Innocent III fait
prêcher une nouvelle croisade. — Foulques de Neuilly. — Situation politique
de l'Europe. — Chefs de l'expédition. — Venise s'engage à fournir des
vaisseaux moyennant un prix convenu. — Mort du comte Thibaut. — Élection du
marquis de Montferrat. — La croisade est détournée de son but. — Prise de
Zara. — Les croisés font voile vers Constantinople. — Itinéraire de la
flotte. — Commencement du siège de Constantinople. — Isaac l'Ange est replacé
sur le trône. — Expédition d'Alexis en Thrace. — Premier incendie de
Constantinople. — Fausse position des deux princes grecs. — Ils rompent avec
les Latins. — Usurpation de Muzzuffle. — Second siège de Constantinople. —
Détails. — Baudouin est élu empereur. — Partage des provinces impériales. —
Développements. — Mort des deux empereurs fugitifs. — Insurrection générale
des Grecs. — Massacre des Latins. — Baudouin tombe au pouvoir du roi des
Bulgares. — Sa mort. — Règne de Henri, son frère. — Avènement de la famille
de Courtenay. — Théodore Lascaris agrandit ses états. — Règnes de Robert et
de Jean de Brienne. — Baudouin II. — Succès de Vatacu. — Usurpation de Michel
Paléologue. — Prise de Constantinople. — Fin de l'empire français byzantin.
Environ
douze ans après la perte de Jérusalem, les barons français furent appelés de
nouveau au service de la guerre sainte par un troisième prophète. Un simple
prêtre, Foulques, curé de Neuilly, qui avait à expier les écarts d'une
jeunesse orageuse, parcourait les provinces, ranimant par son éloquence, sa
sainteté et ses miracles, l'enthousiasme des peuples et l'ardeur guerrière
des barons. « Son éloquence était simple et naturelle. Préservé, par son
ignorance même, du mauvais goût de son siècle, il n'étonnait son nombreux
auditoire, ni par les vaines subtilités de l'école, ni par le mélange bizarre
des passages de l'Écriture et des pensées profanes de l'antiquité ; ses
paroles, dépouillées de l'érudition qu'on admirait alors, étaient plus
persuasives, et trouvaient mieux le chemin des cœurs[1]. » Innocent
III avait à peine pris possession de la chaire de Saint-Pierre (1199), qu'il fit proclamer en Italie,
en Allemagne et en France, la nécessité d'une nouvelle croisade. L'éloquent
pontife déplorait pathétique, ment la ruine de Jérusalem, le triomphe des
païens et la honte de la Chrétienté. Il promettait une indulgence plénière à
tous ceux qui serviraient en Palestine, une année en personne ou deux ans par
substitut. Parmi les légats et les orateurs qui entonnèrent la trompette
sacrée, Foulques de Neuilly tint le premier rang par l'éclat du zèle et du
succès : mais la situation des principaux monarques de l'Europe n'était pas
favorable aux vœux du souverain pontife. L'empereur Frédéric II, encore
enfant, voyait ses états d'Allemagne déchirés par la rivalité des maisons de
Souabe et de Brunswick, et la lutte à jamais célèbre des Guelfes et des
Gibelins. Philippe-Auguste avait accompli son vœu et ne paraissait point
disposé à le renouveler. Richard d'Angleterre, rassasié de gloire et dégoûté
de lointaines expéditions, répondit par une plaisanterie aux exhortations de
Foulques de Neuilly, qui réprimandait les peuples et les rois avec la même
assurance. Mais les grands vassaux et les princes du second ordre obéirent à
la voix du prédicateur. Le jeune Thibaut, comte de Champagne, âgé de
vingt-deux ans, fut son premier prosélyte. Son père avait suivi Louis VII à
la seconde croisade, et son frère était mort en. Palestine, avec le titre de
roi de Jérusalem. On remarquait aussi parmi les croisés Louis, comte de Blois
et de Chartres, parent comme Thibaut des rois de France et d'Angleterre,
Mathieu de Montmorency, le fameux Simon de Montfort, le fléau des Albigeois,
et le vaillant Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, qui note a
laissé, dans l'idiôme naïf de son temps, la relation d'une expédition dans
laquelle il joua, lui-même, un des principaux rôles. A la
même époque, Baudouin, comte de Flandre, qui avait épousé la sœur de Thibaut,
prit la croix à Bruges ; Eustache et Henri ses frères, Conon de Béthune,
Jacques d'Avesnes et presque tous les barons et chevaliers de la Flandre et
du Hainaut suivirent son exemple. Après avoir réglé les futures opérations de
la guerre dans plusieurs assemblées successives, et confié à Thibaut le
commandement de l'entreprise, les chefs prirent la résolution d'attaquer
d'abord l'Égypte ruinée depuis la mort de Saladin par la famine et la guerre
civile. Mais on connaissait par une expérience chèrement achetée le danger
d'entreprendre par terre cette longue expédition. Les barons français
manquaient de vaisseaux et n'avaient pas la moindre connaissance de l'art de
la navigation. On envoya à Venise six députés parmi lesquels se trouvait
Villehardouin, afin d'obtenir de cette puissante république les vaisseaux
nécessaires pour transporter des hommes et des chevaux. A cette
époque, Venise, aujourd'hui si déchue, était parvenue au plus haut degré de
prospérité ; elle avait successivement combattu avec bonheur les Grecs, les
Sarrasins et les Normands. Elle avait puissamment aidé les Latins dans leur
expédition sur les côtes de Syrie. Mais le zèle des Vénitiens n'était ni
aveugle, ni désintéressé. Après la conquête de Tyr, ils partagèrent la
souveraineté de cette ville, le premier entrepôt du commerce du monde ; on
remarquait dans la politique de cette république, l'avarice d'un peuple
marchand et l'insolence d'une puissance maritime. Lorsque les six députés
arrivèrent à Venise, Henri Dandolo, le doge régnant, les reçut avec honneur
dans le palais de Saint-Marc. Quoique âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, il
conservait toute la vigueur de son courage et de son imagination. Après avoir
servi utilement son pays dans la paix comme dans la guerre, il brûlait de se
signaler par quelques exploits mémorables, et d'ajouter encore à la gloire et
à la puissance de sa patrie. La valeur et la confiance des barons et de leurs
délégués, obtinrent son approbation et ses éloges ; mais il n'était que le
premier magistrat de la république, et il dut consulter ses collègues dans
cette affaire importante. Enfin, après de longues délibérations, Dandolo fut
autorisé à communiquer aux députés les conditions du traité que proposait la
République, si les Vénitiens s'engageaient à fournir un nombre suffisant de
vaisseaux pour embarquer l'armée des croisés. Il était stipulé que pendant
neuf mois, les Vénitiens fourniraient des vivres à la flotte et la
conduiraient partout où le service de Dieu et la Chrétienté l'appelleraient,
et que la République y joindrait une escadre de cinquante galères armées en
guerre. Les pèlerins devaient payer avant leur départ quatre-vingt-cinq mille
marcs d'argent, et partager également toutes les conquêtes entre les
confédérés. Les conditions parurent un peu dures ; mais la circonstance était
pressante, et les barons français ne savaient épargner ni leur sang, ni leurs
richesses : ces propositions plus intéressées que généreuses furent acceptées
sans répugnance par les six députés[2]. Des
délais et des obstacles imprévus retardèrent l'exécution du traité. La mort
du brave Thibaut força les barons à s'assembler Four l'élection d'un nouveau
chef ; mais soit incapacité, jalousie ou répugnance, il fut impossible de
trouver un prince parmi les Français qui eût les talents nécessaires pour
conduire l'expédition et la volonté de l'entreprendre. Tous les suffrages se
réunirent sur Boniface, marquis de Montferrat, illustre rejeton d'une race de
héros et personnellement distingué par ses talents politiques et militaires.
Le nouveau chef accepta solennellement dans l'église de Soissons la croix de
pèlerin et le commandement de l'armée. Ce prince repassa aussitôt les Alpes
pour se préparer à la sainte expédition, et vers la fête de la Pentecôte, il
se mit en route pour Venise à la tête de ses Italiens (1202). Les comtes de Flandre et de
Blois et les plus illustres barons de France et d'Allemagne le précédèrent ou
le suivirent. Fidèles
à leurs engagements, les Vénitiens avaient tout préparé pour le départ. Les
magasins étaient abondamment pourvus. Les bâtiments de transport, les
vaisseaux et les galères n'attendaient pour mettre à la voile que le paiement
stipulé par le traité. Mais cette somme excédait de beaucoup les richesses
réunies de tous les pèlerins assemblés à Venise. Les Flamands avaient
entrepris avec leurs propres vaisseaux la longue navigation de l'Océan et de
la Méditerranée ; et un grand nombre de Français et d'Italiens s'étaient
embarqués à Marseille ou dans la Pouille. Les croisés qui s'étaient rendus à
Venise se trouvaient donc seuls responsables de la somme promise. C'est en
vain que par un généreux dévouement tous les chefs se dépouillèrent de leur
argenterie, de leurs diamants, et ne gardèrent que leurs chevaux et leurs
armes : il manquait encore cinquante mille marcs d'argent. La politique
intéressée du doge leva cet obstacle. Il proposa aux barons de leur faire la
remise des cinquante mille marcs, s'ils voulaient aider les Vénitiens à
réduire quelques villes révoltées de la Dalmatie. Les barons n'acceptèrent
qu'avec répugnance cette transaction qui détournait de son but la croisade.
Mais ils cédèrent à la nécessité, et les premières hostilités de la flatte et
de l'armée furent dirigées contre Zara (ancienne Jadera), place forte de la côte de
Sclavonie qui s'était donnée au roi de Hongrie (1202). La ville n'opposa qu'une
faible résistance et fut pillée et démolie. La saison avancée détermina les
confédérés à prendre leurs quartiers d'hiver dans un port sûr et au pays
fertile. Mais les querelles fréquentes des soldats et des marins leur
permirent rarement de goûter le repos, et la ville de Zara fut plus d'une
fois le théâtre de scènes sanglantes. D'un autre côté, le souverain pontife
avait lancé l'anathème sur les croisés qui avaient tourné leurs armes contre
une ville chrétienne. Les chevaliers français cherchèrent à fléchir la colère
du pape, mais les Vénitiens se moquèrent de cette excommunication. La
réunion d'une flotte et d'une armée si puissante avait ranimé l'espoir du
jeune Alexis[3]. Déjà à Venise, il avait pressé
vivement les croisés d'entreprendre la délivrance de son père. Après la prise
de Zara il renouvela ses instances. La recommandation de Philippe de Souabe,
la présence et les prières du jeune Grec excitèrent la compassion des
pèlerins. L'influence du marquis de Montferrat et du doge de Venise triompha
de toutes les résistances, et l'entreprise fut résolue. Alexis promettait, en
son nom et au nom de son père, qu'après avoir recouvré le trône de
Constantinople ils termineraient le long schisme de l'Église grecque, et se
soumettraient à la suprématie de l'Église romaine. Il s'engagea à payer aux
croisés trois cent mille marcs d'argent, à les suivre en Égypte, ou à
entretenir durant une année, s'ils le préféraient, dix mille hommes, et,
pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers pour le service de la
Terre-Sainte. Cependant
une foule de chevaliers refusèrent de prendre part à l'expédition ; ils
alléguaient la sainteté du vœu qui les avait éloignés de leur famille pour
courir à la délivrance du Saint-Sépulcre, et déclaraient que, des intérêts
particuliers et profanes ne les détourneraient point de la sainte entreprise
que Dieu leur avait ordonnée ; les censures du pape et les reproches de leur
conscience avaient assez puni la prise de Zara, pour qu'ils évitassent de
souiller à l'avenir leurs armes, en répandant le sang chrétien ; et ils ne
regardaient pas comme un devoir de défendre les droits suspects des empereurs
de Byzance. Malgré cette défection, les croisés firent voile vers
Constantinople (1203).
L'adresse et l'expérience des pilotes vénitiens dirigèrent vers Durazzo (ancienne
Dyrrachium) la
flotte la plus formidable qui eût jamais vogué sur l'Adriatique ; elle
relâcha à Corfou (ancienne Corcyre), doubla le cap dangereux de Matée, se
reposa quelques jours dans l'île de Négrepont (ancienne Eubée) et jeta l'ancre à Abydos, sur
la rive asiatique de l'Hellespont. La flotte, resserrée d'abord dans le
détroit, se développa librement dans le vaste bassin de la Propontide et
vogua paisiblement jusqu'aux côtes d'Europe. Bientôt elle se trouva en vue de
Byzance. Les croisés admirèrent cette ville immense qui s'élevait
orgueilleusement sur la cime de sept collines et s'étendait sur les deux
continents. Les rayons du soleil doraient les dômes des palais et des églises
et les réfléchissaient sur la surface des eaux. Les murs fourmillaient de
soldats et de spectateurs ; ils semblaient être innombrables et pouvaient
être courageux. A ce spectacle, les Français comprirent tout le péril de leur
audacieuse entreprise ; mais la valeur et l'espérance dissipèrent bientôt
cette émotion passagère, et chaque soldat, dit le maréchal de Champagne, en
jetant les yeux sur son épée ou sur sa lance, ne doutait point de la
victoire. Les
Latins, après s'être arrêtés pendant trois jours devant le faubourg de
Chalcédoine, tournèrent vers Scutari (ancienne Chrysopolis), le faubourg asiatique de
Constantinople ; quatre-vingts chevaliers français dispersèrent cinq cents
cavaliers grecs, et une halte de neuf jours suffit pour fournir abondamment
l'armée de fourrages et de provisions. Alexis
néanmoins avait à sa disposition des forces considérables. Maître absolu d'un
empire riche et industrieux, il pouvait mettre sur pied une armée nombreuse.
Seize cents bateaux pêcheurs de Constantinople auraient fourni des matelots
pour armer une flotte capable d'ensevelir les galères vénitiennes dans la mer
Adriatique, ou du moins de leur fermer le passage de l'Hellespont ; mais ces
ressources devinrent impuissantes entre les mains d'un prince sans talent et
sans courage. Au premier bruit de l'alliance de son neveu avec les Vénitiens,
Alexis avait souri dédaigneusement et s'était endormi dans ses honteux
plaisirs. Le siège de Zara et l'approche rapide des Latins le réveillèrent.
Dès que le danger lui parut réel, il le crut inévitable ; la présomption St
place au désespoir. Toutefois il eut recours à une ambassade dont la pompe et
le ton menaçant déguisèrent mal aux Français l'effroi qu'avait répandu leur
arrivée. Aussi répondirent-ils par des menaces aux menaces -de l'Empereur. Dix
jours après leur arrivée à Scutari, les croisés, partagés en six divisions,
traversèrent le Bosphore malgré soixante mille hommes qui défendaient la rive
opposée. Impatient d'atteindre le rivage, chaque soldat faisait le vœu de
vaincre ou de mourir. Les chevaliers, toujours jaloux d'être les premiers au
combat, s'élancèrent tout armés dans la mer et gagnèrent le rivage ayant de
l'eau jusqu'à la ceinture. Les sergents d'armes et les archers imitèrent leur
exemple. Les écuyers baissèrent les ponts des palandres[4] et débarquèrent les chevaux ;
mais à peine les Latins commençaient à se ranger en bataille, que les
soixante-dix mille Grecs disparurent ; le lâche Alexis donna le premier
l'exemple de la fuite. On mit à profit cette première terreur de l'ennemi.
Pendant que les Frangis emportaient d'assaut la tour de Galata, au faubourg
de Péra, les Vénitiens, après avoir rompu la chaîne et dispersé la flotte
grecque, jetaient l'ancre dans le port de Constantinople. C'est alors que
vingt mille hommes entreprirent le siège d'une ville qui renfermait plus de
deux cent mille combattants (1203). Dans le
choix de l'attaque, les Français et les Vénitiens différèrent d'opinion. Les
derniers soutenaient avec raison que Constantinople était plus accessible du
côté de la mer et du port ; mais les premiers déclaraient qu'ils avaient
assez exposé leur vie sur un élément perfide, et qu'ils ne savaient pas
vaincre sans leurs chevaux. On convint d'employer les deux nations au service
qui leur convenait le mieux. L'armée pénétra sous la protection de la flotte
jusqu'au fond du port. Les Français traversèrent le Cydaris, et leurs six
divisions vinrent s'établir en face de la capitale sur la base du triangle
qui s'étend à quatre milles (cinq kilomètres) depuis le port jusqu'à la Propontide. Malgré la
famine qui se fit bientôt sentir dans le camp des croisés, ils pressèrent
vigoureusement le siège. En dix jours de travaux, le fossé qui les séparait
du rempart fut comblé. Deux cent cinquante machines élevées à la hauteur des
créneaux travaillaient continuellement à en chasser les défenseurs, à battre
les murs et à saper les fondements. Les Français plantèrent leurs échelles
sur la première brèche qui fut ouverte et y montèrent avec impétuosité ; mais
le nombre l'emporta sur la valeur, et les Latins, vivement pressés par les
intrépides Varanges[5], se replièrent sur leur camp.
Les Vénitiens avaient été plus heureux. Animés par la présence de leur vieux
doge Dandolo, qui, quoique aveugle, avait abordé le premier sur le rivage,
ils s'étaient emparés de vingt-cinq tours. Au milieu de ses succès, le généreux
doge apprend la situation critique des Français. Renonçant à la victoire, il
vole à leur secours. L'arrivée des Vénitiens rétablit le combat et les Grecs
sont refoulés dans la ville. La nuit
suivante l'usurpateur épouvanté fit transporter sur une barque ses trésors,
et abandonnant lâchement sou trône, son épouse et ses sujets, il traversa le
Bosphore à la faveur des ténèbres, et se réfugia dans un port obscur de la
Thrace. Tiré de son cachot et revêtu de la robe impériale, Isaac l'Ange fut
replacé sur le trône par ceux mêmes qui avaient-applaudi et concouru à sa
chute. Au point du jour, on suspendit les hostilités, et les Latins apprirent
par un ambassadeur que l'Empereur légitime rétabli dans ses droits, était
impatient d'embrasser son fils et de récompenser ses libérateurs. Mais ces
généreux libérateurs n'étaient point disposés à perdre le fruit de leurs
travaux, ils réclamèrent donc la ratification du traité conclu avec le jeune
Alexis. « Je tiendrai toutes les promesses qui ont été faites en mon nom ;
vous nous avez si bien servi, dit-il aux députés, que lors même qu'on vous
donnerait tout l'Empire, vous l'auriez bien mérité. » Dans
les premiers jours de son règne, le peuple se réjouit d'une révolution qui
lui rendait la paix et l'abondance, et les courtisans cachèrent leurs
regrets, leurs craintes et leur ressentiment sous le masque de la joie et de
la fidélité. Pour éviter tout conflit entre les deux nations, on assigna pour
quartiers aux Vénitiens et aux Français les faubourgs de Pera et de Galata,
sans leur ôter cependant la liberté de visiter Constantinople. La réunion des
deux Églises fut ajournée d'un commun accord ; mais la cupidité fut moins
traitable que le zèle religieux, et Isaac fut, obligé d'apaiser par une forte
somme les clameurs des croisés. L'Empereur
voyait avec inquiétude arriver le moment du départ des Latins. II craignait
de se trouver exposé de nouveau sans secours aux caprices d'une nation
perfide. A force de prières et de promesses, il détermina les croisés à
prolonger leur séjour durant une année. Après de longs débats, les barons
français cédèrent aux sollicitations pressantes du doge et du jeune Alexis.
On convint d'une somme de seize cents livres d'or. A ce prix les confédérés
s'engagèrent à poursuivre l'usurpateur, et à rétablir la domination d'Isaac
dans les provinces de l'Empire. Alexis marcha vers la Thrace à la tête d'une
armée composée de Grecs, de Vénitiens et de Français. L'usurpateur enfermé
dans Andrinople, chercha un asile dans les montagnes de l'Hémus, et ses
troupes furent dispersées. Le jeune prince, qui n'avait osé réprimer les
incursions des Bulgares, se hâta de revenir à Constantinople où le bruit de
ses victoires avait excité la jalousie ombrageuse de son père. L'invasion
des Français dissipa l'illusion qui durait depuis plus de neuf siècles. Les
Grecs virent avec étonnement que la capitale de leur empire n'était pas
imprenable. Les Occidentaux avaient forcé la ville et disposé du trône de
Constantin, et les souverains qui l'occupaient sous leur protection parurent
bientôt aussi odieux au peuple que leurs libérateurs. Les infirmités d'Isaac
rendaient ses vices encore plus méprisables ; et la nation ne voyait plus
dans le jeune Alexis qu'un apostat qui renonçait aux mœurs et à la religion
de ses ancêtres. On connaissait ou du moins on soupçonnait ses conventions
avec les Latins. Le peuple et surtout le clergé était inviolablement attaché
à ses doctrines religieuses. Un trésor épuisé fournissait avec peine au faste
de la cour et aux exactions des confédérés. Les Grecs refusaient de prévenir
par une contribution volontaire le pillage et la servitude, et l'Empereur
n'osait toucher à l'argenterie des églises de peur de justifier le reproche
d'hérésie ou de sacrilège. Telle était la situation de Constantinople,
lorsque pendant l'absence d'Alexis, le zèle indiscret des Flamands porta à
son comble l'exaspération publique. Us mirent le feu à une mosquée, la flamme
se communiqua aux édifices voisins, et, pendant huit jours et huit nuits,
l'incendie enveloppa le quartier le plus peuplé de la ville dans une étendue
d'environ une lieue, depuis le port jusqu'à la Propontide. Cette violence
désastreuse augmenta la haine des Grecs pour les Latins, malgré les efforts
du doge et des barons pour les disculper, et les quinze mille Occidentaux qui
habitaient la ville se retirèrent précipitamment dans le faubourg de Péra
pour ne point être égorgés. Le
jeune Empereur[6] revint victorieux, mais la
politique la plus ferme aurait échoué dans la tempête qui devait le
renverser. Son inclination et les contiens d'Isaac l'attachaient à ses
bienfaiteurs ; mais, il hésitait entre le patriotisme et la reconnaissance,
entre le danger d'aliéner des sujets peu dévoués et celui d'irriter des
alliés formidables. Par cette irrésolution, il perdit la confiance des deux
partis. Tandis qu'à sa sollicitation, le marquis de Montferrat occupait le
palais, il souffrait que les nobles conspirassent et que le peuple prit 123
armes pour chasser les étrangers. Insensibles à l'embarras de sa position,
les chefs latins le pressèrent de remplir les conditions du traité,
s'irritèrent des délais et lui envoyèrent une députation de trois Vénitiens
et de trois chevaliers français, chargée de recevoir une réponse décisive et
de lui offrir le choix de la paix ou de la guerre. Ils traversèrent sur leurs
chevaux la foule menaçante et pénétrèrent jusque dans le palais du jeune
Empereur. Après lui avoir rappelé leurs services et ses engagements, les
députés déclarèrent à Alexis qu'ils cesseraient de le regarder comme ami et
comme souverain, s'il ne leur donnait une réponse prompte et satisfaisante.
Cette harangue audacieuse le frappa de stupeur ; il garda le silence et les
six guerriers latins percèrent une seconde fois la multitude et rentrèrent
dans leur camp surpris d'avoir fait si paisiblement leur retraite. Leur
arrivée fut le signal de la guerre, et l'on se prépara de part et d'autre à
de nouveaux combats (1204). Les
deux nations méprisaient Alexis et l'accusaient également de parjure. Le
peuple, chargeant d'imprécations la race régnante, se porta tumultueusement
au sénat et le pressa par ses clameurs de lui donner un nouveau souverain. La
pourpre fut successivement offerte à tous les sénateurs distingués par leur
naissance et leur mérite, sans qu'aucun d'eux voulût accepter ce dangereux
honneur. La populace proclama malgré lui un fantôme d'empereur qui fut
bientôt abandonné. Mais Alexis, prince de l'illustre maison de Duces, était
le véritable auteur du tumulte et le moteur de la guerre. Les historiens le
distinguent par le surnom de Murzuffle, qui dans le langage populaire
indiquait la jonction de ses deux sourcils. Jouant à la fois avec une
merveilleuse adresse le rôle de patriote et celui de courtisan, il opposa aux
Latins son éloquence et son épée, s'insinua dans la confiance d'Alexis et en
obtint la charge de grand chambellan. Devenu tout-puissant, il aspira au
pouvoir suprême. Dans le silence de la nuit, il court précipitamment à
l'appartement du jeune Empereur, lui persuade que ses ennemis ont gagné ses
gardes et forcé le palais. L'infortuné Alexis se livre sans défiance au traître
qui a juré sa mort. Il est bientôt chargé de chaines, et le barbare Murzuffle
l'étrangle de ses propres mains. Isaac son père meurt de désespoir[7]. La mort
des empereurs et l'usurpation de Murzuffle changèrent la nature de la
querelle ; il ne s'agissait plus d'alliés dont les uns exagéraient leur
service, et les autres manquaient à leurs engagements. Les Français et les
Vénitiens, oubliant leurs griefs contre Alexis, jurèrent de le venger d'une
nation perfide qui avait couronné son assassin. Le prudent Dandolo inclinait
cependant encore à négocier ; mais Murzuffle ne voulut point racheter la paix
au prix où il la mettait, et la lutte s'engagea de nouveau entre les Grecs et
les Latins. Le
second siège de Constantinople offrit plus de difficultés que le premier.
L'usurpateur avait ramené l'ordre, rétabli la discipline et rempli le trésor.
A travers les invectives de ses ennemis, on peut voir qu'il n'était pas
indigne de commander à la nation. Les Grecs entreprirent pour la seconde fois
de brûler la flotte des croisés ; mais l'intelligence et la valeur des
Vénitiens éloignèrent les brûlots, qui se consumèrent au milieu des flots
sans causer de dommage. Henri, frère du comte de Flandre, repoussa l'empereur
grec dans une sortie nocturne. On trouva le bouclier de Murzuffle sur le
champ de bataille, et on fit présent aux moines de Cîteaux de l'étendard
impérial qui représentait la sainte Vierge. Environ trois mois se passèrent
en préparatifs et en escarmouches. Enfin une attaque vigoureuse fut tentée du
côté du port ; les assiégés s'y attendaient et y répondirent avec succès. Un
second assaut ne fut pas plus heureux. Pendant la nuit le doge et les barons
tinrent conseil, et pas une seule voix.ne prononça le mot de traité ou de
retraite. L'expérience
du premier siège avait instruit les Grecs ; mais les Latins, de leur côté,
avaient appris que Constantinople n'était pas imprenable, et la confiance des
assiégeants l'emporta sur les précautions des défenseurs. Au troisième
assaut, on enchaîna deux vaisseaux ensemble pour en doubler la force. Ces
deux vaisseaux, montés par les évêques de Troyes et de Soissons, et appelés
le Pèlerin et le Paradis, furent chassés vers le rivage par le
vent du nord. Cent cinquante marcs d'argent avaient été promis à celui qui le
premier arborerait l'étendard des Latins sur les murs de Constantinople. On
s'empara de quatre tours, on enfonça les portes, et des milliers de soldats
qui environnaient l'Empereur prirent la fuite à la vue d'un seul guerrier[8]. Tandis que les vaincus
jetaient leurs armes pour fuir avec plus de rapidité, les Latins entraient
dans la ville en bon ordre. Tous les obstacles disparurent à leur approche,
et, soit à dessein ou pax accident, un troisième incendie consuma en peu
d'heures un vaste quartier de la ville. Sur le soir, les barons rappelèrent
leurs troupes et fortifièrent leurs postes. Ils se voyaient avec étonnement
maîtres d'une capitale immense dont les églises et les palais pouvaient
encore soutenir de longs siégea. Mais, dès le matin, une procession de
suppliants annonça la soumission des Grecs et implora la clémence des
vainqueurs. L'usurpateur avait pris la MU. Le marquis de Montferrat et le
comte de Flandre occupèrent les palais de Blacquernes et de Bucoléon, et les
pèlerins vénitiens et français devinrent les maîtres suprêmes d'un empire qui
portait encore le titre de Romain et le nom de Constantin (12 avril 1204). Constantinople
prise d'assaut, ne pouvait réclamer que la clémence et l'humanité des
vainqueurs. Les Latins reconnaissaient encore le marquis de Montferrat pour
général, et les Grecs, qui le considéraient déjà comme leur futur souverain,
s'écriaient d'un ton lamentable : Saint marquis roi, ayez pitié de nous ! Sa
prudence ou sa compassion fit ouvrir les portes aux fugitifs, et il exhorta
les soldats de la croix à épargner le sang des Chrétiens. Le carnage, dont
Nicétas fait un tableau hideux, se réduisit au massacre de deux mille Grecs
égorgés surtout par les Latins qui s'étaient réfugiés parmi les croisés après
le premier incendie de Constantinople. Mais si le sang fut épargné, la ville
fut pillée avec une fureur digne des Barbares ; les lieux saints eux-mêmes ne
furent pas respectés. Après avoir arraché des calices les pierres précieuses
dont ils étaient ornés, les soldats s'en servaient comme de coupes ordinaires
; ils jouaient et buvaient sur des tables où étaient représentés Jésus-Christ
et ses apôtres, et foulaient aux pieds les objets les plus vénérables du
culte des Chrétiens. Dans l'église de Sainte-Sophie, ils déchirèrent en
lambeaux le voile du sanctuaire pour en arracher la frange d'or ; ils mirent
en pièces le maître-autel, chef-d'œuvre de l'art, dont ils n'estimaient que
la richesse. On chargeait des mulets et des chevaux au milieu de l'église, et
lorsqu'ils pliaient sous le fardeau, les déprédateurs impatients
poignardaient ces malheureux animaux dont le, sang inondait les dalles du
temple. La cupidité ne respecta même pas les tombeaux des empereurs. Les
Français et les Flamands coururent les rues de la ville coiffés comme des
femmes et enveloppés de longues robes flottantes dont ils caparaçonnaient
jusqu'à leurs chevaux. Pour se moquer d'un peuple de scribes et d'étudiants,
ils portaient à la main une plume, du papier et une écritoire, sans réfléchir
que les Grecs avaient autant dégénéré-de la science que de la valeur de leurs
ancêtres. Après
le pillage, les Français et les Vénitiens songèrent à se partager les
provinces de l'Empire. Conformément à un traité conclu avant la prise de la
ville, on convint de nommer douze électeurs, six de chaque nation, et de
reconnaître pour empereur celui qui réunirait la majorité des suffrages. Le
nouveau, souverain devait avoir en partage le quart de l'Empire et les deux
palais de Blacquernes et de Bucoléon ; les trois autres parts furent
réservées aux barons français et aux chefs vénitiens. On convint que celle
des deux nations qui donnerait l'empereur céderait à l'autre la nomination du
patriarche, et que tous les pèlerins, quelle que fût leur impatience de
visiter la Terre-Sainte, consacreraient encore une année à la conquête de
l'empire grec. Les six électeurs français étaient ecclésiastiques, l'abbé de
Loches, l'archevêque élu d'Acre et les évêques de Soissons, de Troyes,
d'Halberstadt et de Bethléem. Leur mérite personnel et leur caractère les
rendaient d'autant plus propres à faire un choix qu'ils ne pouvaient pas en
être l'objet. On choisit les six Vénitiens parmi les plus illustres familles
de la république. Les douze électeurs s'assemblèrent dans la chapelle du
palais et procédèrent à l'élection, après avoir solennellement invoqué le
Saint-Esprit. Le respect et la reconnaissance réunirent d'abord tous les
suffrages en faveur du doge ; il était l'auteur de l'entreprise, et es plus
braves chevaliers rendaient hommage à l'intelligence et au courage qu'il
avait déployés dans l'expédition. Mais Dandolo, dédaigneux de toute ambition
personnelle, se contenta d'avoir été jugé digne de régner. Les Vénitiens
s'opposèrent eux-mêmes à son élection, regardant comme incompatibles la
première magistrature d'une république et la souveraineté de l'Orient. L'exclusion
du doge laissa le champ libre aux prétentions également fondées de Boniface
ci de Baudouin. La maturité de l'âge, une réputation brillante, le choix des
aventuriers et le vœu des Grecs recommandaient le marquis de Montferrat. Mais
le comte de Flandre, âgé de trente-deux ans, vaillant, juste et pieux, était
chef d'un peuple riche et belliqueux, descendant de Charlemagne, cousin du
roi de France et cher aux barons et aux prélats, qui avaient consenti avec
répugnance à marcher sous les ordres d'un chef étranger. Tous les chefs
latins attendaient la décision des croisés à la porte de la chapelle, lorsque
l'évêque de Soissons vint l'annoncer au nom de ses collègues. « Vous avez
juré d'obéir au prince que nous choisirions, dit-il, par nos suffrages
unanimes ; Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, est votre souverain et
empereur d'Orient. » Le comte fut salué par des acclamations. Constantinople
retentit bientôt de la joie bruyante des Français, et les Grecs y joignirent
leur tremblante adulation. Boniface fut le premier à reconnaître le nouvel
Empereur, qui fut solennellement couronné dans ta cathédrale trois semaines
après son élection, et Thomas Morsini élevé au siège patriarcal de
Constantinople. Le
successeur de Constantin se hâta d'envoyer en France la nouvelle de cette
révolution mémorable ; il fit transporter en Palestine, comme un trophée de
sa victoire, les portes de Constantinople et les chaînes du port, et adopta
les lois et les usages des assises de Jérusalem. Dans les lettres qu'il
écrivit au pontife, après avoir fait l'apologie de sa conduite, il l'engagea
à mettre fin au schisme des Grecs par sa présence dans un concile général, et
sollicita son indulgence et sa bénédiction pour les pèlerins. Innocent avait
été longtemps irrité de la désobéissance des croisés ; dans sa réponse, il
reprochait avec amertume à l'armée victorieuse des Latins d'avoir préféré les
richesses de la terre à celles du ciel ; il réprimandait les chefs d'avoir
exposé aux insultes des 'soldats les vierges consacrées au Seigneur, d'avoir
ruiné Constantinople, pillé les grands et les petits, violé le sanctuaire et
porté une main sacrilège sur les trésors des églises. Cependant le père des
fidèles n'osait sonder la profondeur des jugements de Dieu ; H se plaisait à
croire que les Grecs avaient été justement punis de leurs fautes, et qu'e les
croisés étaient récompensés comme les instruments de la Providence, comme les
vengeurs de la justice divine. « Redoutez, disait-il aux Latins, la colère du
Seigneur ; espérez avec crainte qu'il-vous pardonnera le passé, si vous
gouvernez les peuples mec équité, si vous êtes fidèles au Saint-Siège, et,
sur toute close, si vous avez une ferme résolution d'accomplir votre vœu pour
la délivrance de la Terre-Sainte[9]. » Le
partage de l'Empire, vivement réclamé par les Latins, eut lien conformément
au traité du mois de mars précédent. La Bithynie, la Romanie ou la Thrace,
Thessalonique, toute la Grèce, depuis les Thermopyles jusqu'au cap Sunium,
les plus grandes îles de l'Archipel tombèrent sous la domination des
Français. Les Vénitiens eurent, pour leur part, les Cyclades et les Sporades,
dans l'Archipel, les îles et la côte orientale du golfe Adriatique, les côtes
de la Propontide et du Pont-Euxin, les rives de l'Hèbre et du Vardas, les
villes de Cypsèle, de Didymotique, d'Andrinople, les contrées maritimes de la
Thessalie, etc. Ce premier partage fut subordonné plus tard aux chances de la
guerre, à des rivalités d'ambition et à des échanges volontaires. Les
Vénitiens eurent en outre trois des huit quartiers de Constantinople. Une
longue expérience du commerce de l'Orient les avait mis en mesure de choisir
leur part avec discernement. Ils firent cependant une imprudence en acceptant
Andrinople ; mais leur intelligente politique s'occupa de former une chaîne
de villes, d'îles et de factoreries, le long de la côte maritime, depuis les
environs de Raguse jusqu'à l'Hellespont et au Bosphore. Les travaux
dispendieux de ces conquêtes épuisant leur trésor, ils renoncèrent aux anciennes
maximes de leur gouvernement, adoptèrent un système féodal, et se
contentèrent de l'hommage des seigneurs pour les possessions qu'ils
entreprenaient de conquérir et de défendre. Ce fut ainsi que la famille de
Sanut acquit le duché de Naxos, qui comprenait la plus grande partie de
l'Archipel. La république acheta, du marquis de Montferrat, l'île de Crète et
les débris de cent villes pour dix mille marcs. Boniface était, sans
contredit, de tous les chefs, celui qui méritait la plus forte récompense.
Outre Pile de Crète, on lui donna, avec le titre de roi, les provinces
situées au-delà de l'Hellespont. Mais il échangea sagement cette conquête
difficile et éloignée pour le royaume de Thessalonique ou de Macédoine, à
douze journées de la capitale, et assez près des états du roi de Hongrie son
beau-frère, pour en recevoir au besoin des secours[10]. Une querelle violente,
survenue entre Boniface et l'empereur Baudouin, fut sur le point d'allumer,
parmi les princes latins, une guerre funeste : l'intervention du doge et des
principaux barons rétablit la paix et l'harmonie. L'empire
grec était renversé ; mais il fallait conquérir les provinces. Cent chevaliers
du comte de Blois qui avait reçu en partage la Bithynie et pris le titre de
due de Nicée, s'emparèrent de la 'Mysie et pénétrèrent jusqu'à l'Olympe :
dans le même temps, une autre troupe de croisés prenait possession de
Nicomédie, Henri de Hainaut soumettait l'Anatolie qui lui avait été assignée,
et d'autres barons s'établissaient dans les seigneuries qu'on leur avait
données en Thrace. Le marquis de Montferrat voulut joindre la Grèce à son
royaume de Thessalonique ; il s'avança en Thessalie, prit Larisse, traversa,
avec précaution, le détroit des Thermopyles. La Béotie et l'Attique
n'opposèrent aucune résistance. A la même époque, Guillaume de Champlitte et
Geoffroy, détachés de l'armée de Boniface, fondaient dans le Péloponnèse un
état qui devait survivre à l'empire latin. Toute la Grèce, soumise aux lois
féodales, -vit bientôt des seigneurs d'Argos, de Corinthe, des grands sires
de Thèbes, des ducs d'Athènes, des princes d'Achaïe, etc., etc. Mais, de tous
côtés, des états ennemis des Francs s'élevaient au milieu des ruines et
menaçaient déjà l'empire latin. Alexis Comnène, petit-fils d'Andronic, se
déclara indépendant dans la province de Trébizonde. Théodore Lascaris, gendre
d'Alexis Ange Comnène, se fit proclamer empereur à Nicée. Près d'eux
s'étendait la sultanie d'Iconium ou de Boum, occupée par les Seldjoucides.
Malgré le partage imprudent que Kilidj-Arslan II avait fait de son royaume
entre ses dix fils, la domination turcomane était encore redoutable Our les
colonies chrétiennes. Sur le continent européen, le royaume de Bulgarie, dont
le roi Joannice reculait chaque jour les limites, et le despotat d'Arta ou
d'Épire, fondé par un descendant de la famille d'Ange, ne devaient point
cesser d'inquiéter l'empire français-byzantin. Cependant,
les deux monarques qui avaient occupé le trône de Constantinople, prenaient
encore le titre d'empereurs, et les sujets de ces princes détrônés pouvaient
céder à un mouvement de compassion pour 'l'ancien Alexis ou être excités à la
vengeance par l'ambitieux Murzuffle. Une alliance de famille et un intérêt
commun engagèrent le second usurpateur à se rapprocher 'du premier. Murzuffle
se rendit dans le camp d'Alexis, et y fut accueilli avec empressement ; mais
bientôt chargé de chaînes et privé de la vue, il fut honteusement chassé par
Alexis qui s'empara de ses trésors et s'assura de ses troupes. Il tomba
bientôt au pouvoir des Latins, qui lui firent expier ses crimes par une mort
ignominieuse. Le sort d'Alexis est moins tragique : livré au marquis de
Montferrat, il fut condamné à une prison perpétuelle. Dès le
début de la conquête, les Latins avaient fait peser un joug insupportable sur
les Grecs exclus des emplois civils et militaires. L'adversité ranima les
courages, et tous les citoyens distingués par leur mérite, leur valeur et
leur naissance, abandonnèrent Constantinople et se retirèrent dans les états
indépendants d'Épire et de Nicée. Le peuple des villes et des campagnes se
serait soumis sans peine à une servitude régulière et modérée ; quelques
années de paix et d'industrie auraient bientôt fait oublier les maux
passagers de la guerre, mais la tyrannie du système féodal étouffait les
germes d'industrie. Le trône des Latins était occupé par un prince titulaire,
le chef et souvent l'esclave de ses alliés indociles. L'épée des barons
disposait de tous les fiefs de l'Empire. Leur ignorance, leurs discordes et
leur cupidité étendaient le despotisme jusque dans les villages les plus
éloignés. Les Grecs, exposés à la haine fanatique des soldats, se trouvaient
séparés pour toujours des conquérants par la double barrière du langage et de
la religion. Tant que les croisés restèrent réunis dans la capitale, le
souvenir de leur victoire et la terreur de leurs armes imposèrent un silence
respectueux. Leur séparation mit à jour la faiblesse du nombre, et quelques
échecs, causés par leur imprudence, apprirent qu'ils n'étaient pas
invincibles. La crainte des Grecs diminuait, leur haine augmentait. Ils
passèrent bientôt des murmures aux conspirations, et, avant la courte
révolution d'une année, le peuple vaincu implora ou accepta avec confiance le
secours d'un barbare (1205). Calo-Jean
ou Joannice, chef révolté des Bulgares, s'était empressé de féliciter les
Latins par une, ambassade. Le titre de roi et la sainte bannière qu'il avait
reçus du Pontife romain pouvaient l'autoriser à se regarder comme leur ami.
Il apprit avec étonnement que le comte de Flandre, imitant l'orgueil des
empereurs grecs, exigeait qu'il vint lui-même implorer son pardon au pied de
son trône. Le roi des Bulgares qui s'était soumis à cette humiliation épiait
attentivement les mouvements des Grecs, et promit secrètement de soutenir
leur révolte. Tout-à-coup l'orage éclata ; dans toutes les villes, dans tous
les villages de la Thrace les Latins furent impitoyablement massacrés. Les
Vénitiens et les Français qui occupaient Andrinople et Didymotique furent égorgés
ou chassés. Les garnisons qui parvinrent à faire leur retraite se replièrent
sur la capitale ; et les forteresses isolées qui résistèrent aux insurgés
ignoraient mutuellement leur sort et celui de leur souverain. La renommée et
la terreur annonçaient au loin la révolte des Grecs et l'approche du roi des
Bulgares. Joannice avait, dans son armée, un corps de quatorze mille
Tartares-Comans, qui buvaient, disait-on, le sang de leurs captifs et
sacrifiaient les Chrétiens à leurs dieux sanguinaires. A la
nouvelle de cette formidable insurrection, Baudouin effrayé se hâta de
rappeler les croisés qui faisaient la guerre au-delà du Bosphore ; mais trop
impatient pour attendre leur arrivée, avec quinze mille hommes, il se porta
sur Andrinople, défendue par cent mille Grecs. Il commençait à investir la
place lorsque parut l'armée des Bulgares. L'intrépide Baudouin n'hésita point
à se mesurer contre une armée six fois plus nombreuse que la sienne. La
valeur céda au nombre. Les Latins furent vaincus, et l'Empereur, après avoir
vu tomber autour de lui ses plus braves chevaliers, fut pris par les
Bulgares. Le maréchal de Champagne et le doge de Venise sauvèrent les débris
de l'armée par une retraite que les chroniques contemporaines comparent à
celle de Xénophon. Cependant
les Grecs, réunis aux Bulgares, prenaient possession de toutes les provinces
que Henri de Hainaut, régent de l'Empire, essayait vainement de défendre[11]. Il ne restait plus aux Latins
que Constantinople et quelques forteresses sur les côtes d'Europe et d'Asie.
L'inexorable roi des Bulgares éluda respectueusement les instances du pape,
qui conjurait son nouveau prosélyte de rendre aux Chrétiens la paix et leur
empereur. « La délivrance de Baudouin, répondit Joannice, n'est plus au
pouvoir des mortels. » Le prince avait terminé, dans la prison, sa vie
et ses malheurs[12]. Henri, qui n'accepta le titre
d'empereur qu'une année après la mort de son frère (1206), se trouva presque seul, chargé
de la guerre et de la défense de l'État. Son mariage avec la fille de
Boniface réunit deux princes depuis longtemps divisés. Mais le marquis de
Montferrat ne survécut que peu de mais à cette alliance. Il fut tué dans une
bataille livrée aux Bulgares du Rhodope, et sa tête fut portée à Joannice qui
laissa éclater une joie féroce. Henri
ne manquait pas des qualités nécessaires dans sa situation dangereuse. Au
siège de Constantinople et au-delà de l'Hellespont, il avait acquis la
réputation d'un vaillant chevalier et d'un habile général. A l'intrépidité de
son frère, il joignait une prudence et une douceur peu connues de l'impétueux
Baudouin. Il ranima les Latins découragés, tandis que le farouche Joannice
faisait payer bien cher aux Grecs ses dangereux services. Toutes les villes
de la Thrace étaient livrées aux flammes et démolies, les habitants, amis ou
ennemis, tramés en esclavage. Andrinople et Didymotique, menacées par le roi
bulgare, implorèrent le secours de leurs anciens maîtres ; leurs cris de
douleur et de repentir touchèrent le cœur magnanime de Henri, qui marcha
contre le chef barbare, le défit en plusieurs rencontres, et délivra ainsi
les Grecs de ce nouvel Attila. Joannice périt assassiné sous les murs de
Thessalonique. Henri conclut sagement un traité de paix honorable avec le
successeur de Joannice et les princes d'Épire et de Nicée. L'abandon de
quelques limites incertaines valut à l'Empereur et à ses feudataires la
possession tranquille d'un vaste royaume ; et son règne, qui ne dura que dix
ans (1206-1216), procura un intervalle de paix
et de prospérité. Supérieur à la faible politique de Baudouin et de Boniface,
il confiait sans crainte aux Grecs les emplois civils et militaires, et
s'attachait tous les cœurs par une tolérance éclairée, qui accordait une,
égale protection aux deux cultes. Henri
mourut à Thessalonique, où il était allé défendre le royaume et le fils
encore enfant du marquis de Montferrat (1216). La mort des deux premiers empereurs de
Constantinople avait mit fin à la ligne mâle des comtes de Flandre mais leur
sœur, Yolande, était l'épouse d'un prince français et la mère de nombreux
enfants. Une de ses filles avait épousé André, roi de Hongrie, brave et pieux
champion de la croix. En le plaçant sur le trône, les barons de la Remanie se
seraient assuré le secours d'un royaume puissant et voisin ; mais le sage
André respecta les lois de la succession, et les Latins appelèrent au trône
impérial le mari d'Yolande, Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre. L'origine
royale de son père, la maison illustre de sa mère commandaient le respect aux
seigneurs français[13]. Son zèle et sa valeur avaient
été suffisamment éprouvés dans la guerre des Albigeois ; mais Pierre de
Courtenay devait payer bien cher une grandeur dangereuse et illusoire. Il fut
d'abord contraint de vendre ou d'engager la plus riche partie de son patrimoine,
pour lever une petite armée avec laquelle il traversa les Alpes et parvint à
Rome. Couronné empereur par Honorius III, il se rendit à Venise où il devait
s'embarquer sur des vaisseaux de la république. Pour prix du service qu'ils
devaient lui rendre en transportant ses troupes au-delà de l'Adriatique, les
Vénitiens exigèrent qu'il reprit Durazzo occupé par le despote d'Epire.
Michel l'Ange, ou Comnène, le premier de sa dynastie, avait légué sa
puissance et son ambition à son frère Théodore, qui menaçait déjà les
principautés latines. Après avoir acquitté sa dette par un assaut inutile,
l'Empereur continua par terre son dangereux voyage jusqu'à Thessalonique. Il
s'égara dans les montagnes de l'Épire ; les passages se trouvèrent gardés,
les provisions manquèrent, on le retarda par des négociations artificieuses.
Une trahison le livra à ses ennemis qui le chargèrent de chaînes, et une mort
naturelle ou peut-être violente termina la captivité de l'infortuné monarque[14] (1219). Pendant
l'absence et la captivité de son mari, l'impératrice Yolande prit les rênes
de l'État, qu'elle conserva jusqu'à sa mort[15] (1221). Les barons offrirent alors la
couronne à Philippe, fils aîné de Pierre de Courtenay, qui résidait dans son
comté de Namur. Sur son refus, Robert, le second des fils de Pierre et
d'Yolande, fut appelé au trône de Constantinople. Le vieux et brave Conon de
Béthune exerça la régence du royaume jusqu'à son arrivée. Instruit par le
malheur de son père, Robert poursuivit lentement sa route à travers
l'Allemagne et le long du Danube : le mariage de sa sœur avec le roi de
Hongrie lui ouvrit le passage, et le patriarche le couronna dans la
cathédrale de Sainte-Sophie (1222). Mais son règne ne fut signalé que par des désastres et des
humiliations, et la nouvelle France — c'était le nom que l'on donnait
à l'empire français-byzantin —, fut entamée de toutes parts par les Grecs de
l'Épire et de Nicée. Théodore Lascaris chassa le, faible Démétrius du royaume
de Thessalonique, planta ses étendards sur les murs d'Andrinople, et prit le
titre d'empereur de Constantinople. Jean Vatacès, gendre et successeur de
Théodore Lascaris (1224), envahit ce qui restait des provinces asiatiques, et déploya dans
un règne de trente-trois ans, toutes les vertus du conquérant et du
législateur. Il construisit une flotte, domina sur l'Hellespont, réduisit les
îles de Lesbos et de Rhodes, attaqua les Vénitiens de Candie, et intercepta
les secours lents et faibles qui arrivaient de l'Occident. Pressé par un
ennemi redoutable, menacé par des conspirations domestiques, le lâche Robert
s'échappa de Constantinople et vint mourir honteusement en Italie[16] (1229). Baudouin
n'avait que onze ans lorsque son frère Robert mourut ; il était trop jeune
pour gouverner, et les barons latins ne voulurent point s’exposer aux
embarras et aux périls d'une régence. Ils offrirent donc la couronne à Jean
de Brienne, roi titulaire de Jérusalem, en lui imposant pour toute condition,
de donner sa seconde fille à Baudouin qui lui succéderait au trône de
Constantinople[17]. Le choix de Jean de Brienne,
sa réputation et sa présence ranimèrent les espérances des Latins. Ils
admiraient l'air martial, la vigueur et la taille extraordinaire d'un
vieillard de plus de quatre-vingts ans. Mais le début de son règne ne réponde
pas à l'attente des Grecs ; le nouvel Empereur perdit deux ans dans une
honteuse inaction. Il fut réveillé de cet assoupissement par l'alliance
menaçante de Vatacès, empereur de Nicée, et du roi des Bulgares, Azan,
vainqueur de Théodore Lascaris[18]. Alors il voulut prendre
l'offensive, et passa en Asie avec des forces considérables ; mais il fut
bientôt contraint de se replier sur Constantinople, dont les deux alliés
firent le siège. Vaincus sur terre et sur mer dans deux campagnes
consécutives (1235-1236),
Vatacès et Azan suspendirent les hostilités. Jean de Brienne avait fait des
prodiges d'intrépidité. Les poètes contemporains l'ont comparé à Hector, à
Roland et à Judas Machabée : le silence des Grecs affaiblit un peu la gloire
du prince et l'autorité des panégyristes. L'Empire
triomphait ; mais il était ruiné. Jean de Brienne mourut pendant l'absence du
jeune Baudouin, qui était allé solliciter les princes chrétiens de
l'Occident, au nom de l'empereur d'Orient. Anseau, seigneur de Cahieu, prit
les rênes de l'État jusqu'à l'arrivée de Baudouin. Les Latins, malgré leur
double victoire, étaient sans cesse menacés par des ennemis infatigables, et
voyaient la cavalerie d'Azan s'avancer jusque sous les murs de
Constantinople. Mais une rupture qui survint entre Vatacès et le roi des
Bulgares procura à l'Empire quelques instants de repos. Baudouin
n'avait obtenu des princes chrétiens que de faibles secours. Cependant la
vente du comté de Namur et de la seigneurie de Courtenay le mit en mesure de
lever une armée de trente mille hommes avec laquelle il retourna dans ses
états. Ses premières dépêches aux cours de France et d'Angleterre annoncèrent
de brillants succès. Il avait soumis, disait-il, les environs de la capitale
jusqu'à trois journées de marche. Mais toutes ces espérances s'évanouirent
comme un songe ; les troupes et les trésors de la France se dissipèrent dans
ses mains inhabiles, et l'Empereur fut réduit à contracter une alliance
honteuse avec les Turcs et les Comans[19]. Les
Latins de Constantinople se trouvaient environnés et pressés de toutes parts.
La discorde et la division des Grecs et des Bulgares pouvaient seules
retarder leur ruine. La politique et la supériorité des armes de Vatacès leur
enlevèrent ce dernier espoir. Toutes les provinces asiatiques, depuis la
Propontide jusqu'à la Pamphylie, se soumirent à ses lois, et les succès de
chaque campagne augmentaient son influence en Europe. Il chassa les Bulgares
des forteresses de la Macédoine et de la Thrace, et resserra leur royaume le
long des bords du Danube : la facile conquête du royaume de Thessalonique
recula encore ses frontières. Mais la mort de Vatacès (1255), le règne tumultueux de son
fils Théodore, et la minorité de Jean, son petit-fils, retardèrent la
restauration des Grecs que devait achever l'usurpateur Michel Paléologue, qui
déploya le mélange des vices et des vertus ordinaires aux fondateurs d'une
nouvelle dynastie[20]. A peine maître de l'autorité
souveraine, Michel déclara la guerre au despote d'Épire. Sa victoire fut
suivie d'une défaite ; mais la captivité de Villehardouin, prince d'Achaïe,
priva les Latins du plus puissant vassal de leur monarchie expirante. Les
républiques de Gênes et de Venise, engagées dans leur première guerre navale,
se disputaient l'empire de la mer et le commerce de l'Orient. L'orgueil et
l'intérêt attachaient les Vénitiens à la défense de Constantinople ; les
Génois embrassèrent avec ardeur le parti des Grecs. Michel qui méditait la conquête de Constantinople, visita lui-même toutes les forteresses et en augmenta les garnisons. Après avoir chassé les Latins de toutes leurs positions, il attaqua sans succès le faubourg de Galata. Mais au printemps suivant (1261), Alexis Stratégopolus son général favori fut plus heureux. Introduit dans Constantinople par un jeune Grec traître, à la tête d'une troupe d'élite, avant-garde intrépide d'une armée de trente mille hommes, il ouvrit la porte à ses compagnons qui se répandirent dans la ville. On sonna l'alarme, et les menaces de pillage et d'incendie déterminèrent les habitants à seconder la révolution. Les Grecs de Constantinople avaient toujours conservé de l'attachement pour leurs souverains. De toutes parts, ils prirent les armes, et l'air retentit de cette acclamation générale. Victoire et longue vie à Michel et à Jean-Auguste, empereur des Romains : « Baudouin, réveillé par les cris, n'osa pas tirer l'épée pour défendre une ville qu'il abandonna peut-être avec plus de plaisir que de regret. L'empereur latin, et les principales familles s'embarquèrent sur les galères de Venise et » cinglèrent vers l'île d'Eubée, puis de là en Italie, où le pape reçut l'auguste fugitif avec un mélange de mépris et de compassion. Depuis la perte de sa capitale jusqu'à sa mort (1261-1274), Baudouin II fatigua par d'inutiles prières les princes catholiques qui lui faisaient des promesses sans effet. Son fils, Philippe, hérita de son vain titre, et le mariage de sa fille transporta ses prétentions à Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, roi de France. La ligne féminine de la maison de Courtenai, fut successivement représentée par différentes alliances ; et le titre d'empereur de Constantinople, trop fastueux pour un particulier, tomba dans l'oubli[21]. » |
[1]
MICHAUD, Histoire
des Croisades, tome III, p. 62, sixième édition.
[2]
On convoqua une assemblée générale pour assister à la ratification du traité.
Dix-mille citoyens remplirent l'église et la place de Saint-Marc, et la fierté
française fut obligée de s'abaisser devant le peuple. « Illustres Vénitiens,
dit le maréchal de Champagne, nous sommes députés par les plus puissants barons
de France, pour supplier la souveraine de la mer de nous aider à délivrer
Jérusalem et le Saint-Sépulcre. Ils nous ont recommandé de nous prosterner à
vos pieds, et nous y resterons jusqu'à ce que vous ayez promis de vous joindre
aux défenseurs de Jésus-Christ. » En prononçant ces mots, les députés se
jetèrent à genoux et tendirent vers le peuple des mains suppliantes.
L'assemblée, profondément émue, s'écria comme avec une seule voix : « Nous y consentons
tous, nous y consentons. » Le bruit des applaudissements, dit Villehardouin,
imita l'explosion d'un volcan. On reçut le serment des députés. Le traité,
accepté par les représentants de France et de Venise, fut soumis, sur-le-champ,
à l'approbation d'Innocent III. Les marchands prêtèrent deux mille marcs pour
les premières dépenses de l'armement ; et des six députés, deux repassèrent les
Alpes pour annoncer le succès de la négociation, tandis que les quatre autres
se rendirent inutilement à. Gènes et à Pise, pour engager ces deux républiques
à entrer dans la sainte confédération.
[3]
Isaac l'Ange, empereur de Constantinople, avait été renversé du trône par son
frère Alexis, qui l'avait privé de la vue et chargé de fers. Le fils d'Isaac,
appelé aussi Alexis, échappé de prison, s'était réfugié auprès de Philippe de
Souabe, son beau-frère. Après avoir vainement imploré le pape et tous les
monarques chrétiens, il s'adressa aux croisés réunis à Venise. Ses ambassadeurs
furent accueillis avec faveur par les guerriers de l'Occident, et les barons,
émus d'une généreuse pitié, jurèrent de replacer sur le trône le jeune captif,
lorsqu'ils auraient rempli leurs engagements avec les Vénitiens. Après la prise
de Zara, Alexis, qui avait assisté an siège, pressa de nouveau les croisés du
marcher sur Constantinople.
[4]
Bâtiments plats sur lesquels on avait embarqué les chevaux.
[5]
Villehardouin désigne les gardes de l'Empereur ou varanges par les noms
d'Anglais et de Danois. D'autres historiens les appellent Livoniens, Daces,
Celtes, Allemands. Maltebrun pense que la garde impériale était surtout
composée de recrues venues de Scandinavie.
[6]
Avant son départ pour la Thrace, Alexis avait été proclamé empereur,
conjointement avec son père.
[7]
Avant d'étrangler Alexis, Murzuffle lui avait fait prendre un breuvage
empoisonné, et, comme la mort était trop lente à venir, il l'avait étranglé. «
Le pauvre vieil empereur Isaac, quand il vit son fils empoisonné de la sorte,
et ce traistre et desloyal couronné, eut tant de peur et fascherie, qu'il en
prit une maladie dont il descéda tôt puis sans la faire longue. (VILLEHARDOUIN, liv. IV.
— Version de VIGENÈRE.
Édit. Ducange.)
[8]
Voici le récit de Nicétas : « Parce que la reine des villes devait subir le
joug de la servitude, deux soldats qui étaient sur une échelle, vis-à-vis de
Pétrion, s'abandonnant à la fortune, sautèrent dans une tour, d'où, ayant
chassé la garnison, ils élevèrent les mains en signe de joie pour animer leurs
compagnons. A cet instant, un cavalier qui avait la taille d'un géant, dont le
casque paraissait aussi grand qu'une tour, entra par la porte qui était au même
endroit. A la vue de ce seul cavalier, tous les Grecs prirent la fuite, et
Murzuffle eut peur d'être pris pas les Barbares, il se sauva sur une barque
accompagné de quelques serviteurs. »
[9]
MICHAUD, Histoire
des Croisades, tom. III, p. 208.
[10]
Le marquis de Montferrat avait épousé Marie de Hongrie, veuve de l'empereur
Isaac.
[11]
C'est vers cette époque que vingt mille Arméniens, alliés des croisés, furent
massacrés jusqu'au dernier par les Tartares.
[12]
L'ignorance et la crédulité ont fait sur le genre de sa mort des versions
différentes. Ceux qui aiment les histoires dramatiques croiront volontiers que
le chaste captif résista aux coupables désirs de la reine des Bulgares, qui se
vengea de son dédain par le plus affreux supplice. Vingt ans plus tard, un
moine belge voulut se faire passer pour Baudouin, empereur de Constantinople.
Il racontait les circonstances extraordinaires de sa captivité et de sa fuite ;
mais l'imposteur démasqué subit une mort ignominieuse.
[13]
Pierre de Courtenay était fils de Pierre de France, et petit-fils de
Louis-le-Gros. Sa mère portait le titre de dame de Courtenay et de Montargis.
Il avait pris le nom de la terre de Courtenay, conformément à la condition
imposée par la famille de sa femme.
[14]
Aeropolita (c. XIV) affirme que Pierre de Courtenay périt par l'épée ; mais ses
expressions obscures peuvent faire présumer que ce fut à la suite d'une
captivité. La chronique d'Auxerre diffère la mort de l'Empereur jusqu'en 1219.
[15]
Yolande, à peine arrivée par mer à Byzance, avait donné le jour à un fils qui
avait reçu le nom de Baudouin, et qui devait être le dernier et le plus
malheureux des empereurs de Constantinople.
[16]
Voyez le règne de Robert et des autres empereurs français et byzantins, dans DUCANGE, Hist. de C.
P.
[17]
Jean de Brienne, comte de la Marche, avait épousé Marie, fille d'Isabelle et de
Conrad de Montferrat. Nous le verrons commander la cinquième croisade.
Dépouillé de son royaume de Jérusalem, par Frédéric son gendre, il s'était
réfugié à la cour de Grégoire IX, qui lui avait donné le commandement de ses
troupes contre l'empereur d'Allemagne.
[18]
Théodore, vaincu et fait prisonnier, eut les yeux crevés ; son frère Manuel,
gendre d'Azan, prit le gouvernement de Thessalonique et le titre de despote
d'Épire. Théodore ressaisit plus tard le pouvoir.
[19]
Baudouin se trouva bientôt dans un tel état de détresse, qu'il fit démolir une
partie de son palais pour se procurer du bois de chauffage, et qu'il s'empara
du plomb qui couvrait les églises pour fournir aux dépenses de sa maison. — Il
engagea aux Vénitiens, pour une somme considérable, la couronne d'épines du
Sauveur. Saint Louis acheta la sainte relique, qui fut déposée à Paris dans une
chapelle du palais. Le pieux monarque paya aussi très-cher le bois de la vraie
croix, et plusieurs autres reliques renommées pour leurs miracles.
[20]
Michel Paléologue n'était point un simple parvenu. Dès le milieu du onzième
siècle, la noble rage des Paléologue parait avec éclat dans l'histoire de
Byzance. Ce fut Georges Paléologue qui plaça sur le trône le père des Comnène,
et ses descendants continuèrent à commander les armées et à présider les
conseils de l'État. La famille impériale ne dédaigna point leur alliance, et si
l'ordre, de succession par les femmes eût été strictement observé, il avait des
droits à la couronne. A l'illustration de la naissance, il joignait les plus
brillantes qualités. Brave, habile, généreux, éloquent, il savait se concilier
tous les cœurs. Mais la faveur du peuple et des soldats lui fit perdre celle de
la cour, et Michel échappa trois fois aux dangers qu'il courut par l'imprudence
de ses partisans. Après la mort de Théodore Lascaris II, il parvint à la
régence de l'État par le meurtre du ministre Muzalon. Mais, pour ne point se
compromettre par une usurpation trop précipitée, il laissa à côté de lui, sur
le trône, Jean Lascaris, empereur de nom.
[21]
Voyez les trois derniers livres et les tables généalogiques de Ducange. Dans
l'année 1382, l'empereur titulaire de Constantinople était Jacques de Baux, duc
d'Andria dans le royaume de Naples, et fils de Marguerite, qui avait eu pour
mère Catherine de fille de Catherine, dont le père était Philippe, fils de
Baudouin II.