Avènement de Philippe
de Valois. — Journée de Cassel. — Situation politique de la France. —
Relations avec l'Angleterre. — Condamnation de Robert d'Artois. La guerre
éclate. — Alliance d'Édouard avec Jacques Arteveld. — Bataille de l'Écluse. —
Guerre de Bretagne. — Héroïsme de Jeanne de Montfort. — Mort d'Arteveld. —
Succès des Anglais en Normandie. — Bataille de Crécy. — Invasion de l'Agenois
et du Poitou. — Résistance et prise de Calais. — Acquisitions faites par le
roi de France. — Une peste affreuse désole l'Europe. — Mort de Philippe de
Valois. — Angleterre. — Mortimer s'empare de l'autorité dont il abuse. —
Guerre contre l'Écosse. — Les barons se révoltent inutilement contre le
favori de la reine. — Mortimer, renversé par Édouard III, est condamné au
supplice. Affaires d'Écosse. — Développements. — Guerre avec la France. — Les
Écossais envahissent le Northumberland. — Journée de Neville Cross. —
Suspension d'armes. — La mort de Philippe VI réveille l'ambition d'Édouard
III.
FRANCE.
— PHILIPPE VI (1328-1350). — Philippe de Valois, cousin
germain des trois derniers rois capétiens, leur succéda par une nouvelle
application de la loi salique qui excluait de la couronne les filles de
Charles-le-Bel. Sacré à Reims le 29 mai 1328, il se délivra d'un rival
redoutable en rendant la Navarre à Philippe d'Évreux qui avait épousé la
fille de Louis-le-Hutin. Les grands seigneurs féodaux, les chevaliers, et
surtout Robert d'Artois, contribuèrent à faire rejeter les prétentions
impuissantes d'Isabelle d'Angleterre qui, comme fille de Philippe-le-Bel,
revendiquait le trône pour son fils Edouard III. La féodalité espérait
trouver dans le nouveau roi un chef militaire, ennemi des légistes et des
bourgeois. En
effet, Philippe VI paraissait un prince tout féodal. Magnifique et prodigue,
il aimait les fêtes et les tournois. Il avait commencé par dispenser les
seigneurs de payer leurs dettes. Il parlait sans cesse d'aller combattre les
Maures d'Espagne. En attendant, il mena les seigneurs contre les communes
flamandes, révoltées de nouveau par les vexations du comte Louis de Rethel.
Déjà un riche bourgeois de Compiègne, nommé Simon Pouillet, avait payé de sa
tête le crime de s'être montré favorable aux prétentions d'Édouard III. Une
brillante armée entra en Flandre. Les nobles flamands se joignirent à elle
pour écraser les vilains. Retranchés dans la forte position de Cassel, les
gens d'Ypres et de Bruges avaient peint un coq sur leurs étendards, avec
cette inscription : « Quand ce coq chantera, le roi Cassel
prendra. » Comme à Mons-en-Puelle, ils surprirent les Français ; mais,
embarrassés dans leurs lourdes armures, ils ne purent se retirer à temps.
Treize mille des leurs furent massacrés, Cassel prise et pillée. Le comte,
rétabli, fit peser à loisir sa tyrannie sur ses sujets (août 1328). Le roi
de France était alors le premier roi du monde. Sa cour était le rendez-vous
des rois de Bohème, de Navarre, de Majorque et d'Écosse. Il imposait au pape
d'Avignon sa domination absolue, trompait l'Empereur, et aspirait à le
renverser pour obtenir la couronne impériale promise à son père, Charles de
Valois. Ses parents avaient Naples et la Hongrie ; la Flandre était sous son
joug ; son neveu, Charles de Blois, avait épousé l'héritière de Bretagne.
Mais l'Angleterre protesta contre cette puissance et commença cette longue et
sanglante querelle marquée pour la France par tant de ravages et de misères,
par trois journées funestes, Crécy, Poitiers, Azincourt. Édouard
III, qui n'était pas encore affranchi de l'odieuse tutelle de sa mère, parut
se désister de ses prétentions, et fit hommage à Philippe comme duc de
Guienne dans la cour plénière d'Amiens. Quand il eut fait pendre Mortimer aux
ormes de Tyburn et qu'il eut enfermé sa mère dans une prison perpétuelle (1329-1331), ses tentatives pour établir sa
domination en Écosse ajournèrent aussi ses réclamations. Cependant plusieurs
actes d'hostilités, causés par l'indécision des limites de la Guienne et de
la France, avaient prouvé combien la paix était précaire. Philippe de Valois
avait voulu surprendre la Guienne et détrôner Edouard : le comte d'Alençon
avait détruit Saintes ; le sénéchal de l'Agenois s'était emparé des châteaux
contestés. Aussi, en 1337, le roi d'Angleterre prêta l'oreille aux conseils
d'un exilé qui l'exhortait à conquérir la France. C'était Robert d'Artois,
beau-frère de Philippe VI, qui après la mort subite de Mathilde, comtesse
d'Artois, et de sa fille Jeanne, veuve de Philippe-le-Long, avait élevé sur
l'Artois des prétentions déjà condamnées. Cette fois il fabriqua des titres
faux. La fraude fut découverte. Sa parenté avec le roi, les services qu'il
avait rendus, ne purent le sauver. Il fut condamné au bannissement et à la
perte de ses biens, par arrêt du roi en son lit de justice au Louvre. N'ayant
réussi à satisfaire sa haine contre Philippe de Valois ni par l'assassinat ni
par les sortilèges[1], il ne songea plus qu'à lui
susciter un ennemi formidable dans la personne d'Édouard III. Il n'y réussit
que trop et la guerre éclata bientôt. (Voir ci-après le règne d'Édouard III). Cependant
les premiers jours de cette guerre ne furent marqués par aucune action
d'éclat. Les deux rivaux recherchaient de nouveaux alliés et s'assuraient des
anciens. L'Allemagne se partagea entre Philippe et Édouard dans cette grande
querelle qui mettait en jeu la politique de l'Europe entière ; mais Édouard
avait pour lui l'empereur Louis de Bavière et le flamand Jacques Arteveld,
qui seul pouvait renouer l'ancienne et naturelle alliance de la Flandre et de
l'Angleterre. Pendant qu'Édouard, qui a débarqué à Anvers, essaie d'entrainer
dans son parti les communes flamandes, les lieutenants du roi de France
remportent quelques succès dans le Midi (1338) ; Gaston comte de Foix, dont la politique était de
se ménager entre ses deux puissants voisins, ne craint pas de se déclarer
ouvertement pour Philippe et de lui amener des renforts. Le roi de France
reçoit à son château de Vincennes des députés normands qui lui présentent un
plan d'invasion en Angleterre, conforme dans ses moyens et dans ses résultats
à celui qu'avait si heureusement exécuté Guillaume-le-Bâtard. Ils demandent
que le fils du roi Jean, créé duc de Normandie, soit mis à la tête de
l'entreprise, et offrent de prendre tous les frais sur leur compte, ne
demandant au roi que la simple assistance d'un allié en cas de revers. Ce
singulier traité, accepté par Philippe de Valois, et qui tendait à remettre
l'Angleterre aux mains des anciens conquérants, fut ajourné sans doute à
cause de la difficulté de l'exécution. Seulement le roi de France, qui
entretenait sur les côtes de la Flandre une flotte composée de vaisseaux
français et de galères génoises et espagnoles, pour couper les convois à
Édouard, chargea ses amiraux de reconnaître les côtes de l'Angleterre. La
ville de Southampton fut prise et pillée (1339). En même temps les marins normands et bretons,
surtout ceux de Calais, s'unissaient pour faire des courses sur mer contre
les vaisseaux anglais. Mais dans cette ardeur de guerre et de pillage qui
s'était emparée des deux nations, les pauvres pécheurs de marée, anglais ou
français, ne se faisaient jamais aucun mal : « Ne se guerroyant jamais, dit
Froissart, mais plutôt s'entr'aidant les uns les autres, vendant et achetant
sur mer l'un à l'autre quand les uns avaient fait meilleure pèche. Jacques
Arteveld, qui parait n'avoir pria le titre de Brasseur que pour plaire à la
démocratie gantasse, avait organisé en Flandre un gouvernement vigoureux, ou
pour mieux dire absolu. Toutefois son crédit n'allait pas encore jusqu'à
triompher des hésitations des Flamands. Le comte Louis de Rethel semblait
disposé à respecter les privilèges des villes et à en accorder de nouveaux.
Les Flamands s'étaient engagés à payer au pape des sommes considérables s'ils
attaquaient le roi de France. Ils craignaient à la fois de payer et d'être
excommuniés. Le roi de France était leur suzerain, suzerain puissant et
redouté ; Ypres et Bruges se souvenaient de Cassel et étaient jalouses de
Gand. Aussi, pour aplanir tous ces obstacles, Arteveld conseilla-t-il à
Édouard de se déclarer roi de France et de resserrer à son profit le lien
féodal. Les églises flamandes furent mises en interdit ; mais Édouard fit
venir des prêtres d'Angleterre pour rassurer les consciences (1339). Ce qui
affermit encore mieux les Flamands dans son alliance, ce fut le succès.
Attaquée près de l'Écluse par les Anglais, la flotte française éprouva le
plus affreux désastre. Trente mille hommes furent tués ou pris dans cette
journée qui ouvrit à Édouard tous les ports de la Flandre. Toutefois il
consuma inutilement ses forces devant Tournai, qui était resté fidèle au
comte de Flandre et au roi de France. Robert d'Artois à la tête des troupes
anglaises fut battu près de Saint-Omer par le duc de Bourgogne. Ces succès
balancés, la médiation du pape Benoît XII et l'insurrection des Écossais
amenèrent la conclusion d'une trêve d'un an pour préparer une paix désormais
impossible (1349). En
effet, dans la fureur de combats qui avait saisi la chevalerie de cette
époque, elle courait là où on pouvait espérer de brillantes aventures. C'est
ainsi qu'en Bretagne, dès l'expiration de la trêve, la succession du duc Jean
III donna lieu à des démêlés qui firent d'un coin de la France le théâtre de
cette grande querelle. Les Bretons s'étaient partagés entre Charles de Blois,
Mari de Jeanne de Penthièvre nièce du dernier due, et Jean de Montfort frère
de Jean III, candidat des Anglais comme descendant des Leicester et ennemi
des Français. Les pairs de France adjugèrent le duché de Bretagne à Charles
de Blois neveu du roi. Philippe, espérant finir bientôt la guerre en la
commençant vigoureusement, envoya son fils aîné, le duc de Normandie, avec
une armée formidable. Montfort, hors d'état de tenir la campagne contre son
rival, resta dans Nantes, où il fut assiégé et pris par la trahison des
habitants. On l'enferma à la tour du Louvre (1341). Là se serait terminée la
guerre, si Jeanne de Montfort n'avait relevé la bannière de son mari. Sa
valeur ranime ses partisans en Bretagne. Robert d'Artois, arrivé trop tard
pour défendre Montfort, prend Vannes où il se voit attaqué par Charles de
Blois, et trouve la mort dans cette ville. La trêve de 1343 abandonne Jeanne
de Montfort aux ressources qu'elle puise dans son activité et dans son
sang-froid. Mais la barbarie impolitique de Philippe de Valois rallume une
guerre acharnée. Il attire à Paris Olivier de Clisson et quelques autres
seigneurs bretons, et leur fait trancher la tête, sous prétexte de trahison,
sans forme de procès (1344). La sentence de mort qu'il porte contre tous les partisans de
Montfort, les cruautés de Charles de Blois, qui fait égorger quatorze cents
hommes à Quimper, achèvent d'affaiblir le parti français en Bretagne.
Montfort, qui s'est échappé de sa prison, revient mourir à Hennebon, après
s'être assuré de l'alliance de l'Angleterre. Sa veuve et celle de Clisson
continuent intrépidement la guerre au nom de leurs fils (1346). Le
comte de Derby, lieutenant d'Édouard en Guienne, remportait de grands
avantages et pénétrait jusqu'à Angoulême ; mais la mort d'Arteveld, massacré
avec ses parents et ses amis par un peuple inconstant, compromettait la cause
des Anglais au Nord. Édouard III jugea que sa présence était nécessaire sur
le continent, et il partit avec une armée. Il voulait, dit-on, aller en
Guienne, mais le mauvais temps et les conseils de Geoffroy d'Harcourt, banni
et traître comme Robert d'Artois, le firent aborder au cap de la Rogue en
Normandie (1346). Cette
province n'était pas en état de défense ; toutes les forces militaires
étaient concentrées vers la Guienne. On eut beau fermer les villes, couper
les ponts, détruire les routes, rien n'arrêta les Anglais. Ils prirent en peu
de temps, de gré ou de force, Barfleur, Valognes, Cherbourg et Saint-Lô. A
Caen, ils trouvèrent l'original du traité conclu entre les Normands et le roi
de France, et s'en vengèrent par le pillage de la ville et le massacre des
habitants. Maîtres de Louviers, ils entrèrent dans l'Île-de-France, et leurs
éclaireurs vinrent ravager le pays jusqu'à Saint-Cloud et Boulogne aux portes
de Paris. Philippe
de Valois ne pouvait plus refuser le combat. Il avait une armée brillante,
nombreuse, levée et entretenue à grands frais. Il semblait que d'un seul coup
il devait écraser cet insolent ennemi. Jusqu'alors il avait essayé, en
temporisant, d'user pour ainsi dire son adversaire, qui se jetait aussi
imprudemment au cœur de ses états. Il était plus puissant et plus riche, et
cependant les ressources d'Édouard balançaient les siennes. Édouard comptait
beaucoup sur ses alliés ; mais sa vraie force était en Angleterre. Le
commerce y prospérait : il en tirait une vaillante infanterie habile au
maniement de l'arc. Le parlement et la nation avaient fini par s'associer
avec ardeur à l'ambition du prince, et ne lui refusaient point les subsides.
La lecture du traité dont nous avons parlé, faite à Londres par l'archevêque
de Cantorbéry, devant la croix du cimetière de Saint-Paul, exaspéra les
Anglais contre la France. En France au contraire l'industrie était paralysée
par de continuelles extorsions ; la noblesse était brave, mais mal
disciplinée et obéissant à plusieurs chefs. L'esprit public était aliéné
depuis un demi-siècle. La nation, mal disposée à supporter les impôts,
faisait pressentir l'orage qui éclata en 1357. La guerre la minait, et encore
une guerre sans gloire et sans résultat. On peut
donc croire que Philippe de Valois fut entraîné par l'esprit public, par
l'ardeur de la noblesse, par son propre courage. Avec six mille arbalétriers
génois, soixante mille fantassins, huit mille cavaliers, il se mit à
poursuivre l'armée anglaise qui se retirait vers la Picardie. Edouard,
pouvant difficilement subsister au milieu d'un pays ennemi, passa la Seine à
Poissy, et chercha à se rapprocher de la Flandre, qui s'était de nouveau
déclarée pour lui, et du comté de Ponthieu qui lui appartenait du chef de sa
mère. Fatiguée par cette marche rapide, et surtout par le passage des
rivières, l'armée anglaise s'arrêta à Crécy. Elle était principalement formée
d'archers gallois, irlandais, anglais. Un corps peu nombreux de chevalerie la
faisait monter à trente-deux mille hommes. Les Français arrivent, attaquent
avec impétuosité et écrasent les arbalétriers génois, qui refusent d'avancer
Sous prétexte qu'ils ne peuvent se servir de leurs armes mouillées par la
pluie. Le désordre commence, et les archers anglais frappent à loisir dans
ces masses tumultueuses. Une charge de chevaliers, conduite par Jean Chandos
et par le jeune prince de Galles Édouard, qui gagna vaillamment ses éperons,
achève la déroute. Onze princes, douze cents chevaliers français, trente
mille hommes de condition inférieure, restent sur la place. Le vieux Jean de
Bohème, qui était aveugle, se fait mener par deux de ses chevaliers au plus
fort de la mêlée et y trouve la mort (26 août 1346). Philippe de Valois quitte un
des derniers ce funeste champ de bataille où il a déployé un courage inutile,
et se retire à Amiens, puis à Paris[2]. Pendant
qu'Édouard est vainqueur à Crécy, ses lieutenants envahissent l'Agénois et le
Poitou, et le parti de Montfort, soutenu par un corps d'Anglais, fait
prisonnier Charles de Blois, à la Roche-Derrein. Alors tout l'effort de la
guerre retombe sur Jeanne de Penthièvre, qui montre un courage égal à celui
de la comtesse de Montfort. Cependant,
le seul résultat important de la victoire de Crécy fut la prise de Calais,
qui offrait plutôt les moyens d'inquiéter que d'entamer la France (1347). Édouard voulait mettre un
terme aux déprédations des marins de Calais, et s'assurer un point de
débarquement. C'est ce qui explique son opiniâtreté. Philippe amena soixante
mille hommes devant cette ville, sans pouvoir ni la secourir, ni repousser
les Anglais. Elle résista onze mois. Le roi d'Angleterre, pour le punir,
voulut qu'elle se rendît à discrétion. Elle fut sauvée par le dévouement
d'Eustache de Saint-Pierre, et des bourgeois qui vinrent la corde au cou se
présenter au vainqueur. Mais la rigueur politique d'Édouard en exila toute la
population française, et y transporta une colonie d'anglais. Il en fit
l'entrepôt des laines, des cuirs, du plomb, et de l'étain, les quatre
principales branches du commerce de l'Angleterre[3]. La perte de cette place qui
semblait rejoindre l'Angleterre au continent, fut à peine compensée par
l'acquisition de Montpellier et du Dauphiné de Viennois (1349), que Philippe de Valois acheta
au roi de Majorque et à Humbert de la Tour-du-Pin. « Dans
ce temps, dit Froissart, une maladie que l'on nomme épidémie, courait, dont
bien la tierce partie du monde mourut. » Cette effroyable peste de Florence,
dont les historiens italiens nous tracent un si terrible tableau, vint
s'ajouter aux maux des peuples désolés par la guerre et par la famine.
Toutefois elle ralentit les hostilités et prépara les esprits à écouter la
médiation du pape Clément VI. Une trêve d'un an, qui dura réellement jusqu'en
1355, permit à Philippe de Valois de mourir en paix (1350). Il avait signalé les derniers
temps de son règne par l'altération des monnaies, par l'impôt onéreux du sel
et des gabelles, et par des ordonnances cruelles contre les blasphémateurs. ANGLETERRE.
- PREMIÈRE PARTIE DU RÈGNE D'ÉDOUARD III (1327-1350).
— « Le parlement, qui avait élevé au trône le jeune Édouard pendant la
vie de son père, nomma un conseil de régence composé de douze membres qui
devaient être chargés de diriger les opérations du gouvernement. Mortimer,
l'amant de la reine, devait naturellement prétendre à siéger parmi ses
membres ; mais il refusa artificieusement d'en faire partie. Cette modération
apparente cachait une ambition démesurée, et tandis qu'il avait l'air de dédaigner
le pouvoir, il influençait secrètement toutes les mesures du conseil de
régence. Il disposa de la plus grande partie des revenus de la couronne en
faveur de la reine douairière, et prit rarement la peine de consulter les
ministres sur les affaires politiques. Le roi lui-même était tellement
entouré et obsédé par les créatures de ce favori, qu'on arrivait
difficilement jusqu'à lui. Enfin, toute l'autorité souveraine se trouva
partagée entre Mortimer et la reine, qui ne prit aucun soin de cacher son attachement
criminel. Un gouvernement ainsi organisé ne pouvait être de longue durée. Le
moindre choc devait Suffire pour renverser un pouvoir qui n'était fondé ni
sur la force ni sur la vertu[4]. » Bien
que la trêve conclue avec l'Écosse ne fût point encore expirée, Robert Bruce,
voulant profiter de la situation précaire du peuple anglais, envahit les
provinces septentrionales à la tête de vingt mille hommes. Le jeune Édouard,
entraîné par cette ardeur martiale qui devait jeter tant d'éclat sur son
règne, marcha contre l'ennemi avec une armée de soixante mille combattants ;
mais les Écossais se retirèrent en incendiant et en ravageant le pays. Après
les avoir vainement poursuivis dans les bois et dans les marais[5], Édouard les atteignit enfin
sur les bords de la Were ; mais ils occupaient une position si formidable
qu'il n'osa les attaquer. Les deux armées s'observèrent pendant plusieurs
jours sans en venir aux mains. Les Écossais, conduits par le brave Douglas, se
jetèrent pendant la nuit sur le camp anglais, et pénétrèrent jusqu'à la tente
du roi qui ne fut sauvé que par le dévouement de son chapelain et de quelques
officiers de sa maison ; mais ils furent repoussés et s'éloignèrent
subitement la nuit suivante abandonnant leurs tentes et leurs prisonniers.
Bientôt fut conclu un traité par lequel Édouard renonça à sa suzeraineté sur
l'Écosse, donna sa sœur Jeanne en mariage à David, fils de Robert Bruce, et
rendit la fameuse pierre sur laquelle se faisaient couronner les anciens rois
d'Écosse. Robert Bruce de son côté s'engagea à payer une somme de trente
mille marcs (1323). Cette
paix, si nécessaire pour les deux peuples, blessa néanmoins l'orgueil
national des Anglais, qui accusèrent Mortimer-de trahison. Sans s'inquiéter
du mécontentement général, le favori concentra entre ses mains toute
l'autorité et brava ses nombreux ennemis. Bientôt la guerre civile éclate.
Mais les comtes de Kent, de Norfolk et de Lancastre, qui ont pris les armes,
sont forcés de se soumettre à l'humiliation d'un pardon public. Le comte de
Kent, impliqué plus tard dans un complot imaginaire, est condamné à mort et
exécuté sans que le jeune roi puisse le sauver (1330). Mortimer s'enrichit de ses
dépouilles et devient aussi odieux que formidable. Cependant
Édouard s'indignait de n'être que l'instrument passif de la capricieuse
tyrannie de Mortimer. Il prend enfin la résolution de secouer un joug honteux
et de se saisir du pouvoir. A la tête de quelques barons dévoués, il entre
pendant la nuit dans le château de Nottingham habité par sa mère et son
amant, pénètre dans la chambre de la reine, s'empare de Mortimer malgré les
supplications et les larmes d'Isabelle, et fait condamner par le parlement le
favori, qui est pendu à Elmes près de Londres. La reine, condamnée à une
prison perpétuelle, expia pendant vingt-sept ans les égarements de sa vie
privée et les crimes de son ambition. Devenu
cher à la nation par ce coup d'autorité, Édouard voulut se rendre encore plus
populaire en recommençant la guerre contre l'Écosse. Robert Bruce était mort
en 1329. La régence du royaume avait été confiée à Randolph. Le roi
d'Angleterre fit venir de Normandie Édouard Baliol, fils de Jean Baliol qui
avait été renversé du trône, et appuya secrètement le nouveau prétendant.
Baliol parut en Écosse à la tête de trois mille aventuriers, tailla en pièces
une armée écossaise, se fit proclamer roi à Scone, et se hâta de se
reconnaître vassal d'Édouard (1332). Mais son triomphe fut court : surpris et défait à Annau par
Douglas, il se réfugia en Angleterre après un règne de trois mois. Édouard,
qui venait d'obtenir du parlement un subside considérable, marcha contre
l'Écosse pour y rétablir le prince de son choix, et la journée
d'Halidown-Hill, où les Écossais perdirent Douglas leur chef et trente mille
hommes, décida la question (1333). Baliol, renversé de nouveau par le parti de David Bruce,
remonta encore, par l'intervention d'Édouard III, sur un trône chancelant.
Mais l'Écosse n'était pas soumise (1335), et son alliance avec la France la rendait
toujours redoutable[6]. Depuis
longtemps Édouard songeait à porter la guerre sur le continent et à faire
valoir ses droits sur une couronne usurpée, disait-il, par Philippe de
Valois. Robert d'Artois, réfugié à sa cour, le poussa à une rupture qui
satisfaisait à la fois sa haine et son ambition. Un jour il fit servir au roi
d'Angleterre un héron, oiseau lâche et couard, mets indigne d'un chevalier,
comme pour lui reprocher d'hésiter avec tant de pusillanimité à reprendre son
royaume de France. Édouard et les seigneurs anglais jurent par le héron de
ravager le pays de France et de n'épargner ni moutier, ni autels, ni femme
grosse, ni enfant, ni parent, ni ami[7]. Mais des guerres ruineuses et
de folles prodigalités avaient épuisé le trésor. : et quoique la guerre
contre la France fût toujours accueillie avec ardeur par les belliqueux
anglais, le parlement ne votait pas les subsides sans opposition. Le roi,
pour subvenir aux dépenses de l'expédition projetée, eut recours aux
subsides, aux tailles et aux emprunts forcés. Il engagea ses joyaux et sa
couronne, s'empara pour ses besoins réels du moment de l'étain et de la laine
de l'année, et cependant il eut l'adresse de rendre la guerre populaire, au
moins parmi les représentants de la nation. Les communes lui adressèrent des
pétitions pour l'engager à recouvrer ses droits : les lords y donnèrent leur
consentement, et dans l'été de 1338 il mit à la voile à Orewell avec une
flotte nombreuse pour se rendre à Anvers. A son arrivée en Flandre, il prit,
à la sollicitation du brasseur Arteveld, le titre de roi de France, et
triompha par ce moyen de l'hésitation des Flamands. La fameuse journée de
l'Écluse fut suivie d'une trêve d'un an, qui fut rompue par la guerre de
Bretagne avant son expiration. Édouard embrassa avec chaleur la cause de
Montfort, et seconda puissamment les efforts héroïques de sa femme qui
s'était renfermée dans Hennebon après la captivité de son mari. Sir Walter
Mauny sauva la place ; Robert d'Artois à la tête d'une armée anglaise prit
Vannes, qu'il fut obligé d'évacuer quelques jours après, et mourut de ses
blessures. Édouard, qui le remplaça avec douze mille hommes, assiégea en
oléine temps Vannes, Rennes et Nantes (1343). Une nouvelle trêve, ménagée par la médiation des
légats du pape, suspendit les hostilités qui recommencèrent bientôt après en
Guienne (1344). Édouard débarqua lui-même en
Normandie et s'avança jusqu'aux portes de Paris, mettant tout le pays à feu
et à sang. Philippe, qui veut s'opposer aux progrès de l'ennemi, est défait
dans la mémorable journée de Crécy (1346). Pendant
qu'Édouard se couvrait de gloire sur le continent, David II roi d'Écosse,
aussi brave mais moins prudent que son père, envahissait le Northumberland
avec des forces considérables. La reine Philippe, femme d'Édouard, secondée
des archevêques de Cantorbéry, d'York, de Carlisle et de Lincoln, ainsi que
de tous les barons et chevaliers qui n'avaient point suivi le roi en France,
livra bataille aux envahisseurs qui furent taillés en pièces a
Neville's-Cross, près de Durham (17 octobre 1346). Le roi fait prisonnier fut
conduit en triomphe à Londres. Cette brillante victoire et la nouvelle de la
prise de Calais, que son héroïque résistance n'avait pu sauver, répandirent
une joie universelle dans le royaume. Cependant Édouard, épuisé par ses victoires même, était hors d'état de poursuivre ses succès. L'intervention de Clément VI ménagea entre les rivaux une suspension d'armes qui devait se prolonger jusqu'en 1355. Pendant cette trêve une calamité plus terrible encore que la guerre désola l'Occident. Une peste affreuse venue, dit-on, de l'Orient, dépeupla l'Europe pendant que des tremblements de terre et des inondations signalaient aussi cette fatale époque. La mort de Philippe VI, qui survint au milieu de ces désastres, délivra le roi d'Angleterre d'un antagoniste redoutable, et ranima ses ambitieuses espérances. |
[1]
Il avait forcé un moine à envoûter le roi. C'était une cérémonie accompagnée de
maléfices, qui consistait à piquer au cœur une figure de cire que l'on
supposait être la représentation de l'ennemi dont on voulait se défaire.
[2]
On assure que les bombardes, dont les Anglais se servirent à Crécy,
contribuèrent à jeter le trouble parmi les Français, qui n'avaient pas encore
adopté les armes à feu. Un compte de-Barthélemy du Drach, trésorier des
guerres, à l'année 1338, prouve que ces armes étaient déjà connues. Au siège du
Quesnoy, en 1340, les Anglais repoussèrent, dit-on, les Français avec des
canons.
[3]
Dans le premier emportement de sa colère, Édouard avait juré de passer au fil
de l'épée tous les habitants. Mais craignant de pareilles représailles pour ses
propres garnisons, il exigea seulement que six des principaux bourgeois
vinssent lui présenter les clés tête nue, pieds nus, la corde au cou. Nous
reproduisons ici la fin du récit si dramatique du chroniqueur Froissart.... «
Adonc fut la barrière ouverte : si s'en allèrent les six bourgeois en cet état
que je vous dis, avec messire Gautier de Mauny qui les amena tout bellement
devers le palais du roi. Le roi était à cette heure en sa chambre, à
grand’compagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de
Calais venaient en l'arroi qu'il avait devisé et ordonné ; et se mit hors et s'en
vint en la place devant son hôtel, et tous ces seigneurs après lui ; et
mêmement la roine d'Angleterre, qui moult était enceinte, suivit le roi son
seigneur. Si vint messire Gautier de Mauny et les bourgeois qui le suivaient,
et descendit en la place, et puis s'en vint devers le roi et lui dit : « Sire,
vecy la représentation de la ville de Calais à votre ordonnance. » Le roi se
tint tout coi et les regarda moult fellement, car moult héoit les habitants de
Calais, pour les grands dommages que au temps passé sur mer lui avaient faits.
Ces six bourgeois se mirent tantôt à genoux par devant le roi, et dirent ainsi
en joignant les mains : « Gentil sire et gentil roi, viez-nous oy six qui avons
été d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands : si vous apportons
les clefs de la ville et du châtel de Calais et les vous rendons à votre
plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous viez, en votre pure volonté
pour sauver le demeurant du peuple de Calais qui a souffert moult de griévetés.
Si veuillez avoir de nous pitié et mercy par votre très haute noblesse...
Certes il n'y eut adonc en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme qui
pût s'abstenir de pleurer de droite pitié, et vraiment ce n'était pas merveille
; car c'est grand'pitié de voir hommes décheoir et être en tel état et danger.
Le roi les regarda très ireusement, car il avait le cœur si dur et si épris de
grand courroux qu'il ne put parler. Et quand il parla, il commanda qu'on leur
coupât tantôt les têtes. Tous les barons et les chevaliers qui là étaient, en
pleurant priaient si acertes que faire pouvait au roi qu'il en voulût avoir
pitié et mercy ; mais il n'y voulait entendre. Adonc parla messire Gautier de
Mauny et dit : « Ha ! gentil sire, veuillez refréner votre courage. Vous avez
le nom et la renommée de souveraine gentillesse et noblesse ; or ne veuillez
donc faire chose par quoi elle soit amenrie, ni que on puisse parler sur vous
en nulle vilenie. Si vous n'avez pitié de ces gens, toutes autres gens diront
que ce sent grand'cruauté, si vous êtes si dur que vous fassiez mourir ces
honnêtes bourgeois qui de leur propre volonté se sont mis en votre mercy pour
les autres sauver. » A ce point grigna le roi les dents et dit : « Messire
Gautier, souffrez-vous ; il n'en sera autrement, mais on fasse venir le coupe
tête. Ceux de Calais ont fait mourir tant de mes hommes, que il convient
ceux-ci mourir aussi. » Adonc fit la roine d'Angleterre grande humilité, qui
était durement enceinte, et pleurait si tendrement de pitié que elle ne se
pouvait soutenir. Si se jeta à genoux par devant le roi son seigneur, et dit
ainsi : « Ha ! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand'péril, si,
comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé : or vous prié-je
humblement et requiem en propre don que pour le fils de sainte Marie et pour
l'amour de moi, vous veuilliez avoir de ces six hommes mercy. » Le roi attendit
un petit à parler et regarda la bonne dame sa femme qui pleurait à genoux moult
tendrement : si lui amollis le cœur, car envis l'eut courroucée au point où
elle était. « Ha ! dame, j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que
cy. Vous me priez si acertes que je ne le vous ose esconduire : et combien que
je le fasse envis, tenez, je vous les donne si en faites votre plaisir. » La bonne
dame dit : « Monseigneur, très grands mercis. » Lors se leva la roine et fit
lever les six bourgeois et leur ôter les chevestres d'entour leur cou et les
emmena avec li en sa chambre, et les fit revêtir et donner à dîner tout aise,
et puis donna à chacun six nobles et les fit conduire hors de l'ost à sauveté ;
et s'en allèrent habiter et demeurer en plusieurs villes de Picardie. »
[4]
GOLDSMITH, Hist.
d'Angleterre, t. II, chap. XV.
[5]
Le prince anglais avait promis cent livres de revenu et le titre de chevalier
au premier qui lui donnerait des nouvelles des Écossais.
[6]
Voir ci-dessus pour toutes les affaires continentales, le règne de Philippe VI.
[7]
LINGARD, Hist.
d'Angleterre, t. III, chap. Ier.