État de l'Empire à
l'avènement de Michel Paléologue. — Jean Lascaris est écarté du trône par un
crime. — Protestation énergique du clergé. — Les Arsénites. — Conquêtes de
Paléologue. — Efforts de Baudouin II pour reconquérir son trône. Réunion des
deux Églises. — Conséquences. — Ligue redoutable formée contre Michel
Paléologue. — Sa mort. — Querelles religieuses sous Andronic II. — Progrès
des Musulmans. — Mercenaires catalans au service de l'Empire grec. — Détails.
— Abdication forcée d'Andronic-l'Ancien. — Conquêtes des Ottomans sous
Andronic III. — Expéditions de l'Empereur. — Régence de Cantacuzène. — Sa
révolte couronnée de succès. — Il partage le trône avec Jean Paléologue. —
Guerre civile. — Abdication de Cantacuzène. — Guerre des Génois contre l'Empire
grec. — Développements. — Nouvelles victoires des Ottomans. — Dernières
années du règne de Jean Paléologue. — Sa mort.
MICHEL PALÉOLOGUE (1261-1282). — L'empire grec relevé par
Michel Paléologue (1261) recouvra une force apparente qui cachait sa faiblesse réelle.
Une population étrangère aux armes, ergoteuse et fanatique, se livrait avec
fureur à des discussions de théologie, tandis que des ennemis nombreux et
implacables menaçaient la ville de Constantin. Les Hongrois et les Bulgares
sur les deux rives du Danube, à l'ouest les Serviens, au sud les Vénitiens et
les principautés de l'Epire, de la Grèce et du Péloponnèse, en Asie les
Turcs-Ottomans n'attendaient qu'un moment favorable pour se précipiter sur un
empire profondément miné par la corruption des mœurs et les révolutions. Le
premier soin de Michel Paléologue fut de repeupler Constantinople en y
attirant les habitants des provinces. Les barons français et les principales
familles s'étaient retirés avec l'Empereur ; mais la foule des Latins obscurs
attachée au pays, s'inquiétait peu du changement de maitre. Au lieu de
chasser les Pisans, les Génois et les Vénitiens de leurs factoreries, Michel
reçut leur serment de fidélité, encouragea leur industrie, confirma leurs
privilèges et leur permit de conserver leurs lois et leurs magistrats. Les
Pisans et les Vénitiens continuèrent à occuper dans la ville leurs quartiers
séparés. Les Génois, fixés d'abord à Héraclée, obtinrent de la reconnaissance
de l'Empereur la possession exclusive du faubourg de Galata où ils excitèrent
bientôt la jalousie des Byzantins. Michel Paléologue fut couronné
solennellement dans l'église de Sainte-Sophie. Le nom et les titres de Jean
Lascaris son pupille et son légitime souverain furent insensiblement abolis.
Mais ses droits subsistaient encore dans le souvenir des peuples, et le jeune
prince arrivait à l'âge de la virilité et de l'ambition. Paléologue, arrêté
peut-être par le cri de.sa conscience, ne souilla point ses mains du sang
d'un prince innocent ; mais il s'assura la possession du trône par un de ces
crimes avec lesquels l'habitude avait familiarisé les Grecs modernes.
Lascaris, privé de la vue, fut relégué dans un château, où il languit
obscurément pendant plusieurs années. Les courtisans timides ou pervers
applaudirent à cet acte de cruelle perfidie ; mais le courageux patriarche de
Constantinople, Arsène, ne craignit point de lancer les foudres de l'Église
contre l'Empereur. Dans un synode d'évêques animés par l'exemple du primat,
Arsène prononça contre Michel une sentence d'excommunication, qui dans une
capitale habitée par un peuple fanatique pouvait armer le bras d'un assassin
ou exciter Une sédition. Paléologue sentit le danger, confessa son crime et
implora la clémence de son juge ; mais le patriarche ne se laissa fléchir ni
par les larmes, ni par les supplications du prince. Le
scandale et le danger de cette excommunication subsistèrent durant plus de
trois années. Le temps et le repentir de Michel firent cesser les clameurs du
peuple. Les prélats redoutant la réunion de l'Église latine et de l'Église
grecque, dont les menaçait Paléologue, condamnèrent la rigueur d'Arsène comme
contraire à la douceur évangélique. Le patriarche fut accusé de conspirer,
déposé par un synode et transporté dans une petite île de la Propontide.
L'inflexible vieillard aima mieux mourir en exil que d'implorer la clémence
de l'Empereur. L'excommunication fut enfin levée ; mais les moines et une
partie du clergé restèrent fidèles aux doctrines d'Arsène, et les Arsenites
formèrent dans l'État un parti puissant qui était tout à la fois religieux et
politique. Le
crime de Paléologue eut pour motif ou au moins pour prétexte l'établissement
de sa famille, et il s'empressa d'assurer la succession en partageant les
honneurs de la pourpre avec son fils, qui fut proclamé empereur dans la
seizième année de son âge. Michel aurait été jugé plus digne du trône, s'il
n'y fut jamais monté. Les attaques de ses nombreux ennemis lui laissèrent
rarement le temps de travailler à sa propre gloire ou au bonheur de ses
sujets. Il enleva aux Francs les lies les plus importantes de l'archipel,
Lesbos, Chio, Rhodes et toute la partie orientale de la Morée depuis Argos
jusqu'au cap Ténare[1]. Mais
tandis que l'Empereur poursuivait le cours de ses conquêtes, une ligue
redoutable se formait contre lui. Urbain IV, sensible aux malheurs de
Baudouin II, avait essayé d'intéresser en sa faveur plusieurs princes latins.
Louis IX s'était déclaré pour le monarque détrôné et préparait une de ces
expéditions que les bulles pontificales appelaient guerres saintes. Charles
d'Anjou, investi du royaume de Sicile par le pape, avait vu triompher ses
armes et s'était emparé du trône de Conradin, tué à la bataille de
Tagliacozzo (1268).
Baudouin traita avec le vainqueur et lui assura par un traité la moitié de
l'empire grec que Charles s'engageait à conquérir. La mort de Louis IX
suspendit les préparatifs faits en Occident contre l'empire grec. Toutefois
Paléologue, afin de conjurer l'orage, consentit à la réunion des deux
Églises, demandée avec Instance par Grégoire X ; mais les prélats grecs
opposèrent la plus vive résistance à une transaction qu'ils appelaient impie
et sacrilège. Rien ne put triompher de l'obstination du patriarche Joseph,
qui jura de ne jamais consentir à la réunion des deux Églises, dût-il
succomber dans la lutte, comme le malheureux Arsène. Sans se laisser arrêter
par cet obstacle, l'Empereur envoya au pape cinq députés chargés de lui
présenter l'acte d'union et d'obéissance signé par trente-cinq évêques
métropolitains. Le pape Grégoire X les reçut au concile de Lyon où
assistèrent cinq cents prélats (1274). Il versa des larmes de joie sur ses enfants
soumis et repentants, reçut le serment des ambassadeurs qui abjuraient le
schisme au nom des deux Empereurs, et chanta en grec et en latin le symbole
de Nicée avec l'addition du Filioque. Les nonces du pape partirent bientôt
après les députés de Byzance. Ils reçurent ordre d'examiner les dispositions
du monarque et du peuple, et d'absoudre les membres du clergé schismatique
qui feraient le serment d'abjuration et d'obéissance ; d'établir dans toutes
les églises l'usage du Symbole orthodoxe ; de préparer la réception d'un
cardinal légat, et de faire sentir à l'Empereur les avantages qu'il pourrait
tirer de la protection temporelle du pontife romain. Mais
ils trouvèrent peu de partisans dans une nation qui prononçait avec horreur
le nom de Rome. Plusieurs prélats ambitieux et quelques ecclésiastiques de
bonne foi se soumirent. Le peuple résista : Michel eut d'abord recours à la
persuasion ; puis il employa les menaces, la prison, l'exil et les
mutilations, la pierre de touche, dit un historien, du courage et de la
lâcheté. Deux princes grecs qui régnaient encore sur l'Etolie, l'Epire et la
Thessalie, s'étaient soumis au souverain de Constantinople ; mais ils
repoussèrent l'édit de réunion et soutinrent avec succès leur refus par les
armes. Sous leur protection, les évêques et les moines fugitifs assemblèrent
des synodes, rétorquèrent contre leurs adversaires le nom d'hérétiques et y
ajoutèrent celui d'apostats. Le prince de Trébizonde, prit le titre
d'empereur que Michel n'était plus digne de porter. Les Latins de Négrepont,
de Thèbes, d'Athènes et de la Morée se joignirent aux ennemis de Paléologue.
Ses meilleurs généraux désertèrent ou le trahirent successivement. Sa sœur
Eulogie et plusieurs membres de sa famille tramèrent contre lui un complot.
Marie, sa nièce, reine des Bulgares, négocia la ruine de son oncle, avec le
sultan d'Egypte. Cependant la réunion des deux Églises ne s'opérait pas ; le
patriarche Veccus lança vainement les foudres de l'excommunication contre les
dissidents, et l'Empereur chercha à les effrayer par des supplices atroces.
Tout fut inutile. Tandis que Michel se faisait détester à Constantinople par
son hypocrisie et ses violences, on se plaignait à Rome de sa lenteur. Martin
IV, successeur de Nicolas III, excommunia enfin Paléologue et ses adhérents.
Charles d'Anjou ne trouvant plus d'obstacles à ses projets ambitieux, se
prépara à faire valoir les droits que lui avait légués Baudouin II, mort en
1273. Il entrains dans une ligue contre les Grecs Philippe III, le pape et
les Vénitiens. Une armée formidable allait s'embarquer à Brindes, et
l'Albanie était déjà au pouvoir du roi de Naples. Les Vêpres Siciliennes
sauvèrent Michel Paléologue (1382)[2], qui mourut la même année dans
une expédition en Thessalie. ANDRONIC II DIT L'ANCIEN (1282-1328). — Dès que Michel eut cessé de
vivre, les Grecs revinrent avec transport au culte national : on purifia les
églises, et Andronic, en versant des larmes sur les erreurs de sa jeunesse,
refusa pieusement aux restes de son père les obsèques d'un prince et même
d'un chrétien. La mort de Joseph, qui avait été rétabli dans le siège
patriarcal, fut le signal d'un nouveau schisme. Les Arsenites attaquèrent
avec une égale fureur les Josephites et les partisans de la réunion. L'empereur
chercha à calmer les Arsenites en leur accordant une église pour eux seuls.
Le comte de Blaquernes essaya vainement de rétablir la paix. La guerre
continua entre les Arsenites et les Josephites, lorsque les adhérents de Rome
eurent été écrasés par les deux partis réunis. Athanase, successeur de
Grégoire, rendit un peu de calme à l'Église par une sévérité excessive, mais
nécessaire ; forcé par ses nombreux ennemis de renoncer à l'autorité
pontificale, il laissa au patriarche Jean une difficile succession (1283-1294). Cependant,
à la faveur des troubles religieux qui déchirèrent l'empire, les Musulmans
s'étaient solidement établis en Asie-Mineure, que plusieurs émirs s'étaient
partagée après le démembrement de la sultanie seldjoucide d'Iconium par les
Mongols (1294). Smyrne, Ephèse et plusieurs
villes de la côte étaient aussi tombées en leur pouvoir. Les plus redoutables
de ces émirs étaient Karaman prince de Ghermian, et le terrible Othman chef
de la horde turque, qui reçut son nom. Les progrès de ce dernier alarmèrent l'Empereur.
N'ayant point d'armée nationale à leur opposer, il prit à sa solde les
Catalans almogavares que la paix conclue entre la Sicile et l'Aragon avait
laissés sans emploi. Roger de Flor passait pour le plus populaire de leurs
chefs. Il effaçait tous ses rivaux par son mérite personnel. Ayant accepté
les propositions avantageuses que lui fit Andronic, il cingla de Messine vers
Constantinople avec dix-huit galères, quatre gros vaisseaux et huit mille
aventuriers. Andronic exécuta fidèlement le traité préliminaire et reçut ce
formidable auxiliaire avec un mélange de joie et de terreur. Il donna sa
nièce en mariage au vaillant étranger qu'il décora du titre de grand-duc de
Romanie. Roger se hâta de passer en Asie, défit les Turcs dans deux batailles
sanglantes et reçut le nom de libérateur de l'Asie. Mais ces
malheureuses provinces n'avaient fait que changer de mitres. Les hostilités
des Turcs étalent moins, funestes que l'amitié des Catalans qui considéraient
comme leur propriété la vie, la fortune et l'honneur de ceux qu'ils avaient
sauvés. La perception des amendes et des impôts était accompagnée de rapines
et d'exécutions arbitraires. Les menaces et les plaintes d'Andronic attestent
la faiblesse de l'Empire. Il épuisa le trésor pour satisfaire la cupidité de
ses intraitables auxiliaires. Roger accepta le titre de César ; mais il
rejeta l'offre du gouvernement de l'Asie, à condition qu'il réduirait à trois
mille le nombre de ses soldats. L'assassinat est la dernière ressource des
lâches. La curiosité conduisit le nouveau César au palais d'Andrinople où
résidait la cour, et les Mains de la garde royale le poignardèrent dans
l'appartement et en présence de l'impératrice (1307). La
perte de leur chef intimida les aventuriers ; ils se réfugièrent sur leurs
vaisseaux et infestèrent les côtes de la Méditerranée. Mais une vieille
bande, composée de quinze cents Catalans ou Français, se maintint dans la
forteresse de Gallipoli sur l'Hellespont. L'empereur Michel, fils et collègue
d'Andronic, se fit battre deux fois par les invincibles Catalans, dont les
victoires augmentèrent bientôt le nombre. Des guerriers de toutes les nations
se réunirent sous la bannière de la grande compagnie, et trois mille
Musulmans vinrent se joindre à eux. Maîtres de Gallipoli, les Catalans
interceptaient sans peine le commerce de Constantinople et de la mer Noire,
tandis que leurs compagnons ravageaient les deux, côtés de l'Hellespont. Pour
prévenir leur approche, les Grecs dévastèrent eux-mêmes les environs de
Byzance. Les paysans se retirèrent dans la ville avec leurs troupeaux et tout
ce qu'ils purent emporter. Andronic renouvela quatre fois et toujours
Inutilement ses propositions de paix. Mais le manque de provisions et la
discorde des chefs forcèrent les Catalans de s'éloigner des bords de
l'Hellespont et des environs de la capitale. Après s'être séparés des Turcs,
les restes de la grande compagnie continuèrent leur marche à travers la
Macédoine et la Thessalie, et cherchèrent un nouvel établissement au cœur de
la Grèce. Vainqueur de Gauthier de Brienne, duc d'Athènes, les aventuriers se
partagèrent l'Attique et la Béotie, et durant quinze ans firent trembler
toute la Grèce. Des dissensions intestines les déterminèrent à reconnaître
pour suzerain le chef de la maison d'Aragon ; et jusqu'à la fin du
quatorzième siècle., les rois disposèrent à leur, gré du duché d'Athènes. A
l'exemple du premier des Paléologues, Andronic-l'Ancien avait associé à
l'Empire son fils Michel, dont la mort prématurée lui fit reporter toutes ses
affections et toutes ses espérances sur son petit-fils qui se nommait comme
lui Andronic. Mais le jeune prince, déjà connu par ses dérèglements, ne tarda
point à perdre l'amitié de son aïeul qui s'apprêtait à désigner un autre
héritier de la couronne impériale. Andronic aussitôt réunit ses partisans,
s'empara du palais, et força le monarque à ne rien changer à sa première
disposition. Cependant la capitale, le clergé et le sénat obéissaient au
vieil Empereur ; et les mécontents ne pouvaient espérer de renverser son
trône que par le secours des provinces éloignées ou des étrangers. Le
grand-domestique, Jean Cantacuzène était l'âme de l'entreprise[3]. Andronic-le-Jeune s'échappa de
Constantinople et planta ses étendards sur les murs d'Andrinople. Cantacuzène
rassembla en peu de temps une armée de cinquante mille hommes. Des forces si
considérables auraient dû imposer la loi ; mais la discorde régnait dans le
camp des rebelles : les opérations étaient lentes et incertaines, et la cour
de Constantinople retardait les progrès de la révolte par des intrigues et
des négociations. Les deux Andronics prolongèrent, suspendirent et
renouvelèrent pendant sept années leur funeste querelle (1321-1328). Par un premier traité ils
partagèrent l'Empire. Constantinople, Thessalonique et les lies restèrent au
vieil Andronic : le jeune acquit la souveraineté indépendante de presque
toute la Thrace. Par un second traité, le jeune Andronic stipula son couronnement
immédiat et un partage égal des revenus et de la puissance. La surprise de
Constantinople et la retraite d'Andronic-l'Ancien mirent fin à la troisième
guerre civile, et après l'abdication de son aïeul qui alla terminer ses jours
dans un cloître, le jeune vainqueur régna seul sur l'Empire (1328)[4]. ANDRONIC III, DIT LE JEUNE (1328-1341). — Si le règne
d'Andronic-le-Jeune fut plus glorieux que celui de son grand-père, il ne fut
guère-plus heureux. A la faveur des troubles du règne précédent, les Turcs,
avaient franchi le mont Olympe et fait de Pruse leur capitale. L'Empereur
marcha contre eux ; mais la valeur qu'il déploya ne l'empêcha pas d'être
vaincu par les Ottomans. Après avoir perdu Nicée et Nicomédie (voir le
chapitre suivant),
il ne rapporta qu'une blessure de cette malheureuse expédition (1329). Toutefois Cantacuzène, qui
gouvernait réellement l'Empire, rendit quelque éclat aux armes byzantines. Il
enleva Chio et la nouvelle Phocée (Fokia) à deux seigneurs génois qui s'en étaient emparés.
Une armée turque fut défaite sous les murs de Trajanopolis (1330). La même année, Andronic
repoussa les Turcs de la Thrace et dispersa les Serviens près du mont Pierus.
Les Ottomans, qui avaient de nouveau envahi la Thrace, furent contraints de
se retirer. Les Bulgares furent repoussés d'Anchiale (1333). Cependant ces succès éphémères
ne s'opposaient que faiblement aux progrès des Turcs dans les provinces de
l'Empire. Pressé de tous côtés par ces ennemis infatigables, Andronic chercha
à se ménager l'alliance et le secours des Latins, en leur faisant espérer la
réunion des deux Églises. Jean XXII et plus tard Benoît XII accueillirent
avec ardeur les ouvertures qui leur furent faites et que la haine des Grecs
contre les Latins rendit inutiles (1334-1339). Cependant
Andronic était toujours en armes. Lesbos révoltée fut soumise : les indociles
Albanais furent châtiés par Cantacuzène. En 1337, une flotte turque fut
dispersée. Une nouvelle secte religieuse troubla la paix précaire qui suivit
cette dernière expédition. Les Hésycastes ou Quiétistes,
héritiers des doctrines des Omphalopsyques, répondirent avec fureur
aux attaques du moine Barlam leur ennemi déclaré. Un concile, dans lequel
l'Empereur prononça lui-même un long discours théologique, condamna Barlam qui
rentra dans la communion romaine (1341)[5]. Andronic III ne survécut que
peu de mois à cette ridicule assemblée. Sa bravoure, son humanité et son
affabilité l'avaient rendu cher aux Grecs, qui regardèrent sa mort comme une
calamité publique. JEAN PALÉOLOGUE Ier OU JEAN V (1341-1347). — Andronic-le-Jeune, par son
testament, avait confié la tutelle de son fils, âgé de neuf ans, et la
régence du royaume à Cantacuzène, qui avait refusé plus d'une fois de
partager la pourpre avec son maître. L'ambition de l'amiral Apocaucus fit
disparaître l'heureuse perspective d'une minorité tranquille. Il devait sa
fortune à Cantacuzène. Audacieux et rusé, avide et prodigue, l'amiral faisait
alternativement servir ses vices aux vues de son ambition et ses talents à la
ruine de l'Empire. Apocaucus, tout en trahissant son bienfaiteur, lui
prodiguait des assurances d'attachement et de fidélité. Il poussa
l'impératrice Anne de Savoie à réclamer la tutelle de son fils. Le désir de
commander se cacha sous le masque de la sollicitude maternelle ; et l'exemple
dangereux du premier des Paléologues, tuteur de Jean Lascaris, pouvait
inspirer des craintes légitimes à sa postérité. Le patriarche Jean d'Apri,
vieillard vain et faible, fit valoir de son côté une ancienne lettre d'Andronic
III, par laquelle l'Empereur le chargeait de veiller, durant la minorité de
son fils, sur le prince et sur le gouvernement. Une ligue redoutable fut donc
formée contre le régent par l'impératrice, Apocaucus et le patriarche, qui
rendirent une ombre d'autorité au sénat et tentèrent les peuples par le nom
séduisant de liberté. Cette confédération puissante attaqua le
grand-domestique d'abord d'une manière détournée et ensuite à force ouverte.
On mit en question ses prérogatives ; on blâma toutes ses mesures, et plus
d'une fois sa vie fut menacée, soit au milieu de la capitale, soit à la tête
des armées. Tandis qu'il s'occupait au loin du service de l'État, on l'accusa
de trahison, on le déclara ennemi de l'Empire et de l'Église et on le dévoua,
lui et tous ses adhérents, à l'exécration du peuple et aux puissances de
l'enfer. Tous ses services furent oubliés ; sa mère fut jetée en prison
malgré son grand âge, et Cantacuzène se vit forcé par la violence de
l'injustice à commettre le crime dont on l'avait accusé. Ce fut
à Didymotique (Demotica)
que Jean Cantacuzène se fit proclamer empereur ; mais conservant encore dans
sa révolte un sentiment dé fidélité, il plaça les noms de Paléologue et
d'Anne de Savoie avant le sien. Constantinople resta fidèle au jeune
empereur. Les principales villes de la Thrace et de la Macédoine
abandonnèrent le parti du grand-domestique dont l'armée partagée en seize
divisions se cantonna sur les bords du Mélas pour intimider la capitale. Mais
la terreur ou la trahison dispersa ses troupes. Poursuivi par son ennemi
Apocaucus, il se retira avec cinq cents cavaliers auprès du kral de Servie,
qui le reçut avec humanité, mais refusa de le reconnaître pour empereur. Des
succès variés alimentèrent durant près de six années (1341-1347) les fureurs et les désordres de
la guerre civile. Les Cantacuzains et les Paléologues, ou les nobles et les
plébéiens, remplissaient les villes de leurs dissensions et invitaient
mutuellement les Bulgares, les Serviens et les Turcs à consommer la ruine commune
des deux partis. Le régent déplorait les calamités dont il était l'auteur et
la victime. Forcé par la nécessité, il s'unit étroitement avec les Turcs ;
mais le mariage de sa fille avec un infidèle, et la captivité de plusieurs
milliers de chrétiens furent le prix odieux des secours et de la victoire, et
le passage des Ottomans en Europe précipita la ruine des débris de l'Empire.
La mort d'Apocaucus assura le triomphe de son ennemi, en privant le jeune
empereur de son dernier soutien. Cantacuzène s'empara successivement des
villes et des provinces, et le royaume de son pupille se trouva bientôt
réduit à l'enceinte de Constantinople. Mais la capitale contrebalançait seule
le reste de l'Empire, et Cantacuzène voulait séduire le peuple et se faire
des partisans avant d'en entreprendre la conquête. Un Italien nommé
Facciolati, qui avait succédé à Apocaucus dans le commandement de la flotte
et des gardes, se laissa corrompre, et la révolution s'exécuta sans désordre
et sans danger. Dépourvue de tous moyens de résistance et de tout espoir de
secours, l'inflexible Anne de Savoie voulait encore défendre le palais ou
s'ensevelir sous ses ruines. Mais les deux partis s'opposèrent également à
cette résolution désespérée, et le vainqueur, en dictant le traité, renouvela
ses protestations de zèle et d'attachement pour le fils de son bienfaiteur.
Il donna sa fille en mariage à Jean Paléologue dont les droits héréditaires
furent reconnus ; mais toute l'administration fut confiée pour dix ans à
Cantacuzène. Une amnistie générale qui assura à tous la jouissance paisible
de leurs propriétés termina enfin cette guerre désastreuse (1347). Cantacuzène
avait triomphé, mais le mécontentement des deux partis troubla son règne. Les
compagnons de sa révolte s'irritèrent de l'amnistie qui conservait à la
faction ennemie la possession des terres et des biens qu'elle avait usurpés,
tandis que pour récompense de leurs travaux ils languissaient dans l'oubli et
dans la misère. Les adhérents de l'impératrice s'indignaient de devoir leur
vie et leur fortune à la faveur précaire d'un usurpateur, et n'attendaient
qu'un moment favorable pour secouer un joug odieux. Aussi des séditions et
des complots troublèrent continuellement le gouvernement de Cantacuzène. A
mesure que le fils d'Andronic avançait en âge, il s'affranchissait peu à peu
de la surveillance de son mentor, et laissait percer son ambition et ses
mauvais penchants. Toutefois, dans l'expédition de Servie (1348), les deux empereurs affectant
l'un et l'autre un air de satisfaction et de bonne intelligence, se
montrèrent ensemble aux troupes et aux provinces, et Cantacuzène initia son
jeune collègue à l'art de la guerre et du gouvernement. Lorsque la paix eut
été conclue, il le laissa a Thessalonique, afin de l'éloigner des séductions
de Constantinople et d'assurer par son absence la tranquillité de la
capitale. Mais cette précaution ne fut pas heureuse : Jean Paléologue éloigné
de son mentor oublia bientôt ses conseils ; entouré de courtisans pervers, il
apprit à haïr son tuteur et à revendiquer ses droits. Son alliance avec le
kral de Servie fut le signal de la guerre. Le secours des Turcs, irrévocablement
fixés en Europe, lit triompher Cantacuzène pour la troisième fois, et
Paléologue, battu sur terre et sur mer, fut contraint de chercher un asile
parmi les Latins de l'île de Ténédos. L'imprudente obstination de son pupille
entraîna le vainqueur dans une démarche qui devait rendre la querelle
irréconciliable. Il revêtit son fils Mathieu de la pourpre, l'associa à
l'Empire et établit la succession dans la famille des Cantacuzène. Mais
Constantinople préférait encore la race de ses anciens maîtres ; et cette
tentative prématurée accéléra la restauration de l'héritier légitime. Une
troupe de Génois donna le signal de l'insurrection : les Grecs proclamèrent
avec enthousiasme Jean Paléologue seul et véritable empereur. Il restait
encore à Cantacuzène un parti nombreux ; mais ce prince fit le sacrifice de
ses espérances et descendit volontairement du trône pour s'enfermer dans la
solitude d'un monastère (1355)[6]. L'événement
le plus remarquable du règne de Cantacuzène est la guerre des Génois contre
l'Empire (1348-1354). Depuis l'expulsion des Latins,
les Génois occupaient, comme nous l'avons vu, les faubourgs de Pera et de
Galata. Gênes fit à cette époque une alliance solide avec les Grecs, et
s'engagea à fournir à l'Empereur, en cas de guerre défensive, une flotte de
cent galères. Michel Paléologue, qui s'attacha, pendant son règne, à relever
la marine nationale, afin de ne plus dépendre d'un secours étranger, contint
par sa vigueur les Génois de Galata dans les bornes que leur opulence et
l'esprit républicain les poussaient souvent à franchir. La facilité de
pénétrer dans leur résidence les exposait aux attaques des Vénitiens, qui,
sous le règne d'Andronic-l'Ancien, osèrent insulter la majesté de l'Empire. A
l'approche de leurs ennemis mortels, les Génois se refugièrent dans la ville
avec leurs familles et leurs effets. Le faubourg qu'ils habitaient fut réduit
en cendres, et le lâche empereur se borna à demander réparation par une
ambassade pacifique. Les Génois tirèrent un avantage durable de cette
calamité passagère, et abusèrent bientôt de la permission qu'ils obtinrent
d'environner Galata d'un mur, d'introduire l'eau de la mer dans le fossé et
de garnir le rempart de tours et de machines propres à le défendre. Leur
colonie prit en peu de temps un accroissement prodigieux ; ils acquirent
successivement de nouvelles possessions, et les montagnes voisines se
couvrirent de villages et de châteaux protégés par leurs fortifications. Les
empereurs grecs, maîtres du passage étroit qui conduit dans la mer
intérieure, regardaient le commerce et la navigation du Pont-Euxin comme une
partie de leur patrimoine. La colonie génoise domina bientôt sur la mer
Noire. Les eaux de l'Oxus, de la mer Caspienne, du Volga, du Tenais,
ouvraient un passage long et pénible aux denrées et aux pierres précieuses de
l'Inde. Après une marche de trois mois les caravanes trouvaient les vaisseaux
d'Italie dans les ports de la Crimée. Les Génois s'emparèrent de toutes ces
branches de commerce, et forcèrent les Vénitiens et les Pisans d'y renoncer.
Dépourvus de vaisseaux, les Grecs étaient à la merci de ces audacieux
marchands qui approvisionnaient ou affamaient Constantinople au gré de leur
caprice ou de leur intérêt. Les Génois s'approprièrent la pêche, les douanes
et jusqu'aux droits de péage du Bosphore. En temps de paix ou de guerre la
colonie de Galata jouissait de toute la liberté d'une nation indépendante, et
le podestat génois oubliait souvent qu'il était subordonné au gouvernement de
sa république. L'insolence
des Génois fut encouragée par la faiblesse d'Andronic-l'Ancien et par les
guerres civiles qui affligèrent sa vieillesse et la minorité de son
petit-fils. Cantacuzène vainqueur se trouva réduit à la honteuse alternative
de dépendre, au milieu de sa capitale, des Vénitiens ou des Génois. Les
derniers, irrités du refus que fit l'Empereur de leur abandonner quelques
terres où ils voulaient bâtir de nouvelles fortifications, s'en emparèrent de
vive force, et élevèrent rapidement un mur solide défendu par un fossé
profond. Non contents de cette usurpation, ils attaquèrent et brûlèrent trois
galères byzantines et pillèrent les habitations de la côte. Devant tant
d'outrages Cantacuzène ne pouvait plus reculer ; il prit les armes et s'allia
avec les Vénitiens, ennemis irréconciliables des Génois et de leurs colonies (1352). Après une foule de combats
sans résultats décisifs, une grande bataille navale se livra sous les murs
mêmes de Constantinople ; l'action fut longue et meurtrière. L'amiral
vénitien Pisani sembla s'avouer vaincu eu se retirant avec sa flotte vers
l'île de Candie, et en laissant la mer libre à ses rivaux. Abandonnés de
leurs alliés, les Grecs ne tentèrent point de résister. Trois mois après
cette bataille, Cantacuzène signa un traité par lequel il renonçait pour
toujours à l'alliance des Vénitiens et reconnaissait la souveraineté maritime
des Génois (1354).
La rivalité de Gênes et de Venise sauva l'Empire d'une destruction certaine.
Les Génois, vaincus après une lutte de cent trente ans, se placèrent tour à
tour sous la domination du duc de Milan ou du roi de France. Cependant en
renonçant à leurs conquêtes ils conservèrent le génie du commerce. La colonie
de Péra fut toujours pour les Grecs un sujet d'alarmes, et resta maîtresse de
la navigation de la mer Noire, jusqu'au moment où la conquête des Turcs
l'enveloppa dans la ruine de Constantinople. Lorsque
la retraite de Cantacuzène laissa Jean Paléologue seul maitre de la monarchie
grecque, les Tures commandaient sur l'Hellespont, et le fils de Cantacuzène
occupait Andrinople avec une armée de rebelles. L'abdication de ce dernier
délivra l'Empereur d'un rival redoutable (1356). Mais les armées victorieuses des Ottomans
fondirent bientôt sur lui. Après avoir perdu Andrinople et la Romanie, il se
trouva resserré par le fougueux Amurat dans sa capitale, sans espérance de
pouvoir la défendre. Ce danger pressant détermina Paléologue à s'embarquer
pour Venise, d'où il alla se jeter aux pieds du pape. Urbain V, dans l'espoir
de réunir les deux Églises, tâcha de ranimer le zèle du roi de France et des
autres souverains de l'Europe en faveur de l'empereur grec, qui avait reconnu
publiquement la suprématie spirituelle du souverain pontife (1370) : mais ils étaient trop occupés
de leurs querelles particulières pour songer aux progrès des Turcs.
L'infortuné prince grec partit pour sa capitale, où il n'arriva qu'après
avoir été longtemps retenu à Venise, qui réclamait le remboursement des
sommes prêtées par elles et doublées par une usure exorbitante. Les dernières années de Jean Paléologue sont remplies par des intrigues de palais, la révolte de son fils Andronic, et les tentatives toujours heureuses des Osmanlis (1378-1391). Depuis l'abdication de Cantacuzène, dernier défenseur de la couronne impériale, l'intérêt historique s'attache exclusivement aux Ottomans, et Jean Paléologue, livré à de honteux plaisirs, assiste froidement, jusqu'à sa mort, au drame terrible qui devait consommer la ruine de l'empire byzantin[7] (1391). — (Voir le chapitre suivant.) |
[1]
Les Turcs, néanmoins, occupaient presque tout le pays situé au-delà de
l'Hellespont, et leurs déprédations justifiaient les paroles d'un sénateur, qui
prédit au moment de sa mort qu'en recouvrant Constantinople les Grecs
perdraient l'Asie. Des gouverneurs avides ruinaient ce que les Grecs
possédaient encore en Mysie, en Lydie, en Carie, en Phrygie et en Paphlagonie,
et abandonnaient ensuite les provinces aux Turcs.
[2]
Voyez le chapitre XLV.
[3]
C'est de sa fuite de Constantinople que datent ses mémoires.
[4]
Le long règne d'Andronic-l'Ancien n'est remarquable que par les querelles
de-l'Église grecque, l'invasion des Catalans, et l'essor de la grandeur
ottomane. Les historiens en font le prince le plus savant et le plus vertueux
de son siècle ; mais sa science et ses vertus ne contribuèrent pas à rendre
meilleurs et plus heureux ses sujets. Sa piété allait jusqu'à la superstition.
Sa jeunesse fut sans énergie et sa vieillesse sans prudence.
[5]
Barlam, moine calabrais, ayant abandonné l'Église romaine, avait été employé
par Andronic dans les négociations avec le pape.
[6]
Cependant Cantacuzène ; qui semblait chercher la paix parmi les' moines,
soutint dans le cloître une guerre théologique. Il écrivit contre les Juifs et
contre les Mahométans, et défendit avec opiniâtreté la lumière divine du mont
Thabor, que les Quiétistes adoraient, comme l'essence pure et parfaite de Dieu
lui-même. Lorsqu'il était empereur il avait pris part aux querelles religieuses
qui se perpétuaient même au milieu des guerres civiles, et il avait présidé un
synode de l'Église grecque qui établit comme article de foi la lumière incréée
du mont Thabor.
[7]
Jean Paléologue eut pour successeur son fils Manuel qui laissa le trône à Jean
II Paléologue (1425). Constantin Dragazès, frère de Jean II, fut le dernier
empereur grec (1449).