HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE XLII. — ROIS NORMANDS DE SICILE. - HENRI VI (1127-1197).

 

 

Roger, grand comte de Sicile, recueille l'héritage de son cousin Guillaume. — Il est créé roi par l'antipape Anaclet. — Lothaire II en Italie. — Innocent II confirme à Roger le titre de roi. — Conquêtes en Afrique. — Guerre contre les Grecs. — Trêve avec Manuel Comnène. — Mort de Roger. — Influence de Majo. — Révoltes. — Succès de Guillaume-le-Mauvais. — Assassinat de Majo. — Nouveaux troubles. — Minorité orageuse de Guillaume-le-Bon. — Il fait la paix avec Frédéric Barberousse. — Expédition en Grèce. — Mariage de Constance avec Henri, roi des Romains. — Mort de Guillaume-le-Bon. — Élection de Tancrède. — Réclamation de Henri VI. — Richard Cœur-de-Lion à Messine. — Henri couronné empereur à Rome. — Tancrède reste maître des Deux-Siciles jusqu'à sa mort. — Nouvelle expédition et victoire de Henri VI. — Ses cruautés en Sicile. — Il retourne en Allemagne. — Constitution de Gelnhausen. — Révolte de la Sicile. — Supplice du comte Giordano. — Mécontentement de Constance. — Mort de Henri VI à Messine.

 

En retraçant la lutte des Guelfes et des Gibelins en Allemagne et dans la haute Italie, nous n'avons fait qu'effleurer l'histoire des successeurs de Robert Guiscard. Mais les révolutions des Deux-Siciles méritent une étude particulière par l'intérêt qu'elles offrent en elles-mêmes, et parce que la réunion de ce royaume à l'Allemagne, sous Henri VI, prépare une troisième période de querelle entre l'Empire et le sacerdoce ; querelle ardente, opiniâtre, qui ne doit se terminer que par l'entière destruction de la maison de Hohenstaufen.

Après la mort de Robert Guiscard, son second fils, Roger Bursa, fut nommé duc de Pouille, au détriment de Bohémond, que l'influence de sa belle-mère Sichelgaite fit exclure de la succession paternelle. Bohémond, réduit au titre de prince de Tarente, alla conquérir des états en Asie, et reprit contre l'Empire grec les projets de Guiscard, pendant que son frère se condamnait à une stérile obscurité. Guillaume, fils et héritier de Roger Bursa, ne soutint pas phis que lui, l'honneur de.sa race, et son cousin Roger, fils et héritier du conquérant de la Sicile, épia avec impatience le déclin de sa santé chancelante. A la première nouvelle de la mort de Guillaume (1127), Roger partit de Palerme avec sept galères, vint mouiller dans la baie de Salerne, et fut reconnu duc de Pouille par cette cité, qui était regardée comme la capitale des conquêtes normandes sur le continent. Déjà la soumission de Salerne entrainait celle des autres villes, lorsque le pape Honorius II réclama la Pouille comme fief du Saint-Siège. Il excommunia Roger et appuya ses prétentions avec une armée. Bénévent et Troja se déclarèrent pour le pontife ; mais Roger, par de sages temporisations, usa les troupes d'Honorius, les força à se disperser pendant l'hiver, et au commencement de l'année suivante arracha l'investiture du pape. Le prince de Capoue et les autres seigneurs mécontents furent contraints de lui rendre l'hommage féodal.

Duc de Pouille, grand comte de Sicile et de Calabre, Roger aspira au titre de roi. L'élection de l'antipape Anaclet, dont il devint le beau-frère et l'allié, favorisa son ambition. Dans une assemblée qui eut lieu à Salerne, il s'assura du consentement des barons et des évêques, et bientôt une bulle d'Anaclet le déclara roi. Un cardinal, député par l'antipape, couronna Roger à Palerme en présence de toute l'aristocratie normande (21 décembre 1130)[1].

Après avoir repris l'importante cité d'Amalfi, Roger se disposait à s'emparer de Capoue et de Naples en vertu de la bulle d'Anaclet, lorsque fintervention.de Lothaire II détourna un moment l'orage. La première expédition de ce prince fut malheureuse : Roger dépouilla Robert, prince de Capoue, et vint assiéger Naples avec toutes ses forces. Mais la seconde fois, Lothaire, soutenu par les flottes pisanes, marcha de succès en succès. Il envoya le duc de Bavière reprendre Capoue, pénétra en Pouille et en Calabre, se saisit de Troja et de Bari, rendit Bénévent au pape, et revint délivrer Naples avec l'aide des Pisans, qui saccagèrent deux fois Amalfi. Pressé de retourner en Allemagne, et sur le point de se brouiller avec Innocent II, Lothaire alla mourir près de Trente, après avoir donné l'investiture de la Pouille au due Ranulf (1137)[2]. Roger mit cette mort à profit : il reparut devant Salerne avec une flotte considérable, rentra sans obstacle à Salerne, qui avait reçu garnison allemande, livra Capoue au pillage, se rendit maître de Bénévent et de Monte-Sarchio, et, après un échec que lui fit éprouver le duc Ranulf, ouvrit deys conférences à Salerne pour examiner les droits des deux prétendants à la papauté. Malgré l'éloquence de saint Bernard, ardent défenseur de la légitimité d'Innocent II, Roger persista dans l'alliance d'Anaclet, et alla en Sicile préparer une nouvelle expédition.

Mais la mort d'Anaclet fit triompher la cause d'Innocent, qui vint présider un concile à Rome et déclara la guerre à Roger. Il s'avança avec une armée jusqu'à San Germano. Comme Léon IX, il se fit prendre, fut traité avec le même respect et relâché aux mêmes conditions. Par sa bulle du 27 juillet 1139, il confirma à Roger l'investiture et le titre de roi accordés par Anaclet, moyennant le serment d'hommage et le tribut annuel de six cents pièces d'or. Cette réconciliation imprévue entraîna la soumission de Naples, et l'Empire grec perdit la dernière ville italienne qui reconnût encore sa suprématie. Dès lors la domination fondée par Guiscard se constitua fortement entre les mains habiles de son neveu ; et, malgré quelques brouilleries passagères sous Célestin II et Lucius III, le Saint-Siège trouva un puissant appui dans le royaume normand à l'époque de sa lutte contre Frédéric Barberousse.

Pour expier sa guerre sacrilège contre le successeur de saint Pierre, le roi de Sicile, après avoir réglé l'administration de ses états, tourna ses armes contre les infidèles qui avaient pillé Syracuse. Il reprit aux Arabes l'important rocher de Malte, et porta la guerre en Afrique. Les sanglants démêlés des Almoravides et des Almohades facilitèrent ses succès. La forte ville de Tripoli fut emportée d'assaut, tous les mâles égorgés, les femmes réduites en captivité. L'amiral Georges d'Antioche assiégea et prit Mahadia, la riche capitale des Zeirides. En plusieurs expéditions, les Normands subjuguèrent Tunis, Safax, Capsia, Bone et une longue étendue de côtes. En même temps Roger essayait d'entrainer Louis VII et les croisés français contre Manuel Comnène qui lui avait refusé la main d'une de ses filles. Réduit à se venger seul, il envoya Georges d'Antioche devant Corfou avec une escadre de soixante-dix galères (1146). La capitale et l'île entière furent livrées par les habitants ; auxquels l'expérience avait appris qu'un siège est toujours plus désastreux qu'un tribut : Georges ravagea l'Acarnanie, l'Étolie, toute la côte maritime, pénétra dans le golfe de Corinthe ; et fit débarquer au port de Crissa une armée parfaitement équipée. Les Normands se jetèrent sur Athènes, que défendaient mal les souvenirs de sa gloire passée, envahirent la Béotie, escaladèrent les murs de Thèbes sans y trouver de combattants, et dépouillèrent ses riches et industrieux habitants. Corinthe eut le même sort. Sur la montagne voisine s'élevait l'Acro-Corinthe, fortifiée par la nature et par la main des hommes ; les pirates siciliens n'eurent que la peine de gravir la colline et d'entasser le butin. Dans la foule des captifs on remarquait les tisserands et les ouvriers en soie de Thèbes et de Corinthe, qui, transportés en Sicile, y formèrent des élèves et y fabriquèrent les belles étoffes dont les Grecs et les Arabes d'Espagne s'étaient réservé le monopole.

En cinglant à la hauteur de Chypre, la flotte normande rencontra et délivra le roi de France Louis VII, qui s'était embarqué au port Saint-Siméon et avait été arrêté par la perfidie des Grecs. Il fut conduit avec honneur à la cour de Sicile, d'où il se rendit à Paris en passant par Rome. L'amiral sicilien poussa la hardiesse jusqu'à aller jeter l'ancre devant Constantinople. Malgré l'absence de Manuel Comnène, le Normand n'était pas assez fort pour assiéger cette capitale ; il se contenta de dévaster les jardins de l'Empereur et de lancer des traits enflammés contre le palais des Césars. Manuel affecta de mépriser cette insulte, qu'il appelait la grossière plaisanterie d'un barbare ; mais il fit des préparatifs immenses pour la punir. Ses flottes, unies aux vaisseaux vénitiens, balayèrent l'Archipel et la mer d'Ionie. Georges perdit dans sa retraite dix-sept galères, dont plusieurs tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Corfou, après une résistance opiniâtre, implora la clémence de son souverain. La Sicile fut un moment menacée ; mais la tempête arrêta les Grecs, et la paix fut faite sur la demande du pape Eugène III, que Roger avait soutenu et ramené à Rome (1149).

Roger passa les dernières années de son règne au fond de son palais, occupé à amasser des trésors, et à embellir Palerme de monuments magnifiques. Il avait vu mourir successivement ses deux fils aînés, Roger duc de Pouille, et Alphonse prince de Capoue, qu'il jugeait dignes de lui succéder. Restait son troisième fils, Guillaume, qu'il n'estimait point : il se décida cependant à le faire couronner, et l'associa à la royauté. Quelque temps après il expira (26 février 1154).

Guillaume Ier, que l'histoire a surnommé le Mauvais, n'était point dépourvu, au moment du-danger, de la valeur de ses, ancêtres ; mais la dissolution de 'ses mœurs avait énervé son caractère ; il était faible avec l'opiniâtreté de la faiblesse. Il se laissa entièrement dominer par Majo, fils d'un marchand d'huile de Bari, qu'il avait élevé de cette condition obscure aux premières dignités de l'état. Majo était un homme adroit et énergique, mais souillé de vices et dévoré par une ambition sans frein. Il commença par indisposer le nouveau roi contre les chefs de l'aristocratie normande, le conduisit à Salerne pour le montrer au peuple, puis se hâta de le ramener à Palerme dans les délicieux jardins de la Cuba, gouverna en son nom avec un pouvoir absolu. Mais la révolte ne tarda pas à éclater. Le pape Adrien IV, irrité de ce que Guillaume s'était fait couronner sans sa permission, l'excommunia, et réunit contre lui les deux empereurs d'Orient et d'Occident. La Pouille était prête à se soulever ; les naturels de la Calabre se montraient toujours attachés à la langue et au culte des Grecs. Barberousse excitait les Pisans contre la Sicile ; les bavons exilés par Majo revenaient en foule, conduits par le comte Robert, neveu du feu roi. Ce rebelle appela les Grecs ; une flotte nombreuse sous le commandement de Paléologue aborda à Brindes et prit Bari. Les Grecs avaient soustrait des lettres qui portaient le sceau de Barberousse ; ils les montrèrent en Campanie et en Pouille, comme une preuve de la donation que l'empereur d'Allemagne leur avait faite. A la faveur de ce bouleversement, l'héritier légitime de la principauté de Capoue ressaisit son patrimoine ; Manuel Comnène se lit énumérer avec complaisance les noms de trois cents villes ou villages d'Italie qui reconnaissaient son autorité ; et bientôt Guillaume ne posséda plus sur le continent que Salerne, Troja, Naples, Mein, Amalfi, Sorrento (1155).

Le comte de Squillace essaya vainement de désabuser le roi, en lui révélant les projets coupables de son favori. Mais une sédition qui éclata à Palerme tira enfin Guillaume de son inaction. Il apaisa le peuple, rassembla à Messine une nombreuse armée pour reconquérir la Pouille, et vint camper devant Brindes. Il demandait la paix au pape. Frédéric s'y opposa ; alors le Normand attaqua les Grecs. Les généraux inhabiles auxquels la mort de Paléologue avait laissé le commandement furent battus et faits prisonniers. Le vainqueur parut aussitôt devant Bari, laissa la vie aux habitants, mais fit de leur riche cité un monceau de ruines. Cet exemple effraya Tarente et les autres villes qui se soumirent. Le comte Robert, avec les principaux rebelles, se sauva dans l'Abruzze. Le prince de Capoue fut pris et eut les yeux crevés. Puis, marchant sur Bénévent, où le pape était enfermé, Guillaume lui imposa la paix. Adrien couronna lui-même le fils de Roger, lui donne l'investiture la plus étendue, et confirma, sans quelques modifications, le concordat d'Urbain II (1156). Cette paix, qui mécontenta Frédéric-Barberousse, fut suivie de nouveaux succès contre les Grecs. Stefano, frère de Majo, les attaqua sur les côtes du Péloponnèse, coula bas leurs vaisseaux et remporta une victoire complète. Toutefois, le roi de Sicile estimait le courage et la persévérance de Manuel, qui avait fait débarquer une seconde armée sur le rivage de l'Italie. Il adressa des propositions respectueuses à ce nouveau Justinien, sollicita une paix ou une trêve de trente ans, accepta le titre de roi comme une faveur, et se reconnut le vassal militaire de l'Empire romain. Les Césars de Byzance agréèrent ce fantôme de domination, sans espérer et peut-être sans désirer le service des Normands, et la trêve ne fut troublée par aucune hostilité entre la Sicile et Constantinople (1158).

Après cette lueur d'énergie, Guillaume retomba sous le joug de Majo, qui redoubla de cruautés et recommença ses intrigues. Le favori s'attacha à rendre le roi odieux, conspira contre sa gloire et contre sa vie, et conçut l'espérance d'enlever la couronne au prince qui l'avait comblé de bienfaits. L'almohade Abdal-Moumen ; après avoir repris Tunis, assiégeait Mahadia. Le caïd Pierre, créature de Majo, vint au secours avec cent cinquante galères, et s'éloigna après un combat simulé. La garnison de Mahadia ne s'en défendit pas moins avec courage. Les vivres manquant, elle envoya demander du blé en Sicile. Majo répondit au nom du roi, que ces établissements lointains étaient plus à charge qu'à profit. Mahadia fut évacuée ; Tripoli eut le même sort, et les glorieuses conquêtes de Roger furent perdues en deux ans (1159-1160). Les mécontents crièrent à la trahison, et assurèrent que Majo traitait à prix d'or avec la cour romaine, et qu'il citait l'exemple de Pépin-le-Bref succédant au mérovingien fainéant. Melfi donna le signal. Les fils, les parents des victimes de Majo reprirent les armes dans la Pouille et dans la terre de Labour. En Sicile, Matteo Bonnello, seigneur de Mistretta, que Majo aimait comme un fils, tourna contre lui et se décida à l'assassiner. Le favori, averti trop tard, tomba dans une embuscade et fut égorgé.

Guillaume pardonna de mauvaise grâce aux meurtriers, et Bonnello se mit à conspirer à son tour. Les conjurés, conduits par Simon, fils naturel de Roger, et par Tancrède comte de Lecce, arrêtèrent le roi dans son palais, pillèrent ses trésors, massacrèrent ses eunuques sarrasins, et proclamèrent son fils aîné, enfant de neuf ans. Guillaume, délivré par le peuple de Palerme, ressaisit l'autorité, tua son fils, fit crever les yeux et couper les nerfs des pieds à Bonnello, et signala sa vengeance contre les villes de la Sicile et de la Calabre. Tarente et les autres cités apuliennes rentrèrent dans l'obéissance. Salerne eût été détruite sans les prières du notaire Matteo, qui prit la direction des affaires. Guillaume se plongea de nouveau dans les plaisirs. Il fit construire un palais qui surpassait en agréments et en magnificence ceux que Roger avait élevés. Mais il n'eût pas le temps d'en jouir. La dysenterie l'enleva (7 mai 1166). Sa mort fut tenue quelque temps cachée, et les Palermitains apprirent à la fois, que Guillaume-le-Mauvais avait cessé de vivre et que son fils Guillaume II avait été couronné roi.

Ce jeune prince n'avait que treize ans, et sa minorité fut troublée par des intrigues de cour. Sa mère, Marguerite de Navarre, donna d'abord la principale autorité au caïd Pierre, eunuque sarrasin, que les barons normands contraignirent de s'enfuir à Maroc. Alors elle appela de France Étienne, fils du comte du Perche, qu'elle fit chancelier et archevêque de Palerme[3]. Celui-ci, sévère justicier, effraya les eunuques et les pillards. Un parti puissant se forma contre lui. Étienne triompha d'abord et fit emprisonner les chefs de la conspiration. Mais une sédition furieuse éclata à Messine, et avant que le chancelier eût pu se mettre en campagne, il se vit assiégé dans son palais par le peuple de Palerme, que le notaire Matteo avait ameuté contre lui. Il abdiqua ses dignités et se retira en Palestine. Aussitôt les dix principaux conjurés se formèrent en conseil de régence et s'arrogèrent un pouvoir qui dura peu. Gualterio, doyen d'Agrigente et précepteur du jeune roi, se fit nommer archevêque de Palerme, fut confirmé par le pape, malgré l'opposition de la reine-mère, et consacré avec une pompe extraordinaire (29 septembre 1169). Il prit un grand ascendant sur le jeune roi dont il devint le premier ministre. Entre ses mains fermes et habiles, le royaume se reposa de ses longues agitations, et Guillaume II atteignit sa majorité sans nouveaux troubles.

Dès que ce prince fut en âge de gouverner, il mérita, par sa modération et sa douceur, le surnom de Bon. Plein d'une piété profonde, il envoya quarante galères au secours des chrétiens d'Orient qui assiégeaient Alexandrie (1174), et se montra dévoué à la politique d'Alexandre III, que son père avait soutenu. C'était l'époque où Manuel Comnène, ancien allié de Barberousse, lui disputait le titre d'empereur d'Occident, et protégeait contre l'Allemagne Milan et Ancône. Les deux Empereurs cherchèrent à obtenir l'appui du roi normand, et lui proposèrent chacun leur fille en mariage. Guillaume refusa l'offre de Frédéric et éluda celle de Manuel. Par les conseils du pape, il sollicita l'alliance d'un prince désintéressé dans la querelle, et reçut la main de Jeanne, fille de Henri II, roi d'Angleterre (1176). Frédéric, irrité, envoya dans la Pouille une armée qui fut repoussée par Tancrède et par Roger, comte d'Andria. Peu après, la défaite de Barberousse à Lignano amena la paix de Venise. Alexandre III, accompagné des ambassadeurs normands, alla s'embarquer à Vesti sur les galères siciliennes. Il arriva à Venise le 13 mars 1177, et le 1er août l'Empereur jura d'observer une trêve de quinze ans avec le roi de Sicile[4].

En paix du côté de l'Allemagne, Guillaume jouit quelque temps d'une tranquillité profonde ; mais, au moment où la trêve de trente ans con-due avec Manuel Comnène allait expirer, les cruautés d'Andronic attirèrent sur la Grèce un nouvel orage. Cet usurpateur, souillé du sang des siens, ordonna le massacre des Latins établis à Constantinople. Un cardinal romain, légat du pape, fut égorgé et sa tête attachée à la queue d'un chien. Des milliers de fugitifs allèrent demander vengeance en Sicile, et Guillaume apprit, par un neveu de Manuel, que les Grecs eux-mêmes détestaient les vices de leur tyran. Tancrède et trois, autres comtes normands débarquèrent en Romanie avec une armée considérable. Ils emportèrent Durazzo et assiégèrent Thessalonique, dont le gouverneur, dédaignant le casque, la cuirasse et les bottines de guerre, se promenait mollement avec un manteau long et des chaussures dorées. Thessalonique succomba, et un océan de malheurs y entra avec les' Normands. Déjà les vainqueurs, maitres d'-Amphipolis, marchaient sur Constantinople, lorsqu'ils apprirent qu'une révolution soudaine avait donné la pourpre à Isaac l'Ange (1185). Cet événement réunit contre les Normands le zèle et le courage des Grecs qui leur livrèrent bataille et leur tuèrent dix mille hommes. Le lieutenant d'Isaac usa de perfidie pour retenir prisonniers les débris de cette armée ; mais Isaac se montra généreux, délivra tous ceux qui avaient survécu et renouvela la trêve.

Cet échec n'empêcha pas la conclusion du mariage projeté entre Henri, roi des Romains, fils allié de Barberousse, et Constance, fille posthume du roi Roger et tante de Guillaume II. Cette princesse, alors âgée de trente-et-un ans, sortit du monastère de Saint-Sauveur à Palerme, où elle avait été élevée ; et se rendit à Rieti où l'attendaient les députés de Henri. Le mariage fut célébré à Milan au commencement de l'année 1186. Guillaume-le-Bon n'avait point d'enfants, et l'assemblée de Troja assura aux deux époux la succession éventuelle à la couronne de Sicile.

Croyant avoir ainsi préparé le bonheur de ses peuples, le roi tourna ses armes contre les infidèles. Il força Yousouf, fils d'Abdalmoumen, à lui rendre Mahadia, et donna à l'amiral Margarit une escadre de soixante galères qui délivra Tripoli de Syrie assiégé par Saladin. Quand il sut que les rois de France et d'Angleterre, se disposaient à se rendre par mer en Palestine, il regretta que la faiblesse de sa santé ne lui permit pas de les accompagner ; mais il facilita leur prochain voyage en poursuivant les pirates, et en amassant, pour l'usage des croisés, des provisions de blé et de vivres. La mort le surprit au milieu de ces soins (16 novembre 1189). Son corps fut porté dans la cathédrale de Monreale qu'il avait fondée.

En perdant Guillaume-le-Bon, la Sicile s'effraya de tomber sous la domination des Allemands, et les lamentations éloquentes de l'historien Falcando sont l'expression fidèle de la désolation publique. Aussi le parti national jeta-t-il les yeux sur Tancrède, comte de Lecce ; fils naturel de Roger, fils aîné du roi Roger. Quoique Tancrède eût prêté serment à Constance, dans l'assemblée de Troja, il fut nommé roi avec l'appui du notaire Matteo devenu chancelier. Clément III qui redoutait l'ambition de Henri ratifia cette élection, et le couronnement eut lieu à Palerme au mois de janvier 1190. Tancrède commença par rétablir l'ordre troublé en Sicile par les Sarrasins, s'assura du puissant comte d'Acerra, Richard, dont il avait épousé la sœur, reçut l'hommage de l'abbé du mont Cassin et de la plupart des barons de la Pouille. Mais le comte d'Andria, grand connétable du royaume, se déclara en révolte ouverte, et invita le roi des Romains à venir prendre possession d'un royaume qui lui appartenait. Henri, retenu en Allemagne par les soins du gouvernement que Frédéric Barberousse lui avait confié en partant pour la croisade, se borna à envoyer une petite armée. Les Allemands se consumèrent vainement au milieu des chaleurs de l'été devant les murs d'Ariano, et après leur retraite le comte d'Andria, vivement pressé par Richard d'Acerra, fut réduit à s'enfermer dans Ascoli. Attiré hors de cette ville sous prétexte d'une conférence, il fut assassiné. Capoue, qui avait gardé jusqu'alors une neutralité suspecte, ouvrit ses portes et reconnut l'autorité de Tancrède.

Cependant ce prince était occupé en Sicile par l'arrivée des croisés que conduisaient les deux rois de France et d'Angleterre. L'impétueux Richard prétendant venger sa sœur Jeanne dont Tancrède retenait la dot, s'était emparé de Messine, bâtissait des châteaux forts et occupait le phare et la dite de Calabre. Dans une entrevue près de Catane, Tancrède sut flatter adroitement la vanité du roi d'Angleterre, sollicita la faveur de marier sa fille au jeune Arthur de Bretagne, héritier présomptif de Richard, satisfit son avidité et jeta des germes de division entre lui et Philippe-Auguste[5]. A la suite du traité qui fut juré par Giordano Luppino, l'amiral Margarit et les principaux seigneurs siciliens, Richard se tint sur la défensive à l'égard des Français, rompit son mariage projeté avec Alix, sœur de Philippe, et en quittant Messine promit à Tancrède son appui contre Henri VI, allié du roi de France.

Aussitôt après le départ des Anglais (9 avril 1191), Tancrède fut appelé en Pouille par les nouvelles alarmantes qu'il recevait sur la marche et les projets de Henri VI. Roi d'Allemagne par la mort de son père qui s'était noyé en traversant le Selef, l'époux de Constance voulait recevoir à Rome la couronne impériale, et conduire lui-même ses Allemands à la conquête des Deux-Siciles. Après avoir réglé les affaires de l'Allemagne et de la haute Italie, Henri arriva en Toscane, distribua à ses frères les fiefs qui dépendaient de la succession de la grande comtesse, et négocia avec le nouveau pape Célestin III, pour obtenir le titre qu'il ambitionnait. Le pontife exigea la remise des terres que Frédéric Barberousse avait reprises au Saint-Siège l'abandon du château de Tusculum. Henri céda et fut couronné à Saint-Pierre dans les derniers jours d'avril : mais s'il est vrai que Célestin ait enlevé d'un coup de pied la couronne impériale de la tête de Henri VI prosterné devant lui, cet 'acte d'un orgueil impuissant ne pouvait avoir d'autre effet que de dégager l'Empereur de toute reconnaissance.

En arrivant en Pouille, Tancrède présida à Termoli une cour générale, s'avança jusqu'à Pescara, reçut la soumission des seigneurs de l'Abruzze, et revint à Brindes célébrer le mariage de son fils Roger avec la fille d'Isaac l'Ange. Ce fut là qu'il apprit que Henri VI, malgré les représentations du pape, était entré en Campanie, que Roua d'Arec et les autres forteresses de la frontière étaient tombées en son pouvoir, qu'il était maitre d'Acerra et avait formé le siège de Naples. Il retourna précipitamment à Palerme pour mettre sa capitale en état de défense, : mais le vaillant comte d'Acerra s'était jeté dans Naples : Secondé par le courage des habitants, il repoussa pendant cinq mois toutes les attaques des Allemands. Henri, malade lui-même et voyant son armée ravagée par, la dysenterie, leva le siège, laissa l'impératrice Constance à Salerne, mit des garnisons dans les villes conquises, et reprit le chemin de l'Allemagne par Gênes et Milan.

La lutte était engagée : elle occupa toute la fin du règne de Tancrède. Richard d'Acerra reprit quelques places, mais ne put réduire l'abbé du mont Cassin. Salerne, délivrée de la crainte que lui inspirait la présence de Henri VI, s'empressa de livrer Constance à Tancrède. Le roi la reçut à Palerme avec de grands honneurs ; mais, au lieu de garder ce précieux étage, il se laissa intimider par les menaces de Célestin III, et renvoya Constance en Allemagne, en la comblant de présents. C'était peut-être dépasser la mesure de générosité permise par la politique et par la prudence. Henri ne tint pas compte de cette modération, et une nouvelle armée d'Allemands envahit la Pouille. Tancrède laissa échapper l'occasion d'écraser ces troupes qui se dispersèrent après la mort de leur chef. Il profita de cet événement pour chasser les Allemands de toutes les positions qu'ils occupaient dans le comté de Molise et dans la terre de Labour, et survécut peu de temps à sa -victoire. Il expira à Palerme, le 20 février 1194. La douleur qu'il ressentait de la perte de son fils ale, Roger, hâta le terme de ses jours.

En même temps Henri VI extorquait une somme énorme à Richard Cœur-de-Lion, devenu le prisonnier du duc d'Autriche, à son retour de la croisade[6]. Le roi d'Angleterre sortit de captivité dans le même mois où Tancrède quitta la vie. Ainsi l'Empereur apprit la mort de son rival, au moment où il se procurait les moyens de solder des mercenaires et ''de renverser le faible enfant qui succédait à Tancrède. Guillaume III, nommé roi par les Siciliens, était une victime dévouée d'avance à la ruine et à la mort. Henri pressa les préparatifs de son expédition. Quoique Célestin III eut excommunié le prince impie qui retenait dans les fers le vainqueur de Saladin, il se flatta d'apaiser le pape en affectant un grand zèle pour la délivrance de la Terre-Sainte ; mais il avait besoin de vaisseaux pour prendre les villes maritimes ; il s'adressa aux Génois : « L'honneur sera pour moi, leur dit-il ; mais le profit pour vous. » Le 22 mai, il entra en Italie, se rendit à Gênes, puis à Plaisance et à Pise. A son approche, le comte de Fondi et une foule de barons se déclarèrent pour lui. Pendant que les Génois prenaient Gaète, il parut devant Naples, qui ouvrit ses portes pour échapper au pillage. Mais Salerne n'attendait point de grâce, elle se défendit avec le courage du désespoir ; le massacre y fut horrible. Les richesses des habitants furent la proie du vainqueur, qui détruisit tout ce qu'il ne put emporter. Précédé par la terreur, Henri ne trouva pas de résistance. Les vaisseaux génois lui ouvrirent le détroit de Messine et Messine elle-même : il les envoya prendre Catane et Syracuse, et marcha sur Palerme.

A l'approche du danger, le jeune roi s'était sauvé à Calatabellota, laissant sa mère, Sybille, dans le palais. L'Empereur, maitre de la ville que les habitants lui livrèrent, négocia avec la reine, pour obtenir sans combat cette vaste forteresse où étaient entassés les trésors dei rois normands. Il lui offrit, pour elle-même, le comté de Lecce, et pour son fils la principauté de Tarente, s'il voulait renoncer à son titre usurpé et se confier à la loyauté de son souverain légitime. Il n'eut pas de peine à persuader ta malheureuse mère, prit possession du palais de Palerme, et se fit aussitôt couronner (30 novembre). Quelques jours après, Guillaume, sortit de son dernier asile et vint se remettre entre ses mains. Le dernier descendant de Tancrède de Hauteville se courba humblement devant le fils de Barberousse, et déposa sa couronne aux pieds du conquérant. Henri ne dissimula plus son arrogance et sa cruauté. Il éluda les réclamations des Génois qui demandaient leur salaire : « Je ne vois pas ici, leur dit-il, de représentant de la commune de Gênes, et d'ailleurs, je ne sais ce que c'est que votre commune[7]. » Sous prétexte d'une conspiration, il fit arrêter Guillaume, sa mère, ses sœurs, leurs principaux partisans. Le fils de Tancrède eut les yeux crevés ; les nobles, les évêques qui avaient assisté au couronnement du bâtard furent brûlés vifs, dans un champ voisin de la Cuba. On déterra les restes de Tancrède et de son fils Roger ; on leur arracha leurs couronnes d'or ; on coupa les têtes de ces cadavres. Sans compter les diamants et les perles, cent soixante chevaux furent chargés de l'or et de l'argent de la Sicile.

Henri méditait alors des projets gigantesques ; pour lui, la croisade n'était qu'un moyen et non un but. La Sicile n'avait de prix à ses yeux que parce qu'elle lui ouvrait le chemin de la Grèce et de Constantinople. Les exploits du grand Roger, en Afrique, tentaient son ambition, et déjà le roi de Maroc lui avait envoyé quinze chevaux chargés de richesses pour gagner son amitié, ou détourner ses armes. Henri voulait être absolu en Allemagne, assurer la couronne impériale à sa maison, renverser les républiques d'Italie dont il se disait l'allié. Son imagination, remplie de la gloire des anciens Césars, aspirait à relever pour lui et peur sa famille l'empire d'Auguste et de Constantin. Le 24 février 1196, il quitta la Sicile emmenant avec lui ses trésors et ses prisonniers, et alla visiter la Pouille. Il tint à Bari une cour générale le jour de Pâques, et fit venir sa femme, Constance, qui fut couronnée avec lui reine de Sicile. A la fin de l'année précédente, cette princesse était accouchée à Iesi, petite ville de la marche d'Ancône, d'un fils qui fut le fameux Frédéric II. A Bari, les deux époux se séparèrent : Constance se rendit en Sicile : Henri regagna l'Allemagne. Il laissa à Coire, dans le pays des Grisons, le malheureux Guillaume qui y mourut trois ans après, et enferma ses autres captifs dans les châteaux de l'Alsace. Il réussit à faire adopter par cinquante-deux princes de l'Empire la constitution de Gelnhausen, qui rendait la couronne des Césars héréditaire dans sa maison, et réunissait le royaume de Sicile à celui de Germanie. Son fils Frédéric, encore au berceau, fut nommé roi des Romains, et Henri aurait obtenu l'adhésion de l'Allemagne entière, sans l'énergique résistante du pape et la révolte de la Sicile.

Lorsque Constançe arriva à Palerme, qu'elle vit les ruines et les larmes, elle fut touchée de pitié. Sa compassion encouragea les mécontents. Le comte Giordano et l'amiral Margarit se mirent à leur tête. Les Génois s'engagèrent à appuyer les révoltés, et le pape renouvela ses excommunications contre l'Empereur. Richard d'Acerra reparut dans la terre de Labour, et releva la bannière normande en vue de Naples et de Capoue. Sans la croisade, Henri courait risque de ne point rentrer en Sicile. Mais il fit face au danger. L'évêque de Worms prit les devants et tint la Campanie en respect. Richard d'Acerra fut pris et jeté dans un cachot. L'Empereur lui-même arriva bientôt en Italie, vint s'établir dans les Etats romains, donna la marche d'Ancône à son sénéchal Markwald et rendit à son frère Philippe de Souabe[8] les fiefs de la grande comtesse (1196). A son arrivée à Capoue, le Cyclope — c'était ainsi que les Siciliens nommaient leur tyran —, fit traîner dans les rues et pendre par les pieds le malheureux comte d'Acerra. En débarquant à Palerme, il déclara aux rebelles une guerre d'extermination. Catane et Syracuse furent détruites et noyées dans le sang. Giordano vaincu s'enfuit à Lipari. Henri l'y poursuivit, s'empara de sa personne et le livra aux bourreaux qui lui enfoncèrent dans la tête, avec une lenteur calculée, pue couronne hérissée de pointes de fer. Constance indignée leva pour sa sûreté une armée de Grecs, de Lombards et de Sarrasins. Henri se vit assiégé dans une forteresse et n'en sortit qu'en promettant de retourner aussitôt en Allemagne. Loin de là, il alla attaquer San-Giovanni (l'ancienne Enna), château qui servait d'asile aux proscrits. Quelques jours après, comme il chassait aux environs de la place pendant les chaleurs du mois d'août, il but avidement de l'eau fraiche et gagna une pleurésie mortelle, qui l'emporta le 28 septembre 1197, à l'âge de trente-deux ans.

La nature avait doué Henri VI de tous les avantages extérieurs, ainsi que d'un esprit hardi et pénétrant ; mais il ternit ces heureuses qualités par ses cruautés et ses perfidies. Aussi les peuples qu'il avait écrasés ne voulurent pas voir dans sa mort un accident ordinaire. Ils publièrent qu'il avait été empoisonné et que Dieu s'était servi pour le punir de la main de Constance elle-même. A ses derniers moments l'Empereur avait envoyé à Richard Cœur-de-Lion, une ambassade chargée de lui offrir une, réparation solennelle ; mais quand on demanda au pape la permission d'enterrer parmi les chrétiens un prince excommunié, Célestin répondit qu'il fallait attendre et fléchir d'abord par beaucoup de prières la colère du ciel. Le corps de Henri VI fut enfin transporté de Messine à Palerme et enfermé sous le dôme de la cathédrale dans un tombeau de porphyre.

 

 

 



[1] Après mûr examen des textes, nous présentons ces faits dans l'ordre le plus simple et le plus naturel, et nous rejetons absolument un prétendu couronnement de Roger qui aurait eu lieu le 1er mai 1129 antérieurement à la bulle d'Anaclet, datée du 27 septembre 1130.

[2] Voyez pour le règne de Lothaire le chapitre précédent.

[3] Fils de Rotrou II, comte du Perche, dont une sœur, Julienne de l'Aigle, était la grand'mère de Marguerite de Navarre.

[4] Voyez le chapitre précédent.

[5] Voyez le chapitre L de cette période.

[6] Voyez le chapitre L.

[7] CAFFARI, Annal. genuens. ad ann. 1194, apud MURATORI, script. rer. italic., VI.

[8] Ce prince venait d'épouser la fille d'Isaac l'Ange, veuve du fils aîné de Tancrède. Cette alliance, au moment où Isaac avait été détrôné par l'empereur Alexis, pouvait servir les projets ultérieurs de Henri VI sur l'empire grec.