HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

CINQUIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'EXALTATION DE BONIFACE VIII JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1294-1453)

 

CHAPITRE LXXI. — ROYAUMES CHRÉTIENS D'ESPAGNE DEPUIS LA FIN DU TREIZIÈME SIÈCLE JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE HENRI IV. - PORTUGAL. - DÉCOUVERTES MARITIMES (1295-1454).

 

 

Castille. — Guerre contre les Maures sous Ferdinand IV et Alphonse XI. — Nouvelle invasion des Mérinides. — Bataille du Rio-Salado. — Prise d'Algésiras. — Décadence des institutions politiques en Castille et en Aragon. --- Rivalité de Pierrele-Cruel et de Henri de Transtamare. — Établissement de la branche bâtarde, prétentions du duc de Lancastre. — Guerre contre les Maures de Grenade. — Règne agité de Jean II. — Supplice d'Alvarez de Luna. — Coup-d'œil sur l'histoire d'Aragon. — Avènement de la maison de Castille. — Jean réunit les couronnes de Navarre et d'Aragon. — Portugal. — Don Pèdre et Inès de Castro. — Extinction de la maison de Bourgogne. — Jean-le-Bâtard. — Bataille d'Aljubarota. — Paix entre le Portugal et la Castille. — Guerres en Afrique. — Henri, duc de Viséo, encourage les expéditions maritimes. — Découverte de Madère. — Bulle de Martin V. — Découverte des Açores. — Les Portugais s'établissent en Guinée.

 

L'Espagne chrétienne semblait délivrée des invasions africaines, et la population musulmane resserrée dans le petit royaume de Grenade était hors d'état de reprendre ce qu'elle avait perdu. Mais pendant que l'Aragon soutenait la lutte sanglante où l'avait engagé la possession de la Sicile, la Castille était affaiblie par les troubles qui agitèrent successivement les minorités de Ferdinand IV et d'Alphonse XI.

Le premier menacé par les rois de Portugal, d'Aragon et de France, échappa à ce péril par des mariages et des traités. Il se ligua même avec le roi d'Aragon contre les Maures de Grenade, auxquels il enleva Gibraltar, et se fit payer cinq mille doblas par Nasser, successeur de Mohammed III, pour lever le siège d'Algésiras. Mais sa fin prématurée (1312) replongea la Castille dans les divisions dont elle sortait à peine. Son fils Alphonse XI n'avait que deux ans. La rivalité des Haro et des Lara recommença avec fureur, et la mort de deux oncles du roi, tués dans une algarade sous les murs de Grenade, ne fut pas vengée. Les Maures profitant de l'occasion reprirent Baeza, Martos et même Gibraltar (1330). Cette place importante étant tombée presque aussitôt au pouvoir du chef des Mérinides, le Miramolin Aboul-Hassan, Mohammed IV ne lui disputa point cette conquête et l'aida même à repousser les Espagnols.

A la suite d'une trêve passagère, le fils d'Aboul-Hassan perdit la vie dans une incursion en Andalousie, et le Miramolin irrité jura de reconquérir sur ses meurtriers l'ancien empire des Almoravides. Il passa le détroit avec une flotte considérable, et, de concert avec le nouveau roi de Grenade, Aboul-Hedjadj, vint assiéger Tarifa.

L'exagération du récit des historiens espagnols indique bien toute la terreur causée par cette invasion. Ils affirment que l'armée d'Aboul-Hassan s'élevait à quatre cent soixante mille combattants, et qu'il avait à sa suite six cent mille personnes attirées par le désir de s'établir en Afrique. Dans ce grand danger, Alphonse appela à son aide les rois d'Aragon et de Portugal, dont le dernier seul joignit ses forces à l'armée castillane. Les archevêques amenèrent leurs vassaux, et les chevaliers des divers ordres accoururent sous les drapeaux chrétiens. Les deux rois se hâtèrent de marcher au secours de Tarifa qui résistait depuis cinq mois à l'artillerie des Maures, et rencontrèrent les ennemis au passage du Rio Salado. Le combat s'engagea le 30 octobre 1340, et la victoire fut décidée en faveur des chrétiens par une habile diversion de la garnison de Tarifa. Aboul-Hassan n'échappa qu'avec peine, laissant sa famille prisonnière et deux cent mille des siens sur le champ de bataille. Pour fermer désormais l'Espagne aux Mérinides, Alphonse résolut de s'emparer d'Algésiras qui avait toujours été pour les Africains la clé de la Péninsule ; après avoir battu la flotte du Miramolin, Il investit la place par terre et par mer, la bloqua pendant vingt mois, triompha de tous les efforts d'Aboul-Hedjadj et la prit par capitulation. Eu rendu ; Algésiras, le roi de Grenade stipula une trêve de dix ans et renouvela : l'hommage de vassalité (1343). A partir de cette époque, l'Afrique ne fut plus en guerre avec l'Espagne que pour sa propre défense.

Profitant des démêlés d'Aboul-Hassan avec ses fils, le roi de Castille, sans attendre la fin de la trêve, essaya d'emporter Gibraltar qu'il convoitait encore plus depuis la prise d'Algésiras. Mais une peste terrible qui désola l'Italie, l'Espagne et la France, atteignit son armée et le frappa dans son camp. Aboul-Hedjadj, qui respectait, son ennemi, prit le deuil en apprenant sa mort, et l'armée musulmane ouvrit ses rangs pour lamier passer le convoi qui emportait à Séville le corps d'Alphonse XI (1350).

Ce prince avait détruit une cause de dissensions en cédant aux Lacerda les îles Canaries récemment découvertes par quelques marins de la Biscaye[1]. Mais les violences de son fils Pierre-le-Cruel firent éclater de nouvelles haines dans la maison royale, et toute l'énergie de la nation s'épuisa dans ces divisions intestines qui eurent pour dernier résultat l'établissement du pouvoir absolu. Dès que l'indépendance de l'Espagne fut mise hors de toute atteinte, la nation perdit les libertés qu'elle avait conquises pendant la lutte contre les Maures. Les rois se servirent des communes pour abattre l'aristocratie, puis abaissèrent les communes elles-mêmes ; et les institutions politiques que l'Espagne s'était données avant les autres peuples de l'Europe, s'effacèrent peu à peu devant la prépondérance du pouvoir royal[2].

Le nom du fils d'Alphonse XI est arrivé à la postérité chargé de malédictions et de crimes. Nous ne connaissons, il est vrai, le règne de ce prince que par le récit de ses adversaires. Mais tout en faisant la part des exagérations que la haine a pu leur inspirer, il faut bien reconnaître son impopularité et sa tyrannie. Poussé à bout, par les intrigues des bâtards de son père, haï de sa mère Marie de Portugal, et de sa femme Blanche de Bourbon, il se débarrasse de ses ennemis par le fer ou par le poison ; il protège les Juifs contre l'aristocratie, mais c'est pour en tirer plus d'argent ; il soutient le roi de Grenade, Mohammed-V, contre l'usurpateur Abou-Saki, mais viole à l'égard de ce dernier les lois de l'hospitalité et se souille d'une horrible exécution. Abou-Saïd en mourant prédit à Pierre une fin funeste. En effet, Henri de Transtamare, son frère naturel, intéresse à sa cause le roi de France Charles V ; celui-ci, sous prétexte de venger la mort de sa parente Blanche de Bourbon, empoisonnée, disait-on, par le roi de Castille, donne au prétendant une armée et Duguesclin. Appuyé par l'Aragon et-en Castille par les Castro qu'indigne le crédit des Padilla, Henri n'éprouve pas de résistance (1366), et se fait couronner par l'archevêque de Tolède, tandis que Pierre va mendier en Guienne les secours du Prince Noir, son allié. L'intervention des Anglais, la défection des grandes compagnies et la victoire de Najara rétablissent un moment ses affaires[3]. Mais il mécontente le Prince Noir en lui refusant la solde convenue. Resté seul, il succombe malgré l'appui des Maures. Repoussé de Cordoue, battu à Montiel, il s'enferme dans cette place. Henri de Transtamare réussit à l'attirer dans la tente de Duguesclin et le poignarde de sa propre main (1369).

L'établissement de la branche bâtarde en Castille n'eut pas lieu sans de grandes difficultés. Toutes les maisons royales de la Péninsule réclamèrent pour elles-mêmes la succession de Pierre-le-Cruel ; mais le nouveau roi sut défendre sa conquête par les armes et par la politique. Le roi de Grenade ayant repris Algésiras qu'il rasa, Henri II aima mieux conclure avec lui une trêve de vingt ans que de se créer de nouveaux embarras. Les prétentions de Jean de Gand duc de Lancastre, qui avait épousé Constance fille de Pierre, furent rendues vaines par l'alliance de la France ; et si les Castillans échouèrent devant Bayonne, les succès de leur flotte et les victoires de Duguesclin affermirent sur la tête de Henri-une couronne qu'il transmit à son fils Jean Ier (1379).

Ce prince, par ses deux mariages successifs, l'un avec Éléonore d'Aragon, l'autre avec Béatrix de Portugal, devait espérer que son règne ne serait pas troublé par des discordes avec ses voisins. Mais ta mort du rd de Portugal son beau-père (1883) l'entraîna dans une guerre malheureuse : les Portugais, après avoir repoussé l'invasion castillane, se joignirent aux Anglais qui dès cette époque entretenaient avec eux des rapports de commerce, et le duc de Lancastre, renouvelant ses prétentions, débarqua en Galice on il se fit proclamer roi. Jean, instruit par ses revers, évita toute bataille rangée et tint son adversaire en échec, en dévastant te pays. Le mariage de son fils ainé, Henri, avec Catilina, petite-fille du duc de Lancastre, mit fin aux hostilités. Le Portugal accéda à la paix, et Jean put donner tous ses soins à la prospérité intérieure de ses états. Mais un accident mit fin à sa vie (1390).

Henri III, surnommé le maladif (el enfermo), avait dans un corps débile un esprit ferme et résolu. A peine sorti de l'enfance, il prit les rênes de l'État dont le conseil de régence compromettait la tranquillité, révolue les imprudentes concessions de ses tuteurs, punit les factieux, et soutint avec gloire une nouvelle guerre contre le Portugal. Il se fit rendre Badajoz, et sa flotte qui avait pénétré dans le Tage alla châtier les corsaires d'Afrique et saccager Tétuan leur repaire. Henri tourna ensuite ses armes contre les Maures de Grenade ; il avait tout préparé pour faire réussir cette entreprise nationale, quand la mort vint le frapper à vingt-sept ans (1406). Son frère Ferdinand, régent après lui, continua la guerre commencée, mais sans pouvoir lui donner une impulsion vigoureuse. Le roi de Grenade Yousouf qui venait d'être tiré d'une prison pour monter sur le trône (1408), ayant refusé de reconnaître la suzeraineté du roi de Castille, les chrétiens assiégèrent Antéquera, dispersèrent l'armée musulmane et prirent d'assaut cette place forte. Mais une trêve fut conclue en 1410 et successivement renouvelée moyennant l'échange de quelques captifs, jusqu'à la mort de Yousouf. Sous le règne de ce prince, l'astre pâlissant des Maures jette une dernière et brillante lueur. Grenade est encore le rendez-vous des étrangers qui viennent admirer ses fêtes somptueuses et ses tournois chevaleresques. Yousouf est considéré par les chrétiens eux-mêmes comme un arbitre plein de sagesse et d'équité. On voit la reine Catalina, tutrice en Castille de son fils Jean II, entretenir avec lui une correspondance régulière et le consulter sur tous les sujets importants.

Ferdinand avait refusé le sceptre que les états de Castille lui avaient offert et avait fait proclamer son neveu Jean, à peine âgé de deux ans. Mais bientôt après, son élévation au trône d'Aragon (1412) et sa mort (1416) enlevèrent au jeune roi son protecteur et son guide. Mal élevé par sa mère, Jean II parvenu à l'âge d'homme préféra les plaisirs aux affaires. Il intervint toutefois dans les troubles qui déchiraient le royaume de Grenade depuis la mort de Yousouf, et fit triompher la cause de Mohammed Al-Azari, que Mohammed Al-Zaquir avait renversé (1429). Al-Azari ayant ensuite oublié le service que Jean lui avait rendu, ce prince lui opposa Aben-Alahmar, et après la mort de celui-ci soutint un second prétendant Aben-Ismail, qui vint tenir à Montefrio une cour rivale de celle de Grenade (1446). Mais l'anarchie n'était pas moindre en Castille. La faveur toujours croissante du connétable don Alvarez de Luna et la despotique énergie de son gouvernement mécontentèrent la noblesse qui prit les armes et entrains dans la révolte la femme et le fils de Jean II. Celui-ci renvoya son favori ; mais réduit à l'impuissance et au vain titre de roi, il s'échappa, rassembla des troupes, battit les rebelles à Olméda, malgré les secours que leur avait amenés le roi de Navarre Jean d'Aragon, et ressaisit l'autorité. Alvarez de Luna rappelé à la cour reçut encore la grande-maîtrise de l'ordre de Saint-Jacques, et un second soulèvement excité par le fils du roi fut étouffé. Mais le roi de Navarre, continuant les hostilités, livra la Castille au pillage des aventuriers gascons. Jean II céda aux murmures de ses sujets, que désolaient à la fois la guerre civile et la guerre étrangère. Il ouvrit les yeux sur le luxe et l'insolence du favori, qui venait d'assassiner le grand trésorier, son rival. Alvarez, arrêté dans son palais et condamné à mort, fut décapité publiquement à Valladolid, et reçut avec fermeté, sur un échafaud, la mort qu'il avait tant de fois bravée dans les batailles (1453). Jean lui survécut un an à peine. Avant de mourir, il avait établi à Grenade son protégé Aben-Ismaïl en lui fournissant des troupes contre l'usurpateur Aben-Osmin. Le règne malheureux de son fils Henri IV prépara la réunion de la Castille à l'Aragon et la grandeur future de la monarchie espagnole.

L'histoire de l'Aragon pendant cette période offre peu d'événements remarquables. Si la maison de Barcelone fit l'acquisition de la Sicile, cet avantage fut compensé par la perte de la Provence et de Montpellier, qui passèrent à la maison de France, l'une par le mariage de Charles d'Anjou avec Béatrix, tille du comte Raymond Bérenger (1246), l'autre par la vente que Jayme III, roi de Majorque, en fit à Philippe de Valois (1349). Cette branche de Majorque, issue du second fils de Jayme Ier, fut pendant tout le temps de son existence une rivale jalouse pour les rois aragonais. Elle finit en 1375 à Jayme III, qui mou rut prisonnier de Pierre IV le Cérémonieux. C'est sous ce dernier prince qu'on peut placer la conquête de la Sardaigne, qui depuis la session que les Pisans en avaient faite à Jayme II (1325), était devenue une source de guerre avec les Génois maîtres de la Corse. Pierre obtint l'alliance des Vénitiens, et avec leur appui maintint sa domination en Sardaigne contre tous les efforts du grand juge d'Arborea. Il chercha à s'attacher ses nouveaux sujets en leur accordant des institutions libérales (1355), et son exemple fut suivi par ses deux fils Jean Ier et Martin. Cependant Martin, à la fin de son règne, fut obligé de réduire les Sardes qui avaient pris les armes pour reconquérir leur indépendance. Ce monarque réunit à l'Aragon l'île de Sicile, par l'extinction de la branche cadette, qui y régnait depuis la fin du treizième siècle (1409) ; mais il mourut l'année suivante, et la maison de Barcelone périt avec lui, au moment de sa plus grande puissance.

Pour mettre un terme aux prétentions ambitieuses que cet évènement avait suscitées, une commission électorale de neuf membres déféra la couronne d'Aragon au régent de Castille, Ferdinand-le-Juste, petit-fils de Pierre-le-Cérémonieux par sa mère Eléonore. Ce prince triompha d'une opposition assez vive et fut couronné à Saragosse (1412). Pendant son règne, qui ne fût que de quatre ans, il eut le temps de fonder la grandeur de sa race. Son fils aîné Alphonse, proclamé roi d'Aragon et de Sicile, y joignit en 1443 le royaume de Naples[4], et son second fils Jean, en épousant Blanche, fille du roi de Navarre Charles-le-Noble (1425)[5], obtint un riche héritage qu'il réunit momentanément à l'Aragon après la mort d'Alphonse V (1458-1479). De Jean devait naître Ferdinand-le-Catholique, dont le mariage avec Isabelle sœur du roi de Castille Henri IV, ouvrit une ère nouvelle pour l'Espagne (1469).

PORTUGAL. — Malgré les démêlés du roi Denis avec la cour de Rome, le règne de ce prince fut heureux. Sa bonne administration et ses établissements utiles lui méritèrent le titre de Père de la Patrie. Son fils Alphonse IV le Hardi (1325), après avoir réprimé les tentatives d'un bâtard de Denis, oublia les griefs qu'il avait contre la Castille, et contribua généreusement au gain de la bataille du Rio-Salado. Mais son excessive sévérité à l'égard d'Inès de Castro, que son fils don Pèdre avait épousée secrètement, poussa ce prince à la révolte. Il prit les armes pour punir les meurtriers d'Inès, et après son avènement au trône (1357), il se fit livrer les coupables qui s'étaient réfugiés en Castille et leur infligea les supplices les plus rigoureux. Le corps d'Inès exhumé par ses ordres, fut revêtu des habits royaux, et les principaux seigneurs furent contraints de lui rendre hommage. Ferdinand qu'il avait eu d'un premier mariage avec Constance de Peñafiel, lui succéda en 1357, et si ce prince intervint dans les troubles auxquels donna lieu, en Castille, l'usurpation de Henri de Transtamare, ce ne fut que pour montrer une politique irrésolue et une funeste indolence.

Avec lui s'éteignit la descendance légitime des rois de Portugal issus de Henri de Bourgogne. « Il avait une fille unique nommé Béatrix, née d'une alliance criminelle avec Eléonore Tellez de Menéses, qu'il avait enlevée à son époux. Désirant faire succéder cette princesse, il la maria, dès l'âge de onze ans, à Jean Ier roi de Castille, en assurant le trône au fils qui viendrait à naître de cette union, et en substituant à ce fils le roi de Castille son gendre. Ferdinand étant mort immédiatement après ce mariage (1383), don Juan, son frère naturel et grand- maître de l'ordre d'Avis, profita de l'aversion que les Portugais avaient pour les Castillans et leur domination, pour s'emparer de la régence dont il dépouilla la reine douairière. Le roi de Castille vint alors mettre le siège devant la ville de Lisbonne ; mais il échoua, et les états de Portugal, assemblés à Coïmbre, déférèrent la couronne à don Juan, connu dans l'histoire sous le nom de Jean-le-Bâtard. Ce prince, secouru par les Anglais, livra aux Castillans et aux Français leurs alliés la fameuse bataille qui eut lieu le 14 août 1385, dans la plaine d'Aljubarota, où les Portugais étant restés maîtres du champ de bataille, Jean-le-Bâtard fut maintenu sur le trône de Portugal.

« La guerre continua cependant encore plusieurs années entre les Portugais et les Castillans, et ne fut terminée qu'en 1411. Par la paix qui se conclut, alors, Henri III, fils de Jean Ier roi de Castille, s'engagea à ne jamais faire valoir les prétentions de la reine Béatrix sa belle-mère qui était sans enfants. Jean-le-Bâtard fonda une nouvelle dynastie de rois qui occupa le trône de Portugal depuis 1385 jusqu'en 1580[6]. »

En paix du côté de la Castille, Jean Ier et ses successeurs tournèrent les efforts de leurs sujets vers la conquête de la côte africaine et encouragèrent les découvertes maritimes. Par là le Portugal, resserré sur le continent dans d'étroites limites, trouvait au dehors une vaste carrière de gloire et d'aventures. Les souverains de Mame, après avoir longtemps menacé l'Espagne, tremblèrent à leur tour pour leur territoire. Jean Ier enleva aux Maures Ceuta leur place d'armes, et arma ses fils chevaliers dans la grande mosquée de cette ville convertie en temple chrétien (1412). Edouard son successeur fut moins heureux. Sous son règne, l'armée portugaise enveloppée par les Musulmans n'échappa à la captivité que par une humiliante capitulation (1436). Alphonse V successeur d'Edouard, au sortir d'une longue minorité, employa contre les Maures les trésors et les troupes qu'il avait rassemblées pour la croisade contre les Turcs, et dut à ses succès en Afrique le surnom d'Africain.

Mais ce fut surtout par leurs découvertes maritimes que les Portugais s'illustrèrent pendant cette période. Celui qui leur donna le principal essor fut don Henri, duc de Viséo, troisième fils du roi Jean Ier. Jeune encore, il renonça aux honneurs et aux plaisirs de son rang, pour s'établir à Sagres, à l'extrémité des Algarves. Cette ville, dont il fit son observatoire, devint bientôt le rendez-vous des navigateurs et des savants. Henri, fort instruit lui-même, puisqu'il contribua à l'invention de l'astrolabe et à celle des cartes plates, équipa deux vaisseaux qui dès 1412 s'avancèrent à soixante lieues au-delà du cap Nun, jusqu'alors le terme de la navigation des Portugais. Les pilotes n'osèrent cette fois doubler le cap Bojador, défendu par ses rochers et ses orages. Mais quelques années après (1418-1419), en essayant de franchir ce promontoire, Zarco et Vaz Texeira découvrirent deux îles qu'ils nommèrent Puerto-Santo (Port du Salut) et Madeira (Ile des Bois). Henri fit brûler une partie des forêts de cette dernière fie, pour y planter des vignes de Malvoisie et des cannes à sucre de Sicile, et fit servir à la construction des vaisseaux les bois qui avaient échappé à l'incendie.

« Cependant l'Europe était attentive et avait les yeux fixés sur les Portugais. Le clergé s'associait au mouvement général et prêchait les expéditions maritimes avec autant de zèle qu'il avait prêché les croisades. Des prêtres accompagnaient les navigateurs et bâtissaient une église partout où les Portugais fondaient un comptoir et une citadelle. Martin V accorda au Portugal droit de conquête et de souveraineté, depuis les Canaries jusqu'aux Indes, avec indulgence plénière pour ceux qui périraient dans ces expéditions. Ces concessions pontificales redoublèrent le zèle des navigateurs. Le cap Bojador fut doublé par Gileanes en 1433. Quinze ans plus tard, une compagnie d'Afrique était formée à Lagos, et les Portugais avaient doublé le cap Blanc, franchi le Tropique, dépassé l'embouchure du Sénégal, touché le cap Vert et reconnu les Açores. La découverte des Açores, commencée en 1432, par celle de l'île de Sainte-Marie, ne fut complétée qu'au milieu du quinzième siècle, et ces îles commencèrent à être peuplées en 1449[7]. » Malgré les murmures des gens timides qui s'effrayaient d'avoir trouvé des hommes noirs au-delà du Sénégal, don Henri resta fidèle à sa devise : Talent de bien faire ; et un an avant sa mort (1486), les Portugais prirent possession de la Guinée, où les marins de Dieppe avaient formé longtemps auparavant un établissement peu durable. Dès ce moment les Portugais s'élancèrent hardiment à de nouvelles et plus importantes conquêtes.

 

 

 



[1] Louis de Lacerda se fit couronner roi des Canaries à Avignon par le pape Clément VI ; mais il n'eut jamais les ressources nécessaires pour en prendre sérieusement possession. Plus tard Jean de Béthencourt, gentilhomme normand, acheva la découverte et la conquête des Canaries (1402). Ces îles, disputées quelque temps par les Portugais, restèrent définitivement à la couronne de Castille.

[2] Pour compléter ce que nous avons dit au sujet des institutions politiques de la Castille et de l'Aragon (chap. LIV), nous ne croyons pouvoir mieux faire que d'emprunter à M. Filon les considérations suivantes : En Castille l'autorité du roi était très-limitée et la puissance législative appartenait aux' cortès, c'est-à-dire aux députés de la noblesse, du clergé et des principales villes. Il parait même que les députés de cette dernière classe étaient quelquefois assez nombreux (car leur nombre variait) pour balancer les forces réunies des deux ordres privilégiés. La couronne devait trouver dans une bourgeoisie ainsi constituée un secours puissant pour abaisser l'orgueil de ces seigneurs qui prétendaient marcher le4 égaux du roi et réclamaient comme un de leurs privilèges le droit de se couvrir en sa présence. Dès la fia du quatorzième siècle, 1389, les cortès de Castille avaient voté plusieurs mesures favorables au pouvoir royal, entre autres l'organisation d'une armée permanente ; et peu de temps auparavant il avait été décidé que tout vassal pourrait toujours en appeler de la sentence de son seigneur à la justice du roi.

« En Aragon, l'autorité monarchique avait été encore plus limitée et la souveraineté tout entière résidait dans les cortès. Cette assemblée ne se bornait point à faire les lois et à voter les impôts ; elle intervenait dans les questions de paix ou de guerre, et exerçait un droit de révision sur les jugements des tribunaux inférieurs.... Il y avait en outre un magistrat suprême dont le pouvoir n'était jamais suspendu, le justiza, nommé par le roi ; il n'était responsable que devant les cortès. On pouvait en appeler à sa décision même de la sentence des juges royaux. Dans les premiers temps, le roi lui-même était soumis à sa haute juridiction, obligé de le consulter en certains cas et de se conformer à ses avis. C'était le justiza qui prêtait au nom des barons cet antique serment aragonais.... Noua qui valons autant que vous, nous vous garderons pour » notre roi et seigneur, tant que vous maintiendrez nos privilèges et nos libertés ; sinon, non. » Cependant vers le milieu du quinzième siècle, sous le règne d'Alphonse V, la puissance des cortes était fort affaiblie, et le justiza lui-même était tombé dans la dépendance de la couronne. En vain il y eut une réaction féodale, pendant qu'Alphonse V était occupé à s'établir en Italie. L'impulsion était donnée ; le mouvement continua malgré toutes les résistances et s'accéléra plus tard par la réunion de la Castille et de l'Aragon en 1479. » (Hist. de l'Europe au XVIe siècle, introduct.)

[3] Voyez le chap. LXIX de cette période.

[4] Nous avons dit plus haut qu'Alphonse V disposa du royaume de Naples en faveur de son fils naturel Ferdinand, tige d'une branche de rois dépouillée par Ferdinand-le-Catholique (1501-1504).

[5] La Navarre, qui passe des rois de France à Philippe d'Evreux, époux de Jeanne, fille de Louis-le-Hutin (1328), reste à peu près étrangère à l'histoire espagnole. Charles-le-Mauvais, fils de Philippe, régna de 1349 à 1386, et son fils, Charles-le-Noble, de 1386 à 1425. Éléonore, issue du mariage de Blanche avec Jean d'Aragon, porta la Navarre dans la maison de Foix, et sa petite-fille Catherine dans la in vison d'Albret qui en fut dépouillée par Ferdinand-le-Catholique, en 1512.

[6] KOCH, Tabl. des Révol., périod. V, p. 392.

[7] FILON, Histoire de l'Europe au XVIe siècle, chap. Ier.