HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE XLVI. — GRAND INTERRÈGNE EN ALLEMAGNE. - RODOLPHE DE HABSBOURG (1250-1291).

 

 

Idée du grand interrègne. — Guillaume de Hollande. — Richard de Cornouailles. Anarchie de l'Empire. — Démembrement de la Franconie et de la Souabe. — Indépendance des princes. — Révolutions de la Thuringe et de l'Autriche. — Ganerbinats. — Confédération du Rhin. — Ligue hanséatique. — Puissance des villes. — Affranchissements. — Les villes admises aux états d'empire. — Collège septenaire. — Élection de Rodolphe de Habsbourg. — Son origine. — Son couronnement. — Guerre contre Ottocar. — Bataille de Markfeld. — Paix d'Iglau. — Abandon de l'Italie. — Rétablissement de la paix publique en Allemagne. — Albert est investi de l'Autriche. — Affaires de Dauphiné et de Franche-Comté. — Mort de Rodolphe.

 

L'anarchie qui suivit en Allemagne la mort de Frédéric II, et l'impuissance des princes qui portèrent après lui le titre d'Empereur, ont fait donner le nom de grand interrègne à la période qui s'étend depuis l'année 1250 jusqu'à l'avènement de Rodolphe de Habsbourg. Il y eut, il est vrai, des souverains titulaires ; mais le pouvoir royal resta effectivement suspendu, et l'action de ces princes sur l'empire germanique fut à peu près nulle. L'histoire, cependant, ne peut laisser cette époque dans l'oubli : elle doit indiquer les révolutions politiques des grands fiefs et les institutions nouvelles qui vont prendre place dans l'Allemagne féodale.

Le jeune Guillaume de Hollande, protégé par l'Église romaine et soutenu par les hauts prélats germains, pouvait se croire appelé à de hautes destinées après la mort de Conrad, dont il était le compétiteur (1254). Mais au fond ses ressources étaient faibles ; il manquait d'argent et avait renoncé à ses états héréditaires. Retranchés derrière leurs marais, les Frisons bravaient ses menaces et suffisaient pour occuper le peu de troupes dont il pouvait disposer. Il voulut les réduire et trouva la mort dans un étang glacé où ils l'égorgèrent sans pitié. Il avait à peine vingt-huit ans (février 1256). Après lui, les princes allemands se divisèrent sur le choix d'un souverain, mais eurent tous l'idée d'élire un étranger. Les archevêques de Mayence et de Cologne, avec le comte palatin du Rhin, se déclarèrent pour Richard de Cornouailles, frère de Henri III, roi d'Angleterre ; l'archevêque de Trèves, le duc de Saxe et son parti nommèrent Alphonse X, roi de Castille et de Léon.

Richard arriva le premier et fut couronné à Aix-la-Chapelle, le jour de l'Ascension 1257, par l'archevêque de Mayence, qui venait de forcer celui de Trèves à lever le siège de Boppart. Le roi de Castille réclama vainement et proposa de soumettre le différend à la décision d'Urbain IV. Retenu dans ses états par des guerres ou des révoltes continuelles, il ne vint jamais en Allemagne et laissa passer le dernier délai que les princes de l'Empire lui avaient fixé. Quant à Richard, il se trouva mêlé aux sanglantes querelles qui divisaient Henri III et les barons anglais. Fait prisonnier à Lewes, délivré l'année suivante (1265), il parut plusieurs fois en Allemagne plus pauvre à chaque voyage. Le 20 avril 1269, il eut à Worms une entrevue avec les princes allemands au sujet de la paix publique, et il y abolit de concert avec eux les droits exorbitants levés sur le passage des marchandises par les villes situées sur les deux rives du Rhin. Ce fut le plus important des actes auxquels il attacha son nom. Vieux déjà et malade, il épousa la fille d'un baron allemand, Thierry de Falkenstein, et retourna en Angleterre, qu'il ne quitta plus. Il expira à Berkamsted au mois d'avril 1272, et les princes de l'Empire ne se hâtèrent pas de lui donner un successeur.

D'ailleurs, ce titre devenu vain était peu fait pour tenter les ambitieux. Le grand domaine de l'Empire avait été usurpé par les quatre électeurs du Rhin. Dans les duchés, les domaines royaux étaient occupés par les ducs et par les comtes ; les états s'étaient attribué les droits régaliens des empereurs ; les villes impériales s'étaient affranchies de tout tribut ; le concordat de 1122 était considéré comme une lettre morte, et le souverain ne conservait plus que le droit des premières prières et la liberté d'assister aux élections. A la faveur des désordres qui accompagnèrent la chute de la maison de Souabe, les rois de Danemark, de Pologne et de Hongrie, ainsi que les vassaux du royaume de Bourgogne, abjurèrent la suzeraineté de l'Empire. La mort de Conradin, ayant amené en 1268 la vacance des duchés de Souabe et de Franconie, cent cinquante souverains s'élevèrent à la place d'un seul duc. Les états de ces provinces, ecclésiastiques ou séculiers, se rendirent immédiats ; une foule de villes parvinrent au rang de villes libres et impériales, et c'est de cette époque que date l'illustration des maisons de Bade, de Hohenzollern[1], de Wurtemberg et de Furstenberg.

Les princes de Souabe avaient eux-mêmes favorisé ce démembrement du pouvoir royal. Nous avons indiqué plus haut les conséquences de la spoliation de Henri-le-Lion. L'immédiateté entraîna la juridiction avec le droit de battre monnaie, d'établir des péages, d'exiger le service militaire. L'hérédité suivit de près ; les fiefs furent même partagés comme des alleuds, et l'Empereur ne retint que la prérogative de donner à son gré les fiefs dévolus à sa couronne, par extinction ou par félonie. En 1220 et 1230, Frédéric II s'engagea envers les princes ecclésiastiques et séculiers, à ne plus se mêler de leur juridiction, excepté quand il serait présent. Cette concession porta un coup terrible à la puissance impériale. Chaque grand fief se changea en un petit royaume qui, à l'imitation des états d'empire, eut ses états particuliers (Landstande).

Pendant l'interrègne, la Thuringe et l'Autriche eurent leurs révolutions. « La mort de l'anti-empereur, Henri-le-Raspon, dernier landgrave de Thuringe, arrivée en 1247, donna lieu à une longue guerre entre les margraves de Misnie et les ducs de Brabant, qui se contestaient mutuellement cette succession. Les premiers faisaient valoir une expectative de l'empereur Frédéric II, de même que les droits de Jutta, sœur du dernier landgrave, et les autres, ceux de Sophie, fille du landgrave Louis, frère aîné et prédécesseur de Henri-le-Raspon. Enfin, par un partage qui se fit en 1264, la Thuringe proprement dite fut assurée à la maison de Misnie, et Henri de Brabant, surnommé l'Enfant, fils de Henri II duc de Brabant, et de Sophie de Thuringe, fut maintenu dans la Hesse, et devint le fondateur de la nouvelle maison des landgraves de ce nom[2]. » Henri l'Illustre, margrave de Misnie, abandonna la Thuringe à son fils Albert-le-Dépravé, qui n'en jouit pas paisiblement. En 1259, il avait cru pouvoir ordonner sans danger la mort de sa femme, Marguerite, fille de Frédéric II. Sauvée par un serviteur fidèle, la malheureuse princesse voulut embrasser ses enfants avant de partir, et, dans l'emportement de sa douleur maternelle, mordit l'aîné à la joue. L'enfant vécut et devint le plus cruel ennemi de son père.

La descendance mâle des anciens ducs d'Autriche, de la maison de Bamberg, avait fini avec Frédéric-le-Belliqueux, mort en 1246. Sa succession fut vivement disputée entre ses sœurs, qui pouvaient y prétendre en vertu du privilège de Frédéric Barberousse, et sa nièce Gertrude, qui avait épousé Hermann, margrave de Bade, père du malheureux Frédéric, décapité à Naples. Mais Prémislas Ottocar II, fils de Wenceslas roi de Bohême, profita de ces troubles pour s'emparer de l'Autriche, comme mari d'une sœur du dernier duc, et, en 1262, il en obtint l'investiture de Richard de Cornouailles. L'année suivante, le même empereur, étant en Angleterre, investit aussi du duché de Chablais et d'Aoust, Pierre, comte de Savoie. Le chancelier de Richard demandant au futur prince ses titres pour dresser l'acte, Pierre répondit en tirant son épée.

C'est qu'en effet l'épée faisait le droit à cette époque de désordres et de violences. Aussi les nobles inférieurs, pour se prémunir contre les plus puissants, conclurent des traités de succession et de défense réciproques (ganerbinats, gan-erbschaften). Les deux principales conditions de ces ligues étaient de régler par des pactes de familles la succession des terres, en cas d'extinction des héritiers directs, et de fortifier à frais communs un château qui fût un lieu de retraite et de défense. De là, cette multitude de citadelles qui couvrirent le sommet des montagnes. A l'exemple des nobles inférieurs, les villes se confédérèrent pour protéger leur commerce que les princes entravaient, en défendant aux négociants de traverser leurs terres avec une escorte armée, et en se réservant de la fournir à prix d'argent. Cette ligue du Rhin (Burgfrieden), conclue vers 1247 entre les villes de Mayence, Cologne, Worms, Spire, Strasbourg et Bâle, tut approuvée par le roi Guillaume de Hollande, en 1255. Plus de soixante villes y entrèrent successivement, et une foule de seigneurs furent contraints d'y accéder. Les cités confédérées contractèrent l'engagement d'armer jusqu'à six cents bâtiments sur le Rhin[3]. Dans le nord, les villes de Hambourg et de Lubeck formèrent, en 1241, selon l'opinion commune, leur première association de commerce, qui devint depuis si redoutable sous le nom de Ligue hanséatique[4]. La base de leur négoce consistait en provisions pour la marine, et en productions des contrées septentrionales, qu'elles échangeaient contre les épiceries de l'Orient et les étoffes fabriquées en Italie et dans les Pays-Bas.

Deux causes avaient contribué à la grandeur des villes : les progrès de l'industrie et les affranchissements. Les empereurs de- la maison de Franconie, et particulièrement Henri V, avaient favorisé ce mouvement en Allemagne, en déclarant libres, à Spire, à Strasbourg et ailleurs, les artisans et les gens de métier, dont l'appui leur était utile dans leur lutte contre les papes. De plus, en augmentant les privilèges des bourgeois, ils diminuaient l'autorité des évêques, dans les localités où ceux-ci s'étaient arrogé les droits régaliens. Ils avaient soin aussi d'entretenir des avoués ou des burgraves dans les villes impériales ; et dans la plupart de celles qui étaient soumises à la juridiction des ducs, ils établirent une cour d'échevins, pour remédier à l'ignorance ou à la légèreté des juges seigneuriaux. Les empereurs souabes suivirent cette politique ; Frédéric II renonça au droit de main-morte, à la diète de Francfort, en 1220. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que le§ villes tendaient à s'affranchir, non-seulement de l'autorité de leurs évêques ou de leurs seigneurs, mais aussi de celle des avoués impériaux, pour se donner, comme les communes d'Italie et de France, des magistrats de leur choix et un gouvernement municipal. Déjà, antérieurement au treizième siècle, les jurandes, en introduisant le droit d'assemblée et d'élection, avaient préparé cette révolution communale. En 1153, les marchands de draps, et bientôt après les cordonniers de Magdebourg s'étaient constitués en corporations tenant séances et présidées par les anciens. Gozlar, Brunswick, Wurtzbourg eurent aussi leurs jurandes qui réclamaient une part dans le gouvernement. Henri, fils de Frédéric II, publia vainement une ordonnance pour supprimer les jurandes, et Frédéric II lui-même, en 1233, voulut priver les villes du droit de choisir à leur gré leurs magistrats. Cette tentative resta inutile. Les villes résistèrent par la force, et virent leur influence s'accroître encore par l'affranchissement des campagnes.

« En Allemagne, dit Koch, le nombre des serfs avait diminué depuis le douzième siècle. Les croisades et les guerres destructives que les ducs de Saxe et les margraves du Nord faisaient alors aux peuples slaves, demeurant sur l'Elbe et vers les côtes de la Baltique, ayant dégarni d'habitants la partie septentrionale et orientale de l'Allemagne, de nombreuses colonies de Brabançons, de Flamands, de Hollandais, de Frisons, y furent successivement introduites et y formèrent des établissements de cultivateurs libres. De la basse Allemagne, l'usage des affranchissements s'étendit dans la haute et sur les rives du Rhin. Il y fut encouragé par les villes libres, lesquelles non-seulement accueillaient les serfs qui, pour se soustraire à l'oppression, venaient se réfugier dans leurs murs, mais accordaient même leur protection et les droits de cité à ceux qui s'établissaient dans la banlieue de la ville, ou qui, sans se déplacer, continuaient à demeurer dans les terres de leurs seigneurs[5]. Ces entreprises des communes mirent les nobles d'Allemagne dans la nécessité de se prêter peu à peu, soit à la suppression, soit à l'adoucissement de la servitude. Ils se dédommagèrent de la perte de la taille, qu'ils étaient dans l'usage de lever sur leurs serfs à l'époque de leur mort, par une augmentation de cens ou de canon annuel qu'ils en exigèrent depuis leur affranchissement. En 1248, on vit Henri II, duc de Brabant, accorder par son testament la liberté à tous les cultivateurs. Il les affranchit du droit de main-morte et ordonna, qu'à l'exemple des habitants des villes, ils ne pourraient être jugés que par leurs propres magistrats. »

Ainsi constituées, les villes ne tardèrent pas à prendre part au gouvernement général : dès le dixième siècle les nobles et les paysans de Glaris faisaient les lois en commun ; et c'était l'usage, dans plusieurs cantons ruraux de l'Helvétie et de la Souabe, d'admettre les hommes libres aux assemblées provinciales. Ce fut sous le règne d'Adolphe de Nassau, en 1293, que les députés des villes immédiates furent appelés à faire partie des états d'Empire, où n'avaient siégé jusque-là que les évêques et les nobles. Mais les villes ne parurent sous la forme d'un troisième collège qu'à la diète de Spire, en 1309, et n'exercèrent un suffrage décisif qu'à celle de Francfort, en 1344.

Il y avait plus d'un an que Richard de Cornouailles était mort, et nul ne se pressait de faire cesser l'anarchie allemande. « Tout le monde veut un empereur bon et sage, écrivait l'évêque d'Olmutz au pape Grégoire X ; mais personne ne se soucie d'un empereur fort. » Le pontife se décida à intervenir, et menaça les Allemands de nommer lui-même l'empereur s'ils hésitaient plus longtemps à faire un choix. Une diète fut alors convoquée à Francfort, pour délibérer sur cette importante affaire ; en cette occasion, selon l'opinion la plus accréditée, l'ancienne préélection devint l'élection définitive, et le nombre des princes électeurs se trouva réduit à sept trois ecclésiastiques, l'archevêque de Mayence, archichancelier pour l'Empire ; l'archevêque de Cologne, archichancelier pour l'Italie ; l'archevêque de Trèves, archichancelier pour les Gaules : quatre séculiers, le duc de Bavière et depuis le roi de Bohème, grand échanson ; le duc de Saxe, grand maréchal ; le comte palatin du Rhin, grand sénéchal ; le margrave de Brandebourg, grand chambellan. Ce collège septenaire des grands officiers de la couronne qui jusqu'alors n'avaient eu dans les élections que la direction et la principale influence, se réserva le droit exclusif de nommer le souverain, et l'exerça pour la première, fois au profit de Rodolphe de Habsbourg[6]. Ottocar, roi de Bohème, duc de Moravie, d'Autriche et Carinthie, ayant été écarté comme trop puissant Werner, archevêque de Mayence, proposa un seigneur de second ordre, homme vaillant et de bonne renommée, mais dont l'importance n'était point de nature à alarmer les princes. Comme ils hésitaient encore, Frédéric de Hohenzollern, burgrave de Nuremberg, représenta aux électeurs séculiers qui étaient veufs, que le futur empereur avait six filles à marier et que leur politique était intéressée à ces unions. Cette considération l'emporta, et Rodolphe de Habsbourg fut élu (1273).

Ce prince était né en 1218, et descendait d'une ancienne famille qui prétendait remonter à Etichon, duc d'Alsace vers la fin du septième siècle. Un descendant de cet Etichon, Gontran-le-Riche, comte bénéficiaire du Sundgau en 951, et possesseur de nombreux domaines allodiaux dans le Brisgau et l'Argovie, amassa de grands trésors qui servirent à ses enfants. Son petit-fils Werner, mort en 1096, fonda le château de Habsbourg (Habitchtsbourg, château des Autours), et prit le titre de comte qu'il transmit à son fils Othon. Celui-ci obtint le gouvernement héréditaire de la Haute-Alsace, dont son petit-fils Albert-le-Riche fut le premier landgrave, en 1180. Le fils aîné d'Albert, Rodolphe, surnommé l'Ancien, se fit déclarer avoué des cantons libres de Schwitz, Uri et Unterwalden, et rendit sa famille puissante dans l'Helvétie. Rodolphe IV, celui dont il est question ici, succéda en 1240 à son père Albert ; mais il ne recueillit d'abord qu'une partie des domaines de la ' maison de Habsbourg. Quatre ans après, son oncle, le comte de Baden, lui laissa ses états en mourant. Rodolphe servit fidèlement Frédéric II, dont il était le filleul, et Conrad, fils de Frédéric II. Puis, il passa à la cour d'Ottocar, roi de Bohème, où il exerça quelques années la charge de maitre d'hôtel. Rappelé dans ses terres par les incursions de ses voisins, il les battit, vendit ses soldats et son épée à la ville de Strasbourg révoltée contre son évêque et rendit aussi d'utiles services à Zurich. Il posséda alors le comté de Habsbourg, une partie du canton de Zurich, des terres en Souabe, le burgraviat de Rheinfelden, l'avouerie de Schwitz, Uri et Unterwalden, le landgraviat de la Haute-Alsace, les comtés de Baden, de Kibourg et de Leuzbourg.

Rodolphe faisait la guerre à l'évêque de Bâle, lorsqu'on vint lui apporter la nouvelle que le comte palatin Louis de Bavière l'avait proclamé empereur en vertu du pouvoir arbitral qu'il tenait de ses collègues. Il prit la ville, et l'évêque s'écria que ce Rodolphe était capable de détrôner Dieu lui-même. Le comte de Habsbourg partit aussitôt pour Francfort et de là pour Aix-la-Chapelle, où il se fit couronner (5 janvier 1274). A la fin de la cérémonie, lorsqu'il fut question de lui rendre hommage, il s’aperçut que les grands vassaux avaient fait disparaître le sceptre pour se soustraire à cette obligation. Mais lui, prenant la croix sur l'autel : « Voici le signe qui nous a sauvés, dit-il, servons-nous-en comme de sceptre. » Les princes n'osèrent résister et prêtèrent serment. Ainsi s'annonçait l'homme énergique qui devait réprimer la turbulence féodale et préparer à l'Allemagne des destinées nouvelles. Avant de quitter Aix-la-Chapelle, il maria l'aînée de ses filles, Mathilde, au comte palatin du Rhin et la seconde, Agnès, au duc de Saxe ; la troisième, Hedwige, ne tarda pas à épouser le margrave de Brandebourg.

En élisant Rodolphe, on avait dédaigné l'impuissante opposition du roi de Castille. Mais les prétentions du roi de Bohème étaient plus redoutables. Le nouveau prince songea à s'assurer l'appui du pape et à terminer la longue lutte du sacerdoce et de l'empire. Son vice-chancelier, Othon, vint au concile de Lyon renouveler les serments qu'Othon IV et Frédéric II avaient prêtés à leur avènement, et renonça même au nom de son maître à la suzeraineté du royaume de Sicile. Alors Rodolphe s'occupa d'Ottocar qui lui refusait l'hommage féodal et le cita à la diète d'Augsbourg (1275). Celui-ci refusant d'y comparaître en personne, on entendit les plaintes des états d'Autriche qui accusaient l'usurpateur de plusieurs crimes, et on y fit droit. Le roi de Bohème fut mis au ban de l'Empire et sommé de restituer les provinces autrichiennes. Comme il dédaignait d'obéir à l'injonction de la diète, l'Empereur se mit en mesure de l'y forcer. Il s'allia avec Ladislas, roi de Hongrie, et dans l'entrevue de Lausanne acheva de gagner à son parti le pape Grégoire X, en s'engageant à n'accepter aucune charge dans l'état ecclésiastique, à né point inquiéter les vassaux de l'Église, à se mettre à la tête de la croisade que le pontife avait fait publier au concile de Lyon. De son côté. Ottocar, maitre de toutes les provinces limitrophes de l'Empire depuis.la mer Baltique jusqu'au golfe de Venise, resserra son union avec le duc de Bavière Henri, se ligua avec les princes qui avoisinaient les domaines héréditaires de Rodolphe et empêcha dans ses états la prédication de la croisade.

La guerre étant déclarée, l'Empereur commença par accabler le duc de Bavière qui se hâta de faire la paix et qui demanda une des filles de Rodolphe poilé son fils Othon. Ottocar s'était retranché derrière le. Danube ; mais Rodolphe jeta sur le fleuve un pont qu'il avait fait amener sur des chariots, et le roi de Bohème, attaqué dans son camp, sollicita une sentence arbitrale (22 novembre 1276). Les arbitres prononcèrent contre lui. Il consentit à restituer les duchés autrichiens, objet de la guerre, et à recevoir l'investiture pour la Bohème et la Moravie, stipulant seulement que l'hommage aurait lieu à huis clos. Un double mariage devait cimenter la paix. Mais Rodolphe prit plaisir à humilier un rival qui avait raillé son humble origine. Une tente avait été dressée sur le pont du Danube. Elle s'abattit au moment de la cérémonie, et les deux armées purent voir le fier Ottocar aux genoux de son ancien serviteur. Cet affront, que sa femme lui reprochait amèrement, le décida à reprendre les armes. Ii se flattait de reconquérir l'Autriche avec l'aide des rois de Pologne et de Bulgarie. L'Empereur gagna les grands d'Autriche par des privilèges, accorda à Vienne l'immédiateté et livra dans les plaines de Markfeld une bataille décisive où il paya bravement de sa personne. Renversé sous son cheval, il courut risque de la vie ; mais Ottocar succomba percé de dix-sept blessures (1278). Le vainqueur entra ensuite en Bohème. Le conseil de régence, investi du gouvernement pendant la minorité du jeune Wenceslas IV, fils d'Ottocar, s'empressa de déposer les armes et conclut la pacification d'Iglau. Wenceslas garda la Bohême, et renonça aux duchés autrichiens dont l'administration fut confiée à Albert, fils aîné de Rodolphe. Le frère d'Albert épousa Agnès, sœur de Wenceslas ; Judith, fille de l'Empereur, fut promise au jeune roi, et le mariage consommé dix ans après. Rodolphe prit pour cinq ans la Moravie à titre d'indemnité.

Il avait promis à Grégoire X d'aller recevoir à Rome la couronne impériale ; mais il comparait l'Italie à la caverne du lion, où l'on entre sans savoir si l'on ed sortira. Aussi envoya-t-il, des commissaires exercer en son nom les droits de l'Empire au-delà des Alpes, et comme Nicolas III s'indignait qu'on exigeât le serment des villes sur lesquelles le Saint-Siège avait des prétentions, Rodolphe fit bon marché de ces droits lointains qui étaient sans valeur à ses yeux ; pour de modiques sommes, il laissa aux villes qui avaient, fait partie du domaine impérial, la liberté de se gouverner par leurs propres lois. Florence paya quarante mille ducats, Lucques douze mille, Gènes et Bologne six mille. A la sollicitation du même pontife, il abandonna la cause de Marguerite, veuve de Saint-Louis, qui attaquait la validité du testament paternel en vertu duquel sa sœur Béatrix, femme de Charles d'Anjou, avait pris possession de la Provence. Une transaction intervint, et l'Empereur, comme suzerain du royaume d'Arles, donna à Charles d'Anjou l'investiture de la Provence (1277). Deux ans après il envoya à Nicolas III une déclaration formelle par laquelle il confirmait au pape la possession de l'Exarchat et rendait à l'Église Faenza, Imola, Bologne, Forli, Cesena, Forlimpopuli, Ravenne, Rimini et Urbin. Le pape eut soin de faire ratifier par l'assemblée des princes cet acte[7] qui constituait définitivement l'état ecclésiastique.

Mais si Rodolphe craignit de compromettre sa fortune en Italie, il fit beaucoup en Allemagne pour le rétablissement de la dignité impériale et de la paix publique. Il révoqua toutes les concessions ou usurpations postérieures à la mort de Frédéric II, n'en exceptant que la Souabe ; dont les vassaux, en demeurant immédiats, subissaient plus directement l'action de sa main puissante. Il les contraignit de renoncer aux guerres privées, et, en cas de résistance, abattit les châteaux- qu'ils avaient construits sur les sommets des Vosges, ou dans les profondeurs de la Forêt-Noire. Pendant la guert9 contre Ottocar, il laissa à son gendre, le comte palatin du Rhin, le soin de réduire le farouche Eberhard de Wurtemberg, qui se proclamait l'ami de Dieu et l'ennemi des hommes. En 1281 ; il fit jurer la paix publique pour cinq ans aux Etats de Franconie ; en 1286, à ceux de Souabe et de Bavière ; en 1288, à ceux d'Alsace. L'année suivante, il obligea le comte de Savoie à restituer les villes et les terres de l'Helvétie, dont il s'était emparé. Non content d'obtenir des vassaux la promesse qu'ils ne se feraient pas justice par eux-mêmes, il en surveilla l'exécution, et détruisit en Thuringe soixante-dix châteaux, dont l'existence alimentait les guerres privées.

Jaloux d'affermir la grandeur de sa maison, Rodolphe conféra, en 1382, à la diète d'Augsbourg, l'investiture des duchés d'Autriche, de Styrie, de Carinthie et de Carniole, à Albert et Rodolphe, ses fils. Puis, pour ne pas inspirer d'inquiétude aux princes, il démembra de l'Autriche la Carinthie qu'il attribua à Mainhard, comte de Tyrol, son beau-frère (1286)[8]. Il réservait à un troisième fils ses domaines de l'Helvétie, de la Souabe et de l'Alsace qui, réunis à quelques débris de l'ancien royaume d'Arles, auraient formé pour ce jeune prince un riche héritage. Mais la mort de ce fils, et des résistances que multipliait la division des intérêts et du territoire, l'empêchèrent de donner suite à ce projet.

Toutefois, son intervention dans les affaires de la Bourgogne ne fut pas sans gloire. S'il crut utile à sa politique de confirmer les privilèges et la juridiction des princes ecclésiastiques de ce pays, tels que les archevêques de Vienne et d'Fmbrun, il fit sentir son autorité aux princes séculiers. La succession de Guignes V, dauphin de Viennois, étant contestée à son gendre, Humbert de la Tour-du-Pin, par le duc de Bourgogne Robert, l'Empereur soutint quelque temps ce dernier ; mais il remit la décision du différend au roi de France, qui prononça en faveur de Humbert. Thibaud, comte de Ferette, allié aux seigneurs de la Franche-Comté, faisait la guerre à l'évêque de Bâle. Celui-ci réclama la protection de Rodolphe qui entra en- Franche-Comté avec mie armée, malgré l'opposition de Philippe-le-Bel, prit Montbéliarde mit le siège devant Besançon. Les vassaux rebelles demandèrent la paix, et il exigea qu'ils lui rendissent foi et hommage, et qu'ils donnassent satisfaction à l'évêque de Bâle (1289). En 1291, il convoqua à Martigny, dans le Valais, une assemblée des princes et états de Bourgogne, où assistèrent le dauphin de Viennois, le comte de Savoie, les évêques de Valence, de Digne, etc. Une confédération y fut conclue sous ses auspices pour le maintien de la paix publique.

Cependant ses forces déclinaient, et la diète de Francfort, en refusant d'accorder au duc Albert la dignité de roi des Romains, avait porté un coup sensible à sa vieillesse. En revenant de Bourgogne, il partit de Strasbourg pour Spire, disant qu'il voulait rendre visite aux empereurs défunts. Il ne tarda pas, en effet, à les rejoindre. Il mourut en route à Germesheim, le 30 septembre 1291, à l'âge de soixante-treize ans, emportant an tombeau l'idée qu'un étranger allait recueillir le fruit de ses efforts, et que l'Empire, pacifié par ses soins, passerait, peut-être, à une autre famille. Mais s'il ne put assurer à son fils la couronne impériale et triompher de la défiance des électeurs, il avait assis la puissance de sa maison sur une base trop solide, pour qu'elle put être renversée par le caprice d'un moment ; et les descendants du comte de Habsbourg, après de longs revers, finirent par prendre rang parmi les dynasties souveraines.

 

 

 



[1] La plus ancienne mention du nom de cette famille se trouve dans Hermann Contract à l'an 1061. Conrad de Hohenzollern fut créé burgrave de Nuremberg par Frédéric Barberousse. Cet office devint héréditaire dans sa maison, et de lui descendit Frédéric VI, que l'Empereur Sigismond investit en 1417 de l'électorat de Brandebourg.

[2] KOCH, Tabl. des Révolut., périod. IV, p. 235.

[3] Voyez LEIBNITZ, Cod. jur. gent. diplom. Mantissa, pars II, p. 93.

[4] Le mot de Hanse signifie en bas allemand une association ou corporation quelconque. Hanse teutonique veut dire une corporation de commerçants allemands.

[5] De là les dénominations de Pfahlbürger et d'Ussbürger, c'est-à-dire de bourgeois demeurant en dedans des poteaux et au dehors des villes. Ces bourgeois donnèrent lieu à de fréquentes guerres entre les villes et les princes dans le moyen âge.

[6] Il est facile de comprendre comment les grands officiers, par la nature même de leurs charges héréditaires, rendirent peu à peu maîtres des élections à l'exclusion des autres princes. Mais il est moins facile de prouver que l'institution du collège septenaire date précisément de cette époque, et ait été observée désormais comme une règle invariable. Cette idée ne repose que sur des textes incertains, et si l'on compilait avec soin les chroniques et les pièces diplomatiques eu ce qui touche l'élection des empereurs depuis Rodolphe jusqu'à Charles IV inclusivement, on trouverait la même confusion, le même défaut de fixité. Ce fut pour faire cesser cet état de choses que Charles IV promulgua la bulle d'or, en 1356, et cette constitution, à nos yeux du moins, est le premier acte authentique qui restreignit formellement le droit d'élire aux sept grands officiers de la Couronne.

[7] Voyez LUNIG, Cod. ital. diplom., t. II, rages 750 et 754.

[8] Cette province ne revint à l'Autriche qu'en 1335, à l'extinction des descendants males du comte Mainhard. Marguerite à la grande touche, fille et héritière du dernier comte, conserva d'abord le Tyrol, mais l'abandonna ensuite aux Autrichiens par un traité qu'elle conclut avec eux en 1363. KOCH, d'après Steyerer, Comm. albert. addit.