Règne d'Amaury II —
Situation de la Palestine à sa mort. — Jean de Brienne est appelé au trône de
Jérusalem. — Il implore le secours des Chrétiens d'Occident. Concile de Rome,
présidé par Innocent III. — Commencement de la cinquième croisade dont André
II est nommé le chef. — Première campagne. — Revers de la seconde. — André
revient en Europe. — Expédition des croisés en Égypte. — Siège et prise de
Damiette. — La division se met dans l'armée des croisés. — Désastres des
Chrétiens. — Capitulation. — Sixième croisade. — Hésitation de Frédéric II
pour s'embarquer. — Sa lutte contre le pape. — L'Empereur part enfin pour
l'Orient. — Il est excommunié. — Ses relations avec Malek-Kamel. — Il est
proclamé roi de Jérusalem. — Trêve de dix ans, conclue avec les Infidèles. — Frédéric,
objet de la haine universelle, revient en Europe. — Intervalle de la sixième
à la septième croisade. — Expédition du roi de Navarre. — Les Mongols et les
Karismiens. — Développements.
INTERVALLE DE LA TROISIÈME À LA CINQUIÈME CROISADE. — CINQUIÈME CROISADE (1200-1221). — Amaury II, successeur de
Henri de Champagne, dont il avait épousé la veuve, gouvernait avec sagesse le
royaume de Jérusalem, et supportait avec résignation la peste, la famine, les
tremblements de terre qui désolèrent tout l'Orient pendant plusieurs années. La
mort, comme une sentinelle formidable, veillait alors sur les frontières des
Chrétiens et des Musulmans. Quoique la trêve conclue avec les Infidèles
n'eut pas été rompue, les Chrétiens étaient toujours sous les armes pour
faire et repousser une guerre de partisans qui n'avait point cessé des deux
côtés. La mort du roi Amaury (1205) exposa la Palestine à de nouveaux malheurs. « Le sceptre du
royaume de Jérusalem resta de nouveau entre les mains d'Isabelle, qui n'avait
ni le pouvoir ni l'habileté nécessaires pour gouverner les états chrétiens.
Dans le même temps, un des fils de Bohémond prince d'Antioche, expira dans
les accès d'une violente frénésie. Bohémond dans un âge très-avancé, vit
avant de mourir la guerre allumée entre son second fils Raymond, comte de
Tripoli, et Livon, prince d'Arménie. L'ordre des Templiers et celui des
Hospitaliers avaient pris parti dans cette guerre, et s'étaient armés l'un
contre l'autre. Le prince d'Alep, les Turcs venus d'Asie Mineure, se mêlaient
aux querelles des chrétiens, et profitaient de leurs divisions pour ravager
le territoire d'Antioche. Les états chrétiens de Syrie ne recevaient plus
aucun secours de l'Occident. Le souvenir des fléaux qui avaient ravagé les
contrées d'outre-mer devait refroidir le zèle et l'ardeur des pèlerins ; les
guerriers de l'Europe, accoutumés à voir de sang-froid ; tous les périls de
la guerre, ne se sentaient point assez de courage pour braver la peste et la
famine. Un grand nombre de barons et de chevaliers de la Palestine, avaient
eux-mêmes abandonné une terre trop longtemps désolée, pour se rendre, les uns
à Constantinople, et les autres dans les provinces de l'Occident[1]. » Sur ces
entrefaites, la reine Isabelle mourut laissant le trône de Jérusalem à la
fille qu'elle avait eue de Conrad, marquis de Tyr. Les barons de Syrie
voulurent donner pour époux à la jeune princesse un chef brave et habile, qui
put lutter contre les Musulmans. Ils s'adressèrent à Philippe-Auguste, qui
leur désigna comme le chevalier le plus intrépide et le meilleur défenseur de
la Terre-Sainte, Jean de Brienne, fils d'Érard II, comte de Brienne en
Champagne. Jean accepta avec joie la main d'Isabelle, sans s'inquiéter des
dangers qui menaçaient de toutes parts le royaume de Jérusalem : il chargea
les ambassadeurs d'annoncer sa prochaine arrivée à la tête de forces
considérables. Cette nouvelle fit passer les barons de Syrie du découragement
à la présomption : ils refusèrent de prolonger la trêve faite avec les
Infidèles et repoussèrent orgueilleusement toutes les propositions de Malek-Adel,
qui, depuis la mort de Malek-Azis, commandait en Syrie et en Égypte. Cependant
Jean de Brienne faisait de vains efforts pour lever des troupes. L'Allemagne,
troublée par les prétentions de deux rivaux, avait oublié la Terre-Sainte :
Jean, excommunié par le pape, voyait l'Angleterre en interdit ;
Philippe-Auguste songeait à accroître sa puissance ; Aussi le roi de
Jérusalem n'arriva-t-il en Palestine qu'avec trois cents chevaliers (1209). La brillante valeur qu'il
déploya contre les Infidèles ne put compenser l'inégalité du nombre, et
l'ambassade qu'il envoya en Occident trouva la chrétienté profondément agitée
par la guerre désastreuse des Albigeois[2]. L'infatigable Innocent III lit
les plus grands efforts pour intéresser les princes de l'Europe en faveur des
Chrétiens de. Syrie ; niais sa voix se perdit dans le bruit d'une guerre
civile qu'il avait allumée lui-même, et ses exhortations n'eurent pour
résultat que de provoquer une croisade d'enfants (1213)[3]. Le généreux pontife désolé,
mais non découragé, résolut de réunir un concile général à Rome, et de faire
un dernier effort pour sauver la Terre-Sainte. Ses légats parcoururent la
France, l'Angleterre et l'Allemagne, appelant les princes et les peuples à la
délivrance du Saint-Sépulcre. L'Europe se souleva une nouvelle fois à la voix
des éloquents et zélés missionnaires. La charité des fidèles se réveilla.
Philippe-Auguste abandonna le quarantième de ses revenus domaniaux pour
subvenir aux frais de la guerre, tandis que les barons français et le peuple,
à l'exemple du roi, se signalaient par des contributions volontaires. En
Angleterre, Jean prit la croix pour se ménager la protection de l'Église dans
la lutte périlleuse qu'il soutenait contre ses barons. En Allemagne, Frédéric
II, opposé par le pape à Othon de Saxe, jura solennellement de partir pour la
Palestine (1214).
Le concile qui s'ouvrit à Rome, l'année suivante, donna un nouvel élan à la
croisade, et la mort d'Innocent III, qui avait promis de se mettre lui-même à
la tête de l'expédition, ne suspendit pas les préparatifs. Honorius HI
poursuivit l'œuvre de son prédécesseur, et chercha à rétablit 'parmi les
princes chrétiens de t'Europe une concorde sans laquelle l'entreprise ne
pouvait réussir ; mais ses efforts furent inutiles. Aussi, lorsqu'il fallut
se mettre en route pour l'Orient, Philippe-Auguste allégua les troubles qui
agitaient les provinces méridionales de son royaume : Frédéric II, aux prises
avec les républiques lombardes, ajourna l'accomplissement de son vœu, et la
mort de Jean d'Angleterre le dispensa de violer le sien. Les croisés prirent
alors pour chef André II, roi de Hongrie, qui, malgré les troubles de son
royaume, s'embarqua à Spalatro, relâcha dans l'île de Chypre où le roi
Lusignan se joignit aux croisés, et aborda à Ptolémaïs à la tête d'une
nombreuse armée (1217). Dans la
première campagne, qui ne fut qu'un pèlerinage, les croisés, sous les ordres
des rois de Jérusalem, de Chypre et de Hongrie, s'avancèrent sans trouver
d'ennemis jusqu'au lac de Génésareth, et revinrent chargés de butin à Ptolémaïs[4]. Une tentative inutile contre
une forteresse du mont Thabor et des pertes déplorables éprouvées en Phénicie
signalèrent la campagne suivante. Le manque de vivres et peut-être la
discorde déterminèrent les croisés à se partager en quatre divisions. La première,
sous les ordres du roi de Jérusalem, du duc d'Autriche et du grand-maître des
Hospitaliers, alla camper dans la plaine de Césarée : la seconde, commandée
par les rois de Hongrie et de Chypre, s'enferma dans Tripoli : la troisième
se fortifia dans une petite place située au pied du mont Carmel ; et
Ptolémaïs reçut la quatrième. La mort de Lusignan et le départ d'André II[5], suspendirent les hostilités ;
mais bientôt une armée de croisés allemands qui avaient vaincu les Maures en
Portugal, aborda en Palestine et releva le courage des Chrétiens. On résolut
alors de mettre à exécution un projet proposé par Amaury et appuyé dans le
dernier concile par le pape lui-même. Au lieu de marcher sur Jérusalem, les
croisés se dirigèrent vers l'Égypte, voulant frapper au cœur la puissance
musulmane. La flotte partie de Ptolémaïs était montée par Jean, roi de
Jérusalem, le patriarche, les évêques de Nicosie, d'Acre, de Bethléem,
Léopold, duc d'Autriche et les grands-maîtres des différents ordres. Elle
aborda, sans trouver d'obstacles, sous les murs de Damiette (1218). Malek-Adel,
descendu volontairement du trône, avait partagé ses états entre ses enfants.
Malek-Kamel, son fils aîné, avait reçu la sultanie du Caire, Conradin celle
de Damas, et ses autres fils différentes principautés. Malgré son abdication,
Malek-Adel, digne héritier du grand Saladin, conservait encore un puissant
ascendant sur les princes, le peuple et l'armée, et était resté de fait le
chef suprême de la nation. Lorsque les Latins avaient paru devant Ptolémaïs
avec une armée formidable, le sultan avait dissipé l'épouvante des Musulmans
en leur annonçant d'avance les discordes qui devaient diviser et affaiblir
leurs ennemis. Au moment où les Chrétiens tentèrent la conquête de l'Égypte,
le vieux Malek-Adel guidait encore de ses conseils les chefs musulmans. Les
Chrétiens commencèrent avec ardeur le siège de Damiette, une des plus fortes
et des plus anciennes villes de l'Égypte[6]. La prise de l'une des tours
qui dominaient l'embouchure du Nil, leur permit de s'avancer jusque sous les
murs de la place. La mort du grand Malek-Adel, la révolte des principaux
émirs, la retraite de l'armée égyptienne, les maladies et la famine
réduisirent les habitants aux plus cruelles extrémités. Un dernier assaut
livra aux croisés cette malheureuse ville, qui ne comptait plus que trois
mille défenseurs. Soixante-dix mille habitants étaient morts de faim et de
fatigues, et leurs cadavres jonchaient les maisons et les rues (1219). Malgré la violente opposition
de l'ambitieux Pélage, légat du pape et évêque d'Albano, qui voulait être en
même temps le chef militaire et spirituel de la croisade, la ville de
Damiette fut adjugée au roi de Jérusalem. Les croisés, profitant de l'effroi
dont la prise de Damiette avait frappé les Infidèles, s'emparèrent de la
forteresse de Tanis, l'un des boulevards de l'Égypte. Dès ce moment, les
Chrétiens se crurent maîtres de cette riche contrée, et restèrent dans une
funeste inaction. La paix
ramena les discordes dans le camp des Latins. Les prétentions toujours
croissantes de Pélage poussèrent à bout le roi de-Jérusalem qui, dit
Guillaume de Tyr, fut moult ennuyé parceque le légat avait seigneurie sur
lui et avait deffendu qu'on ne fast rien pour lui en l'ost. Jean de
Brienne sortit du camp, où le légat commanda en maître absolu ; mais ce
dernier souleva bientôt les esprits par ses exigences tyranniques, et surtout
par sa rapacité[7]. Lorsqu'il voulut faire marcher
l'armée sur le Caire il trouva une opposition invincible, et se vit forcé
d'envoyer un message à Jean de Brienne, pour le supplier de reprendre le
commandement (1220). Pendant
que l'armée chrétienne était en proie à ces funestes divisions ; les
Musulmans accouraient en foule sous les drapeaux de Malek-Kamel, campé dans
la vallée où s'éleva bientôt la ville de Mansoura (la
Victorieuse). Jean
de Brienne, de retour à Damiette, était d'avis que l'on se fortifiât dans
cette ville et dans Tanis, et qu'on ne s'exposât pas aux pluies et aux
inondations prochaines du Nil (on était alors au mois de juillet). Le cardinal Pélage, au
contraire, voulait que l'on marchât droit sur le Caire, et que par cette
conquête, qu'il représentait comme facile, on portât un coup mortel à la
puissance musulmane. La plupart des vieux capitaines partageaient l'avis du
roi de Jérusalem. Mais la crainte des foudres de l'Église, dont les menaçait
le fougueux prélat, s'ils refusaient d'obéir aux ordres de Dieu, les réduisit
au silence, et il fut résolu dans le conseil des barons et des évêques que
les croisés se dirigeraient sur le Caire. Les Chrétiens rencontrèrent à la
pointe du Delta, près du canal d'Aschmoun, les forces réunies des sultans du
Caire et de Damas, et des princes d'Alep, d'Emèse et de Bosra. Malgré les
puissants secours qu'il avait reçus, Malek-Kamel voulait éviter les chances
périlleuses d'un combat. Sei ambassadeurs vinrent donc proposer la paix aux
Chrétiens, offrant, au nom du sultan, de leur rendre la Palestine et
Jérusalem. Le roi de Jérusalem et les principaux chefs latins accueillirent
avec joie ces ouvertures inespérées ; mais l'opiniâtre légat, qui dominait
dans le conseil et dont l'orgueil rêvait la conquête de l'Égypte, fit
renvoyer les ambassadeurs avec un refus. Un terrible auxiliaire vint au
secours des Musulmans. Le Nil débordé intercepta toute communication entre
Damiette et les croisés. Hors d'état de continuer leur route vers le Caire,
pressés par la famine, menacés par un ennemi furieux, les Chrétiens
commencèrent leur retraite. « Au
lever du jour, dit Michaud[8], l'armée chrétienne vit
accourir la cavalerie musulmane, qui la pressait sur l'aile droite et
cherchait à la pousser dans le Nil. Sur les derrières de l'armée se
précipitait une multitude d'Éthiopiens à la couleur noire, et dont l'affreuse
nudité répandait l'effroi. La bravoure du roi Jean, des chevaliers du Temple
et de l'Hôpital, arrêta l'impétuosité des musulmans, et les soldats
d'Éthiopie, pressés par le glaive, se jetèrent dans le fleuve, semblables,
dit Olivier, à une troupe de grenouilles qui sautent dans les marécages. Mais
la nuit suivante, tandis que l'armée chrétienne prenait un peu de repos, le
sultan du Caire fit lever toutes les écluses, et l'eau du Nil coula sur la
tête de ceux qui dormaient. Bientôt on vit reparaître les » Éthiopiens
avides du sang des croisés : le désordre se met dans l'armée qui ne peut se
ranger en bataille. La multitude des musulmans occupait les lieux élevés ;
les soldats chrétiens erraient au hasard dans la plaine, poursuivis par les
flots débordés et par un ennemi auquel on venait de refuser la paix. » Les
croisés se virent bientôt réduits à implorer Ia faveur d'une capitulation.
Presque tous les émirs, dans l'ardeur du fanatisme et de la vengeance,
voulaient qu'on les exterminât jusqu'au dernier, et qu'on leur fit expier
ainsi tout le mal qu'ils avaient fait aux Mahométans. Malek-Kamel fut plus
modéré et plus prudent. Le bruit de l'arrivée de Frédéric II et l'approche
des Tartares qui étaient déjà maîtres de la Perse, lui inspiraient le désir
de terminer une guerre qui consumait sans profit les forces musulmanes. Une
capitulation fut donc accordée aux Chrétiens, qui s'engagèrent à rendre
Damiette et à retourner en Palestine. Le roi de Jérusalem, le duc de Bavière
et le légat du pape se rendirent comme otages au camp des Turcs, tandis que
le propre fils du sultan du Caire était livré aux Chrétiens pour gage de sa
parole. Damiette et Tanis furent livrée aux Musulmans, conformément au
traité. Les barons de Syrie, et les 'chevaliers de Saint-Jean et du Temple se
retirèrent à Ptolémaïs, et les croisés firent voile vers l'Europe (1221). SIXIÈME CROISADE (1222-1229.) — Jean de Brienne, réduit à la
possession de Ptolémaïs, vint implorer les princes de l'Occident. Le pape
Honorius III, qui d'abord avait accusé Frédéric II d'avoir contribué aux
désastres des Chrétiens par ses retards, voulut l'intéresser directement À la
défense d'un royaume dont il serait le maitre. II fit donc épouser Yolande,
fille de Jean de Brienne, à l'Empereur qui promit solennellement de se mettre
à la tête d'une nouvelle croisade (1223). Dans l'expédition précédente, qu'il devait
commander en personne, Frédéric II s'était contenté d'envoyer en Égypte
quelques troupes sous les ordres du duc de Bavière et du comte de Pouille.
Mais, à la conférence tenue en Campanie, il prit de nouveau l'engagement de
partir pour la Palestine. Il fit préparer dans les ports de la Sicile et de
la Pouille une flotte nombreuse. Ses vassaux de Naples et d'Allemagne
formèrent une puissante armée, et la voix de la renommée annonça soixante
mille pèlerins anglais : mais les lenteurs, volontaires ou inévitables de ces
préparatifs, épuisèrent les ressources des croisés indigents. L'armée
s'éclaircit car les maladies et la désertion, et l'été brûlant de la Calabre
anticipa sur les ravages d'une campagne de Syrie. Cependant, malgré ses
lettres et ses promesses tant de fois renouvelées, Frédéric ne partait pas.
Sa puissance menacée dans le royaume de Naples, l'esprit de rébellion qui
animait les républiques lombardes, les intrigues de la cour de Rome, tout
l'engageait à différer son départ pour la Terre-Sainte. Cédant enfin aux
prières mêlées de menaces de Grégoire IX, successeur d'Honorius, l'empereur
s'embarqua à Brindes avec une armée de quarante mille hommes (1227). Mais il ne tint la mer que
trois jours, et ses ennemis imputèrent à une résistance opiniâtre la retraite
précipitée que ses amis attribuèrent à une violente indisposition. Instruit
du retour inopiné de Frédéric II, Grégoire furieux lança contre lui une bulle
d'excommunication : quoique chassé de sa capitale par les partisans de
l'Empereur, il continua hardiment la lutte et délia de leur serment de
fidélité tous les sujets impériaux (1228). Au milieu de ces violents orages les Chrétiens
d'Égypte et de Syrie, réduits au désespoir, imploraient en vain leurs frères
d'Occident contre un ennemi qui les accablait d'impôts, leur défendait de
célébrer en public leur culte, et ne leur permettait d'avoir ni armes ni chevaux.
Toutefois, la division des princes musulmans leur laissait des chances de se
soustraire à une oppression insupportable. D'abord réunis par le danger
commun, les enfants de Malek-Adel se disputèrent, les armes à la main, les
provinces et les villes enlevées aux Chrétiens. Le prince de Damas avait
appelé à son aide, contre son frère Malek-Kamel, les redoutables Kharismiens.
Menacé par cette ligue formidable, le sultan du Caire envoya des présents et
des ambassadeurs à Frédéric II, que les Orientaux regardaient comme le chef
des puissances européennes. Il l'engageait à venir en Palestine, lui
promettant de lui livrer la ville sainte. Cette négociation qui demeura
secrète détermina l'Empereur à s'embarquer, et dans une assemblée tenue aux
portes de Barlette il annonça, au grand étonnement de tous les assistants,
qu'il allait se rendre en Orient. Mais
Frédéric II, séparé de la communion des fidèles, n'avait plus le droit de les
commander. Grégoire lui défendit de partir. L'Empereur, sans tenir compte de
cette défense, fit voile vers la Terre-Sainte. D'abord reçu à Ptolémaïs comme
le libérateur d'Israël, il devint bientôt l'objet de la défiance et du
mépris, lorsque deux moines, envoyés par le pape, l'eurent représenté comme
un prince révolté contre l'Église. Les chevaliers du Temple et de l'Hôpital
refusèrent de se soumettre à un prince réprouvé. Les chevaliers teutoniques
restèrent seuls fidèles à la bannière de l'Empereur. Sur ces entrefaites la
mort du sultan de Damas. Conradin, qui laissait son héritage à un prince
enfant, réveilla l'ambition de Malek-Kamel, qui se rendit en Syrie à la tête
d'une puissante armée, dans l'intention de s'emparer par l'adresse ou par la
force des états de son frère. Ses relations avec Frédéric II n'étaient plus
les mêmes, et sa position, à l'égard des Musulmans, devenait embarrassante[9]. Aussi répondit-il d'une
manière évasive aux ambassadeurs de Frédéric, qui lui rappelaient ses
promesses ; mais un secret émissaire vint assurer l'Empereur de ses
intentions pacifiques. « Ce fut un singulier spectacle dans cette croisade,
que celui de deux grands monarques opposés par la religion, rapprochés par
une tolérance réciproque, unis par les mêmes goûts et confondant leurs 'vœux
pour la paix, tandis qu'autour d'eux tout respirait la haine, la barbarie et
la guerre. Dans l'armée chrétienne, on faisait un crime à Frédéric d'avoir
envoyé au sultan du Caire sa cuirasse et son épée comme un gage de ses
dispositions pacifiques. Parmi les Musulmans, on reprochait à Malek-Karnel de
rechercher l'alliance des ennemis de l'islamisme, en envoyant au chef des
Francs un éléphant, des chameaux et les plus rares productions de l'Arabie,
de l'Inde et de l'Égypte... Les prédicateurs de l'Islamisme accusaient
hautement Malek-Kamel de trahir à la fois la religion du prophète et la
gloire de Saladin. L'empereur des Francs n'était pas traité plus
favorablement parmi les chrétiens. Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple
s'étaient séparés de lui et le suivaient de loin. Dans le camp, on n'osait
prononcer le nom du chef de l'armée, Frédéric avait été obligé de faire disparaître
l'étendard de l'empiré, et ses ordres n'étaient proclamés qu'au nom de
Jésus-Christ et de la république chrétienne[10]. » Bien plus, les
Templiers prévinrent le sultan du moment où Frédéric devait se rendre sur les
bords du Jourdain faiblement accompagné, Malek-Kamel renvoya la lettre qui
pouvait confondre les traîtres. Malgré
le danger de leur position, les cieux princes conclurent une trêve de dix
ans, six mois et huit jours (20 février 1229). Frédéric obtint du sultan la restitution de
Jérusalem, de Bethléem, de Nazareth, de Tyr et de Sidon. Les Chrétiens eurent
la faculté de relever les fortifications des châteaux de Joppé, de Césarée et
de Sainte-Marie. Une des clauses du traité assurait aux Musulmans la
possession de la mosquée d'Omar, et la tolérance de leur culte. Ce traité
souleva de violents mécontentements de part et d'autre : pendant que les
Musulmans maudissaient Malek-Kamel, les prélats de l'Église latine se
déchaînaient contre un prince qui confondait le culte d'un imposteur avec la
religion du Fils de Dieu. Lorsque Frédéric, qui s'était rendu à Jérusalem
accompagné de ses barons et des chevaliers teutoniques, entra dans l'église
de la Résurrection, il trouva le sanctuaire et les images des saints revêtus
de crêpes funèbres. Tous les prêtres avaient fui : l'Empereur plaça de ses propres
mains sur sa tête une couronne d'or qu'il avait fait mettre sur le grand
autel, et fut proclamé roi de Jérusalem aux seules acclamations des
guerriers. De retour à Ptolémaïs, Frédéric essaya vainement de dissiper les
préventions et de calmer les haines soulevées contre lui par l'Église. Les
violences auxquelles il eut recours après avoir épuisé tous les moyens de
douceur rendirent la réconciliation impossible ; et lorsqu'il fut rappelé en
Europe par la nécessité de défendre ses états contre son beau-père Jean de
Brienne, chef des troupes pontificales[11], toutes les villes de la
Terre-Sainte célébrèrent le départ de leur implacable ennemi (1229). INTERVALLE DE LA SIXIÈME À LA SEPTIÈME CROISADE (1230-1248). — Le départ de Frédéric laissa
Jérusalem qu'il n'avait pas fortifiée, exposée aux incursions fréquentes des
Musulmans cantonnés dans les montagnes de Naplouse, et qui s'avançaient en
armes jusqu'aux portes de la ville. Dans leur détresse les prélats et les
barons de la Palestine adressèrent encore des lettres suppliantes au chef
spirituel de la Chrétienté et aux différents monarques de l'Occident. Malgré
un refroidissement universel pour des expéditions sans résultats durables,
Grégoire IX fit prêcher une nouvelle croisade, et ranima pour un instant
l'enthousiasme des princes et des peuples. Mais la lutte sans cesse
renaissante qu'il soutenait contre Frédéric, enleva à l'expédition projetée
toutes les chances de succès. Cependant, lorsque le roi de Navarre, le comte
de Champagne, les ducs de Bretagne et de Bourgogne, le comte de Bar et
plusieurs autres seigneurs abordèrent à Ptolémaïs, ils furent accueillis avec
des transports de joie. Mais les barons français, au lieu de profiter des
désordres qui suivirent la mort de Malek- Kamel, au lieu d'envahir la
Palestine avec un seul corps d'armée, combattirent séparément, ne songeant
qu'à faire du butin et à acquérir quelque renommée. Ainsi, pendant que le duc
de Bretagne faisait une incursion heureuse sur le territoire de Damas, le duc
de Bourgogne et le comte de Bar tentaient une expédition dans le voisinage de
Gaza. Les Chrétiens ainsi divisés furent aisément vaincus, se retirèrent en
désordre dans les villes qu'ils possédaient encore, et s'empressèrent de
traiter séparément avec les princes musulmans. Les Templiers conclurent une
alliance avec l'émir Karac, qui leur rendit Jérusalem dont il s'était emparé
et lui promirent le secours de leurs armes contre le sultan du Caire, pendait
que les ducs de Bretagne et de Bourgogne, le comte de Champagne, signaient
une trêve avec le sultan d'Égypte, et s'engageaient à combattre les Musulmans
de Syrie (1240). Les croisés français se
hâtèrent de faire voile vers l'Europe sans attendre l'exécution des traités
conclus avec les Infidèles. Le vaillant Richard de Cornouailles, frère de
Henri III et neveu de Richard Cœur-de-Lion, vint tin moment relever le
courage des Chrétiens ; mais abandonné en mème temps par les Hospitaliers et
les Templiers, il se contenta de reprendre possession de Jérusalem et
précipita son retour en Europe (1241). Maîtres depuis deux ans de la cité sainte, les Chrétiens, profitant des discordes des Musulmans, relevaient leurs murailles et rebâtissaient leurs églises, lorsqu'un nouveau fléau plus terrible que tous les autres désola la 'Terre-Sainte. Les Tartares Mongols, sous la conduite de Gengis-Khan et de ses fils, après avoir subjugué la Chine et le Kharisme, vaste contrée comprise entre le golfe Persique et les frontières de l'Inde, s'étaient avancés jusqu'en Pologne, en Moravie, en Bohème et en Hongrie[12]. Bientôt les Kharismiens essayèrent de secouer un joug détesté. Vaincus de nouveau et préférant l'exil à la servitude, ils se jetèrent du côté de la Méditerranée, et parurent tout-à-coup en Asie-Mineure et en Syrie, commandés par le terrible Barbakan ; non moins féroces que les Tartares, les Kharismiens signalaient leur passage par le pillage, le meurtre et l'incendie, n'épargnant pas plus les Sarrasins que les Chrétiens. Repoussés d'abord par l'armée confédérée des chefs musulmans, ils mettent à profit les rivalités de leurs ennemis et se liguent avec le sultan du Caire qui leur abandonne la Palestine. Les hordes du Kharisme ravagent avec fureur la Galilée, pillent et profanent Jérusalem qu'ils trouvent sans défense. Le danger réunit alors les Chrétiens, et les Musulmans ; mais la désastreuse journée de Gaza (1244) livre aux Kharismiens ligués avec les Égyptiens toute la Palestine. Damas assiégée n'oppose qu'une faible résistance et est remise entre les mains du sultan d'Égypte. Bientôt brouillé avec ses avides auxiliaires, Malek-Saleh leur fait essuyer deux défaites consécutives, tue leur chef Barbakan et anéantit leur armée dont les faibles débris se réfugient auprès du sultan d'Iconium (1247). |
[1]
MICHAUD, Hist.
des Croisades, tom. III, page 258, sixième édition.
[2]
Voyez le chapitre LVII.
[3]
Ce fait singulier est rapporté par Michaud et par l'auteur du chapitre des
Croisades. Ces enfants n'étaient pas seulement français, mais aussi allemands.
Des clercs et même des prêtres s'étaient mis à leur tête. Un grand nombre de
vagabonds avaient porté à cinquante mille cette jeunesse enthousiaste, qui
voulait délivrer le tombeau de Jésus-Christ. Ceux d'Allemagne périrent presque
tous de faim et de misère. Ceux de France qui purent arriver à Marseille,
furent trompés par deux marchands nommés Hugues de Fer, et Guillaume Porc. Ces
deux misérables, après avoir promis à ces enfants de les conduire gratuitement
en Palestine, les firent monter, sur sept de leurs vaisseaux ; deux périrent en
route, et les enfants qu'ils portaient furent noyés. Les autres enfants, qui
échappèrent au naufrage, furent vendus comme esclaves en Egypte.
[4]
Voici le récit que fait de cette expédition MATT. PARIS. « Le patriarche de Jérusalem, au milieu
du recueillement du clergé et du peuple portant respectueusement le bois de la
vraie croix, partit d'Acre pour le camp des ennemis du Seigneur, qui s'étaient
avancés jusqu'au Jourdain. Les fidèles, guidés par une si précieuse bannière,
s'avancèrent en bon ordre à travers la plaine de Faba. Sur le rapport des
éclaireurs, qui avaient aperçu des nuages de poussière soulevée par les
ennemis, ils restèrent incertains si ceux-ci marchaient contre eux ou se
hâtaient de fuir. Le jour suivant, ayant les montagnes de Gilboé à droite et un
marais à gauche, ils s'avancèrent vers Bethsan, où nos ennemis étaient campés.
Ceux-ci, redoutant l'arrivée de l'armée du Dieu vivant qui marchait en grand
nombre et bien rangée, prirent la fuite, abandonnant le pays au ravage des
soldats du Christ. La veille de la fête de Saint-Martin, les Fidèles
traversèrent le Jourdain et firent ensuite trois stations sur le rivage de la
mer de Galilée. Ils virent Bethsaïde, la ville d'André et de Pierre, réduite
alors à l'état d'une misérable bourgade. Ils visitèrent aussi les lieux
sanctifiés par les miracles de Jésus-Christ ; alors les croisés revinrent à
Acre par Capharnaüm, et ramenèrent leurs malades. »
[5]
André s'arrêta longtemps en Arménie, et ne rapporta que quelques reliques d'une
expédition qui avait dissipé ses trésors et compromis la tranquillité de ses
états.
[6]
La ville de Damiette était située à un mille de la mer, sur la rive droite du
principal bras du Nil, entre ce fleuve et le lac Menzaleh. Elle avait une
triple enceinte de murailles du côté de la terre, et un double rempart du côté
du Nil, à l'embouchure duquel se trouvait une tour de chaque côté. Une
nombreuse garnison la défendait, et l'on tendait une grosse chaîne de fer entre
ces deux tours, pour empêcher les vaisseaux d'entrer dans le Nil. Celle qui fut
prise par les croisés était la tour occidentale, c'est-à-dire, la plus voisine
de leur camp ; car ils débarquèrent au Gizé de Damiette, espace de terre qui
formait angle entre la rive gauche ou occidentale et la mer.
[7]
Une ordonnance, publiée dans le camp à son de trompe, attribuait à l'Église,
exclusivement, les dépouilles des soldats morts dans l’expédition.
[8]
Hist. des Croisades, t. III, p. 356, sixième édition.
[9]
Il avait pris l'engagement solennel envers les chefs musulmans de ne point
livrer Jérusalem aux Chrétiens, si on lui assurait la possession de la sultanie
de Dumas.
[10]
MICHAUD, Hist.
des Croisades, tome IV, page 26, sixième édition.
[11]
Quelque temps après son mariage avec Yolande, Frédéric avait pris le titre de
roi de Jérusalem, sans se mettre en peine des protestations de Jean de Brienne.
[12]
Voyez le chapitre LIX.