HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

CINQUIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'EXALTATION DE BONIFACE VIII JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1294-1453)

 

CHAPITRE LXVII. — FRANCE ET ANGLETERRE. - RIVALITÉ DE DEUX COURONNES. - COMMENCEMENT DE LA GUERRE DE CENT ANS, PHILIPPE VI. - PREMIÈRE PARTIE DU RÈGNE D'ÉDOUARD III (1328-1350).

 

 

Avènement de Philippe de Valois. — Journée de Cassel. — Situation politique de la France. — Relations avec l'Angleterre. — Condamnation de Robert d'Artois. La guerre éclate. — Alliance d'Édouard avec Jacques Arteveld. — Bataille de l'Écluse. — Guerre de Bretagne. — Héroïsme de Jeanne de Montfort. — Mort d'Arteveld. — Succès des Anglais en Normandie. — Bataille de Crécy. — Invasion de l'Agenois et du Poitou. — Résistance et prise de Calais. — Acquisitions faites par le roi de France. — Une peste affreuse désole l'Europe. — Mort de Philippe de Valois. — Angleterre. — Mortimer s'empare de l'autorité dont il abuse. — Guerre contre l'Écosse. — Les barons se révoltent inutilement contre le favori de la reine. — Mortimer, renversé par Édouard III, est condamné au supplice. Affaires d'Écosse. — Développements. — Guerre avec la France. — Les Écossais envahissent le Northumberland. — Journée de Neville Cross. — Suspension d'armes. — La mort de Philippe VI réveille l'ambition d'Édouard III.

 

FRANCE. — PHILIPPE VI (1328-1350). — Philippe de Valois, cousin germain des trois derniers rois capétiens, leur succéda par une nouvelle application de la loi salique qui excluait de la couronne les filles de Charles-le-Bel. Sacré à Reims le 29 mai 1328, il se délivra d'un rival redoutable en rendant la Navarre à Philippe d'Évreux qui avait épousé la fille de Louis-le-Hutin. Les grands seigneurs féodaux, les chevaliers, et surtout Robert d'Artois, contribuèrent à faire rejeter les prétentions impuissantes d'Isabelle d'Angleterre qui, comme fille de Philippe-le-Bel, revendiquait le trône pour son fils Edouard III. La féodalité espérait trouver dans le nouveau roi un chef militaire, ennemi des légistes et des bourgeois.

En effet, Philippe VI paraissait un prince tout féodal. Magnifique et prodigue, il aimait les fêtes et les tournois. Il avait commencé par dispenser les seigneurs de payer leurs dettes. Il parlait sans cesse d'aller combattre les Maures d'Espagne. En attendant, il mena les seigneurs contre les communes flamandes, révoltées de nouveau par les vexations du comte Louis de Rethel. Déjà un riche bourgeois de Compiègne, nommé Simon Pouillet, avait payé de sa tête le crime de s'être montré favorable aux prétentions d'Édouard III. Une brillante armée entra en Flandre. Les nobles flamands se joignirent à elle pour écraser les vilains. Retranchés dans la forte position de Cassel, les gens d'Ypres et de Bruges avaient peint un coq sur leurs étendards, avec cette inscription : « Quand ce coq chantera, le roi Cassel prendra. » Comme à Mons-en-Puelle, ils surprirent les Français ; mais, embarrassés dans leurs lourdes armures, ils ne purent se retirer à temps. Treize mille des leurs furent massacrés, Cassel prise et pillée. Le comte, rétabli, fit peser à loisir sa tyrannie sur ses sujets (août 1328).

Le roi de France était alors le premier roi du monde. Sa cour était le rendez-vous des rois de Bohème, de Navarre, de Majorque et d'Écosse. Il imposait au pape d'Avignon sa domination absolue, trompait l'Empereur, et aspirait à le renverser pour obtenir la couronne impériale promise à son père, Charles de Valois. Ses parents avaient Naples et la Hongrie ; la Flandre était sous son joug ; son neveu, Charles de Blois, avait épousé l'héritière de Bretagne. Mais l'Angleterre protesta contre cette puissance et commença cette longue et sanglante querelle marquée pour la France par tant de ravages et de misères, par trois journées funestes, Crécy, Poitiers, Azincourt.

Édouard III, qui n'était pas encore affranchi de l'odieuse tutelle de sa mère, parut se désister de ses prétentions, et fit hommage à Philippe comme duc de Guienne dans la cour plénière d'Amiens. Quand il eut fait pendre Mortimer aux ormes de Tyburn et qu'il eut enfermé sa mère dans une prison perpétuelle (1329-1331), ses tentatives pour établir sa domination en Écosse ajournèrent aussi ses réclamations. Cependant plusieurs actes d'hostilités, causés par l'indécision des limites de la Guienne et de la France, avaient prouvé combien la paix était précaire. Philippe de Valois avait voulu surprendre la Guienne et détrôner Edouard : le comte d'Alençon avait détruit Saintes ; le sénéchal de l'Agenois s'était emparé des châteaux contestés. Aussi, en 1337, le roi d'Angleterre prêta l'oreille aux conseils d'un exilé qui l'exhortait à conquérir la France. C'était Robert d'Artois, beau-frère de Philippe VI, qui après la mort subite de Mathilde, comtesse d'Artois, et de sa fille Jeanne, veuve de Philippe-le-Long, avait élevé sur l'Artois des prétentions déjà condamnées. Cette fois il fabriqua des titres faux. La fraude fut découverte. Sa parenté avec le roi, les services qu'il avait rendus, ne purent le sauver. Il fut condamné au bannissement et à la perte de ses biens, par arrêt du roi en son lit de justice au Louvre. N'ayant réussi à satisfaire sa haine contre Philippe de Valois ni par l'assassinat ni par les sortilèges[1], il ne songea plus qu'à lui susciter un ennemi formidable dans la personne d'Édouard III. Il n'y réussit que trop et la guerre éclata bientôt. (Voir ci-après le règne d'Édouard III).

Cependant les premiers jours de cette guerre ne furent marqués par aucune action d'éclat. Les deux rivaux recherchaient de nouveaux alliés et s'assuraient des anciens. L'Allemagne se partagea entre Philippe et Édouard dans cette grande querelle qui mettait en jeu la politique de l'Europe entière ; mais Édouard avait pour lui l'empereur Louis de Bavière et le flamand Jacques Arteveld, qui seul pouvait renouer l'ancienne et naturelle alliance de la Flandre et de l'Angleterre. Pendant qu'Édouard, qui a débarqué à Anvers, essaie d'entrainer dans son parti les communes flamandes, les lieutenants du roi de France remportent quelques succès dans le Midi (1338) ; Gaston comte de Foix, dont la politique était de se ménager entre ses deux puissants voisins, ne craint pas de se déclarer ouvertement pour Philippe et de lui amener des renforts. Le roi de France reçoit à son château de Vincennes des députés normands qui lui présentent un plan d'invasion en Angleterre, conforme dans ses moyens et dans ses résultats à celui qu'avait si heureusement exécuté Guillaume-le-Bâtard. Ils demandent que le fils du roi Jean, créé duc de Normandie, soit mis à la tête de l'entreprise, et offrent de prendre tous les frais sur leur compte, ne demandant au roi que la simple assistance d'un allié en cas de revers.

Ce singulier traité, accepté par Philippe de Valois, et qui tendait à remettre l'Angleterre aux mains des anciens conquérants, fut ajourné sans doute à cause de la difficulté de l'exécution. Seulement le roi de France, qui entretenait sur les côtes de la Flandre une flotte composée de vaisseaux français et de galères génoises et espagnoles, pour couper les convois à Édouard, chargea ses amiraux de reconnaître les côtes de l'Angleterre. La ville de Southampton fut prise et pillée (1339). En même temps les marins normands et bretons, surtout ceux de Calais, s'unissaient pour faire des courses sur mer contre les vaisseaux anglais. Mais dans cette ardeur de guerre et de pillage qui s'était emparée des deux nations, les pauvres pécheurs de marée, anglais ou français, ne se faisaient jamais aucun mal : « Ne se guerroyant jamais, dit Froissart, mais plutôt s'entr'aidant les uns les autres, vendant et achetant sur mer l'un à l'autre quand les uns avaient fait meilleure pèche.

Jacques Arteveld, qui parait n'avoir pria le titre de Brasseur que pour plaire à la démocratie gantasse, avait organisé en Flandre un gouvernement vigoureux, ou pour mieux dire absolu. Toutefois son crédit n'allait pas encore jusqu'à triompher des hésitations des Flamands. Le comte Louis de Rethel semblait disposé à respecter les privilèges des villes et à en accorder de nouveaux. Les Flamands s'étaient engagés à payer au pape des sommes considérables s'ils attaquaient le roi de France. Ils craignaient à la fois de payer et d'être excommuniés. Le roi de France était leur suzerain, suzerain puissant et redouté ; Ypres et Bruges se souvenaient de Cassel et étaient jalouses de Gand. Aussi, pour aplanir tous ces obstacles, Arteveld conseilla-t-il à Édouard de se déclarer roi de France et de resserrer à son profit le lien féodal. Les églises flamandes furent mises en interdit ; mais Édouard fit venir des prêtres d'Angleterre pour rassurer les consciences (1339).

Ce qui affermit encore mieux les Flamands dans son alliance, ce fut le succès. Attaquée près de l'Écluse par les Anglais, la flotte française éprouva le plus affreux désastre. Trente mille hommes furent tués ou pris dans cette journée qui ouvrit à Édouard tous les ports de la Flandre. Toutefois il consuma inutilement ses forces devant Tournai, qui était resté fidèle au comte de Flandre et au roi de France. Robert d'Artois à la tête des troupes anglaises fut battu près de Saint-Omer par le duc de Bourgogne. Ces succès balancés, la médiation du pape Benoît XII et l'insurrection des Écossais amenèrent la conclusion d'une trêve d'un an pour préparer une paix désormais impossible (1349).

En effet, dans la fureur de combats qui avait saisi la chevalerie de cette époque, elle courait là où on pouvait espérer de brillantes aventures. C'est ainsi qu'en Bretagne, dès l'expiration de la trêve, la succession du duc Jean III donna lieu à des démêlés qui firent d'un coin de la France le théâtre de cette grande querelle. Les Bretons s'étaient partagés entre Charles de Blois, Mari de Jeanne de Penthièvre nièce du dernier due, et Jean de Montfort frère de Jean III, candidat des Anglais comme descendant des Leicester et ennemi des Français. Les pairs de France adjugèrent le duché de Bretagne à Charles de Blois neveu du roi. Philippe, espérant finir bientôt la guerre en la commençant vigoureusement, envoya son fils aîné, le duc de Normandie, avec une armée formidable. Montfort, hors d'état de tenir la campagne contre son rival, resta dans Nantes, où il fut assiégé et pris par la trahison des habitants. On l'enferma à la tour du Louvre (1341). Là se serait terminée la guerre, si Jeanne de Montfort n'avait relevé la bannière de son mari. Sa valeur ranime ses partisans en Bretagne. Robert d'Artois, arrivé trop tard pour défendre Montfort, prend Vannes où il se voit attaqué par Charles de Blois, et trouve la mort dans cette ville. La trêve de 1343 abandonne Jeanne de Montfort aux ressources qu'elle puise dans son activité et dans son sang-froid. Mais la barbarie impolitique de Philippe de Valois rallume une guerre acharnée. Il attire à Paris Olivier de Clisson et quelques autres seigneurs bretons, et leur fait trancher la tête, sous prétexte de trahison, sans forme de procès (1344). La sentence de mort qu'il porte contre tous les partisans de Montfort, les cruautés de Charles de Blois, qui fait égorger quatorze cents hommes à Quimper, achèvent d'affaiblir le parti français en Bretagne. Montfort, qui s'est échappé de sa prison, revient mourir à Hennebon, après s'être assuré de l'alliance de l'Angleterre. Sa veuve et celle de Clisson continuent intrépidement la guerre au nom de leurs fils (1346).

Le comte de Derby, lieutenant d'Édouard en Guienne, remportait de grands avantages et pénétrait jusqu'à Angoulême ; mais la mort d'Arteveld, massacré avec ses parents et ses amis par un peuple inconstant, compromettait la cause des Anglais au Nord. Édouard III jugea que sa présence était nécessaire sur le continent, et il partit avec une armée. Il voulait, dit-on, aller en Guienne, mais le mauvais temps et les conseils de Geoffroy d'Harcourt, banni et traître comme Robert d'Artois, le firent aborder au cap de la Rogue en Normandie (1346).

Cette province n'était pas en état de défense ; toutes les forces militaires étaient concentrées vers la Guienne. On eut beau fermer les villes, couper les ponts, détruire les routes, rien n'arrêta les Anglais. Ils prirent en peu de temps, de gré ou de force, Barfleur, Valognes, Cherbourg et Saint-Lô. A Caen, ils trouvèrent l'original du traité conclu entre les Normands et le roi de France, et s'en vengèrent par le pillage de la ville et le massacre des habitants. Maîtres de Louviers, ils entrèrent dans l'Île-de-France, et leurs éclaireurs vinrent ravager le pays jusqu'à Saint-Cloud et Boulogne aux portes de Paris.

Philippe de Valois ne pouvait plus refuser le combat. Il avait une armée brillante, nombreuse, levée et entretenue à grands frais. Il semblait que d'un seul coup il devait écraser cet insolent ennemi. Jusqu'alors il avait essayé, en temporisant, d'user pour ainsi dire son adversaire, qui se jetait aussi imprudemment au cœur de ses états. Il était plus puissant et plus riche, et cependant les ressources d'Édouard balançaient les siennes. Édouard comptait beaucoup sur ses alliés ; mais sa vraie force était en Angleterre. Le commerce y prospérait : il en tirait une vaillante infanterie habile au maniement de l'arc. Le parlement et la nation avaient fini par s'associer avec ardeur à l'ambition du prince, et ne lui refusaient point les subsides. La lecture du traité dont nous avons parlé, faite à Londres par l'archevêque de Cantorbéry, devant la croix du cimetière de Saint-Paul, exaspéra les Anglais contre la France. En France au contraire l'industrie était paralysée par de continuelles extorsions ; la noblesse était brave, mais mal disciplinée et obéissant à plusieurs chefs. L'esprit public était aliéné depuis un demi-siècle. La nation, mal disposée à supporter les impôts, faisait pressentir l'orage qui éclata en 1357. La guerre la minait, et encore une guerre sans gloire et sans résultat.

On peut donc croire que Philippe de Valois fut entraîné par l'esprit public, par l'ardeur de la noblesse, par son propre courage. Avec six mille arbalétriers génois, soixante mille fantassins, huit mille cavaliers, il se mit à poursuivre l'armée anglaise qui se retirait vers la Picardie. Edouard, pouvant difficilement subsister au milieu d'un pays ennemi, passa la Seine à Poissy, et chercha à se rapprocher de la Flandre, qui s'était de nouveau déclarée pour lui, et du comté de Ponthieu qui lui appartenait du chef de sa mère. Fatiguée par cette marche rapide, et surtout par le passage des rivières, l'armée anglaise s'arrêta à Crécy. Elle était principalement formée d'archers gallois, irlandais, anglais. Un corps peu nombreux de chevalerie la faisait monter à trente-deux mille hommes. Les Français arrivent, attaquent avec impétuosité et écrasent les arbalétriers génois, qui refusent d'avancer Sous prétexte qu'ils ne peuvent se servir de leurs armes mouillées par la pluie. Le désordre commence, et les archers anglais frappent à loisir dans ces masses tumultueuses. Une charge de chevaliers, conduite par Jean Chandos et par le jeune prince de Galles Édouard, qui gagna vaillamment ses éperons, achève la déroute. Onze princes, douze cents chevaliers français, trente mille hommes de condition inférieure, restent sur la place. Le vieux Jean de Bohème, qui était aveugle, se fait mener par deux de ses chevaliers au plus fort de la mêlée et y trouve la mort (26 août 1346). Philippe de Valois quitte un des derniers ce funeste champ de bataille où il a déployé un courage inutile, et se retire à Amiens, puis à Paris[2].

Pendant qu'Édouard est vainqueur à Crécy, ses lieutenants envahissent l'Agénois et le Poitou, et le parti de Montfort, soutenu par un corps d'Anglais, fait prisonnier Charles de Blois, à la Roche-Derrein. Alors tout l'effort de la guerre retombe sur Jeanne de Penthièvre, qui montre un courage égal à celui de la comtesse de Montfort.

Cependant, le seul résultat important de la victoire de Crécy fut la prise de Calais, qui offrait plutôt les moyens d'inquiéter que d'entamer la France (1347). Édouard voulait mettre un terme aux déprédations des marins de Calais, et s'assurer un point de débarquement. C'est ce qui explique son opiniâtreté. Philippe amena soixante mille hommes devant cette ville, sans pouvoir ni la secourir, ni repousser les Anglais. Elle résista onze mois. Le roi d'Angleterre, pour le punir, voulut qu'elle se rendît à discrétion. Elle fut sauvée par le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, et des bourgeois qui vinrent la corde au cou se présenter au vainqueur. Mais la rigueur politique d'Édouard en exila toute la population française, et y transporta une colonie d'anglais. Il en fit l'entrepôt des laines, des cuirs, du plomb, et de l'étain, les quatre principales branches du commerce de l'Angleterre[3]. La perte de cette place qui semblait rejoindre l'Angleterre au continent, fut à peine compensée par l'acquisition de Montpellier et du Dauphiné de Viennois (1349), que Philippe de Valois acheta au roi de Majorque et à Humbert de la Tour-du-Pin.

« Dans ce temps, dit Froissart, une maladie que l'on nomme épidémie, courait, dont bien la tierce partie du monde mourut. » Cette effroyable peste de Florence, dont les historiens italiens nous tracent un si terrible tableau, vint s'ajouter aux maux des peuples désolés par la guerre et par la famine. Toutefois elle ralentit les hostilités et prépara les esprits à écouter la médiation du pape Clément VI. Une trêve d'un an, qui dura réellement jusqu'en 1355, permit à Philippe de Valois de mourir en paix (1350). Il avait signalé les derniers temps de son règne par l'altération des monnaies, par l'impôt onéreux du sel et des gabelles, et par des ordonnances cruelles contre les blasphémateurs.

 

ANGLETERRE. - PREMIÈRE PARTIE DU RÈGNE DDOUARD III (1327-1350). — « Le parlement, qui avait élevé au trône le jeune Édouard pendant la vie de son père, nomma un conseil de régence composé de douze membres qui devaient être chargés de diriger les opérations du gouvernement. Mortimer, l'amant de la reine, devait naturellement prétendre à siéger parmi ses membres ; mais il refusa artificieusement d'en faire partie. Cette modération apparente cachait une ambition démesurée, et tandis qu'il avait l'air de dédaigner le pouvoir, il influençait secrètement toutes les mesures du conseil de régence. Il disposa de la plus grande partie des revenus de la couronne en faveur de la reine douairière, et prit rarement la peine de consulter les ministres sur les affaires politiques. Le roi lui-même était tellement entouré et obsédé par les créatures de ce favori, qu'on arrivait difficilement jusqu'à lui. Enfin, toute l'autorité souveraine se trouva partagée entre Mortimer et la reine, qui ne prit aucun soin de cacher son attachement criminel. Un gouvernement ainsi organisé ne pouvait être de longue durée. Le moindre choc devait Suffire pour renverser un pouvoir qui n'était fondé ni sur la force ni sur la vertu[4]. »

Bien que la trêve conclue avec l'Écosse ne fût point encore expirée, Robert Bruce, voulant profiter de la situation précaire du peuple anglais, envahit les provinces septentrionales à la tête de vingt mille hommes. Le jeune Édouard, entraîné par cette ardeur martiale qui devait jeter tant d'éclat sur son règne, marcha contre l'ennemi avec une armée de soixante mille combattants ; mais les Écossais se retirèrent en incendiant et en ravageant le pays. Après les avoir vainement poursuivis dans les bois et dans les marais[5], Édouard les atteignit enfin sur les bords de la Were ; mais ils occupaient une position si formidable qu'il n'osa les attaquer. Les deux armées s'observèrent pendant plusieurs jours sans en venir aux mains. Les Écossais, conduits par le brave Douglas, se jetèrent pendant la nuit sur le camp anglais, et pénétrèrent jusqu'à la tente du roi qui ne fut sauvé que par le dévouement de son chapelain et de quelques officiers de sa maison ; mais ils furent repoussés et s'éloignèrent subitement la nuit suivante abandonnant leurs tentes et leurs prisonniers. Bientôt fut conclu un traité par lequel Édouard renonça à sa suzeraineté sur l'Écosse, donna sa sœur Jeanne en mariage à David, fils de Robert Bruce, et rendit la fameuse pierre sur laquelle se faisaient couronner les anciens rois d'Écosse. Robert Bruce de son côté s'engagea à payer une somme de trente mille marcs (1323).

Cette paix, si nécessaire pour les deux peuples, blessa néanmoins l'orgueil national des Anglais, qui accusèrent Mortimer-de trahison. Sans s'inquiéter du mécontentement général, le favori concentra entre ses mains toute l'autorité et brava ses nombreux ennemis. Bientôt la guerre civile éclate. Mais les comtes de Kent, de Norfolk et de Lancastre, qui ont pris les armes, sont forcés de se soumettre à l'humiliation d'un pardon public. Le comte de Kent, impliqué plus tard dans un complot imaginaire, est condamné à mort et exécuté sans que le jeune roi puisse le sauver (1330). Mortimer s'enrichit de ses dépouilles et devient aussi odieux que formidable.

Cependant Édouard s'indignait de n'être que l'instrument passif de la capricieuse tyrannie de Mortimer. Il prend enfin la résolution de secouer un joug honteux et de se saisir du pouvoir. A la tête de quelques barons dévoués, il entre pendant la nuit dans le château de Nottingham habité par sa mère et son amant, pénètre dans la chambre de la reine, s'empare de Mortimer malgré les supplications et les larmes d'Isabelle, et fait condamner par le parlement le favori, qui est pendu à Elmes près de Londres. La reine, condamnée à une prison perpétuelle, expia pendant vingt-sept ans les égarements de sa vie privée et les crimes de son ambition.

Devenu cher à la nation par ce coup d'autorité, Édouard voulut se rendre encore plus populaire en recommençant la guerre contre l'Écosse. Robert Bruce était mort en 1329. La régence du royaume avait été confiée à Randolph. Le roi d'Angleterre fit venir de Normandie Édouard Baliol, fils de Jean Baliol qui avait été renversé du trône, et appuya secrètement le nouveau prétendant. Baliol parut en Écosse à la tête de trois mille aventuriers, tailla en pièces une armée écossaise, se fit proclamer roi à Scone, et se hâta de se reconnaître vassal d'Édouard (1332). Mais son triomphe fut court : surpris et défait à Annau par Douglas, il se réfugia en Angleterre après un règne de trois mois. Édouard, qui venait d'obtenir du parlement un subside considérable, marcha contre l'Écosse pour y rétablir le prince de son choix, et la journée d'Halidown-Hill, où les Écossais perdirent Douglas leur chef et trente mille hommes, décida la question (1333). Baliol, renversé de nouveau par le parti de David Bruce, remonta encore, par l'intervention d'Édouard III, sur un trône chancelant. Mais l'Écosse n'était pas soumise (1335), et son alliance avec la France la rendait toujours redoutable[6].

Depuis longtemps Édouard songeait à porter la guerre sur le continent et à faire valoir ses droits sur une couronne usurpée, disait-il, par Philippe de Valois. Robert d'Artois, réfugié à sa cour, le poussa à une rupture qui satisfaisait à la fois sa haine et son ambition. Un jour il fit servir au roi d'Angleterre un héron, oiseau lâche et couard, mets indigne d'un chevalier, comme pour lui reprocher d'hésiter avec tant de pusillanimité à reprendre son royaume de France. Édouard et les seigneurs anglais jurent par le héron de ravager le pays de France et de n'épargner ni moutier, ni autels, ni femme grosse, ni enfant, ni parent, ni ami[7]. Mais des guerres ruineuses et de folles prodigalités avaient épuisé le trésor. : et quoique la guerre contre la France fût toujours accueillie avec ardeur par les belliqueux anglais, le parlement ne votait pas les subsides sans opposition. Le roi, pour subvenir aux dépenses de l'expédition projetée, eut recours aux subsides, aux tailles et aux emprunts forcés. Il engagea ses joyaux et sa couronne, s'empara pour ses besoins réels du moment de l'étain et de la laine de l'année, et cependant il eut l'adresse de rendre la guerre populaire, au moins parmi les représentants de la nation. Les communes lui adressèrent des pétitions pour l'engager à recouvrer ses droits : les lords y donnèrent leur consentement, et dans l'été de 1338 il mit à la voile à Orewell avec une flotte nombreuse pour se rendre à Anvers. A son arrivée en Flandre, il prit, à la sollicitation du brasseur Arteveld, le titre de roi de France, et triompha par ce moyen de l'hésitation des Flamands. La fameuse journée de l'Écluse fut suivie d'une trêve d'un an, qui fut rompue par la guerre de Bretagne avant son expiration. Édouard embrassa avec chaleur la cause de Montfort, et seconda puissamment les efforts héroïques de sa femme qui s'était renfermée dans Hennebon après la captivité de son mari. Sir Walter Mauny sauva la place ; Robert d'Artois à la tête d'une armée anglaise prit Vannes, qu'il fut obligé d'évacuer quelques jours après, et mourut de ses blessures. Édouard, qui le remplaça avec douze mille hommes, assiégea en oléine temps Vannes, Rennes et Nantes (1343). Une nouvelle trêve, ménagée par la médiation des légats du pape, suspendit les hostilités qui recommencèrent bientôt après en Guienne (1344). Édouard débarqua lui-même en Normandie et s'avança jusqu'aux portes de Paris, mettant tout le pays à feu et à sang. Philippe, qui veut s'opposer aux progrès de l'ennemi, est défait dans la mémorable journée de Crécy (1346).

Pendant qu'Édouard se couvrait de gloire sur le continent, David II roi d'Écosse, aussi brave mais moins prudent que son père, envahissait le Northumberland avec des forces considérables. La reine Philippe, femme d'Édouard, secondée des archevêques de Cantorbéry, d'York, de Carlisle et de Lincoln, ainsi que de tous les barons et chevaliers qui n'avaient point suivi le roi en France, livra bataille aux envahisseurs qui furent taillés en pièces a Neville's-Cross, près de Durham (17 octobre 1346). Le roi fait prisonnier fut conduit en triomphe à Londres. Cette brillante victoire et la nouvelle de la prise de Calais, que son héroïque résistance n'avait pu sauver, répandirent une joie universelle dans le royaume.

Cependant Édouard, épuisé par ses victoires même, était hors d'état de poursuivre ses succès. L'intervention de Clément VI ménagea entre les rivaux une suspension d'armes qui devait se prolonger jusqu'en 1355. Pendant cette trêve une calamité plus terrible encore que la guerre désola l'Occident. Une peste affreuse venue, dit-on, de l'Orient, dépeupla l'Europe pendant que des tremblements de terre et des inondations signalaient aussi cette fatale époque. La mort de Philippe VI, qui survint au milieu de ces désastres, délivra le roi d'Angleterre d'un antagoniste redoutable, et ranima ses ambitieuses espérances.

 

 

 



[1] Il avait forcé un moine à envoûter le roi. C'était une cérémonie accompagnée de maléfices, qui consistait à piquer au cœur une figure de cire que l'on supposait être la représentation de l'ennemi dont on voulait se défaire.

[2] On assure que les bombardes, dont les Anglais se servirent à Crécy, contribuèrent à jeter le trouble parmi les Français, qui n'avaient pas encore adopté les armes à feu. Un compte de-Barthélemy du Drach, trésorier des guerres, à l'année 1338, prouve que ces armes étaient déjà connues. Au siège du Quesnoy, en 1340, les Anglais repoussèrent, dit-on, les Français avec des canons.

[3] Dans le premier emportement de sa colère, Édouard avait juré de passer au fil de l'épée tous les habitants. Mais craignant de pareilles représailles pour ses propres garnisons, il exigea seulement que six des principaux bourgeois vinssent lui présenter les clés tête nue, pieds nus, la corde au cou. Nous reproduisons ici la fin du récit si dramatique du chroniqueur Froissart.... « Adonc fut la barrière ouverte : si s'en allèrent les six bourgeois en cet état que je vous dis, avec messire Gautier de Mauny qui les amena tout bellement devers le palais du roi. Le roi était à cette heure en sa chambre, à grand’compagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venaient en l'arroi qu'il avait devisé et ordonné ; et se mit hors et s'en vint en la place devant son hôtel, et tous ces seigneurs après lui ; et mêmement la roine d'Angleterre, qui moult était enceinte, suivit le roi son seigneur. Si vint messire Gautier de Mauny et les bourgeois qui le suivaient, et descendit en la place, et puis s'en vint devers le roi et lui dit : « Sire, vecy la représentation de la ville de Calais à votre ordonnance. » Le roi se tint tout coi et les regarda moult fellement, car moult héoit les habitants de Calais, pour les grands dommages que au temps passé sur mer lui avaient faits. Ces six bourgeois se mirent tantôt à genoux par devant le roi, et dirent ainsi en joignant les mains : « Gentil sire et gentil roi, viez-nous oy six qui avons été d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands : si vous apportons les clefs de la ville et du châtel de Calais et les vous rendons à votre plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous viez, en votre pure volonté pour sauver le demeurant du peuple de Calais qui a souffert moult de griévetés. Si veuillez avoir de nous pitié et mercy par votre très haute noblesse... Certes il n'y eut adonc en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme qui pût s'abstenir de pleurer de droite pitié, et vraiment ce n'était pas merveille ; car c'est grand'pitié de voir hommes décheoir et être en tel état et danger. Le roi les regarda très ireusement, car il avait le cœur si dur et si épris de grand courroux qu'il ne put parler. Et quand il parla, il commanda qu'on leur coupât tantôt les têtes. Tous les barons et les chevaliers qui là étaient, en pleurant priaient si acertes que faire pouvait au roi qu'il en voulût avoir pitié et mercy ; mais il n'y voulait entendre. Adonc parla messire Gautier de Mauny et dit : « Ha ! gentil sire, veuillez refréner votre courage. Vous avez le nom et la renommée de souveraine gentillesse et noblesse ; or ne veuillez donc faire chose par quoi elle soit amenrie, ni que on puisse parler sur vous en nulle vilenie. Si vous n'avez pitié de ces gens, toutes autres gens diront que ce sent grand'cruauté, si vous êtes si dur que vous fassiez mourir ces honnêtes bourgeois qui de leur propre volonté se sont mis en votre mercy pour les autres sauver. » A ce point grigna le roi les dents et dit : « Messire Gautier, souffrez-vous ; il n'en sera autrement, mais on fasse venir le coupe tête. Ceux de Calais ont fait mourir tant de mes hommes, que il convient ceux-ci mourir aussi. » Adonc fit la roine d'Angleterre grande humilité, qui était durement enceinte, et pleurait si tendrement de pitié que elle ne se pouvait soutenir. Si se jeta à genoux par devant le roi son seigneur, et dit ainsi : « Ha ! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand'péril, si, comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé : or vous prié-je humblement et requiem en propre don que pour le fils de sainte Marie et pour l'amour de moi, vous veuilliez avoir de ces six hommes mercy. » Le roi attendit un petit à parler et regarda la bonne dame sa femme qui pleurait à genoux moult tendrement : si lui amollis le cœur, car envis l'eut courroucée au point où elle était. « Ha ! dame, j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que cy. Vous me priez si acertes que je ne le vous ose esconduire : et combien que je le fasse envis, tenez, je vous les donne si en faites votre plaisir. » La bonne dame dit : « Monseigneur, très grands mercis. » Lors se leva la roine et fit lever les six bourgeois et leur ôter les chevestres d'entour leur cou et les emmena avec li en sa chambre, et les fit revêtir et donner à dîner tout aise, et puis donna à chacun six nobles et les fit conduire hors de l'ost à sauveté ; et s'en allèrent habiter et demeurer en plusieurs villes de Picardie. »

[4] GOLDSMITH, Hist. d'Angleterre, t. II, chap. XV.

[5] Le prince anglais avait promis cent livres de revenu et le titre de chevalier au premier qui lui donnerait des nouvelles des Écossais.

[6] Voir ci-dessus pour toutes les affaires continentales, le règne de Philippe VI.

[7] LINGARD, Hist. d'Angleterre, t. III, chap. Ier.