HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE LXI. — NOTIONS SOMMAIRES SUR LES LETTRES ET LES ARTS, DEPUIS CHARLEMAGNE. - UNIVERSITÉS. - PHILOSOPHIE. - SCHOLASTIQUE.

 

 

Décadence littéraire après Charlemagne. — Division du sujet. — Renaissance du droit romain. — Droit canon. — Insuffisance des anciennes écoles. — Origine des universités. — Universités du treizième siècle. — Détails sur celle de Paris. — Philosophie scolastique. — Réalistes et nominalistes. — Roscelin, Abailard. — Traduction des écrits d'Aristote. — Saint Thomas. — Duns Scot. — Gerbert. — État des sciences. — Chroniqueurs et géographes latins. — Langue romane. — Sa division en dialectes. — Troubadours. — Trouvères. — Poésie italienne et espagnole. Genres en prose. — Romans de chevalerie, lois, histoire. — Langue teutonique. — Ses dérivés. — Premiers ouvrages en allemand. — Minnesanger. — Nibelungen. — Minnesanger. — Genres divers. — Littéral ure anglo-saxonne et islandaise. — Littérature slave. — Décadence de la langue et de la littérature grecque. — Beaux-arts. — Architecture sacrée. — Confrérie des frères pontifes. — Architecture profane : — Renaissance de la peinture en Italie. — Invention de la peinture à l'huile. — Musique. — Découvertes.

 

Le mouvement intellectuel ne s'arrêta point brusquement après Charlemagne ; et sous ses successeurs immédiats, quelques hommes éminents essayèrent de continuer l'œuvre de civilisation qu'il avait entreprise. Parmi eux on peut citer l'archevêque de Reims Hincmar, ministre tout-puissant de Charles-le-Chauve, qui ne borna point ses travaux à l'enseignement théologique. Son traité politique : De regis persona et de regio ministerio ; sa transcription d'Adalhard, De Ordine palatii, sont ce que nous avons de plus complet sur le gouvernement des premiers Carlovingiens. En 847, Charles-le-Chauve ayant voulu relever l'école du palais qu'avait fondée son aïeul, y appela Jean Scot, qui soutint Hincmar dans sa dispute contre le mystique Gotteschalk. Mais bientôt les dissensions des princes, les invasions des Normands, le défaut d'unité, de sécurité et de bien-être, entraînèrent une décadence rapide dans la littérature, qui se concentra presqu'entièrement dans l'Église. La langue de l'église était le latin ; on s'en servait pour les prières, les actes civils, les lois, la correspondance des hommes instruits, quelquefois même pour les rapports habituels de la vie. Il resta donc exclusivement la langue littéraire à une époque où les idiomes modernes, étant à peine formés, ne pouvaient avoir de littérature qui leur fût propre. Mais il partagea lui-même la décadence qui frappait l'esprit humain. Altéré déjà fortement par le mélange des mots barbares, il se ressent au dixième siècle de l'ignorance profonde et générale qui faisait qu'à peine un prêtre sur cent était capable d'écrire une simple lettre de salutations, de comprendre les prières ordinaires, de traduire du latin dans sa langue native. C'est l'époque que les érudits nous représentent comme un siècle de fer, de plomb et de ténèbres, et les historiens comme un siècle de fraude, d'impiété et de violence[1]. Cependant, depuis la seconde moitié du onzième siècle, les sociétés commencent à s'asseoir, les institutions à se fixer, les mœurs à s'adoucir. Les communications devenant plus sûres facilitent l'échange des idées ; le droit, longtemps méconnu, reprend sa place ; la scolastique est la lice où la raison humaine fait ses premières armes ; l'imagination sort de son sommeil en se révélant par la poésie, et la civilisation nouvelle se met en marche pour ne plus s'arrêter.

Nous suivrons d'abord l'histoire du latin, avant de tracer le résumé des langues et de la littérature vulgaires.

LITTÉRATURE LATINE. — Au milieu du dépérissement des lettres, les écoles monastiques de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie, par la transcription des manuscrits, rendirent un grand service au latin en conservant les plus précieux monuments de sa pureté primitive. Mais l'insuffisance de l'enseignement qui se donnait dans ces écoles ou dans quelques églises cathédrales et collégiales, amena de bonne heure l'établissement d'écoles séculières dont la réputation et même l'existence ne tenaient le plus souvent qu'au mérite d'un professeur habile. On distinguait parmi elles l'école de Salerne, renommée dès le temps des princes lombards par l'étude de la médecine ; celle de Pavie, qui rapportait son origine à Charlemagne, et qui parait avoir d'abord été la seule où le droit romain fut enseigné ; celle d'Oxford, qui remontait à Alfred-le-Grand ; celle de Paris, déjà florissante au onzième siècle ; celle de Bologne, fondée vers l'an 1111, et qui ne tarda pas à effacer Pavie dans l'enseignement du droit romain ; celle de Montpellier, fondée aussi au commencement du douzième siècle, joignait l'enseignement de Salerne à celui de Bologne.

On attribue généralement la renaissance du droit romain à Irnérius (Werner), qui avait établi l'école de Bologne sous les auspices de la comtesse Mathilde. C'est du moins pendant la vie de ce maitre célèbre que fut retrouvé à Amalfi le fameux exemplaire des Pandectes (1137). Cette découverte contribua sans doute à opérer une révolution dans l'enseignement du droit de Justinien, que l'italien Lanfranc, professeur à Pavie, et depuis archevêque de Cantorbéry, avait apporté cinquante ans auparavant en France et en Angleterre. Yves de Chartres, et Didier, abbé du Mont-Cassin, contemporains de Lanfranc, avaient aussi commenté et recueilli les lois justiniennes avant Irnérius ; mais il est très-vraisemblable que la découverte d'un manuscrit plus complet et plus correct dut appeler l'attention des savants sur cette vaste compilation encore peu connue. La réputation d'Irnérius attira à Bologne une nombreuse jeunesse qui se livra avec ardeur à l'étude de cette nouvelle science. Les élèves qu'il avait formés, de retour dans leur patrie, y mirent insensiblement en pratique les principes puisés à son école. C'est ainsi que Vaccarius alla professer à Oxford, sons le règne d'Étienne, et publia un Abrégé du code et du digeste, et que Placentinus enseigna la même science à Montpellier, où il mourut en 1194. Dès lors, sans que l'autorité législative y intervint directement, le droit romain fut admis subsidiairement dans les principaux états de l'Europe. Sa précision et son équité frappèrent tous les esprits éclairés, qui reconnaissaient la confusion et l'inconséquence des lois barbares. De plus, les souverains ne pouvaient que protéger une jurisprudence dont les maximes, favorables au pouvoir monarchique, devaient affermir et étendre leur autorité. Aussi vit-on les empereurs s'entourer de légistes et adopter dans leurs actes la forme des constitutions justiniennes. Au commencement du treizième siècle, le bolonais Azzon résuma les principes du droit dans ses deux Sommes, qui prirent la place du Erackylogus, ouvrage antérieur d'un auteur inconnu. Ugolin, son compatriote et son rival, fit insérer à la suite du Corpus les deux livres de Fiefs qu'il avait rédigés sur le modèle des lois romaines. Un élève d'Azzon, Accurse, surnommé le Grand, eut la gloire de fixer le texte du Corpus, de supprimer les commentaires superflus ct de concilier les opinions contradictoires. Il laissa trois fils héritiers de son savoir, dont l'ainé jouit d'une faveur méritée à la cour d'Édouard Ier, roi d'Angleterre.

« L'introduction de la jurisprudence romaine fut suivie de près de celle du droit canon. Le moine Gratien, à Bologne, encouragé par le pape Eugène III, rédigea un recueil de canons nommé décret, qu'il rangea par ordre systématique pour servir d'introduction à l'étude de ce droit. Ce recueil, tiré de différents autres connus précédemment, se recommandait par sa méthode qui était adaptée au génie du siècle. Le pape Eugène III l'approuva en 1152, et ordonna qu'il serait lu et expliqué dans les écoles. Cette compilation de Gratien eut bientôt le plus grand succès. Elle passa des écoles dans les tribunaux civils et ecclésiastiques. Enfin, comme l'empereur Justinien avait fait faire par Tribonien un recueil de ses propres ordonnances et de celles de ses prédécesseurs, le pape Grégoire IX, à son exemple, chargea son chapelain Raymond de Pennafort, de rassembler et de rédiger par ordre de matières toutes les décisions de ses prédécesseurs, ainsi que les siennes, en étendant à l'usage commun ce qui n'avait été établi que pour un lieu et des cas particuliers. Il publia, en 1235, ce recueil sous le nom de Décrétales, avec ordre de s'en servir dans les tribunaux ainsi que dans les écoles[2]. » Ce droit canonique, qui contribua si puissamment à étendre la juridiction et à agrandir l'autorité des papes, eut aussi des effets salutaires sur les mœurs publiques. La trêve de Dieu fut érigée par les décrétales en loi générale de l'Église. Les jugements de Dieu et les épreuves judiciaires furent insensiblement supprimés ; enfin l'esprit d'ordre et de méthode qui régnait dans le droit romain et dans le droit canon, se communiqua à la législation féodale qui commença à être réduite en système. C'est en effet à cette époque, comme nous ne tarderons pas à le voir, que les coutumes des provinces, jusqu'alors traditionnelles et incertaines, furent fixées et recueillies.

Les progrès de la nouvelle jurisprudence, et l'adjonction de la théologie à l'enseignement public firent sentir le besoin de donner une organisation plus complète et plus stable aux anciennes écoles. Dans la plupart de ces académies, on ne professait primitivement que les sept arts libéraux, savoir : la grammaire, la rhétorique, la dialectique (trivium), l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie (quadrivium). Encore ces quatre dernières sciences n'étaient-elles étudiées que par un petit nombre de personnes. Telle était, par exemple, la forme de l'académie de Paris, et c'est en mémoire de ce premier enseignement que plus tard, dans l'université de Paris, le recteur fut constamment tiré de la faculté des Arts.

Les universités différaient essentiellement des anciennes écoles, tant par la variété des sciences qu'on y enseignait que par leur formation en corps privilégiés, jouissant d'une police et d'une juridiction particulières. Leur origine concorde avec la renaissance du droit romain en Italie, et l'invention des degrés académiques. On attribue au restaurateur du droit romain, à Irnérius, l'idée de conférer avec de certaines solennités les grades de licencié et de docteur à ceux qui excellaient dans l'étude de la jurisprudence[3]. Le pape Eugène III, en introduisant le décret de Gratien dans l'académie de Bologne, permit de conférer en droit canon les mêmes degrés qui étaient usités en droit civil. Ces degrés furent très-recherchés à cause des honneurs et des prérogatives que les souverains y avaient attachés. Mais ce qui contribua surtout à mettre les universités en vogue, ce fut la juridiction indépendante que l'empereur Frédéric Barberousse leur attribua par son authentica, publiée en 1158 ; et cet exemple fut suivi par les autres rois. L'enseignement de la jurisprudence passa de l'école de Bologne dans les différentes académies de l'Europe. Bientôt on y admit aussi la théologie, de même que la médecine : ce qui donna les quatre facultés dont les universités ont été composées. Celle de Paris fut la première qui réunit toutes les facultés[4], et elle eut la gloire de servir de modèle aux autres, qui lui empruntèrent leurs règlements. Les universités du treizième siècle, outre Bologne et Paris, sont par ordre de date : celle d'Oxford, fondée vers 1206 ; de Palencia (1208) ; de Toulouse (1215) ; de Padoue (1222), transférée à Verceil (1228), rétablie à Padoue vers 1260 ; de Salamanque (1223) ; de Naples (1224), transférée à Salerne (1258), rétablie à Naples (1268) ; de Cambridge (1231) ; de Vienne (1236) ; d'Upsal (1240) ; de Montpellier (1283) ; enfin celle de Lisbonne, transférée à Coïmbre (1308).

L'université de Paris joua un rôle si important dans cette période, qu'il n'est pas, hors de propos de donner ici un aperçu de son histoire. Dès le douzième siècle, les professeurs libres de Paris s'étaient formés en corporation. Ils retinrent le nom d'université des bulles papales qui commençaient ordinairement par ces mots : Universitas vestra sciat. En 1200, Philippe-Auguste rendit une ordonnance qui concédait à l'université les privilèges les plus étendus et ne la soumettait qu'à la juridiction ecclésiastique. En 1215, le légat Robert de Courçon donna à ce corps enseignant ses premiers statuts. L'université obtint en peu de temps une immense influence. La foule des maîtres et des écoliers était telle, que quand ils allaient en procession à Saint-Denis, les premiers rangs du cortège entraient, dit-on, dans la basilique., lorsque les derniers sortaient de l'église des Mathurins de Paris. Les écoliers faisaient comme un corps dans l'État. Venait-on à outrager l'université dans quelqu'un de ses membres, elle fermait ses écoles, suspendait ses leçons et souvent transportait son siège ailleurs, jusqu'à ce que les prières des rois la décidassent à revenir à Paris. C'est ce qui arriva sous la régence de Blanche de Castille. Divisée en quatre nations, France, Picardie, Normandie, Angleterre, et subdivisée en une foule de provinces, elle semblait aussi embrasser le monde intelligent. Elle était à la fois le centre et la tête de l'activité littéraire. Les hommes les plus éminents de l'époque s'honoraient d'être sortis de son sein. Cet Étienne Langton, qui imposa la grande charte au roi Jean, avait été recteur de l'université de Paris.

Sous saint Louis, l'université fut agitée par les prétentions des Dominicains et des Franciscains, qui l'emportaient alors sur les moines de Saint-Bendt et de Cîteaux, par leur science et leur zèle à se charger du soin de l'enseignement. Comme ils avaient envahi la plupart des chaires de théologie, l'université se plaignit au pape Innocent IV, qui donna ordre à l'évêque d'Évreux d'examiner cette affaire (1253-1266). Après de longues discussions, dans lesquelles la dignité et la modération qui convenaient aux deux partis ne furent pas toujours respectées, les Dominicains conservèrent les chaires dont ils étaient en possession, et obtinrent la liberté de l'enseignement. Vers le même temps, l'anglais Étienne de Lexinton, abbé de Clairvaux, fonda à Paris l'école de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, pour prouver aux Ordres Mendiants que le soin de l'instruction ne leur était pas entièrement abandonné[5]. En 1276, le cardinal de Sainte-Cécile frappa d'excommunication les écoliers qui commettraient des excès scandaleux. Toutefois, deux ans plus tard, au sujet des rixes sanglantes qui éclataient sans cesse entre les clercs de l'université et les religieux de l'abbaye de Saint-Germain dans le Pré-aux-Clercs, ces derniers furent condamnés à démolir tous leurs ouvrages de fortification.

Ainsi constituées, les universités embrassèrent toutes les branches des connaissances humaines qui pouvaient entrer dans l'enseignement contemporain ; mais ces connaissances étaient alors considérées comme les préliminaires ou le complément de la scolastique. On appelait ainsi une science qui avait pour objet d'appliquer la dialectique à la théologie, et par conséquent de démontrer logiquement les dogmes chrétiens. Cette étude, qui remontait en Orient à saint Jean de Damas et même à Origène, avait été abordée en Occident par Boèce, Cassiodore et Béda. L'anglais Alcuin, et après lui l'irlandais Jean Scot sont regardés comme les véritables fondateurs de la scolastique. Défenseur de la liberté morale et commentateur d'Aristote, Jean Scot essaya vainement de sortir du cercle étroit imposé à son génie. Réduite à s'exercer sur des vérités mises hors de question, la scolastique ne pouvait que s'épuiser en controverses, et les formules qu'elle appliquait au maniement des idées étaient hors d'état de satisfaire à tous les besoins de l'activité intellectuelle. Aussi, au onzième siècle, deux esprits hardis, Bérenger et Roscelin, cherchèrent à secouer le joug. Archidiacre d'Angers, trésorier et écolâtre de Saint-Martin de Tours, Bérenger fut condamné dans dix conciles Successifs (de 1050 à 1080). Il mourut en 1088, converti selon les uns, persévérant dans son hérésie selon les autres. Cette hérésie portait particulièrement sur le dogme de l'Eucharistie. Sans nier précisément la présence réelle, Bérenger prétendait qu'après la consécration, le pain et le vin n'avaient point changé de nature. On l'accusait aussi d'avoir dit que le baptême était nul, d'avoir parlé contre la sainteté du mariage, etc. Roscelin, breton d'origine et chanoine de Compiègne, soutint sur la Trinité des opinions si erronées, qu'il fut condamné en 1092 et obligé de sortir de France. Mais ce qui l'a surtout rendu fameux, c'est que le premier il souleva la grande querelle des Réalistes et des Nominalistes. Il enseignait que les idées générales n'étaient que des mots par lesquels nous désignons les qualités communes, que nous observons entre les divers objets individuels (universalia post rem), contrairement à l'école réaliste d'Alcuin, qui regardait les idées générales comme des types préétablis existant en dehors de l'intelligence (universalia ante rem). Cet appel prématuré à la logique fut mal accueilli dans un siècle rempli de foi et de naïve poésie, et le nominalisme fut étouffé pour quelque temps.

Dans le camp contraire nous devons citer Lanfranc qui soutint le principe de l'autorité, et un autre italien saint Anselme, archevêque de Cantorbéry comme Lanfranc. Anselme créa la métaphysique scolastique dans son monologium, ouvrage remarquable, où il cherchait à déduire la science de Dieu et des choses divines d'après des principes rationnels. Hildebert de Lavardin, qui le suivit dans cette voie, eut plus de clarté dans la méthode et d'indépendance dans l'esprit.

Au douzième siècle, la liberté de penser trouva un champion illustre dans le breton Abailard. Ce brillant dialecticien qui faisait des vers en langue vulgaire et les chantait lui-même, qui savait seul alors l'hébreu et le grec, et dont la parole élégante s'était débarrassée des formes lourdes et dogmatiques de l'enseignement clérical, causa un enthousiasme universel. Disciple de Guillaume de Chanlpeaux, il avait réduit son maître au silence. A son école de Saint-Étienne-du-Mont, il simplifiait, expliquait, humanisait, pour ainsi dire, les plus formidables mystères. En niant le péché originel, il niait la nécessité de la rédemption, et sapait le christianisme dans sa base. Dans le péché, s'écriait-il, l'intention est tout, l'acte n'est rien ; doctrine glissante dont on a trop abusé. Ainsi dogme et morale étaient l'objet de ses attaques. Les chevaliers de Louis VI venaient en foule à ses leçons. Mais l'Église s'émut et s'indigna. Saint Bernard fut chargé de le confondre. Devenu moine, Abailard dut garder le silence ; et s'il recommença plus tard à enseigner pour céder aux sollicitations de ses disciples, les menaces du peuple et du pape l'empêchèrent de répondre au défi de son pieux adversaire. Après lui, Gilbert de la Porrée (mort en 1154) professa sur la Trinité des opinions hétérodoxes ; Pierre, surnommé Lombard parce qu'il était né à Novare en Lombardie, et évêque de Paris sous Louis VII, eut la gloire de donner à l'université sa première organisation, et à la théologie son type et sa règle dans le Livre des Sentences. Cependant quelques-unes de ses propositions furent condamnées après sa mort. Rappelons aussi les noms de Jean de Salisbury, l'ami de Thomas Becket, de Pierre de Blois, et du pape Innocent III qui fut de son temps l'oracle du droit civil et canonique,

A partir du treizième siècle, la scolastique sembla se concentrer dans l'étude des écrits d'Aristote que l'on connaissait mieux depuis que les relations avec les Arabes d'Espagne étaient devenues plus fréquentes et plus régulières. Mais ceux-ci ne transmirent pas sans mélange à l'Europe occidentale la philosophie péripatéticienne qu'ils avaient eux-mêmes reçue, altérée, de l'école alexandrine. Ils y ajoutèrent des interprétations conformes à la doctrine musulmane, et les Juifs qui servaient d'intermédiaires entre les Arabes et les chrétiens défigurèrent encore le texte primitif. Au premier rang de ceux qui traduisirent Aristote en latin ou qui du moins encouragèrent ces versions, on doit placer Michel Scot, Frédéric II, Manfred, Barthélemy de Messine, Robert Grosse-Tête et Albert-le-Grand. L'autorité du Stagyrite prit bientôt un tel ascendant qu'en 1209, le concile de Paris condamna ses livres an feu et en défendit la lecture. Malgré cette interdiction plusieurs fois renouvelée, les plus grands esprits du treizième siècle s'attachèrent à l'interprétation des écrits d'Aristote. Alexandre de Hales fut le premier qui ne craignit pas de faire usage des travaux d'Averroès et des autres docteurs arabes.

L'allemand Albert-le-Grand s'efforça de concilier les doctrines péripatéticiennes avec les opinions des Alexandrins et avec la théologie. Le nombre de ses auditeurs à Paris était si grand qu'aucune salle ne pouvant les contenir, il fut obligé de professer en plein air. Jean de Bagnares (saint Bonaventure) moins savant, mais plus clair, suivit la même voie ; il fut surpassé par un autre italien saint Thomas-d'Aquin surnommé l'Ange de l'école, qui essaya de formuler dans sa Somme théologique un système complet de théologie et de morale. Duns Scot, le docteur subtil, qui pénétra si profondément dans l'analyse de la volonté et de la liberté humaine, devint le chef des scotistes opposés aux thomistes. Durant cette période, qui consacra pour longtemps la victoire du réalisme, l'Organum d'Aristote fut la source unique où l'on puisa les principes de l'argumentation.

C'est aussi au treizième siècle qu'appartient le Speculum majus, vaste composition où le dominicain Vincent de Beauvais s'attacha à résumer toutes les sciences connues ou enseignées de son temps. Quant aux mathématiques proprement dites, à la physique et surtout à la chimie encore dans l'enfance, elles étaient considérées comme des connaissances occultes, et d'invincibles préjugés entravaient leur libre développement. Toutefois, dès le dixième siècle, le mouvement avait été donné par Gerbert, ce grand homme d'état qui contribua à l'avènement des Capé- tiens et conçut le premier l'idée d'une croisade. D'abord moine à Aurillac, Gerbert va étudier les lettres et l'algèbre à Cordoue, puis passe en Italie où il est précepteur du fils et du petit-fils d'Othon-le-Grand. Il professe ensuite aux fameuses écoles de Reims, est un moment archevêque de cette ville, puis retourne en Italie où il devient archevêque de Ravenne, enfin pape sous le nom de Sylvestre II. Malgré cela, il n'en est pas moins un magicien aux yeux des contemporains. C'est le diable qui lui a appris la merveille des chiffres arabes, l'algèbre et l'art de construire une horloge[6] ; aussi le diable, s'il le laisse un instant pape, vient bientôt le reprendre après avoir prouvé son droit sur sa personne ; car le diable est bon logicien. Gerbert n'eut pas de successeurs immédiats dans la voie nouvelle qu'il avait frayée. Mais les croisades firent pénétrer en France et en Italie les noms et les écrits de plusieurs savants arabes et juifs, tels qu'Al-Gazali, Avicenne, Tophaïl, Averroès, Aben-Ezra, David Kimchj, Maïmonide. La France se distingua dans l'étude de la philosophie naturelle[7]. Au commencement du treizième siècle, le pisan Léonard Fibonacci fit faire à l'algèbre un pas immense et dédia son traité de l'Abaeus à Michel Scot. Ce dernier, astrologue favori de Frédéric II, fut surpassé par Guy Bonatti dont le traité sur l'Astronomie jouit longtemps d'une réputation considérable. Campanus de Novare, chapelain d'Urbain IV, écrivit sur la géométrie et commenta Euclide qu'Adhélard de Bath avait traduit dans le siècle précédent. Au-dessus de tous ces savants, il faut placer l'anglais Roger Bacon, disciple d'Albert-le-Grand. Digne prédécesseur de l'illustre chancelier du même nom, Bacon entreprit une réforme philosophique. Dans les leçons qu'il donnait tour-à-tour à Paris et à Oxford, il s'attachait à expliquer naturellement les phénomènes dont s'étonnait le vulgaire, ou du moins à diriger la pensée humaine vers l'examen rationnel des faits par le moyen de l'expérimentation. Toutefois, il tournait comme la plupart de ses contemporains l'esprit de découvertes dont il était animé vers la recherche de la pierre philosophale, et son ouvrage le plus remarquable est intitulé le Grand œuvre (opus majus).

Parmi les écrivains latins qui ont traité des sujets étrangers à la scolastique, on ne peut oublier les chroniqueurs et les géographes : eu France, Aimoin, Flodoard, Raoul Glaber,, Suger l'habile ministre de Louis VI et de Louis VII, le normand Orderic Vital, Rigord le chapelain de Philippe-Auguste, Guillaume le Breton qui consacra un poème à la gloire du vainqueur de Bouvines, Guillaume de Tyr et Jacques de Vitry qui ont laissé de précieux documents sur les croisades, l'historia de saint Louis, Guillaume de Nangis, le cordelier Rubruquis qui écrivit une relation fort exacte de son voyage auprès du khan des Mongols ; en Angleterre Henri de Huntingdon, Roger de Hoveden, Gervais de Tilbury, et surtout Matthieu Paris dont l'ouvrage est indispensable pour l'étude du treizième siècle. Moine à Saint-Albans, Matthieu Paris fut l'historiographe en titre de l'histoire contemporaine. Les plus grands personnages de sa nation rendirent justice à ses talents et à son caractère. Saint Louis ne dédaigna pas de l'employer -comme négociateur, et le pape Innocent IV lui confia le soin de réformer, plusieurs monastères de Norvège. Nous remarquons en Allemagne Dithmar de Mersebourg, Adam de Brème, Hermann Contract, Othon de Freysingen, Saxon le Grammairien ; en Italie l'évêque Luitprand, Léon d'Ostie et son continuateur Pierre Diacre, Geoffroy de Malaterra, Falcando, Romuald de Salerne, tous trois historiens des Normands ; Richard de San Germano, Nicolas de Jamsilla, Barthélemy de Neocastro ; en Espagne le juif Benjamin de Tudela qui visita toutes les synagogues du monde, et l'archevêque Roderic Ximenès qui écrivit l'histoire de son pays avec plus de zèle que de talent.

LITTÉRATURE VULGAIRE. - LANGUE ROMANE ET SES DÉRIVÉS. — Malgré la grande faveur dont jouit le latin pendant la période que nous parcourons, c'était une langue morte comme, la nation qui l'avait parlée. L'idiome dont la majorité du peuple se servait dans les rapports habituels de la vie était celui que l'on connaît sous le nom de roman rustique. La conquête romaine avait fait succéder au celtique par la langue gauloise qui devait se rapprocher de ce latin vulgaire parlé dans les classes inférieures de la société romaine. A leur tour les Francs de Clovis et les Germains de Charles-Martel introduisirent dans le normand neustrien une foule de mots tudesques, mais souvent sous une forme adoucie plus conforme à la prononciation des vaincus. Le serment de Strasbourg[8], le poème de Boèce, un chant religieux des Vaudois, sont les plus anciens monuments qui nous fassent connaître l'état de la langue romane avant que les Normands fussent venus l'altérer encore par le mélange des mots scandinaves. Mais cette altération fut la dernière, et on peut dire que les Normands donnèrent au roman du Nord sa constitution définitive, comme les Arabes espagnols au roman du Midi. Le français-normand transporté en Angleterre par la conquête devait par sa fusion avec le saxon former l'anglais moderne qui ne date guère que du quatorzième siècle.

Le premier grand emploi de la langue vulgaire paraît dans les croisades, qui la portèrent en Asie, à Constantinople, en Grèce, en Italie et en Espagne. Ce fut aussi à cette époque que le roman, longtemps commun à tous les peuples de l'Europe latine, commença à prendre des formes distinctes dans les diverses contrées, et à se partager en dialectes dont les quatre principaux sont le provençal (langue d'oc), le français (langue d'oïl), l'italien (langue de si), et l'espagnol.

Il est difficile d'admettre l'hypothèse du célèbre Raynouard, qui ne considère le roman du Nord que comme une dérivation du roman du Midi, et qui contesterait ainsi au langage dont s'est formé le français son existence propre et ses caractères particuliers. Mais on doit reconnaître que le provençal arriva le premier à un vaste développement. Plus tranquilles, plus riches, plus commerçantes, les cités de la Provence, du Languedoc et de l'Aquitaine durent de bonne heure perfectionner leur langage et leur littérature. Dans ces beaux pays le poète était appelé troubadour. C'était fort souvent un châtelain, une noble dame, un roi même ; quelquefois aussi un serf qui par ses talents savait gagner la liberté. Après avoir chanté pendant longtemps les amours et les combats, le troubadour, pour faire pénitence de sa vie dissipée, mourait ordinairement dans un cloître. Il était accompagné du jongleur, musicien et baladin à la fois. Favorisés par la grâce du langage et la souplesse du rythme, les troubadours se distinguèrent dans la chanson, la ballade, le sonnet, la pastourelle, le tenson et le sirvente ; les plus fameux sont Guillaume comte de Poitiers, Rambaud comte d'Orange, Richard-Cœur-de-Lion, Bertrand de Born que Dante représente dans l'enfer portant sa tête à la main comme une lanterne, Anselme Faydit, et les Italiens Sordello et Giorgi. Cette littérature aimable et légère, mais an fond immorale et indifférente, produisit les Cours d'amour où les châtelaines les plus renommées jugeaient les questions de galanterie sans s'inquiéter de conformer leurs décisions à l'honnêteté. Il serait injuste cependant de renfermer la poésie provençale dans l'étude frivole de la gaie science : elle prit part aussi aux intérêts politiques, et servit de mobile aux passions nationales. Mais cette civilisation précoce fut étouffée presque complètement par la guerre des Albigeois, et quand le Midi passa sous la domination de la maison de France, la voix des troubadours ne s'éleva plus que pour soulever de temps en temps la haine des cités libres contre les sires ou français. Enfin, après avoir brillé d'un si vif éclat, la langue provençale devint un patois qui, par son harmonie, ne dément pas son origine.

Dans le Nord, au contraire, le langage se forma lentement, mais sûrement, et sa marche suivit les progrès de la puissance politique. Les Normands passent pour les premiers qui aient écrit et chanté en langue d'oïl ; et la chanson de Roland qu'on leur attribue parait avoir une grande analogie avec les chants de guerre des anciens rois de mer. A la journée d'Hastings, l'armée normande la répéta en chœur, et on en retrouve un écho, mais affaibli, à la bataille de Poitiers. Pour les textes, nous n'en avons pas qui soient positivement antérieurs à l'an 1000 ; mais il est probable que la scission entre les deux langues s'était opérée auparavant. Les poètes du Nord, qui se rapprochent en plusieurs points des troubadours, eurent pourtant un nom différent, celui de trouvères, et un caractère distinctif, celui de raconter plutôt que de chanter.

Peu de temps après leur établissement en Neustrie, les Normands avaient tellement abandonné leur langue primitive, qu'elle n'était plus enseignée dans les écoles, et qu'on ne la parlait que du côté de Bayeux. C'est un Normand, Robert Wace, qui nous a laissé le premier poème historique en langue française. Le Roman de Rou ou de Rollon est destiné à retracer l'histoire de l'invasion des Normands en France et en Angleterre. Plus tard, le grand renom d'Alexandre et de Charlemagne ouvrit une voie nouvelle aux versificateurs en langue vulgaire. Les romans de Gérard de Nevers, des Quatre fils Aymon, de Renaud de Montauban obtinrent beaucoup de célébrité dans ces temps de chevalerie. Le plus fécond de ces trouvères est Chrétien de Troyes, vers la fin du douzième siècle. Il composa plusieurs poèmes de dix à douze mille vers chacun. Les plus hauts barons se faisaient gloire d'être comptés au nombre des trouvères. Sous saint Louis, Pierre Mauclerc et Thibaud de Champagne se distinguèrent dans le fabliau et le lai d'amour. La seconde femme de Philippe-le-Hardi, Marie de Brabant, aimait les lettres autant que les avait aimées le duc son père, et aidait Adenez le Roi à mettre en ordre le roman de Cléomadès ; mais ce qui était propre aux trouvères français, c'était le genre allégorique et satirique dans lequel s'illustra Rutebeuf, et dont le Roman de la Rose nous fournit l'exemple le plus complet. Commencé vers 1240 par un jurisconsulte, Guillaume de Lorris, il fut continué plus tard par Jean de Meung, sur l'ordre de Philippe-le-Bel, et jouit d'une grande réputation au commencement du quatorzième siècle. En Angleterre, Arthur et les Chevaliers de la Table-Ronde servirent de cycle à la poésie vulgaire, qui prit communément pour texte les Gestes des rois de Bretagne écrits en prose latine par Geoffroy de Monmouth.

La poésie italienne, selon l'opinion de Pétrarque, prit naissance en Sicile, et le premier poète que l'on puisse citer est Cicello d'Aleamo, contemporain de Saladin. Malgré sa préférence pour la littérature provençale, Frédéric II composa en dialecte sicilien des chansons dont quelques-unes nous ont été conservées, et ce fut à la cour de ce prince que l'idiôme national acheva de se former. Ses deux fils, Enzio et Manfred, s'exercèrent aussi dans la poésie italienne, dont la Toscane produisit les premiers modèles. Tels sont Guido Guinieelli, Guitton d'Arezzo, et Guido Cavalcanti de Florence. Ce dernier contribua puissamment à fixer la langue et finit au moment où commença Le Dante (1300).

En Espagne, le langage barbare qu'avait produit le mélange du latin, du goth et de l'arabe fut policé par la langue limousine, qui différait peu du provençal. « Elle fut employée, dit un écrivain moderne, dans les Romances religieuses ou héroïques dont se compose toute la vieille littérature espagnole. Le poème du Cid, premier monument connu de cette littérature, n'est qu'un recueil de romances contemporaines conservées par la tradition. Les Portugais rimèrent aussi quelques chansons à la gloire des saints et des héros. Le douzième siècle vit naître les plus anciens poètes de ce pays, Gonzalo Hermiguès et Égas Moniz. »

Dans les genres en prose, nous devons distinguer les romans de chevalerie, les lois et l'histoire. Les romans en prose, qui appartiennent presque tous aux Français, prirent pour texte, comme les romans en vers, la vie de Charlemagne en prose latine, composée par le faux Turpin au moment de la première croisade. Cet auteur, que l'on croit être un moine nommé Robert, n'était lui-même que l'imitateur du moine de Saint-Gall, qui nous présente le conquérant germain comme un être gigantesque, en dehors de toutes les proportions historiques. Quant aux fabliaux en prose qui succédèrent généralement aux fabliaux en vers, quelques-uns allient à la gaîté du récit la décence de l'expression ; mais la plupart méritent par leurs turpitudes l'oubli où ils sont tombés.

Quoique le latin fût encore la langue dominante dans les chartes, les procédures et les actes civils, on comprit de bonne heure la nécessité de rédiger les lois en langue vulgaire. Nous voyons d'abord, à la fin du onzième siècle, le Livre noir de Guillaume-le-Conquérant, l'ancien Coutumier de Normandie et les Assises de Jérusalem, qui reçurent leur forme définitive sous les rois de Chypre de la maison de Lusignan ; plus tard, les fameux Établissements de Saint-Louis, qui résument tout son règne, et la Coutume de Beauvoisis, rédigée par Beaumanoir en 1283 ; la plupart des ordonnances de nos rois sont aussi écrites en français. C'est également en langue vulgaire que fut composé le Fuero juzgo des Espagnols et le code des Siete partidas, d'Alphonse X.

L'histoire contemporaine ne fut pas non plus absorbée complètement par le latin : il suffit de citer Villehardouin et Joinville pour montrer que la langue vulgaire commençait à répondre à tous les besoins de l'esprit. Le premier, né en Champagne et maréchal de cette province, exposa avec franchise et naïveté l'histoire de la croisade de 1202 contre Constantinople. Joinville, champenois comme lui et d'une des premières familles du pays, suivit Louis IX à la croisade d'Égypte, et vécut dans l'intimité de ce grand roi, dont il écrivit l'histoire. Si l'on considère la distance qui existe entre Villehardouin et Joinville pour l'intelligence du texte original, il sera facile de voir combien la langue était en progrès[9]. Plusieurs autres chroniques, ente autres celles de saint Denis, furent aussi rédigées en français ; et l'on a en provençal une relation très-curieuse de la guerre des Albigeois. L'Italie ne manqua pas non plus d'historiens en langue vulgaire : tels sont les deux Malatesti, Ricordano Malaspina qui conduisit l'histoire de Florence jusqu'à l'année 1281, et Matteo de Giovenazzo, dont les Diurnali, si précieux pour l'histoire du royaume de Naples, nous sont parvenus dans un état de confusion déplorable. En 1298, un Vénitien, Marco Polo, dicta dans les prisons de Gênes la relation de ses voyages dans la haute Asie et de son séjour à la cour de Kublaï-khan. La question de savoir en quelle langue elle fut primitivement écrite est encore indécise, quoique tout porte à croire que ce fut en italien. Mais la véracité des merveilleux récits de Marco Polo, longtemps contestée, est aujourd'hui généralement reconnue.

LANGUE TEUTONIQUE ET SES DÉRIVÉS. — Le plus ancien monument écrit de la langue que parlaient les conquérants germains est la Bible, traduite du grec en gothique par l'évêque Ulphilas vers l'an 360. Après le départ des Goths pour le Midi, leur langage cessa d'être l'idiome dominant, et alors se formèrent un grand nombre de dialectes dont les principaux sont l'allemand proprement dit, l'anglo-saxon et l'islandais.

Antérieurement au serment de Strasbourg, on trouve en allemand quelques écrits du huitième siècle, tels que la traduction de la Règle de Saint-Benoît par Kero, les Gloses du Malberg, l'Oraison poétique de Wessobrone, et les Chants nationaux relatifs aux vieux héros germains, que Charlemagne fit recueillir. Le Roman de Horn (850) et l'Harmonie des Évangiles, par Ottfried de Wissembourg (870), datent du règne de Louis-le-Germanique. La victoire de Louis III sur les pirates normands de l'Escaut fut célébrée dans un chant de guerre où la rudesse du caractère national se fait jour à travers les idées chrétiennes. Sous les princes de la maison de Saxe, la prééminence du bas-allemand eut une influence assez fâcheuse sur la formation de la langue et sur le développement de la littérature nationale, qui furent encore retardés par les troubles de l'Allemagne sous Henri IV et Henri V. On peut cependant citer pendant cette période une traduction des Psaumes par Notker, moine de Saint-Gall, une paraphrase du Cantique des cantiques par Wilram d'Ebersberg, et un chant remarquable sur saint Annon, archevêque de Cologne, mort en 1075.

A partir de l'avènement des Hohenstaufen, la littérature allemande prend un rapide essor, et le beau dialecte souabe, qui se prête à toutes les exigences de la poésie, est adopté par les minnesanger ou chantres d'amour, qu'on peut comparer aux troubadours provençaux. Ces poètes, parmi lesquels on compte de puissants seigneurs et même des princes, s'exercèrent dans les genres épique et lyrique. Leurs compositions peuvent être partagées en trois classes : celles dont le sujet reposait sur des traditions nationales ; celles qu'on imita de la langue romane ; celles qu'on emprunta aux classiques anciens. Les plus célèbres minnesangers furent Henri de Weldeck, Wolfram d'Eschenbach, Albert de Halberstadt, Henri d'Ofterdingen, Klingsohr, Pfeffel, Walter de Vogelveide, Conrad fils de Frédéric II, Henri l'illustre margrave de Misnie, Jean duc de Brabant, Othon IV margrave de Brandebourg, et l'empereur Henri VII. Mais l'ouvrage capital de toutes ces épopées allemandes est sans contredit le célèbre poème des Nibelungen, dont le sujet remonte au cinquième siècle, et qui fut composé sur un recueil de traditions empruntées en grande partie à la poésie scandinave[10]. Conrad de Wurtzbourg, contemporain d'Adolphe de Nassau, fut longtemps regardé comme l'auteur de cette épopée. Mais il ne fut probablement que le principal rapsode de la nouvelle Iliade ; encore doit-il partager ce mérite avec Henri d'Ofterdingen, qui a aussi attaché son nom à un poème du même genre, le Livre des héros (Heldenbuch). Vers la fin du treizième siècle, les minnesanger cédèrent la place aux meistersanger (maîtres chanteurs), association d'artisans qui avaient à cœur de conserver la poésie nationale, mais qui la réduisirent généralement à des satires rimées ; et c'est une chose remarquable, qu'en Allemagne comme en France, la poésie, après avoir été cultivée dans le même temps par les classes les plus élevées de la société, fut abandonnée aux poètes plébéiens.

Pendant cette période, la langue allemande nous offre aussi d'autres ouvrages importants. « De 1215 à 1218, Epko de Repgow publia son Miroir de Saxe ou Droit public des Saxons qui, en 1282, fut suivi du Miroir de Souabe. Le premier recueil est précédé d'une préface en vers ; le Miroir de Souabe débute par une introduction en prose pleine de grandeur et d'éclat. L'empereur Frédéric II fit rédiger en allemand (1236) la Paix publique ou la Charte de l'ordre public, et le Recès de l'Empire, qui venaient d'être décrétés à la diète de Mayence. On commença aussi à écrire l'histoire dans l'idiome national. Ottocar de Horneck composa sa chronique rimée, l'ouvrage allemand le plus considérable qu'on ait de cette époque. Si le clergé eût voulu se servir plus généralement de la langue allemande, les progrès de celle-ci eussent été bien plus rapides[11]. » Mais les sermons prononcés dans cette langue n'étaient guère estimés, quoiqu'ils ne méritassent pas ce dédain, à en juger par ceux de Berthold, moine franciscain du treizième siècle, qui ont été récemment mis en lumière.

Le dialecte anglo-saxon produisit peu de travaux remarquables. Les ouvrages d'Alfred-le-Grand furent écrits dans cette langue aussi bien que les lois d'Éthelred et d'Édouard-le-Confesseur. On peut citer encore les Homélies de Cœdmon, la Guerre de Beowulf et la Chronique saxonne qui raconta éloquemment les maux de l'invasion. A part quelques récits populaires, comme la ballade de Robin flood, ce dialecte, relégué dans les classes inférieures, resta muet pendant les deux siècles qui suivirent la conquête normande. Mais il finit par s'imposer aux vainqueurs, et la chanson composée vers 1265 sur la captivité de Richard de Cornouailles, est considérée comme un des premiers monuments de l'anglais moderne.

En islandais, Sœmund compila, au onzième siècle, le fameux recueil de poésies cosmogoniques et héroïques connues sous le nom d'Edda, et qui contient les principaux chants des anciens Scaldes. Snorre Sturicson, qui passe pour le père de l'histoire du Nord, publia vers 1241 une compilation du même genre intitulée Sagas. Ce sont des récits en prose où les traditions héroïques et romanesques sont mêlées à des détails curieux et utiles pour l'histoire des états scandinaves.

LANGUE SLAVE. — Cette langue et ses dérivés (russe, polonais, bohémien, croate, etc.), étaient encore dans l'enfance et n'avaient point de littérature proprement dite. Les plus anciens monuments qui nous soient parvenus ne remontent pas au-delà de l'introduction du christianisme parmi les Slaves, quand les Moraves et les Bulgares reçurent leur alphabet et leur Bible des mains de saint Cyrille et de saint Méthodius. La Bible de Cyrille en morave est de 863, et l'hymne polonais de saint Adelbert (Boga Rodzica) date d'un siècle après. La Russie est le seul pays slave où l'on trouve quelques travaux importants en langue nationale. Si le chant de guerre d'Igor appartient encore à une époque de barbarie, la Russie semble en sortir par la publication des Rouskaïa pravada, dont nous avons parlé[12]. Nestor, moine du couvent de Petcherski à Kiew, est le premier annaliste européen qui ait écrit en langue vulgaire. Il conduisit sa chronique de 858 à 1111[13]. D'autres moines continuèrent son œuvre, et, parmi ces productions du cloître, les chroniques de Pskow et de Novogorod méritent une attention particulière. Citons encore l'Évangile écrit en slavon, vers 1057, pour l'usage d'Ostromir, gouverneur de Novogorod, et les extraits faits au treizième siècle par Siméon, évêque de Wladimir, d'un autre ouvrage de Nestor relatif à la vie des saints personnages qui avaient illustré son monastère.

LITTÉRATURE GRECQUE. La littérature grecque, qui parait avoir guidé les premiers pas de la littérature russe, était elle-même en pleine décadence, et la langue de Platon dégénérait en un dialecte corrompu, par suite de l'ignorance générale et du mélange des Grecs avec les Barbares, Asiatiques ou Slaves. Toutefois on remarque parmi les historiens Théophylacte d'Achrida, Zonare, Cédrenus, Anne Comnène fille de l'empereur Alexis, et Nicétas de Chonium qui retrouva quelques élans de patriotisme pour raconter la prise de Constantinople par les Croisés ; parmi les philologues, l'archevêque Eustathe, commentateur d'Homère, et les deux Tzetzès. Mais on peut dire qu'en général les disputes théologiques absorbent toute l'activité des esprits. Les sciences sont frappées de mort et la poésie est muette ; car on ne peut donner le nom de poète à ce Théodore Prodromos qui le premier employa le vers politique, où le nombre des syllabes était substitué à la mesure, sans distinction de longues et de brèves. Cet abandon des formes anciennes concorde avec l'adoption du romaïque ou grec moderne, qui, déjà parlé depuis longtemps dans les provinces, fut admis à la cour au onzième siècle. On a dans ce dialecte une chronique qui porte le nom de Simon Séthos et qui parait remonter à l'an 1075. La Chronique de Morée, si précieuse pour l'histoire de la domination française dans ce pays, porte aussi une forte empreinte de l'altération du langage.

Au reste, l'ignorance des Occidentaux surpassait encore l'indifférence des Grecs. En vain Philippe-Auguste avait fondé un collège constantinopolitain ; personne n'était en état d'expliquer les éléments du grec, et c'est à peine si quelques érudits pouvaient lire dans l'original Euclide et Aristote. Il est vrai que les textes grecs étaient rares et fautifs ; la connaissance de l'arabe et de l'hébreu était au contraire assez généralement répandue. Nous avons cité plus haut les principaux savants musulmans et juifs dont les ouvrages étaient compris et commentés en, Occident. Ceux des écrivains arabes qui s'étaient occupés de sujets autres que la philosophie et les sciences, tels que les historiens Edrisi, El-Macin, Mirkhond, restèrent plus longtemps inconnus. Quant aux Juifs, ils s'attachèrent plutôt à conserver avec soin leurs histoires, leurs lois et leurs traditions qu'à créer une littérature nouvelle. Ils cultivèrent cependant avec succès la théologie, la médecine et même la poésie, qui renaquit entre leurs mains dans le cours du douzième siècle.

BEAUX-ARTS ET DÉCOUVERTES. — Pendant les siècles de première renaissance littéraire que nous venons de parcourir, les beaux-arts ne restent point stationnaires, bien qu'ils soient encore au service de l'architecture qui est l'expression la plus complète de l'enthousiasme religieux au moyen âge. Grave et sévère dans les temps de foi et d'amour, l'architecture prend un caractère de subtilité et s'attache aux détails quand la naïve ferveur qui l'inspirait fait place à un sentiment moins absolu et moins exclusif.

Le premier âge de l'architecture dans les états chrétiens produisit le genre roman ou lombard qui représente des plans vastes, symétriques et bien distribués ; ses élévations sont toujours simples et composées de grandes lignes. Le plein cintre y domine comme dans l'église souterraine de Saint-Denis. Avec les croisades, l'architecture arabe, qui éleva la mosquée de Cordoue, et dont l'influence se fait sentir en Italie dans la cathédrale de Palerme et dans l'église de Saint-Marc à Venise, s'introduisit aussi dans l'Europe occidentale où elle donna naissance au genre improprement nommé gothique. C'est alors que domine l'ogive, arceau en forme d'arête, qui semble venir de la haute Asie. « Le cercle, figure géométrique rigoureuse, ne laisse rien à l'arbitraire ; l'ellipse, courbe flexible, se renfle ou se redresse au gré de celui qui l'emploie ; l'ogive, dont le foyer n'est que la rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvait donc élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le plus long ; propriété qui laissait un jeu immense au goût de l'artiste, et qui explique la variété du gothique[14]. » Aussi, quoiqu'une simplicité grandiose préside encore au plan général des édifices sacrés, les détails commencent à se diversifier à l'infini. Les arcs-boutants montent au comble de la nef avec leurs balustrades légères, leurs roues rayonnantes, leurs ponts dentelés. L'artiste, en taillant la pierre, y met toute sa pensée et tout son génie. On l'appelle le maitre des pierres vivantes, magister de vivis lapidibus ; expression scolastique, mais vraie.

C'est à cette période qu'appartiennent ces magnifiques églises de France. d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie, parmi lesquelles on ne peut passer sous silence la cathédrale de Chartres, commencée en 1145 ; l'abbaye de Saint-Denis, rebâtie par Suger et décorée par saint Louis ; Notre-Dame de Paris, commencée en 1163 par l'évêque Maurice de Sully, et qui coûta cent ans de travaux ; les cathédrales d'Amiens et de Bourg-en-Bresse, qui sont de la première moitié du treizième siècle ; la Sainte-Chapelle, que saint Louis fit élever pour recevoir la couronne d'épines ; Saint-Trophime d'Arles et tant d'autres ; les cathédrales d'York et de Wells ; l'abbaye de Westminster, rebâtie par Henri III en 1220 ; la cathédrale de Magdebourg ; celle de Cologne, prodigieux monument que les générations suivantes n'ont point osé achever ; celle de Strasbourg, ouvrage de cent mille ouvriers qui se succédèrent sans relâche ; le temple de Saint-François à Assise, l'église de Sainte-Marie del Fiore à Florence, etc. Ces admirables travaux sont dus à des congrégations d'architectes qui mettaient en commun leur zèle et leurs lumières, et se transmettaient avec un soin pieux les traditions de l'art chrétien. Tous ont bien mérité de la religion et de leur patrie ; mais quelques-uns ont droit à une mention particulière : tels sont en France Robert de Luzarches, Pierre de Montereau, Eudes de Montreuil ; en Allemagne, Erwin de Steinbach ; et en Italie, ce Lapo, qui consacra son génie à son pays adoptif, chercha le premier à ramener l'architecture vers la pureté des formes antiques, et laissa un digne héritier de son talent dans Arnolfe, son fils ou son élève.

Une autre association d'architectes non moins utiles se forma sous les auspices du provençal saint Benezet, pâtre et constructeur de ponts (pastor et pontifex), auquel on attribue la construction du pont d'Avignon (1177). En 1266, la confrérie des frères Pontifes jeta sur le Rhône, le plus indomptable des fleuves, le pont Saint-Esprit, qui subsiste encore ; et à Florence, deux frères-lais dominicains, Ristoro et Sixte, rebâtirent sur l'Arno les ponts de la Trinité et de la Carraix.

La féodalité, cette autre puissance du moyen âge, appela aussi l'architecture à son service, et lui demanda pour ses châteaux forts des remparts, des tours et des créneaux. L'architecture civile, réduite à une massive uniformité, produisit peu de monuments remarquables, et ne put appliquer ses stériles efforts qu'à l'ornementation extérieure. Mais les châteaux avec leurs lourds donjons et leurs riches sculptures ont disparu ; la domination oppressive qu'ils tendaient à maintenir s'est écroulée avec eux, tandis' que les églises sont toujours debout, parce qu'elles répondent aux besoins de tous les temps, et qu'elles ont été protégées par la vénération des hommes.

L'Italie seule, où l'indépendance politique avait fait de plus grands progrès, compta quelques monuments profanes, ouvrages d'un art qui se déployait librement. La hardiesse qui caractérise la Garisende de Bologne fut surpassée par celle de la Tour penchée à Pise, chef-d'œuvre auquel le premier rang fut disputé par la tour Robert que Giotto éleva à Florence. Dans le midi de l'Italie, les princes de la maison de Souabe firent construire plusieurs palais qui ne manquent pas d'originalité, quoiqu'ils appartiennent au style grec de la décadence.

Quant à la sculpture et à la peinture, il est difficile de les séparer de l'architecture, du moins dans les pays occidentaux. Ces figures laides comme la mort et le péché, ces myriades de démons, ces statues d'anges et de saints, ces portails qui coûtèrent tant de peines à des générations entières, offrent un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque et du gracieux qui s'accorde avec les poèmes et les romans de cette époque. L'architecture emprunte aussi à la peinture ces merveilleux vitraux dont les principales fabriques étaient à Tours et à Chartres. Outre les vitraux, la peinture s'exerça à enjoliver les manuscrits, et atteignit dans. la miniature une grande perfection de dessin et de coloris. Mais en Italie la sculpture et la peinture eurent au treizième siècle, et même antérieurement, une existence qui leur était propre. Nicolas de Pise et son élève Guillaume furent des sculpteurs habiles. D'autres Toscans firent connaître à l'Italie les procédés de la peinture grecque, qui n'avaient jamais été complètement perdus. Lucas de Florence dont les images de la Vierge furent attribuées par le peuple à l'évangéliste saint Luc ; Giunta de Pise, Berlinghieri del Lucques, qui fit le portrait de saint François d'Assise, précédèrent Cimabue, qui le premier mit les figures en proportion et prit la nature pour modèle. Giotto, son élève, le surpassa, et attacha son nom à la renaissance de l'art dont les fresques du Campo-Santo de Pise indiquent aussi les progrès.

Un procédé qui aurait facilité le développement de la peinture sur bois ou sur toile, était celui de la peinture à l'huile dont l'invention parait remonter au-delà du onzième siècle, puisque deux auteurs de ce temps, qui portent les noms grecs de Théophile et d'Héraclius, en parlent comme d'une chose déjà connue. Selon eux, toutes sortes de couleurs peuvent se mêler avec de l'huile de lin pour être employées à la peinture ; mais ils conviennent de l'inconvénient qu'il y a à appliquer ce procédé aux images à cause de la difficulté de sécher les couleurs ainsi préparées[15]. En admettant même la date reculée que l'on assigne à ce témoignage, il est évident que la peinture à l'huile, comme lente et incommode, fut négligée, puis complètement abandonnée pour renaître plus tard entre les mains d'artistes plus habiles.

La musique, réduite encore au plain-chant, se renferme naturellement dans les hymnes sacrés dont la composition était jugée digne d'occuper même les rois[16]. Cependant elle ne reste pas étrangère au mouvement général. Hucbald, moine de Saint-Amand qui florissait à la fin du neuvième siècle, écrivit sur la musique et donna quelques règles de diaphonie, c'est-à-dire de chant à deux parties. Guy d'Arezzo, mort en 1071, inventa les notes de musique pour abréger l'étude de cette science alors longue et pénible, et expliqua sa méthode dans son Micrologus. Après lui, Francon, scolastique de la cathédrale de Liège, composa un traité de déchant (contre-point), et, à la fin du treizième siècle, Marchetto, de Padoue, établit dans ses écrits les principes d'une musique nouvelle appelée musica mensurata, parce qu'elle donnait au son des valeurs de durée déterminées régulièrement.

Avant de terminer cette rapide revue, indiquons sommairement quelques découvertes qui appartiennent à cette période, mais qui ne furent ou bien connues ou généralement appliquées que postérieurement. Le papier de coton, connu par les Chinois depuis un ; temps immémorial, et qu'on trouve employé dès le douzième siècle en Espagne et dans le midi de la France sous le nom de parchemin de drap, commença à être remplacé, dans le treizième siècle, par le papier de linge dont on ignore l'inventeur. L'usage de ce papier, au siècle suivant, fit tomber le prix du parchemin et diminua la cherté des livres. L'invention des lunettes, due au florentin Salviato (1286), amena plus tard la découverte du télescope, qui avait déjà fait l'objet des recherches de Gerbert. La boussole, dont en a attribué à tort l'invention à Gioia d'Amalfi, était employée par les Chinois longtemps avant notre ère. Il est certain que Gerbert n'ignorait pas la vertu de l'aiguille aimantée, et que les matelots provençaux s'en servaient au douzième siècle, comme l'attestent deux passages de la Bible Guiot et de Jacques de Vitry. Gioia ne fit qu'en perfectionner l'usage. La poudre à canon, connue également des Chinois et des Arabes, et dont la composition se trouve indiquée par Roger Bacon, fut longtemps repoussée par les chevaliers comme étant contraire à l'humanité et rendant inutile la bravoure militaire. Elle s'introduisit cependant en France, et de là dans les autres états de l'Europe, durant le cours du quatorzième siècle.

 

FIN DE LA QUATRIÈME PÉRIODE.

 

 

 



[1] RADULF. GLAB., lib. IV, c. 4.

[2] KOCH, Tabl. des Révol., périod. IV, p. 221. — Le plus fameux canoniste du treizième siècle fut Henri de Suze, cardinal d'Ostie, surnommé la source et la splendeur du droit. Sa somme du droit canonique et civil s'appela la Somme dorée.

[3] D'après une lettre d'Othon III, à son précepteur Gerbert, où il lui donne le titre de tribus philosophiœ partibus laureatus, il y a lieu de croire que, longtemps avant Irnerius, il était d'usage en France d'accorder des degrés dans la faculté des Arts. Si le mot bachelier parait d'origine française, l'étymologie de ce mot n'a pas encore été suffisamment éclaircie.

[4] Voyez KOCH, Tabl. des Révol., périod. 1V, p. 225 et suiv. — RICORDI, Vit. Phil. Aug., ap. Duchesne, script., t. V, p. 50.

[5] Le plus ancien collège établi à Paris est celui des Danois, qui remonte à la seconde moitié du douzième siècle. Robert de Sorbonne, confesseur de saint Louis, fonda, en 1256, le collège de ce nom. Ceux de Navarre, de Lemoine, de Montaigu, de Duplessis, datent du règne de Philippe-le-Rel et de Philippe-le-Long.

[6] Un savant contemporain, M. Chasles, en combattant l'opinion commune qui attribue aux Arabes l'invention de la numération décimale et du zéro, pense pouvoir prouver que c'est à Gerbert, ou à ses élèves, qu'on doit la découverte du chiffre le plus ingénieux et le plus caractéristique de la numération décimale. Gerbert, au reste, parait avoir possédé un véritable génie d'invention, puisqu'il trouva moyen de régler sur les étoiles les horloges qu'il construisait, et qu'au rapport de Guillaume de Malmesbury, il imagina un orgue à vapeur qui rendait des sons par la violence de l'eau échauffée.

[7] Au temps de la seconde croisade parut un traité remarquable sur l'analyse dm nombres ; mais l'auteur est incertain. Peu de temps après Honoré d'Autun traita de l'astronomie dans son livre de Imagine mundi ; Guillaume de Couches fit presque un cours de physique générale dans son ouvrage de Elementis philosophiœ ; Bernard de Chartres exposa le système du monde, et Geoffroy de Saint-Victor sembla deviner le nouveau continent.

[8] Il fut prononcé en langue romane, par Louis-le-Germanique, pour être mieux compris des Gallo-Francs, ses nouveaux alliés, et en langue tudesque, par Charles-le-Chauve qui s'adressait à des soldats germains.

[9] Le florentin Brunetto Latini, qui fut un des maîtres du Dante, écrivit en français sa fameuse compilation intitulée le Trésor ; et la raison qu'il en donne c'est que, la parlure en est plus délitable et plus commune à tous langaiges. — Un historien vénitien du même temps, Martino Canale, préféra également, et pour la même raison, le français à sa langue maternelle.

[10] Voici le début de ce poème :

« Dans les vieux contes, il n'est question que de héros illustres, de grands combats, de joies et de fêtes superbes, de larmes et de complaintes. Écoutez le récit merveilleux d'une de ces luttes des hardis champions d'autrefois.

Il y avait en Bourgogne une jeune fille de noble race ; dans aucun pays on n'en pouvait voir de plus belle, elle s'appelait Chrimhilde. Pour elle beaucoup de braves devaient un jour verser leur sang et perdre la vie.

Chrimhilde était faite pour être aimée : aussi de vaillants chevaliers aspiraient à sa main. Personne ne lui voulait du mal : car si la jeune fille excellait par la beauté de son corps, ses vertus auraient aussi fait l'ornement d'autres femmes.

Trois rois riches et puissants prenaient soin d'elle : c'étaient Gunther, Gernot et Gieselher-le-Jeune, trois héros renommés par leurs exploits. Chrimhilde, confiée à leur garde, était leur sœur.

Ces princes, issus de haute et noble famille, étaient bons, braves, et d'une audace sans pareille. Nés en Bourgogne, ces héros firent plus tard des prodiges de valeur dans le pays d'Etzel (Attila). » (DE SUCKAU, Hist. abrég. de la littér. allem., p. 39.)

[11] DE SUCKAU, Hist. abrég. de la littér. allem., p. 30.

[12] Voyez le chapitre XXXVIII du précédent volume.

[13] Cette chronique importante, dont il existait un grand nombre de manuscrits, ne fut cependant connue et publiée qu'au commencement du siècle dernier. — L'Évangile d'Ostromir, n'a aussi été imprimé qu'en 1836.

[14] CHATEAUBRIAND, Études historiques.

[15] Voyez KOCH, Tabl. des Révol., périod. V, p. 344.

[16] En France, par exemple, on peut citer le roi Robert, à qui l'on attribue plusieurs morceaux de musique dont l'un est le cantique qui commence par ces mots : Pauper altissimus, etc.