pour la première fois Henri comme roi des Francs orientaux. — D'après Waitz (ouvrage cité), au traité de Bonn, les deus rois se reconnurent mutuellement comme souverains, l'un des Francs orientaux, l'autre des Francs occidentaux. — Giesebrecht (ouvrage cité) attribue une grande importance à ce traité par lequel le roi carolingien reconnaissait la domination d'Henri comme existant en droit à côté de la sienne propre, et ainsi abandonnait formellement les pays à l'est du Rhin, sur lesquels il avait jusqu'alors affirmé des prétentions héréditaires. — Hahn seul (ouvrage cité) me semble avoir vu dans ce traité plus qu'il n'y avait en réalité, quand il dit qu'il comportait la promesse des Allemands de ne pas inquiéter la Lorraine, et la reconnaissance par les Francs occidentaux du roi Henri ».

[100] Pertz, Script, t. IX, p. 364.

[101] Chronique de Saint-Denis, t. III, p. 149.

[102] Il est très curieux de voir Louis XIV, dans ses Mémoires, alléguer cette parenté, considérer les Capétiens comme les descendants directs de Charlemagne et comme les véritables héritiers, non seulement de ses domaines, mais aussi de ses pouvoirs et de ses titres. Il déclare, par exemple (Œuvres de Louis XIV, édit. Treuttel et Wurtz, t. I, p 163), que les princes de la maison de Lorraine sont ses parents du côté de Charlemagne. Il rappelle (ibid., p. 71) que sa maison a régné tout à la fois sur la France, sur les Pays-Bas, sur l'Allemagne, sur l'Italie et sur la meilleure partie de l'Espagne. Parlant d'un traité conclu en 1662 avec le duc de Lorraine, traité qui doit assurer la réunion du duché à la France, il ajoute (ibid., p. 161) : Et s'il fallait ajouter l'honneur à l'utilité, c'était l'ancien patrimoine de nos pères, qu'il était beau de rejoindre au corps de la monarchie, dont il avait été si longtemps séparé. Il en est de même des titres et des pouvoirs impériaux, conférés à Charlemagne, et qui devraient appartenir, en droit, aux Capétiens, ses héritiers. Les Allemands, dit-il (ibid., p. 73), excluant les princes de notre sang, s'emparèrent aussitôt après de cette dignité (la dignité impériale), ou plutôt en subrogèrent une autre à sa place, qui n'avait rien de commun, ni avec l'ancien empire romain, ni avec le nouvel empire de nos aïeux. Ce n'est donc pas aux empereurs d'Allemagne qu'il appartient de revendiquer la suprématie attachée au titre impérial qu'avait porté Charlemagne : Car, à leur faire justice, on ne peut les regarder que routine les chefs ou les capitaines généraux d'une république d'Allemagne, assez nouvelle eu comparaison de plusieurs autres États, et qui n'est ni si grande ni si puissante qu'elle doive prétendre tri une supériorité sur les nations voisines (ibid., p. 73). Les Capétiens, étant les seuls et véritables héritiers de Charlemagne, non seulement ne doivent pas être considérés comme inférieurs aux empereurs d'Allemagne, mais sont de plus en droit de réclamer le pas sur eux, car on trouve, dès le Xe siècle, des traités publics, où ils se nomment les premiers, avant les empereurs avec qui ils traitent (ibid., p. 76). C'est en effet Charles le Simple qui a la préséance sur Henri l'Oiseleur au traité de Bonn, en 921. Voici donc Louis XIV qui se proclame le descendant direct de Charlemagne, et qui, tout comme les Carolingiens du IXe et du Xe siècle, énonce ses droits sur toute la succession du grand empereur.

[103] On sait, en effet, que le père de Richer, Raoul, fut un des fidèles défenseurs de la cause carolingienne. V. Richer, II, 87-90 ; III, 6-10.

[104] Aux yeux des partisans de la pure théorie carolingienne, Henri n'est véritablement roi que quand il a été reconnu par le carolingien Charles, comme Eudes n'est véritablement roi que quand il a été reconnu par le carolingien Arnulf.

[105] Wattenbach, Deutschlands Geschichtquellen, t. I, p. 383, 384.

[106] Marius Sepet, Gerbert et le changement de dynastie (Revue des Questions historiques, t. VII, p. 462).

[107] Parler de patriotisme, comme de vanité nationale, au Xe siècle, me semble un pur anachronisme.