Castille. — Guerre
contre les Maures sous Ferdinand IV et Alphonse XI. — Nouvelle invasion des
Mérinides. — Bataille du Rio-Salado. — Prise d'Algésiras. — Décadence des
institutions politiques en Castille et en Aragon. --- Rivalité de
Pierrele-Cruel et de Henri de Transtamare. — Établissement de la branche
bâtarde, prétentions du duc de Lancastre. — Guerre contre les Maures de
Grenade. — Règne agité de Jean II. — Supplice d'Alvarez de Luna. — Coup-d'œil
sur l'histoire d'Aragon. — Avènement de la maison de Castille. — Jean réunit
les couronnes de Navarre et d'Aragon. — Portugal. — Don Pèdre et Inès de
Castro. — Extinction de la maison de Bourgogne. — Jean-le-Bâtard. — Bataille
d'Aljubarota. — Paix entre le Portugal et la Castille. — Guerres en Afrique.
— Henri, duc de Viséo, encourage les expéditions maritimes. — Découverte de
Madère. — Bulle de Martin V. — Découverte des Açores. — Les Portugais
s'établissent en Guinée.
L'Espagne
chrétienne semblait délivrée des invasions africaines, et la population
musulmane resserrée dans le petit royaume de Grenade était hors d'état de
reprendre ce qu'elle avait perdu. Mais pendant que l'Aragon soutenait la
lutte sanglante où l'avait engagé la possession de la Sicile, la Castille
était affaiblie par les troubles qui agitèrent successivement les minorités
de Ferdinand IV et d'Alphonse XI. Le
premier menacé par les rois de Portugal, d'Aragon et de France, échappa à ce
péril par des mariages et des traités. Il se ligua même avec le roi d'Aragon
contre les Maures de Grenade, auxquels il enleva Gibraltar, et se fit payer
cinq mille doblas par Nasser, successeur de Mohammed III, pour lever
le siège d'Algésiras. Mais sa fin prématurée (1312) replongea la Castille dans les
divisions dont elle sortait à peine. Son fils Alphonse XI n'avait que deux
ans. La rivalité des Haro et des Lara recommença avec fureur, et la mort de
deux oncles du roi, tués dans une algarade sous les murs de Grenade, ne fut
pas vengée. Les Maures profitant de l'occasion reprirent Baeza, Martos et
même Gibraltar (1330).
Cette place importante étant tombée presque aussitôt au pouvoir du chef des
Mérinides, le Miramolin Aboul-Hassan, Mohammed IV ne lui disputa point cette
conquête et l'aida même à repousser les Espagnols. A la
suite d'une trêve passagère, le fils d'Aboul-Hassan perdit la vie dans une
incursion en Andalousie, et le Miramolin irrité jura de reconquérir sur ses
meurtriers l'ancien empire des Almoravides. Il passa le détroit avec une
flotte considérable, et, de concert avec le nouveau roi de Grenade,
Aboul-Hedjadj, vint assiéger Tarifa. L'exagération
du récit des historiens espagnols indique bien toute la terreur causée par
cette invasion. Ils affirment que l'armée d'Aboul-Hassan s'élevait à quatre
cent soixante mille combattants, et qu'il avait à sa suite six cent mille
personnes attirées par le désir de s'établir en Afrique. Dans ce grand
danger, Alphonse appela à son aide les rois d'Aragon et de Portugal, dont le
dernier seul joignit ses forces à l'armée castillane. Les archevêques
amenèrent leurs vassaux, et les chevaliers des divers ordres accoururent sous
les drapeaux chrétiens. Les deux rois se hâtèrent de marcher au secours de
Tarifa qui résistait depuis cinq mois à l'artillerie des Maures, et
rencontrèrent les ennemis au passage du Rio Salado. Le combat s'engagea le 30
octobre 1340, et la victoire fut décidée en faveur des chrétiens par une
habile diversion de la garnison de Tarifa. Aboul-Hassan n'échappa qu'avec
peine, laissant sa famille prisonnière et deux cent mille des siens sur le
champ de bataille. Pour fermer désormais l'Espagne aux Mérinides, Alphonse
résolut de s'emparer d'Algésiras qui avait toujours été pour les Africains la
clé de la Péninsule ; après avoir battu la flotte du Miramolin, Il investit
la place par terre et par mer, la bloqua pendant vingt mois, triompha de tous
les efforts d'Aboul-Hedjadj et la prit par capitulation. Eu rendu ;
Algésiras, le roi de Grenade stipula une trêve de dix ans et renouvela :
l'hommage de vassalité (1343). A partir de cette époque, l'Afrique ne fut
plus en guerre avec l'Espagne que pour sa propre défense. Profitant
des démêlés d'Aboul-Hassan avec ses fils, le roi de Castille, sans attendre
la fin de la trêve, essaya d'emporter Gibraltar qu'il convoitait encore plus
depuis la prise d'Algésiras. Mais une peste terrible qui désola l'Italie,
l'Espagne et la France, atteignit son armée et le frappa dans son camp.
Aboul-Hedjadj, qui respectait, son ennemi, prit le deuil en apprenant sa
mort, et l'armée musulmane ouvrit ses rangs pour lamier passer le convoi qui
emportait à Séville le corps d'Alphonse XI (1350). Ce
prince avait détruit une cause de dissensions en cédant aux Lacerda les îles
Canaries récemment découvertes par quelques marins de la Biscaye[1]. Mais les violences de son fils
Pierre-le-Cruel firent éclater de nouvelles haines dans la maison royale, et
toute l'énergie de la nation s'épuisa dans ces divisions intestines qui
eurent pour dernier résultat l'établissement du pouvoir absolu. Dès que l'indépendance
de l'Espagne fut mise hors de toute atteinte, la nation perdit les libertés
qu'elle avait conquises pendant la lutte contre les Maures. Les rois se
servirent des communes pour abattre l'aristocratie, puis abaissèrent les
communes elles-mêmes ; et les institutions politiques que l'Espagne s'était
données avant les autres peuples de l'Europe, s'effacèrent peu à peu devant
la prépondérance du pouvoir royal[2]. Le nom
du fils d'Alphonse XI est arrivé à la postérité chargé de malédictions et de
crimes. Nous ne connaissons, il est vrai, le règne de ce prince que par le
récit de ses adversaires. Mais tout en faisant la part des exagérations que
la haine a pu leur inspirer, il faut bien reconnaître son impopularité et sa
tyrannie. Poussé à bout, par les intrigues des bâtards de son père, haï de sa
mère Marie de Portugal, et de sa femme Blanche de Bourbon, il se débarrasse
de ses ennemis par le fer ou par le poison ; il protège les Juifs contre
l'aristocratie, mais c'est pour en tirer plus d'argent ; il soutient le roi
de Grenade, Mohammed-V, contre l'usurpateur Abou-Saki, mais viole à l'égard
de ce dernier les lois de l'hospitalité et se souille d'une horrible exécution.
Abou-Saïd en mourant prédit à Pierre une fin funeste. En effet, Henri de
Transtamare, son frère naturel, intéresse à sa cause le roi de France Charles
V ; celui-ci, sous prétexte de venger la mort de sa parente Blanche de
Bourbon, empoisonnée, disait-on, par le roi de Castille, donne au prétendant
une armée et Duguesclin. Appuyé par l'Aragon et-en Castille par les Castro
qu'indigne le crédit des Padilla, Henri n'éprouve pas de résistance (1366), et se fait couronner par
l'archevêque de Tolède, tandis que Pierre va mendier en Guienne les secours
du Prince Noir, son allié. L'intervention des Anglais, la défection des
grandes compagnies et la victoire de Najara rétablissent un moment ses
affaires[3]. Mais il mécontente le Prince
Noir en lui refusant la solde convenue. Resté seul, il succombe malgré
l'appui des Maures. Repoussé de Cordoue, battu à Montiel, il s'enferme dans
cette place. Henri de Transtamare réussit à l'attirer dans la tente de Duguesclin
et le poignarde de sa propre main (1369). L'établissement
de la branche bâtarde en Castille n'eut pas lieu sans de grandes difficultés.
Toutes les maisons royales de la Péninsule réclamèrent pour elles-mêmes la
succession de Pierre-le-Cruel ; mais le nouveau roi sut défendre sa conquête
par les armes et par la politique. Le roi de Grenade ayant repris Algésiras
qu'il rasa, Henri II aima mieux conclure avec lui une trêve de vingt ans que
de se créer de nouveaux embarras. Les prétentions de Jean de Gand duc de
Lancastre, qui avait épousé Constance fille de Pierre, furent rendues vaines
par l'alliance de la France ; et si les Castillans échouèrent devant Bayonne,
les succès de leur flotte et les victoires de Duguesclin affermirent sur la
tête de Henri-une couronne qu'il transmit à son fils Jean Ier (1379). Ce
prince, par ses deux mariages successifs, l'un avec Éléonore d'Aragon,
l'autre avec Béatrix de Portugal, devait espérer que son règne ne serait pas
troublé par des discordes avec ses voisins. Mais ta mort du rd de Portugal
son beau-père (1883) l'entraîna dans une guerre malheureuse : les Portugais,
après avoir repoussé l'invasion castillane, se joignirent aux Anglais qui dès
cette époque entretenaient avec eux des rapports de commerce, et le duc de
Lancastre, renouvelant ses prétentions, débarqua en Galice on il se fit
proclamer roi. Jean, instruit par ses revers, évita toute bataille rangée et
tint son adversaire en échec, en dévastant te pays. Le mariage de son fils
ainé, Henri, avec Catilina, petite-fille du duc de Lancastre, mit fin aux
hostilités. Le Portugal accéda à la paix, et Jean put donner tous ses soins à
la prospérité intérieure de ses états. Mais un accident mit fin à sa vie (1390). Henri
III, surnommé le maladif (el enfermo), avait dans un corps débile un esprit ferme et
résolu. A peine sorti de l'enfance, il prit les rênes de l'État dont le
conseil de régence compromettait la tranquillité, révolue les imprudentes
concessions de ses tuteurs, punit les factieux, et soutint avec gloire une
nouvelle guerre contre le Portugal. Il se fit rendre Badajoz, et sa flotte
qui avait pénétré dans le Tage alla châtier les corsaires d'Afrique et
saccager Tétuan leur repaire. Henri tourna ensuite ses armes contre les
Maures de Grenade ; il avait tout préparé pour faire réussir cette entreprise
nationale, quand la mort vint le frapper à vingt-sept ans (1406). Son frère Ferdinand, régent
après lui, continua la guerre commencée, mais sans pouvoir lui donner une
impulsion vigoureuse. Le roi de Grenade Yousouf qui venait d'être tiré d'une
prison pour monter sur le trône (1408), ayant refusé de reconnaître la suzeraineté du roi
de Castille, les chrétiens assiégèrent Antéquera, dispersèrent l'armée
musulmane et prirent d'assaut cette place forte. Mais une trêve fut conclue
en 1410 et successivement renouvelée moyennant l'échange de quelques captifs,
jusqu'à la mort de Yousouf. Sous le règne de ce prince, l'astre pâlissant des
Maures jette une dernière et brillante lueur. Grenade est encore le
rendez-vous des étrangers qui viennent admirer ses fêtes somptueuses et ses
tournois chevaleresques. Yousouf est considéré par les chrétiens eux-mêmes
comme un arbitre plein de sagesse et d'équité. On voit la reine Catalina,
tutrice en Castille de son fils Jean II, entretenir avec lui une
correspondance régulière et le consulter sur tous les sujets importants. Ferdinand
avait refusé le sceptre que les états de Castille lui avaient offert et avait
fait proclamer son neveu Jean, à peine âgé de deux ans. Mais bientôt après,
son élévation au trône d'Aragon (1412) et sa mort (1416) enlevèrent au jeune roi son protecteur et son
guide. Mal élevé par sa mère, Jean II parvenu à l'âge d'homme préféra les
plaisirs aux affaires. Il intervint toutefois dans les troubles qui
déchiraient le royaume de Grenade depuis la mort de Yousouf, et fit triompher
la cause de Mohammed Al-Azari, que Mohammed Al-Zaquir avait renversé (1429).
Al-Azari ayant ensuite oublié le service que Jean lui avait rendu, ce prince
lui opposa Aben-Alahmar, et après la mort de celui-ci soutint un second
prétendant Aben-Ismail, qui vint tenir à Montefrio une cour rivale de celle
de Grenade (1446).
Mais l'anarchie n'était pas moindre en Castille. La faveur toujours
croissante du connétable don Alvarez de Luna et la despotique énergie de son
gouvernement mécontentèrent la noblesse qui prit les armes et entrains dans
la révolte la femme et le fils de Jean II. Celui-ci renvoya son favori ; mais
réduit à l'impuissance et au vain titre de roi, il s'échappa, rassembla des
troupes, battit les rebelles à Olméda, malgré les secours que leur avait
amenés le roi de Navarre Jean d'Aragon, et ressaisit l'autorité. Alvarez de
Luna rappelé à la cour reçut encore la grande-maîtrise de l'ordre de
Saint-Jacques, et un second soulèvement excité par le fils du roi fut
étouffé. Mais le roi de Navarre, continuant les hostilités, livra la Castille
au pillage des aventuriers gascons. Jean II céda aux murmures de ses sujets,
que désolaient à la fois la guerre civile et la guerre étrangère. Il ouvrit
les yeux sur le luxe et l'insolence du favori, qui venait d'assassiner le
grand trésorier, son rival. Alvarez, arrêté dans son palais et condamné à
mort, fut décapité publiquement à Valladolid, et reçut avec fermeté, sur un
échafaud, la mort qu'il avait tant de fois bravée dans les batailles (1453). Jean lui survécut un an à
peine. Avant de mourir, il avait établi à Grenade son protégé Aben-Ismaïl en
lui fournissant des troupes contre l'usurpateur Aben-Osmin. Le règne
malheureux de son fils Henri IV prépara la réunion de la Castille à l'Aragon
et la grandeur future de la monarchie espagnole. L'histoire
de l'Aragon pendant cette période offre peu d'événements remarquables. Si la
maison de Barcelone fit l'acquisition de la Sicile, cet avantage fut compensé
par la perte de la Provence et de Montpellier, qui passèrent à la maison de
France, l'une par le mariage de Charles d'Anjou avec Béatrix, tille du comte
Raymond Bérenger (1246),
l'autre par la vente que Jayme III, roi de Majorque, en fit à Philippe de
Valois (1349). Cette branche de Majorque,
issue du second fils de Jayme Ier, fut pendant tout le temps de son existence
une rivale jalouse pour les rois aragonais. Elle finit en 1375 à Jayme III,
qui mou rut prisonnier de Pierre IV le Cérémonieux. C'est sous ce dernier
prince qu'on peut placer la conquête de la Sardaigne, qui depuis la session
que les Pisans en avaient faite à Jayme II (1325), était devenue une source de
guerre avec les Génois maîtres de la Corse. Pierre obtint l'alliance des
Vénitiens, et avec leur appui maintint sa domination en Sardaigne contre tous
les efforts du grand juge d'Arborea. Il chercha à s'attacher ses nouveaux
sujets en leur accordant des institutions libérales (1355), et son exemple fut suivi par
ses deux fils Jean Ier et Martin. Cependant Martin, à la fin de son règne,
fut obligé de réduire les Sardes qui avaient pris les armes pour reconquérir
leur indépendance. Ce monarque réunit à l'Aragon l'île de Sicile, par l'extinction
de la branche cadette, qui y régnait depuis la fin du treizième siècle (1409)
; mais il mourut l'année suivante, et la maison de Barcelone périt avec lui,
au moment de sa plus grande puissance. Pour
mettre un terme aux prétentions ambitieuses que cet évènement avait
suscitées, une commission électorale de neuf membres déféra la couronne
d'Aragon au régent de Castille, Ferdinand-le-Juste, petit-fils de
Pierre-le-Cérémonieux par sa mère Eléonore. Ce prince triompha d'une
opposition assez vive et fut couronné à Saragosse (1412). Pendant son règne, qui ne fût
que de quatre ans, il eut le temps de fonder la grandeur de sa race. Son fils
aîné Alphonse, proclamé roi d'Aragon et de Sicile, y joignit en 1443 le
royaume de Naples[4], et son second fils Jean, en
épousant Blanche, fille du roi de Navarre Charles-le-Noble (1425)[5], obtint un riche héritage qu'il
réunit momentanément à l'Aragon après la mort d'Alphonse V (1458-1479). De Jean devait naître
Ferdinand-le-Catholique, dont le mariage avec Isabelle sœur du roi de
Castille Henri IV, ouvrit une ère nouvelle pour l'Espagne (1469). PORTUGAL. — Malgré les démêlés du roi
Denis avec la cour de Rome, le règne de ce prince fut heureux. Sa bonne
administration et ses établissements utiles lui méritèrent le titre de Père
de la Patrie. Son fils Alphonse IV le Hardi (1325), après avoir réprimé les
tentatives d'un bâtard de Denis, oublia les griefs qu'il avait contre la
Castille, et contribua généreusement au gain de la bataille du Rio-Salado.
Mais son excessive sévérité à l'égard d'Inès de Castro, que son fils don
Pèdre avait épousée secrètement, poussa ce prince à la révolte. Il prit les
armes pour punir les meurtriers d'Inès, et après son avènement au trône (1357), il se fit livrer les coupables
qui s'étaient réfugiés en Castille et leur infligea les supplices les plus
rigoureux. Le corps d'Inès exhumé par ses ordres, fut revêtu des habits
royaux, et les principaux seigneurs furent contraints de lui rendre hommage.
Ferdinand qu'il avait eu d'un premier mariage avec Constance de Peñafiel, lui
succéda en 1357, et si ce prince intervint dans les troubles auxquels donna
lieu, en Castille, l'usurpation de Henri de Transtamare, ce ne fut que pour
montrer une politique irrésolue et une funeste indolence. Avec
lui s'éteignit la descendance légitime des rois de Portugal issus de Henri de
Bourgogne. « Il avait une fille unique nommé Béatrix, née d'une alliance
criminelle avec Eléonore Tellez de Menéses, qu'il avait enlevée à son époux.
Désirant faire succéder cette princesse, il la maria, dès l'âge de onze ans,
à Jean Ier roi de Castille, en assurant le trône au fils qui viendrait à
naître de cette union, et en substituant à ce fils le roi de Castille son
gendre. Ferdinand étant mort immédiatement après ce mariage (1383), don Juan, son frère naturel et
grand- maître de l'ordre d'Avis, profita de l'aversion que les Portugais
avaient pour les Castillans et leur domination, pour s'emparer de la régence
dont il dépouilla la reine douairière. Le roi de Castille vint alors mettre
le siège devant la ville de Lisbonne ; mais il échoua, et les états de
Portugal, assemblés à Coïmbre, déférèrent la couronne à don Juan, connu dans
l'histoire sous le nom de Jean-le-Bâtard. Ce prince, secouru par les Anglais,
livra aux Castillans et aux Français leurs alliés la fameuse bataille qui eut
lieu le 14 août 1385, dans la plaine d'Aljubarota, où les Portugais étant
restés maîtres du champ de bataille, Jean-le-Bâtard fut maintenu sur le trône
de Portugal. « La
guerre continua cependant encore plusieurs années entre les Portugais et les
Castillans, et ne fut terminée qu'en 1411. Par la paix qui se conclut, alors,
Henri III, fils de Jean Ier roi de Castille, s'engagea à ne jamais faire
valoir les prétentions de la reine Béatrix sa belle-mère qui était sans
enfants. Jean-le-Bâtard fonda une nouvelle dynastie de rois qui occupa le
trône de Portugal depuis 1385 jusqu'en 1580[6]. » En paix
du côté de la Castille, Jean Ier et ses successeurs tournèrent les efforts de
leurs sujets vers la conquête de la côte africaine et encouragèrent les
découvertes maritimes. Par là le Portugal, resserré sur le continent dans
d'étroites limites, trouvait au dehors une vaste carrière de gloire et
d'aventures. Les souverains de Mame, après avoir longtemps menacé l'Espagne,
tremblèrent à leur tour pour leur territoire. Jean Ier enleva aux Maures
Ceuta leur place d'armes, et arma ses fils chevaliers dans la grande mosquée
de cette ville convertie en temple chrétien (1412). Edouard son successeur fut
moins heureux. Sous son règne, l'armée portugaise enveloppée par les
Musulmans n'échappa à la captivité que par une humiliante capitulation (1436). Alphonse V successeur
d'Edouard, au sortir d'une longue minorité, employa contre les Maures les
trésors et les troupes qu'il avait rassemblées pour la croisade contre les
Turcs, et dut à ses succès en Afrique le surnom d'Africain. Mais ce
fut surtout par leurs découvertes maritimes que les Portugais s'illustrèrent
pendant cette période. Celui qui leur donna le principal essor fut don Henri,
duc de Viséo, troisième fils du roi Jean Ier. Jeune encore, il renonça aux
honneurs et aux plaisirs de son rang, pour s'établir à Sagres, à l'extrémité
des Algarves. Cette ville, dont il fit son observatoire, devint bientôt le
rendez-vous des navigateurs et des savants. Henri, fort instruit lui-même,
puisqu'il contribua à l'invention de l'astrolabe et à celle des cartes
plates, équipa deux vaisseaux qui dès 1412 s'avancèrent à soixante lieues
au-delà du cap Nun, jusqu'alors le terme de la navigation des Portugais. Les
pilotes n'osèrent cette fois doubler le cap Bojador, défendu par ses rochers
et ses orages. Mais quelques années après (1418-1419), en essayant de franchir ce
promontoire, Zarco et Vaz Texeira découvrirent deux îles qu'ils nommèrent
Puerto-Santo (Port du Salut) et Madeira (Ile des Bois). Henri fit brûler une partie des
forêts de cette dernière fie, pour y planter des vignes de Malvoisie et des
cannes à sucre de Sicile, et fit servir à la construction des vaisseaux les
bois qui avaient échappé à l'incendie. « Cependant l'Europe était attentive et avait les yeux fixés sur les Portugais. Le clergé s'associait au mouvement général et prêchait les expéditions maritimes avec autant de zèle qu'il avait prêché les croisades. Des prêtres accompagnaient les navigateurs et bâtissaient une église partout où les Portugais fondaient un comptoir et une citadelle. Martin V accorda au Portugal droit de conquête et de souveraineté, depuis les Canaries jusqu'aux Indes, avec indulgence plénière pour ceux qui périraient dans ces expéditions. Ces concessions pontificales redoublèrent le zèle des navigateurs. Le cap Bojador fut doublé par Gileanes en 1433. Quinze ans plus tard, une compagnie d'Afrique était formée à Lagos, et les Portugais avaient doublé le cap Blanc, franchi le Tropique, dépassé l'embouchure du Sénégal, touché le cap Vert et reconnu les Açores. La découverte des Açores, commencée en 1432, par celle de l'île de Sainte-Marie, ne fut complétée qu'au milieu du quinzième siècle, et ces îles commencèrent à être peuplées en 1449[7]. » Malgré les murmures des gens timides qui s'effrayaient d'avoir trouvé des hommes noirs au-delà du Sénégal, don Henri resta fidèle à sa devise : Talent de bien faire ; et un an avant sa mort (1486), les Portugais prirent possession de la Guinée, où les marins de Dieppe avaient formé longtemps auparavant un établissement peu durable. Dès ce moment les Portugais s'élancèrent hardiment à de nouvelles et plus importantes conquêtes. |
[1]
Louis de Lacerda se fit couronner roi des Canaries à Avignon par le pape
Clément VI ; mais il n'eut jamais les ressources nécessaires pour en prendre
sérieusement possession. Plus tard Jean de Béthencourt, gentilhomme normand,
acheva la découverte et la conquête des Canaries (1402). Ces îles, disputées
quelque temps par les Portugais, restèrent définitivement à la couronne de
Castille.
[2]
Pour compléter ce que nous avons dit au sujet des institutions politiques de la
Castille et de l'Aragon (chap. LIV), nous ne croyons pouvoir mieux faire que
d'emprunter à M. Filon les considérations suivantes : En Castille l'autorité du
roi était très-limitée et la puissance législative appartenait aux' cortès,
c'est-à-dire aux députés de la noblesse, du clergé et des principales villes.
Il parait même que les députés de cette dernière classe étaient quelquefois
assez nombreux (car leur nombre variait) pour balancer les forces réunies des
deux ordres privilégiés. La couronne devait trouver dans une bourgeoisie ainsi
constituée un secours puissant pour abaisser l'orgueil de ces seigneurs qui
prétendaient marcher le4 égaux du roi et réclamaient comme un de leurs
privilèges le droit de se couvrir en sa présence. Dès la fia du quatorzième
siècle, 1389, les cortès de Castille avaient voté plusieurs mesures favorables
au pouvoir royal, entre autres l'organisation d'une armée permanente ; et peu
de temps auparavant il avait été décidé que tout vassal pourrait toujours en
appeler de la sentence de son seigneur à la justice du roi.
« En Aragon, l'autorité monarchique avait été encore
plus limitée et la souveraineté tout entière résidait dans les cortès. Cette
assemblée ne se bornait point à faire les lois et à voter les impôts ; elle
intervenait dans les questions de paix ou de guerre, et exerçait un droit de
révision sur les jugements des tribunaux inférieurs.... Il y avait en outre un
magistrat suprême dont le pouvoir n'était jamais suspendu, le justiza,
nommé par le roi ; il n'était responsable que devant les cortès. On pouvait en appeler
à sa décision même de la sentence des juges royaux. Dans les premiers temps, le
roi lui-même était soumis à sa haute juridiction, obligé de le consulter en
certains cas et de se conformer à ses avis. C'était le justiza qui
prêtait au nom des barons cet antique serment aragonais.... Noua qui valons
autant que vous, nous vous garderons pour » notre roi et seigneur, tant que
vous maintiendrez nos privilèges et nos libertés ; sinon, non. » Cependant vers
le milieu du quinzième siècle, sous le règne d'Alphonse V, la puissance des
cortes était fort affaiblie, et le justiza lui-même était tombé dans la
dépendance de la couronne. En vain il y eut une réaction féodale, pendant
qu'Alphonse V était occupé à s'établir en Italie. L'impulsion était donnée ; le
mouvement continua malgré toutes les résistances et s'accéléra plus tard par la
réunion de la Castille et de l'Aragon en 1479. » (Hist. de l'Europe au XVIe
siècle, introduct.)
[3]
Voyez le chap. LXIX de cette période.
[4]
Nous avons dit plus haut qu'Alphonse V disposa du royaume de Naples en faveur
de son fils naturel Ferdinand, tige d'une branche de rois dépouillée par
Ferdinand-le-Catholique (1501-1504).
[5]
La Navarre, qui passe des rois de France à Philippe d'Evreux, époux de Jeanne,
fille de Louis-le-Hutin (1328), reste à peu près étrangère à l'histoire
espagnole. Charles-le-Mauvais, fils de Philippe, régna de 1349 à 1386, et son
fils, Charles-le-Noble, de 1386 à 1425. Éléonore, issue du mariage de Blanche
avec Jean d'Aragon, porta la Navarre dans la maison de Foix, et sa petite-fille
Catherine dans la in vison d'Albret qui en fut dépouillée par
Ferdinand-le-Catholique, en 1512.
[6]
KOCH, Tabl.
des Révol., périod. V, p. 392.
[7]
FILON, Histoire
de l'Europe au XVIe siècle, chap. Ier.