HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE LIII. — DERNIÈRES CROISADES. - FIN DE LA DOMINATION CHRÉTIENNE EN SYRIE. - RÉSULTATS GÉNÉRAUX (1248-1291).

 

 

État de la Palestine après la défaite des Kharismiens. — Concile de Lyon. — Louis IX prend la croix. — Départ des croisés. — Itinéraire de la flotte. — Prise de Damiette. — La peste éclate dans l'armée des croisés qui marchent sur le Caire. Mort de Malek-Saleh. — Imprudence et mort de Robert d'Artois. — Désastres des croisés. — Louis IX est fait prisonnier. — Almoadan, successeur de Malek-Saleh, meurt assassiné. — Le mi rachète sa liberté par une forte rançon. — Son retour tardif en France. — Intervalle de la septième à la huitième croisade. — Les Chrétiens et les Musulmans sont en proie à des divisions intestines. — Conquêtes de Bibars-Bondochar. — Huitième croisade. — Louis IX en est le chef. — Conseils intéressés de Charles d'Anjou. — Mort du roi de France. — Traité avantageux conclu avec Mohammed-Mostanser. — Ruine des possessions chrétiennes en Syrie. — Résultats généraux des Croisades.

 

SEPTIÈME CROISADE (1248-1254). — L'extermination des hordes du Kharisme laissait enfin respirer les Chrétiens ; mais le sultan d'Égypte avait en son pouvoir Jérusalem et Gaza. D'un autre côté, les villes maritimes des Latins avaient des garnisons insuffisantes et découragées. Frédéric II était trop préoccupé par sa lutte avec le sacerdoce pour songer à son royaume d'Orient que réclamait en vain la veuve de lingues de Lusignan. Les Tartares Comans désolaient la principauté d'Antioche et l'Arménie, et le royaume de Chypre était en proie à la guerre civile. Dans cette triste situation, les colonies chrétiennes de l'Asie n'attendaient de salut que de l'Occident. Déjà, dans le célèbre concile de Lyon (1245), la croisade avait été résolue ; mais les missionnaires de la guerre sainte, désignés par Innocent IV, appelèrent inutilement les peuples à la défense de la Palestine. La France seule s'arma à la voix et à l'exemple de son pieux monarque. Échappé, comme par miracle, à une maladie cruelle, pendant laquelle il avait fait vœu de partir pour la Terre-Sainte, Louis IX, rendu à la santé, persévéra dans son projet. Profondément affligé de voir la chrétienté divisée au moment de son départ, il essaya, dans plusieurs entrevues, d'adoucir Innocent IV en faveur de Frédéric II. Ne pouvant fléchir l'invincible obstination du pontife, il voulut au moins mettre sa conscience en repos par quelques restitutions. Il dédommagea, par une somme d'argent, l'héritier de Nîmes et de Béziers. Il emmena à la croisade ceux que Simon de Montfort et ses compagnons avaient dépouillés et les entretint à ses frais. On assure aussi qu'il voulait fonder en Égypte un établissement durable, et qu'il emportait des instruments de labour et des outils de toute espèce pour la colonie qu'il projetait.

Pour avoir un port à lui sur la Méditerranée, et en même temps pour établir des communications régulières, il avait fait creuser le port d'Aigues-Mortes. Ce fut là qu'il s'embarqua le 25 août 1248, accompagné.de ses deux frères Robert d'Artois et Charles d'Anjou et de sa femme Marguerite, après avoir confié la régence de ses états à sa mère Blanche de Castille. Cinquante mille combattants et une foule immense de pèlerins s'étaient attachés à sa fortune. La flotte cingla vers l'île de Chypre, où Louis fut obligé de passer l'hiver pour recevoir les croisés qui arrivaient de toutes parts. Au printemps, on se dirigea vers l'Égypte qui était alors regardée, non sans raison, comme le point d'appui le plus sûr pour conquérir et conserver la Palestine. Le sultan du Caire Malek-Saleh-Negmeddin, prince brave et habile, qui avait réuni sous ses lois presque tout l'empire de Saladin, avait fait de formidables préparatifs de défense. Toutes les places, et surtout Damiette, avaient été fortifiées. Une flotte nombreuse dominait l'embouchure du Nil, et la côte était gardée par une armée aguerrie. Mais ni les galères, ni les troupes musulmanes, ni le bruit des cors recourbés, chose épouvantable à ouïr et moult étrange aux Français, n'effrayèrent l'intrépide monarque. A la tête des plus braves, et aux cris de Monjoie et Saint-Denis, il se jette, tout armé dans les flots, qui le couvrent jusqu'aux épaules, et disperse les bataillons musulmans assemblés sur la rive, tandis que la flotte égyptienne fuyait à toutes voiles[1] (5 juin 1249). La garnison de Damiette saisie d'épouvante abandonne à la bitte la place, après avoir égorgé les Chrétiens, pillé et incendié les principaux édifices. Les croisés pénètrent sans obstacle dans la ville et parviennent à éteindre le feu. A cette nouvelle, le sultan qu'une maladie dangereuse retenait dans le voisinage de Mansourah, est transporté de fureur, il fait pendre cinquante officiers de la garnison de Damiette et réunit de nous elles forces[2].

Cependant Louis, maitre de Damiette, transformait les mosquées en églises, distribuait des terres et des maisons à ses prélats et à ses, barons, et récompensait par de riches dotations, le zèle et la charité des frères-mineurs qui avaient prêché la croisade. Mais l'armée des croisés, campée sur les deux rives du Nil, eut d'abord à souffrir de la chaleur du climat, de la grande planté de mousches et de puces Brans et grosses qui estaient en l'ost. Aux désordres qui éclatèrent lorsqu'eut lieu le partage du butin, succédèrent des excès de tout genre enfants de l'oisiveté. Pour comble de malheur une maladie pestilentielle désola le camp des Chrétiens, pendant que les Turcs revenus de leur premier moment d'effroi reprenaient courage et s'avançaient en armes jusque sous les murs de Damiette. L'arrivée impatiemment attendue du comte de Poitiers, qui amenait de puissants renforts, ranima les espérances des croisés. Plusieurs chefs de guerre expérimentés proposèrent dans un conseil tenu par le roi de marcher sur Alexandrie, dont la conquête devait assurer aux croisés un port commode pour la flotte, et des vivres en abondance pour les soldats. Mais l'impétueux Robert d'Artois soutint avec chaleur qu'il fallait attaquer la capitale de l'Égypte, pour écraser, disait-il, la tête du serpent. Cet avis, appuyé par une bouillante jeunesse qui s'indignait d'une honteuse inaction et accueilli par le roi lui-même, prévalut, et les croisés au nombre de soixante mille se dirigèrent vers le Caire. Louis IX laissa à Damiette la reine Marguerite, les comtesses d'Artois, d'Anjou et de Poitiers, sous la protection d'Olivier de Thermes, commandant de la garnison.

Tandis que les Latins continuaient leur route sans perdre de vue la flotte qui remontait le Nil et qui leur fournissait les provisions nécessaires, Malek-Saleh succombait au mal contre lequel il luttait depuis longtemps. Le prince mort, la sultane Chegger-Eddure fait garder les portes du palais par les fidèles Mameluks, comme s'il vivait encore ; elle réunit à la hâte les principaux émirs, fait donner le commandement de l'Égypte à Fakreddin et reconnaître comme sultan Almoadan-Touran-Schach confiné en Mésopotamie par son père. Une proclamation énergique appelle à la défense de l'islamisme les Musulmans qui accourent en foule de toutes parts. Harcelés sans relâche par les Sarrasins et le feu grégeois, les Chrétiens franchissent avec peine le Nil à Mansourah. Le téméraire comte d'Artois qui, à la tête de l'avant-garde, a dispersé les Musulmans postés sur le rivage, porte la mort et l'effroi dans leur camp. L'émir Fakreddin s'élance à demi-nu de sa tente et est frappé d'un coup mortel, au moment où il rallie ses soldats éperdus. Tous fuient vers Mansourah ; le comte d'Artois, sans attendre le reste de l'armée et malgré les avis du grand-maître des Templiers, s'élance à leur poursuite et pénètre dans la ville. Mais le chef des Mameluks Bibars-Bondochard, reconnaissant le petit nombre des assaillants, s'empare des portes à la tête de sa milice intrépide. Les croisés cernés de tous côtés se défendent avec la fureur du désespoir. Le comte d'Artois et tous ses compagnons sont exterminés. Le roi, attaqué par l'ennemi vainqueur, engage une action meurtrière mais indécise, suspendue par la nuit (février 1250).

Ce ne fut qu'après le combat que Louis apprît la mort de son frère, qu'il pleura comme un martyr, et dont il parut envier le sort[3]. Les jours suivants, les Chrétiens épuisés par des attaques continuelles, allaient être forcés dans leurs retranchements. Une épidémie les décimait ; la famine se faisait sentir. Il fallait songer à retourner à Damiette ; les malades furent embarqués sur des' bateaux : ils furent pris et égorgés. La retraite par terre fut aussi malheureuse : les barons offrirent de rendre Damiette. Le, sultan Almoadan, qui avait pris le commandement des troupes musulmanes, voulait le roi pour étage : les Chrétiens refusèrent et se mirent en route pouvant à peine marcher et tenir leurs armes. De Mansourah à Fareskour ce fut un affreux massacre. Effrayés du nombre de leurs prisonniers, les Infidèles les tuaient tous. Le roi lui-même, en proie à la fièvre, et qui avait refusé de s'embarquer, voulant défendre ses soldats jusqu'au dernier, tomba avec ses frères et ses barons.au pouvoir des Infidèles, malgré le dévouement héroïque du brave Gaucher qui se fit tuer pour le sauver. Tous ceux qui ne pouvaient pas payer rançon furent impitoyablement massacrés.

Conduit chargé de chaînes à Mansourah, le héros français fut d'abord traité avec une dureté inouïe par les païens : mais il n'essaya pas de fléchir ses ennemis. Il aimait mieux souffrir que de rien devoir aux ê Infidèles qu'il étonna par sa fermeté et sa patience. Touché de cette courageuse résignation, et d'ailleurs menacé par les indociles émirs qui avaient associé les Mameluks à leurs ressentiments[4], Almoadan traita avec plus de douceur son royal captif, consentit à lui rendre la liberté et fixa à quatre cent mille livres sa rançon. Il s'engageait à rendre tous les captifs, dès qu'il serait remis en possession de Damiette. Au milieu de la négociation, le sultan fut assassiné à Fareskour par les indociles Mameluks, qui mirent à sa place leur chef Ibegh[5]. L'avarice fit taire la férocité de cette milice. Le traité s'accomplit, et le roi de France, avec les débris de son armée, eut la liberté de s'embarquer pour la Palestine. « Après avoir payé, dit Matthieu Pâris, la quantité d'argent convenue qu'il avait empruntée aux Templiers, aux Hospitaliers, aux Génois et aux Pisans, et avoir repris les otages, le pieux roi de France fit embarquer prudemment sur un vaisseau solide, ses deux frères survivants, Alphonse comte de Poitiers, et Charles comte de Provence, et les renvoya secrètement dans les pays d'Occident. Ceux-ci, sous la conduite et la protection de Dieu, parvinrent en France sains et saufs et sans encombre. Le roi resta à Acre, triste et sans gloire, jurant dans la profonde amertume de son cœur, qu'il ne rentrerait jamais couvert d'une telle confusion dans son doux pays de France. »

Louis avait promis dans le traité de ne rien entreprendre contre Jérusalem. Arrivé à Ptolémaïs, il ne voulut pas s'autoriser des infractions que les Sarrasins faisaient eux–mêmes au traité pour recouvrer la ville Sainte, se borna à fortifier Acre, Césarée, Jaffa et Sidon, interposa sa médiation entre les Latins d'Orient et les États musulmans, et entretint des relations d'amitié avec le Vieux de la Montagne et le khan des Mongols, qu'il essaya d'armer contre les Turcs. II passa trois années dans ces occupations, malgré les instances de la reine Blanche, qui le rappelait en France. La mort de cette princesse le détermina enfin à revenir en Europe, il lui fallut quitter à regret la Palestine, laissant sur ta terre infidèle les os de tant de martyrs[6]. Après une navigation périlleuse, il aborda aux îles d'Hyères, traversa la Provence, le Languedoc et l'Auvergne, passa à Vincennes et à Saint-Denis, et rentra enfin à, Paris, le 7 septembre 1254. Les acclamations du peuple parvinrent à peine à le distraire de sa douleur.

INTERVALLE DE LA SEPTIÈME A LA HUITIÈME CROISADE (1254-1269). — Louis IX parti, la discorde éclata bientôt entre les Chrétiens. Les Génois et les Pisans de Ptolémaïs se disputaient avec fureur la possession exclusive de l'église de Saint-Sabbas ; les chevaliers de Saint-Jean et du Temple se faisaient une guerre acharnée, et méprisaient l'autorité impuissante du brave Geoffroy de Sargines, auquel le roi de France avait confié le commandement des forces chrétiennes en Orient. Heureusement pour les Latins, les Musulmans étaient eux-mêmes divisés. En Égypte, la sultane Gedder-Eddure, meurtrière de son époux. Ibegh, avait été assassinée à son tour, et le fils d'Ibegh, renversé du trône par les émirs qui voulaient opposer aux Mongols, conduits par le terrible Houlagou, un guerrier de courage et d'expérience, et qui remirent le sceptre entre les mains de Koutouz. Maitres de Bagdad, et après avoir immolé le dernier des Abassides, les Tartares occupaient déjà plusieurs villes de la Syrie, et promettaient aux Chrétiens leurs secours contre les Mameluks, lorsque le nouveau sultan du Caire les dispersa dans un combat sanglant. Mais Koutouz, ayant voulu rester fidèle à la trêve conclue avec les Chrétiens, fut assassiné et remplacé par l'émir Bibars-Bondochar (1260). Le nouveau sultan acheva l'expulsion des Mongols, étouffa une conspiration dirigée contre son autorité et sa vie, et après avoir employé trois ans à réunir ses forces, il descendit en Palestine (1265). Césarée et Arsouf furent emportées d'assaut. Séphed, vaillamment défendue par les Templiers, capitula ; mais, au mépris du traité, la garnison, qui refusa de se sauver par l'apostasie, fut impitoyablement massacrée. L'infatigable Bibars se jeta alors sur l'Arménie qu'il pilla, revint en Palestine, prit et démolit Jaffa (1267). Antioche lui ouvrit ses portes après avoir obtenu des conditions que le vainqueur viola sans scrupule. Le massacre des citoyens, la dévastation des églises, le pillage des maisons signalèrent l'entrée des Musulmans. Les femmes et les enfants échappés au glaive furent vendus ou traînés en esclavage (1268). Presque réduits à la possession de Ptolémaïs, les Chrétiens fatiguaient de leurs inutiles prières les princes de l'Occident.

HUITIÈME ET DERNIÈRE CROISADE (1269-1270). — Les malheurs des Chrétiens d'Orient excitèrent en Europe une grande tristesse, mais peu d'entraînement. Saint Louis, seul, résolut de prendre la croix et écrivit à ce sujet au pape Clément IV. Ce dernier essaya, mais vainement, de l'en détourner. Le pieux roi se serait cru coupable de renoncer au service de Dieu dans des circonstances si terribles. La croisade de 1248 avait causé peu d'élan, celle-ci fut encore plus mal accueillie. Joinville, l'ami du roi, l'historien de son règne, s'excusa d'y prendre part. Il disait que ceux qui conseillaient cette entreprise à Louis péchaient mortellement. Cependant beaucoup de barons suivirent l'exemple du monarque qui avait fait prendre la croix à trois de ses fils. Édouard, le fils du roi d'Angleterre, reçut de saint Louis soixante-dix mille livres tournois pour se rendre en Palestine, où il devait attendre le roi de France. Quand Louis, retardé par divers soins, eut terminé ses préparatifs, il Partit pour Aigues-Mortes, où la flotte génoise devait se rassembler (1269). Les croisés restèrent deux mois dans les environs malsains de cette ville, sans savoir encore de quel côté l'expédition serait dirigée. L'ambitieux Charles d'Anjou qui, maitre de Naples et de la Sicile, voulait avoir l'Afrique et l'empire grec, sut persuader à son frère que la conquête de Tunis entraînerait celle de l'Égypte. Saint Louis espérait d'ailleurs convertir le puissant Mohammed Mostanser qui venait de fonder un royaume sur les débris des Almoravides, et qui s'intitulait khalife de Tunis. La navigation fut malheureuse : il fallut relâcher en Sardaigne. On commençait à suspecter la fidélité des Génois qui se promettaient de profiter seuls de la croisade. En débarquant sur la côte d'Afrique, ils commencèrent les hostilités contrairement aux vœux du roi. Après s'être emparés de Carthage, les croisés allèrent mettre le siège devant Tunis. Le soleil, les sables brûlants de l'Afrique, et surtout le manque d'eau, épuisèrent l'armée. En huit jours la peste avait éclaté : les morts et les mourants encombrèrent le camp. Un des fils du roi, le jeune Tristan, comte de Nevers, mourut sur son vaisseau. Quand Louis IX apprit cette nouvelle, il était déjà frappé sans remède : il languit quelque temps encore, consacra ses derniers instants à donner de sages instructions à son fils aîné et à pourvoir au soin de son salut ; enfin, il expira le 25 août 1270, en prononçant ces paroles de David : « Seigneur, j'entrerai dans votre maison, je vous adorerai dans votre saint temple, et je glorifierai votre nom. »

Le jour même de la mort du roi, Charles d'Anjou débarquait en Afrique avec les troupes qu'il avait levées dans son nouveau royaume. Après avoir prêté hommage à son neveu Philippe, et donné un exemple qui fut imité par les grands vassaux, les évêques et les barons, il prend le commandement de l'armée. Son habileté et son expérience obtiennent, par plusieurs victoires, un traité avantageux. Mohammed achète la retraite des croisés, en s'engageant à payer deux cent dix mille onces d'or pour les frais de la guerre, et les arrérages du tribut dû au roi de Sicile depuis ta mort de Manfred. Il promet de tolérer l'exercice du culte chrétien dans ses états, de rendre la liberté aux captifs, et d'ouvrir ses ports aux marchands occidentaux.

FIN DE LA DOMINATION CHRÉTIENNE EN SYRIE. - RÉSULTATS GÉNÉRAUX DES CROISADES. — Telle fut la dernière croisade, funeste comme tant d'autres et inutile pour la France qui en avait seule supporté tout le poids. Désormais le mot de croisade fut souvent prononcé, mais ce ne fut guère qu'un moyen de lever des décimes et des impôts. Les expéditions commerciales allaient prendre la place des croisades religieuses. Avec les guerres saintes finissait le moyen-âge proprement dit, qui, dans la personne de saint Louis, avait produit son dernier et son plus pur représentant.

D'ailleurs, la croisade devenait sans objet. Édouard d'Angleterre, après son arrivée à Acre, n'avait pu rétablir l'ordre dans la population mêlée qui remplissait l'enceinte de cette ville, et qui donnait le triste spectacle des discordes les plus sanglantes et de la corruption la plus effrénée. Il dut à son sang-froid d'échapper au fer d'un assassin et repartit sans avoir rien fait. Le concile de Lyon (1274) essaya de retarder la ruine des dernières possessions chrétiennes en Orient ; mais l'appel fait par Grégoire X aux puissances de l'Europe n'eut aucun retentissement. De leur côté, les Chrétiens d'Orient tentaient de se soustraire au joug des Musulmans, en appelant contre eux les Mongols qui venaient de rentrer en Syrie. Bibars, après avoir envahi l'Arménie, les tailla en pièces dans le voisinage de Damas. Cet ennemi formidable des Chrétiens résolut de s'emparer de l'île de Chypre ; mais sa flotte fut dispersée par une tempête, et Bibars mourut empoisonné au moment où il faisait les préparatifs d'une nouvelle expédition. Ses deux fils furent renversés du trône et remplacés par le vaillant Kelaoun, qui défit les Mongols dans une grande bataille, sous les murs d'Émèse, et les chassa entièrement de la Syrie. Laodicée fut prise (1285). Tripoli, qui tomba en son pouvoir après la mort de Bohémond III, fut ruinée de fond en comble (1288). Kelaoun s'apprêtait à mettre le siège devant Ptolémaïs, la seule place qui restât aux Latins, lorsque la mort vint l'empêcher de compléter la destruction des Chrétiens. Sou fils Kalil- Ascraf, fidèle à la promesse qu'il avait faite à un père mourant d'anéantir les Infidèles, investit la ville avec des forces considérables. Ptolémaïs, restaurée par saint Louis, opposa une résistance désespérée, et ne fut emportée qu'au quatrième assaut (1291). Le massacre fut épouvantable. Les chevaliers du Temple s'ensevelirent sous les ruines de leur maison. Par l'ordre du sultan, les fortifications et les principaux édifices de Ptolémaïs furent détruits. Sidon, Béryte, Tyr, et les villes maritimes qui appartenaient aux Chrétiens ouvrirent leurs portes au vainqueur. Ainsi tomba, pour ne plus se relever, le royaume de Jérusalem, qui ne laissa que de glorieux souvenirs. Les débris des ordres militaires se transportèrent en Europe[7].

Toutefois, les guerres saintes eurent des résultats importants pour l'état politique, pour le commerce et la civilisation. Pendant tout le temps des croisades, les pontifes romains furent les chefs et les maîtres souverains de la chrétienté, disposant des forces et des ressources des états par eux-mêmes, par les prédications, par les conciles, par les légats. Le clergé prit, sous sa protection immédiate, les personnes et les biens des croisés, et les affranchit par des privilèges de toute dépendance du pouvoir civil et judiciaire. Si l'Église y gagna en influence et en richesse, le pouvoir royal, surtout en France, trouva, dans les croisades, une cause d'agrandissement et de sécurité. Les seigneurs, rêvant de vastes conquêtes en Asie, cédèrent leurs fiefs aux rois à des conditions avantageuses. D'autres trouvèrent la mort à la croisade, sans laisser d'héritiers, et leurs terres passèrent naturellement entre les mains des souverains, qui furent en outre délivrés de vassaux inquiets et remuants. Cependant si la noblesse y perdit en puissance réelle, elle trouva quelque compensation dans les distinctions honorifiques. Au milieu de ces armées immenses, composées de nations différentes, il fallut des marques distinctives ; les noms de famille prirent naissance ; les armoiries[8] surtout furent inventées pour servir de point de ralliement aux vassaux et aux troupes des seigneurs croisés ; on en mit sur les étendards, sur les écus, sur les cuirasses ; on s'en para dans les tournois. Ces joutes guerrières, antérieures sans doute aux croisades, et qui semblent renouvelées des luttes olympiques de la Grèce, ne devinrent d'une mode générale que parce qu'elles étaient la représentation des exploits de la Terre-Sainte. Mais ce fut de la France que l'usage des tournois se répandit dans le reste de l'Europe, et en France aussi que furent rédigés les premiers règlements applicables à ces jeux trop souvent sanglants et longtemps interdits par l'Église.

En secondant les affranchissements, les croisades favorisèrent les progrès des communes, comme nous aurons occasion de le faire remarquer, et, par suite, la formation d'une nouvelle classe sociale, le tiers état.

A l'époque où nous sommes parvenus, les cours municipales, plus éclairées, plus instruites, l'emportent déjà sur les tribunaux féodaux, dont le nombre est réduit en proportion de celui des fiefs, et dont les membres qui sont partis à la Terre-Sainte ne peuvent défendre leur juridiction. Le droit romain commence à décréditer les usages barbares observés par les justices seigneuriales.

L'exemple de plusieurs villes d'Italie, telles que Venise, Gênes et Pise, qui s'enrichissaient par la croisade et se ménageaient des relations avantageuses dans le Levant, excita l'industrie de quelques villes maritimes de France, qui commencèrent à trafiquer des marchandises devenues à la fois un luxe et un besoin. Les cités marchandes et manufacturières de la Flandre servirent d'entrepôt entre les ports de la Méditerranée et la Hanse teutonique. L'agriculture s'augmenta aussi par l'importation de plusieurs plantes nouvelles.

Sans influer très-puissamment sur la culture intellectuelle, les croisades, en établissant des rapports fréquents et suivis entre les peuples, durent répandre et faciliter les connaissances usuelles. La vue des magnificences de Constantinople, l'étude incomplète sans doute, mais cependant réelle de quelques monuments littéraires de l'antiquité, la fréquentation de peuples plus policés, excitèrent l'activité intellectuelle, l'émulation et le désir de savoir, qui mènent à la science.

Quant aux découvertes scientifiques empruntées aux Arabes, et dont on a vanté l'utilité, elles semblent plutôt avoir retardé la marche de l'esprit humain, en l'écartant de l'observation pure et simple des phénomènes, et en l'entraînant dans la fausse route des pratiques magiques et des opérations de la cabale.

Enfin, lors même que les croisades n'auraient eu pour conséquence que d'avoir mis en présence l'Asie et l'Europe, que de leur avoir appris à se craindre et à se reconnaître mutuellement, que d'avoir abaissé la barrière morale qui les séparait, tout en garantissant la chrétienté du débordement de l'islamisme, ce serait encore un assez grand résultat pour qu'on puisse dire que tant de trésors et de sang n'ont pas été dépensés en vain.

 

 

 



[1] Voici le récit de MATTHIEU PARIS : « Après être parti du port de Limisso, en Chypre, et après avoir éprouvé de grands périls et la contrariété des vents, ils ont abordé, sous la conduite du Seigneur, ont jeté l'ancre et se sont rassemblés le jour même dans le vaisseau du seigneur roi, pour tenir conseil sur les résolutions à prendre. Or, on voyait devant soi Damiette et le port couverts d'une multitude de Turcs, cavaliers et fantassins. L'entrée du fleuve, qui était proche, était aussi gardée par une foule de galères armées. Dans le conseil, il fut décidé que, le lendemain matin, chacun selon son pouvoir viendrait à terre avec le seigneur roi. Ainsi qu'il avait été réglé, l'armée des Chrétiens, ayant laissé les grands vaisseaux, descendit préparée au combat sur des galères et des bateaux à petites voiles. Se confiant dans la miséricorde de Dieu, et dans l'aide de la croix triomphale, que le seigneur légat portait en bannière à côté du seigneur roi, joyeux et réconfortés en Dieu, les croisés se dirigèrent vers la terre, malgré les ennemis qui se défendaient, tant en lançant des flèches que par d'autres moyens. Cependant, comme les bateaux ne pouvaient atteindre le rivage, et venir à sec à cause de la mer qui était trop basse, l'armée chrétienne abandonnant les bateaux, sauta et se jeta dans la mer en invoquant le nom de Dieu, et marcha à pied avec ses armes jusqu'à la terre sèche. Quoique cette multitude de Turcs défendît le rivage contre les Chrétiens, cependant avec la faveur de notre Seigneur Jésus-Christ, le peuple chrétien occupa le rivage, sain et sauf et avec joie, après avoir tué une foule de Turcs et quelques Sarrasins que l'on disait être des hommes d'un grand renom. Les Sarrasins se retirèrent dans la ville, dont l'enceinte était très-forte, tant par le fleuve qui la baignait que par les tourailles et les tours dont elle était garnie ; mais notre Seigneur tout puissant donna la ville de Damiette au peuple chrétien, sans aucune peine, le lendemain, qui était l'Octave de la Trinité, vers la troisième heure, les Sarrasins ayant pris la fuite et ayant abandonné ladite ville. Et cela fut fait par le seul don de Dieu, et par la largesse du Seigneur Dieu tout puissant. Les mêmes Sarrasins laissèrent cette cité garnie d'une grande abondance de vivres et de viandes, de machines et d'autres biens, dont une forte partie fut mise en réserve pour la défense de ladite ville, et dont l'autre servit à refaire grandement l'armée. Le roi notre sire y séjourna avec son armée, et fit tirer hors de ses vaisseaux ce qui était à lui. Nous pensâmes que l'armée ne devait point se départir de là jusqu'à la décroissance du fleuve, qui était alors sur le point, à ce qu'on disait, de couvrir la terre ; car autrement le peuple chrétien aurait pu éprouver un grand dommage dans ce pays. » — Le sire de Joinville, naïf historien de l'expédition, Baudouin de Reims et le comte de Jaffa, avec un corps de chevaliers vénus de la Terre-Sainte, mirent les premiers le pied sur la terre d'Égypte.

[2] Malek-Saleh épargna cependant Fakreddin, le plus habile et le plus vaillant de ses généraux, et se contenta de lui dire : « Les Francs sont donc des guerriers bien terribles, puisque des hommes comme toi ont fui devant eux ! »

[3] La douleur du roi fut extrême mais résignée, et les larmes qu'il versa au milieu du morne silence des prélats et des barons avait quelque chose de touchant et de sublime ; tous, dit Joinville, furent moult oppressés d'angoisse, de compassion et de pitié de le voir ainsi plorer.

[4] Mameluks (d'un mot arabe qui veut dire esclave) ; nom donné en Égypte à une sorte de milice dont l'origine remonte aux invasions de Gengis-Khan. Elle se composa d'abord de jeunes gens esclaves, que les Mongols avaient enlevés dans leurs différentes excursions et dont les sultans Ayoubites achetèrent un grand nombre vers l'an 1230. Dans la suite, elle se recruta par les mêmes moyens qui avaient servi à l'établir. Mais la puissance de cette nouvelle milice devint bientôt redoutable aux sultans, et dès l'an 1250, un de leurs chefs fut placé sur le trône d'Égypte. Depuis cette époque jusqu'en 1517 les Mameluks gouvernèrent l'Égypte : ils formèrent deux séries de sultans, les Baharites et les Bordjites. En 1517, Sélim, sultan des Ottomans, après la défaite et la mort de leur dernier chef Touman-Bey, dépouilla les Mameluks de l'autorité suprême qu'ils avaient presque reconquise vers la fin du dix-huitième siècle, lorsque l'expédition française les affaiblit considérablement. Méhémet-Ali, pacha actuel de l'Égypte, leur porta le dernier coup. (Voyez le Dictionnaire historique de M. BOUILLET, aux articles Mameluks et Égypte).

[5] Le chef des Mameluks se précipita dans la tente du roi, tenant à la main un glaive ensanglanté. « Que me donnes-tu, lui dit-il, pour avoir tué ton ennemi et le nôtre ? Le roi gardant le silence : « Ne sais-tu pas, ajouta-t-il, que je suis maitre de ta vie ? Fais-moi chevalier, ou tu es mort... — Fais-toi chrétien, répondit tranquillement Louis, et je te ferai chevalier. »

[6] La traversée fut marquée par un incident qui fit éclater la magnanimité de Louis IX. Écoutons le récit de Joinville : « Donc il avint que notre nef heurta une queue de sable qu'était à la mer. Lors le roi appela les maures nautonniers et leur demanda quel conseil ils donneraient du coup que sa nef avait reçu. Ils se conseillèrent ensemble, et loèrent (conseillèrent) que il se descendit de la nef là où il était et entrât dans une autre. Lors, dit le roi, seigneurs, j'ai ouï votre avis et l'avis de ma gent, or, vous redirai-je le mien, qui est tel que si je descends dans la nef que il y a céans cinq cents personnes et plus qui demeureront en l'île de Chypre pour la peur du péril de leur corps, car il n'y a celui qui autant n'ait en sa vie comme j'ai, et qui jamais par aventure en leur pays ne rentreront, dont j'aime mieux mon corps et ma femme et mes enfants mettre à la main de Dieu que je fisse tel dommage à si grand peuple il y a céans. »

[7] Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem enlevèrent aux Turcs Rhodes et cinq iles voisines (1306-1310). Sentinelles avancées de la chrétienté, ils firent aux Musulmans une guerre acharnée. Les chevaliers du Temple, recueillis dans l'île de Chypre, puis employés par le roi de Sicile, furent abolis par Philippe-le-Bel. (Voyez la 5e période, ch. LXVI.) Les chevaliers Teutoniques, qui s'établirent sur les bords de la Vistule, fondèrent un royaume qui plus d'une fois fit trembler la Pologne, et propagèrent la religion chrétienne dans la Livonie et la Finlande.

[8] Les principales couleurs usitées dans les armoiries étaient le blanc sous le nom d'argent ; le jaune, sous le nom d'or ; le bleu, sous le nom d'azur ; le noir, sous le nom de sable ; le rouge, sous le nom de gueules ; le vert, sous le nom de sinople. L'étymologie de ces trois dernières désignations a donné lieu à une foule de discussions. On fait venir le nom de sable des fourrures noires (sabellinœ, zibelines) ; celui de gueules, du mot oriental ghaled, qui indiquait la couleur rouge de plusieurs objets, entr'autres de la rose ; celui de sinople, de la ville de Sinope, en Asie, qui faisait grand commerce d'une terre verte et colorante. Nous n'entrerons pas ici dans un plus ample examen des autres termes du blason. Remarquons en passant, que le blason est, à proprement parler, l'explication des armoiries. Les hérauts d'armes blasonnaient les écus des chevaliers qui paraissaient aux tournois.