HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

CINQUIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'EXALTATION DE BONIFACE VIII JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1294-1453)

 

CHAPITRE LXXIII. — HISTOIRE DE L'EMPIRE GREC DEPUIS L'AVÈNEMENT DE MICHEL PALÉOLOGUE JUSQU'À LA MORT DE JEAN Ier PALÉOLOGUE (1261-1391).

 

 

État de l'Empire à l'avènement de Michel Paléologue. — Jean Lascaris est écarté du trône par un crime. — Protestation énergique du clergé. — Les Arsénites. — Conquêtes de Paléologue. — Efforts de Baudouin II pour reconquérir son trône. Réunion des deux Églises. — Conséquences. — Ligue redoutable formée contre Michel Paléologue. — Sa mort. — Querelles religieuses sous Andronic II. — Progrès des Musulmans. — Mercenaires catalans au service de l'Empire grec. — Détails. — Abdication forcée d'Andronic-l'Ancien. — Conquêtes des Ottomans sous Andronic III. — Expéditions de l'Empereur. — Régence de Cantacuzène. — Sa révolte couronnée de succès. — Il partage le trône avec Jean Paléologue. — Guerre civile. — Abdication de Cantacuzène. — Guerre des Génois contre l'Empire grec. — Développements. — Nouvelles victoires des Ottomans. — Dernières années du règne de Jean Paléologue. — Sa mort.

 

MICHEL PALÉOLOGUE (1261-1282). — L'empire grec relevé par Michel Paléologue (1261) recouvra une force apparente qui cachait sa faiblesse réelle. Une population étrangère aux armes, ergoteuse et fanatique, se livrait avec fureur à des discussions de théologie, tandis que des ennemis nombreux et implacables menaçaient la ville de Constantin. Les Hongrois et les Bulgares sur les deux rives du Danube, à l'ouest les Serviens, au sud les Vénitiens et les principautés de l'Epire, de la Grèce et du Péloponnèse, en Asie les Turcs-Ottomans n'attendaient qu'un moment favorable pour se précipiter sur un empire profondément miné par la corruption des mœurs et les révolutions.

Le premier soin de Michel Paléologue fut de repeupler Constantinople en y attirant les habitants des provinces. Les barons français et les principales familles s'étaient retirés avec l'Empereur ; mais la foule des Latins obscurs attachée au pays, s'inquiétait peu du changement de maitre. Au lieu de chasser les Pisans, les Génois et les Vénitiens de leurs factoreries, Michel reçut leur serment de fidélité, encouragea leur industrie, confirma leurs privilèges et leur permit de conserver leurs lois et leurs magistrats. Les Pisans et les Vénitiens continuèrent à occuper dans la ville leurs quartiers séparés. Les Génois, fixés d'abord à Héraclée, obtinrent de la reconnaissance de l'Empereur la possession exclusive du faubourg de Galata où ils excitèrent bientôt la jalousie des Byzantins. Michel Paléologue fut couronné solennellement dans l'église de Sainte-Sophie. Le nom et les titres de Jean Lascaris son pupille et son légitime souverain furent insensiblement abolis. Mais ses droits subsistaient encore dans le souvenir des peuples, et le jeune prince arrivait à l'âge de la virilité et de l'ambition. Paléologue, arrêté peut-être par le cri de.sa conscience, ne souilla point ses mains du sang d'un prince innocent ; mais il s'assura la possession du trône par un de ces crimes avec lesquels l'habitude avait familiarisé les Grecs modernes. Lascaris, privé de la vue, fut relégué dans un château, où il languit obscurément pendant plusieurs années. Les courtisans timides ou pervers applaudirent à cet acte de cruelle perfidie ; mais le courageux patriarche de Constantinople, Arsène, ne craignit point de lancer les foudres de l'Église contre l'Empereur. Dans un synode d'évêques animés par l'exemple du primat, Arsène prononça contre Michel une sentence d'excommunication, qui dans une capitale habitée par un peuple fanatique pouvait armer le bras d'un assassin ou exciter Une sédition. Paléologue sentit le danger, confessa son crime et implora la clémence de son juge ; mais le patriarche ne se laissa fléchir ni par les larmes, ni par les supplications du prince.

Le scandale et le danger de cette excommunication subsistèrent durant plus de trois années. Le temps et le repentir de Michel firent cesser les clameurs du peuple. Les prélats redoutant la réunion de l'Église latine et de l'Église grecque, dont les menaçait Paléologue, condamnèrent la rigueur d'Arsène comme contraire à la douceur évangélique. Le patriarche fut accusé de conspirer, déposé par un synode et transporté dans une petite île de la Propontide. L'inflexible vieillard aima mieux mourir en exil que d'implorer la clémence de l'Empereur. L'excommunication fut enfin levée ; mais les moines et une partie du clergé restèrent fidèles aux doctrines d'Arsène, et les Arsenites formèrent dans l'État un parti puissant qui était tout à la fois religieux et politique.

Le crime de Paléologue eut pour motif ou au moins pour prétexte l'établissement de sa famille, et il s'empressa d'assurer la succession en partageant les honneurs de la pourpre avec son fils, qui fut proclamé empereur dans la seizième année de son âge. Michel aurait été jugé plus digne du trône, s'il n'y fut jamais monté. Les attaques de ses nombreux ennemis lui laissèrent rarement le temps de travailler à sa propre gloire ou au bonheur de ses sujets. Il enleva aux Francs les lies les plus importantes de l'archipel, Lesbos, Chio, Rhodes et toute la partie orientale de la Morée depuis Argos jusqu'au cap Ténare[1].

Mais tandis que l'Empereur poursuivait le cours de ses conquêtes, une ligue redoutable se formait contre lui. Urbain IV, sensible aux malheurs de Baudouin II, avait essayé d'intéresser en sa faveur plusieurs princes latins. Louis IX s'était déclaré pour le monarque détrôné et préparait une de ces expéditions que les bulles pontificales appelaient guerres saintes. Charles d'Anjou, investi du royaume de Sicile par le pape, avait vu triompher ses armes et s'était emparé du trône de Conradin, tué à la bataille de Tagliacozzo (1268). Baudouin traita avec le vainqueur et lui assura par un traité la moitié de l'empire grec que Charles s'engageait à conquérir. La mort de Louis IX suspendit les préparatifs faits en Occident contre l'empire grec. Toutefois Paléologue, afin de conjurer l'orage, consentit à la réunion des deux Églises, demandée avec Instance par Grégoire X ; mais les prélats grecs opposèrent la plus vive résistance à une transaction qu'ils appelaient impie et sacrilège. Rien ne put triompher de l'obstination du patriarche Joseph, qui jura de ne jamais consentir à la réunion des deux Églises, dût-il succomber dans la lutte, comme le malheureux Arsène. Sans se laisser arrêter par cet obstacle, l'Empereur envoya au pape cinq députés chargés de lui présenter l'acte d'union et d'obéissance signé par trente-cinq évêques métropolitains. Le pape Grégoire X les reçut au concile de Lyon où assistèrent cinq cents prélats (1274). Il versa des larmes de joie sur ses enfants soumis et repentants, reçut le serment des ambassadeurs qui abjuraient le schisme au nom des deux Empereurs, et chanta en grec et en latin le symbole de Nicée avec l'addition du Filioque. Les nonces du pape partirent bientôt après les députés de Byzance. Ils reçurent ordre d'examiner les dispositions du monarque et du peuple, et d'absoudre les membres du clergé schismatique qui feraient le serment d'abjuration et d'obéissance ; d'établir dans toutes les églises l'usage du Symbole orthodoxe ; de préparer la réception d'un cardinal légat, et de faire sentir à l'Empereur les avantages qu'il pourrait tirer de la protection temporelle du pontife romain.

Mais ils trouvèrent peu de partisans dans une nation qui prononçait avec horreur le nom de Rome. Plusieurs prélats ambitieux et quelques ecclésiastiques de bonne foi se soumirent. Le peuple résista : Michel eut d'abord recours à la persuasion ; puis il employa les menaces, la prison, l'exil et les mutilations, la pierre de touche, dit un historien, du courage et de la lâcheté. Deux princes grecs qui régnaient encore sur l'Etolie, l'Epire et la Thessalie, s'étaient soumis au souverain de Constantinople ; mais ils repoussèrent l'édit de réunion et soutinrent avec succès leur refus par les armes. Sous leur protection, les évêques et les moines fugitifs assemblèrent des synodes, rétorquèrent contre leurs adversaires le nom d'hérétiques et y ajoutèrent celui d'apostats. Le prince de Trébizonde, prit le titre d'empereur que Michel n'était plus digne de porter. Les Latins de Négrepont, de Thèbes, d'Athènes et de la Morée se joignirent aux ennemis de Paléologue. Ses meilleurs généraux désertèrent ou le trahirent successivement. Sa sœur Eulogie et plusieurs membres de sa famille tramèrent contre lui un complot. Marie, sa nièce, reine des Bulgares, négocia la ruine de son oncle, avec le sultan d'Egypte. Cependant la réunion des deux Églises ne s'opérait pas ; le patriarche Veccus lança vainement les foudres de l'excommunication contre les dissidents, et l'Empereur chercha à les effrayer par des supplices atroces. Tout fut inutile. Tandis que Michel se faisait détester à Constantinople par son hypocrisie et ses violences, on se plaignait à Rome de sa lenteur. Martin IV, successeur de Nicolas III, excommunia enfin Paléologue et ses adhérents. Charles d'Anjou ne trouvant plus d'obstacles à ses projets ambitieux, se prépara à faire valoir les droits que lui avait légués Baudouin II, mort en 1273. Il entrains dans une ligue contre les Grecs Philippe III, le pape et les Vénitiens. Une armée formidable allait s'embarquer à Brindes, et l'Albanie était déjà au pouvoir du roi de Naples. Les Vêpres Siciliennes sauvèrent Michel Paléologue (1382)[2], qui mourut la même année dans une expédition en Thessalie.

ANDRONIC II DIT L'ANCIEN (1282-1328). — Dès que Michel eut cessé de vivre, les Grecs revinrent avec transport au culte national : on purifia les églises, et Andronic, en versant des larmes sur les erreurs de sa jeunesse, refusa pieusement aux restes de son père les obsèques d'un prince et même d'un chrétien. La mort de Joseph, qui avait été rétabli dans le siège patriarcal, fut le signal d'un nouveau schisme. Les Arsenites attaquèrent avec une égale fureur les Josephites et les partisans de la réunion. L'empereur chercha à calmer les Arsenites en leur accordant une église pour eux seuls. Le comte de Blaquernes essaya vainement de rétablir la paix. La guerre continua entre les Arsenites et les Josephites, lorsque les adhérents de Rome eurent été écrasés par les deux partis réunis. Athanase, successeur de Grégoire, rendit un peu de calme à l'Église par une sévérité excessive, mais nécessaire ; forcé par ses nombreux ennemis de renoncer à l'autorité pontificale, il laissa au patriarche Jean une difficile succession (1283-1294).

Cependant, à la faveur des troubles religieux qui déchirèrent l'empire, les Musulmans s'étaient solidement établis en Asie-Mineure, que plusieurs émirs s'étaient partagée après le démembrement de la sultanie seldjoucide d'Iconium par les Mongols (1294). Smyrne, Ephèse et plusieurs villes de la côte étaient aussi tombées en leur pouvoir. Les plus redoutables de ces émirs étaient Karaman prince de Ghermian, et le terrible Othman chef de la horde turque, qui reçut son nom. Les progrès de ce dernier alarmèrent l'Empereur. N'ayant point d'armée nationale à leur opposer, il prit à sa solde les Catalans almogavares que la paix conclue entre la Sicile et l'Aragon avait laissés sans emploi. Roger de Flor passait pour le plus populaire de leurs chefs. Il effaçait tous ses rivaux par son mérite personnel. Ayant accepté les propositions avantageuses que lui fit Andronic, il cingla de Messine vers Constantinople avec dix-huit galères, quatre gros vaisseaux et huit mille aventuriers. Andronic exécuta fidèlement le traité préliminaire et reçut ce formidable auxiliaire avec un mélange de joie et de terreur. Il donna sa nièce en mariage au vaillant étranger qu'il décora du titre de grand-duc de Romanie. Roger se hâta de passer en Asie, défit les Turcs dans deux batailles sanglantes et reçut le nom de libérateur de l'Asie. Mais ces malheureuses provinces n'avaient fait que changer de mitres. Les hostilités des Turcs étalent moins, funestes que l'amitié des Catalans qui considéraient comme leur propriété la vie, la fortune et l'honneur de ceux qu'ils avaient sauvés. La perception des amendes et des impôts était accompagnée de rapines et d'exécutions arbitraires. Les menaces et les plaintes d'Andronic attestent la faiblesse de l'Empire. Il épuisa le trésor pour satisfaire la cupidité de ses intraitables auxiliaires. Roger accepta le titre de César ; mais il rejeta l'offre du gouvernement de l'Asie, à condition qu'il réduirait à trois mille le nombre de ses soldats. L'assassinat est la dernière ressource des lâches. La curiosité conduisit le nouveau César au palais d'Andrinople où résidait la cour, et les Mains de la garde royale le poignardèrent dans l'appartement et en présence de l'impératrice (1307).

La perte de leur chef intimida les aventuriers ; ils se réfugièrent sur leurs vaisseaux et infestèrent les côtes de la Méditerranée. Mais une vieille bande, composée de quinze cents Catalans ou Français, se maintint dans la forteresse de Gallipoli sur l'Hellespont. L'empereur Michel, fils et collègue d'Andronic, se fit battre deux fois par les invincibles Catalans, dont les victoires augmentèrent bientôt le nombre. Des guerriers de toutes les nations se réunirent sous la bannière de la grande compagnie, et trois mille Musulmans vinrent se joindre à eux. Maîtres de Gallipoli, les Catalans interceptaient sans peine le commerce de Constantinople et de la mer Noire, tandis que leurs compagnons ravageaient les deux, côtés de l'Hellespont. Pour prévenir leur approche, les Grecs dévastèrent eux-mêmes les environs de Byzance. Les paysans se retirèrent dans la ville avec leurs troupeaux et tout ce qu'ils purent emporter. Andronic renouvela quatre fois et toujours Inutilement ses propositions de paix. Mais le manque de provisions et la discorde des chefs forcèrent les Catalans de s'éloigner des bords de l'Hellespont et des environs de la capitale. Après s'être séparés des Turcs, les restes de la grande compagnie continuèrent leur marche à travers la Macédoine et la Thessalie, et cherchèrent un nouvel établissement au cœur de la Grèce. Vainqueur de Gauthier de Brienne, duc d'Athènes, les aventuriers se partagèrent l'Attique et la Béotie, et durant quinze ans firent trembler toute la Grèce. Des dissensions intestines les déterminèrent à reconnaître pour suzerain le chef de la maison d'Aragon ; et jusqu'à la fin du quatorzième siècle., les rois disposèrent à leur, gré du duché d'Athènes.

A l'exemple du premier des Paléologues, Andronic-l'Ancien avait associé à l'Empire son fils Michel, dont la mort prématurée lui fit reporter toutes ses affections et toutes ses espérances sur son petit-fils qui se nommait comme lui Andronic. Mais le jeune prince, déjà connu par ses dérèglements, ne tarda point à perdre l'amitié de son aïeul qui s'apprêtait à désigner un autre héritier de la couronne impériale. Andronic aussitôt réunit ses partisans, s'empara du palais, et força le monarque à ne rien changer à sa première disposition. Cependant la capitale, le clergé et le sénat obéissaient au vieil Empereur ; et les mécontents ne pouvaient espérer de renverser son trône que par le secours des provinces éloignées ou des étrangers. Le grand-domestique, Jean Cantacuzène était l'âme de l'entreprise[3]. Andronic-le-Jeune s'échappa de Constantinople et planta ses étendards sur les murs d'Andrinople. Cantacuzène rassembla en peu de temps une armée de cinquante mille hommes. Des forces si considérables auraient dû imposer la loi ; mais la discorde régnait dans le camp des rebelles : les opérations étaient lentes et incertaines, et la cour de Constantinople retardait les progrès de la révolte par des intrigues et des négociations. Les deux Andronics prolongèrent, suspendirent et renouvelèrent pendant sept années leur funeste querelle (1321-1328). Par un premier traité ils partagèrent l'Empire. Constantinople, Thessalonique et les lies restèrent au vieil Andronic : le jeune acquit la souveraineté indépendante de presque toute la Thrace. Par un second traité, le jeune Andronic stipula son couronnement immédiat et un partage égal des revenus et de la puissance. La surprise de Constantinople et la retraite d'Andronic-l'Ancien mirent fin à la troisième guerre civile, et après l'abdication de son aïeul qui alla terminer ses jours dans un cloître, le jeune vainqueur régna seul sur l'Empire (1328)[4].

ANDRONIC III, DIT LE JEUNE (1328-1341). — Si le règne d'Andronic-le-Jeune fut plus glorieux que celui de son grand-père, il ne fut guère-plus heureux. A la faveur des troubles du règne précédent, les Turcs, avaient franchi le mont Olympe et fait de Pruse leur capitale. L'Empereur marcha contre eux ; mais la valeur qu'il déploya ne l'empêcha pas d'être vaincu par les Ottomans. Après avoir perdu Nicée et Nicomédie (voir le chapitre suivant), il ne rapporta qu'une blessure de cette malheureuse expédition (1329). Toutefois Cantacuzène, qui gouvernait réellement l'Empire, rendit quelque éclat aux armes byzantines. Il enleva Chio et la nouvelle Phocée (Fokia) à deux seigneurs génois qui s'en étaient emparés. Une armée turque fut défaite sous les murs de Trajanopolis (1330). La même année, Andronic repoussa les Turcs de la Thrace et dispersa les Serviens près du mont Pierus. Les Ottomans, qui avaient de nouveau envahi la Thrace, furent contraints de se retirer. Les Bulgares furent repoussés d'Anchiale (1333). Cependant ces succès éphémères ne s'opposaient que faiblement aux progrès des Turcs dans les provinces de l'Empire. Pressé de tous côtés par ces ennemis infatigables, Andronic chercha à se ménager l'alliance et le secours des Latins, en leur faisant espérer la réunion des deux Églises. Jean XXII et plus tard Benoît XII accueillirent avec ardeur les ouvertures qui leur furent faites et que la haine des Grecs contre les Latins rendit inutiles (1334-1339).

Cependant Andronic était toujours en armes. Lesbos révoltée fut soumise : les indociles Albanais furent châtiés par Cantacuzène. En 1337, une flotte turque fut dispersée. Une nouvelle secte religieuse troubla la paix précaire qui suivit cette dernière expédition. Les Hésycastes ou Quiétistes, héritiers des doctrines des Omphalopsyques, répondirent avec fureur aux attaques du moine Barlam leur ennemi déclaré. Un concile, dans lequel l'Empereur prononça lui-même un long discours théologique, condamna Barlam qui rentra dans la communion romaine (1341)[5]. Andronic III ne survécut que peu de mois à cette ridicule assemblée. Sa bravoure, son humanité et son affabilité l'avaient rendu cher aux Grecs, qui regardèrent sa mort comme une calamité publique.

JEAN PALÉOLOGUE Ier OU JEAN V (1341-1347). — Andronic-le-Jeune, par son testament, avait confié la tutelle de son fils, âgé de neuf ans, et la régence du royaume à Cantacuzène, qui avait refusé plus d'une fois de partager la pourpre avec son maître. L'ambition de l'amiral Apocaucus fit disparaître l'heureuse perspective d'une minorité tranquille. Il devait sa fortune à Cantacuzène. Audacieux et rusé, avide et prodigue, l'amiral faisait alternativement servir ses vices aux vues de son ambition et ses talents à la ruine de l'Empire. Apocaucus, tout en trahissant son bienfaiteur, lui prodiguait des assurances d'attachement et de fidélité. Il poussa l'impératrice Anne de Savoie à réclamer la tutelle de son fils. Le désir de commander se cacha sous le masque de la sollicitude maternelle ; et l'exemple dangereux du premier des Paléologues, tuteur de Jean Lascaris, pouvait inspirer des craintes légitimes à sa postérité. Le patriarche Jean d'Apri, vieillard vain et faible, fit valoir de son côté une ancienne lettre d'Andronic III, par laquelle l'Empereur le chargeait de veiller, durant la minorité de son fils, sur le prince et sur le gouvernement. Une ligue redoutable fut donc formée contre le régent par l'impératrice, Apocaucus et le patriarche, qui rendirent une ombre d'autorité au sénat et tentèrent les peuples par le nom séduisant de liberté. Cette confédération puissante attaqua le grand-domestique d'abord d'une manière détournée et ensuite à force ouverte. On mit en question ses prérogatives ; on blâma toutes ses mesures, et plus d'une fois sa vie fut menacée, soit au milieu de la capitale, soit à la tête des armées. Tandis qu'il s'occupait au loin du service de l'État, on l'accusa de trahison, on le déclara ennemi de l'Empire et de l'Église et on le dévoua, lui et tous ses adhérents, à l'exécration du peuple et aux puissances de l'enfer. Tous ses services furent oubliés ; sa mère fut jetée en prison malgré son grand âge, et Cantacuzène se vit forcé par la violence de l'injustice à commettre le crime dont on l'avait accusé.

Ce fut à Didymotique (Demotica) que Jean Cantacuzène se fit proclamer empereur ; mais conservant encore dans sa révolte un sentiment dé fidélité, il plaça les noms de Paléologue et d'Anne de Savoie avant le sien. Constantinople resta fidèle au jeune empereur. Les principales villes de la Thrace et de la Macédoine abandonnèrent le parti du grand-domestique dont l'armée partagée en seize divisions se cantonna sur les bords du Mélas pour intimider la capitale. Mais la terreur ou la trahison dispersa ses troupes. Poursuivi par son ennemi Apocaucus, il se retira avec cinq cents cavaliers auprès du kral de Servie, qui le reçut avec humanité, mais refusa de le reconnaître pour empereur. Des succès variés alimentèrent durant près de six années (1341-1347) les fureurs et les désordres de la guerre civile. Les Cantacuzains et les Paléologues, ou les nobles et les plébéiens, remplissaient les villes de leurs dissensions et invitaient mutuellement les Bulgares, les Serviens et les Turcs à consommer la ruine commune des deux partis. Le régent déplorait les calamités dont il était l'auteur et la victime. Forcé par la nécessité, il s'unit étroitement avec les Turcs ; mais le mariage de sa fille avec un infidèle, et la captivité de plusieurs milliers de chrétiens furent le prix odieux des secours et de la victoire, et le passage des Ottomans en Europe précipita la ruine des débris de l'Empire. La mort d'Apocaucus assura le triomphe de son ennemi, en privant le jeune empereur de son dernier soutien. Cantacuzène s'empara successivement des villes et des provinces, et le royaume de son pupille se trouva bientôt réduit à l'enceinte de Constantinople. Mais la capitale contrebalançait seule le reste de l'Empire, et Cantacuzène voulait séduire le peuple et se faire des partisans avant d'en entreprendre la conquête. Un Italien nommé Facciolati, qui avait succédé à Apocaucus dans le commandement de la flotte et des gardes, se laissa corrompre, et la révolution s'exécuta sans désordre et sans danger. Dépourvue de tous moyens de résistance et de tout espoir de secours, l'inflexible Anne de Savoie voulait encore défendre le palais ou s'ensevelir sous ses ruines. Mais les deux partis s'opposèrent également à cette résolution désespérée, et le vainqueur, en dictant le traité, renouvela ses protestations de zèle et d'attachement pour le fils de son bienfaiteur. Il donna sa fille en mariage à Jean Paléologue dont les droits héréditaires furent reconnus ; mais toute l'administration fut confiée pour dix ans à Cantacuzène. Une amnistie générale qui assura à tous la jouissance paisible de leurs propriétés termina enfin cette guerre désastreuse (1347).

Cantacuzène avait triomphé, mais le mécontentement des deux partis troubla son règne. Les compagnons de sa révolte s'irritèrent de l'amnistie qui conservait à la faction ennemie la possession des terres et des biens qu'elle avait usurpés, tandis que pour récompense de leurs travaux ils languissaient dans l'oubli et dans la misère. Les adhérents de l'impératrice s'indignaient de devoir leur vie et leur fortune à la faveur précaire d'un usurpateur, et n'attendaient qu'un moment favorable pour secouer un joug odieux. Aussi des séditions et des complots troublèrent continuellement le gouvernement de Cantacuzène. A mesure que le fils d'Andronic avançait en âge, il s'affranchissait peu à peu de la surveillance de son mentor, et laissait percer son ambition et ses mauvais penchants. Toutefois, dans l'expédition de Servie (1348), les deux empereurs affectant l'un et l'autre un air de satisfaction et de bonne intelligence, se montrèrent ensemble aux troupes et aux provinces, et Cantacuzène initia son jeune collègue à l'art de la guerre et du gouvernement. Lorsque la paix eut été conclue, il le laissa a Thessalonique, afin de l'éloigner des séductions de Constantinople et d'assurer par son absence la tranquillité de la capitale. Mais cette précaution ne fut pas heureuse : Jean Paléologue éloigné de son mentor oublia bientôt ses conseils ; entouré de courtisans pervers, il apprit à haïr son tuteur et à revendiquer ses droits. Son alliance avec le kral de Servie fut le signal de la guerre. Le secours des Turcs, irrévocablement fixés en Europe, lit triompher Cantacuzène pour la troisième fois, et Paléologue, battu sur terre et sur mer, fut contraint de chercher un asile parmi les Latins de l'île de Ténédos. L'imprudente obstination de son pupille entraîna le vainqueur dans une démarche qui devait rendre la querelle irréconciliable. Il revêtit son fils Mathieu de la pourpre, l'associa à l'Empire et établit la succession dans la famille des Cantacuzène. Mais Constantinople préférait encore la race de ses anciens maîtres ; et cette tentative prématurée accéléra la restauration de l'héritier légitime. Une troupe de Génois donna le signal de l'insurrection : les Grecs proclamèrent avec enthousiasme Jean Paléologue seul et véritable empereur. Il restait encore à Cantacuzène un parti nombreux ; mais ce prince fit le sacrifice de ses espérances et descendit volontairement du trône pour s'enfermer dans la solitude d'un monastère (1355)[6].

L'événement le plus remarquable du règne de Cantacuzène est la guerre des Génois contre l'Empire (1348-1354). Depuis l'expulsion des Latins, les Génois occupaient, comme nous l'avons vu, les faubourgs de Pera et de Galata. Gênes fit à cette époque une alliance solide avec les Grecs, et s'engagea à fournir à l'Empereur, en cas de guerre défensive, une flotte de cent galères. Michel Paléologue, qui s'attacha, pendant son règne, à relever la marine nationale, afin de ne plus dépendre d'un secours étranger, contint par sa vigueur les Génois de Galata dans les bornes que leur opulence et l'esprit républicain les poussaient souvent à franchir. La facilité de pénétrer dans leur résidence les exposait aux attaques des Vénitiens, qui, sous le règne d'Andronic-l'Ancien, osèrent insulter la majesté de l'Empire. A l'approche de leurs ennemis mortels, les Génois se refugièrent dans la ville avec leurs familles et leurs effets. Le faubourg qu'ils habitaient fut réduit en cendres, et le lâche empereur se borna à demander réparation par une ambassade pacifique. Les Génois tirèrent un avantage durable de cette calamité passagère, et abusèrent bientôt de la permission qu'ils obtinrent d'environner Galata d'un mur, d'introduire l'eau de la mer dans le fossé et de garnir le rempart de tours et de machines propres à le défendre. Leur colonie prit en peu de temps un accroissement prodigieux ; ils acquirent successivement de nouvelles possessions, et les montagnes voisines se couvrirent de villages et de châteaux protégés par leurs fortifications.

Les empereurs grecs, maîtres du passage étroit qui conduit dans la mer intérieure, regardaient le commerce et la navigation du Pont-Euxin comme une partie de leur patrimoine. La colonie génoise domina bientôt sur la mer Noire. Les eaux de l'Oxus, de la mer Caspienne, du Volga, du Tenais, ouvraient un passage long et pénible aux denrées et aux pierres précieuses de l'Inde. Après une marche de trois mois les caravanes trouvaient les vaisseaux d'Italie dans les ports de la Crimée. Les Génois s'emparèrent de toutes ces branches de commerce, et forcèrent les Vénitiens et les Pisans d'y renoncer. Dépourvus de vaisseaux, les Grecs étaient à la merci de ces audacieux marchands qui approvisionnaient ou affamaient Constantinople au gré de leur caprice ou de leur intérêt. Les Génois s'approprièrent la pêche, les douanes et jusqu'aux droits de péage du Bosphore. En temps de paix ou de guerre la colonie de Galata jouissait de toute la liberté d'une nation indépendante, et le podestat génois oubliait souvent qu'il était subordonné au gouvernement de sa république.

L'insolence des Génois fut encouragée par la faiblesse d'Andronic-l'Ancien et par les guerres civiles qui affligèrent sa vieillesse et la minorité de son petit-fils. Cantacuzène vainqueur se trouva réduit à la honteuse alternative de dépendre, au milieu de sa capitale, des Vénitiens ou des Génois. Les derniers, irrités du refus que fit l'Empereur de leur abandonner quelques terres où ils voulaient bâtir de nouvelles fortifications, s'en emparèrent de vive force, et élevèrent rapidement un mur solide défendu par un fossé profond. Non contents de cette usurpation, ils attaquèrent et brûlèrent trois galères byzantines et pillèrent les habitations de la côte. Devant tant d'outrages Cantacuzène ne pouvait plus reculer ; il prit les armes et s'allia avec les Vénitiens, ennemis irréconciliables des Génois et de leurs colonies (1352). Après une foule de combats sans résultats décisifs, une grande bataille navale se livra sous les murs mêmes de Constantinople ; l'action fut longue et meurtrière. L'amiral vénitien Pisani sembla s'avouer vaincu eu se retirant avec sa flotte vers l'île de Candie, et en laissant la mer libre à ses rivaux. Abandonnés de leurs alliés, les Grecs ne tentèrent point de résister. Trois mois après cette bataille, Cantacuzène signa un traité par lequel il renonçait pour toujours à l'alliance des Vénitiens et reconnaissait la souveraineté maritime des Génois (1354). La rivalité de Gênes et de Venise sauva l'Empire d'une destruction certaine. Les Génois, vaincus après une lutte de cent trente ans, se placèrent tour à tour sous la domination du duc de Milan ou du roi de France. Cependant en renonçant à leurs conquêtes ils conservèrent le génie du commerce. La colonie de Péra fut toujours pour les Grecs un sujet d'alarmes, et resta maîtresse de la navigation de la mer Noire, jusqu'au moment où la conquête des Turcs l'enveloppa dans la ruine de Constantinople.

Lorsque la retraite de Cantacuzène laissa Jean Paléologue seul maitre de la monarchie grecque, les Tures commandaient sur l'Hellespont, et le fils de Cantacuzène occupait Andrinople avec une armée de rebelles. L'abdication de ce dernier délivra l'Empereur d'un rival redoutable (1356). Mais les armées victorieuses des Ottomans fondirent bientôt sur lui. Après avoir perdu Andrinople et la Romanie, il se trouva resserré par le fougueux Amurat dans sa capitale, sans espérance de pouvoir la défendre. Ce danger pressant détermina Paléologue à s'embarquer pour Venise, d'où il alla se jeter aux pieds du pape. Urbain V, dans l'espoir de réunir les deux Églises, tâcha de ranimer le zèle du roi de France et des autres souverains de l'Europe en faveur de l'empereur grec, qui avait reconnu publiquement la suprématie spirituelle du souverain pontife (1370) : mais ils étaient trop occupés de leurs querelles particulières pour songer aux progrès des Turcs. L'infortuné prince grec partit pour sa capitale, où il n'arriva qu'après avoir été longtemps retenu à Venise, qui réclamait le remboursement des sommes prêtées par elles et doublées par une usure exorbitante.

Les dernières années de Jean Paléologue sont remplies par des intrigues de palais, la révolte de son fils Andronic, et les tentatives toujours heureuses des Osmanlis (1378-1391). Depuis l'abdication de Cantacuzène, dernier défenseur de la couronne impériale, l'intérêt historique s'attache exclusivement aux Ottomans, et Jean Paléologue, livré à de honteux plaisirs, assiste froidement, jusqu'à sa mort, au drame terrible qui devait consommer la ruine de l'empire byzantin[7] (1391). — (Voir le chapitre suivant.)

 

 

 



[1] Les Turcs, néanmoins, occupaient presque tout le pays situé au-delà de l'Hellespont, et leurs déprédations justifiaient les paroles d'un sénateur, qui prédit au moment de sa mort qu'en recouvrant Constantinople les Grecs perdraient l'Asie. Des gouverneurs avides ruinaient ce que les Grecs possédaient encore en Mysie, en Lydie, en Carie, en Phrygie et en Paphlagonie, et abandonnaient ensuite les provinces aux Turcs.

[2] Voyez le chapitre XLV.

[3] C'est de sa fuite de Constantinople que datent ses mémoires.

[4] Le long règne d'Andronic-l'Ancien n'est remarquable que par les querelles de-l'Église grecque, l'invasion des Catalans, et l'essor de la grandeur ottomane. Les historiens en font le prince le plus savant et le plus vertueux de son siècle ; mais sa science et ses vertus ne contribuèrent pas à rendre meilleurs et plus heureux ses sujets. Sa piété allait jusqu'à la superstition. Sa jeunesse fut sans énergie et sa vieillesse sans prudence.

[5] Barlam, moine calabrais, ayant abandonné l'Église romaine, avait été employé par Andronic dans les négociations avec le pape.

[6] Cependant Cantacuzène ; qui semblait chercher la paix parmi les' moines, soutint dans le cloître une guerre théologique. Il écrivit contre les Juifs et contre les Mahométans, et défendit avec opiniâtreté la lumière divine du mont Thabor, que les Quiétistes adoraient, comme l'essence pure et parfaite de Dieu lui-même. Lorsqu'il était empereur il avait pris part aux querelles religieuses qui se perpétuaient même au milieu des guerres civiles, et il avait présidé un synode de l'Église grecque qui établit comme article de foi la lumière incréée du mont Thabor.

[7] Jean Paléologue eut pour successeur son fils Manuel qui laissa le trône à Jean II Paléologue (1425). Constantin Dragazès, frère de Jean II, fut le dernier empereur grec (1449).