HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

CINQUIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'EXALTATION DE BONIFACE VIII JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1294-1453)

 

CHAPITRE LXXIV. — TURCS OTTOMANS. - FAIBLESSE DE L'EMPIRE GREC. - TAMERLAN (1294-1405).

 

 

Origine des Turcs ottomans. — Règne d'Othman. — Conquêtes d'Orkhan. — Discordes des Grecs. — Succès de Soliman. — Amurath Ier continue la guerre contre l'empire grec. — Développement de la puissance ottomane. — Journée de Cassovie. — Bajazet Ier est proclamé empereur sur le champ de bataille. — Ses conquêtes. — Bataille de Nicopolis. — Relations avec l'empire grec. — Guerre civile. — A la mort de Jean Paléologue, Manuel monte sur le trône de Constantinople. — Expédition du maréchal Boucicaut. — Manuel va implorer les rois de l'Occident. — L'arrivée de Tamerlan sauve Constantinople. — Premières années de ce conquérant. — Ses nombreuses expéditions. — Développements. — Journée mémorable d'Ancyre. — Mort de Bajazet et de Tamerlan.

 

Après la retraite de Gengis-khan, le sultan Gelaleddin était revenu de l'Inde gouverner et défendre ses états de Perse. Dans l'espace de onze années (1224-1235), ce héros livra quatorze batailles rangées : mais la jalousie des princes Moslems et les armées innombrables des Mongols le firent succomber, et le brave Gelaleddin périt sans gloire dans les montagnes du Kurdistan. Sa mort dispersa son armée qui, sous le nom de Kharismiens, comprenait un grand nombre de hordes turcomanes, dont les chefs s'étaient dévoués à la fortune du sultan. Les plus audacieuses envahirent la Syrie et pillèrent Jérusalem ; les autres s'enrôlèrent au service d'Aladin, sultan d'Iconium, et c'est parmi celles-ci que se trouvaient les ancêtres obscurs de la race ottomane. Elles avaient originairement campé sur la rive méridionale de l'Oxus. Soliman Shah, qui commandait l'avant-garde de l'armée kharismienne, se noya au passage de l'Euphrate. Son fils Orthogrul, qui s'engagea au service d'Aladin, fut le père de Thaman ou Othman, né à Soukout en 1259.

Othman, doué à un degré éminent de toutes les vertus d'un soldat, profita habilement des circonstances de lieu et de temps, qui favorisaient son indépendance et ses succès. La race de Seldjouk n'existait plus. La puissance expirante des khans mongols et leur éloignement l'affranchissaient de toute subordination. Ce fut le 27 juillet de l'année 1299, qu'après avoir franchi les passages mal gardés de l'Olympe, le chef turc parut dans les plaines de la Bithynie. Pendant vingt-sept ans que dura son règne, il réunit sous sa domination une grande partie des états des Turcs seldjoucides. La prise de Pruse, dont la famine ou la perfidie avait ouvert les portes à son fils Orkhan, signala la dernière année d'Othman, qui mourut en 1326. La conquête de Pruse peut servir de véritable date à l'établissement de l'empire ottoman. Orkhan en fit une ville mahométane, y fonda une mosquée, un hôpital et un collège, où les plus habiles professeurs attirèrent les étudiants persans et arabes des anciennes écoles de l'Orient[1].

Les troupes d'Othman n'étaient composées que d'escadrons indociles, qui servaient sans paie et combattaient sans ordre ; mais son fils forma et exerça un corps d'infanterie qu'il recruta parmi les jeunes captifs, élevés dans la religion de Mahomet. Ce corps, composé d'abord de vingt-cinq mille hommes, reçut, sous le règne d'Amurath Ier, le nom de janissaires[2]. La conquête de Nicomédie suivit de près celle de Pruse (1327). Nicée tomba au pouvoir des Turcs en 1333 ; et bientôt toute la Bithynie, jusqu'aux rives du Bosphore, reconnut les lois d'Orkhan, qui se contenta du titre modeste d'émir. Cependant, le fils d'Othman ne dominait pas seul dans l'Asie-Mineure. Les émirs de Chemina et de Caramanie avaient à leur disposition des forces redoutables. Les pays maritimes, depuis la Propontide jusqu'au Méandre et à Pile de Rhodes, furent démembrés irrévocablement de l'empire grec, sous le règne d'Andronic-l'Ancien. Deux chefs turcs, Aidin et Sarukhan, donnèrent leur nom à leurs conquêtes. Leurs barbares descendants foulent encore en Lydie et en Ionie les antiques monuments du christianisme[3].

Les discordes des Grecs lurent la principale cause de leur ruine. Pendant les guerres civiles des deux Andronic, le fils d'Othman acheva sans obstacle la conquête de la Bithynie ; et les mêmes désordres encouragèrent les émirs turcomans de Lydie et d'Ionie à construire une flotte et à piller les Hes voisines de la côte d'Europe. Réduit deux fois à défendre son honneur et sa vie (1341-1354), Cantacuzène eut recours, comme ses adversaires, aux implacables ennemis de son pays et de sa religion. Amir, fils d'Aidin, et Orkhan embrassèrent successivement la cause du régent, qui donna en mariage au fils d'Othman sa fille Théodora. Toutefois Orkhan se joignit sans hésiter, dans la guerre des Génois, aux ennemis de Cantacuzène. La dernière querelle de l'empereur grec avec son pupille enfanta le germe de destruction que ses successeurs ne purent pas déraciner, et ses dialogues théologiques contre le Prophète n'ont point expié cette faute irréparable. Soliman, fils d'Orkhan, à la tête d'un corps de dix mille cavaliers turcs, combattit heureusement pour Cantacuzène, s'empara des principales forteresses de la Thrace, et ne les rendit à la cour de Byzance pour une forte rançon que lorsqu'elles eurent été renversées par un tremblement de terre. Bientôt les Turcs occupèrent les places démantelées, rebâtirent Gallipoli, et Soliman repeupla de Musulmans cette ville, la clé de l'Hellespont. Cantacuzène, en abdiquant (1355), avait conseillé à Jean Ier d'entretenir avec les Ottomans des relations pacifiques. Paléologue continua la guerre ; et les victoires des Mahométans justifièrent les avis de Cantacuzène. Soliman fut enlevé au Milieu de ses succès par une mort prématurée. Orkhan, son père, succomba peu de mois après à sa douleur (1360).

Amurath Ier, fils d'Orkhan, continua la guerre contre les Grecs avec le même bonheur ; et l'on découvre, à travers l'obscurité des annales byzantines[4], qu'il s'empara presque sans résistance de toute la Thrace, depuis l'Hellespont jusqu'au mont Hémus, et qu'il choisit Andrinople pour sa capitale (1361). Constantinople avait été successivement attaquée pendant le cours de dix siècles par les Barbares du nord et du midi ; mais jusqu'à cette époque fatale, les Grecs ne s'étaient point vus menacés du côté de l'Europe et de l'Asie par les établissements d'une seule puissance ennemie. Amurath, par prudence ou par générosité, ne tenta point cette conquête facile, et se contenta de commander à Jean Paléologue et à ses quatre fils, qui, suivant les ordres du sultan, se rendaient à sa cour ou à son armée. En 1365, le fils d'Orkhan envahit la Servie et la Bulgarie. Plusieurs chefs turcs de l'Asie- Mineure, jusqu'alors indépendants, reconnurent ses lois, et l'émir de Ghermian lui abandonna la grande Phrygie (1381). La Macédoine et l'Albanie se soumirent après une lutte de quatre ans (1386). En 1389, Lazare, kral de Servie, réunit dans une même confédération les Valaques, les Hongrois, les Dalmates et les Triballiens ; mais la bataille de Cassovie anéantit la ligue et l'indépendance de ces tribus redoutables. En parcourant après la victoire le champ de bataille, Amurath fut tué par un soldat servien qui, s'élançant du milieu des morts, vengea avec son poignard la défaite des chrétiens. Ce prince, ami des sciences et de la vertu, avait des mœurs simples et un caractère doux et facile ; mais il scandalisait les Musulmans en se dispensant d'assister à leurs prières publiques, et un Muphti eut la hardiesse de l'en punir en récusant son témoignage dans une cause civile. On trouve assez fréquemment dans l'histoire orientale ce mélange d'audace et de servitude. Amurath Ier donna aux janissaires une organisation régulière, établit celle des spahis et partagea les terres conquises en Timars[5].

Bajazet Ier, fils et successeur d'Amurath, fut surnommé Ilderim, l'Éclair, et tira sans doute vanité d'une épithète qui exprimait énergiquement la violence de son âme et la rapidité de ses marches dévastatrices[6]. Pendant les quatorze années de son règne, Bajazet courut sans cesse à la tête de ses armées, de Pruse à Andrinople, du Danube à l'Euphrate ; et quoique zélé propagateur de la foi musulmane, il attaqua indistinctement en Europe et en Asie les princes chrétiens et les mahométans, et réduisit sous son obéissance toute la partie septentrionale de l'Anatolie, depuis Angora jusqu'à Amasie et Erzeroum. Les émirs de Ghermian, de Karaman, d'Aldin et de Sarukhan furent dépouillés de leurs états héréditaires, et après la conquête d'Iconium, la dynastie ottomane releva l'ancien royaume des Seldjoucides. Dès qu'il eut soumis à un vasselage régulier les Serviens et les Bulgares, Bajazet courut au-delà du Danube chercher de nouveaux ennemis et de nouveaux sujets. Les peuples de la Thrace, de la Macédoine et de la Thessalie, qui dépendaient encore de l'empire grec, passèrent sous celui du victorieux Ottoman. Pour assurer d'Asie en Europe la communication des Turcs, qui jusqu'alors avait été dangereuse et précaire, Bajazet établit à Gallipoli une flotte qui dominait l'Hellespont et interceptait les secours envoyés à Constantinople par les Latins[7]. Enorgueilli de ses succès, il dédaigna le titre d'émir et prit celui de sultan que lui conféra le khalife d'Égypte, esclave couronné des Mameluks (1394). Jaloux de mériter son titre, Bajazet porta la guerre en Hongrie, le théâtre ordinaire des triomphes des Turcs et de leurs défaites. La cause de Sigismond, roi de Hongrie, intéressait l'Église et l'Europe ; et au premier bruit de son danger, les plus braves chevaliers français et allemands accoururent sous ses drapeaux. Bajazet défit, à la journée de Nicopolis (1396), une armée de cent mille chrétiens qui, fiers de leur nombre et de leur valeur, se vantaient de pouvoir soutenir le ciel sur le bout de leurs lances, s'il menaçait de tomber[8]. Le plus grand nombre périt dans la plaine ou se noya dans le Danube ; et Sigismond, après s'être réfugié à Constantinople, revint par un long circuit dans ses états ruinés. Dans l'enivrement de la victoire, Bajazet jura d'envahir l'Allemagne et l'Italie, et de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre, à Rome. Un violent accès de goutte arrêta les projets du prince ottoman, et l'infirmité passagère d'un seul homme suspendit les malheurs et la ruine des nations,

Après s'être délivré d'un tuteur impérieux, Jean Paléologue fut pendant trente-six ans le spectateur oisif et peut-être indifférent de la ruine de son empire. Complètement livré aux plus honteuses débauches, l'esclave des Turcs oubliait la honte de l'empereur romain. Andronic, son fils aîné, avait formé pendant son séjour à Andrinople des liaisons d'amitié avec Sauzes, fils d'Amurath, et les deux jeunes princes formèrent de concert le projet d'arracher à leurs pères le sceptre et la vie. Amurath découvrit et dissipa bientôt cette conjuration. Sauzes fut privé de la vue, et Paléologue infligea le même châtiment à Andronic et à Jean son fils. Mais l'opération fut si mal faite que l'un conserva l'usage d'un œil et que l'autre n'éprouva d'autre infirmité que celle de loucher. On enferma les deux princes déclarés inhabiles à régner, et l'Empereur récompensa la fidélité de Manuel, son second fils, en partageant avec lui la pourpre ; mais une nouvelle révolution fit monter sur le trône les deux princes captifs, et les deux empereurs les remplacèrent dans la prison. Paléologue et Manuel parvinrent à s'échapper et se réfugièrent à Scutari (1388). Leurs partisans prirent les armes, et la guerre civile se ralluma. Le monde romain ne consistait plus que dans un coin de la Thrace entre la Propontide et la mer Noire, dont l'étendue, de cinquante milles en longueur sur une largeur d'environ trente milles, était à peine comparable à une petite principauté d'Allemagne ou d'Italie. Pour rétablir la paix, il fallut partager ce fragment d'empire. Paléologue et Manuel conservèrent la capitale : Andronic et son fils s'établirent à Sélymbrie (1389). Bientôt le jeune Manuel se rendit aux ordres de Bajazet, suivi de cent Grecs des plus illustres familles. Ils se distinguèrent dans les armées musulmanes. Mais Jean Paléologue, ayant entrepris de relever lei fortifications de Constantinople, irrita le sultan : il menaça ; on démolit les nouveaux ouvrages, et c'est peut-être faire trop d'honneur à la mémoire de l'empereur grec que d'attribuer sa mort à cette nouvelle humiliation (1391).

Manuel, averti de cet événement, s'échappa de Pruse et prit possession du trône de Constantinople : cette fuite n'empêcha pas Bajazet de poursuivre ses conquêtes en Europe et en Asie, pendant que le nouvel empereur de Byzance disputait à Jean de Sélymbrie les restes de l'Empire. Le victorieux sultan voulut terminer ses exploits par la prise de Constantinople, somma Manuel de lui livrer la ville impériale et commença le blocus de la place. Toutefois, craignant que cette entreprise ne poussât au désespoir les Grecs et n'attirât sur lui une ligue des princes chrétiens, il se contenta d'un tribut annuel de trente mille écus d'or : mais la tolérance publique du culte de Mahomet, la fondation d'une mosquée et l'établissement d'un cadi affligèrent vivement les Grecs. Cette trêve ne fut pas longtemps respectée par l'esprit inquiet du sultan. Bajazet embrassa la cause du prince de Sélymbrie et environna la capitale avec une nombreuse armée. Effrayé de ce nouvel orage, le faible Manuel implora la protection du roi de France et en obtint un petit corps de troupes commandé par le maréchal Boucicaut, dont la valeur était animée par le souvenir de sa captivité et le désir de s'en venger sur les Infidèles. Il s'embarqua à Aigues-Mortes avec quatre vaisseaux de guerre et fit voile vers l'Hellespont, força le passage défendu par dix-sept galères turques, et entra dans Constantinople à la tête de six cents hommes d'armes et de seize cents archers.

Son arrivée fit disparaître les Ottomans qui assiégeaient Byzance par terre et par mer. Les escadrons de Bajazet n'osèrent plus s'aventurer si près de la ville, et plusieurs forteresses d'Europe et d'Asie furent emportées d'assaut par le maréchal et l'Empereur, qui combattirent à côté Vun de l'autre avec la même intrépidité ; mais les Ottomans reparurent plus nombreux et plus terribles. Désespérant de résister avec honneur et succès, le brave maréchal offrit à Manuel de le conduire à la cour de France où il pourrait solliciter lui-même des secours d'hommes et d'argent, et lui conseilla en même temps de faire cesser la guerre civile en partageant le trône avec son neveu. Manuel accepta la proposition ; il introduisit dans la ville le prince de Sélymbrie, auquel il laissa le gouvernement de l'Empire ; et tel était l'excès de la misère publique que le sort de l'exilé parut préférable à celui du souverain (1399). Au lieu d'applaudir au succès de son vassal, le sultan réclama Byzance comme sa propriété, et, sur le refus de l'empereur Jean, il fit éprouver à la capitale les calamités réunies de la guerre et de la famine. Contre un pareil ennemi on ne pouvait rien espérer des prières et de la résistance ; et le sauvage conquérant aurait dévoré sa proie si, dans cette crise solennelle, il n'eût pas été précipité du trône par un vainqueur encore plus féroce. La victoire de Tamerlan recula d'un demi-siècle la chute de Constantinople.

Timour ou Tamerlan descendait de Gengis-khan par les femmes[9]. Le hasard le fit naître à une de ces époques d'anarchie qui ouvrent une vaste carrière à l'audace et à l'ambition. La famille des khans de Djagataï était éteinte : les émirs aspiraient à l'indépendance, et leurs dissensions ne furent suspendues que par la conquête des khans de Kashgar qui avaient envahi la Transoxiane. Timour avait à peine douze ans lorsqu'il fit ses premières armes. A vingt-cinq ans il entreprit de délivrer-son pays. Les regards du peuple se tournaient vers un jeune héros qui relevait le drapeau national. Les principaux chefs jurèrent de combattre sous ses ordres ; mais au moment du danger, la crainte glaça les courages. Timour se retira dans le désert de Khiva avec soixante cavaliers. Atteint dans sa fuite par un corps de mille Kalmouks, il se défendit avec intrépidité ; mais sa troupe se trouva réduite à dix, puis à sept hommes. Après avoir erré longtemps dans le désert avec sa femme et ses compagnons, il traversa l'Oxus et mena pendant plusieurs mois la vie d'un exilé sur les frontières des états voisins où son beau-frère Houssein vint le rejoindre. A force de constance, ils se créèrent une armée, envahirent le Seistan, remportèrent une grande victoire sous les murs de Samarcand[10] (1363), et affranchirent la Transoxiane. Tous les petits princes feudataires du Djagataï se soumirent. Mais la jalousie troubla bientôt l'union des deux chefs victorieux. La défaite et la mort de Houssein délivrèrent d'un concurrent redoutable l'ambitieux Timour, qui fut proclamé Saheb-Khéran (maître du monde) dans un couroultai ou diète nationale (1370). Mais il affecta de respecter la famille de Gengis, et tandis que l'émir Timour régnait sur le Djagataï, un khan titulaire servait comme simple officier dans ses armées.

Investi de l'autorité suprême, Timour fixa sa résidence à Samarcand. Après avoir consacré une année à rétablir l'ordre dans ses états, il s'élança à la conquête du monde (1371)[11]. Il traverse le Sihoun (l'Oxus) envahit et subjugue le Kashgar, y prépose un gouverneur, dont la révolte amène une seconde invasion et un second triomphe. Houssein Sofy, devenu souverain du Kharisme à la faveur des troubles civils, refuse de rendre ses états, ancienne dépendance du Djagataï. Timour disperse son armée, détruit sa capitale, dont il massacre les habitants, et impose au fils du prince vaincu une paix humiliante. Le Kashgar soulevé trois fois par Kamar-Eddyn est forcé de subir la loi du conquérant. C'est dans la dernière expédition que Timour rencontre un descendant de Gengis, qui vient implorer son appui contre Ourousch-Khan, usurpateur du Kaptschak. Par une seule victoire, il replace Toktamisch son protégé sur le trône. De là il vole dans le Kharisme où s'est révolté Youssouf-Sofy, fils de Kamar. La capitale se défend pendant trois mois. La mort de Youssouf arrivée pendant le siège le soustrait au supplice. La ville prise d'assaut est pillée avec fureur, et ses savants sont envoyés à Kesch, dont Tamerlan avait fait sa résidence d'été. Ainsi le Djagataï tout entier était soumis à ses lois.

Le conquérant tourne alors ses regards ambitieux sur la Perse (1380)[12]. Son fils qui le précède s'empare de Badghyz ; il part lui-même au printemps suivant (1381), prend d'assaut Foucbendj dont il égorge les habitants. Hérat épouvantée lui ouvre ses portes. La réduction de Sebzavar et de Thous précède la ruine d'Esferain. Tandis que Tamerlan prend ses quartiers d'hiver à Bokhara, le prince de Khelat et le souverain du Djordan s'avancent en armes contre Sebzavar. Timour vole au secours de la place, qu'il dégage, s'empare ensuite de Khélat. Hérat, révoltée et cruellement châtiée par un lieutenant de Timour, Voit s'élever dans ses murs une pyramide de crânes humains. A Sebzavar, dix mille prisonniers, entassés vivants avec des briques et du mortier, servent à la construction de plusieurs tours[13]. Le Seistan, le Mekran, l'Afghanistan sont couverts de ruines (1383). L'année suivante, l'infatigable Mongol réduit en cendres Asterâbâd, prend Reï (l'ancienne Ragae), Sultanieh, et revint à Samarcand par le Mazandéran. En 1386, il soumet Tamis, l'Aderbaïdjan et tous les pays jusqu'à l'Araxe[14], franchit ce fleuve et emporte d'assaut Kars et Tiflis. Pendant ce temps, ses généraux étaient aux prises avec les montagnards du Caucase, sentinelles avancées du Kaptschak. Le prince de Chirvan se soumit. A son retour de Géorgie (Gurdjistan), Timour se précipite sur les Turcomans de la dynastie du Mouton Noir (Cara Koïounlo) dans l'Arménie ; puis il assiège et prend la forte ville de Van, emporte d'assaut Ispahan, où il ordonne un massacre général (1387), et retourne à Samarcand après avoir pris possession de Chiraz.

En 1388, le Kharisme révolté attire le courroux et la vengeance de Tamerlan. Dans les deux années suivantes, il envahit les pays voisins du Kaptschak dont il entreprend la conquête (1390), il traverse les plaines de Taschkend. Parvenu aux monts Dulong, il fait graver sur une colonne la date de son passage ; franchit la Tobol après une marche pénible de quatre mois, rencontre et défait entre le dal& et le Volga le khan Toktamisch, s'empare de Seraï sa capitale et reçoit la soumission des peuples. Puis, avec une célérité qui tient du prodige, il revient à Samarcand, et marche sur la Perse après avoir confié à ses enfants le gouvernement de plusieurs provinces (1392). Le Mazandéran, le Kourdistan, le Louristan, le Khouzistan sont envahis et dévastés par Timour ; qui s'avance de Chiraz vers Bagdad que le sultan vient d'abandonner (1393). Bassora, Mossoul, Mardin et Van tombent en son pouvoir. Il apprend sur les bords du Kour (Cyrus), que Toktamisch a envahi le Chirwan. Après avoir inutilement cherché à le ramener par une lettre, il marche contre lui à la tête de quatre cent mille hommes, mettant tout à feu et à sang, traverse le Terek, rencontre et disperse ses ennemis, installe un nouveau khan, dévaste le Kaptschak, s'avance, disent les annalistes mongols, jusqu'à Moscou[15], revient par Azof, le Kouban, la Circassie, le pays des Akbas, et va au cœur de l'hiver raser Astrakan. Seraï éprouve le même sort. Ensuite Tamerlan rentre en Géorgie et envahit de nouveau la Perse. Un de ses petits-fils avait dans l'intervalle pénétré jusqu'au golfe Persique et soumis à un tribut le roi d'Hormuz.

Timour était revenu à Samarcand, en 1396, après une expédition de cinq ans ; mais, incapable de supporter un repos qui pèse à sa verte vieillesse, l'indomptable destructeur entreprend la conquête de l'Indoustan, malgré la vive opposition des émirs fatigués d'une guerre sans trêve et sans fin[16]. C'est eu vain que les Scapouch se réfugient dans leurs montagnes : frimas, torrents, précipices, rien n'arrête le conquérant (1398). L'Afghanistan est parcouru en six mois, l'Indus franchi. La dévastation glace au loin les populations, et les cris de cent mille prisonniers qu'il massacre pour débarrasser son armée font trembler l'épée aux mains des guerriers. Delhi n'ose résister au farouche envahisseur fumant du sang de tant de victimes. Le Gange oppose en vain ses flots à son impétuosité. Le prince de Thoglouk, qui ose se mesurer contre lui, est vaincu et son armée mise en pièces. Le prince de Cachemire et une foule de chefs indiens viennent se prosterner à ses pieds. Deux années avaient suffi à tant de conquêtes, et Samarcand reçut de nouveau l'invincible Tamerlan (1399). Mais les peuples soumis ne portent qu'en frémissant un joug détesté. Il apprend à son retour que vers l'occident, la Géorgie, l'Aderbaïdjan, Bagdad, le Diarbékir se sont affranchis. A cette nouvelle, Timour vole vers les contrées qui vont échapper à sa domination, et les fait rentrer dans l'obéissance par des dévastations horribles qu'anime encore la fureur du prosélytisme. Tous ceux qui refusent d'embrasser la religion de Mahomet périssent au milieu des plus affreux supplices.

L'Asie semblait ne pouvoir suffire à la soif des conquêtes de Timour. Après quelques mois de repas dans le palais de Samarcand, il annonça une expédition de sept ans dans les pays occidentaux (1400). Il attaqua d'abord les chrétiens de la Géorgie, qui se défendirent avec plus de courage que de succès. C'est en descendant de leurs montagnes que Tamerlan rencontra les premiers ambassadeurs de Bajazet. Deux voisins ambitieux et jaloux ne manquent jamais de prétexte pour se faire la guerre. Les conquêtes des Mongols et celles des Ottomans se touchaient aux environs d'Erzeroum et de l'Euphrate, et les limites incertaines n'étalent établies ni par des traités ni par une longue possession. L'opposition des intérêts était cependant moins dangereuse que la ressemblance de caractère des conquérants. Le victorieux Timour ne voulait point souffrir d'égal, et Bajazet refusait de reconnaître un supérieur. La première lettre du chef mongol irrita le sultan des Tures dont il affectait de mépriser la famille et la nation. « Ne sais-tu pas, lui écrivait-il, que la plus grande partie de l'Asie est soumise à mes lois, que les princes de la terre s'inclinent humblement en ma présence, et que j'ai forcé la fortune elle-même à veiller sur la prospérité de mon empire ? Sur quoi fondes-tu ton audace et ta présomption ? Te crois-tu un héros pour quelques combats obscurs livrés dans les forêts de l'Anatolie, pour quelques victoires remportées sur des Chrétiens par la faveur du Prophète ? Ouvre les yeux pendant qu'il en est temps encore : livre-toi au repentir et détourne les foudres qui grondent sur ta tête. Songe que tu n'es qu'un insecte, et que si tu irrites les éléphants, ils t'écraseront sous leurs pieds. » Bajazet furieux, après l'avoir traité de brigand et de rebelle du désert, récapitule avec dédain les victoires de Timour, et s'efforce de prouver qu'il n'a jamais triomphé que par la faiblesse ou la lâcheté de ses ennemis. « Tes armées, lui répondit-il, sont innombrables je veux le croire : mais oses-tu comparer les flèches de tes Tartares toujours prêts à fuir aux sabres de mes intrépides janissaires ? Je défendrai toujours les princes qui ont imploré ma protection : viens les chercher sous mes tentes. Les villes d'Erzeroum et d'Arzingan m'appartiennent ; et si elles ne me paient pas exactement le tribut, j'en irai demander les arrérages sous les murs de Tauds et de Sultanieb. » Ces injures réciproques firent éclater la guerre. Dans sa première campagne Timour se borna à détruire la forteresse de Sébaste, vaillamment défendue par la garnison. Il semblait respecter, comme Musulman, le blocus de Constantinople, et après avoir donné une première leçon à Bajazet, il tourna ses armes contre l'Égypte et la Syrie.

La république militaire des Mamelucks régnait encore en Egypte et en Syrie ; mais la dynastie des Turcs, avait été chassée par celle des Circassiens, et Barkok, leur favori, passa d'une prison sur le trône. Au milieu de la révolte et de la discorde il brava les Mongols, fit arrêter leurs ambassadeurs et prit une attitude si ferme, qu'ils attendirent sa mort avec impatience pour se venger sur le faible Pharège, son fils et son successeur. Au lieu de s'enfermer dans les murs de leurs nombreuses forteresses, les Syriens s'avancèrent dans la plaine ; mais, sans union et sans discipline, ils furent dispersés par les impétueux escadrons de Timour[17]. Les Mongols entrèrent dans Alep sur les traces des fugitifs, et tandis que Timour conversait paisiblement avec les docteurs de la loi, admis à une dangereuse conférence, le sang ruisselait dans les rues, et l'on n'entendait de toutes parts que les cris de la terreur et les gémissements des mourants. Tamerlan, suivant son usage, fit avec des têtes humaines de sanglantes et horribles pyramides. Entre Alep et Damas, l'armée égyptienne fit éprouver un échec au conquérant ; mais lorsque les Egyptiens se réjouissaient de cet avantage inespéré, la révolte des Mamelucks obligea le sultan à se refugier précipitamment dans son palais du Caire. Forte par ses murailles, défendue par une population belliqueuse, Damas pouvait longtemps tenir en échec les forces de Timour ; la ruse et la perfidie en triomphèrent ; et les Damascéniens massacrés satisfirent l'hypocrite vengeance dont le barbare feignit de s'armer contre les descendants des persécuteurs d'Ali. La ville de Damas fut réduite en cendres par le zèle religieux d'un Tartare qui voulait venger le sang d'un Arabe (1401).

Les pertes et les fatigues de cette campagne forcèrent Tamerlan de renoncer à la conquête de l'Egypte et de la Palestine. Il revint donc sur ses pas, livra Alep aux flammes, repassa l'Euphrate, emporta Bagdad, dont tous les habitants furent passés au fil de l'épée[18]. Après avoir ravagé la Géorgie, le conquérant vint camper sur les bords de l'Araxe et se prépara à fondre sur les Turcs Ottomans à la tête d'une armée de huit cent mille hommes. En apprenant la marche rétrograde des Mongols, l'intrépide Bajazet s'avança contre son rival, suivi de quatre cent mille combattants. Timour traversa lentement, depuis l'Araxe, toute l'Arménie et l'Anatolie, sans négliger aucune des précautions dictées par la prudence. Sa cavalerie légère allait à la découverte et fouillait avec soin les montagnes et les bois. Résolu de combattre les Turcs au cœur de leur Empire, il éluda leur approche en se détournant sur la gauche, occupa Césarée, traversa le désert ainsi que le fleuve Halys et investit la ville d'Ancyre (Angora). Le sultan, dont l'impatience maudissait une lenteur peu ordinaire aux Tartares, vola au secours de la place, et les plaines qui l'avoisinent furent le théâtre d'une bataille mémorable gui immortalisa la gloire de Timour et la honte de Bajazet.

Le conquérant mongol dut son triomphe à la discipline de ses soldats, à la supériorité de son génie et à trente années d'expérience militaire[19]. Cependant Bajazet se distingua dans cette journée comme général et comme soldat ; mais il fallut céder à l'ascendant de son rival. Ses intrépides janissaires se défendirent comme des lions et tombèrent presque tous percés de glorieuses blessures. Enfin le sultan vaincu abandonna le champ de bataille ; mais, arrêté dans sa fuite il fut conduit à Tamerlan, qui, frappé de la bizarrerie de la fortune, se prit à rire de ce que le sort du monde s'était trouvé balancé entre un borgne et un boiteux. Après la défaite des Turcs et la captivité du sultan, toute l'Anatolie se soumit au vainqueur. Mirza Mehemmed, un de ses petits-fils, se présenta devant Pruse avec quatre mille chevaux, après avoir parcouru, en cinq jours de marche, soixante-quinze lieues (trente myriamètres) ; mais le vol de la terreur avait été encore plus rapide, et Soliman, fils de Bajazet, avait déjà transporté le trésor en Europe. Les Mongols trouvèrent néanmoins des dépouilles immenses, et la ville, abandonnée de ses habitants, fut réduite en cendres. Tamerlan ne rencontra de résistance que devant Smyrne. La ville, défendue avec une courageuse opiniâtreté, fut emportée d'assaut, pillée et détruite de fond en comble (décembre 1402).

Les écrivains modernes rejettent comme une fable adoptée par la crédulité, l'histoire de la cage de fer dans laquelle Tamerlan fit enfermer Bajazet ; ils en appellent au témoignage de l'historien persan Sherefeddin-Ali, qui raconte le fait d'une manière plus vraisemblable. Timour, informé que le sultan captif était à l'entrée de sa tente, sortit pour le recevoir, le fit asseoir à ses côtés, et joignant à de justes reproches un ton de commisération pour ses malheurs : « C'est par ta faute, lui dit-il, que le décret du destin s'est accompli ; tu es l'artisan de ton infortune. Ce sont les épines de l'arbre que tu as planté de tes propres mains. Je désirais épargner et même seconder le champion des Moslems : en bravant mes menaces tu m'as forcé d'entrer dans tes états à la tête de mes guerriers invincibles. Je n'ignore pas le sort que tu réservais à moi et à mes soldats, si tu eusses été vainqueur ; mais je méprise la vengeance. Ta vie et ton honneur sont en sûreté : puisse le Tout-Puissant accepter ma clémence comme un acte de ma reconnaissance ! » Le sultan captif montra quelques signes de repentir, et embrassa en pleurant son fils Musa, qui se trouvait parmi les prisonniers. Timour rendit à Bajazet sa femme et sa fille, et lui promit de le rétablir glorieusement sur le trône de ses ancêtres ; mais la mort prématurée du sultan prévint l'exécution de cette promesse (1403)[20]. Le vainqueur versa quelques larmes sur sa tombe. Le corps de Bajazet fut transporté avec pompe dans le mausolée qu'il avait fait élever à Pruse ; et son fils Musa reçut de riches présents de bijoux, d'or, d'armes, de chevaux et une patente écrite en rouge qui le déclarait souverain de l'Anatolie.

Tamerlan possédait en Asie tout le pays qui s'étend depuis l'Irtish et le Volga jusqu'au golfe persique, et depuis le Gange jusqu'à Damas et à l'Archipel. Son armée était invincible, son ambition sans bornes, et il avait résolu de soumettre les nations de l'Occident que son nom faisait déjà trembler. Arrivé à la pointe de l'Asie, il fut arrêté par l'obstacle insurmontable du faible bras de mer qui la sépare de l'Europe. Le maitre d'une cavalerie innombrable n'avait pas une seule galère à sa disposition. Les chrétiens et les Turcs, oubliant la différence de religion, se réunirent contre l'ennemi commun, fortifièrent les passages du Bosphore et de l'Hellespont, et refusèrent les vaisseaux de transport que leur demanda Timour ; mais ils flattèrent sa vanité par des dons et par des ambassades suppliantes. Soliman, fils de Bajazet, qui implora sa clémence, reçut l'investiture de la Romanie, qu'il possédait déjà par droit de conquête. L'empereur grec Manuel se soumit à lui payer le tribut exigé précédemment par le sultan des Turcs, et ratifia ce traité par un serment d'obéissance dont il était bien résolu de se dispenser dès que le Tartare aurait évacué l'Anatolie. Avant de s'éloigner de cette contrée, Tamerlan envoya au-delà du Sihoun un corps d'armée pour soumettre les Kalmoucks et les Mongols idolâtres, et pour fonder des colonies dans le désert. Un de ses lieutenants lui adressa une description exacte des pays inconnus qui s'étendent des sources de l'Irtish au mur de la Chine. Timour de son côté acheva la conquête de la Géorgie, passa l'hiver sur les bords de l'Araxe, apaisa les troubles de la Perse, et rentra dans sa capitale après une absence de quatre ans et neuf mois (1404). Timour avait, dit-on, conçu le projet gigantesque de conquérir l'Afrique, d'entrer en Europe par le détroit de Gibraltar, et de revenir par les déserts de la Russie et de la Tartane, après avoir subjugué toutes les puissances de la Chrétienté. La soumission du sultan d'Egypte détourna ce danger, peut-être imaginaire. Au Caire, les honneurs de la prière et le coin des monnaies attestèrent la suprématie du prince mongol. Quoi qu'il en soit, on est saisi d'admiration en voyant Tamerlan méditer dans son camp de Smyrne l'invasion de la Chine.

Dans un court intervalle de repos Timour déploya sur le trône de Samarcand la magnificence et l'autorité d'un monarque riche et puissant ; il écouta les plaintes des peuples, distribua des châtiments et des récompenses, bâtit des temples et des palais, et donna audience aux ambassadeurs de l'Egypte, de l'Arabie, de l'Inde, de la Tartarie, de la Russie et de l'Espagne. Mais il ne tarda pas à s'occuper des préparatifs d'une nouvelle guerre, déploya son étendard et annonça une grande expédition contre la Chine, livrée à l'anarchie depuis l'expulsion des descendants de Gengis-khan. Timour ne fut retenu, ni par l'âge, ni par la rigueur de l'hiver : à la tête de deux cent mille vétérans, il traversa le Sihoun sur la glace, et vint camper dans les environs d'Otrar, où il termina sa brillante et funeste carrière (27 novembre 1405). Le conquérant de l'Asie expira dans la soixante-dixième année de son âge. Ses projets s'évanouirent avec lui, et ses armées se dispersèrent. Sa mort sauva la Chine, et le plus puissant de ses fils et petits-fils sollicita peu de temps après un traité d'alliance et de commerce avec la cour de Pékin[21].

« Timour transporta dans la Transoxiane les trésors de la Perse, de l'Indoustan, de la Syrie et de l'Asie-Mineure. Samarcand, où il tenait une cour brillante, fut sous son règne la ville la plus florissante de l'Orient. Il y attirait les savants, les gens de lettres, les artistes les plus célèbres : il leur accordait une généreuse protection, s'entretenait familièrement avec les premiers, et employait les seconds aux embellissements de sa capitale et de la ville de Kesch où il était né[22]. Mais hors de la Transoxiane, on ne cite que les places et les monuments qu'il a détruits, et fort peu de ceux qu'il a fondés[23]... Timour ; dans sa vie privée, n'était plus le farouche conquérant, le fléau de l'humanité ; il déposait l'orgueil du trône et se montrait sensible à l'amitié, à la reconnaissance, à tous les sentiments de la nature. Constant dans ses affections, il conserva la plupart de ses ministres, de ses capitaines, jusqu'à sa mort, et transmit à leurs enfants les charges et les dignités dont ils avaient été revêtus... Jamais les plaisirs ne le détournaient de ses devoirs. « Un bon prince, disait-il, n'a jamais assez de temps pour régner et pour travailler au bonheur des sujets que le Tout-Puissant lui a confiés comme un dépôt sacré. J'en ferai ma principale occupation pour qu'au jour du jugement dernier, les pauvres ne tirent pas le pan de ma robe en criant vengeance contre moi[24]. »

 

 

 



[1] Aladin, frère d'Orkan, est le premier qui ait porté le titre le visir ; c'est aussi Orkhan qui distingua par le costume les habitants des villes de ceux de la campagne, les Musulmans des Infidèles.

[2] Yengi chéri, nouveaux soldats.

[3] Les traces de l'église de Sainte-Marie et du temple de Diane à Éphèse ont également disparu. Le cirque et les trois théâtres de Laodicée servent de repaires aux renards et aux loups. Sardes n'est plus qu'un misérable village. Philadelphie seule se sauva par son courage. Éloignée de la mer, oubliée des empereurs, environnée de toutes parts par les Turcs, elle défendit sa religion et sa liberté durant près d'un siècle, et obtint du plus fier des Ottomans une capitulation honorable. — Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem repoussèrent victorieusement les Turcs pendant plus de deux siècles. L'île de Rhodes acquit sous leur domination l'éclat de l'opulence et de la renommée.

[4] Depuis l'époque où Grégoras et Cantacuzène terminent leur histoire, on trouve une lacune de plus d'un siècle. George Phranza, Michel Ducas et Laonicus Chalcondyle n'écrivirent qu'après la prise de Constantinople.

[5] Les Timariotes, ou possesseurs usufruitiers de terres conquises, étaient tenus de prendre les armes lorsqu'ils en étaient requis.

[6] A peine maitre de l'autorité, Bajazet fit crever les yeux à un de ses frères qui avait un parti puissant parmi les Turcs.

[7] Une étude approfondie et comparée de l'ouvrage de Gibbon nous a démontré que plusieurs écrivains modernes ont reproduit textuellement notre auteur sans indiquer même la source où ils ont puisé avec peu de réserve. Nous ne voulons pas qu'on nous accuse d'avoir emprunté à ces mêmes écrivains ce qui appartient réellement à Gibbon.

[8] Le duc de Bourgogne avait essayé vainement de retenir l'ardeur de Jean son fils, comte de Nevers, qui partit accompagné de quatre princes ses cousins. Le sire de Coud, un des meilleurs généraux de l'époque, guidait leur inexpérience. Cette troupe d'élite, où l'on remarquait aussi les comtes de Bar et de la Marche, le maréchal Boucicaut, Philibert de Naillac grand-maître de Saint-Jean, Frédéric de Hohenzollern grand-prieur de l'ordre Teutonique, et une foule de guerriers illustres, se composait de mille chevaliers. Lorsque les cris des Turcs annoncèrent leur approche, les jeunes princes qui s'égayaient à table se couvrirent avec précipitation de leurs armes, s'élancèrent sur leurs chevaux, coururent à l'avant-garde, malgré Sigismond qui leur conseillait de ne point s'exposer à la première attaque. Après avoir enfoncé la première ligne des Ottomans, les Français forcèrent les palissades établies pour arrêter la cavalerie et pénétrèrent jusqu'aux janissaires qu'ils mirent en désordre ; mais ils succombèrent sous le nombre, et furent tués ou faits prisonniers. — Dans cette journée funeste, Bajazet se fit admirer de ses ennemis par la rapidité de sa marche, son ordre de bataille et ses savantes manœuvres ; mais il abusa cruellement de sa victoire, en faisant décapiter tous les captifs qui refusèrent d'abjurer la foi chrétienne. Le comte de Nevers et vingt-quatre barons français furent seuls épargnés par l'avide et farouche Ottoman. Bajazet rendit la liberté à ses prisonniers moyennant une forte rançon, et comme il avait été stipulé dans le traité conclu à ce sujet, que les seigneurs français ne porteraient point les armes contre leur vainqueur, le sultan les dispensa de cet engagement « Je méprise, dit-il à l'héritier de la Bourgogne, tes armes et tes serments. Tu es jeune, et tu voudras peut-être effacer la honte ou le malheur de ta première entreprise. Va chercher tes soldats, annonce ton arrivée, et sois persuadé que tu trouveras toujours Bajazet prit à t'offrir ta revanche. »

[9] Démir ou Timour signifie, en langue turque, du fer ; et Beg désigne un chef, un prince. Le changement d'une lettre produit le mot lent ou boiteux, et les Européens ont confondu par corruption les deux mots dans le mot de Tamerlan. — Timour avait tout fait pour vivre dans l'admiration des hommes ; il composa, dit-on, l'histoire de sa vie et les institutions de son gouvernement. Ces monuments précieux, écrits en langue, mongole ou persane, sont restés inconnus à l'Europe. Les nations qu'il asservit exercèrent une vengeance méprisable en défigurant sa naissance, son caractère, sa personne, et jusqu'à son nom. Il naquit en 1338, à quarante milles de Samarcand, dans un village qui faisait partie du territoire fertile de Kesch, dont ses ancêtres étaient les, chefs héréditaires.

[10] C'est dans cette expédition que Tamerlan reçut la blessure qui le rendit boiteux.

[11] Nous racontons brièvement les conquêtes de Tamerlan jusqu'à sa lutte contre Bajazet, nous attachant surtout à tracer exactement son itinéraire. — Consulter l'excellent Précis de Géographie historique universelle de MM. BARBERET et MAGIN p. 49 et suiv.

[12] Le vaste pays de l'Iran, qui s'étend de l'Oxus au Tigre, ne reconnaissait plus de souverain légitime depuis la mort d'Abou-Saïd, dernier descendant du grand Houlagou. Quarante ans d'anarchie, de discordes et de rivalités semblaient inviter l'usurpateur mongol à délivrer les peuples de leurs tyrans. En se réunissant, ils auraient pu se défendre ; en combattant séparément ils succombèrent tous, après une résistance plus ou moins opiniâtre.

[13] C'est vers cette époque que Timour, qui avait vu mourir son fils aîné, perd sa femme, sa sœur et une de ses filles.

[14] Avant de subjuguer l'Aderbaïdjan, Timour avait asservi le petit Louristan.

[15] Un de ses lieutenants pénétra en Pologne.

[16] Avant son départ Tamerlan avait reçu une ambassade de la Chine.

[17] Timour avait placé au front de son armée un grand nombre d'éléphants, dont les tours étaient remplies de soldats qui lançaient sur l'ennemi le feu grégeois ; les rapides évolutions de sa cavalerie complétèrent la terreur et la déroute.

[18] Les Mongols ne respectèrent que les mosquées et les hôpitaux. Tamerlan construisit cent vingt tours avec les crânes des habitants de Bagdad.

[19] On peut ajouter aussi à sa supériorité numérique.

[20] Tel est le récit de l'historien persan. Toutefois le traitement cruel et ignominieux subi par Bajazet est attesté par plusieurs écrivains de l'époque, parmi lesquels nous citerons le Pogge et le maréchal Boucicaut. Ce qu'il y a d'à peu près certain, c'est que le sultan, d'abord traité généreusement, irrita son vainqueur par sou arrogance déplacée, et fut enfermé dans un chariot grillé qui suivait l'armée.

[21] A la mort de Tamerlan, ses immenses états furent partagés entre Shah-Rokh, le plus jeune de ses fils, qui seul lui survivait, et ses trente-cinq petits-fils. ShahRokh soutint avec quelque gloire un fragment de l'Empire ; mais après lui reparut l'anarchie, et avant la révolution d'un siècle les Usbeks du nord et les Turcomans envahirent la Perse et la Transoxiane. Un héros devait relever la famille de Tamerlan. Le célèbre Aureng-Zeyb refit l'empire de Timour, auquel il ajouta le Thibet, le Decan et les riches royaumes de Golconde et de Visapour (1659-1707). Depuis cette époque les empereurs mongols ont perdu leurs états, et une colonie de marchands chrétiens d'une île de l'Océan septentrional possède aujourd'hui le plus riche de leurs royaumes (Delhi).

[22] « Tamerlan ne s'occupa que de fêtes, et reçut les ambassades de plusieurs princes et particulièrement du roi de Castille qui lui envoyait de riches présents, parmi lesquels étaient des tapisseries, dont les portraits étaient faits avec tant de délicatesse, dit un historien persan, que si on voulait leur comparer les ouvrages merveilleux que le peintre Mani fit autrefois sur la toile d'Arlène, Mani serait couvert de honte, et ses ouvrages paraîtraient difformes. Tamerlan fit construire un superbe palais au midi de celui qui est appelé Baghi-Schemal, et y employa des ouvriers qu'il avait amenés de Syrie, qui sont fort habiles à tailler le marbre, et à faire des ouvrages de mosaïque et de marqueterie. Avec des pierres de diverses couleurs, ils font sur les murailles et sur les planchers ce que les ouvriers en marqueterie font sur l'ébène et sur l'ivoire. De retour dans la capitale de son empire, Tamerlan, qui avait formé le dessein de conquérir toute l'Asie, et qui surtout voulait porter la guerre dans l'empire de la Chine, dont la famille de Gengis-khan avait été chassée, fit assembler une diète générale pour délibérer sur ces grands projets. Cette diète commença par des fêtes magnifiques, et par les noces de quelques-uns de ses enfants. Ensuite il fit à toute l'assemblée un grand discours dans lequel il représenta combien il était nécessaire d'attaquer la Chine. Tous les chefs y consentirent, et dès ce moment on fit un dénombrement exact des soldats, on augmenta les compagnies et on forma une armée de deux cent mille hommes. Après avoir confié le gouvernement de Taschkunt à Argoun-Schah, Tamerlan se mit en marche pour cette fameuse expédition et se rendit à Acsoulat. » DEGUIGNES, Hist. générale des Huns, des Tartares et des Mongols, t. IV, p. 72.)

[23] Tamerlan fit disparaître un grand nombre de villes florissantes, et l'on voyait louvent sur leurs ruines d'horribles pyramides de tètes humaines élevées par le Destructeur. Astracan, Delhi, Ispahan, Bagdad, Alep, Damas et tant d'autres cités furent pillées, brûlées et totalement détruites par ses troupes et en sa présence. Ses guerres furent plutôt des incursions que des conquêtes. Il envahit successivement le Turkestan, le Kaptschak, la Russie, l'Indoustan, la Syrie, l'Anatolie, l'Arménie, la Géorgie, sans avoir l'espérance ou le désir de conserver ces provinces éloignées. Il en sortait chargé de dépouilles, et après avoir renversé leur ancien gouvernement, il les abandonnait aux calamités de l'anarchie plus funestes que celles de l'invasion.

[24] Biographie universelle, au mot Tamerlan, par H. AUDIFFRET.