HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE LI. — HISTOIRE DE LA QUATRIÈME CROISADE. - EMPIRE LATIN DE CONSTANTINOPLE (1199-1261).

 

 

Innocent III fait prêcher une nouvelle croisade. — Foulques de Neuilly. — Situation politique de l'Europe. — Chefs de l'expédition. — Venise s'engage à fournir des vaisseaux moyennant un prix convenu. — Mort du comte Thibaut. — Élection du marquis de Montferrat. — La croisade est détournée de son but. — Prise de Zara. — Les croisés font voile vers Constantinople. — Itinéraire de la flotte. — Commencement du siège de Constantinople. — Isaac l'Ange est replacé sur le trône. — Expédition d'Alexis en Thrace. — Premier incendie de Constantinople. — Fausse position des deux princes grecs. — Ils rompent avec les Latins. — Usurpation de Muzzuffle. — Second siège de Constantinople. — Détails. — Baudouin est élu empereur. — Partage des provinces impériales. — Développements. — Mort des deux empereurs fugitifs. — Insurrection générale des Grecs. — Massacre des Latins. — Baudouin tombe au pouvoir du roi des Bulgares. — Sa mort. — Règne de Henri, son frère. — Avènement de la famille de Courtenay. — Théodore Lascaris agrandit ses états. — Règnes de Robert et de Jean de Brienne. — Baudouin II. — Succès de Vatacu. — Usurpation de Michel Paléologue. — Prise de Constantinople. — Fin de l'empire français byzantin.

 

Environ douze ans après la perte de Jérusalem, les barons français furent appelés de nouveau au service de la guerre sainte par un troisième prophète. Un simple prêtre, Foulques, curé de Neuilly, qui avait à expier les écarts d'une jeunesse orageuse, parcourait les provinces, ranimant par son éloquence, sa sainteté et ses miracles, l'enthousiasme des peuples et l'ardeur guerrière des barons. « Son éloquence était simple et naturelle. Préservé, par son ignorance même, du mauvais goût de son siècle, il n'étonnait son nombreux auditoire, ni par les vaines subtilités de l'école, ni par le mélange bizarre des passages de l'Écriture et des pensées profanes de l'antiquité ; ses paroles, dépouillées de l'érudition qu'on admirait alors, étaient plus persuasives, et trouvaient mieux le chemin des cœurs[1]. »

Innocent III avait à peine pris possession de la chaire de Saint-Pierre (1199), qu'il fit proclamer en Italie, en Allemagne et en France, la nécessité d'une nouvelle croisade. L'éloquent pontife déplorait pathétique, ment la ruine de Jérusalem, le triomphe des païens et la honte de la Chrétienté. Il promettait une indulgence plénière à tous ceux qui serviraient en Palestine, une année en personne ou deux ans par substitut. Parmi les légats et les orateurs qui entonnèrent la trompette sacrée, Foulques de Neuilly tint le premier rang par l'éclat du zèle et du succès : mais la situation des principaux monarques de l'Europe n'était pas favorable aux vœux du souverain pontife. L'empereur Frédéric II, encore enfant, voyait ses états d'Allemagne déchirés par la rivalité des maisons de Souabe et de Brunswick, et la lutte à jamais célèbre des Guelfes et des Gibelins. Philippe-Auguste avait accompli son vœu et ne paraissait point disposé à le renouveler. Richard d'Angleterre, rassasié de gloire et dégoûté de lointaines expéditions, répondit par une plaisanterie aux exhortations de Foulques de Neuilly, qui réprimandait les peuples et les rois avec la même assurance. Mais les grands vassaux et les princes du second ordre obéirent à la voix du prédicateur. Le jeune Thibaut, comte de Champagne, âgé de vingt-deux ans, fut son premier prosélyte. Son père avait suivi Louis VII à la seconde croisade, et son frère était mort en. Palestine, avec le titre de roi de Jérusalem. On remarquait aussi parmi les croisés Louis, comte de Blois et de Chartres, parent comme Thibaut des rois de France et d'Angleterre, Mathieu de Montmorency, le fameux Simon de Montfort, le fléau des Albigeois, et le vaillant Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, qui note a laissé, dans l'idiôme naïf de son temps, la relation d'une expédition dans laquelle il joua, lui-même, un des principaux rôles.

A la même époque, Baudouin, comte de Flandre, qui avait épousé la sœur de Thibaut, prit la croix à Bruges ; Eustache et Henri ses frères, Conon de Béthune, Jacques d'Avesnes et presque tous les barons et chevaliers de la Flandre et du Hainaut suivirent son exemple. Après avoir réglé les futures opérations de la guerre dans plusieurs assemblées successives, et confié à Thibaut le commandement de l'entreprise, les chefs prirent la résolution d'attaquer d'abord l'Égypte ruinée depuis la mort de Saladin par la famine et la guerre civile. Mais on connaissait par une expérience chèrement achetée le danger d'entreprendre par terre cette longue expédition. Les barons français manquaient de vaisseaux et n'avaient pas la moindre connaissance de l'art de la navigation. On envoya à Venise six députés parmi lesquels se trouvait Villehardouin, afin d'obtenir de cette puissante république les vaisseaux nécessaires pour transporter des hommes et des chevaux.

A cette époque, Venise, aujourd'hui si déchue, était parvenue au plus haut degré de prospérité ; elle avait successivement combattu avec bonheur les Grecs, les Sarrasins et les Normands. Elle avait puissamment aidé les Latins dans leur expédition sur les côtes de Syrie. Mais le zèle des Vénitiens n'était ni aveugle, ni désintéressé. Après la conquête de Tyr, ils partagèrent la souveraineté de cette ville, le premier entrepôt du commerce du monde ; on remarquait dans la politique de cette république, l'avarice d'un peuple marchand et l'insolence d'une puissance maritime. Lorsque les six députés arrivèrent à Venise, Henri Dandolo, le doge régnant, les reçut avec honneur dans le palais de Saint-Marc. Quoique âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, il conservait toute la vigueur de son courage et de son imagination. Après avoir servi utilement son pays dans la paix comme dans la guerre, il brûlait de se signaler par quelques exploits mémorables, et d'ajouter encore à la gloire et à la puissance de sa patrie. La valeur et la confiance des barons et de leurs délégués, obtinrent son approbation et ses éloges ; mais il n'était que le premier magistrat de la république, et il dut consulter ses collègues dans cette affaire importante. Enfin, après de longues délibérations, Dandolo fut autorisé à communiquer aux députés les conditions du traité que proposait la République, si les Vénitiens s'engageaient à fournir un nombre suffisant de vaisseaux pour embarquer l'armée des croisés. Il était stipulé que pendant neuf mois, les Vénitiens fourniraient des vivres à la flotte et la conduiraient partout où le service de Dieu et la Chrétienté l'appelleraient, et que la République y joindrait une escadre de cinquante galères armées en guerre. Les pèlerins devaient payer avant leur départ quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent, et partager également toutes les conquêtes entre les confédérés. Les conditions parurent un peu dures ; mais la circonstance était pressante, et les barons français ne savaient épargner ni leur sang, ni leurs richesses : ces propositions plus intéressées que généreuses furent acceptées sans répugnance par les six députés[2].

Des délais et des obstacles imprévus retardèrent l'exécution du traité. La mort du brave Thibaut força les barons à s'assembler Four l'élection d'un nouveau chef ; mais soit incapacité, jalousie ou répugnance, il fut impossible de trouver un prince parmi les Français qui eût les talents nécessaires pour conduire l'expédition et la volonté de l'entreprendre. Tous les suffrages se réunirent sur Boniface, marquis de Montferrat, illustre rejeton d'une race de héros et personnellement distingué par ses talents politiques et militaires. Le nouveau chef accepta solennellement dans l'église de Soissons la croix de pèlerin et le commandement de l'armée. Ce prince repassa aussitôt les Alpes pour se préparer à la sainte expédition, et vers la fête de la Pentecôte, il se mit en route pour Venise à la tête de ses Italiens (1202). Les comtes de Flandre et de Blois et les plus illustres barons de France et d'Allemagne le précédèrent ou le suivirent.

Fidèles à leurs engagements, les Vénitiens avaient tout préparé pour le départ. Les magasins étaient abondamment pourvus. Les bâtiments de transport, les vaisseaux et les galères n'attendaient pour mettre à la voile que le paiement stipulé par le traité. Mais cette somme excédait de beaucoup les richesses réunies de tous les pèlerins assemblés à Venise. Les Flamands avaient entrepris avec leurs propres vaisseaux la longue navigation de l'Océan et de la Méditerranée ; et un grand nombre de Français et d'Italiens s'étaient embarqués à Marseille ou dans la Pouille. Les croisés qui s'étaient rendus à Venise se trouvaient donc seuls responsables de la somme promise. C'est en vain que par un généreux dévouement tous les chefs se dépouillèrent de leur argenterie, de leurs diamants, et ne gardèrent que leurs chevaux et leurs armes : il manquait encore cinquante mille marcs d'argent. La politique intéressée du doge leva cet obstacle. Il proposa aux barons de leur faire la remise des cinquante mille marcs, s'ils voulaient aider les Vénitiens à réduire quelques villes révoltées de la Dalmatie. Les barons n'acceptèrent qu'avec répugnance cette transaction qui détournait de son but la croisade. Mais ils cédèrent à la nécessité, et les premières hostilités de la flatte et de l'armée furent dirigées contre Zara (ancienne Jadera), place forte de la côte de Sclavonie qui s'était donnée au roi de Hongrie (1202). La ville n'opposa qu'une faible résistance et fut pillée et démolie. La saison avancée détermina les confédérés à prendre leurs quartiers d'hiver dans un port sûr et au pays fertile. Mais les querelles fréquentes des soldats et des marins leur permirent rarement de goûter le repos, et la ville de Zara fut plus d'une fois le théâtre de scènes sanglantes. D'un autre côté, le souverain pontife avait lancé l'anathème sur les croisés qui avaient tourné leurs armes contre une ville chrétienne. Les chevaliers français cherchèrent à fléchir la colère du pape, mais les Vénitiens se moquèrent de cette excommunication.

La réunion d'une flotte et d'une armée si puissante avait ranimé l'espoir du jeune Alexis[3]. Déjà à Venise, il avait pressé vivement les croisés d'entreprendre la délivrance de son père. Après la prise de Zara il renouvela ses instances. La recommandation de Philippe de Souabe, la présence et les prières du jeune Grec excitèrent la compassion des pèlerins. L'influence du marquis de Montferrat et du doge de Venise triompha de toutes les résistances, et l'entreprise fut résolue. Alexis promettait, en son nom et au nom de son père, qu'après avoir recouvré le trône de Constantinople ils termineraient le long schisme de l'Église grecque, et se soumettraient à la suprématie de l'Église romaine. Il s'engagea à payer aux croisés trois cent mille marcs d'argent, à les suivre en Égypte, ou à entretenir durant une année, s'ils le préféraient, dix mille hommes, et, pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers pour le service de la Terre-Sainte.

Cependant une foule de chevaliers refusèrent de prendre part à l'expédition ; ils alléguaient la sainteté du vœu qui les avait éloignés de leur famille pour courir à la délivrance du Saint-Sépulcre, et déclaraient que, des intérêts particuliers et profanes ne les détourneraient point de la sainte entreprise que Dieu leur avait ordonnée ; les censures du pape et les reproches de leur conscience avaient assez puni la prise de Zara, pour qu'ils évitassent de souiller à l'avenir leurs armes, en répandant le sang chrétien ; et ils ne regardaient pas comme un devoir de défendre les droits suspects des empereurs de Byzance. Malgré cette défection, les croisés firent voile vers Constantinople (1203). L'adresse et l'expérience des pilotes vénitiens dirigèrent vers Durazzo (ancienne Dyrrachium) la flotte la plus formidable qui eût jamais vogué sur l'Adriatique ; elle relâcha à Corfou (ancienne Corcyre), doubla le cap dangereux de Matée, se reposa quelques jours dans l'île de Négrepont (ancienne Eubée) et jeta l'ancre à Abydos, sur la rive asiatique de l'Hellespont. La flotte, resserrée d'abord dans le détroit, se développa librement dans le vaste bassin de la Propontide et vogua paisiblement jusqu'aux côtes d'Europe. Bientôt elle se trouva en vue de Byzance. Les croisés admirèrent cette ville immense qui s'élevait orgueilleusement sur la cime de sept collines et s'étendait sur les deux continents. Les rayons du soleil doraient les dômes des palais et des églises et les réfléchissaient sur la surface des eaux. Les murs fourmillaient de soldats et de spectateurs ; ils semblaient être innombrables et pouvaient être courageux. A ce spectacle, les Français comprirent tout le péril de leur audacieuse entreprise ; mais la valeur et l'espérance dissipèrent bientôt cette émotion passagère, et chaque soldat, dit le maréchal de Champagne, en jetant les yeux sur son épée ou sur sa lance, ne doutait point de la victoire.

Les Latins, après s'être arrêtés pendant trois jours devant le faubourg de Chalcédoine, tournèrent vers Scutari (ancienne Chrysopolis), le faubourg asiatique de Constantinople ; quatre-vingts chevaliers français dispersèrent cinq cents cavaliers grecs, et une halte de neuf jours suffit pour fournir abondamment l'armée de fourrages et de provisions.

Alexis néanmoins avait à sa disposition des forces considérables. Maître absolu d'un empire riche et industrieux, il pouvait mettre sur pied une armée nombreuse. Seize cents bateaux pêcheurs de Constantinople auraient fourni des matelots pour armer une flotte capable d'ensevelir les galères vénitiennes dans la mer Adriatique, ou du moins de leur fermer le passage de l'Hellespont ; mais ces ressources devinrent impuissantes entre les mains d'un prince sans talent et sans courage. Au premier bruit de l'alliance de son neveu avec les Vénitiens, Alexis avait souri dédaigneusement et s'était endormi dans ses honteux plaisirs. Le siège de Zara et l'approche rapide des Latins le réveillèrent. Dès que le danger lui parut réel, il le crut inévitable ; la présomption St place au désespoir. Toutefois il eut recours à une ambassade dont la pompe et le ton menaçant déguisèrent mal aux Français l'effroi qu'avait répandu leur arrivée. Aussi répondirent-ils par des menaces aux menaces -de l'Empereur.

Dix jours après leur arrivée à Scutari, les croisés, partagés en six divisions, traversèrent le Bosphore malgré soixante mille hommes qui défendaient la rive opposée. Impatient d'atteindre le rivage, chaque soldat faisait le vœu de vaincre ou de mourir. Les chevaliers, toujours jaloux d'être les premiers au combat, s'élancèrent tout armés dans la mer et gagnèrent le rivage ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Les sergents d'armes et les archers imitèrent leur exemple. Les écuyers baissèrent les ponts des palandres[4] et débarquèrent les chevaux ; mais à peine les Latins commençaient à se ranger en bataille, que les soixante-dix mille Grecs disparurent ; le lâche Alexis donna le premier l'exemple de la fuite. On mit à profit cette première terreur de l'ennemi. Pendant que les Frangis emportaient d'assaut la tour de Galata, au faubourg de Péra, les Vénitiens, après avoir rompu la chaîne et dispersé la flotte grecque, jetaient l'ancre dans le port de Constantinople. C'est alors que vingt mille hommes entreprirent le siège d'une ville qui renfermait plus de deux cent mille combattants (1203).

Dans le choix de l'attaque, les Français et les Vénitiens différèrent d'opinion. Les derniers soutenaient avec raison que Constantinople était plus accessible du côté de la mer et du port ; mais les premiers déclaraient qu'ils avaient assez exposé leur vie sur un élément perfide, et qu'ils ne savaient pas vaincre sans leurs chevaux. On convint d'employer les deux nations au service qui leur convenait le mieux. L'armée pénétra sous la protection de la flotte jusqu'au fond du port. Les Français traversèrent le Cydaris, et leurs six divisions vinrent s'établir en face de la capitale sur la base du triangle qui s'étend à quatre milles (cinq kilomètres) depuis le port jusqu'à la Propontide. Malgré la famine qui se fit bientôt sentir dans le camp des croisés, ils pressèrent vigoureusement le siège. En dix jours de travaux, le fossé qui les séparait du rempart fut comblé. Deux cent cinquante machines élevées à la hauteur des créneaux travaillaient continuellement à en chasser les défenseurs, à battre les murs et à saper les fondements. Les Français plantèrent leurs échelles sur la première brèche qui fut ouverte et y montèrent avec impétuosité ; mais le nombre l'emporta sur la valeur, et les Latins, vivement pressés par les intrépides Varanges[5], se replièrent sur leur camp. Les Vénitiens avaient été plus heureux. Animés par la présence de leur vieux doge Dandolo, qui, quoique aveugle, avait abordé le premier sur le rivage, ils s'étaient emparés de vingt-cinq tours. Au milieu de ses succès, le généreux doge apprend la situation critique des Français. Renonçant à la victoire, il vole à leur secours. L'arrivée des Vénitiens rétablit le combat et les Grecs sont refoulés dans la ville.

La nuit suivante l'usurpateur épouvanté fit transporter sur une barque ses trésors, et abandonnant lâchement sou trône, son épouse et ses sujets, il traversa le Bosphore à la faveur des ténèbres, et se réfugia dans un port obscur de la Thrace. Tiré de son cachot et revêtu de la robe impériale, Isaac l'Ange fut replacé sur le trône par ceux mêmes qui avaient-applaudi et concouru à sa chute. Au point du jour, on suspendit les hostilités, et les Latins apprirent par un ambassadeur que l'Empereur légitime rétabli dans ses droits, était impatient d'embrasser son fils et de récompenser ses libérateurs. Mais ces généreux libérateurs n'étaient point disposés à perdre le fruit de leurs travaux, ils réclamèrent donc la ratification du traité conclu avec le jeune Alexis. « Je tiendrai toutes les promesses qui ont été faites en mon nom ; vous nous avez si bien servi, dit-il aux députés, que lors même qu'on vous donnerait tout l'Empire, vous l'auriez bien mérité. »

Dans les premiers jours de son règne, le peuple se réjouit d'une révolution qui lui rendait la paix et l'abondance, et les courtisans cachèrent leurs regrets, leurs craintes et leur ressentiment sous le masque de la joie et de la fidélité. Pour éviter tout conflit entre les deux nations, on assigna pour quartiers aux Vénitiens et aux Français les faubourgs de Pera et de Galata, sans leur ôter cependant la liberté de visiter Constantinople. La réunion des deux Églises fut ajournée d'un commun accord ; mais la cupidité fut moins traitable que le zèle religieux, et Isaac fut, obligé d'apaiser par une forte somme les clameurs des croisés.

L'Empereur voyait avec inquiétude arriver le moment du départ des Latins. II craignait de se trouver exposé de nouveau sans secours aux caprices d'une nation perfide. A force de prières et de promesses, il détermina les croisés à prolonger leur séjour durant une année. Après de longs débats, les barons français cédèrent aux sollicitations pressantes du doge et du jeune Alexis. On convint d'une somme de seize cents livres d'or. A ce prix les confédérés s'engagèrent à poursuivre l'usurpateur, et à rétablir la domination d'Isaac dans les provinces de l'Empire. Alexis marcha vers la Thrace à la tête d'une armée composée de Grecs, de Vénitiens et de Français. L'usurpateur enfermé dans Andrinople, chercha un asile dans les montagnes de l'Hémus, et ses troupes furent dispersées. Le jeune prince, qui n'avait osé réprimer les incursions des Bulgares, se hâta de revenir à Constantinople où le bruit de ses victoires avait excité la jalousie ombrageuse de son père.

L'invasion des Français dissipa l'illusion qui durait depuis plus de neuf siècles. Les Grecs virent avec étonnement que la capitale de leur empire n'était pas imprenable. Les Occidentaux avaient forcé la ville et disposé du trône de Constantin, et les souverains qui l'occupaient sous leur protection parurent bientôt aussi odieux au peuple que leurs libérateurs. Les infirmités d'Isaac rendaient ses vices encore plus méprisables ; et la nation ne voyait plus dans le jeune Alexis qu'un apostat qui renonçait aux mœurs et à la religion de ses ancêtres. On connaissait ou du moins on soupçonnait ses conventions avec les Latins. Le peuple et surtout le clergé était inviolablement attaché à ses doctrines religieuses. Un trésor épuisé fournissait avec peine au faste de la cour et aux exactions des confédérés. Les Grecs refusaient de prévenir par une contribution volontaire le pillage et la servitude, et l'Empereur n'osait toucher à l'argenterie des églises de peur de justifier le reproche d'hérésie ou de sacrilège. Telle était la situation de Constantinople, lorsque pendant l'absence d'Alexis, le zèle indiscret des Flamands porta à son comble l'exaspération publique. Us mirent le feu à une mosquée, la flamme se communiqua aux édifices voisins, et, pendant huit jours et huit nuits, l'incendie enveloppa le quartier le plus peuplé de la ville dans une étendue d'environ une lieue, depuis le port jusqu'à la Propontide. Cette violence désastreuse augmenta la haine des Grecs pour les Latins, malgré les efforts du doge et des barons pour les disculper, et les quinze mille Occidentaux qui habitaient la ville se retirèrent précipitamment dans le faubourg de Péra pour ne point être égorgés.

Le jeune Empereur[6] revint victorieux, mais la politique la plus ferme aurait échoué dans la tempête qui devait le renverser. Son inclination et les contiens d'Isaac l'attachaient à ses bienfaiteurs ; mais, il hésitait entre le patriotisme et la reconnaissance, entre le danger d'aliéner des sujets peu dévoués et celui d'irriter des alliés formidables. Par cette irrésolution, il perdit la confiance des deux partis. Tandis qu'à sa sollicitation, le marquis de Montferrat occupait le palais, il souffrait que les nobles conspirassent et que le peuple prit 123 armes pour chasser les étrangers. Insensibles à l'embarras de sa position, les chefs latins le pressèrent de remplir les conditions du traité, s'irritèrent des délais et lui envoyèrent une députation de trois Vénitiens et de trois chevaliers français, chargée de recevoir une réponse décisive et de lui offrir le choix de la paix ou de la guerre. Ils traversèrent sur leurs chevaux la foule menaçante et pénétrèrent jusque dans le palais du jeune Empereur. Après lui avoir rappelé leurs services et ses engagements, les députés déclarèrent à Alexis qu'ils cesseraient de le regarder comme ami et comme souverain, s'il ne leur donnait une réponse prompte et satisfaisante. Cette harangue audacieuse le frappa de stupeur ; il garda le silence et les six guerriers latins percèrent une seconde fois la multitude et rentrèrent dans leur camp surpris d'avoir fait si paisiblement leur retraite. Leur arrivée fut le signal de la guerre, et l'on se prépara de part et d'autre à de nouveaux combats (1204).

Les deux nations méprisaient Alexis et l'accusaient également de parjure. Le peuple, chargeant d'imprécations la race régnante, se porta tumultueusement au sénat et le pressa par ses clameurs de lui donner un nouveau souverain. La pourpre fut successivement offerte à tous les sénateurs distingués par leur naissance et leur mérite, sans qu'aucun d'eux voulût accepter ce dangereux honneur. La populace proclama malgré lui un fantôme d'empereur qui fut bientôt abandonné. Mais Alexis, prince de l'illustre maison de Duces, était le véritable auteur du tumulte et le moteur de la guerre. Les historiens le distinguent par le surnom de Murzuffle, qui dans le langage populaire indiquait la jonction de ses deux sourcils. Jouant à la fois avec une merveilleuse adresse le rôle de patriote et celui de courtisan, il opposa aux Latins son éloquence et son épée, s'insinua dans la confiance d'Alexis et en obtint la charge de grand chambellan. Devenu tout-puissant, il aspira au pouvoir suprême. Dans le silence de la nuit, il court précipitamment à l'appartement du jeune Empereur, lui persuade que ses ennemis ont gagné ses gardes et forcé le palais. L'infortuné Alexis se livre sans défiance au traître qui a juré sa mort. Il est bientôt chargé de chaines, et le barbare Murzuffle l'étrangle de ses propres mains. Isaac son père meurt de désespoir[7].

La mort des empereurs et l'usurpation de Murzuffle changèrent la nature de la querelle ; il ne s'agissait plus d'alliés dont les uns exagéraient leur service, et les autres manquaient à leurs engagements. Les Français et les Vénitiens, oubliant leurs griefs contre Alexis, jurèrent de le venger d'une nation perfide qui avait couronné son assassin. Le prudent Dandolo inclinait cependant encore à négocier ; mais Murzuffle ne voulut point racheter la paix au prix où il la mettait, et la lutte s'engagea de nouveau entre les Grecs et les Latins.

Le second siège de Constantinople offrit plus de difficultés que le premier. L'usurpateur avait ramené l'ordre, rétabli la discipline et rempli le trésor. A travers les invectives de ses ennemis, on peut voir qu'il n'était pas indigne de commander à la nation. Les Grecs entreprirent pour la seconde fois de brûler la flotte des croisés ; mais l'intelligence et la valeur des Vénitiens éloignèrent les brûlots, qui se consumèrent au milieu des flots sans causer de dommage. Henri, frère du comte de Flandre, repoussa l'empereur grec dans une sortie nocturne. On trouva le bouclier de Murzuffle sur le champ de bataille, et on fit présent aux moines de Cîteaux de l'étendard impérial qui représentait la sainte Vierge. Environ trois mois se passèrent en préparatifs et en escarmouches. Enfin une attaque vigoureuse fut tentée du côté du port ; les assiégés s'y attendaient et y répondirent avec succès. Un second assaut ne fut pas plus heureux. Pendant la nuit le doge et les barons tinrent conseil, et pas une seule voix.ne prononça le mot de traité ou de retraite.

L'expérience du premier siège avait instruit les Grecs ; mais les Latins, de leur côté, avaient appris que Constantinople n'était pas imprenable, et la confiance des assiégeants l'emporta sur les précautions des défenseurs. Au troisième assaut, on enchaîna deux vaisseaux ensemble pour en doubler la force. Ces deux vaisseaux, montés par les évêques de Troyes et de Soissons, et appelés le Pèlerin et le Paradis, furent chassés vers le rivage par le vent du nord. Cent cinquante marcs d'argent avaient été promis à celui qui le premier arborerait l'étendard des Latins sur les murs de Constantinople. On s'empara de quatre tours, on enfonça les portes, et des milliers de soldats qui environnaient l'Empereur prirent la fuite à la vue d'un seul guerrier[8]. Tandis que les vaincus jetaient leurs armes pour fuir avec plus de rapidité, les Latins entraient dans la ville en bon ordre. Tous les obstacles disparurent à leur approche, et, soit à dessein ou pax accident, un troisième incendie consuma en peu d'heures un vaste quartier de la ville. Sur le soir, les barons rappelèrent leurs troupes et fortifièrent leurs postes. Ils se voyaient avec étonnement maîtres d'une capitale immense dont les églises et les palais pouvaient encore soutenir de longs siégea. Mais, dès le matin, une procession de suppliants annonça la soumission des Grecs et implora la clémence des vainqueurs. L'usurpateur avait pris la MU. Le marquis de Montferrat et le comte de Flandre occupèrent les palais de Blacquernes et de Bucoléon, et les pèlerins vénitiens et français devinrent les maîtres suprêmes d'un empire qui portait encore le titre de Romain et le nom de Constantin (12 avril 1204).

Constantinople prise d'assaut, ne pouvait réclamer que la clémence et l'humanité des vainqueurs. Les Latins reconnaissaient encore le marquis de Montferrat pour général, et les Grecs, qui le considéraient déjà comme leur futur souverain, s'écriaient d'un ton lamentable : Saint marquis roi, ayez pitié de nous ! Sa prudence ou sa compassion fit ouvrir les portes aux fugitifs, et il exhorta les soldats de la croix à épargner le sang des Chrétiens. Le carnage, dont Nicétas fait un tableau hideux, se réduisit au massacre de deux mille Grecs égorgés surtout par les Latins qui s'étaient réfugiés parmi les croisés après le premier incendie de Constantinople. Mais si le sang fut épargné, la ville fut pillée avec une fureur digne des Barbares ; les lieux saints eux-mêmes ne furent pas respectés. Après avoir arraché des calices les pierres précieuses dont ils étaient ornés, les soldats s'en servaient comme de coupes ordinaires ; ils jouaient et buvaient sur des tables où étaient représentés Jésus-Christ et ses apôtres, et foulaient aux pieds les objets les plus vénérables du culte des Chrétiens. Dans l'église de Sainte-Sophie, ils déchirèrent en lambeaux le voile du sanctuaire pour en arracher la frange d'or ; ils mirent en pièces le maître-autel, chef-d'œuvre de l'art, dont ils n'estimaient que la richesse. On chargeait des mulets et des chevaux au milieu de l'église, et lorsqu'ils pliaient sous le fardeau, les déprédateurs impatients poignardaient ces malheureux animaux dont le, sang inondait les dalles du temple. La cupidité ne respecta même pas les tombeaux des empereurs. Les Français et les Flamands coururent les rues de la ville coiffés comme des femmes et enveloppés de longues robes flottantes dont ils caparaçonnaient jusqu'à leurs chevaux. Pour se moquer d'un peuple de scribes et d'étudiants, ils portaient à la main une plume, du papier et une écritoire, sans réfléchir que les Grecs avaient autant dégénéré-de la science que de la valeur de leurs ancêtres.

Après le pillage, les Français et les Vénitiens songèrent à se partager les provinces de l'Empire. Conformément à un traité conclu avant la prise de la ville, on convint de nommer douze électeurs, six de chaque nation, et de reconnaître pour empereur celui qui réunirait la majorité des suffrages. Le nouveau, souverain devait avoir en partage le quart de l'Empire et les deux palais de Blacquernes et de Bucoléon ; les trois autres parts furent réservées aux barons français et aux chefs vénitiens. On convint que celle des deux nations qui donnerait l'empereur céderait à l'autre la nomination du patriarche, et que tous les pèlerins, quelle que fût leur impatience de visiter la Terre-Sainte, consacreraient encore une année à la conquête de l'empire grec. Les six électeurs français étaient ecclésiastiques, l'abbé de Loches, l'archevêque élu d'Acre et les évêques de Soissons, de Troyes, d'Halberstadt et de Bethléem. Leur mérite personnel et leur caractère les rendaient d'autant plus propres à faire un choix qu'ils ne pouvaient pas en être l'objet. On choisit les six Vénitiens parmi les plus illustres familles de la république. Les douze électeurs s'assemblèrent dans la chapelle du palais et procédèrent à l'élection, après avoir solennellement invoqué le Saint-Esprit. Le respect et la reconnaissance réunirent d'abord tous les suffrages en faveur du doge ; il était l'auteur de l'entreprise, et es plus braves chevaliers rendaient hommage à l'intelligence et au courage qu'il avait déployés dans l'expédition. Mais Dandolo, dédaigneux de toute ambition personnelle, se contenta d'avoir été jugé digne de régner. Les Vénitiens s'opposèrent eux-mêmes à son élection, regardant comme incompatibles la première magistrature d'une république et la souveraineté de l'Orient.

L'exclusion du doge laissa le champ libre aux prétentions également fondées de Boniface ci de Baudouin. La maturité de l'âge, une réputation brillante, le choix des aventuriers et le vœu des Grecs recommandaient le marquis de Montferrat. Mais le comte de Flandre, âgé de trente-deux ans, vaillant, juste et pieux, était chef d'un peuple riche et belliqueux, descendant de Charlemagne, cousin du roi de France et cher aux barons et aux prélats, qui avaient consenti avec répugnance à marcher sous les ordres d'un chef étranger. Tous les chefs latins attendaient la décision des croisés à la porte de la chapelle, lorsque l'évêque de Soissons vint l'annoncer au nom de ses collègues. « Vous avez juré d'obéir au prince que nous choisirions, dit-il, par nos suffrages unanimes ; Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, est votre souverain et empereur d'Orient. » Le comte fut salué par des acclamations. Constantinople retentit bientôt de la joie bruyante des Français, et les Grecs y joignirent leur tremblante adulation. Boniface fut le premier à reconnaître le nouvel Empereur, qui fut solennellement couronné dans ta cathédrale trois semaines après son élection, et Thomas Morsini élevé au siège patriarcal de Constantinople.

Le successeur de Constantin se hâta d'envoyer en France la nouvelle de cette révolution mémorable ; il fit transporter en Palestine, comme un trophée de sa victoire, les portes de Constantinople et les chaînes du port, et adopta les lois et les usages des assises de Jérusalem. Dans les lettres qu'il écrivit au pontife, après avoir fait l'apologie de sa conduite, il l'engagea à mettre fin au schisme des Grecs par sa présence dans un concile général, et sollicita son indulgence et sa bénédiction pour les pèlerins. Innocent avait été longtemps irrité de la désobéissance des croisés ; dans sa réponse, il reprochait avec amertume à l'armée victorieuse des Latins d'avoir préféré les richesses de la terre à celles du ciel ; il réprimandait les chefs d'avoir exposé aux insultes des 'soldats les vierges consacrées au Seigneur, d'avoir ruiné Constantinople, pillé les grands et les petits, violé le sanctuaire et porté une main sacrilège sur les trésors des églises. Cependant le père des fidèles n'osait sonder la profondeur des jugements de Dieu ; H se plaisait à croire que les Grecs avaient été justement punis de leurs fautes, et qu'e les croisés étaient récompensés comme les instruments de la Providence, comme les vengeurs de la justice divine. « Redoutez, disait-il aux Latins, la colère du Seigneur ; espérez avec crainte qu'il-vous pardonnera le passé, si vous gouvernez les peuples mec équité, si vous êtes fidèles au Saint-Siège, et, sur toute close, si vous avez une ferme résolution d'accomplir votre vœu pour la délivrance de la Terre-Sainte[9]. »

Le partage de l'Empire, vivement réclamé par les Latins, eut lien conformément au traité du mois de mars précédent. La Bithynie, la Romanie ou la Thrace, Thessalonique, toute la Grèce, depuis les Thermopyles jusqu'au cap Sunium, les plus grandes îles de l'Archipel tombèrent sous la domination des Français. Les Vénitiens eurent, pour leur part, les Cyclades et les Sporades, dans l'Archipel, les îles et la côte orientale du golfe Adriatique, les côtes de la Propontide et du Pont-Euxin, les rives de l'Hèbre et du Vardas, les villes de Cypsèle, de Didymotique, d'Andrinople, les contrées maritimes de la Thessalie, etc. Ce premier partage fut subordonné plus tard aux chances de la guerre, à des rivalités d'ambition et à des échanges volontaires. Les Vénitiens eurent en outre trois des huit quartiers de Constantinople. Une longue expérience du commerce de l'Orient les avait mis en mesure de choisir leur part avec discernement. Ils firent cependant une imprudence en acceptant Andrinople ; mais leur intelligente politique s'occupa de former une chaîne de villes, d'îles et de factoreries, le long de la côte maritime, depuis les environs de Raguse jusqu'à l'Hellespont et au Bosphore. Les travaux dispendieux de ces conquêtes épuisant leur trésor, ils renoncèrent aux anciennes maximes de leur gouvernement, adoptèrent un système féodal, et se contentèrent de l'hommage des seigneurs pour les possessions qu'ils entreprenaient de conquérir et de défendre. Ce fut ainsi que la famille de Sanut acquit le duché de Naxos, qui comprenait la plus grande partie de l'Archipel. La république acheta, du marquis de Montferrat, l'île de Crète et les débris de cent villes pour dix mille marcs. Boniface était, sans contredit, de tous les chefs, celui qui méritait la plus forte récompense. Outre Pile de Crète, on lui donna, avec le titre de roi, les provinces situées au-delà de l'Hellespont. Mais il échangea sagement cette conquête difficile et éloignée pour le royaume de Thessalonique ou de Macédoine, à douze journées de la capitale, et assez près des états du roi de Hongrie son beau-frère, pour en recevoir au besoin des secours[10]. Une querelle violente, survenue entre Boniface et l'empereur Baudouin, fut sur le point d'allumer, parmi les princes latins, une guerre funeste : l'intervention du doge et des principaux barons rétablit la paix et l'harmonie.

L'empire grec était renversé ; mais il fallait conquérir les provinces. Cent chevaliers du comte de Blois qui avait reçu en partage la Bithynie et pris le titre de due de Nicée, s'emparèrent de la 'Mysie et pénétrèrent jusqu'à l'Olympe : dans le même temps, une autre troupe de croisés prenait possession de Nicomédie, Henri de Hainaut soumettait l'Anatolie qui lui avait été assignée, et d'autres barons s'établissaient dans les seigneuries qu'on leur avait données en Thrace. Le marquis de Montferrat voulut joindre la Grèce à son royaume de Thessalonique ; il s'avança en Thessalie, prit Larisse, traversa, avec précaution, le détroit des Thermopyles. La Béotie et l'Attique n'opposèrent aucune résistance. A la même époque, Guillaume de Champlitte et Geoffroy, détachés de l'armée de Boniface, fondaient dans le Péloponnèse un état qui devait survivre à l'empire latin. Toute la Grèce, soumise aux lois féodales, -vit bientôt des seigneurs d'Argos, de Corinthe, des grands sires de Thèbes, des ducs d'Athènes, des princes d'Achaïe, etc., etc. Mais, de tous côtés, des états ennemis des Francs s'élevaient au milieu des ruines et menaçaient déjà l'empire latin. Alexis Comnène, petit-fils d'Andronic, se déclara indépendant dans la province de Trébizonde. Théodore Lascaris, gendre d'Alexis Ange Comnène, se fit proclamer empereur à Nicée. Près d'eux s'étendait la sultanie d'Iconium ou de Boum, occupée par les Seldjoucides. Malgré le partage imprudent que Kilidj-Arslan II avait fait de son royaume entre ses dix fils, la domination turcomane était encore redoutable Our les colonies chrétiennes. Sur le continent européen, le royaume de Bulgarie, dont le roi Joannice reculait chaque jour les limites, et le despotat d'Arta ou d'Épire, fondé par un descendant de la famille d'Ange, ne devaient point cesser d'inquiéter l'empire français-byzantin.

Cependant, les deux monarques qui avaient occupé le trône de Constantinople, prenaient encore le titre d'empereurs, et les sujets de ces princes détrônés pouvaient céder à un mouvement de compassion pour 'l'ancien Alexis ou être excités à la vengeance par l'ambitieux Murzuffle. Une alliance de famille et un intérêt commun engagèrent le second usurpateur à se rapprocher 'du premier. Murzuffle se rendit dans le camp d'Alexis, et y fut accueilli avec empressement ; mais bientôt chargé de chaînes et privé de la vue, il fut honteusement chassé par Alexis qui s'empara de ses trésors et s'assura de ses troupes. Il tomba bientôt au pouvoir des Latins, qui lui firent expier ses crimes par une mort ignominieuse. Le sort d'Alexis est moins tragique : livré au marquis de Montferrat, il fut condamné à une prison perpétuelle.

Dès le début de la conquête, les Latins avaient fait peser un joug insupportable sur les Grecs exclus des emplois civils et militaires. L'adversité ranima les courages, et tous les citoyens distingués par leur mérite, leur valeur et leur naissance, abandonnèrent Constantinople et se retirèrent dans les états indépendants d'Épire et de Nicée. Le peuple des villes et des campagnes se serait soumis sans peine à une servitude régulière et modérée ; quelques années de paix et d'industrie auraient bientôt fait oublier les maux passagers de la guerre, mais la tyrannie du système féodal étouffait les germes d'industrie. Le trône des Latins était occupé par un prince titulaire, le chef et souvent l'esclave de ses alliés indociles. L'épée des barons disposait de tous les fiefs de l'Empire. Leur ignorance, leurs discordes et leur cupidité étendaient le despotisme jusque dans les villages les plus éloignés. Les Grecs, exposés à la haine fanatique des soldats, se trouvaient séparés pour toujours des conquérants par la double barrière du langage et de la religion. Tant que les croisés restèrent réunis dans la capitale, le souvenir de leur victoire et la terreur de leurs armes imposèrent un silence respectueux. Leur séparation mit à jour la faiblesse du nombre, et quelques échecs, causés par leur imprudence, apprirent qu'ils n'étaient pas invincibles. La crainte des Grecs diminuait, leur haine augmentait. Ils passèrent bientôt des murmures aux conspirations, et, avant la courte révolution d'une année, le peuple vaincu implora ou accepta avec confiance le secours d'un barbare (1205).

Calo-Jean ou Joannice, chef révolté des Bulgares, s'était empressé de féliciter les Latins par une, ambassade. Le titre de roi et la sainte bannière qu'il avait reçus du Pontife romain pouvaient l'autoriser à se regarder comme leur ami. Il apprit avec étonnement que le comte de Flandre, imitant l'orgueil des empereurs grecs, exigeait qu'il vint lui-même implorer son pardon au pied de son trône. Le roi des Bulgares qui s'était soumis à cette humiliation épiait attentivement les mouvements des Grecs, et promit secrètement de soutenir leur révolte. Tout-à-coup l'orage éclata ; dans toutes les villes, dans tous les villages de la Thrace les Latins furent impitoyablement massacrés. Les Vénitiens et les Français qui occupaient Andrinople et Didymotique furent égorgés ou chassés. Les garnisons qui parvinrent à faire leur retraite se replièrent sur la capitale ; et les forteresses isolées qui résistèrent aux insurgés ignoraient mutuellement leur sort et celui de leur souverain. La renommée et la terreur annonçaient au loin la révolte des Grecs et l'approche du roi des Bulgares. Joannice avait, dans son armée, un corps de quatorze mille Tartares-Comans, qui buvaient, disait-on, le sang de leurs captifs et sacrifiaient les Chrétiens à leurs dieux sanguinaires.

A la nouvelle de cette formidable insurrection, Baudouin effrayé se hâta de rappeler les croisés qui faisaient la guerre au-delà du Bosphore ; mais trop impatient pour attendre leur arrivée, avec quinze mille hommes, il se porta sur Andrinople, défendue par cent mille Grecs. Il commençait à investir la place lorsque parut l'armée des Bulgares. L'intrépide Baudouin n'hésita point à se mesurer contre une armée six fois plus nombreuse que la sienne. La valeur céda au nombre. Les Latins furent vaincus, et l'Empereur, après avoir vu tomber autour de lui ses plus braves chevaliers, fut pris par les Bulgares. Le maréchal de Champagne et le doge de Venise sauvèrent les débris de l'armée par une retraite que les chroniques contemporaines comparent à celle de Xénophon.

Cependant les Grecs, réunis aux Bulgares, prenaient possession de toutes les provinces que Henri de Hainaut, régent de l'Empire, essayait vainement de défendre[11]. Il ne restait plus aux Latins que Constantinople et quelques forteresses sur les côtes d'Europe et d'Asie. L'inexorable roi des Bulgares éluda respectueusement les instances du pape, qui conjurait son nouveau prosélyte de rendre aux Chrétiens la paix et leur empereur. « La délivrance de Baudouin, répondit Joannice, n'est plus au pouvoir des mortels. » Le prince avait terminé, dans la prison, sa vie et ses malheurs[12]. Henri, qui n'accepta le titre d'empereur qu'une année après la mort de son frère (1206), se trouva presque seul, chargé de la guerre et de la défense de l'État. Son mariage avec la fille de Boniface réunit deux princes depuis longtemps divisés. Mais le marquis de Montferrat ne survécut que peu de mais à cette alliance. Il fut tué dans une bataille livrée aux Bulgares du Rhodope, et sa tête fut portée à Joannice qui laissa éclater une joie féroce.

Henri ne manquait pas des qualités nécessaires dans sa situation dangereuse. Au siège de Constantinople et au-delà de l'Hellespont, il avait acquis la réputation d'un vaillant chevalier et d'un habile général. A l'intrépidité de son frère, il joignait une prudence et une douceur peu connues de l'impétueux Baudouin. Il ranima les Latins découragés, tandis que le farouche Joannice faisait payer bien cher aux Grecs ses dangereux services. Toutes les villes de la Thrace étaient livrées aux flammes et démolies, les habitants, amis ou ennemis, tramés en esclavage. Andrinople et Didymotique, menacées par le roi bulgare, implorèrent le secours de leurs anciens maîtres ; leurs cris de douleur et de repentir touchèrent le cœur magnanime de Henri, qui marcha contre le chef barbare, le défit en plusieurs rencontres, et délivra ainsi les Grecs de ce nouvel Attila. Joannice périt assassiné sous les murs de Thessalonique. Henri conclut sagement un traité de paix honorable avec le successeur de Joannice et les princes d'Épire et de Nicée. L'abandon de quelques limites incertaines valut à l'Empereur et à ses feudataires la possession tranquille d'un vaste royaume ; et son règne, qui ne dura que dix ans (1206-1216), procura un intervalle de paix et de prospérité. Supérieur à la faible politique de Baudouin et de Boniface, il confiait sans crainte aux Grecs les emplois civils et militaires, et s'attachait tous les cœurs par une tolérance éclairée, qui accordait une, égale protection aux deux cultes.

Henri mourut à Thessalonique, où il était allé défendre le royaume et le fils encore enfant du marquis de Montferrat (1216). La mort des deux premiers empereurs de Constantinople avait mit fin à la ligne mâle des comtes de Flandre mais leur sœur, Yolande, était l'épouse d'un prince français et la mère de nombreux enfants. Une de ses filles avait épousé André, roi de Hongrie, brave et pieux champion de la croix. En le plaçant sur le trône, les barons de la Remanie se seraient assuré le secours d'un royaume puissant et voisin ; mais le sage André respecta les lois de la succession, et les Latins appelèrent au trône impérial le mari d'Yolande, Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre. L'origine royale de son père, la maison illustre de sa mère commandaient le respect aux seigneurs français[13]. Son zèle et sa valeur avaient été suffisamment éprouvés dans la guerre des Albigeois ; mais Pierre de Courtenay devait payer bien cher une grandeur dangereuse et illusoire. Il fut d'abord contraint de vendre ou d'engager la plus riche partie de son patrimoine, pour lever une petite armée avec laquelle il traversa les Alpes et parvint à Rome. Couronné empereur par Honorius III, il se rendit à Venise où il devait s'embarquer sur des vaisseaux de la république. Pour prix du service qu'ils devaient lui rendre en transportant ses troupes au-delà de l'Adriatique, les Vénitiens exigèrent qu'il reprit Durazzo occupé par le despote d'Epire. Michel l'Ange, ou Comnène, le premier de sa dynastie, avait légué sa puissance et son ambition à son frère Théodore, qui menaçait déjà les principautés latines. Après avoir acquitté sa dette par un assaut inutile, l'Empereur continua par terre son dangereux voyage jusqu'à Thessalonique. Il s'égara dans les montagnes de l'Épire ; les passages se trouvèrent gardés, les provisions manquèrent, on le retarda par des négociations artificieuses. Une trahison le livra à ses ennemis qui le chargèrent de chaînes, et une mort naturelle ou peut-être violente termina la captivité de l'infortuné monarque[14] (1219).

Pendant l'absence et la captivité de son mari, l'impératrice Yolande prit les rênes de l'État, qu'elle conserva jusqu'à sa mort[15] (1221). Les barons offrirent alors la couronne à Philippe, fils aîné de Pierre de Courtenay, qui résidait dans son comté de Namur. Sur son refus, Robert, le second des fils de Pierre et d'Yolande, fut appelé au trône de Constantinople. Le vieux et brave Conon de Béthune exerça la régence du royaume jusqu'à son arrivée. Instruit par le malheur de son père, Robert poursuivit lentement sa route à travers l'Allemagne et le long du Danube : le mariage de sa sœur avec le roi de Hongrie lui ouvrit le passage, et le patriarche le couronna dans la cathédrale de Sainte-Sophie (1222). Mais son règne ne fut signalé que par des désastres et des humiliations, et la nouvelle France — c'était le nom que l'on donnait à l'empire français-byzantin —, fut entamée de toutes parts par les Grecs de l'Épire et de Nicée. Théodore Lascaris chassa le, faible Démétrius du royaume de Thessalonique, planta ses étendards sur les murs d'Andrinople, et prit le titre d'empereur de Constantinople. Jean Vatacès, gendre et successeur de Théodore Lascaris (1224), envahit ce qui restait des provinces asiatiques, et déploya dans un règne de trente-trois ans, toutes les vertus du conquérant et du législateur. Il construisit une flotte, domina sur l'Hellespont, réduisit les îles de Lesbos et de Rhodes, attaqua les Vénitiens de Candie, et intercepta les secours lents et faibles qui arrivaient de l'Occident. Pressé par un ennemi redoutable, menacé par des conspirations domestiques, le lâche Robert s'échappa de Constantinople et vint mourir honteusement en Italie[16] (1229).

Baudouin n'avait que onze ans lorsque son frère Robert mourut ; il était trop jeune pour gouverner, et les barons latins ne voulurent point s’exposer aux embarras et aux périls d'une régence. Ils offrirent donc la couronne à Jean de Brienne, roi titulaire de Jérusalem, en lui imposant pour toute condition, de donner sa seconde fille à Baudouin qui lui succéderait au trône de Constantinople[17]. Le choix de Jean de Brienne, sa réputation et sa présence ranimèrent les espérances des Latins. Ils admiraient l'air martial, la vigueur et la taille extraordinaire d'un vieillard de plus de quatre-vingts ans. Mais le début de son règne ne réponde pas à l'attente des Grecs ; le nouvel Empereur perdit deux ans dans une honteuse inaction. Il fut réveillé de cet assoupissement par l'alliance menaçante de Vatacès, empereur de Nicée, et du roi des Bulgares, Azan, vainqueur de Théodore Lascaris[18]. Alors il voulut prendre l'offensive, et passa en Asie avec des forces considérables ; mais il fut bientôt contraint de se replier sur Constantinople, dont les deux alliés firent le siège. Vaincus sur terre et sur mer dans deux campagnes consécutives (1235-1236), Vatacès et Azan suspendirent les hostilités. Jean de Brienne avait fait des prodiges d'intrépidité. Les poètes contemporains l'ont comparé à Hector, à Roland et à Judas Machabée : le silence des Grecs affaiblit un peu la gloire du prince et l'autorité des panégyristes.

L'Empire triomphait ; mais il était ruiné. Jean de Brienne mourut pendant l'absence du jeune Baudouin, qui était allé solliciter les princes chrétiens de l'Occident, au nom de l'empereur d'Orient. Anseau, seigneur de Cahieu, prit les rênes de l'État jusqu'à l'arrivée de Baudouin. Les Latins, malgré leur double victoire, étaient sans cesse menacés par des ennemis infatigables, et voyaient la cavalerie d'Azan s'avancer jusque sous les murs de Constantinople. Mais une rupture qui survint entre Vatacès et le roi des Bulgares procura à l'Empire quelques instants de repos.

Baudouin n'avait obtenu des princes chrétiens que de faibles secours. Cependant la vente du comté de Namur et de la seigneurie de Courtenay le mit en mesure de lever une armée de trente mille hommes avec laquelle il retourna dans ses états. Ses premières dépêches aux cours de France et d'Angleterre annoncèrent de brillants succès. Il avait soumis, disait-il, les environs de la capitale jusqu'à trois journées de marche. Mais toutes ces espérances s'évanouirent comme un songe ; les troupes et les trésors de la France se dissipèrent dans ses mains inhabiles, et l'Empereur fut réduit à contracter une alliance honteuse avec les Turcs et les Comans[19].

Les Latins de Constantinople se trouvaient environnés et pressés de toutes parts. La discorde et la division des Grecs et des Bulgares pouvaient seules retarder leur ruine. La politique et la supériorité des armes de Vatacès leur enlevèrent ce dernier espoir. Toutes les provinces asiatiques, depuis la Propontide jusqu'à la Pamphylie, se soumirent à ses lois, et les succès de chaque campagne augmentaient son influence en Europe. Il chassa les Bulgares des forteresses de la Macédoine et de la Thrace, et resserra leur royaume le long des bords du Danube : la facile conquête du royaume de Thessalonique recula encore ses frontières. Mais la mort de Vatacès (1255), le règne tumultueux de son fils Théodore, et la minorité de Jean, son petit-fils, retardèrent la restauration des Grecs que devait achever l'usurpateur Michel Paléologue, qui déploya le mélange des vices et des vertus ordinaires aux fondateurs d'une nouvelle dynastie[20]. A peine maître de l'autorité souveraine, Michel déclara la guerre au despote d'Épire. Sa victoire fut suivie d'une défaite ; mais la captivité de Villehardouin, prince d'Achaïe, priva les Latins du plus puissant vassal de leur monarchie expirante. Les républiques de Gênes et de Venise, engagées dans leur première guerre navale, se disputaient l'empire de la mer et le commerce de l'Orient. L'orgueil et l'intérêt attachaient les Vénitiens à la défense de Constantinople ; les Génois embrassèrent avec ardeur le parti des Grecs.

Michel qui méditait la conquête de Constantinople, visita lui-même toutes les forteresses et en augmenta les garnisons. Après avoir chassé les Latins de toutes leurs positions, il attaqua sans succès le faubourg de Galata. Mais au printemps suivant (1261), Alexis Stratégopolus son général favori fut plus heureux. Introduit dans Constantinople par un jeune Grec traître, à la tête d'une troupe d'élite, avant-garde intrépide d'une armée de trente mille hommes, il ouvrit la porte à ses compagnons qui se répandirent dans la ville. On sonna l'alarme, et les menaces de pillage et d'incendie déterminèrent les habitants à seconder la révolution. Les Grecs de Constantinople avaient toujours conservé de l'attachement pour leurs souverains. De toutes parts, ils prirent les armes, et l'air retentit de cette acclamation générale. Victoire et longue vie à Michel et à Jean-Auguste, empereur des Romains : « Baudouin, réveillé par les cris, n'osa pas tirer l'épée pour défendre une ville qu'il abandonna peut-être avec plus de plaisir que de regret. L'empereur latin, et les principales familles s'embarquèrent sur les galères de Venise et » cinglèrent vers l'île d'Eubée, puis de là en Italie, où le pape reçut l'auguste fugitif avec un mélange de mépris et de compassion. Depuis la perte de sa capitale jusqu'à sa mort (1261-1274), Baudouin II fatigua par d'inutiles prières les princes catholiques qui lui faisaient des promesses sans effet. Son fils, Philippe, hérita de son vain titre, et le mariage de sa fille transporta ses prétentions à Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, roi de France. La ligne féminine de la maison de Courtenai, fut successivement représentée par différentes alliances ; et le titre d'empereur de Constantinople, trop fastueux pour un particulier, tomba dans l'oubli[21]. »

 

 

 



[1] MICHAUD, Histoire des Croisades, tome III, p. 62, sixième édition.

[2] On convoqua une assemblée générale pour assister à la ratification du traité. Dix-mille citoyens remplirent l'église et la place de Saint-Marc, et la fierté française fut obligée de s'abaisser devant le peuple. « Illustres Vénitiens, dit le maréchal de Champagne, nous sommes députés par les plus puissants barons de France, pour supplier la souveraine de la mer de nous aider à délivrer Jérusalem et le Saint-Sépulcre. Ils nous ont recommandé de nous prosterner à vos pieds, et nous y resterons jusqu'à ce que vous ayez promis de vous joindre aux défenseurs de Jésus-Christ. » En prononçant ces mots, les députés se jetèrent à genoux et tendirent vers le peuple des mains suppliantes. L'assemblée, profondément émue, s'écria comme avec une seule voix : « Nous y consentons tous, nous y consentons. » Le bruit des applaudissements, dit Villehardouin, imita l'explosion d'un volcan. On reçut le serment des députés. Le traité, accepté par les représentants de France et de Venise, fut soumis, sur-le-champ, à l'approbation d'Innocent III. Les marchands prêtèrent deux mille marcs pour les premières dépenses de l'armement ; et des six députés, deux repassèrent les Alpes pour annoncer le succès de la négociation, tandis que les quatre autres se rendirent inutilement à. Gènes et à Pise, pour engager ces deux républiques à entrer dans la sainte confédération.

[3] Isaac l'Ange, empereur de Constantinople, avait été renversé du trône par son frère Alexis, qui l'avait privé de la vue et chargé de fers. Le fils d'Isaac, appelé aussi Alexis, échappé de prison, s'était réfugié auprès de Philippe de Souabe, son beau-frère. Après avoir vainement imploré le pape et tous les monarques chrétiens, il s'adressa aux croisés réunis à Venise. Ses ambassadeurs furent accueillis avec faveur par les guerriers de l'Occident, et les barons, émus d'une généreuse pitié, jurèrent de replacer sur le trône le jeune captif, lorsqu'ils auraient rempli leurs engagements avec les Vénitiens. Après la prise de Zara, Alexis, qui avait assisté an siège, pressa de nouveau les croisés du marcher sur Constantinople.

[4] Bâtiments plats sur lesquels on avait embarqué les chevaux.

[5] Villehardouin désigne les gardes de l'Empereur ou varanges par les noms d'Anglais et de Danois. D'autres historiens les appellent Livoniens, Daces, Celtes, Allemands. Maltebrun pense que la garde impériale était surtout composée de recrues venues de Scandinavie.

[6] Avant son départ pour la Thrace, Alexis avait été proclamé empereur, conjointement avec son père.

[7] Avant d'étrangler Alexis, Murzuffle lui avait fait prendre un breuvage empoisonné, et, comme la mort était trop lente à venir, il l'avait étranglé. « Le pauvre vieil empereur Isaac, quand il vit son fils empoisonné de la sorte, et ce traistre et desloyal couronné, eut tant de peur et fascherie, qu'il en prit une maladie dont il descéda tôt puis sans la faire longue. (VILLEHARDOUIN, liv. IV. — Version de VIGENÈRE. Édit. Ducange.)

[8] Voici le récit de Nicétas : « Parce que la reine des villes devait subir le joug de la servitude, deux soldats qui étaient sur une échelle, vis-à-vis de Pétrion, s'abandonnant à la fortune, sautèrent dans une tour, d'où, ayant chassé la garnison, ils élevèrent les mains en signe de joie pour animer leurs compagnons. A cet instant, un cavalier qui avait la taille d'un géant, dont le casque paraissait aussi grand qu'une tour, entra par la porte qui était au même endroit. A la vue de ce seul cavalier, tous les Grecs prirent la fuite, et Murzuffle eut peur d'être pris pas les Barbares, il se sauva sur une barque accompagné de quelques serviteurs. »

[9] MICHAUD, Histoire des Croisades, tom. III, p. 208.

[10] Le marquis de Montferrat avait épousé Marie de Hongrie, veuve de l'empereur Isaac.

[11] C'est vers cette époque que vingt mille Arméniens, alliés des croisés, furent massacrés jusqu'au dernier par les Tartares.

[12] L'ignorance et la crédulité ont fait sur le genre de sa mort des versions différentes. Ceux qui aiment les histoires dramatiques croiront volontiers que le chaste captif résista aux coupables désirs de la reine des Bulgares, qui se vengea de son dédain par le plus affreux supplice. Vingt ans plus tard, un moine belge voulut se faire passer pour Baudouin, empereur de Constantinople. Il racontait les circonstances extraordinaires de sa captivité et de sa fuite ; mais l'imposteur démasqué subit une mort ignominieuse.

[13] Pierre de Courtenay était fils de Pierre de France, et petit-fils de Louis-le-Gros. Sa mère portait le titre de dame de Courtenay et de Montargis. Il avait pris le nom de la terre de Courtenay, conformément à la condition imposée par la famille de sa femme.

[14] Aeropolita (c. XIV) affirme que Pierre de Courtenay périt par l'épée ; mais ses expressions obscures peuvent faire présumer que ce fut à la suite d'une captivité. La chronique d'Auxerre diffère la mort de l'Empereur jusqu'en 1219.

[15] Yolande, à peine arrivée par mer à Byzance, avait donné le jour à un fils qui avait reçu le nom de Baudouin, et qui devait être le dernier et le plus malheureux des empereurs de Constantinople.

[16] Voyez le règne de Robert et des autres empereurs français et byzantins, dans DUCANGE, Hist. de C. P.

[17] Jean de Brienne, comte de la Marche, avait épousé Marie, fille d'Isabelle et de Conrad de Montferrat. Nous le verrons commander la cinquième croisade. Dépouillé de son royaume de Jérusalem, par Frédéric son gendre, il s'était réfugié à la cour de Grégoire IX, qui lui avait donné le commandement de ses troupes contre l'empereur d'Allemagne.

[18] Théodore, vaincu et fait prisonnier, eut les yeux crevés ; son frère Manuel, gendre d'Azan, prit le gouvernement de Thessalonique et le titre de despote d'Épire. Théodore ressaisit plus tard le pouvoir.

[19] Baudouin se trouva bientôt dans un tel état de détresse, qu'il fit démolir une partie de son palais pour se procurer du bois de chauffage, et qu'il s'empara du plomb qui couvrait les églises pour fournir aux dépenses de sa maison. — Il engagea aux Vénitiens, pour une somme considérable, la couronne d'épines du Sauveur. Saint Louis acheta la sainte relique, qui fut déposée à Paris dans une chapelle du palais. Le pieux monarque paya aussi très-cher le bois de la vraie croix, et plusieurs autres reliques renommées pour leurs miracles.

[20] Michel Paléologue n'était point un simple parvenu. Dès le milieu du onzième siècle, la noble rage des Paléologue parait avec éclat dans l'histoire de Byzance. Ce fut Georges Paléologue qui plaça sur le trône le père des Comnène, et ses descendants continuèrent à commander les armées et à présider les conseils de l'État. La famille impériale ne dédaigna point leur alliance, et si l'ordre, de succession par les femmes eût été strictement observé, il avait des droits à la couronne. A l'illustration de la naissance, il joignait les plus brillantes qualités. Brave, habile, généreux, éloquent, il savait se concilier tous les cœurs. Mais la faveur du peuple et des soldats lui fit perdre celle de la cour, et Michel échappa trois fois aux dangers qu'il courut par l'imprudence de ses partisans. Après la mort de Théodore Lascaris II, il parvint à la régence de l'État par le meurtre du ministre Muzalon. Mais, pour ne point se compromettre par une usurpation trop précipitée, il laissa à côté de lui, sur le trône, Jean Lascaris, empereur de nom.

[21] Voyez les trois derniers livres et les tables généalogiques de Ducange. Dans l'année 1382, l'empereur titulaire de Constantinople était Jacques de Baux, duc d'Andria dans le royaume de Naples, et fils de Marguerite, qui avait eu pour mère Catherine de fille de Catherine, dont le père était Philippe, fils de Baudouin II.