Origine et caractère
de Manfred. — Ses premières opérations. — Arrivée de Conrad. — Négociations
et guerre. — Prise de Naples. — Mort da jeune Henri et de Conrad. — Berthold
de Hohenburg. — Manfred se soumet au pape. — Fuite de Manfred à Lucera. —
Mort d'Innocent IV. — Succès de Manfred. — Défaite d'Octavien. — Assemblée de
Barletta. — Affaires de Sicile. — Brancaleone. — Manfred roi. — Son
expédition en Epire. — Chute d'Eccelino. — Bataille de l'Arbia. — Troubles de
Sicile. — Mariage de Constance. — Urbain IV. — Charles d'Anjou. —
Négociations. — Forces du parti guelfe. — Clément IV. — Arrivée de Charles
d'Anjou à Rome. — Danger de Manfred. — Marche de l'armée française. —
Bataille de Bénévent, — Mort de Manfred. — Violences de Charles d'Anjou. —
Conradin est appelé par les Gibelins. — Opérations de Charles. — Henri de
Castille. — Marche de Conradin. — Bataille de Tagliacozzo. — Soumission du
royaume. — Supplice de Conradin et de ses amis.
Quand
Innocent IV apprit que Frédéric II n'était plus il ne put contenir sa
joie : « Que les cieux se réjouissent, que la terre soit dans
l'allégresse ! écrivait-il au clergé de Sicile ; car la foudre et la tempête
dont le Dieu tout puissant a menacé si longtemps vos têtes se sont changées
par la mort de cet homme en zéphyrs rafraîchissants, en rosées
fertilisantes. » Aussitôt des lettres émanées de la chancellerie romaine
appelèrent à la révolte le peuple du royaume et les barons de Souabe. Le pape
prit Naples sous son aile, lui promettant la protection de l'Église et
la liberté. A la voix du légat Capoccio, Naples se souleva ainsi que Capoue,
et les Apuliens se Montrèrent disposés à suivre cet exemple. Retenu
au-delà des monts par l'impétueuse valeur de Guillaume de Hollande ; Conrad ne
pouvait venir réclamer son héritage. Le soin difficile de prévenir
l'anarchie, de raffermir l'autorité chancelante, retombait sur un prince de
dix-huit ans que l'on devait croire étranger à l'art du gouvernement. Mais ce
jeune homme était Manfred en qui Frédéric II semblait renaître par les traits
du visage et par la vivacité de l'esprit. Les Guelfes avaient beau lui
reprocher d'être bâtard ; il se regardait avec raison sommé né d'un amour
légitime, puisque Bianca Lancia sa mère avait épousé l'Empereur au château
d'Agliano près d'Asti, et que l'archevêque de Palerme avait béni cette union.
Les Lancia établis depuis longtemps dans le Piémont descendaient des anciens
ducs de Bavière, et la mère de Blanca appartenait à la famille Malecta, l'une
des premières de Naples. Son père et ses frères avaient été comblés
d'honneurs par Frédéric II. Elle-même avait reçu en douaire les comtés de Gravina,
de Tricarico, de Monte Scaglioso, avec l'honneur de Monte Sant-Angelo.
Frédéric avait pourvu au sort des deux enfants issus de ce mariage. Constance
avait épousé Jean Ducas Vatacès, empereur de Nicée ; Manfred, en obtenant la
main de Béatrix, fille du comte de Savoie, avait été investi de toute la
terre qui s'étend depuis Pavie jusqu'au rivage de Gênes, avec promesse du
royaume d'Arles. Plus tard, il reçut la principauté de Tarente, à laquelle le
testament de Frédéric ajouta le douaire attribué précédemment à Bianca
Lancia, avec toutes les côtes depuis Polignano jusqu'à Roseto. En
vertu de son titre de bailli du royaume en l'absence de Conrad, Manfred se
porta d'abord là où le danger était pressant. Par son adresse et sa douceur,
il ramena dans le devoir Andria, Foggia, Barletta, puis conduisit son armée
devant Naples. Après avoir dévasté tout le pays, entre Capoue et Aversa dont
il se rendit maitre, il prit Nola et forma le blocus de Naples ; mais ses
ressources étaient faibles et la ville en état de se bien défendre. Le prince
de Tarente tomba malade, leva le siège et retourna en Pouille. Cependant
Innocent IV s'était mis en marche pour l'Italie. Au printemps, il quitta
Lyon, passa à Gênes où il excommunia Marseille ennemie de Gênes, Crémone et
Pavie amies des Gibelins, vint à Milan où son séjour parut onéreux, et
descendit en Romagne par Brescia, Mantoue et Bologne. Partout il réchauffait
le zèle des Guelfes et prêchait la croisade contre Conrad. Mais avant que le
pape fût parvenu à Assise où il comptait fixer sa résidence, le fils ainé de
Frédéric II était arrivé d'Augsbourg à Vérone. A la suite d'une entrevue avec
Eccelino de Romano, il alla s'embarquer dans un des ports de l'Istrie, avec
une armée d'Allemands et de Lombards : sa flotte se composait de galères
siciliennes et pisanes. Au mois de janvier 1252, il débarqua à Siponto où il
fut accueilli par Manfred, qui fui remit tous les pouvoirs dont il avait été
dépositaire. Conrad
essaya de négocier ; mais l'inflexible pontife se refusa à tout arrangement et
fit offrir la couronne des Deux-Siciles au frère, puis au second fils du roi
d'Angleterre, Henri III. Forcé de continuer la guerre, Conrad se priva d'un
puissant appui en persécutant Manfred dont il était jaloux, et les Lancia
dont l'influence portait ombrage aux Allemands. L'un fut contraint de rendre
les richesses, les terres que Frédéric mourant lui avait données ; les
autres, frappés d'une sentence de proscription, s'enfuirent en Épire. Alors
il entra en campagne quoique la' saison fût avancée, et ravagea les flets des
comtes d'Aquino et de Sora, qui servaient de communication entre Capoue et
les Etats de l'Église Capoue se rendit sans résistance. En même temps Milan
se donnait un podestat gibelin et les Romains élisaient pour sénateur un
citoyen de Bologne, Brancaleone d'Andalo, sévère justicier qui obligea, le
pape à revenir dans la ville éternelle. Profitant des embarras d'Innocent IV,
Conrad assiégea Naples et la serra de près. Repoussé dans les assauts, il la
prit par la famine (septembre 1253) et abandonna les habitants à la fureur des
Allemands et des Sarrasins. Si les soldats lombards n'avaient sauvé une
grande partie des Napolitains, tous les hommes en état de porter les armes
auraient péri. Du moins la colère du roi s'exerça contre les murailles de la
ville rebelle ; il les fit raser complètement, et pour y frapper de mort le
mouvement intellectuel, il érigea en université l'école de Salerne. En
convoquant le parlement général que ses travaux militaires l'avaient forcé
d'ajourner, Conrad voulut se présenter aux barons du royaume avec son jeune
frère Henri, auquel Frédéric II avait conféré la vice-royauté nominale de la
Sicile sous la tutelle de Pietro Ruffo. Henri se rendit à l'invitation du roi
; 'mais en arrivant à Melfi, il fut emporté par une maladie cruelle ; il
n'avait pas encore seize ans accomplis. Cette mort servit de prétexte aux
déclamations des Guelfes ; le pape lui-même accrédita les rumeurs les plus
étranges, et la foule, toujours prompte à ajouter foi aux histoires
tragiques, prétendit que le Sarrasin Jean-le-Maure, par l'ordre de Conrad,
avait empoisonné et étranglé le malheureux enfant. Cette accusation, dont une
saine politique faisait assez justice, n'influa pas sur les délibérations du
parlement qui vota un subside de trente mille onces d'or. Conrad cependant,
excommunié de nouveau par le pape, envoya à la cour romaine des députés
chargés de répondre aux griefs qu'on lui imputait et continua la guerre tout
en négociant. Il avait déjà saccagé plusieurs villes rebelles d'Apulie,
lorsqu'un mal causé par l'insalubrité de l'air le força de s'arrêter à
Lavello. Il y mourut en cinq jours (21 mai 1254) : on eut dit que l'Italie, où Conrad
ne fit que paraître, était funeste à ce prince tout allemand et qu'elle aussi
voulait chasser les barbares. De son
mariage avec Elisabeth de Bavière, Conrad laissait un fils enfant, nommé par
les Italiens Corradino (Conradin). Le margrave Berthold de Hohenburg,
désigné par le feu roi comme régent du royaume pendant la minorité de ce
fils, était au-dessous des circonstances difficiles où il se trouvait placé,
et les Allemands sur lesquels il s'appuyait étaient l'objet de la haine
générale. Manfred pouvait tout espérer s'il gagnait du temps par une feinte
soumission. Aussi, vers la fin de juillet, il se rendit à Anagni avec
Berthold et les principaux partisans de la maison de Souabe et jura
obéissance au Saint-Siège, tout en faisant réserve de ses droits à la tutelle
de son neveu. Innocent IV s'empressa de déclarer que le royaume des
Deux-Siciles était dévolu de fait à l'Église romaine, mais qu'à la majorité
de Conradin on examinerait ses prétentions et qu'on le rétablirait sur le
trône si on l'en jugeait digne. Aussitôt il leva une armée, s'entendit avec
les Guelfes et distribua les fiefs à ses créatures. Le margrave, hors d'état
de résister à l'ascendant du pape et pressé de se soustraire à la jalouse
surveillance des seigneurs gibelins, se démit de la régence en faveur de
Manfred. Cette abdication ne changea rien à la politique du prince de
Tarente, et il reparut de nouveau à Anagni. Là il trouva les exilés guelfes
en grande faveur et eut à souffrir de leur insolence ; il n'en promit pas
moins au pape de licencier ses mercenaires allemands et de l'aider de tout
son pouvoir à prendre possession du royaume. En
effet, Innocent IV s'étant rendu le 11 octobre à Ceperano, Manfred l'y reçut
avec déférence et conduisit son cheval par la bride au passage du Garigliano.
Le dimanche suivant, comme il précédait le pape à Capoue, il rencontra un
seigneur guelfe, Borrello d'Anglone, qui s'était porté sur la route en
embuscade. Aussitôt l'escorte de Manfred s'élance au-devant de Borrello qui
s'effraye, prend la fuite et est tué d'un coup de lance. La nouvelle est
portée à Capoue ; Manfred se présente aux cardinaux ; mais le froid accueil
qu'il en reçoit lui fait craindre pour sa liberté. Sans tarder, il se retire,
à Acerra, dont le comte lui est dévoué ; mais se croyant encore trop près de
ses ennemis, il fait sonder les dispositions de Jean-le-Maure, gouverneur de
Lucera. Sur sa réponse favorable, il part d'Acerra pendant la nuit. Après
deux jours d'une marche pénible à travers d'âpres défilés et dans un pays
insurgé, il gagne Bisaccia où il apprend que Jean-le-Maure a quitté Lucera
pour aller faire sa soumission au pape, et qu'en partant il a défendu de
laisser entrer personne dans la forteresse. Manfred ne perd point courage ;
il compte sur l'attachement des Sarrasins-pour le fils de Frédéric II. Il prive,
lui troisième, au pied des remparts, et se fait reconnaître. Mais les portes
sont fermées ; déjà il consent à se glisser par un égout, lorsque les
sarrasins s'élancent contre la porte, la brisent et introduisent le prince
par une entrée plus digne de lui. Puis l'enlevant dans leurs bras, ils le
portent en triomphe jusque sur la grande place et forcent le lieutenant de
Jean-le-Maure à lui présenter les clefs à genoux[1]. Pendant
que Manfred recueillait les trésors déposés à Lucera par Frédéric II, Conrad,
et Berthold, Jean-le-Maure périssait à Acerensa, sous les coups de ses
propres soldats indignés de sa trahison. Le prince de Tarente se mit en
campagne, et le légat Guillaume de Fiesque, comme frappé d'une terreur
panique, s'enfuit de Troja avec toute l'armée pontificale. Innocent IV était
alors malade à Naples : cette honteuse déroute de son neveu l'acheva. II
mourut le 7 décembre dans le palais qui avait appartenu à Pierre des Vignes.
Le nouveau pape, que les cardinaux élurent précipitamment, n'avait ni les
talents, ni les défauts de ses prédécesseurs. Alexandre IV, neveu de Grégoire
IX, était un homme faible qui abandonnait toute l'autorité à ses conseillers,
et laissait commettre sous son nom des abus que personnellement il aurait
voulu réprimer. Manfred mit les circonstances à profit. Maître de Melfi, de
Trani, de Bari et de plusieurs autres places de la province, il défit en
Basilicate le génois Grimaldo, et réussit à s'emparer de Rapolia. Cité au
tribunal du pape, et menacé de l'excommunication s'il ne rendait pas ses
conquêtes, il répondit qu'il défendait l'héritage de son neveu, dont il
faisait partout relever la bannière. Le 9 février 1255, il reçut l'ultimatum
du pape. C'était la réintégration des exilés et l'expulsion des Sarrasins.
Cette dernière condition fit sourire Manfred : « J'en appellerai le double, »
dit-il. Alors
une nouvelle armée de croisés, commandée par le cardinal Octavien et par les
trois margraves de Hohenburg ? marche sur l'Apulie. Manfred, à force d'audace
et de tactique, l'arrête dans les montagnes près de Frigento. Là, il reçoit
dans son camp une ambassade envoyée par le duc de Bavière, oncle de Conradin.
Il se prête à l'intervention pacifique des députés allemands, et consent à
une trêve dont il profite pour aller réduire la terre d'Otrante soulevée
contre lui. Mais pendant son absence, les chefs de l'armée pontificale
rompant la trêve, viennent établir à Foggia leur quartier-général. Manfred,
de retour à Trani, se dirige sans tarder avec ses cavaliers allemands vers
Lutera, emmène un corps de Sarrasins, met en fuite Berthold qui accourait au
secours du légat, et presse si vivement ce dernier dans Foggia, qu'Octavien propose
un traité de paix pour se tirer du mauvais pas où il s'est engagé. Malgré son
crédit, les autres cardinaux le désapprouvent hautement, l'accusant avec
raison d'être gibelin dans le cœur. Le pape, qui avait quitté Naples au mois
de mai pour habiter Anagni, refuse de ratifier un traité d'autant plus
embarrassant que l'évêque de Bologne venait de passer les Alpes, pour pond au
jeune Edmond Plantagenet l'anneau d'investiture. Vainqueur
du légat, Manfred s'occupa de conquérir la terre de Labour. Il entra à
Salerne avec une pompe presque royale, fit occuper Atrani par les Sarrasins,
et contraignit Naples à lui ouvrir ses portes. Cette ville n'avait point
achevé de rebâtir ses murailles, et se souvenait du traitement rigoureux que
lui avait infligé Conrad. Manfred occupa ensuite Capoue, enleva au pape le
comté de Fondi, et, se dirigeant vers le nord du royaume, vint célébrer à
Chiéti les fêtes de Noël. Puis, revenant en Apulie, il présida à Barletta une
cour générale, où les margraves de Hohenburg furent condamnés à mort, comme
convaincus de conspiration. Le régent commua leur peine en une prison
perpétuelle, où ils périrent misérablement. Dans la même assemblée, Pietro
Ruffo, déclaré traître, fut dépouillé de ses dignités et du comté de
Catanzaro. Cet
ancien gouverneur de la Sicile avait cherché à se rendre indépendant après la
mort de Conrad. Maître de la Calabre et de l'île confiée à son
administration, Ruffo traitait à part avec le pape, se faisait conférer des privilèges,
et tenait à un prix élevé son adhésion à la cause de l'Église. Mais Messine,
où il résidait, le chassa avec sa famille, et, après avoir arboré l'étendard
de Manfred, se déclara libre ; l'armée, que les Messinois envoyèrent en
Calabre, ayant été défaite par Gervasio de Martina, lieutenant de Manfred,
ils n'en continuèrent pas moins les hostilités, détruisirent Taormine qui ne
voulait pas accepter leurs lois, puis, embarrassés de leur liberté nouvelle,
se soumirent au pape et à son légat Rufino. De Messine la révolte gagnait
l'île entière, lorsque le régent fit partir de puissants renforts. Enrico
dell' Abbate ouvrit la campagne au mois d'avril 1256, investit Palerme, dont
les habitants jetèrent Rufino en prison, et réduisit toute la Sicile à
l'exception de Piazza, d'Aidone et de Castro-Giovanni. Federico Lancia vint
achever la soumission des rebelles. A la tête d'une vaillante noblesse il
prit Piazza dont la population fut passée au fil de l'épée, Cet exemple
terrible entraîna la capitulation des deux autres forteresses. Réduit
aux armes spirituelles, le pape excommunia Manfred le Jeudi-Saint de l'année
1257. Henri III, bercé d'un fol espoir, présenta aux barons anglais son fils
Edmond, comme roi d'Apulie ; et son frère, Richard, comte de Cornouailles,
fut couronné roi des Romains, à Aix-la-Chapelle, après la mort de Guillaume
de Hollande. Mais le régent, persévérant dans son habile politique, fit la
paix avec les Vénitiens, dont la marine inquiétait les côtes de la Pouille ;
et s'allia étroitement avec Brancaleone qui, exilé depuis deux ans, venait
d'être rétabli par les Romains dans la dignité sénatoriale. Le premier acte du
sévère Bolonais fut de chasser de Rome Alexandre IV et toute sa cour. Il
menaça même de détruire Anagni, et le pontife fut obligé d’envoyer une
ambassade suppliante pour sauver à la fois son asile et sa patrie. De son
côté Manfred, après avoir assuré la tranquillité de la Pouille, se disposa à
visiter la Sicile pacifiée. Il se rendit à Messine, et de là à Palerme, où il
trouva de grands trésors fidèlement gardés dans le château. Pendant qu'il
délivrait des diplômés au nom de son neveu Contadin, il reçut la fausse
nouvelle de la mort du jeune prince. Sans remonter à la source d'un bruit qui
lui était favorable, et dont peut-être il était le premier auteur, le prince de
Tarente accueillit les sollicitations des évêques et des grands. Il fut
couronné roi le 11 août 1258, dans la cathédrale de Palerme, avec le
cérémonial ordinaire. Un mois après il repassa en Calabre, licencia la plus
grande partie des Allemands, visita les deux Principautés, où il répandit les
faveurs sur son passage, et tint en octobre, à Foggia, un parlement solennel.
Pendant l'hiver il reçut à Barletta des ambassadeurs bavarois, qui venaient
faire valoir les droits de Conradin, et demander le châtiment de ceux dont
les discours mensongers avaient publié la mort du petit roi. Manfred répondit
qu'on était las de la domination allemande, qu'il garderait toute sa vie le
royaume conquis par sa valeur, et qu'après lui, Conradin régnerait ; puis il
les renvoya avec des présents. Veuf de
Béatrix de Savoie, le fils de Frédéric II songea à affermir sa jeune royauté
en épousant Hélène, fille de Michel, despote d'Épire, et belle-sœur de
Guillaume de Villehardouin, prince français de Morée. Bientôt il rassembla
des troupes pour marcher au secours de son beau-père. L'empire grec de Nicée,
remis aux mains d'un enfant, était convoité par l'ambitieux Michel
Paléologue. Le despote d'Épire et le prince de Morée se flattaient d'obtenir
une part des dépouilles, et Manfred, jaloux d'imiter Robert Guiscard,
Bohémond et le grand Roger, s'associait avec ardeur à ces trompeuses
espérances. Il envoya dans les États de l'Église une armée de Sarrasins pour
tenir le pape en respect, et lui-même s'embarqua au mois de septembre 1259,
avec la fleur de sa noblesse. Mais Paléologue savait défendre l'empire qu'il
se réservait : La trahison du despote donna la victoire aux Grecs. Français
et Italiens succombèrent à la désastreuse journée d'Achrida. Villehardouin
fut fait prisonnier, et Manfred n'échappa que par une prompte fuite aux poursuites
de ses ennemis[2]. A son
retour, il trouva le parti gibelin singulièrement compromis dans l'Italie du
centre et du nord. A Rome, Brancaleone était mort l'année précédente. La
noblesse guelfe, qui ne lui avait obéi qu'en murmurant, se soulevait contre
le nouveau sénateur, Castellano, oncle de Brancaleone et bolonais comme lui.
A Florence, les Guelfes, fiers de leur victoire sur les Pisans, avaient forcé
leurs adversaires de se réfugier à Sienne. A Vérone, le laborieux édifice de puissance
élevé par Eccelino de Romano, sur tant de ruines et au prix de tant de sang,
s'était enfin écroulé. Les cruautés qu'on lui attribue sont atroces : un jour
il enferma douze mille personnes dans une enceinte de bois et y fit mettre le
feu. La haine persévérante de la ligue lombarde réussit à abattre cette bête
féroce qui n'avait d'un homme que la face. A la suite d'un siège meurtrier,
Padoue fut délivrée du joug. Atteint au pont de Cassano, par le marquis d'Est
qui commandait les milices de Crémone, de Ferrare et de Mantoue, Eccelino,
lui-même, se vit abandonné de ses troupes. Les Milanais arrivèrent ; il
voulut gagner Bergame en combattant, fut blessé et pris. Un soldat le frappa
violemment à la tête en lui disant : « Voilà pour mon père, à qui tu as
fait couper un pied. » Sans la protection des chefs de l'armée, le tyran
eût été mis en pièces. Mais il ne voulut point de pitié, lui qui n'en avait
eu pour personne, déchira ses plaies et mourut dans sa prison à Soncino (12 septembre
1259). Son frère,
Albéric, accusé de n'avoir quitté le parti gibelin que pour mieux trahis les
Guelfes, fut pris à San-Zeno avec toute sa famille. On coupa sous ses yeux
ses six fils en morceaux, et on lui jeta au Visage leurs membres palpitants ;
sa femme et ses filles furent outragées et brûlées vives ; lui-même, bridé
comme un cheval, finit par être tenaillé. A la suite de cette sanglante
tragédie, Vicence et Bassano demandèrent des podestats à Padoue ; Vérone se
donna à Mastino della Scala. Manfred
ne pouvait prétendre à dominer dans la Haute-Italie. Il se contenta d'envoyer
son oncle Giordano Lancia avec huit cents cavaliers allemands pour protéger
en Toscane les intérêts gibelins. Cette intervention fut couronnée de succès.
Les Guelfes, malgré leur multitude, furent complètement défaits à l'Arbia (1260), et les proscrits rentrant à
Florence abolirent toutes les lois populaires. La question de raser Florence
fut mime sérieusement débattue par la jalousie des Siennois et le
ressentiment des exilés. Dante a placé dans l'enfer Farinata dei Uberti, un
des vainqueurs, mais c'est plutôt pour avoir manqué de foi religieuse que de
patriotisme : « Hélas, s'écrie l'ombre magnanime, je n'étais pas « seul
à l'Arbia et je dus faire comme les autres ; mais j'étais seul quand on
proposa de détruire Florence, et seul je la défendis. » La ville fut
épargnée, mais reçut pour vicaire gibelin, Guido Novello, qui l'occupa avec
mille gendarmes. Cependant
des troubles sérieux avaient éclaté en Sicile. L'Allemand Gobbanus, ancien
adhérent du margrave de Hohenburg, avait tué en trahison le capitaine général
Federico Malecta, parent de Manfred. Réfugié sur les hauteurs de Trapani, le
meurtrier profitant du désordre que son crime avait causé, appelait à la
révolte les ennemis du roi, et prétendait défendre la cause de l'Église.
Federico Lancia passa aussitôt dans l'île avec les pouvoirs les plus étendus
; il conduisit la guerre avec cette vigueur que les Siciliens avaient appris
à connaître et emporta Trapani. Mais au moment où l'insurrection paraissait
étouffée, un imposteur nommé Giovanni de Cocleria se fit passer pour
l'empereur Frédéric II. Il prétendait avoir consacré à la pénitence et à de
longs pèlerinages le temps qui s'était écoulé depuis la mort de ce prince. La
ressemblance extraordinaire de cet aventurier avec Frédéric émut toute la
Sicile. Les mécontents se rallièrent à lui, et Manfred reconnut cette fois
que sa présence était nécessaire. Il arriva en Sicile vers la fin de juin
1261. Cocleria livré par ses complices fut pendu, et le roi reçut à Palerme
les félicitations et les présents de la noblesse du pays. Pendant son séjour
en Sicile, il conclut le mariage de la fille que lui avait laissée Béatrix de
Savoie avec l'infant d'Aragon don Pedro. Manfred n'ignorait pas les desseins
et les espérances de Charles d'Anjou frère de Saint-Louis[3]. Ce mariage lui permettait de
tenir la Provence en alarmes et lui donnait pour alliée une des premières
puissances maritimes de l'époque. Il leva dans le royaume une contribution de
soixante mille onces d'or dont la moitié forma la dot de Constance. En vain
le nouveau pape français Urbain IV écrivit une lettre menaçante au roi
d'Aragon pour le détourner d'une telle alliance ; les galères catalanes
vinrent chercher la jeune princesse et le mariage fut célébré à Montpellier
le 13 juin 1262. S'il ne put empêcher la chute de Manfred, il conserva la
Sicile à sa postérité. A son
retour en Pouille, il y trouva Baudouin de Courtenay, que Michel Paléologue
venait de chasser de Constantinople. Il lui rendit de grands honneurs, et le
prince détrôné, prêt à partir pour la France, lui promit ses bons offices
auprès de Saint-Louis, qui seul modérait l'ambition de Charles d'Anjou.
Baudouin entretint même avec Manfred une correspondance dont la vigilance
d'Urbain découvrit le secret. Ce successeur d'Alexandre IV, plus actif et
plus intolérant que lui, s'était prononcé dès son avènement contre Manfred
qu'il traitait d'usurpateur et de sacrilège. Il le cita à comparaître devant
son tribunal et fit afficher la bulle pontificale aux portes de l'église
d'Orvieto où il résidait. Manfred, qui s'était rendu à Naples afin d'y
étouffer les premiers mouvements d'une insurrection dangereuse, fit partir
des députés pour Orvieto, mais en même temps exposa ses droits dans un
manifeste adressé aux Romains, et envoya à Pierre de Vico, son lieutenant à
home, des mercenaires allemands pour qu'il se fortifiât dans l'île dit Tibre.
Aussi ces négociations toujours renouvelées, toujours infructueuses, n'eurent
d'autre résultat que d'attirer sur Manfred une excommunication terrible
prononcée solennellement par Urbain IV, à lit fin de l'année 1263. Mais
pour exécuter la sentence, il fallait au pape un homme d'action, un bras
vigoureux. Urbain reprit avec ardeur le plan que la politique incertaine
d'Alexandre 1V avait interrompu et jeta de nouveau les yeux sur Charles
d'Anjou. Ce prince, dont Vinant nous a laissé le portrait, avait le nez long,
le regard dur, le teint noir. Il dormait peu ou point et confondait dans son
dédain les mimes, les troubadours et les courtisans. C'était un esprit ferme
et triste, sévère pour les autres comme pour lui-même, orgueilleux et
ambitieux surtout ; sa femme Beatrix, qui lui avait apporté en dot le comté
de Provence, pleurait d'être obligée de s'asseoir au-dessous de ses sœurs qui
toutes trois étaient reines : « Prenez patience, comtesse, lui dit
Charles d'Anjou, je vous ferai bientôt plus grande reine qu'elles. » Il ne
restait plus qu'à triompher des hésitations de Louis IX, qui après avoir
refusé le royaume de Sicile pour un de ses fils ne paraissait pas disposé à
l'accepter pour son frère. Le pieux roi rappelait les droits de Conradin ou,
à défaut de la légitimité de ces droits, les offres faites à Edmond
Plantagenet. Le notaire Alberto résidait à la cour de France depuis plus d'un
an sans rien conclure. Il est vrai que les conditions qu'il proposait étaient
inadmissibles. En échange d'un titre contesté, le pape prétendait se faire
céder Naples, toute la terre de Labour, toutes les lies adjacentes, Bénévent
et son territoire avec le Val de Gaudo. Charles s'y refusa. Il voulut tenir
le royaume des Deux-Siciles comme l'avaient tenu les rois normands et
souabes, c'est-à-dire, à la réserve de Bénévent et en payant dix mille onces
d'or. Urbain, qui avait déjà fait élire Charles sénateur de Rome, pour
l'opposer à Manfred, craignit de manquer son but. Il chargea l'évêque de
Sabine d'obtenir la renonciation de Henri III et de son fils, et envoya en
France Pignatelli, archevêque de Cosenza, adversaire déclaré de Manfred, avec
pouvoir de conclure le traité aux conditions proposées par le comte de
Provence. Enfin, au mois d'avril 1264, le pape se considérant comme libéré de
tout engagement envers le roi d'Angleterre, donna mission au cardinal de
Sainte-Cécile de terminer la négociation sur les bases convenues, se
réservant seulement la concession finale et l'investiture. Il lui remit en
même temps des lettres destinées à surmonter les derniers scrupules de
Saint-Louis, en peignant sous les plus sombres couleurs les violences de
Manfred et le danger de l'Église. Celui-ci,
cependant, ne restait point inactif. Tandis qu'Urbain faisait lever des
troupes dans la Pouille par les exilés guelfes, Pierre de Vico et plusieurs
nobles romains, d'accord avec les Gibelins d'Orvieto, formaient le dessein
d'occuper tout le patrimoine de Saint-Pierre, de surprendre Orvieto et de
faire prisonniers le pape et les cardinaux. Ce complot hardi ayant été déjoué
par la vigilance de Gaucelin, vicaire de Charles d'Anjou à Rome, Urbain
effrayé et irrité fit prêcher par toute l'Italie la croisade contre Manfred.
Les Gibelins, sans se décourager, se rendirent maîtres d'un des forts d'Orvieto
et contraignirent le, pape de s'enfuir à Pérouse (août 1264). Charles,
en acceptant le trône qu'il devait conquérir, avait promis d'entrer à Rome
avec son armée à la Saint-Michel. Mais retenu par les délais inséparables
d'une telle entreprise, il n'avait pas encore quitté la Provence au mois
d'octobre, lorsqu'il apprit la mort imprévue d'Urbain, IV. Cet événement
pouvait déranger ses plans au moment où la fortune semblait lui sourire.
Milan recevait de sa main un podestat provençal, Barral-des-Baux. Les
Florentins proscrits rassemblés à Bologne, chassaient les Gibelin de Modène,
de Reggio, de Parme. Le jeune Obizzo d'Est, né dans les prisons de Frédéric
II, succédait à son grand-père dans la seigneurie de Ferrare et relevait le
parti guelfe dans la marche Trévisane. Mais tout était subordonné aux
dispositions du futur pape. Heureusement pour Charles d'Anjou, Urbain avait
augmenté le sacré collège en créant un grand nombre de cardinaux français :
son influence lui survécut, et ce fut un Français du Languedoc qui reçut la tiare
de Saint Pierre. Clément
IV (Guy
Fucaldi), ancien
secrétaire de Louis IX, était entré dans les ordres après la mort de sa femme
et y avait fait un chemin rapide. C'était un homme rigide, ennemi du
népotisme, fortement attaché aux droits du Saint-Siège, et persuadé de la
justice de la cause qu'il soutenait, mais connaissant l'ambition et l'avidité
de Charles d'Anjou, et prêt à défendre l'Église même contre lui. Aussi
commença-t-il par réviser le traité conclu avec Urbain IV, y introduisit des
modifications onéreuses pour le prétendant, lui interdit à jamais toute
prétention à l'empire d'Allemagne, abolit la législation ecclésiastique de
Frédéric II, et l'obligea à promettre qu'il abdiquerait le sénatoriat de Rome
quand il serait roi. Mais
Charles avait hâte d'en finir. Ses préparatifs étaient achevés. Cinq mille
chevaliers, la fleur de la noblesse d'Anjou et de Provence, quinze mille
fantassins, dix mille arbalétriers n'attendaient que le signal du départ.
Béatrix avait vendu ses joyaux pour procurer des soldats à son mari.
Toutefois les galères manquaient, tandis que Manfred, avec l'aide des Pisans,
avait une flotte considérable qui tenait la mer. Aussi le comte de Provence
donna rendez-vous à Rome, à son armée qui devait suivre la route de terres et
s'embarqua à Marseille accompagné de mille chevaliers seulement. Assailli par
une tempête, il manqua d'être pris sur les côtes de Toscane par Guido
Novello. Mais cette même tempête avait dispersé les vaisseaux siciliens
stationnés à l'embouchure du Tibre. Charles descendit dans un bâtiment léger,
remonta le fleuve et arriva au couvent de Saint-Paul hors des murs de Rome (21 mai 1265). Rejoint par ses compagnons, il
fit son entrée dans la ville et allas de sa propre autorité s'établir au palais
de Latran. Mais Clément IV lui ayant adressé une réprimande sévère pour
s'être ainsi emparé d'une résidence pontificale Charles se soumit et reçut
quelques jours après la couronne des Deux-Siciles et le gonfalon de l'Église.
Les quatre cardinaux commis à cet effet, lui firent jurer les conditions de
son investiture qui furent lues à tout le peuple. De son
côté, l'armée des croisés était partie de Lyon sous le commandement nominal
du jeune Robert, fils du comte de Flandre, que Saint Louis avait confié à la
garde de Gilles-le-Brun, connétable de France. Quand elle eut franchi le col
de Tende et les autres défilés du Piémont, le marquis de Montferrat lui
ouvrit l'entrée de la Lombardie. Le danger était pressant pour Manfred. Après
avoir tenu un parlement à Bénévent, il s'avança jusqu'à Tivoli à la tête de
ses Sarrasins, et chercha à ranimer le zèle des partisans qu'il conservait à
Rome. Rappelé au mois d'août dans la terre de Labour, il revint camper à
Frosinone. Là, éclatèrent les symptômes de la défection qui le perdit, et les
Napolitains lui firent dire qu'ils étaient las d'être sous l'interdit et
qu'ils le priaient de faire la paix avec le pape. En même temps, il avait à
soutenir de vives escarmouches contre Charles d'Anjou, qui fatigué d'attendre
son armée paraissait disposé à engager une action générale. Il fallut toutes
les instances des cardinaux pour le dissuader de cette témérité qui aurait
sauvé Manfred. Au nord
de l'Italie, Boso de Doaria gardait les bords de l'Oglio, et le marquis
Palavicini, posté entre Plaisance et Pavie, se préparait à disputer le
passage aux Français. Mais ce fut vainement que Manfred envoya en Lombardie
Giordano Lancia avec quatre cents lances et un corps de cavalerie napolitaine
pour appuyer les deux chefs gibelins. L'armée provençale, guidée par
Neapoleone della Torre, s'écarta de sa route la plus directe, déboucha dans
le Milanais, contraignit Boso de Doaria à s'enfermer dans Crémone, battit à
Capriolo l'armée de Pela-viciai et entra à Ferrare. De Ferrare à Rome, toutes
les villes étaient guelfes. La jonction que Manfred avait voulu prévenir
devenait inévitable. Pour comble de revers, ses barons ne cachaient plus leur
mauvais vouloir et refusaient hautement de guerroyer sur le territoire de
l'Église. Manfred les licencia en retenant leur argent : avec neuf mille
Sarrasins, il essaya de pénétrer dans Rome soulevée ; mais Charles, malgré la
faiblesse de ses ressources, défendit avec succès les abords de la capitale,
et le fils de Frédéric rentra en frémissant dans son royaume qui s'était
révolté derrière lui. Vers la
fête de Noël, l'armée des croisés parvint à Rome, augmentée des émigrés
florentins et de quatre mille Bolonais. Charles d'Anjou se fit aussitôt
couronner avec sa femme Béatrix, et, sans attendre le retour de la belle
saison, il entra en campagne. Car il manquait d'argent : Clément IV se
lassait de lui en fournir, et le meilleur moyen de retenir les troupes sous
les drapeaux était de les occuper par des combats et de les faire vivre par
le pillage. Il se dirigea donc vers Ferentino avec l'intention de forcer le
passage du Garigliano ; mais, à la vue des premiers gendarmes français, le
comte de Caserte, beau-frère de Manfred, chargé de défendre le pont de
Ceperano, se retira lâchement. Rocca d'Arce, Aquino et San-Germano furent
pris ; la garnison de cette dernière ville, composée d'Allemands et de
Sarrasins fut taillée en pièces ; et Charles pénétra sans obstacle par les
gorges d'Alife sur le territoire de Bénévent. Manfred,
qui avait pris position sous les murs de cette ville dans la plaine de
Grandella, essaya de parlementer ; mais son adversaire eut peine à écouter
les députés jusqu'au bout et s'écria dans son vieux langage : Allés et dit
moi a le sultam de Locere o je mettrai lui en enferne o il mettra moi en
paradis. La bataille s'engagea le vendredi 26 février 1266. Les deux
armées étaient partagées chacune en trois corps, et la ligne de réserve de
Charles d'Anjou était formée des Guelfes, Toscans et Lombards. On dit que
Manfred, en voyant leur belle ordonnance, se demanda douloureusement : « Où
sont mes Gibelins pour qui j'ai tant dépensé et travaillé. » Les archers
sarrasins de Manfred commencèrent le combat et éclaircirent à coups de
flèches les rangs de l'infanterie française qui se replia sur les chevaliers.
Ceux-ci s'élançant rencontrèrent les Allemands ennemis dignes d'eux : les
deux troupes se chargèrent aux cris de Montjoie et de Souabe, et la mêlée
devint générale. Charles d'Anjou ayant donné l'ordre de frapper aux chevaux,
cette manœuvre déloyale enleva l'avantage aux Allemands. C'était le moment
décisif. Manfred vit fuir successivement les barons qu'il commandait et qui
n'avaient pas encore combattu. Alors il mit son casque pour mourir en brave ;
mais l'aigle d'argent qui en formait le cimier s'en détacha avec un bruit
sinistre : Hoc est signum Dei, dit-il, et s'élançant dans la mêlée, il
disparut. Charles
campa sur le lieu même et fit chercher le corps du roi vaincu qui fut
retrouvé le dimanche nu et couvert de sang. Il le présenta aux seigneurs
prisonniers qui, en reconnaissant leur souverain, baisèrent pieusement ses
mains et ses pieds. Les Français furent touchés de leur douleur, et comme
Manfred était excommunié, ils lui creusèrent du moins une fosse à la tête du
pont de Bénévent, et apportèrent chacun une pierre sur ce modeste tombeau.
Mais le pape s'indigna de ce que le fils de Frédéric II reposât sur le
territoire ecclésiastique, et il chargea Pignatelli d'exhumer les os de
Manfred et de les jeter aux bords du fleuve Verde, sur les limites du royaume
et de la campagne de Rome. Toute la famille de l'excommunié fut enveloppée
dans sa ruine. Sa femme Hélène d'Épire fut arrêtée à Trani au moment où elle
allait s'embarquer avec ses enfants. Elle mourut en 1271 à Nocera, près de
Naples, et ses trois fils languirent trente-et-un ans dans les chaînes. A la
suite de la bataille, les Français étaient entrés à Bénévent, que son titre
de ville pontificale ne put sauver du pillage et du massacre. Ce fut une
atroce boucherie. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tout fut égorgé.
Charles espéra faire oublier l'odieux de cette action en envoyant au pape une
part du butin, puis il marcha sur Naples où il fit une entrée triomphale. Il
mit en liberté les prisonniers détenus par l'ordre de Manfred, et recueillit
les trésors gardés au château Capuano. Il avait grand besoin de cet argent
pour acquitter le tribut promis au pape et pour payer aux banquiers lombards
les sommes qu'il leur avait empruntées. Mais il fallait aussi récompenser ses
compagnons d'armes et satisfaire tous les ambitieux subalternes. Aux uns, il
donna les fiefs confisqués ; aux autres, les emplois lucratifs, ajoutant aux
anciens offices tous les offices correspondants qu'il connaissait en France,
en sorte que le nombre des fonctionnaires se trouva doublé. De là, une
fiscalité d'autant plus impitoyable, qu'elle était exercée par des
vainqueurs. « Ô roi Manfred, s'écriaient les Apuliens, nous te
regardions comme un loup quand tu vivais et nous voyons bien que tu étais un
agneau. » Clément IV lui-même prit parti pour les peuples contre le roi qu'il
leur avait imposé : « On t'accuse justement, écrivait-il à Charles d'Anjou,
toi qui as rempli tes bureaux de brigands enrichis... Comment pourrais-je
plaindre ta prétendue pauvreté ? Tu ne peux ou ne sais point vivre dans à un
royaume dont les revenus suffisaient jadis à l'empereur Frédéric. » Ces
vexations rendirent l'espoir au parti qui était resté fidèle à la maison de
Souabe. On se souvint du jeune Conradin, légitime héritier de cette illustre
famille. Tous les mécontents du royaume, les Gibelins de Toscane et de
Lombardie se réunirent pour lui confier la vengeance de leurs communes
injures. En effet, la victoire de Charles avait entraîné à Florence la
victoire des Guelfes. En vain, Guido Novello essaya de s'appuyer sur un
conseil de trente-six prudhommes choisis par moitié dans les deux factions.
Les corporations des sept arts majeurs, des cinq arts mineurs s'opposèrent à
l'établissement d'un impôt nécessaire à la solde de ses gendarmes, le
contraignirent à fuir, et appelèrent Charles d'Anjou. Les Gibelins se
retirèrent à Pise, à Sienne et dans les châteaux voisins. A Crémone, à
Plaisance, le marquis Palavicini, dépouillé de son ancienne autorité, ne
gouvernait phis que ses fiefs héréditaires. Gualvano et Federico Lancia
prirent les devants pour aller réveiller le lionceau endormi. Ils
furent bientôt rejoints par les députés pisans et par ceux de Mastino della
Scala, maitre de Vérone, et qui promettait l'appui de la marche Trévisane.
Conradin avait alors quinze ans. Sa mère, Élisabeth de Bavière, l'avait élevé
en chevalier et en roi ; mais sa tendresse éclairée s'alarmait justement des
dangers qu'il allait courir en Italie contre un adversaire vieilli dans les
combats et soutenu 'par l'Église : aussi les négociations languirent près
d'une année. Enfin, les instances des Gibelins l'emportèrent ; ils
rappelèrent le mécontentement des peuples, le dévouement des Sarrasins de
Lutera qui pleuraient d'attendrissement au seul nom de Frédéric II, les
dispositions favorables du midi de la Sicile, les offres de Mastino et de
Palavicini. Pise et Sienne envoyèrent cent mille florins pour faire les
premières levées, et l'expédition fut résolue. Pendant
ce temps, Charles d'Anjou recevait de Clément IV la rose d'or avec le titre
de paciaire de Toscane, et envoyait à Florence Guy de Montfort à la tête de
huit cents chevaliers français, Déjà préoccupé du projet de conquérir
l'empire grec, il concluait avec Baudouin, l'empereur déchu, un traité qui
lui assurait des droits importants sur l'Épire, l'Achaïe et les îles. Au
commencement d'août 1267, il se rendit lui-même en Toscane pour presser le
siège de Poggibonsi, château gibelin près de Sienne, qui résista quatre mois
entiers à tous les assauts. Là, il apprit l'arrivée de Conradin à Vérone. Le
prétendant était conduit par le duc de Bavière son oncle, et par le comte de
Tyrol son beau-père. Son cousin, Frédéric de Bade, âgé de dix-huit ans,
dépouillé de ses états d'Autriche par Ottocar, roi de Bohème, avait voulu
s'associer à sa fortune. Dix mille soldats suivaient sa bannière. Dans le
manifeste qu'il publia, il exposait ses droits, en se plaignant avec
modération, toutefois, de l'usurpation de Manfred et de l'injustice de la
cour romaine à son égard. Mais il attendit tout l'hiver, en Lombardie, le
résultat des démarches de ses partisans à Rome et en Sicile. Charles
d'Anjou aurait voulu s'avancer à la rencontre de Conradin ; cependant les
sages conseils de Clément IV le décidèrent à pourvoir à la défense de ses
frontières. Après avoir fait alliance avec Guillaume de Villehardouin, il
repassa en Toscane, s'empara de plusieurs châteaux qui appartenaient aux
Pisans, y laissa son maréchal, Jean de Braiselve, et se rendit à Viterbe pour
se concerter avec le pape. Le 12 avril 1268, il obtint de Clément une
sentence d'excommunication contre Conradin et ses principaux adhérents, et
alla diriger en personne le siège de Lucera. Ce qui
irritait surtout le pontife, c'était le soulèvement de Rome. Henri, frère du
roi de Castille, chassé d'Espagne pour ses intrigues, s'était enfui chez les
Maures d'Afrique, puis était venu chercher fortune en Italie, auprès de son
cousin Charles d'Anjou. Bien reçu d'abord, il lui prêta de l'argent et se fit
nommer sénateur de Rome ; mais ils se brouillèrent au sujet de l'investiture
du royaume de Sardaigne, que Henri sollicitait et celui-ci prêta l'oreille
aux ouvertures de Gualvano Lancia qui le pressait de se déclarer pour
Conradin. La bannière de Souabe fut arborée sur les murs de Rome, tandis que
Conrad Capèce, ancien confident de Manfred, ramenait de Tunis Frédéric de
Castille, frère de Henri. Ils débarquèrent en Sicile, firent révolter l'île
entière à l'exception de Palerme, de Messine et de Syracuse, et battirent le
lieutenant de Charles d'Anjou. La flotte pisane vint bientôt les rejoindre et
leur apporter des munitions, après avoir dévasté Gaète et les côtes, et avoir
brûlé vingt-sept galères provençales en vue de Messine. Les
dispositions des provinces du continent n'étaient pas moins alarmantes. La
terre de Labour et la Principauté, qui s'étaient toujours montrées hostiles à
la maison de Souabe, persistaient seules à rester fidèles au conquérant,
malgré la défection d'Averse. La plupart des villes de Calabre s'étaient
déclarées pour Conradin : il en était de même des deux Abruzzes, à
l'exception d'Aquila. La Capitanate, la terre de Bari, la Basilicate étaient
en pleine insurrection : Lucera suffisait pour occuper toutes les forces de
Charles d'Anjou. Quoique
le duc de Bavière fût retourné en Allemagne avec ses vassaux, Conradin
s'était mis en marche suivi de trois mille cinq cents hommes d'armes. Ii
arriva à Pavie où Palavicini lui adjoignit une troupe d'élite, franchit les
Alpes liguriennes, s'embarqua à Voraggio, et se rendit à Pise, où il guerroya
quelque temps contre les Lucquois. De là, il passa à Sienne, défit Jean de
Braiselve, au pont de Valle, et vint ranger son armée en bataille devant
Viterbe, comme s'il eût voulu donner l'assaut : « Ne craignez rien, dit
Clément IV aux cardinaux effrayés, c'est un agneau qu'on mène à la boucherie.
» A Rome, Henri de Castille lui avait préparé une réception triomphale.
Conradin fut conduit au Capitole par une foule immense, harangua le peuple
romain et l'institua son héritier s'il succombait dans sa périlleuse
entreprise. Henri mit au service du jeune prince son expérience personnelle
et la valeur de ses aventuriers. Après quelques semaines de repos, l'armée
gibeline quitta Rome et prit la route de Sulmone pour opérer sa jonction avec
les Sarrasins de Lucera. Mais Charles d'Anjou, levant le siège de cette
ville, manœuvra de façon à intercepter passage du Giovenso, et les ennemis
s'étant arrêtés au village de Scurcola, près de Tagliacozzo, il vint camper
de l'autre côté d'un ruisseau qui séparait la plaine. Son
armée était inférieure en nombre. Un vieux chevalier, Alard de Saint-Valery,
qui revenait de la Terre-Sainte, compensa ce désavantage par son habileté.
Les Provençaux avec les auxiliaires italiens furent mis sous le commandement
de Henri de Cosenza, qui, en cette occasion, revêtit l'armure bien connue de
Charles d'Anjou. Les Français, conduits par Jean de Crari, durent les
appuyer, et défendre avec eux le passage du ruisseau ; le reste, qui se
composait de huit cents chevaliers, se cacha dans un vallon, sous les ordres
d'Alard, du prince de Morée et du roi lui-même. Les Gibelins étaient aussi
partagés en trois divisions, Conradin et Frédéric d'Autriche avec les
Allemands, Gualvano Lancia avec les Italiens, Henri de Castille avec les
Espagnols. La bataille fut livrée le 23 août 1268. Conradin passa le premier
et donna au travers des Provençaux et des Français qui furent mis en déroute.
Henri de Cosenza tomba percé de coups, et les Allemands, croyant avoir tué
Charles d'Anjou, commencèrent à se disperser et à piller : « Chargez, il
est temps, » s'écria Alard. Tout plia sous le choc de cette chevalerie
d'élite. Vainement Henri de Castille essaya de rallier les siens ; vainement
il chercha la mort ; il ne réussit qu'à se faire prendre sans blessure[4]. Conradin parvint à s'échapper
avec Frédéric d'Autriche et quelques autres. Il voulait gagner la mer et
s'embarquer pour la Sicile. En arrivant à Astura, il offrit aux mariniers une
bague d'un grand prix pour avoir une barque. Cette imprudence fit reconnaître
les fugitifs le seigneur d'Astura, Giovanni Frangipani, quoiqu'il appartînt à
une famille gibeline, refusa de favoriser leur évasion, et les garda dans son
château qui fut bientôt assiégé par les amis de Charles d'Anjou. Pour
échapper à la ruine qui le menaçait, il livra les proscrits. Le roi
angevin en quittant le champ de bataille avait marché sur Rome. Il y entra,
s'y fit de nouveau reconnaître sénateur, et à ce titre exerça de cruelles
vengeances sur les Romains qui s'étaient déclarés pour son rival. Il leur fit
couper les pieds ; puis, comme il craignait que la vue de ces malheureux
n'excitât des murmures, il suivit l'exemple d'Eccelino, et les brûla vifs
dans une maison de bois. La soumission du royaume fut obtenue par les mêmes
moyens. Vingt-quatre barons de Calabre, saisis au château de Gallipoli,
furent tous envoyés au supplice. En Sicile, les Gibelins découragés tombèrent
les uns après les autres. Le farouche Guillaume-l'Étendard s'empara d'Augusta
et, au mépris de la foi jurée, égorgea ses mille défenseurs. Conrad Capece
fut livré par les habitants de Centorbi ; Guillaume lui fit arracher les yeux
sans jugement et le fit pendre à Catane, à côté de son bouclier armorié. Dès
lors la Sicile fut livrée aux vainqueurs comme une proie à dévorer, et les
violences allèrent si loin que Clément IV se vit obligé d'intervenir auprès
de Charles d'Anjou. Mais
c'était là une tardive et impuissante réclamation, quand déjà le dernier
héritier de la maison de Souabe avait cessé de vivre, victime de l'inflexible
politique de son vainqueur. Le pape aurait désiré évoquer l'affaire à Rome ;
Charles le prévint en rassemblant à Naples deux syndics de chaque ville de la
terre de Labour et de la Principauté : parmi ces juges peu étaient italiens.
Clément n'osant soustraire Conradin à ce tribunal, leva du moins
l'excommunication. Charles prit le rôle d'accusateur, et insista sur les sacrilèges
commis par les prisonniers. Toutefois un jurisconsulte ne craignit pas de
présenter la défense de Conradin et répondant au principal grief, fit
allusion au pillage de Bénévent. Quand on recueillit les avis, un seul juge,
provençal de nation, vota la mort ; les autres se turent. Le roi confirma la
sentence, et l'exécution fut fixée au lendemain. Les deux cousins jouaient
aux échecs lorsqu'on vint leur annoncer l'arrêt qui les frappait. Le lundi 29
octobre au matin, ils firent leur testament et furent conduits avec leurs dix
compagnons sur la place du marché à Naples. Là, dans une petite chapelle
desservie par des frères du Mont-Carmel, ils entendirent la messe, et on leur
laissa le temps de se confesser. L'échafaud était dressé à l'angle de la
place, en vue de cette baie enchantée où le malheureux enfant avait espéré
régner comme ses pères. Charles, entouré de toute sa cour, voulut être
présent à l'exécution ; et Robert de Bari, protonotaire du royaume, donna aux
condamnés lecture de la sentence : « Ribaud, s'écria Conradin indigné
des crimes dont on le chargeait, est-ce à toi de condamner un fils de
roi ? » Robert de Flandre, gendre de l'Angevin, entendit ces
paroles, et partageant la colère de Conradin, il se jeta sur le protonotaire
qu'il poignarda. Conradin détacha alors son manteau, se mit à genoux pour
prier, et se relevant, il dit : « Ah ! ma mère, quelle déplorable nouvelle
vous recevrez de moi ! » Se tournant ensuite vers le peuple, il jeta son gant
dans la foule comme pour appeler un champion, et tendit son cou au bourreau.
Quand il vit tomber cette tête si chère, Frédéric d'Autriche poussa un
rugissement terrible et mourut sans demander pardon à Dieu. Ce fut
ensuite le tour de deux comtes pisans Gérardo et Donoratico, de Gualvano
Lancia, de son fils Galeotto et d'un comte allemand. Quatre autres
personnages, barons du royaume, furent pendus comme félons. Henri de
Castille, compris dans la condamnation, fut seul épargné, étant parent du
roi, et sa peine fut commuée en une prison perpétuelle[5]. Cette sanglante tragédie frappa vivement l'esprit des hommes. On prétendit qu'au moment de l'exécution de Conradin, un aigle était descendu du haut des cieux jusqu'à terre ; qu'aux yeux de tout le peuple, il avait trempé son aile droite dans ce sang généreux et était aussitôt remonté dans les airs[6]. C'était l'aigle de Souabe qui disparaissait pour toujours. En effet, les destinées de cette illustre maison étaient accomplies. Il n'en restait plus que deux femmes : l'une, fille de Frédéric II, mariée pour son malheur au margrave de Misnie Albert-le-Dépravé ; l'autre, fille de Manfred, qui avait épousé le roi d'Aragon. Les droits de celle-ci furent invoqués plus tard par un peuple outragé ; mais la querelle en se renouvelant ne sortit pas de la Sicile. Le but constant des papes fut atteint ; l'Italie se trouva affranchie du joug de l'Allemagne, et les prétentions des Césars à la succession de Charlemagne tombèrent peu à peu dans l'oubli malgré des réclamations passagères. L'Italie, cependant, ne sut pas profiter de cette indépendance pour se constituer fortement ; elle s'épuisa en discordes, et les vieux noms de Guelfes et de Gibelins continuèrent de servir de drapeaux aux factions rivales. |
[1]
Voyez, sur ce sujet, le curieux récit de JAMSILLA, Ap. Murator. scriptor., tom.
VIII.
[2]
NICEPH. GREGOR., lib. III, cap.
V, p. 36 et seq.
[3]
Les papes ne se faisaient pas illusion sur l'inutilité de leurs démarches en
Angleterre. Aussi leurs négociations secrètes avec le comte de Provence
remontent au règne de Conrad. On trouve dans le Cod. ital. diplom. de LUNIG un bref
d'Innocent IV, daté du 5 août 1252, pour transférer le royaume de Sicile à
Charles d'Anjou.
[4]
Selon le récit ordinaire, Henri aurait été livré dans sa fuite par l'abbé du
mont Cassin. Mais la version que nous adoptons est appuyée sur les témoignages
les plus authentiques.
[5]
Nous rassemblons ici les détails les plus généralement accrédités ; mais tout
en respectant les traditions, nous nous en tenons surtout au récit de Ricobaldo
de Ferrare, qui écrirait d'après un témoin oculaire.
[6]
JOANN. VITODURAND, dans les
collections de Leibnitz et d'Eccard.