HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE LII. — HISTOIRE DE LA TERRE-SAINTE, DEPUIS LA TROISIÈME CROISADE JUSQU'À LA SEPTIÈME (1200-1248).

 

 

Règne d'Amaury II — Situation de la Palestine à sa mort. — Jean de Brienne est appelé au trône de Jérusalem. — Il implore le secours des Chrétiens d'Occident. Concile de Rome, présidé par Innocent III. — Commencement de la cinquième croisade dont André II est nommé le chef. — Première campagne. — Revers de la seconde. — André revient en Europe. — Expédition des croisés en Égypte. — Siège et prise de Damiette. — La division se met dans l'armée des croisés. — Désastres des Chrétiens. — Capitulation. — Sixième croisade. — Hésitation de Frédéric II pour s'embarquer. — Sa lutte contre le pape. — L'Empereur part enfin pour l'Orient. — Il est excommunié. — Ses relations avec Malek-Kamel. — Il est proclamé roi de Jérusalem. — Trêve de dix ans, conclue avec les Infidèles. — Frédéric, objet de la haine universelle, revient en Europe. — Intervalle de la sixième à la septième croisade. — Expédition du roi de Navarre. — Les Mongols et les Karismiens. — Développements.

 

INTERVALLE DE LA TROISIÈME À LA CINQUIÈME CROISADE. — CINQUIÈME CROISADE (1200-1221). — Amaury II, successeur de Henri de Champagne, dont il avait épousé la veuve, gouvernait avec sagesse le royaume de Jérusalem, et supportait avec résignation la peste, la famine, les tremblements de terre qui désolèrent tout l'Orient pendant plusieurs années. La mort, comme une sentinelle formidable, veillait alors sur les frontières des Chrétiens et des Musulmans. Quoique la trêve conclue avec les Infidèles n'eut pas été rompue, les Chrétiens étaient toujours sous les armes pour faire et repousser une guerre de partisans qui n'avait point cessé des deux côtés. La mort du roi Amaury (1205) exposa la Palestine à de nouveaux malheurs. « Le sceptre du royaume de Jérusalem resta de nouveau entre les mains d'Isabelle, qui n'avait ni le pouvoir ni l'habileté nécessaires pour gouverner les états chrétiens. Dans le même temps, un des fils de Bohémond prince d'Antioche, expira dans les accès d'une violente frénésie. Bohémond dans un âge très-avancé, vit avant de mourir la guerre allumée entre son second fils Raymond, comte de Tripoli, et Livon, prince d'Arménie. L'ordre des Templiers et celui des Hospitaliers avaient pris parti dans cette guerre, et s'étaient armés l'un contre l'autre. Le prince d'Alep, les Turcs venus d'Asie Mineure, se mêlaient aux querelles des chrétiens, et profitaient de leurs divisions pour ravager le territoire d'Antioche. Les états chrétiens de Syrie ne recevaient plus aucun secours de l'Occident. Le souvenir des fléaux qui avaient ravagé les contrées d'outre-mer devait refroidir le zèle et l'ardeur des pèlerins ; les guerriers de l'Europe, accoutumés à voir de sang-froid ; tous les périls de la guerre, ne se sentaient point assez de courage pour braver la peste et la famine. Un grand nombre de barons et de chevaliers de la Palestine, avaient eux-mêmes abandonné une terre trop longtemps désolée, pour se rendre, les uns à Constantinople, et les autres dans les provinces de l'Occident[1]. »

Sur ces entrefaites, la reine Isabelle mourut laissant le trône de Jérusalem à la fille qu'elle avait eue de Conrad, marquis de Tyr. Les barons de Syrie voulurent donner pour époux à la jeune princesse un chef brave et habile, qui put lutter contre les Musulmans. Ils s'adressèrent à Philippe-Auguste, qui leur désigna comme le chevalier le plus intrépide et le meilleur défenseur de la Terre-Sainte, Jean de Brienne, fils d'Érard II, comte de Brienne en Champagne. Jean accepta avec joie la main d'Isabelle, sans s'inquiéter des dangers qui menaçaient de toutes parts le royaume de Jérusalem : il chargea les ambassadeurs d'annoncer sa prochaine arrivée à la tête de forces considérables. Cette nouvelle fit passer les barons de Syrie du découragement à la présomption : ils refusèrent de prolonger la trêve faite avec les Infidèles et repoussèrent orgueilleusement toutes les propositions de Malek-Adel, qui, depuis la mort de Malek-Azis, commandait en Syrie et en Égypte.

Cependant Jean de Brienne faisait de vains efforts pour lever des troupes. L'Allemagne, troublée par les prétentions de deux rivaux, avait oublié la Terre-Sainte : Jean, excommunié par le pape, voyait l'Angleterre en interdit ; Philippe-Auguste songeait à accroître sa puissance ; Aussi le roi de Jérusalem n'arriva-t-il en Palestine qu'avec trois cents chevaliers (1209). La brillante valeur qu'il déploya contre les Infidèles ne put compenser l'inégalité du nombre, et l'ambassade qu'il envoya en Occident trouva la chrétienté profondément agitée par la guerre désastreuse des Albigeois[2]. L'infatigable Innocent III lit les plus grands efforts pour intéresser les princes de l'Europe en faveur des Chrétiens de. Syrie ; niais sa voix se perdit dans le bruit d'une guerre civile qu'il avait allumée lui-même, et ses exhortations n'eurent pour résultat que de provoquer une croisade d'enfants (1213)[3]. Le généreux pontife désolé, mais non découragé, résolut de réunir un concile général à Rome, et de faire un dernier effort pour sauver la Terre-Sainte. Ses légats parcoururent la France, l'Angleterre et l'Allemagne, appelant les princes et les peuples à la délivrance du Saint-Sépulcre. L'Europe se souleva une nouvelle fois à la voix des éloquents et zélés missionnaires. La charité des fidèles se réveilla. Philippe-Auguste abandonna le quarantième de ses revenus domaniaux pour subvenir aux frais de la guerre, tandis que les barons français et le peuple, à l'exemple du roi, se signalaient par des contributions volontaires. En Angleterre, Jean prit la croix pour se ménager la protection de l'Église dans la lutte périlleuse qu'il soutenait contre ses barons. En Allemagne, Frédéric II, opposé par le pape à Othon de Saxe, jura solennellement de partir pour la Palestine (1214). Le concile qui s'ouvrit à Rome, l'année suivante, donna un nouvel élan à la croisade, et la mort d'Innocent III, qui avait promis de se mettre lui-même à la tête de l'expédition, ne suspendit pas les préparatifs. Honorius HI poursuivit l'œuvre de son prédécesseur, et chercha à rétablit 'parmi les princes chrétiens de t'Europe une concorde sans laquelle l'entreprise ne pouvait réussir ; mais ses efforts furent inutiles. Aussi, lorsqu'il fallut se mettre en route pour l'Orient, Philippe-Auguste allégua les troubles qui agitaient les provinces méridionales de son royaume : Frédéric II, aux prises avec les républiques lombardes, ajourna l'accomplissement de son vœu, et la mort de Jean d'Angleterre le dispensa de violer le sien. Les croisés prirent alors pour chef André II, roi de Hongrie, qui, malgré les troubles de son royaume, s'embarqua à Spalatro, relâcha dans l'île de Chypre où le roi Lusignan se joignit aux croisés, et aborda à Ptolémaïs à la tête d'une nombreuse armée (1217).

Dans la première campagne, qui ne fut qu'un pèlerinage, les croisés, sous les ordres des rois de Jérusalem, de Chypre et de Hongrie, s'avancèrent sans trouver d'ennemis jusqu'au lac de Génésareth, et revinrent chargés de butin à Ptolémaïs[4]. Une tentative inutile contre une forteresse du mont Thabor et des pertes déplorables éprouvées en Phénicie signalèrent la campagne suivante. Le manque de vivres et peut-être la discorde déterminèrent les croisés à se partager en quatre divisions. La première, sous les ordres du roi de Jérusalem, du duc d'Autriche et du grand-maître des Hospitaliers, alla camper dans la plaine de Césarée : la seconde, commandée par les rois de Hongrie et de Chypre, s'enferma dans Tripoli : la troisième se fortifia dans une petite place située au pied du mont Carmel ; et Ptolémaïs reçut la quatrième. La mort de Lusignan et le départ d'André II[5], suspendirent les hostilités ; mais bientôt une armée de croisés allemands qui avaient vaincu les Maures en Portugal, aborda en Palestine et releva le courage des Chrétiens. On résolut alors de mettre à exécution un projet proposé par Amaury et appuyé dans le dernier concile par le pape lui-même. Au lieu de marcher sur Jérusalem, les croisés se dirigèrent vers l'Égypte, voulant frapper au cœur la puissance musulmane. La flotte partie de Ptolémaïs était montée par Jean, roi de Jérusalem, le patriarche, les évêques de Nicosie, d'Acre, de Bethléem, Léopold, duc d'Autriche et les grands-maîtres des différents ordres. Elle aborda, sans trouver d'obstacles, sous les murs de Damiette (1218).

Malek-Adel, descendu volontairement du trône, avait partagé ses états entre ses enfants. Malek-Kamel, son fils aîné, avait reçu la sultanie du Caire, Conradin celle de Damas, et ses autres fils différentes principautés. Malgré son abdication, Malek-Adel, digne héritier du grand Saladin, conservait encore un puissant ascendant sur les princes, le peuple et l'armée, et était resté de fait le chef suprême de la nation. Lorsque les Latins avaient paru devant Ptolémaïs avec une armée formidable, le sultan avait dissipé l'épouvante des Musulmans en leur annonçant d'avance les discordes qui devaient diviser et affaiblir leurs ennemis. Au moment où les Chrétiens tentèrent la conquête de l'Égypte, le vieux Malek-Adel guidait encore de ses conseils les chefs musulmans.

Les Chrétiens commencèrent avec ardeur le siège de Damiette, une des plus fortes et des plus anciennes villes de l'Égypte[6]. La prise de l'une des tours qui dominaient l'embouchure du Nil, leur permit de s'avancer jusque sous les murs de la place. La mort du grand Malek-Adel, la révolte des principaux émirs, la retraite de l'armée égyptienne, les maladies et la famine réduisirent les habitants aux plus cruelles extrémités. Un dernier assaut livra aux croisés cette malheureuse ville, qui ne comptait plus que trois mille défenseurs. Soixante-dix mille habitants étaient morts de faim et de fatigues, et leurs cadavres jonchaient les maisons et les rues (1219). Malgré la violente opposition de l'ambitieux Pélage, légat du pape et évêque d'Albano, qui voulait être en même temps le chef militaire et spirituel de la croisade, la ville de Damiette fut adjugée au roi de Jérusalem. Les croisés, profitant de l'effroi dont la prise de Damiette avait frappé les Infidèles, s'emparèrent de la forteresse de Tanis, l'un des boulevards de l'Égypte. Dès ce moment, les Chrétiens se crurent maîtres de cette riche contrée, et restèrent dans une funeste inaction.

La paix ramena les discordes dans le camp des Latins. Les prétentions toujours croissantes de Pélage poussèrent à bout le roi de-Jérusalem qui, dit Guillaume de Tyr, fut moult ennuyé parceque le légat avait seigneurie sur lui et avait deffendu qu'on ne fast rien pour lui en l'ost. Jean de Brienne sortit du camp, où le légat commanda en maître absolu ; mais ce dernier souleva bientôt les esprits par ses exigences tyranniques, et surtout par sa rapacité[7]. Lorsqu'il voulut faire marcher l'armée sur le Caire il trouva une opposition invincible, et se vit forcé d'envoyer un message à Jean de Brienne, pour le supplier de reprendre le commandement (1220).

Pendant que l'armée chrétienne était en proie à ces funestes divisions ; les Musulmans accouraient en foule sous les drapeaux de Malek-Kamel, campé dans la vallée où s'éleva bientôt la ville de Mansoura (la Victorieuse). Jean de Brienne, de retour à Damiette, était d'avis que l'on se fortifiât dans cette ville et dans Tanis, et qu'on ne s'exposât pas aux pluies et aux inondations prochaines du Nil (on était alors au mois de juillet). Le cardinal Pélage, au contraire, voulait que l'on marchât droit sur le Caire, et que par cette conquête, qu'il représentait comme facile, on portât un coup mortel à la puissance musulmane. La plupart des vieux capitaines partageaient l'avis du roi de Jérusalem. Mais la crainte des foudres de l'Église, dont les menaçait le fougueux prélat, s'ils refusaient d'obéir aux ordres de Dieu, les réduisit au silence, et il fut résolu dans le conseil des barons et des évêques que les croisés se dirigeraient sur le Caire. Les Chrétiens rencontrèrent à la pointe du Delta, près du canal d'Aschmoun, les forces réunies des sultans du Caire et de Damas, et des princes d'Alep, d'Emèse et de Bosra. Malgré les puissants secours qu'il avait reçus, Malek-Kamel voulait éviter les chances périlleuses d'un combat. Sei ambassadeurs vinrent donc proposer la paix aux Chrétiens, offrant, au nom du sultan, de leur rendre la Palestine et Jérusalem. Le roi de Jérusalem et les principaux chefs latins accueillirent avec joie ces ouvertures inespérées ; mais l'opiniâtre légat, qui dominait dans le conseil et dont l'orgueil rêvait la conquête de l'Égypte, fit renvoyer les ambassadeurs avec un refus. Un terrible auxiliaire vint au secours des Musulmans. Le Nil débordé intercepta toute communication entre Damiette et les croisés. Hors d'état de continuer leur route vers le Caire, pressés par la famine, menacés par un ennemi furieux, les Chrétiens commencèrent leur retraite.

« Au lever du jour, dit Michaud[8], l'armée chrétienne vit accourir la cavalerie musulmane, qui la pressait sur l'aile droite et cherchait à la pousser dans le Nil. Sur les derrières de l'armée se précipitait une multitude d'Éthiopiens à la couleur noire, et dont l'affreuse nudité répandait l'effroi. La bravoure du roi Jean, des chevaliers du Temple et de l'Hôpital, arrêta l'impétuosité des musulmans, et les soldats d'Éthiopie, pressés par le glaive, se jetèrent dans le fleuve, semblables, dit Olivier, à une troupe de grenouilles qui sautent dans les marécages. Mais la nuit suivante, tandis que l'armée chrétienne prenait un peu de repos, le sultan du Caire fit lever toutes les écluses, et l'eau du Nil coula sur la tête de ceux qui dormaient. Bientôt on vit reparaître les » Éthiopiens avides du sang des croisés : le désordre se met dans l'armée qui ne peut se ranger en bataille. La multitude des musulmans occupait les lieux élevés ; les soldats chrétiens erraient au hasard dans la plaine, poursuivis par les flots débordés et par un ennemi auquel on venait de refuser la paix. » Les croisés se virent bientôt réduits à implorer Ia faveur d'une capitulation. Presque tous les émirs, dans l'ardeur du fanatisme et de la vengeance, voulaient qu'on les exterminât jusqu'au dernier, et qu'on leur fit expier ainsi tout le mal qu'ils avaient fait aux Mahométans. Malek-Kamel fut plus modéré et plus prudent. Le bruit de l'arrivée de Frédéric II et l'approche des Tartares qui étaient déjà maîtres de la Perse, lui inspiraient le désir de terminer une guerre qui consumait sans profit les forces musulmanes. Une capitulation fut donc accordée aux Chrétiens, qui s'engagèrent à rendre Damiette et à retourner en Palestine. Le roi de Jérusalem, le duc de Bavière et le légat du pape se rendirent comme otages au camp des Turcs, tandis que le propre fils du sultan du Caire était livré aux Chrétiens pour gage de sa parole. Damiette et Tanis furent livrée aux Musulmans, conformément au traité. Les barons de Syrie, et les 'chevaliers de Saint-Jean et du Temple se retirèrent à Ptolémaïs, et les croisés firent voile vers l'Europe (1221).

SIXIÈME CROISADE (1222-1229.) — Jean de Brienne, réduit à la possession de Ptolémaïs, vint implorer les princes de l'Occident. Le pape Honorius III, qui d'abord avait accusé Frédéric II d'avoir contribué aux désastres des Chrétiens par ses retards, voulut l'intéresser directement À la défense d'un royaume dont il serait le maitre. II fit donc épouser Yolande, fille de Jean de Brienne, à l'Empereur qui promit solennellement de se mettre à la tête d'une nouvelle croisade (1223). Dans l'expédition précédente, qu'il devait commander en personne, Frédéric II s'était contenté d'envoyer en Égypte quelques troupes sous les ordres du duc de Bavière et du comte de Pouille. Mais, à la conférence tenue en Campanie, il prit de nouveau l'engagement de partir pour la Palestine. Il fit préparer dans les ports de la Sicile et de la Pouille une flotte nombreuse. Ses vassaux de Naples et d'Allemagne formèrent une puissante armée, et la voix de la renommée annonça soixante mille pèlerins anglais : mais les lenteurs, volontaires ou inévitables de ces préparatifs, épuisèrent les ressources des croisés indigents. L'armée s'éclaircit car les maladies et la désertion, et l'été brûlant de la Calabre anticipa sur les ravages d'une campagne de Syrie. Cependant, malgré ses lettres et ses promesses tant de fois renouvelées, Frédéric ne partait pas. Sa puissance menacée dans le royaume de Naples, l'esprit de rébellion qui animait les républiques lombardes, les intrigues de la cour de Rome, tout l'engageait à différer son départ pour la Terre-Sainte. Cédant enfin aux prières mêlées de menaces de Grégoire IX, successeur d'Honorius, l'empereur s'embarqua à Brindes avec une armée de quarante mille hommes (1227). Mais il ne tint la mer que trois jours, et ses ennemis imputèrent à une résistance opiniâtre la retraite précipitée que ses amis attribuèrent à une violente indisposition. Instruit du retour inopiné de Frédéric II, Grégoire furieux lança contre lui une bulle d'excommunication : quoique chassé de sa capitale par les partisans de l'Empereur, il continua hardiment la lutte et délia de leur serment de fidélité tous les sujets impériaux (1228). Au milieu de ces violents orages les Chrétiens d'Égypte et de Syrie, réduits au désespoir, imploraient en vain leurs frères d'Occident contre un ennemi qui les accablait d'impôts, leur défendait de célébrer en public leur culte, et ne leur permettait d'avoir ni armes ni chevaux. Toutefois, la division des princes musulmans leur laissait des chances de se soustraire à une oppression insupportable. D'abord réunis par le danger commun, les enfants de Malek-Adel se disputèrent, les armes à la main, les provinces et les villes enlevées aux Chrétiens. Le prince de Damas avait appelé à son aide, contre son frère Malek-Kamel, les redoutables Kharismiens. Menacé par cette ligue formidable, le sultan du Caire envoya des présents et des ambassadeurs à Frédéric II, que les Orientaux regardaient comme le chef des puissances européennes. Il l'engageait à venir en Palestine, lui promettant de lui livrer la ville sainte. Cette négociation qui demeura secrète détermina l'Empereur à s'embarquer, et dans une assemblée tenue aux portes de Barlette il annonça, au grand étonnement de tous les assistants, qu'il allait se rendre en Orient.

Mais Frédéric II, séparé de la communion des fidèles, n'avait plus le droit de les commander. Grégoire lui défendit de partir. L'Empereur, sans tenir compte de cette défense, fit voile vers la Terre-Sainte. D'abord reçu à Ptolémaïs comme le libérateur d'Israël, il devint bientôt l'objet de la défiance et du mépris, lorsque deux moines, envoyés par le pape, l'eurent représenté comme un prince révolté contre l'Église. Les chevaliers du Temple et de l'Hôpital refusèrent de se soumettre à un prince réprouvé. Les chevaliers teutoniques restèrent seuls fidèles à la bannière de l'Empereur. Sur ces entrefaites la mort du sultan de Damas. Conradin, qui laissait son héritage à un prince enfant, réveilla l'ambition de Malek-Kamel, qui se rendit en Syrie à la tête d'une puissante armée, dans l'intention de s'emparer par l'adresse ou par la force des états de son frère. Ses relations avec Frédéric II n'étaient plus les mêmes, et sa position, à l'égard des Musulmans, devenait embarrassante[9]. Aussi répondit-il d'une manière évasive aux ambassadeurs de Frédéric, qui lui rappelaient ses promesses ; mais un secret émissaire vint assurer l'Empereur de ses intentions pacifiques. « Ce fut un singulier spectacle dans cette croisade, que celui de deux grands monarques opposés par la religion, rapprochés par une tolérance réciproque, unis par les mêmes goûts et confondant leurs 'vœux pour la paix, tandis qu'autour d'eux tout respirait la haine, la barbarie et la guerre. Dans l'armée chrétienne, on faisait un crime à Frédéric d'avoir envoyé au sultan du Caire sa cuirasse et son épée comme un gage de ses dispositions pacifiques. Parmi les Musulmans, on reprochait à Malek-Karnel de rechercher l'alliance des ennemis de l'islamisme, en envoyant au chef des Francs un éléphant, des chameaux et les plus rares productions de l'Arabie, de l'Inde et de l'Égypte... Les prédicateurs de l'Islamisme accusaient hautement Malek-Kamel de trahir à la fois la religion du prophète et la gloire de Saladin. L'empereur des Francs n'était pas traité plus favorablement parmi les chrétiens. Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple s'étaient séparés de lui et le suivaient de loin. Dans le camp, on n'osait prononcer le nom du chef de l'armée, Frédéric avait été obligé de faire disparaître l'étendard de l'empiré, et ses ordres n'étaient proclamés qu'au nom de Jésus-Christ et de la république chrétienne[10]. » Bien plus, les Templiers prévinrent le sultan du moment où Frédéric devait se rendre sur les bords du Jourdain faiblement accompagné, Malek-Kamel renvoya la lettre qui pouvait confondre les traîtres.

Malgré le danger de leur position, les cieux princes conclurent une trêve de dix ans, six mois et huit jours (20 février 1229). Frédéric obtint du sultan la restitution de Jérusalem, de Bethléem, de Nazareth, de Tyr et de Sidon. Les Chrétiens eurent la faculté de relever les fortifications des châteaux de Joppé, de Césarée et de Sainte-Marie. Une des clauses du traité assurait aux Musulmans la possession de la mosquée d'Omar, et la tolérance de leur culte. Ce traité souleva de violents mécontentements de part et d'autre : pendant que les Musulmans maudissaient Malek-Kamel, les prélats de l'Église latine se déchaînaient contre un prince qui confondait le culte d'un imposteur avec la religion du Fils de Dieu. Lorsque Frédéric, qui s'était rendu à Jérusalem accompagné de ses barons et des chevaliers teutoniques, entra dans l'église de la Résurrection, il trouva le sanctuaire et les images des saints revêtus de crêpes funèbres. Tous les prêtres avaient fui : l'Empereur plaça de ses propres mains sur sa tête une couronne d'or qu'il avait fait mettre sur le grand autel, et fut proclamé roi de Jérusalem aux seules acclamations des guerriers. De retour à Ptolémaïs, Frédéric essaya vainement de dissiper les préventions et de calmer les haines soulevées contre lui par l'Église. Les violences auxquelles il eut recours après avoir épuisé tous les moyens de douceur rendirent la réconciliation impossible ; et lorsqu'il fut rappelé en Europe par la nécessité de défendre ses états contre son beau-père Jean de Brienne, chef des troupes pontificales[11], toutes les villes de la Terre-Sainte célébrèrent le départ de leur implacable ennemi (1229).

INTERVALLE DE LA SIXIÈME À LA SEPTIÈME CROISADE (1230-1248). — Le départ de Frédéric laissa Jérusalem qu'il n'avait pas fortifiée, exposée aux incursions fréquentes des Musulmans cantonnés dans les montagnes de Naplouse, et qui s'avançaient en armes jusqu'aux portes de la ville. Dans leur détresse les prélats et les barons de la Palestine adressèrent encore des lettres suppliantes au chef spirituel de la Chrétienté et aux différents monarques de l'Occident. Malgré un refroidissement universel pour des expéditions sans résultats durables, Grégoire IX fit prêcher une nouvelle croisade, et ranima pour un instant l'enthousiasme des princes et des peuples. Mais la lutte sans cesse renaissante qu'il soutenait contre Frédéric, enleva à l'expédition projetée toutes les chances de succès. Cependant, lorsque le roi de Navarre, le comte de Champagne, les ducs de Bretagne et de Bourgogne, le comte de Bar et plusieurs autres seigneurs abordèrent à Ptolémaïs, ils furent accueillis avec des transports de joie. Mais les barons français, au lieu de profiter des désordres qui suivirent la mort de Malek- Kamel, au lieu d'envahir la Palestine avec un seul corps d'armée, combattirent séparément, ne songeant qu'à faire du butin et à acquérir quelque renommée. Ainsi, pendant que le duc de Bretagne faisait une incursion heureuse sur le territoire de Damas, le duc de Bourgogne et le comte de Bar tentaient une expédition dans le voisinage de Gaza. Les Chrétiens ainsi divisés furent aisément vaincus, se retirèrent en désordre dans les villes qu'ils possédaient encore, et s'empressèrent de traiter séparément avec les princes musulmans. Les Templiers conclurent une alliance avec l'émir Karac, qui leur rendit Jérusalem dont il s'était emparé et lui promirent le secours de leurs armes contre le sultan du Caire, pendait que les ducs de Bretagne et de Bourgogne, le comte de Champagne, signaient une trêve avec le sultan d'Égypte, et s'engageaient à combattre les Musulmans de Syrie (1240). Les croisés français se hâtèrent de faire voile vers l'Europe sans attendre l'exécution des traités conclus avec les Infidèles. Le vaillant Richard de Cornouailles, frère de Henri III et neveu de Richard Cœur-de-Lion, vint tin moment relever le courage des Chrétiens ; mais abandonné en mème temps par les Hospitaliers et les Templiers, il se contenta de reprendre possession de Jérusalem et précipita son retour en Europe (1241).

Maîtres depuis deux ans de la cité sainte, les Chrétiens, profitant des discordes des Musulmans, relevaient leurs murailles et rebâtissaient leurs églises, lorsqu'un nouveau fléau plus terrible que tous les autres désola la 'Terre-Sainte. Les Tartares Mongols, sous la conduite de Gengis-Khan et de ses fils, après avoir subjugué la Chine et le Kharisme, vaste contrée comprise entre le golfe Persique et les frontières de l'Inde, s'étaient avancés jusqu'en Pologne, en Moravie, en Bohème et en Hongrie[12]. Bientôt les Kharismiens essayèrent de secouer un joug détesté. Vaincus de nouveau et préférant l'exil à la servitude, ils se jetèrent du côté de la Méditerranée, et parurent tout-à-coup en Asie-Mineure et en Syrie, commandés par le terrible Barbakan ; non moins féroces que les Tartares, les Kharismiens signalaient leur passage par le pillage, le meurtre et l'incendie, n'épargnant pas plus les Sarrasins que les Chrétiens. Repoussés d'abord par l'armée confédérée des chefs musulmans, ils mettent à profit les rivalités de leurs ennemis et se liguent avec le sultan du Caire qui leur abandonne la Palestine. Les hordes du Kharisme ravagent avec fureur la Galilée, pillent et profanent Jérusalem qu'ils trouvent sans défense. Le danger réunit alors les Chrétiens, et les Musulmans ; mais la désastreuse journée de Gaza (1244) livre aux Kharismiens ligués avec les Égyptiens toute la Palestine. Damas assiégée n'oppose qu'une faible résistance et est remise entre les mains du sultan d'Égypte. Bientôt brouillé avec ses avides auxiliaires, Malek-Saleh leur fait essuyer deux défaites consécutives, tue leur chef Barbakan et anéantit leur armée dont les faibles débris se réfugient auprès du sultan d'Iconium (1247).

 

 

 



[1] MICHAUD, Hist. des Croisades, tom. III, page 258, sixième édition.

[2] Voyez le chapitre LVII.

[3] Ce fait singulier est rapporté par Michaud et par l'auteur du chapitre des Croisades. Ces enfants n'étaient pas seulement français, mais aussi allemands. Des clercs et même des prêtres s'étaient mis à leur tête. Un grand nombre de vagabonds avaient porté à cinquante mille cette jeunesse enthousiaste, qui voulait délivrer le tombeau de Jésus-Christ. Ceux d'Allemagne périrent presque tous de faim et de misère. Ceux de France qui purent arriver à Marseille, furent trompés par deux marchands nommés Hugues de Fer, et Guillaume Porc. Ces deux misérables, après avoir promis à ces enfants de les conduire gratuitement en Palestine, les firent monter, sur sept de leurs vaisseaux ; deux périrent en route, et les enfants qu'ils portaient furent noyés. Les autres enfants, qui échappèrent au naufrage, furent vendus comme esclaves en Egypte.

[4] Voici le récit que fait de cette expédition MATT. PARIS. « Le patriarche de Jérusalem, au milieu du recueillement du clergé et du peuple portant respectueusement le bois de la vraie croix, partit d'Acre pour le camp des ennemis du Seigneur, qui s'étaient avancés jusqu'au Jourdain. Les fidèles, guidés par une si précieuse bannière, s'avancèrent en bon ordre à travers la plaine de Faba. Sur le rapport des éclaireurs, qui avaient aperçu des nuages de poussière soulevée par les ennemis, ils restèrent incertains si ceux-ci marchaient contre eux ou se hâtaient de fuir. Le jour suivant, ayant les montagnes de Gilboé à droite et un marais à gauche, ils s'avancèrent vers Bethsan, où nos ennemis étaient campés. Ceux-ci, redoutant l'arrivée de l'armée du Dieu vivant qui marchait en grand nombre et bien rangée, prirent la fuite, abandonnant le pays au ravage des soldats du Christ. La veille de la fête de Saint-Martin, les Fidèles traversèrent le Jourdain et firent ensuite trois stations sur le rivage de la mer de Galilée. Ils virent Bethsaïde, la ville d'André et de Pierre, réduite alors à l'état d'une misérable bourgade. Ils visitèrent aussi les lieux sanctifiés par les miracles de Jésus-Christ ; alors les croisés revinrent à Acre par Capharnaüm, et ramenèrent leurs malades. »

[5] André s'arrêta longtemps en Arménie, et ne rapporta que quelques reliques d'une expédition qui avait dissipé ses trésors et compromis la tranquillité de ses états.

[6] La ville de Damiette était située à un mille de la mer, sur la rive droite du principal bras du Nil, entre ce fleuve et le lac Menzaleh. Elle avait une triple enceinte de murailles du côté de la terre, et un double rempart du côté du Nil, à l'embouchure duquel se trouvait une tour de chaque côté. Une nombreuse garnison la défendait, et l'on tendait une grosse chaîne de fer entre ces deux tours, pour empêcher les vaisseaux d'entrer dans le Nil. Celle qui fut prise par les croisés était la tour occidentale, c'est-à-dire, la plus voisine de leur camp ; car ils débarquèrent au Gizé de Damiette, espace de terre qui formait angle entre la rive gauche ou occidentale et la mer.

[7] Une ordonnance, publiée dans le camp à son de trompe, attribuait à l'Église, exclusivement, les dépouilles des soldats morts dans l’expédition.

[8] Hist. des Croisades, t. III, p. 356, sixième édition.

[9] Il avait pris l'engagement solennel envers les chefs musulmans de ne point livrer Jérusalem aux Chrétiens, si on lui assurait la possession de la sultanie de Dumas.

[10] MICHAUD, Hist. des Croisades, tome IV, page 26, sixième édition.

[11] Quelque temps après son mariage avec Yolande, Frédéric avait pris le titre de roi de Jérusalem, sans se mettre en peine des protestations de Jean de Brienne.

[12] Voyez le chapitre LIX.