État du Christianisme
dans l'Espagne musulmane. — Mozarabes. — Synodes chrétiens. — Affaiblissement
et extinction du Christianisme dans le midi de l'Espagne. — Adoption du
rituel romain en Castille. — Fondation des ordres militaires. Prise de Tolède
par Alphonse VI. — Invasion des Almoravides. — Bataille de Zalaca. — Retour
et victoires de Yousouf. — Le Cid. — Bataille d'Uclès. — Règne
d'Alphonse-le-Batailleur. — Avènement de la maison de Bourgogne. — Almohades.
— Victoires d'Abdalmoumen. — Batailles de Santarem et d'Alarcos. — Réunion du
comté de Barcelone à l'Aragon. — Puissance de ce royaume. — Bataille de
Tolosa. — Conquêtes de Ferdinand III et de Jayme Ier sur les Maures. — Prise
de Cordoue, de Valence et de Séville. — Fondation du royaume de Grenade. —
Avènement d'Alphonse X. — Affaires d'Aragon et de Navarre. — Invasion des
Mérinides. — Révolte de Sanche contre son père. — Règne agité de ce prince. —
Expulsion des Africains. — Institutions politiques. — Victoires de Henri de
Bourgogne et de son fils Alphonse. — Fondation du royaume de Portugal. —
Extension de ce royaume. — Brouilleries avec la cour de Rome.
Avant
de retracer la lutte héroïque qu'eurent à soutenir les rois chrétiens
d'Espagne, contre les tribus guerrières et fanatiques venues de l'Atlas,
contre ces Maures et ces Berbères qui remplacèrent les Arabes proprement
dits, jetons un coup-d'œil sur l'état du christianisme avant et pendant cette
période. Une pareille étude ne peut être sans intérêt en parlant d'une guerre
qui semble une perpétuelle croisade. Les
Chrétiens formaient la partie la plus nombreuse de la population de l'empire
musulman. Les anciens Ibères mêlés d'abord aux Romains par les colonies
militaires, puis aux Visigoths qui avaient régné trois siècles sur cette
contrée, ne s'étaient point soumis à la foi du prophète. En vertu des
capitulations que les premiers chefs arabes leur avaient accordées, ils
avaient conservé le libre exercice de leur religion. Ces Chrétiens, vivant
sous la domination musulmane, portaient le nom de Mozarabes ou mieux Mostarabes,
c'est-à-dire, arabes adoptifs. Outre les campagnes, ils habitaient en grand
nombre les principales cités telles que Tolède, Cordoue, Séville, et
jouissaient de tous les droits civils. Les Arabes avaient laissé le
gouvernement d'une province importante à un comte chrétien, à ce Théodemir
qui les avait vaillamment combattus. Ils usèrent de la même tolérance[1] à l'égard de la masse de la
population et conservèrent aux indigènes leurs temples, leurs lois, leurs
juges, sous la condition qu'ils s'abstiendraient des actes extérieurs, et ne
puniraient pas celui d'entr'eux qui embrasserait volontiers l'islamisme. Les
évêques choisis par les fidèles continuèrent de nommer les curés et les
abbés, et l'on vit les Mozarabes non-seulement admis à servir dans les armées
des khalifes de Cordoue, mais encore appelés à remplir des emplois
considérables. Ce qui
prouve surtout cette grande liberté de conscience, ce sont les synodes
célébrés par les Chrétiens. Tel est celui de Séville sous le grand Abdérame,
en 782 ; celui de Cordoue sous Abdérame II, en 852 ; un troisième aussi à
Cordoue sous Mohammed, dix ans plus tard. Le synode de 852 avait été convoqué
sur l'ordre même du khalife, afin que les évêques fissent cesser par leur
décision les troubles qu'excitaient les chrétiens trop zélés[2]. L'assemblée censura leur
témérité d'une manière équivoque ; mais les actes de ce concile subsistent
pour jeter une vive lumière sur l'état de l'Église d'Espagne, au neuvième
siècle. Malgré
la différence des deux cultes, les Espagnols montrèrent moins de répugnance à
se mêler avec les Arabes qu'ils n'en avaient montré dans l'origine à se mêler
avec les Goths Ariens[3]. Cette fusion commença par des
mariages. Le fils de Musa avait épousé la veuve de Roderic, le dernier roi
des Goths ; la mère d'Abdérame III était chrétienne, et cependant ce jeune
prince fut choisi par son aïeul entre tous les autres membres de sa famille.
L'horreur qu'inspiraient les Musulmans se dissipa bientôt et ce relâchement
gagna jusqu'aux prêtres ; la plupart d'entr'eux se mariaient comme les
séculiers, et cet usage pénétra même dans les états des rois espagnols, où il
subsista longtemps malgré les papes[4]. Les Mozarabes finirent par se
soumettre à la circoncision et s'abstinrent de vin et de porc comme les
Musulmans. Lorsque Abdérame III, vers le milieu du dixième siècle, envoya à
l'empereur Othon Ier une ambassade où figurait un évêque, le rigide empereur
reprocha au clergé de Cordoue sa criminelle condescendance. Les Mozarabes
d'Andalousie, privés de communication avec les Chrétiens espagnols, n'eurent
plus d'autres mœurs et d'autre langage que ceux des Maures[5]. Leur religion était si
profondément altérée que lorsque Séville fut reprise en 1149, par saint
Ferdinand, on n'y trouva de chrétiens que les captifs, et en 1313 les Juifs
étaient vraisemblablement les seuls dissidents 'qu'Abul-Waled, roi de
Grenade, put persécuter ou tolérer[6]. On peut donc dire sans
exagération que vers le douzième siècle, le culte du Christ et la suite des
pasteurs de cette communion cessèrent entièrement sur la côte de Barbarie et
dans les royaumes de Cordoue, de Séville, de Valence et de Grenade. Il est vrai
que la conquête des Almoravides et des Almohades, dont la puissance reposait
sur un ardent fanatisme, dut hâter cette décadence, et que les Mozarabes déjà
chancelants dans leur foi subirent alors sans opposition l'ascendant de la
religion des vainqueurs. Aussi
les papes s'efforcèrent-ils de garantir contre cette pernicieuse influence la
foi des Chrétiens du nord de l'Espagne. Grégoire VII s'alarma de voir les
Espagnols suivre, pour l'office de la messe, le rituel des Goths nommé
communément Mozarabique, et il leur lit proposer par sou légat Amatus
d'adopter le rituel romain. Alphonse VI, qui avait refusé au Saint-Siège
l'hommage de sa couronne, convoqua à Burgos en 1077 une assemblée des grands
et des évêques. La reine, l'archevêque, le clergé opinèrent pour la
substitution de l'office romain ; les séculiers insistèrent pour le maintien
de l'ancien usage. On s'en remit alors au jugement de Dieu ; après les
épreuves incertaines de l'eau et du feu, les champions des deux partis
descendirent en champ clos, et celui qui combattait pour le missel des Goths
resta vainqueur. Cependant, deux ans après, la reine appuyée par un nouveau
légat obtint de son époux l'adoption du rituel vaincu. Cette décision,
quelque étrange qu'elle paraisse après l'issue du duel, fut un acte de
sagesse de la part du roi de Castille. Dans une guerre où les motifs
religieux jouaient un rôle si important, il était nécessaire de se soumettre
à l'unité de la foi catholique, condition de sa pureté. Aussi dans le siècle
suivant vit-on naître des ordres militaires qui donnèrent à la lutte
nationale une impulsion vigoureuse. L'ordre d'Alcantara fut fondé en 1156 par
des chevaliers de Salamanque ; celui de Calatrava, en 1158, par des moines
Bernardins qui défendirent cette ville ; et celui de Saint-Jacques, en 1161,
par des chevaliers de Léon. L'ordre d'Évora en Portugal fut institué à la
même époque. L'ordre d'Alcantara ne fut fixé dans cette ville qu'en 1219 : il
eut pour décoration une croix verte en forme de lys ; celui de Calatrava,
confirmé en 1164 par le pape Alexandre III, reçut la croix rouge aussi en
forme de lys pour marque distinctive ; celui de Saint-Jacques, confirmé par
le même pape en 1175, se distingua par une croix rouge en forme d'épée ;
enfin l'ordre de Montesa remplaça en 1317 celui des Templiers dans le royaume
d'Aragon. Ces corporations religieuses, créées toutes à la même époque, se
modelèrent évidemment sur les ordres militaires qui s'étaient voués à
défendre la Palestine contre les Infidèles[7]. A
l'époque où s'ouvre le règne d'Alphonse VI, Aben-Abed avait élevé sur les
ruines du khalifat de Cordoue, un empire assez puissant. Séville et Cordoue
reconnaissaient ses lois ; les principaux émirs étaient ses alliés ou ses
tributaires. Seul, l'émir de Tolède Al-Mamoun était son ennemi et, son rival.
Allié d'Alphonse, auquel il avait donné asile pendant sa lutte contre
Sanche-le-Fort, Al-Mamoun obtint de lui un secours de troupes castillanes et
vint attaquer l'émir de Murcie, partisan d'A ben-Abed. A la suite d'une
guerre conduite avec autant d'habileté que de promptitude, il prit Murcie,
Azarah, Séville ; mais la mort l'arrêta dans ses conquêtes, et Aben-Abed ne
tarda pas à reprendre plus qu'il n'avait perdu. Il chassa les émirs de Murcie
et de Malaga, et s'unit avec le roi de Castille pour la destruction du
royaume de Tolède. Alphonse n'hésita pas à combattre le fils de son ancien
allié. Pendant quatre ans il désola la nouvelle Castille et s'empara enfin de
Tolède après un long siège, et en vertu d'une capitulation qui garantissait
aux Musulmans le libre exercice de leur religion et de leurs lois (1085). Cette riche cité devint alors
la capitale de la Castille et le siège de la cour et du gouvernement. Mais
Aben-Abed avait été frustré dans son ambition par Alphonse, qui ne l'avait
pas admis nu partage du pays conquis. Il regretta de s'être donné un voisin
si dangereux, et, réveillant le patriotisme des Arabes, il convoqua à Séville
un conseil général des émirs pour aviser aux moyens de sauver l'État. Cette
assemblée, d'une voix unanime, se décida à invoquer le secours des
Almoravides d'Afrique. Un seul membre s'y opposa : « Nous sommes assez forts,
dit-il, pour résister aux Chrétiens, si nous sommes unis : appeler des
libérateurs, c'est nous donner des maîtres. » Son avis ne fut pas écouté, et
l'émir de Badajoz fut chargé du message. Au
commencement du onzième siècle, les Zéïrides régnaient sur cette partie de
l'Afrique qui se composait de l'Afrique proprement dite et du Mogreb, dont
ils avaient dépouillé les Fatimites. « Il arriva, dit Koch, qu'un nouvel
apôtre et conquérant nommé Aboubekre, fils d'Omar, rassembla vers l'an 1061,
quelques tribus arabes aux environs de la ville de Segelmesse, dans le
royaume de Fez actuel, et qu'il se fit proclamer émir Al-Moumenim ou commandant
des fidèles. Ses sectateurs prirent le nom de Morabethin, qui veut dire liés
plus étroitement à la religion ; d'où s'est formé, chez les Espagnols, le
nom d'Almoravides et celui de marabouths. Maitre de la ville de Segelmesse,
ce nouveau conquérant s'étendit dans le Mogreb ainsi que dans l'Afrique
proprement dite, et en expulsa successivement les Zéïrides. Son successeur,
Yousouf, fils de Tascheiin, acheva cette conquête : il bâtit, en 1069, la
ville de Maroc, et en fit la capitale du Mogreb et le siège de son empire. »
C'était un homme au maintien grave, aux mœurs austères, unissant la valeur à
la prudence, célèbre pour son inaltérable équité. If accepta avec joie
l'offre des Arabes d'Espagne et s'engagea à les défendre, sous la seule
condition qu'on lui remettrait l'ile Verte (Algésiras), qui commandait-rentrée du
détroit. Pendant
que les ulémas et les imans de Cordoue prêchaient la guerre sainte contre les
Chrétiens, et que Yousouf faisait ses préparatifs de guerre, Alphonse
menaçait l'Estramadure parle Portugal, et resserrait dans Saragosse les
Musulmans d'Aragon. En apprenant que Yousouf était débarqué en Andalousie
avec une nombreuse armée d'Almoravides., de Berbères et de. Nègres, il fit un
appel aux guerriers espagnols et français et vint camper à Zalaca, en face
des envahisseurs. En vain il voulut surprendre Youzouf durant la nuit.
L'habile conquérant se tenait sur ses gardes et la bataille s'engagea au
milieu des ténèbres avec un acharnement inouï. Le lendemain soir
l'Almoravide, par une manœuvre hardie, décida la victoire en sa faveur.
L'armée espagnole fut taillée en pièces, et Alphonse &échappa grièvement
blessé du champ de bataille (1086). Mais Yousouf repassa presque aussitôt dans son royaume africain
pour y apaiser des troubles que la mort de son fils avait fait naître, et sa
retraite inopinée permit aux Chrétiens de reprendre l'offensive. De
retour à Tolède, le roi de Castille avait mis ses frontières à l'abri d'une
invasion, avait chargé son gendre Raymond, comte de Bourgogne, qui commandait
les aventuriers français, de relever les fortifications de Salamanque, d'Avila,
de Ségovie, et né gardant plus de ménagement avec les Infidèles, leur avait
enlevé la mosquée de Tolède pour en faire l'église métropolitaine. Le comte
de Barcelone reprenait Tarragone, le roi d'Aragon Huesca, Aben-Abed était
défait par les Castillans. Dans cette situation les émirs eurent de nouveau
recours au protectorat.de Yousouf (1088). Le vainqueur de Zalaca vint avec quelques troupes
; mais, témoin de leurs tristes rivalités, il Jes congédia dédaigneusement et
repassa en Afrique avec l'intention de reparaître non plus en allié, mais en
maître. A la tête des tribus berbères, il débarqua à Algésiras, marcha droit
sur Grenade dont il fit le centre de ses opérations, et revint à Ceuta avec
ses prisonniers. De là, il pouvait diriger les mouvements de son armée
d'Espagne et surveiller ses possessions d'Afrique. Divisés en quatre corps,
les Almoravides agirent simultanément à l'est et à l'ouest de Grenade.
Schyr-Ben-Abou-Bekre, le principal lieutenant de Yousouf, après avoir réduit
les plus fortes places d'Aben-Abed, investit l'émir de Séville dans sa
capitale. Celui-ci implora l'appui de ce même Alphonse contre lequel il avait
précédemment appelé les Africains, lui offrit en mariage sa fille Zaïda, et
en obtint tin tardif et impuissant secours. Abou-Bekre dispersa les Castillans,
força Aben-Abed à capituler et l'envoya captif en Afrique avec toute sa
famille (1091) ; Almérie, Cordoue, Murcie,
Valence, Lisbonne, tombèrent successivement au pouvoir des Almoravides. Au
milieu de cette rapide invasion deux guerriers chrétiens soutinrent l'honneur
des armes castillanes. Henri de Bourgogne, arrière-petit-fils du roi Robert
de France, conquit sur les Maures le comté de Portugal (Porto-Calé) dont il resta maitre, et le
Cid, alors disgracié par Alphonse VI, s'empara de Valence où les Almoravides
avaient laissé une faible garnison (1094). En cette occasion il ternit sa gloire par un acte
de perfidie et de cruauté ; et le malheureux vieillard qui commandait pour
Yousouf fut brûlé vif au mépris de la foi jurée pour n'avoir pas voulu
satisfaire l'avidité du vainqueur[8]. Valence demeura au pouvoir du
Cid qui y mourut en 1099. Après lui, les Almoravides rentrèrent en possession
de cette ville. Ils complétèrent par la prise des îles Baléares la soumission
de l'Espagne musulmane, et l'émir de Saragosse Abou-Giafar fut le seul qui
conserva ses domaines que Yousouf considérait comme une barrière entre les
Chrétiens et lui. Ainsi
fut consommée la victoire des Maures sur les Arabes, des Africains sur les
Asiatiques, des Mogrebins (hommes de l'ouest) sur les Sarrasins (hommes de l'est). En 1103, Yousouf vint visiter
sa conquête et publia des règlements religieux, civils et militaires, pleins
de sagesse et de justice. Il n'imposa aux Arabes aucune charge nouvelle, sauf
toutefois l'obligation d'entretenir à leur frais un corps de dix-sept mille
cavaliers almoravides répartis dans les villes principales. Il mourut peu de
temps après à Maroc, à l'âge de cent ans, en désignant pour son héritier son
second fils Ali, né d'une chrétienne. Ce fut à son excessive tempérance qu'il
dut sa robuste vieillesse ; et Si la fin de sa longue carrière, le conquérant
put se rendre ce témoignage qu'il n'avait jamais ordonné sans nécessité la
mort d'aucun homme. L'ardeur des Almoravides ne s'éteignit pas avec lui. En
1108, Temyn, frère d'Ali, remporta à Uclès sur les Chrétiens une victoire
signalée où Alphonse VI perdit Sanche son fils unique et Raymond de Bourgogne
son gendre. Deux ans après, Ali lui-même dirigea une irruption dans la
Castille, pilla Madrid et d'autres places, mais échoua devant Tolède, que
défendit avec succès un vieux compagnon du Cid. Son lieutenant ne fut pas
plus heureux en 1114 et Tolède repoussa une seconde fois tous les efforts des
Infidèles. Les
rois chrétiens étaient alors engagés dans des querelles domestiques. Sanche
V, qui avait succédé à son père Ramire Ier en Aragon, avait joint la Navarre
à ses états en 1076, et ce royaume resta réuni à l'Aragon pendant
cinquante-deux ans. Son fils aîné Pierre régna peu (1094-1104), Alphonse Ier, frère de Pierre,
qui dut à ses goûts belliqueux le surnom de Batailleur, épousa dona Urraque,
veuve de Raymond de Bourgogne et seule héritière du roi de Castille Alphonse
VI (1109). Ce mariage, qui donna un moment
à l'Aragon la suprématie sur tous les états chrétiens, ne fut pas heureux. Le
caractère violent des deux époux rendit un divorce nécessaire (1114). Alphonse tourna alors toute
l'activité de son esprit vers l'agrandissement de l'Aragon. La province
musulmane de Saragosse lui fut vainement disputée par les Almoravides. Il
dépouilla le dernier émir Amad-Dollah et fixa dans sa nouvelle conquête le
siège de son gouvernement (1117). Appelé ensuite par les Chrétiens de l'Andalousie, il se jeta
dans le pays ennemi avec une troupe de volontaires français et quelques
milliers de Mozarabes, pénétra jusqu'à Malaga et regagna les rives de l'Èbre,
sans avoir pu s'emparer d'aucune des places fortes que les Almoravides
tenaient fermées. A la suite d'une campagne entreprise en faveur des comtes
de Bigorre contre le duc d'Aquitaine, il retourna combattre les Maures., fut
vaincu à Fraga et survécut peu à sa défaite (1134). La mort d'Alphonse rendit
l'indépendance à la Navarre qui recouvra ses rois héréditaires. Comme il ne laissait
point d'enfants, les Aragonais tirèrent du cloître son frère Ramire ; mais
celui-ci ne tarda pas à abdiquer (1137), et sa fille Pétronille porta le royaume d'Aragon
à la maison de Barcelone. Pendant
que la dynastie d'Aznar s'éteignait en Aragon, la Castille passait à des
princes d'origine française. De son premier mariage avec Raymond de,
Bourgogne, Urraque avait eu un fils, Alphonse VII, qui prit le titre de roi à
la mort de sa mère (1126), et fut couronné empereur d'Espagne aux cortès de Léon (1135). Ce fut sous le règne de ce
prince que les Almoravides firent place à de nouveaux sectaires plus
redoutables encore par leur fanatisme. Vers
l'an 1116, un Berbère de Maroc, nommé Mohammed Ben-Abdallah se mit à prêcher
sur les places publiques, censurant amèrement les vices et les voluptés des
riches, des grands et des prêtres, et enseignant à ses disciples cette unique
prière : « Ô seigneur Allah, le plus miséricordieux des miséricordieux, tu
connais nos péchés, pardonne-les ; tu connais nos besoins, satisfais-les ; tu
connais nos ennemis, éloigne le mal qu'ils peuvent nous faire. C'en est assez
avec toi qui es notre Seigneur, notre créateur et notre appui. » Ali se
contenta d'abord de le chasser de Maroc ; puis, comme le nombre des
prosélytes augmentait, il ordonna de le mettre à mort. Mais pendant que le
fils de Yousouf était allé châtier la révolte de Cordoue (1120), Mohammed qui avait fui au
désert reparut avec une troupe de farouches enthousiastes. Proclamé Mahadi
par les siens, il battit trois corps d'armée envoyés contre lui, se fortifia
dans les montagnes de Sous et ne craignit pas de se mesurer avec Ali sous les
murs de Maroc, Vainqueur, il commença le siège de cette capitale, mais se
laissa surprendre dans une sortie nocturne où ses compagnons furent taillés
en pièces (1125). Son principal disciple, Abdalmoumen, hérita de sa valeur,
et sous ce chef entreprenant les rebelles qui se glorifiaient du nom
d'Almohades (unitaires) firent des progrès rapides. En même
temps l'Espagne musulmane se soulevait contre la domination oppressive des
Almoravides. Un paysan de l'Algarve appelé Ben-Cosai, donna le signal en
prêchant la doctrine du Mahadi, ameuta les populations et rejeta les
Almoravides au-delà de la Guadiana. Cordoue massacra ses chefs et se donna
des magistrats nationaux ; Valence suivit cet exemple, puis Murcie, Grenade
et Bouda. Retirés dans les forteresses, les Almoravides se défendirent
vaillamment. Alors commença une violente anarchie dont les rois chrétiens
n'eurent pas le temps de profiter. En effet, les Almohades triomphèrent.
Taschefin, successeur d'Ali, après avoir éprouvé plusieurs défaites, fut tué
à Oran. En peu de temps Abdalmoumen se rendit maître de tout le Mogreb.
Tlemcen, Fez, Salé, Tanger, Ceuta tombèrent en son pouvoir ; Maroc finit par
succomber après un long siège, et tous les habitants périrent par la famine
ou sous le cimeterre des conquérants (1148). Aussitôt
Abdalmoumen envoya en Espagne une nombreuse armée qui réduisit sans peine
l'Andalousie. Vainqueur des Almoravides, il voulait avoir tout leur empire.
Le wali de Cordoue Ben - Ghania essaya de s'unir avec les Chrétiens. Alphonse
VII lui amena une armée, l'aida à reprendre Cordoue, puis l'abandonna dès qu'il
eut reçu le prix de ce service. Renfermés dans Grenade, les Almoravides
soutinrent la guerre avec plus de courage que de succès et finirent par
abandonner la Péninsule. La plupart se réfugièrent dans les îles Baléares :
d'autres, qui étaient restés dans les monts Alpujarras, furent exterminés.
Abdalmoumen fit agrandir et fortifier Gibraltar pour s'assurer le libre
passage du détroit, et dans le cours de l'année 1157 il régna sur la plus
grande partie de l'Espagne musulmane. Cette
même année Alphonse VII mourut, et sa succession fut divisée entre ses deux
fils ; Sanche III fut roi de Castille, Ferdinand II roi de Léon. Ce partage
imprudent, et les querelles des puissantes maisons de Lara et de Castro, qui
troublèrent la minorité d'Alphonse VIII, fils de Sanche, affaiblirent les
Chrétiens. De son côté, Yousouf, successeur d'Abdalmoumen (1163), fut retenu quelque temps par
des soins intérieurs et par la nécessité de consolider sa domination. En
1172, il passa la mer et acheva la conquête de l'Espagne orientale. Dans une
seconde expédition, il envahit le Portugal et perdit la vie à la sanglante
bataille de Santarem (1184). Son fils Yacoub hésita longtemps à le venger ; mais les
irruptions continuelles des Chrétiens, et surtout celle que l'archevêque de
Tolède dirigea jusqu'au cœur de l'Andalousie, le décidèrent à publier la
Ghazia (guerre
sainte). A la tête
d'une armée considérable, il débarqua en Espagne et vint attaquer la
Castille. Alphonse VIII, sans attendre l'arrivée des rois de Navarre et de
Léon, engagea témérairement le combat avec des forces inférieures, et fut
complètement vaincu à la bataille d'Alarcos, malgré le courage des ordres
militaires qui lui avaient fourni le contingent de leurs guerriers (1195). Yacoub renvoya généreusement
ses prisonniers, s'avança jusque dans les montagnes des Asturies, parcourut
en vainqueur la Manche, l'Estramadure et la Castille, assiégea Tolède et
consentit à accorder aux rois chrétiens une trêve de douze ans. De retour à
Maroc, il fit élever une magnifique aljama pour perpétuer le souvenir
de son triomphe. Pendant
les revers de la Castille, l'Aragon prenait un grand développement. Raymond
Bérenger, comte de Barcelone, époux de Pétronille, fille du prêtre roi,
administra glorieusement ce pays de 1137 à 1162, et par la réunion de
l'industrieuse Catalogne prépara la puissance maritime de l'Aragon. Outre les
comtés de Cerdagne, de Carcassonne et de Forcalquier, la maison de Barcelone
possédait aussi la Provence en vertu d'un partage fait en 1125[9]. Alphonse II, dit le Chaste, issu
du mariage de Pétronille avec Raymond Bérenger, fut proclamé roi d'Aragon
après la mort de son père, et en 1167 il enleva la Provence au comte de
Toulouse qui s'en était emparé. A cette importante province, il joignit le
Roussillon par suite du testament que fit en sa faveur le dernier comte
Guinard (1172). Pierre II, son fils et son
successeur (1196),
vit la Provence passer à son frère Alphonse, qui accrut ses domaines en
épousant l'héritière de Forcalquier ; mais lui-même épousa, en 1204, Marie
héritière de la seigneurie de Montpellier, et par cette union compléta cette
série d'acquisitions qui donnait à l'Aragon toute la côte de la Méditerranée,
depuis les bouches du Rhône jusqu'à celles de l'Ebre. Ce
royaume put prendre alors une part glorieuse aux nouvelles guerres des
Chrétiens contre les Musulmans. A l'expiration de la trêve conclue avec
Yacoub, les chevaliers de Calatrava avaient ouvert la campagne en ravageant
le pays de Valence, et Alphonse VIII marchant sur leurs traces avait attaqué
l'Andalousie. Mohammed, fils d'Yacoub, entièrement gouverné par son visir,
homme présomptueux et incapable, jura d'anéantir la puissance espagnole et
franchit le détroit avec la plus formidable armée qui eut jamais envahi la
Péninsule (1210).
Les historiens arabes eux-mêmes assurent qu'en y joignant les guerriers de
l'Andalousie elle se montait à quatre cent mille hommes. A cette nouvelle, le
pape Innocent III ordonna des prières publiques pour la protection de la
chrétienté menacée, et accorda des indulgences à tous ceux qui s'armeraient
contre les Infidèles. En même temps les cinq rois chrétiens de l'Espagne
s'assemblèrent à Tolède pour agir de concert, et fixèrent dans cette ville le
rendez-vous général des troupes chrétiennes. Tandis que les rois de Portugal
et de Léon restaient en observation sur leurs frontières, ceux de Navarre,
d'Aragon et de Castille se mirent en marche avec une armée d'élite et
assiégèrent Calatrava qui était au pouvoir des Almohades depuis la victoire
d'Yacoub. La capitulation de cette ville mécontenta les auxiliaires étrangers
qui espéraient se dédommager par le pillage ; mais leur départ ne refroidit
pas l'ardeur des Chrétiens. Au lieu
de fondre sur la Castille, Mohammed avait perdu deux ans devant Salvatierra
et son armée commençait à manquer de vivres. Son favori eut l'imprudence de
faire mettre à mort les chefs de la garnison de Calatrava, et cette cruelle
exécution prépara la défection des Andalous dont les condamnés faisaient
partie. Ce fut dans ces circonstances que les deux armées se rencontrèrent
sur un plateau de la Sierra Morena, dans un lieu appelé Las Navas de
Tolosa (juillet 1212).
Les Chrétiens étaient partagés en trois corps, les Maures en cinq divisions,
dont la principale, celle des Almohades, formait un bataillon uni et serré
par des chaînes de fer. Dès le commencement de l'action, les cavaliers
andalous tournèrent bride et jetèrent le désordre parmi les Africains, qui se
laissèrent égorger presque sans combattre. Seul, le bataillon des Almohades
opposa quelque résistance. Mais Sanche-le-Fort, roi de Navarre, l'enfonça à
la tête de ses chevaliers[10]. La déroute fut complète et le
carnage horrible. Mohammed alla cacher sa honte dans le sérail de Maroc, où
il mourut l'année suivante. Mais les Chrétiens profitèrent peu d'une victoire
qui venait de frapper de mort la puissance des Almohades. Leurs succès se
bornèrent à la prise de quelques villes, et ils revinrent à Tolède célébrer
leur triomphe par de longues réjouissances. La mort
du roi d'Aragon qui se fit tuer à Muret (1213) et celle du roi de Castille (1214) empêchèrent les Espagnols de
ressaisir l'occasion qu'ils avaient laissé échapper. Henri Ier, fils
d'Alphonse VIII, lui succéda sous la tutelle de sa sœur aînée Bérengère, et
ne fit que passer sur le trône (1217). La noblesse de Castille redoutant le caractère
altier d'Alphonse IX, roi de Léon et mari de Bérengère, s'entendit avec
celle-ci pour cacher la mort de Henri et pour faire venir Ferdinand, fils
d'Alphonse qui fut proclamé roi. Ce jeune prince apaisa le ressentiment de
son père, exila les Lara dont Bérengère avait éprouvé la turbulente ambition
et tourna toutes ses forces contre les Infidèles. En 1230, la mort d'Alphonse
IX lui donna le royaume de Léon qui fut désormais irrévocablement uni à la
Castille. Eu
Aragon, Jayme Ier avait succédé à Pierre II ; ce prince, qui mérita le surnom
de conquérant, comprit qu'il ne pouvait avoir de succès durable, qu'en se
joignant au roi de Castille et en concertant avec lui ses opérations contre
les Maures pour leur donner de la suite et de l'ensemble. Pendant que ces
deux princes resserraient leur alliance, une affreuse anarchie signalait la
chute de la domination des Almohades. Profitant de la faiblesse du jeune
Yousouf, fils de Mohammed, les walis des provinces et surtout ceux de
l'Espagne s'arrogèrent une autorité indépendante à Valence, à Baeza, à
Murcie, à Séville. Le wali de cette dernière cité, Almamoun, après s'être
'affermi dans son gouvernement, passa en Afrique et se fit reconnaître
émir-al-moumenim par les Maures fatigués de discordes (1226). Mais Ferdinand III, pénétrant
en Andalousie, imposa sa souveraineté au wali de Baeza, qui livra ses places
principales et se retira à Cordoue. Cette nouvelle rappela Almamoun. Il se
hâta de mettre Cordoue en état de défense, eut à lutter contre un prétendant
qui était venu l'attaquer jusqu'à Séville, le battit et repassa en Afrique
pour étouffer les restes de cette rébellion. En même
temps, les Aragonais et les Catalans entraient dans le royaume de Valence. Le
wali de cette province imita la prudence de celui de Baeza, se reconnut
vassal de Jayme et s'engagea à lui payer tribut (1225). Bientôt le roi d'Aragon songea
à conquérir les îles Baléares qui étaient tombées au pouvoir des Zéïrides de
Tunis, et s'en rendit maître dans trois expéditions maritimes conduites avec
un égal succès (1229-1235).
En même temps les Arabes de Valence, excités par Abou-Zeyan, chassèrent le
wali qui les avait rendus tributaires des Chrétiens. Celui-ci se réfugia
auprès de Jayme et lui céda des droits que le roi d'Aragon ne tarda pas à
faire valoir par les armes. A
l'exemple d'Abou-Zeyan, le wali de Murcie Motawakel-Ben-Houd se déclara
indépendant et s'empara de Grenade malgré la résistance des troupes
qu'Almamoun entretenait dans la province. Ben-Roud, brave et hardi, espérait
réduire sous son obéissance toutes les possessions des Maures en Espagne, et
y relever l'islamisme en invoquant l'autorité spirituelle des khalifes de
Bagdad, légitimes successeurs du prophète. Almamoun mourut à Maroc sans avoir
pu le vaincre. En accordant à Ferdinand III la liberté de culte pour les
Chrétiens d'Afrique et la cession des places à sa convenance, il avait
reconnu lui-même l'impuissance des Almohades. En effet, le trône de Maroc,
d'abord occupé par son jeune fils Abdelwahid qui fut bientôt assassiné,
devint un but sanglant offert à l'ambition des partis, jusqu'au jour où les
Mérinides, tribus sauvages de l'Atlas, écrasèrent tous les concurrents et
fondèrent dans le Mogreb une dynastie nouvelle (1269). Pendant
les trente-cinq ans qui séparent la mort d'Almamoun de l'avènement des
Mérinides, l'Espagne musulmane resta plongée dans une violente
anarchie qui favorisa les progrès des rois chrétiens. En 1235 Ferdinand,
ayant achevé la conquête de l'Estramadure, s'étendit dans la Manche et dans
l'Andalousie. Au moment où il prenait ses quartiers d'hiver en Castille, le
gouverneur castillan d'Andujar s'empara par surprise du principal faubourg de
Cordoue et s'y fortifia. A cette nouvelle le roi, sans prendre le temps de
réunir ses vassaux, vint poser ses tentes devant la ville. Ben-Houd, averti
du danger que couraient les habitants de Cordoue, accourut avec une armée.
Mais trompé par le faux rapport d'un espion, il ne put croire que le roi de
Castille eut entrepris à la tête d'une poignée d'hommes le siège d'une grande
capitale, et il se décida à secourir contre les Aragonais la ville de Valence
plus rapprochée de ses propres domaines. Au moment où il s'embarquait à
Almeria, un émissaire du wali de Jaén son ennemi le frappa d'un coup mortel.
La mort de ce prince fut pour les Maures une perte irréparable. Cordoue
privée de tout espoir vit le nombre des assiégeants augmenter de jour en
jour. Le siée fut converti en blocus, et, pour échapper aux horreurs de la
famine, les habitants consentirent à capituler. Ferdinand leur imposa des
conditions rigoureuses. Il chassa de la ville tous les Musulmans, ne leur
laissant que ce qu'ils pourraient enlever de leurs biens, entra en triomphe
dans l'ancienne capitale des khalifes, purifia la grande mosquée et fit
reporter à Saint-Jacques sur les épaules des captifs les cloches qu'Almanzor
y avait suspendues (1236). Almodovar, Ecija et d'autres places tombèrent ensuite au
pouvoir des Chrétiens, qui ravagèrent les rives du Guadalquivir avec si peu
de mesure et de prudence, que pendant plusieurs années il fallut envoyer de
Castille des vivres aux nouveaux habitants de Cordoue. Ce
grand succès excita l'émulation du roi d'Aragon qui, sous prétexte de
soutenir les droits du wali détrôné, emporta la forte place de Burlana et les
autres villes au nord de la province de Valence. Puis, secondé par de
puissants renforts que lui amena l'évêque de Narbonne, il s'avança jusqu'aux
portes de Valence, et éleva une forteresse pour protéger son camp contre les
tentatives d'Abou-Zeyan. Celui-ci invoqua 'l'appui du roi de Tunis qui envoya
quelques vaisseaux, auxquels la flotte catalane ferma l'entrée du port.
Pressé par terre et par mer dans une ville dont le bélier-avait ouvert les
murailles, Zeyan consentit à se retirer au-delà de la rivière Xucar qui dût
servir de limite aux deux peuples. Les habitants de Valence eurent le choix
de se retirer avec ce qu'ils pourraient emporter, ou de, rester dans la ville
en conservant la liberté de leur culte. Jayme fit son entrée à Valence le 28
septembre 1238, convertit en églises la plupart des mosquées, et distribua
aux ordres militaires les dépouilles des habitants qui s'étaient éloignés. L'année
suivante, durant le séjour du roi à Montpellier, ses lieutenants, violant à
la fois la capitulation et la trêve, franchirent le Xucar et ravagèrent les
possessions du wali. Jayme affecta d'abord de blâmer leur conduite : mais
bientôt, jetant le masque, il se mit en personne à la tête de ses troupes,
assiégea Xativa, qui ne se rendit qu'après un an de résistance, et par la
prise de Denia (1244)
acheva la conquête du royaume de Valence. Il ne garda plus dès lors de ménagement
envers les vaincus, et enjoignit aux Infidèles de quitter la province dans le
délai d'un mois. Hors d'état de se soustraire à cet ordre inique, les
malheureux proscrits se réfugièrent dans le royaume de Grenade. Après
la mort de Ben-Houd, dont la fin prématurée avait dissipé les espérances des
Musulmans indigènes, son fils Ali n'avait pu se maintenir que dans. Murcie ;
l'alcade de Lorca s'était emparé de Carthagène, et le wali de Jah Mohammed-Ben-Ahmar
avait pris Orenade. Ce dernier, héritier de l'ambition de Ben-Houd, voulut,
comme lui, réunir sous sa domination les débris de la domination musulmane.
Il commença par attaquer Murcie. Ali, serré de près, fit hommage de ses états
au roi de Castille, et l'invita à venir en prendre possession. Aussitôt
l'infant don Alphonse, franchissant les montagnes d'Alcaraz, se fit livrer
Murcie, prit Carthagène et Lorca, et enferma Ben-Ahmar entre les domaines
chrétiens (1244).
Cependant, ni les lieutenants de Ferdinand ni Ferdinand lui-même ne
parvinrent à forcer le chef maure dans Grenade. Aussi, l'année suivante, les
Castillans tournèrent tous leurs efforts contre Jen. Ce siège fut l'un des
plus terribles et des plus meurtriers de l'époque. Malgré la résistance
opiniâtre Ides habitants et l'activité de Ben-Ahmar, la ville allait
succomber lorsque le wali prit une résolution désespérée, la seule qui pût
sauver l'islamisme expirant. Il se rendit au camp du roi de Castille, lui
baisa la main en signe de vassalité, lui abandonna Jaén, et s'engagea à lui
payer un tribut de cent cinquante mille doblas, à condition qu'il
conserverait le royaume de Grenade sous la protection de Ferdinand. De plus,
il promit de se joindre aux Castillans pour chasser les derniers restes des
Almohades, et, comme gage de sincérité, surprit le fort d'Alcala situé à deux
lieues de Séville, et qui servait d'avant-poste à cette grande cité. Depuis
la chute des Ommiades, Séville était devenue la plus riche et la plus
populeuse des cités musulmanes, et, à ce titre, elle tentait l'ambition de
Ferdinand. Gouvernée par un vieillard de la famille des Almohades que les
dernières révolutions avaient respecté, elle eut trouvé peu de ressources
dans la faiblesse de son chef, si le wali de Niébla n'avait pris le
commandement de la garnison et la direction de la défense. Après que l'armée
chrétienne eut investi la place, une flotte, équipée dans les ports de la
Biscaye, força l'entrée du Guadalquivir et intercepta toute communication
avec l'Afrique. Carmona capitula, et Séville, réduite à elle-même, vit les
assiégeants passer l'hiver sous ses murs. Les faubourgs de Triana et
d'Alfarache, situés sur la rive droite du fleuve, furent emportés les
premiers. La ville, en proie à la confusion et à la terreur, se rendit aux
dures conditions qu'avait subies Cordoue (23 novembre 1248). Dans l'espace d'un mois, trois
cent mille personnes, emportant leurs richesses mobilières, se réfugièrent
les unes en Afrique, d'autres dans les Algarves, et le plus grand nombre dans
le royaume de Grenade. L'étendard espagnol flotta sur la Giralda, et le roi
vainqueur data de Séville les fueros de Tolède. Les
succès de Ferdinand ne s'arrêtèrent pas là. Pendant les deux années qui
suivirent, ses lieutenants soumirent Xérès, Arcos, Medina-Sidonia, San-Lucar
et Cadix. De là, il était facile de porter la guerre en Afrique, et une
victoire navale, remportée en 1251 sur la flotte africaine par l'amiral
Boniface, préparait les voies à un débarquement, lorsque la mort vint
terminer la glorieuse carrière du roi de Castille (1252). Ferdinand III, à qui l'Église
a décerné le titre de saint[11], fut enterré dans la cathédrale
de Séville, dans cette splendide mosquée qu'il avait rendue au culte
chrétien. Les commencements du règne de son fils Alphonse X, surnommé le Sage
ou plutôt le Savant, ne furent pas sans éclat. Avec l'aide de Ben-Ahmar il fit
la conquête de l'Algarve (1254), incorpora dans ses domaines la province de Niébla (1257) et celle de Murcie (1266), et expulsa les habitants de
cette ville, comme l'avaient été ceux de Cordoue et de Séville. Après avoir
possédé presque toute la Péninsule les Musulmans se trouvèrent réduits aux
étroites limites du royaume de Grenade. Ce qui
permit à Ben-Ahmar de fonder dans ce coin de terre un état florissant, ce fut
que les rois chrétiens, au lieu de se réunir pour achever l'expulsion des
Infidèles, se jetèrent dans les affaires générales de l'Europe. En Aragon,
Jayme Ier voulut prendre part à la croisade de saint Louis contre Tunis, et
dut peut-être à la tempête qui le rejeta sur les côtes de la Provence de ne
point aller mourir à Carthage. Après lui (1276), l'île de Majorque, les comtés de Roussillon et de
Montpellier fumèrent un royaume détaché en faveur de son second fils Jayme ;
mais l'aîné, Pierre, à la 'suite des vêpres siciliennes, joignit l'île de
Sicile à l'Aragon ; et Alphonse III, successeur de Pierre, malgré la guerre
où cette conquête l'avait engagé contre la maison de France, trouva moyen de
reprendre Minorque aux Musulmans. En Castille, Alphonse X fit revivre des
prétentions équivoques sur la Gascogne qu'il voulut, mais en vain, enlever
aux Anglais. Après la mort de Guillaume de Hollande, il se fit élire roi des
Romains par une partie des princes de l'Empire, et versa en Allemagne les
trésors de l'Espagne, sans parvenir à faire reconnaître sa souveraineté
illusoire. Seule
de tous les états chrétiens, la Navarre ne pouvait s'agrandir aux dépens des
Infidèles qui ne se trouvaient pas en contact avec son territoire. Resserrée
du côté de la France par la puissance supérieure des comtes de Toulouse et
des rois anglais, ducs de Guienne, elle perdit, au commencement du treizième
siècle, ses provinces de Biscaye, d'Alava et de Guipuscoa qui conservèrent,
sous la protection des rois de Castille, les antiques privilèges auxquels de
nos jours encore elles sont si fortement attachées. Ce démembrement eut lieu
sous le règne de Sanche-le-Fort, qui fut le dernier roi de la race d'Aznar. A
sa mort (1234), la Navarre passa au fils de sa
sœur Blanche, Thibaud VI comte de Champagne, dont le successeur Thibaud II
mourut sans enfants à la croisade de 1270. La couronne de Navarre, placée
quelque temps sur la tête de Henri frère de Thibaud, fut portée, ainsi que la
Champagne, dans la maison de France par le mariage de Jeanne, héritière de
Henri, avec Philippe-le-Bel. Les trois fils issus de cette union réunirent
momentanément la Navarre à la monarchie française (1274-1328). Tandis
que Mohammed-Ben-Ahmar recueillait à Grenade les exilés de Séville et de
Murcie, et agglomérait, dans un territoire fertile, une population
industrieuse, la noblesse de Castille se soulevait contre Alphonse X qui,
pour les besoins de sa folle ambition, avait eu recours au funeste expédient
d'altérer les monnaies. Les chefs des principales familles usant du singulier
bénéfice de la dénaturalisation[12] se retirèrent à Grenade. Mais
le roi, sans s'inquiéter du mécontentement général, alla défendre, au concile
de Lyon, des prétentions que l'élection de Rodolphe de Habsbourg avait
frappées de nullité. Pendant son absence, les Musulmans relevèrent la tête,
et dirigés par le nouveau roi de Grenade Mohammed II, ils appelèrent à leur
secours le chef des Mérinides du Mogreb Abou-Yousouf-Yacoub. Celui-ci ne se
fit pas attendre : il passa le détroit avec une armée considérable (1275), prit possession de Tarifa et d'Algésiras,
et tailla en pièces les troupes de l'adelantado Nugnez de Lara ; de
son côté, Mohammed dispersait l'armée rassemblée par l'archevêque de Tolède
qui fut tué après la bataille. Ferdinand
de La Cerda, fils aîné d'Alphonse X, se préparait à marcher au-devant des
ennemis, quand sa mort imprévue vint ouvrir à son frère Sanche la carrière de
l'ambition et de la gloire. Celui-ci prit le commandement des Castillans,
évita avec soin une bataille générale, affaiblit les Maures par ses habiles
manœuvres et les força de lever le siège de Jaén. Le Miramolin conclut une trêve
et retourna en Afrique ; aussitôt Sanche, profitant de la popularité que lui
avaient donné ses exploits, se fit déclarer héritier de la couronne par les
cortès de Ségovie (1276), à l’exclusion des fils de son frère aîné, neveux du
roi de France par leur mère Blanche, fille de saint Louis. Alphonse lui-même,
au risque d'une guerre avec la France, fut obligé d'appliquer la loi
gothique, qui admettait, pour l'hérédité au trône, le droit immédiat et non
celui de représentation. En 1279, à l'expiration de la trêve, le roi
recommença les hostilités par l'attaque d'Algésiras. Mais ce siège, dont il
confia la direction à son fils Pierre, fut mal conduit, et se termina par la
défaite de la flotte et de l'armée des Chrétiens. Cet
échec détermina la révolte qui, depuis longtemps, menaçait l'autorité
d'Alphonse. Ce prince, plus habile à rédiger des lois qu'à les faire
observer, occupé d'astronomie, entouré de savants arabes, déplaisait à la
noblesse. Dès que l'aristocratie eût trouvé, dans la personne de Sanche, un
chef habile et entreprenant, elle ne cacha plus ses desseins, et les cortès
de Valladolid transférèrent à l'héritier du trône la puissance royale sous le
titre de régent (1282).
Cette décision fit éclater une guerre déplorable entre le père et le fils.
Alphonse ne craignit pas d'invoquer l'appui des Mérinides, et n'en fut pas
moins repoussé au siège de Cordoue. Cette alliance monstrueuse acheva de le
rendre odieux. L'intervention du pape mit fin à la guerre, et bientôt la mort
d'Alphonse laissa la couronne à l'ambitieux (1284). Sanche
IV avait donné l'exemple de la rébellion ; aussi son règne ne fut qu'une
suite de troubles et de discordes. Il vit son neveu, Alphonse de La Cerda,
proclamé roi par l'influence de la France (1288). Son frère don Juan, privé de l'apanage que lui
assignait le testament d'Alphonse X, se souleva, et entraîna dans sa querelle
la puissante maison de Haro. Le chef de cette famille ayant été tué par les
partisans du roi, son frère et son fils se réfugièrent auprès du roi
d'Aragon, qu'ils décidèrent à soutenir les prétentions de La Cerda. Sanche
repoussa l'invasion des Aragonais, étouffa la révolte de Badajoz dans le sang
de ses habitants, puis, tournant ses armes contre les Mérinides, il défit
leurs flottes avec l'aide des galères génoises, et leur enleva l'importante
forteresse de Tarifa (1292). Deux ans après, le Miramolin Yousouf donna une armée au rebelle
don Juan, pour reprendre Tarifa. L'héroïque fermeté du gouverneur, Alonzo de
Gusman, entrai na la retraite des Maures qui, avant de repasser le détroit, cédèrent
Algésiras au roi de Grenade. C'était la dernière place que tes Africains
possédassent en Espagne. Sanche mourut peu de temps après à Tolède, dans la
douzième année de son règne (1295), et pendant la minorité de son jeune fils, la monarchie
castillane parut sur le point de se dissoudre. Durant
la période que nous venons de parcourir, et au milieu des guerres
continuelles qu'elle eut à soutenir contre les Musulmans, l'Espagne avait
précédé les autres états européens, par les progrès de ses institutions
politiques. Les privilèges des communes, conséquence naturelle de la lutte
contre les Maures, durent commencer avec cette lutte elle-même, et la charte
de Léon, le plus connu, mais non le plus ancien des fueros, date du
commencement du onzième siècle. Les magistrats de ces communes, connus sous
le nom de regidors et d'alcades, étaient nommés par voie d'élection et
investis de la juridiction, à peu près comme les maires et les consuls de
France. Dès l'année 1130, les villes faisaient partie des cortès d'Aragon, et
elles furent admises, en 1169, à ceux de Castille. Ces assemblées se
composaient de quatre ordres, les prélats, les grands (ricos hombres), les chevaliers (caballeros),
les députés (procuradores). En Aragon, elles étaient convoquées annuellement, ou de deux
ans en deux ans ; en Castille, leur réunion n'avait pas lieu à des époques
déterminées ; mais dans les deux royaumes leur autorité était la même. Les
cortès votaient l'impôt, exerçaient le pouvoir législatif et fixaient l'ordre
de succession au trône. En
Espagne, comme partout ailleurs, l'Église prit l'initiative pour le
rétablissement de la paix publique. Toutefois les décisions du concile de
Compostelle, en 1215, furent souvent violées, surtout par les hidalgos (fils des
Goths), qui
infestaient les grands chemins. Aussi les communes s'allièrent pour mettre un
terme à ces brigandages : de là, l'origine de la Sainte-Hermandad, qui fut
établie dans la Castille vers l'an 1260. ROYAUME DE PORTUGAL. — Au moment où la Castille
était menacée par les armes triomphantes des Almoravides, un prince français
était accouru avec d'autres chevaliers sous les drapeaux d'Alphonse VI. Henri
de Bourgogne, petit-fils de Robert le Vieux duc de Bourgogne, et
arrière petit-fils de Robert, roi de France, se distingua à la prise de
Tolède et par ses exploits contre les Maures du Douro. Pour s'attacher ce
vaillant guerrier par les liens du sang, le roi de Castille lui donna en
mariage dopa Thérèse, sa fille naturelle, et le nomma comte de Portugal (1090), en lui abandonnant toutes les
terres qu'il pourrait conquérir. A la suite de sept batailles livrées aux
Infidèles, Henri resta maître de tous les pays entre le Douro et le Minho, et
établit solidement sa domination sur les villes de Porto, Braga, Miranda,
Lamégo, Viséo, Coïmbre. Après sa mort (1112), la régence de sa veuve Thérèse fut troublée par
les intrigues d'Urraque, reine de Castille, qui fomenta des troubles en
Portugal. Mais Alphonse, fils de Henri, déjoua tous les complots de ses
ennemis, rendit inutile l'opposition de sa mère, qui s'était jointe à eux, et
put librement diriger contre les Maures l'ardeur inquiète de ses sujets.
Alarmés de son humeur guerrière, cinq rois ou émirs musulmans vinrent
l'attaquer avec des forces supérieures. Loin d'être abattu par le danger,
Alphonse releva le courage de ses troupes, en leur annonçant gué Jésus-Christ
lui avait apparu pour lui promettre une victoire certaine, et lui avait
ordonné de se faire proclamer roi[13]. L'armée obéit aux ordres du
Ciel et remporta, le lendemain, une victoire complète à Ourique (1239). La soumission de Beira,
Santarem, Cintra, Alcazar do Sal, Évora, Elvas, fut le résultat de ce grand
succès. Pour se ménager la protection de la cour de Rome contre les rois de
Léon qui refusaient de reconnaître l'indépendance du nouveau royaume,
Alphonse se déclara, en 1142, vassal et tributaire du Saint-Siège, et l'année
suivante convoqua, à Lamégo, les cortès de Portugal. Cette assemblée
sanctionna son élection militaire, et décréta une loi fondamentale qui
réglait l'ordre de la succession au trône dans une famille nationale. Alphonse
Henriquez, si justement nommé le Conquistador, s'empara de Lisbonne (1147), avec l'aide d'une flotte
anglaise qui lui amena une troupe de croisés, et il fit de cette ville
importante la capitale de ses états. Le reste de son règne fut occupé par de
sanglants démêlés avec Ferdinand II, roi de Léon, et les Maures de Séville. A
la fin de sa glorieuse carrière, il eut à lutter contre l'invasion du Miramolia
Yousouf, qui tenait son fils don Sanche enfermé dans Santarem, marcha contre
lui, malgré son grand âge, et le défit sous les murs de cette place (1184). Cette journée de Santarem, où
Yousouf perdit la vie, consolida l'œuvre de la victoire d'Ourique. Sanche
lei, successeur d'Alphonse, enleva aux Maures la ville de Sylves, grâce à
l'appui de nouveaux croisés anglais (1189), et ajouta la province d'Alentejo aux conquêtes de
son père (1203). Sous les règnes de Sanche II
et d'Alphonse II (1211-1248),
la possession des Algarves, tour à tour prises et reprises, fut un sujet
continuel de guerre entre les Portugais et les Musulmans. Sous Alphonse III,
la querelle se compliqua par l'intervention des Castillans, qui réclamèrent
les Algarves pour eux-mêmes, en vertu des conquêtes faites par Alphonse X.
Mais la médiation du pape amena une convention, par laquelle il fut établi
que le roi de Castille jouirait pendant sa vie du revenu des Algarves, et
qu'après lui, le Portugal obtiendrait cette province en toute propriété. La
réunion définitive des Algarves, qu'on place à l'année 1270, donna au
Portugal les limites qu'il conserve encore, et au-delà desquelles il ne
pouvait pas espérer de s'étendre. « Les premiers souverains de Portugal, dit Koch, pour gagner la protection de la cour de Rome, furent obligés d'accorder de grands biens aux ecclésiastiques, avec des droits régaliens et l'exemption de la juridiction séculière. Leurs successeurs, se voyant affermis sur le trône, changèrent bientôt de conduite et montrèrent autant l'éloignement pour le clergé, que le roi Alphonse Ier lui avait témoigné de dévouement. De là une longue suite de brouilleries entre ces princes et la cour de Rome. Le pape Innocent IV déposa, en 1245, le roi Sanche II, et lui substitua Alphonse III. Denis, fils et successeur de ce dernier, fut excommunié par le même motif, et contraint de signer, en 1289, un traité par lequel il rétablit le clergé dans tous ses droits. » Aussi les rois de Portugal restèrent longtemps encore vassaux et tributaires du Saint-Siège. |
[1]
« En Orient, on avait vu, dit M. Viardot, le kalife Walid, conquérant de la
Palestine, payer le prix d'une église aux Chrétiens de Damas, avant d'élever
une mosquée sur le terrain qu'elle occupait, et son frère, Ald-Adlah, conserver
tous les moines d'Afrique, sous la seule condition du tribut d'un dinar par
couvent. » (Essai sur l'Hist. des Arabes et des Mores d'Esp., t. II, p.
70.)
[2]
« De tout temps, dit Gibbon, on a infligé la peine de mort aux apostais qui ont
professé et abandonné la loi de Mahomet. Ce fut en déclarant publiquement leur
apostasie, et en se permettant de violentes invectives contre la personne et la
religion du prophète, que les martyrs de la ville de Cordoue provoquèrent
l'arrêt du cadi. » Saint Euloge, qui lui-même fut immolé à son tour, célèbre et
justifie les martyrs de Cordoue. Mais le sage Fleury blâme indirectement
l'emportement de leur zèle.
[3]
« Les Goths étaient restés Ariens jusqu'au règne de Récarède (585). Ce ne fut
qu'après avoir embrassé la foi catholique qu'ils commencèrent à se confondre
avec les indigènes, qu'on appelait encore Romains. » Nous empruntons cette note
à M. Viardot, qui nous fournit déjà tant de curieux renseignements sur ce
sujet.
[4]
Les réformes religieuses de Froila (765) sont aussi peu authentiques que ses
grandes victoires. Ce qui paraît plus certain, c'est qu'Alphonse II mérita son
surnom de Chaste, parce qu'il donna l'exemple du célibat.
[5]
On fut obligé, en 1039, de faire une version arabe des canons des conciles
d'Espagne. Sous Alphonse X, l'archevêque de Séville fut chargé de traduire en
arabe les Saintes Écritures pour l'usage des familles d'origine chrétienne fini
ignoraient l'espagnol. Mais plus tard cette dernière langue prit le dessus, et
l'arabe, au contraire, finit par être entièrement oublié.
[6]
En l'année 125, sous Adrien, environ cinquante mille familles des tribus de
Juda et de Benjamin s'étaient réfugiées en Espagne. Les Goths leur firent
éprouver de cruelles vexations ; mais la tolérance des Arabes attira en Espagne
de nouveaux Juifs, persécutés partout ailleurs. Une des églises actuelles de
Tolède est un ancien temple juif, qui conserva sa destination pendant toute la
domination des Arabes. La loi d'Abul-Waled, qui les obligeait à porter dans
leurs vêtements un signe distinctif pour n'être point confondus avec les
Musulmans, prouve qu'ils étaient alors en grand nombre à Grenade. Après la
chute de ce royaume, ils furent poursuivis dans toute l'Espagne es chassés avec
la dernière rigueur.
[7]
M. Viardot, pense que l'institution antérieure des rabits musulmans put
aussi donne l'idée des ordres militaires espagnols. Ces rabits étaient
des chevaliers arabes zélés pour la foi de Mahomet, et qui se consacraient à la
défense des frontières. Loin de se disperser après chaque campagne, comme le
reste des troupes, ils demeuraient constamment sous les drapeaux.
[8]
« Rodrigue de Vivar, dit M. Viardot, n'eut que les vertus d'un soldat. Digne
chef d'une bande de mercenaires, il fut dur, avare, vindicatif, hardi dans le
discours comme dans l'action, plein d'une fierté sauvage, et se piquant peu de
justice et de royauté. Il fit ses premières armes contre les Chrétiens
d'Aragon, à la solde des Musulmans qui lui donnèrent le surnom moresque de Syd,
seigneur. Plus tard, il prêta son épée à Sanche-le-Fort, pour l'aider à
dépouiller ses frères. » Sa conduite, à Valence, le montre sous son vrai jour,
et l'histoire impartiale ne peut être d'accord avec la poésie.
[9]
Ce traité avait été conclu entre Alphonse comte de Toulouse, et Raymond
Bévenger III, père du mari de Pélronille. Le comte de Barcelone eut toute la
terre comprise entre le cours de la Durance et la mer le comte de Toulouse,
toute la terre comprise entre la Durance et l'Isère (marquisat de Provence, et
plus tard comtat Venaissin). Voyez Hist. génér. du Languedoc, t. IV, p.
68, de la nouvelle édition.
[10]
En mémoire de cette action, Sanche fit peindre des chaînes sur son écu : elles
devinrent les armes de la Navarre avec cette devise : Ex hostibus et in
hostes.
[11]
Il fut révéré comme un saint par les Castillans, dès l'époque de sa mort ; mais
il ne fut canonisé à Rome qu'en 1671.
[12]
Tout vassal du roi pouvait sortir librement du royaume, en renonçant à sa
naturalité. Le souverain devenait alors maitre des biens de son sujet, mais
perdait toute espèce de droit sur sa personne. Cette coutume, qui dérivait
naturellement des lois féodales, n'a guère existé qu'en Espagne.
[13]
Dans la déclaration qu'il fit ensuite aux évêques, il attesta ces faits sous
serment, ajoutant qu'il voulait prendre pour armes les cinq plaies de
Jésus-Christ, et les trente pièces d'argent pour lesquelles il avait été vendu
aux Juifs. L'acte est rapporté par LOSKOWITZ, p. 114, et par MANRIQUEZ, Ann. Cisterc. t. I, p. 423.
Mais plusieurs critiques ont douté de son authenticité.