HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE XL. — SUITE DE LA QUERELLE DES INVESTITURES, JUSQU'AU CONCORDAT DE WORMS (1085-1122).

 

 

Victor II. — Avènement d'Urbain. II. — Expédition de Henri IV en Italie. — Révolte inutile de Conrad. — L'empereur excommunié de nouveau. — Révolte de Henri-le-Jeune. — Déposition de l'empereur. — Il meurt à Liège. — Renouvellement de la querelle. — Conférence de Châlons. — Henri V en Italie. — Traité de Sutri. Résistance des évêques. — Le pape est contraint par la force de couronner Henri V. — Ses concessions sont révoquées. Mort de Mathilde. — Seconde expédition de l'empereur en Italie. — Maurice Bourdin. — Persécution de Gélase II. — Élection de Caliste II. — Concile de Reims. — Triomphe du pape. — Concile de Latran. Ratification de la paix. — Concordat de Worms. — Fin de la querelle des Investitures. — Mort de Henri V.

 

Grégoire VII en mourant avait désigné pour son successeur le sage Didier, abbé du Mont-Cassin, qui recula pendant un an devant ce terrible héritage. Intronisé enfin malgré sa résistance sous le nom de Victor III, il quitta Borne où l'antipape était le plus fort et alla tenir à Bénévent un concile où il confirma tous les actes de son prédécesseur, et défendit de nouveau, sous peine d'anathème, l'investiture par la main des laïques. En même temps, Henri IV battu par Welf, duc de Bavière, et tenu en échec par les Saxons révoltés, recevait de la diète de Spire l'injonction de mettre fin au schisme. Mais la mort de Victor (16 septembre 1087) et la vacance du Saint-Siège lui permirent de reprendre l'avantage. Othon de Nordheim était mort : le margrave de Misnie et l'évêque de Halberstadt qui avaient soutenu Hermann, songeaient à faire la guerre pour leur propre compte. Celui-ci, découragé, se démit de ses prétentions à la royauté, et se retira en Lorraine (1088).

Urbain II, élu pape six mois après la mort de Victor III, déclara dès son avènement qu'il suivrait les traces de Grégoire VII et imprima à la lutte une activité nouvelle. Ses lettres réveillèrent l'ardeur des Saxons. Le margrave de Misnie se mit à leur tête, et tandis qu'il combattait les impériaux, la comtesse Mathilde, par les conseils du pape, consentit à épouser le fils de Welf de Bavière. En apprenant une alliance si préjudiciable à ses intérêts, Henri se décida à passer les Alpes, pour reprendre l'Italie du nord qui lui échappait (1090). Vaincu d'abord, il s'obstina devant Mantoue qu'il prit enfin par la famine. Ferrare fut livrée par son évêque ; le Modenais fut envahi et Mathilde se vit menacée dans Canossa. Mais l'Empereur, après un grand échec, se hâta de lever le siège. En Allemagne, Welf ravageait la Souabe ; Frédéric de Hohenstaufen était réduit à l'impuissance malgré l'appui des Bohémiens, et les évêques de Constance et de Passau, légats du pape, ne cessaient d'exciter les haines contre l'ennemi de Dieu et de saint Pierre.

Rappelé au-delà des monts, Henri laissa à son fils Conrad le soin de continuer la guerre en Italie. Entrainé par des conseils coupables et par sa propre ambition, le jeune prince se laissa prendre à l'espoir d'une couronne, et se fit sacrer roi d'Italie par l'archevêque de Milan (1093). Bientôt Adelaide, seconde femme de l'Empereur, s'évadant de la prison où il l'avait enfermée, vint demander vengeance à un concile des horribles outrages qu'elle avait soufferts de la part de son mari. Urbain II rentra à Rome en triomphe, chassa du château Saint-Ange les partisans de l'antipape et fulmina à Plaisance de nouveaux anathèmes contre ceux qui troublaient la paix de l'Église.

Mais ce danger se dissipa encore. La prédication de la première croisade et l'immense mouvement qu'elle entraîna détournèrent l'attention du pape. Mathilde, qui avait légué d'avance ses états au Saint-Siège, se brouilla avec son mari, et le vieux Welf ne pouvant les réconcilier prit le parti de se soumettre à l'Empereur qui lui laissa son duché (1097). Conrad, qui s'était révolté sans le consentement des princes de l'empire, ne trouva parmi eux ni sympathie ni secours. L'assemblée de Mayence reconnut Henri IV pour son souverain légitime, et celle d'Aix-la-Chapelle déshérita Conrad au profit de son frère Henri (1099). L'Empereur, profitant du repos que lui laissait la lassitude des partis, entreprit de réparer les désordres causés par vingt ans de guerre civile ; il parcourut les provinces, réformant les mœurs du clergé, établissant des tribunaux et réglant pour l'avenir une exacte répartition de la justice.

Urbain mourut. Pascal II, qui fut élu presque aussitôt pour lui succéder (13 août 1099), se vit affermi sur le trône pontifical par la mort de Guibert et la chute successive de trois antipapes. Conrad expira aussi à Florence, et la querelle des Investitures semblait toucher à son terme. Le nouveau pape offrait à Henri IV de se trouver au prochain concile de Borne, pour ménager un accommodement entre l'Empire et le sacerdoce. L'Empereur craignit un piège, ne quitta point l'Allemagne, et fut frappé d'excommunication le Jeudi-Saint de l'année 1109, avec le cérémonial le plus lugubre. Pendant quelque temps il détourna l'orage, en affectant un grand zèle pour la croisade et en protestant qu'il voulait laisser l'Empire ik son fils, afin d'aller combattre en terre sainte contre les infidèles. Mais quand ses ennemis se furent aperçus qu'il ne voulait exécuter aucune de ses promesses, ils soulevèrent aisément Henri-le-Jeune dont l'ambition avait été éveillée, puis déçue. Le rebelle parcourut en armes la Souabe et la Franconie ; et, comme son père lui ordonnait de revenir auprès de lui, il répondit qu'il ne devait point avoir commerce avec un excommunié. Il fut reconnu roi per les Saxons, ardents à profiter de cette nouvelle querelle domestique, et à Nordhausen, au centre même du pays insurgé, il fit tenir un concile par l'archevêque de Mayence que l'Empereur avait chassé de son siège (mai 1105). Cette assemblée condamna la simonie et les simoniaques, et la guerre civile recommença.

Henri-le-Jeune espérait surprendre sou père dans Mayence. Contraint de rétrograder, il s'empara de Wurtzbourg et de Nuremberg, et croyant la campagne terminée, vint prendre ses quartiers d'hiver à Ratisbonne. Mais Henri IV survint et le mit en fuite. Aussitôt le jeune prince rappelle les Saxons, et gagne à son parti le duc de Bohème et le margrave d'An-triche ; l'Empereur, trahi par tous, errant de ville en ville, trouve enfin un asile à Bingen et s'engage à se soumettre au jugement de la diète convoquée à Mayence pour le jour de Noël. Mais le rebelle ne veut pas qu'il y paraisse, craignant que sa vue ne ranime les sentiments d'une fidélité mal éteinte. Il obtient une entrevue de son père, le trompe par des larmes hypocrites et offre de le conduire lui-même à la diète. En chemin, des gens apostés viennent effrayer l'Empereur sur les dispositions hostiles des membres de l'assemblée. Henri promet de les apaiser, décide son père à s'arrêter au château de Beckelheim, et l'y retient prisonnier.

Alors se passa une scène honteuse qui rappelle le triste règne de Louisle-Débonnaire. Les légats publièrent l'anathème prononcé par les pontifes romains et se rendirent auprès de l'Empereur qui fut forcé de rendre la croix, la couronne, la lance, le sceptre et le globe. Ces insignes de la royauté furent portés à son fils ; mais ce n'était pas assez. On transféra le malheureux prince à Ingelheim, et il comparut devant une assemblée d'où se trouvaient exclus tous ceux dont la pitié était suspecte. Comme on avait déjà plus d'une fois menacé l'Empereur de la mort, s'il n'exécutait promptement tout ce qu'on voulait, il fit en cette occasion ce qu'on exigeait de lui, et assura que c'était de son plein gré qu'il abdiquait, se sentant désormais incapable de gouverner l'Empire. Il recommanda son fils à l'assemblée ; il demanda pardon à tous ceux qu'il pouvait avoir offensés ; il se prosterna même aux pieds du cardinal d'Albano et lui demanda humblement l'absolution ; mais celui-ci refusa, disant qu'au Pape seul appartenait le droit de l'absoudre ; enfin il vit son fils couronné par les légats et Proclamé Solennellement. Cela fait, ou le laissa presque seul en lui défendant de sortir d'Ingelheim, et en lui assignant une modique pension (janvier 1106)[1].

Henri-le-Jeune, triomphant, fit déposer tous les évêques institués par le prince détrôné, et Pascal II ordonna que les os de l'anti-pape Guibert fussent déterrés et jetés dans la mer. Mais le vieil empereur réussit à s'échapper et à gagner Cologne où il fut reçu, non comme un exilé, Mais comme un roi. Toutefois, il se crut plus en sûreté à Liège, sous la protection de l'évêque de cette ville et du duc de Basse-Lorraine, Henri de Limbourg. De là il écrivit à tous les princes, et en particulier au roi de France, des lettres touchantes où il racontait ses malheurs et la persécution qui avait déshonoré en sa personne la majesté souveraine. Philippe qui venait de se réconcilier avec le pape, n'osa prendre la défense d'un excommunié. L'Empereur, réduit à quelques vassaux fidèles, fut vaillamment défendu par Henri de Limbourg qui gardait les passages de la Meuse. Henri-le-Jeune, repoussé après un sanglant échec, se vengea en mettant le due de Basse-Lorraine au bau de l'Empire, et alla assiéger Cologne qui lui opposa une vigoureuse résistance. L'Empereur tenta alors un dernier effort, pour obtenir justice et obliger son fils à cesser les hostilités. « S'il persiste dans la résolution de nous détruire, écrivait-il aux seigneurs, nous vous prions, par l'autorité de l'Église romaine à laquelle nous appelons, de ne point contribuer à ses attentats, et de ne lui prêter aucun secours contre nous et nos féaux. » Mais cet appel ne fut point entendu, et Henri-le-Jeune ne répondit que par un manifeste rempli de faussetés et d'invectives. Le parricide était consommé. L'Empereur, après avoir mis ses bottes en vente pour se procurer du pain, après avoir supplié l'évêque de Spire de le recevoir comme clerc dans son église (ce qui lui fut refusé), mourut de douleur et presque de faim (7 août) ; avant d'expirer, il envoya son épée à son, fils avec ces mots : « Voilà tout ce que vous m'avez laissé. » Ce fut son seul reproche. Ce fils dénaturé ne fut point ému. Comme le chapitre de Liège avait fait célébrer magnifiquement les funérailles du défunt, il exigea que le cercueil fût déterré et déposé hors d'un lieu saint, jusqu'à ce que l'excommunication eût été levée. Le corps de Henri IV demeura cinq ans à la porte de l'église de Spire, avant d'obtenir une place dans le tombeau de ses aïeux.

Après la mort de Henri IV, Cologne se rendit ; les prélats dépossédés rentrèrent dans leurs évêchés et les vassaux dans leurs fiefs, à l'exception du duc de Basse-Lorraine qui fut dépouillé au profit de Godefroi de Louvain. Mais la question des Investitures restait tout entière. Il fallait savoir si le nouveau prince maintiendrait les prétentions qu'il avait réprouvées et combattues pour devenir le maitre. Pascal II s'en assura, en renouvelant au concile de Guastalla le décret de Grégoire VII, touchant les investitures, et jugea, au mécontentement des ambassadeurs impériaux, que rien n'était fini. Au lieu de se rendre en Allemagne, comme il l'avait annoncé d'abord, il passa en France, et reçut à Châlons-sur-Marne les députés de Henri V, gens turbulents, dit Suger, qui paraissaient envoyés plutôt pour effrayer, par leurs manières brutales, que pour convaincre par leurs discours. Le roi des Romains, par l'organe de l'archevêque de Trèves, déclara qu'il ne gênerait pas la liberté des élections, mais qu'il tenait à les confirmer, à investir les élus des droits régaliens, et à recevoir d'eux l'hommage vassalitique, conformément aux anciens usages. Le pape répondit que l'Église ne pouvait se remettre en servitude : « Ce n'est pas ici, s'écrièrent aussitôt les Allemands, mais à Rome et avec l'épée que se videra cette querelle[2], » et ils rompirent la conférence. Le concile de Troyes (1107) approuva la conduite du pape, et, acceptant la menace des députés, donna un an à Henri pour venir défendre ses droits à Rome.

Mais celui-ci fut retenu quelque temps en Allemagne par les guerres malheureuses qu'il s'était attirées. En vain il voulut faire revivre d'équivoques prétentions sur le comté d'Alost, le royaume de Hongrie, et la province de Silésie. Le roi Coloman repoussa les Impériaux ; les Polonais gardèrent la Silésie, et les Flamands leur indépendance. Alors il ne s'occupa plus que de l'Italie, convoqua à Ratisbonne toute la noblesse de l'Empire et partit avec une grande armée (août 1110). Il entra en Piémont, brûla Novare, se fit couronner à Milan, réussit à obtenir de la comtesse Mathilde les passages de l'Apennin, et après avoir célébré à Florence les fêtes de Noël, vint d'Arezzo à Sutri pour traiter de la paix.

Pascal II partageait la terreur générale. Il redoutait un prince dont le camp occupait un si grand espace, que l'œil n'en pouvait mesurer l'étendue. Henri V, d'ailleurs, avait prouvé qu'il ne reculait pas devant les moyens violents. Les Normands et les Français, sur lesquels le pontife aurait pu compter, étaient retenus, les uns par la faiblesse de leur duc Roger, les autres par les guerres de Louis-le-Gros contre ses vassaux ; aussi le pape se décida à trancher la difficulté aux dépens des évêques, et surtout des évêques d'Allemagne. Il réserva au Saint-Siège les investitures, s'engageant à forcer les prélats de rendre à l'Empire tous les biens régaliens, duchés, comtés, margraviats, villes, châteaux, métairies, marchés, avoueries, droits de monnaie, de taillage et autres. L'Église ne tiendrait plus rien du pouvoir temporel. Elle aurait assez des dîmes, des offrandes, des terres qu'elle devait à la piété des particuliers. Les préliminaires de ce traité furent signés à Rome, dans le portique de Saint-Pierre, et transmis à Henri qui ratifia sur-le-champ cette transaction, sauf le consentement du clergé et des nobles, en promettant de renoncer publiquement et par écrit aux investitures le jour de son couronnement, de ne jamais faire déposer le pape, de le respecter dans sa vie et dans ses membres. Après l'échange des otages, Henri arriva devant Rome, le 11 février 1111, fut reçu avec de grands honneurs, et conduit à Saint-Pierre pour y recevoir la couronne impériale. Mais au moment de prononcer le serment relatif à l'abandon des investitures, il demanda à consulter les évêques, qui refusèrent unanimement de se dessaisir de leurs droits régaliens. Ce refus, qu'il était facile de prévoir, mit tout en rumeur. En vain le pape s'écria que l'on devait rendre à César ce qui appartenait à César ; que celui qui s'était enrôlé au service de Dieu ne devait point s'embarrasser des affaires séculières, et que, selon saint Ambroise, ceux qui le faisaient étaient indignes du sacerdoce ; les évêques protestèrent qu'ils entendaient jouir du patrimoine de leurs évêchés, ainsi que le pape jouissait des États de saint Pierre. Comme on disputait avec aigreur : « Nous voulons, dit au pape un seigneur allemand, « que vous couronniez notre Empereur « sans innovation et sans condition, comme l'ont été Charles et Louis. Le pape refusa, monta à l'autel pour célébrer la messe, et au moment de se retirer fut arrêté dans l'église même avec toute sa suite. Aux cris poussés par le peuple, les Allemands tirant l'épée se jetèrent sur cette foule désarmée qu'ils chassèrent dehors, non sans effusion de sang. Conrad, évêque de Saltzbourg, fut le seul des prélats allemands qui blâma cet attentat. Un des ministres de Henri menaça de le tuer : « Frappe, dit Conrad en tendant la gorge, j'aime mieux périr que de paraître approuver par mon silence une action si détestable[3]. »

En apprenant que le pape était prisonnier, les Romains prirent les armes, passèrent le Tibre et attaquèrent le toi à l'improviste dans le portique de Saint-Pierre. Henri courut risque de la vie ; mais ses troupes arrivèrent ; il repoussa les assaillants, en fit tin grand carnage, et sortit de Rome emmenant le pape et ses autres captifs. Pour délivrer le pontife, il aurait fallu un nouveau Robert Guiscard. Mais le duc Roger et Bohémond venaient de mourir ; les Normands se tenaient dans leurs châteaux craignant une invasion : déjà le prince de Capoue s'était soumis. Henri put à son aise humilier Pascal, lui faire sentir la faim, tourmenter ses compagnons d'infortune. Pour obtenir un nouveau traité, il prétendit qu'il fie voulait donner aucun droit, aucun office ecclésiastique, mais seulement les régales et les biens temporels[4]. Le pape céda aux obsessions de ceux qui l'entouraient, et abandonna les investitures. Il fut dit que l'élection des évêques et des abbés se ferait librement, sans simonie, avec le consentement du roi ; que l'élu ne pourrait être consacré qu'après avoir été investi par la crosse et l'anneau ; que le pape remettrait au roi toute offense et ne l'excommunierait jamais.

A ce prix Pascal fut ramené à Rome. Il fut encore obligé de couronner Henri empereur, et de lui remettre lui-même ce privilége qui rendait inutiles tant de combats intrépidement soutenus (13 avril). Henri vainqueur retourna en Allemagne, fit ensevelir en terre sainte le corps de son père, punit du dernier supplice la révolte du comte Réginald pour effrayer les autres, épousa en grande pompe Mathilde, fille du roi d'Angleterre Henri Ier, et obligea le duc de Saxe, Lothaire, à venir lui demander merci nu-pieds et couvert d'une sale. Toutefois il se hâtait trop de triompher. Les 'concessions du pape avaient soulevé un violent orage en Italie. Tout le monde accusait Pascal de faiblesse, et comme il refusait de revenir sur son serment, quelque§ cardinaux assemblés à Rome prirent sur eux de renouveler les anathèmes fulminés contre les princes laïques qui donnaient les investitures. Le pape réprimanda leur zèle indiscret, mais promit de corriger, s'il y avait lieu, ce qu'il n'avait fait que pour éviter la ruine de home. Au concile de Latran, il avoua sa faute, et offrit de renoncer au pontificat, ne se croyant pas en droit de violer un traité qu'il avait juré sur l'évangile et scellé de son sceau. L'assemblée moins scrupuleuse révoqua le privilége comme méritant plutôt d'étre appelé pravilége, et le déclara nul sous peine d'excommunication. Guy, archevêque de Vienne, alla plus loin, et dans son synode il excommunia directement l'Empereur son suzerain, en reprochant au pape de ménager un si cruel tyran.

Tout prouve en effet que Pascal II était sincère dans sa résistance, et le mouvement éclata sans lui. Bologne et Novare donnèrent le signal en chassant les impériaux. Une ligue formidable se forma en Allemagne. Henri voulut la prévenir et échoua devant Cologne. Alors le légat Théodoric accourut de la Hongrie pour se mettre à la tête des confédérés. Battu près de Mayence par le duc de Saxe qui brûlait de venger son affront, l'Empereur se vit condamné par ses ennemis à la diète de Gozlar et réduit à l'inaction, malgré les succès de ses deux neveux Frédéric et Conrad, fils de Frédéric de Hohenstaufen.

Pendant que l'anarchie désolait l'Empire, la mort de la grande comtesse ouvrait une nouvelle source de discordes. Mathilde expira au château de Bondeno, le 24 juillet 1115, léguant au Saint-Siège ses biens propres ou allodiaux, mais non ses fiefs dont elle ne pouvait disposer[5]. Henri, réclamant à la fois les fiefs comme empereur et les alleuds comme héritier, reparut en Italie au commencement de l'année suivante, et envoya au pape l'abbé de Cluny, avec mission de solliciter la levée des excommunications dont il était frappé. Pascal, las d'être accusé d'hérésie par quelques fanatiques, répondit que, selon le serment qu'il avait fait, il n'excommunierait jamais l'Empereur nominalement ; mais il révoqua en plein concile le privilége qu'il avait accordé, et renouvela le décret de Grégoire VII. L'Empereur, dissimulant sa colère, s'assura d'abord des villes de la Lombardie, puis il marcha sur Horne où il avait pratiqué des intelligences. Pascal n'avait pas oublié le passé. Insulté chaque jour par la faction impériale, il se retira au Mont-Cassin. Henri fut reçu avec acclamations, donna sa fille au consul Ptolémée, célébra les fêtes de Pâques et voulut être couronné une seconde fois. Comme personne, parmi le clergé de Rome, n'osait usurper un ministère qui n'appartenait qu'au pape, Henri s'adressa à Maurice Bourdin, archevêque de Braga, qui consentit (1117).

C'était un Limousin d'un esprit souple et insinuant qui, simple clerc, s'était attaché à l'archevêque de Tolède, et lui avait dû sa fortune[6]. Pour supplanter son bienfaiteur, il avait cherché à gagner le pape à prix d'argent. Rebuté, il offrit ses services à l'Empereur et se fit courtisan, menant une vie somptueuse et dissolue, sans s'inquiéter de l'administration de son diocèse. En apprenant le couronnement de Henri, Pascal II excommunia Bourdin à Bénévent, puis revint à Rome pendant l'absence des Allemands qui hivernaient en Toscane. Mais il y mourut quelques jours après (21 janvier 1118). Aussitôt les cardinaux et les autres membres du clergé s'assemblèrent dans un monastère du mont Palatin, et élurent Jean Cajetan qui prit le nom de Gélase II. Irrité de cette nomination, qui contrariait les vues de Henri, Cencio Frangipani, chef d'une famille dévouée à l'Empereur, enfonça les portes du monastère pendant la cérémonie de l'intronisation, saisit le pape par les cheveux, le traîna à coups d'éperons jusque dans son palais, et l'y enferma avec tous les prélats et les clercs qu'il put saisir. Mais il fut obligé par les clameurs du peuple en armes de rendre ses prisonniers et de s'enfuir. Gélase fut conduit en pompe sur une haquenée blanche au palais de Latran, et commençait à régler les affaires de l'Eglise, lorsqu'on vint l'avertir au milieu de la nuit que l'Empereur était arrivé au Vatican. Comme il avait refusé de confirmer la convention de 1111, il redouta le ressentiment de Henri et s'enfuit par le Tibre sur une barque. Poursuivi par les Allemands, il ne dût la vie qu'au dévouement du cardinal Hugues d'Alatri, qui le porta pendant deux lieues sur ses épaules, et il gagna enfin Gaëte sa patrie, où il resta en paix sous la protection des Normands.

L'Empereur, maitre de Rome, rassembla ses partisans, déclara l'élection de Gélase irrégulière, comme ayant été faite sans son aveu et fit nommer Maurice Bourdin, qui s'intitula Grégoire VIII. Après son départ pour l'Allemagne, Gélase essaya de rentrer à Rome, où dominaient l'antipape et les Frangipani. Mais les nouveaux dangers qu'il y courut le décidèrent à chercher un asile en France où il mourut à l'abbaye de Cluny un an, jour pour jour après son élection. On lui donna pour successeur ce même archevêque de Vienne, qui avait excommunié Henri V et qui voulut s'appeler Callixte II.

La fermeté du nouveau pontife était connue. Toutefois il eut d'abord recours aux voies conciliatrices et proposa à l'Empereur de terminer cette longue querelle en abandonnant les investitures par la crosse et par l'anneau, et en retenant l'investiture par le sceptre pour le temporel, comme la chose se pratiquait en France. En même temps, il l'invitait à se rendre au concile qu'il avait convoqué à Reims. L'Empereur, intimidé par le langage menaçant que les princes de l'Empire avaient fait entendre à la diète de Tribur, s'engagea par écrit à accepter la transaction proposée et promit de se trouver à Mouzon, pour avoir avec le pape une entrevue préparatoire.

Le concile de Reims s'ouvrit le 19 octobre 1119. Quatre cent vingt-sept prélats, cardinaux, archevêques, évêques, abbés et autres, y assistaient. On interrompit les délibérations pour laisser au pape le temps d'assister aux conférences de Monzon. Callixte alla loger dans le château qui appartenait à l'archevêque de Reims et envoya une ambassade au camp de l'Empereur, qui était arrivé avec trente mille hommes. Celui-ci prétendit que son consentement avait été surpris, remit au surlendemain pour se prononcer et finit par dire qu'une affaire de cette importance ne pouvait être décidée que dans une assemblée générale de tous les ordres de l'Empire. Fatigué de ces tergiversations, le pape retourna précipitamment à Reims, exposa au concile le mauvais succès de sa tentative, et fit prononcer contre l'Empereur et l'antipape une sentence d'excommunication à la lueur des cierges qui furent éteints sous les pieds des assistants avec les paroles sacramentelles. On renouvela dans cette assemblée les prohibitions sur le mariage et les investitures séculières ; les biens ecclésiastiques furent déclarés inviolables ; le clergé reçut la défense d'exiger aucun tribut pour la collation des sacrements ; enfin la trêve de Dieu fut confirmée.

Après avoir visité une partie de la France, Callixte prit la route de l'Italie où il était appelé par les Romains qui détestaient les scandales et les violences de Maurice Bourdin. A son approche, l'antipape s'enfuit à Sutri ; mais Callixte, qui voulait mettre un terme au schisme, leva une armée chez les Normands et assiégea la ville. Bourdin, livré par les habitants, fut couvert par dérision de deux peaux de chèvre, toutes saignantes, placé sur un chameau le visage tourné vers la queue, et conduit en cet état à la populace de Rome qui l'eût tué si le pape ne s'y fut opposé. Callixte se contenta de le condamner pour toujours aux austérités d'un cloître (1121).

Maître de Rome où il fit raser les tours des Frangipani et des autres Impériaux, il n'avait plus qu'à s'occuper de l'Allemagne. A son instigation, l'archevêque de Mayence organisa une puissante ligue, et à la tête des Saxons vint présenter la bataille à l'Empereur. Mais au moment du combat tous ceux qui gémissaient des maux de l'Empire s'interposèrent et fléchirent l'obstination de Henri V ; une diète se réunit à Wirtzbourg, et il fut arrêté, qu'on enverrait de nouveaux députés au pape pour renouer les conférences. Callixte s'y prêta volontiers. Trois cardinaux partirent pour l'Allemagne, investis de pleins pouvoirs, et dans l'assemblée de Worms, le 23 octobre 1122, on échangea les ratifications suivantes : « Je vous accorde, disait le pape à l'Empereur, que les élections des évêques et des abbés du royaume teutonique se fassent en votre présence sans violence ni simonie, en sorte que s'il arrive quelque différend vous donniez votre consentement et votre protection à la plus saine partie, suivant le jugement des métropolitains et des provinciaux. L'élu recevra de vous les régales par le sceptre, excepté ce qui appartient à l'Église romaine, et vous en fera les devoirs qu'il doit faire de droit. Celui qui aura été sacré dans les autres parties de l'Empire recevra de vous les régales dans le cours de six mois. Je vous porterai secours selon le devoir de ma charge quand vous me le demanderez. Je vous donne une véritable paix et à tous ceux qui sont ou ont été de votre côté du temps de cette discorde. » L'engagement de l'Empereur était ainsi conçu : « Pour l'amour de Dieu, de la sainte Église romaine et du pape Callixte, et pour le salut de mon âme, je remets toute investiture par l'anneau et la crosse, et j'accorde, dans toutes les églises de mon royaume et de mon empire, les élections canoniques et les consécrations libres. Je restitue à l'Église romaine les terres et les régales de saint Pierre, qui lui ont été ôtées depuis le commencement de cette discorde et que je possède, et j'aiderai fidèlement à la restitution de celles que je ne possède pas. Je restituerai de même les domaines des autres églises, des seigneurs et des particuliers. Je donne une vraie paix au pape Callixte et à la sainte Église romaine et à tous ceux qui sont ou ont été de son côté, et je lui prêterai secours fidèlement quand ladite Église me le demandera[7]. » On donna lecture de ce concordat au peuple assemblé sur les bords du Rhin. On rendit grâces à Dieu, et le cardinal d'Ostie offrit la communion à l'Empereur en signe d'une parfaite réconciliation.

Ainsi fut terminée la grande querelle des Investitures. Le but principal de Grégoire VII se trouva atteint par cette transaction, qui fut solennellement confirmée l'année suivante au concile général de Latran, et qui fut dès lors appliquée en principe général, à tous les États chrétiens. Callixte II survécut peu à son œuvre de pacification[8], et Henri V lui-même, après avoir lutté contre de nouvelles révoltes et avoir tenté contre la France une expédition inutile, alla mourir à Utrecht (23 mai 1125). Sa mort mit fin à la maison impériale de Franconie dont le règne avait duré cent ans. Pendant ce siècle, rempli de luttes et de discordes, l'aristocratie féodale prit d'immenses accroissements ; la succession héréditaire des fiefs devint la loi commune ; l'observation sévère du droit d'aînesse maintint et perpétua la puissance territoriale dans les familles ; .et sous Henri V les seigneurs commencèrent à porter les noms de leurs terres. En même temps la victoire de la papauté fut pour la dignité impériale un irréparable échec. La constitution germanique, dont nous avons indiqué ailleurs les causes de faiblesse, fut profondément altérée. « Ce vaste état, dit Koch, dégénéra insensiblement en une sorte de système fédératif, et l'Empereur ne fut plus par la suite du temps que le chef commun et le seigneur suzerain des nombreux vassaux dont ce système était composé. »

 

 

 



[1] MAIMBOURG, Histoire de la décadence de l'empire, t. I, p. 473.

[2] SUGER, Vit. Ludov. Crassi, cap. 9.

[3] OTHO. FREYSING, lib. VII, cap. 14, ap. Muratori, script., t. VI.

[4] PETR. DIACON., chronic. Cassin. ap. Murator. script., t. IV.

[5] C'est du moins ce que semble prouver le second acte de donation, fait en 1102, en faveur du pape Pascal et le seul qui existe. La Marche de Toscane, le duché de Lucques, les vides de la Lombardie, telles que Mantoue, Parme, Modène, Reggio, etc. considérées comme fiefs régaliens de la couronne d'Italie, devaient retourner à l'empire faute d'héritiers féodaux. Cependant, durant plus de cent ans, les empereurs et les papes ne cessèrent de réclamer de part et d'autre la totalité de la succession sans faire de distinction entre les biens. En dernier résultat il n'y eut qu'une partie des biens propres de la comtesse qui échut à la cour de Rome, et ces biens, connus sous le nom de patrimoine de Mathilde, formèrent dans la suite le patrimoine de saint Pierre.

[6] BARONIUS, Annal. eccles. ad. ann. 1109, n° 2.

[7] CONR. ABB. URSPERG., chronic. ad ann. 1122, p. 204. PUFFENDORF, Introduction à l'Histoire de l'univers, t. V, p. 287.

[8] Les Romains firent peindre Calixte tenant Bourdin sous ses pieds, et firent écrire sur ce tableau :

Ecce Calixtus, honor patriœ, decus imperiale,

Burdinton nequam damnat, pacumque reformat.

(SUGER, vit. Ludov. crass. — OTHO FREYSING, Chronic., cap. 16.)