Victor II. — Avènement
d'Urbain. II. — Expédition de Henri IV en Italie. — Révolte inutile de
Conrad. — L'empereur excommunié de nouveau. — Révolte de Henri-le-Jeune. —
Déposition de l'empereur. — Il meurt à Liège. — Renouvellement de la
querelle. — Conférence de Châlons. — Henri V en Italie. — Traité de Sutri.
Résistance des évêques. — Le pape est contraint par la force de couronner
Henri V. — Ses concessions sont révoquées. Mort de Mathilde. — Seconde
expédition de l'empereur en Italie. — Maurice Bourdin. — Persécution de
Gélase II. — Élection de Caliste II. — Concile de Reims. — Triomphe du pape.
— Concile de Latran. Ratification de la paix. — Concordat de Worms. — Fin de
la querelle des Investitures. — Mort de Henri V.
Grégoire
VII en mourant avait désigné pour son successeur le sage Didier, abbé du
Mont-Cassin, qui recula pendant un an devant ce terrible héritage. Intronisé
enfin malgré sa résistance sous le nom de Victor III, il quitta Borne où
l'antipape était le plus fort et alla tenir à Bénévent un concile où il
confirma tous les actes de son prédécesseur, et défendit de nouveau, sous
peine d'anathème, l'investiture par la main des laïques. En même temps, Henri
IV battu par Welf, duc de Bavière, et tenu en échec par les Saxons révoltés,
recevait de la diète de Spire l'injonction de mettre fin au schisme. Mais la
mort de Victor (16 septembre 1087) et la vacance du Saint-Siège lui permirent de reprendre
l'avantage. Othon de Nordheim était mort : le margrave de Misnie et l'évêque
de Halberstadt qui avaient soutenu Hermann, songeaient à faire la guerre pour
leur propre compte. Celui-ci, découragé, se démit de ses prétentions à la
royauté, et se retira en Lorraine (1088). Urbain
II, élu pape six mois après la mort de Victor III, déclara dès son avènement
qu'il suivrait les traces de Grégoire VII et imprima à la lutte une activité
nouvelle. Ses lettres réveillèrent l'ardeur des Saxons. Le margrave de Misnie
se mit à leur tête, et tandis qu'il combattait les impériaux, la comtesse
Mathilde, par les conseils du pape, consentit à épouser le fils de Welf de
Bavière. En apprenant une alliance si préjudiciable à ses intérêts, Henri se
décida à passer les Alpes, pour reprendre l'Italie du nord qui lui échappait (1090). Vaincu d'abord, il s'obstina
devant Mantoue qu'il prit enfin par la famine. Ferrare fut livrée par son
évêque ; le Modenais fut envahi et Mathilde se vit menacée dans Canossa. Mais
l'Empereur, après un grand échec, se hâta de lever le siège. En Allemagne,
Welf ravageait la Souabe ; Frédéric de Hohenstaufen était réduit à
l'impuissance malgré l'appui des Bohémiens, et les évêques de Constance et de
Passau, légats du pape, ne cessaient d'exciter les haines contre l'ennemi
de Dieu et de saint Pierre. Rappelé
au-delà des monts, Henri laissa à son fils Conrad le soin de continuer la
guerre en Italie. Entrainé par des conseils coupables et par sa propre
ambition, le jeune prince se laissa prendre à l'espoir d'une couronne, et se
fit sacrer roi d'Italie par l'archevêque de Milan (1093). Bientôt Adelaide, seconde
femme de l'Empereur, s'évadant de la prison où il l'avait enfermée, vint
demander vengeance à un concile des horribles outrages qu'elle avait
soufferts de la part de son mari. Urbain II rentra à Rome en triomphe, chassa
du château Saint-Ange les partisans de l'antipape et fulmina à Plaisance de
nouveaux anathèmes contre ceux qui troublaient la paix de l'Église. Mais ce
danger se dissipa encore. La prédication de la première croisade et l'immense
mouvement qu'elle entraîna détournèrent l'attention du pape. Mathilde, qui
avait légué d'avance ses états au Saint-Siège, se brouilla avec son mari, et
le vieux Welf ne pouvant les réconcilier prit le parti de se soumettre à
l'Empereur qui lui laissa son duché (1097). Conrad, qui s'était révolté sans le consentement
des princes de l'empire, ne trouva parmi eux ni sympathie ni secours.
L'assemblée de Mayence reconnut Henri IV pour son souverain légitime, et
celle d'Aix-la-Chapelle déshérita Conrad au profit de son frère Henri (1099). L'Empereur, profitant du repos
que lui laissait la lassitude des partis, entreprit de réparer les désordres
causés par vingt ans de guerre civile ; il parcourut les provinces, réformant
les mœurs du clergé, établissant des tribunaux et réglant pour l'avenir une
exacte répartition de la justice. Urbain
mourut. Pascal II, qui fut élu presque aussitôt pour lui succéder (13 août 1099), se vit affermi sur le trône
pontifical par la mort de Guibert et la chute successive de trois antipapes.
Conrad expira aussi à Florence, et la querelle des Investitures semblait
toucher à son terme. Le nouveau pape offrait à Henri IV de se trouver au prochain
concile de Borne, pour ménager un accommodement entre l'Empire et le
sacerdoce. L'Empereur craignit un piège, ne quitta point l'Allemagne, et fut
frappé d'excommunication le Jeudi-Saint de l'année 1109, avec le cérémonial
le plus lugubre. Pendant quelque temps il détourna l'orage, en affectant un
grand zèle pour la croisade et en protestant qu'il voulait laisser l'Empire
ik son fils, afin d'aller combattre en terre sainte contre les infidèles.
Mais quand ses ennemis se furent aperçus qu'il ne voulait exécuter aucune de
ses promesses, ils soulevèrent aisément Henri-le-Jeune dont l'ambition avait
été éveillée, puis déçue. Le rebelle parcourut en armes la Souabe et la Franconie
; et, comme son père lui ordonnait de revenir auprès de lui, il répondit
qu'il ne devait point avoir commerce avec un excommunié. Il fut reconnu roi
per les Saxons, ardents à profiter de cette nouvelle querelle domestique, et
à Nordhausen, au centre même du pays insurgé, il fit tenir un concile par
l'archevêque de Mayence que l'Empereur avait chassé de son siège (mai 1105). Cette assemblée condamna la
simonie et les simoniaques, et la guerre civile recommença. Henri-le-Jeune
espérait surprendre sou père dans Mayence. Contraint de rétrograder, il
s'empara de Wurtzbourg et de Nuremberg, et croyant la campagne terminée, vint
prendre ses quartiers d'hiver à Ratisbonne. Mais Henri IV survint et le mit
en fuite. Aussitôt le jeune prince rappelle les Saxons, et gagne à son parti
le duc de Bohème et le margrave d'An-triche ; l'Empereur, trahi par tous,
errant de ville en ville, trouve enfin un asile à Bingen et s'engage à se
soumettre au jugement de la diète convoquée à Mayence pour le jour de Noël.
Mais le rebelle ne veut pas qu'il y paraisse, craignant que sa vue ne ranime
les sentiments d'une fidélité mal éteinte. Il obtient une entrevue de son
père, le trompe par des larmes hypocrites et offre de le conduire lui-même à
la diète. En chemin, des gens apostés viennent effrayer l'Empereur sur les
dispositions hostiles des membres de l'assemblée. Henri promet de les
apaiser, décide son père à s'arrêter au château de Beckelheim, et l'y retient
prisonnier. Alors
se passa une scène honteuse qui rappelle le triste règne de
Louisle-Débonnaire. Les légats publièrent l'anathème prononcé par les
pontifes romains et se rendirent auprès de l'Empereur qui fut forcé de rendre
la croix, la couronne, la lance, le sceptre et le globe. Ces insignes de la
royauté furent portés à son fils ; mais ce n'était pas assez. On transféra le
malheureux prince à Ingelheim, et il comparut devant une assemblée d'où se
trouvaient exclus tous ceux dont la pitié était suspecte. Comme on avait déjà
plus d'une fois menacé l'Empereur de la mort, s'il n'exécutait promptement
tout ce qu'on voulait, il fit en cette occasion ce qu'on exigeait de lui, et
assura que c'était de son plein gré qu'il abdiquait, se sentant désormais
incapable de gouverner l'Empire. Il recommanda son fils à l'assemblée ; il
demanda pardon à tous ceux qu'il pouvait avoir offensés ; il se prosterna
même aux pieds du cardinal d'Albano et lui demanda humblement l'absolution ;
mais celui-ci refusa, disant qu'au Pape seul appartenait le droit de
l'absoudre ; enfin il vit son fils couronné par les légats et Proclamé
Solennellement. Cela fait, ou le laissa presque seul en lui défendant de
sortir d'Ingelheim, et en lui assignant une modique pension (janvier 1106)[1]. Henri-le-Jeune,
triomphant, fit déposer tous les évêques institués par le prince détrôné, et
Pascal II ordonna que les os de l'anti-pape Guibert fussent déterrés et jetés
dans la mer. Mais le vieil empereur réussit à s'échapper et à gagner Cologne
où il fut reçu, non comme un exilé, Mais comme un roi. Toutefois, il se crut
plus en sûreté à Liège, sous la protection de l'évêque de cette ville et du
duc de Basse-Lorraine, Henri de Limbourg. De là il écrivit à tous les
princes, et en particulier au roi de France, des lettres touchantes où il
racontait ses malheurs et la persécution qui avait déshonoré en sa personne
la majesté souveraine. Philippe qui venait de se réconcilier avec le pape,
n'osa prendre la défense d'un excommunié. L'Empereur, réduit à quelques
vassaux fidèles, fut vaillamment défendu par Henri de Limbourg qui gardait
les passages de la Meuse. Henri-le-Jeune, repoussé après un sanglant échec,
se vengea en mettant le due de Basse-Lorraine au bau de l'Empire, et alla
assiéger Cologne qui lui opposa une vigoureuse résistance. L'Empereur tenta
alors un dernier effort, pour obtenir justice et obliger son fils à cesser
les hostilités. « S'il persiste dans la résolution de nous détruire,
écrivait-il aux seigneurs, nous vous prions, par l'autorité de l'Église
romaine à laquelle nous appelons, de ne point contribuer à ses attentats, et
de ne lui prêter aucun secours contre nous et nos féaux. » Mais cet appel ne
fut point entendu, et Henri-le-Jeune ne répondit que par un manifeste rempli
de faussetés et d'invectives. Le parricide était consommé. L'Empereur, après
avoir mis ses bottes en vente pour se procurer du pain, après avoir supplié
l'évêque de Spire de le recevoir comme clerc dans son église (ce qui lui fut
refusé), mourut de
douleur et presque de faim (7 août) ; avant d'expirer, il envoya son épée à son, fils avec ces mots
: « Voilà tout ce que vous m'avez laissé. » Ce fut son seul reproche. Ce
fils dénaturé ne fut point ému. Comme le chapitre de Liège avait fait
célébrer magnifiquement les funérailles du défunt, il exigea que le cercueil
fût déterré et déposé hors d'un lieu saint, jusqu'à ce que l'excommunication
eût été levée. Le corps de Henri IV demeura cinq ans à la porte de l'église
de Spire, avant d'obtenir une place dans le tombeau de ses aïeux. Après
la mort de Henri IV, Cologne se rendit ; les prélats dépossédés rentrèrent
dans leurs évêchés et les vassaux dans leurs fiefs, à l'exception du duc de
Basse-Lorraine qui fut dépouillé au profit de Godefroi de Louvain. Mais la
question des Investitures restait tout entière. Il fallait savoir si le
nouveau prince maintiendrait les prétentions qu'il avait réprouvées et
combattues pour devenir le maitre. Pascal II s'en assura, en renouvelant au
concile de Guastalla le décret de Grégoire VII, touchant les investitures, et
jugea, au mécontentement des ambassadeurs impériaux, que rien n'était fini.
Au lieu de se rendre en Allemagne, comme il l'avait annoncé d'abord, il passa
en France, et reçut à Châlons-sur-Marne les députés de Henri V, gens
turbulents, dit Suger, qui paraissaient envoyés plutôt pour effrayer, par
leurs manières brutales, que pour convaincre par leurs discours. Le roi des
Romains, par l'organe de l'archevêque de Trèves, déclara qu'il ne gênerait
pas la liberté des élections, mais qu'il tenait à les confirmer, à investir
les élus des droits régaliens, et à recevoir d'eux l'hommage vassalitique,
conformément aux anciens usages. Le pape répondit que l'Église ne pouvait se
remettre en servitude : « Ce n'est pas ici, s'écrièrent aussitôt les
Allemands, mais à Rome et avec l'épée que se videra cette querelle[2], » et ils rompirent la
conférence. Le concile de Troyes (1107) approuva la conduite du pape, et, acceptant la
menace des députés, donna un an à Henri pour venir défendre ses droits à
Rome. Mais
celui-ci fut retenu quelque temps en Allemagne par les guerres malheureuses
qu'il s'était attirées. En vain il voulut faire revivre d'équivoques
prétentions sur le comté d'Alost, le royaume de Hongrie, et la province de
Silésie. Le roi Coloman repoussa les Impériaux ; les Polonais gardèrent la
Silésie, et les Flamands leur indépendance. Alors il ne s'occupa plus que de
l'Italie, convoqua à Ratisbonne toute la noblesse de l'Empire et partit avec
une grande armée (août 1110).
Il entra en Piémont, brûla Novare, se fit couronner à Milan, réussit à
obtenir de la comtesse Mathilde les passages de l'Apennin, et après avoir
célébré à Florence les fêtes de Noël, vint d'Arezzo à Sutri pour traiter de
la paix. Pascal
II partageait la terreur générale. Il redoutait un prince dont le camp
occupait un si grand espace, que l'œil n'en pouvait mesurer l'étendue.
Henri V, d'ailleurs, avait prouvé qu'il ne reculait pas devant les moyens
violents. Les Normands et les Français, sur lesquels le pontife aurait pu
compter, étaient retenus, les uns par la faiblesse de leur duc Roger, les
autres par les guerres de Louis-le-Gros contre ses vassaux ; aussi le pape se
décida à trancher la difficulté aux dépens des évêques, et surtout des
évêques d'Allemagne. Il réserva au Saint-Siège les investitures, s'engageant
à forcer les prélats de rendre à l'Empire tous les biens régaliens, duchés,
comtés, margraviats, villes, châteaux, métairies, marchés, avoueries, droits
de monnaie, de taillage et autres. L'Église ne tiendrait plus rien du pouvoir
temporel. Elle aurait assez des dîmes, des offrandes, des terres qu'elle
devait à la piété des particuliers. Les préliminaires de ce traité furent
signés à Rome, dans le portique de Saint-Pierre, et transmis à Henri qui
ratifia sur-le-champ cette transaction, sauf le consentement du clergé et des
nobles, en promettant de renoncer publiquement et par écrit aux investitures
le jour de son couronnement, de ne jamais faire déposer le pape, de le respecter
dans sa vie et dans ses membres. Après l'échange des otages, Henri arriva
devant Rome, le 11 février 1111, fut reçu avec de grands honneurs, et conduit
à Saint-Pierre pour y recevoir la couronne impériale. Mais au moment de
prononcer le serment relatif à l'abandon des investitures, il demanda à
consulter les évêques, qui refusèrent unanimement de se dessaisir de leurs
droits régaliens. Ce refus, qu'il était facile de prévoir, mit tout en
rumeur. En vain le pape s'écria que l'on devait rendre à César ce qui
appartenait à César ; que celui qui s'était enrôlé au service de Dieu ne
devait point s'embarrasser des affaires séculières, et que, selon saint
Ambroise, ceux qui le faisaient étaient indignes du sacerdoce ; les évêques
protestèrent qu'ils entendaient jouir du patrimoine de leurs évêchés, ainsi
que le pape jouissait des États de saint Pierre. Comme on disputait avec
aigreur : « Nous voulons, dit au pape un seigneur allemand, « que vous
couronniez notre Empereur « sans innovation et sans condition, comme l'ont
été Charles et Louis. Le pape refusa, monta à l'autel pour célébrer la messe,
et au moment de se retirer fut arrêté dans l'église même avec toute sa suite.
Aux cris poussés par le peuple, les Allemands tirant l'épée se jetèrent sur
cette foule désarmée qu'ils chassèrent dehors, non sans effusion de sang.
Conrad, évêque de Saltzbourg, fut le seul des prélats allemands qui blâma cet
attentat. Un des ministres de Henri menaça de le tuer : « Frappe, dit Conrad
en tendant la gorge, j'aime mieux périr que de paraître approuver par mon
silence une action si détestable[3]. » En
apprenant que le pape était prisonnier, les Romains prirent les armes,
passèrent le Tibre et attaquèrent le toi à l'improviste dans le portique de
Saint-Pierre. Henri courut risque de la vie ; mais ses troupes arrivèrent ;
il repoussa les assaillants, en fit tin grand carnage, et sortit de Rome
emmenant le pape et ses autres captifs. Pour délivrer le pontife, il aurait
fallu un nouveau Robert Guiscard. Mais le duc Roger et Bohémond venaient de
mourir ; les Normands se tenaient dans leurs châteaux craignant une invasion
: déjà le prince de Capoue s'était soumis. Henri put à son aise humilier
Pascal, lui faire sentir la faim, tourmenter ses compagnons d'infortune. Pour
obtenir un nouveau traité, il prétendit qu'il fie voulait donner aucun droit,
aucun office ecclésiastique, mais seulement les régales et les biens
temporels[4]. Le pape céda aux obsessions de
ceux qui l'entouraient, et abandonna les investitures. Il fut dit que
l'élection des évêques et des abbés se ferait librement, sans simonie, avec
le consentement du roi ; que l'élu ne pourrait être consacré qu'après avoir
été investi par la crosse et l'anneau ; que le pape remettrait au roi toute
offense et ne l'excommunierait jamais. A ce
prix Pascal fut ramené à Rome. Il fut encore obligé de couronner Henri
empereur, et de lui remettre lui-même ce privilége qui rendait
inutiles tant de combats intrépidement soutenus (13 avril). Henri vainqueur retourna en
Allemagne, fit ensevelir en terre sainte le corps de son père, punit du
dernier supplice la révolte du comte Réginald pour effrayer les autres,
épousa en grande pompe Mathilde, fille du roi d'Angleterre Henri Ier, et
obligea le duc de Saxe, Lothaire, à venir lui demander merci nu-pieds et
couvert d'une sale. Toutefois il se hâtait trop de triompher. Les
'concessions du pape avaient soulevé un violent orage en Italie. Tout le
monde accusait Pascal de faiblesse, et comme il refusait de revenir sur son
serment, quelque§ cardinaux assemblés à Rome prirent sur eux de renouveler les
anathèmes fulminés contre les princes laïques qui donnaient les investitures.
Le pape réprimanda leur zèle indiscret, mais promit de corriger, s'il y avait
lieu, ce qu'il n'avait fait que pour éviter la ruine de home. Au concile de
Latran, il avoua sa faute, et offrit de renoncer au pontificat, ne se croyant
pas en droit de violer un traité qu'il avait juré sur l'évangile et scellé de
son sceau. L'assemblée moins scrupuleuse révoqua le privilége comme
méritant plutôt d'étre appelé pravilége, et le déclara nul sous peine
d'excommunication. Guy, archevêque de Vienne, alla plus loin, et dans son
synode il excommunia directement l'Empereur son suzerain, en reprochant au
pape de ménager un si cruel tyran. Tout
prouve en effet que Pascal II était sincère dans sa résistance, et le
mouvement éclata sans lui. Bologne et Novare donnèrent le signal en chassant
les impériaux. Une ligue formidable se forma en Allemagne. Henri voulut la
prévenir et échoua devant Cologne. Alors le légat Théodoric accourut de la
Hongrie pour se mettre à la tête des confédérés. Battu près de Mayence par le
duc de Saxe qui brûlait de venger son affront, l'Empereur se vit condamné par
ses ennemis à la diète de Gozlar et réduit à l'inaction, malgré les succès de
ses deux neveux Frédéric et Conrad, fils de Frédéric de Hohenstaufen. Pendant
que l'anarchie désolait l'Empire, la mort de la grande comtesse ouvrait une
nouvelle source de discordes. Mathilde expira au château de Bondeno, le 24
juillet 1115, léguant au Saint-Siège ses biens propres ou allodiaux, mais non
ses fiefs dont elle ne pouvait disposer[5]. Henri, réclamant à la fois les
fiefs comme empereur et les alleuds comme héritier, reparut en Italie au
commencement de l'année suivante, et envoya au pape l'abbé de Cluny, avec
mission de solliciter la levée des excommunications dont il était frappé. Pascal,
las d'être accusé d'hérésie par quelques fanatiques, répondit que, selon le
serment qu'il avait fait, il n'excommunierait jamais l'Empereur nominalement
; mais il révoqua en plein concile le privilége qu'il avait accordé, et
renouvela le décret de Grégoire VII. L'Empereur, dissimulant sa colère,
s'assura d'abord des villes de la Lombardie, puis il marcha sur Horne où il
avait pratiqué des intelligences. Pascal n'avait pas oublié le passé. Insulté
chaque jour par la faction impériale, il se retira au Mont-Cassin. Henri fut
reçu avec acclamations, donna sa fille au consul Ptolémée, célébra les fêtes
de Pâques et voulut être couronné une seconde fois. Comme personne, parmi le
clergé de Rome, n'osait usurper un ministère qui n'appartenait qu'au pape,
Henri s'adressa à Maurice Bourdin, archevêque de Braga, qui consentit (1117). C'était
un Limousin d'un esprit souple et insinuant qui, simple clerc, s'était
attaché à l'archevêque de Tolède, et lui avait dû sa fortune[6]. Pour supplanter son
bienfaiteur, il avait cherché à gagner le pape à prix d'argent. Rebuté, il
offrit ses services à l'Empereur et se fit courtisan, menant une vie
somptueuse et dissolue, sans s'inquiéter de l'administration de son diocèse.
En apprenant le couronnement de Henri, Pascal II excommunia Bourdin à
Bénévent, puis revint à Rome pendant l'absence des Allemands qui hivernaient
en Toscane. Mais il y mourut quelques jours après (21 janvier
1118). Aussitôt les
cardinaux et les autres membres du clergé s'assemblèrent dans un monastère du
mont Palatin, et élurent Jean Cajetan qui prit le nom de Gélase II. Irrité de
cette nomination, qui contrariait les vues de Henri, Cencio Frangipani, chef
d'une famille dévouée à l'Empereur, enfonça les portes du monastère pendant
la cérémonie de l'intronisation, saisit le pape par les cheveux, le traîna à
coups d'éperons jusque dans son palais, et l'y enferma avec tous les prélats
et les clercs qu'il put saisir. Mais il fut obligé par les clameurs du peuple
en armes de rendre ses prisonniers et de s'enfuir. Gélase fut conduit en
pompe sur une haquenée blanche au palais de Latran, et commençait à régler
les affaires de l'Eglise, lorsqu'on vint l'avertir au milieu de la nuit que
l'Empereur était arrivé au Vatican. Comme il avait refusé de confirmer la
convention de 1111, il redouta le ressentiment de Henri et s'enfuit par le
Tibre sur une barque. Poursuivi par les Allemands, il ne dût la vie qu'au
dévouement du cardinal Hugues d'Alatri, qui le porta pendant deux lieues sur
ses épaules, et il gagna enfin Gaëte sa patrie, où il resta en paix sous la
protection des Normands. L'Empereur,
maitre de Rome, rassembla ses partisans, déclara l'élection de Gélase
irrégulière, comme ayant été faite sans son aveu et fit nommer Maurice
Bourdin, qui s'intitula Grégoire VIII. Après son départ pour l'Allemagne,
Gélase essaya de rentrer à Rome, où dominaient l'antipape et les Frangipani.
Mais les nouveaux dangers qu'il y courut le décidèrent à chercher un asile en
France où il mourut à l'abbaye de Cluny un an, jour pour jour après son
élection. On lui donna pour successeur ce même archevêque de Vienne, qui
avait excommunié Henri V et qui voulut s'appeler Callixte II. La
fermeté du nouveau pontife était connue. Toutefois il eut d'abord recours aux
voies conciliatrices et proposa à l'Empereur de terminer cette longue
querelle en abandonnant les investitures par la crosse et par l'anneau, et en
retenant l'investiture par le sceptre pour le temporel, comme la chose se
pratiquait en France. En même temps, il l'invitait à se rendre au concile
qu'il avait convoqué à Reims. L'Empereur, intimidé par le langage menaçant
que les princes de l'Empire avaient fait entendre à la diète de Tribur,
s'engagea par écrit à accepter la transaction proposée et promit de se
trouver à Mouzon, pour avoir avec le pape une entrevue préparatoire. Le
concile de Reims s'ouvrit le 19 octobre 1119. Quatre cent vingt-sept prélats,
cardinaux, archevêques, évêques, abbés et autres, y assistaient. On
interrompit les délibérations pour laisser au pape le temps d'assister aux
conférences de Monzon. Callixte alla loger dans le château qui appartenait à
l'archevêque de Reims et envoya une ambassade au camp de l'Empereur, qui
était arrivé avec trente mille hommes. Celui-ci prétendit que son
consentement avait été surpris, remit au surlendemain pour se prononcer et
finit par dire qu'une affaire de cette importance ne pouvait être décidée que
dans une assemblée générale de tous les ordres de l'Empire. Fatigué de ces
tergiversations, le pape retourna précipitamment à Reims, exposa au concile
le mauvais succès de sa tentative, et fit prononcer contre l'Empereur et
l'antipape une sentence d'excommunication à la lueur des cierges qui furent
éteints sous les pieds des assistants avec les paroles sacramentelles. On
renouvela dans cette assemblée les prohibitions sur le mariage et les
investitures séculières ; les biens ecclésiastiques furent déclarés
inviolables ; le clergé reçut la défense d'exiger aucun tribut pour la
collation des sacrements ; enfin la trêve de Dieu fut confirmée. Après
avoir visité une partie de la France, Callixte prit la route de l'Italie où
il était appelé par les Romains qui détestaient les scandales et les
violences de Maurice Bourdin. A son approche, l'antipape s'enfuit à Sutri ;
mais Callixte, qui voulait mettre un terme au schisme, leva une armée chez
les Normands et assiégea la ville. Bourdin, livré par les habitants, fut
couvert par dérision de deux peaux de chèvre, toutes saignantes, placé sur un
chameau le visage tourné vers la queue, et conduit en cet état à la populace
de Rome qui l'eût tué si le pape ne s'y fut opposé. Callixte se contenta de
le condamner pour toujours aux austérités d'un cloître (1121). Maître
de Rome où il fit raser les tours des Frangipani et des autres Impériaux, il
n'avait plus qu'à s'occuper de l'Allemagne. A son instigation, l'archevêque
de Mayence organisa une puissante ligue, et à la tête des Saxons vint
présenter la bataille à l'Empereur. Mais au moment du combat tous ceux qui
gémissaient des maux de l'Empire s'interposèrent et fléchirent l'obstination
de Henri V ; une diète se réunit à Wirtzbourg, et il fut arrêté, qu'on
enverrait de nouveaux députés au pape pour renouer les conférences. Callixte
s'y prêta volontiers. Trois cardinaux partirent pour l'Allemagne, investis de
pleins pouvoirs, et dans l'assemblée de Worms, le 23 octobre 1122, on
échangea les ratifications suivantes : « Je vous accorde, disait le pape à
l'Empereur, que les élections des évêques et des abbés du royaume teutonique
se fassent en votre présence sans violence ni simonie, en sorte que s'il
arrive quelque différend vous donniez votre consentement et votre protection
à la plus saine partie, suivant le jugement des métropolitains et des
provinciaux. L'élu recevra de vous les régales par le sceptre, excepté ce qui
appartient à l'Église romaine, et vous en fera les devoirs qu'il doit faire
de droit. Celui qui aura été sacré dans les autres parties de l'Empire recevra
de vous les régales dans le cours de six mois. Je vous porterai secours selon
le devoir de ma charge quand vous me le demanderez. Je vous donne une
véritable paix et à tous ceux qui sont ou ont été de votre côté du temps de
cette discorde. » L'engagement de l'Empereur était ainsi conçu : « Pour
l'amour de Dieu, de la sainte Église romaine et du pape Callixte, et pour le
salut de mon âme, je remets toute investiture par l'anneau et la crosse, et
j'accorde, dans toutes les églises de mon royaume et de mon empire, les
élections canoniques et les consécrations libres. Je restitue à l'Église
romaine les terres et les régales de saint Pierre, qui lui ont été ôtées
depuis le commencement de cette discorde et que je possède, et j'aiderai
fidèlement à la restitution de celles que je ne possède pas. Je restituerai
de même les domaines des autres églises, des seigneurs et des particuliers.
Je donne une vraie paix au pape Callixte et à la sainte Église romaine et à
tous ceux qui sont ou ont été de son côté, et je lui prêterai secours
fidèlement quand ladite Église me le demandera[7]. » On donna lecture de ce
concordat au peuple assemblé sur les bords du Rhin. On rendit grâces à Dieu,
et le cardinal d'Ostie offrit la communion à l'Empereur en signe d'une
parfaite réconciliation. Ainsi fut terminée la grande querelle des Investitures. Le but principal de Grégoire VII se trouva atteint par cette transaction, qui fut solennellement confirmée l'année suivante au concile général de Latran, et qui fut dès lors appliquée en principe général, à tous les États chrétiens. Callixte II survécut peu à son œuvre de pacification[8], et Henri V lui-même, après avoir lutté contre de nouvelles révoltes et avoir tenté contre la France une expédition inutile, alla mourir à Utrecht (23 mai 1125). Sa mort mit fin à la maison impériale de Franconie dont le règne avait duré cent ans. Pendant ce siècle, rempli de luttes et de discordes, l'aristocratie féodale prit d'immenses accroissements ; la succession héréditaire des fiefs devint la loi commune ; l'observation sévère du droit d'aînesse maintint et perpétua la puissance territoriale dans les familles ; .et sous Henri V les seigneurs commencèrent à porter les noms de leurs terres. En même temps la victoire de la papauté fut pour la dignité impériale un irréparable échec. La constitution germanique, dont nous avons indiqué ailleurs les causes de faiblesse, fut profondément altérée. « Ce vaste état, dit Koch, dégénéra insensiblement en une sorte de système fédératif, et l'Empereur ne fut plus par la suite du temps que le chef commun et le seigneur suzerain des nombreux vassaux dont ce système était composé. » |
[1]
MAIMBOURG, Histoire
de la décadence de l'empire, t. I, p. 473.
[2]
SUGER, Vit.
Ludov. Crassi, cap. 9.
[3]
OTHO. FREYSING, lib. VII,
cap. 14, ap. Muratori, script., t. VI.
[4]
PETR. DIACON., chronic.
Cassin. ap. Murator. script., t. IV.
[5]
C'est du moins ce que semble prouver le second acte de donation, fait en 1102,
en faveur du pape Pascal et le seul qui existe. La Marche de Toscane, le duché
de Lucques, les vides de la Lombardie, telles que Mantoue, Parme, Modène,
Reggio, etc. considérées comme fiefs régaliens de la couronne d'Italie,
devaient retourner à l'empire faute d'héritiers féodaux. Cependant, durant plus
de cent ans, les empereurs et les papes ne cessèrent de réclamer de part et
d'autre la totalité de la succession sans faire de distinction entre les biens.
En dernier résultat il n'y eut qu'une partie des biens propres de la comtesse
qui échut à la cour de Rome, et ces biens, connus sous le nom de patrimoine de
Mathilde, formèrent dans la suite le patrimoine de saint Pierre.
[6]
BARONIUS, Annal.
eccles. ad. ann. 1109, n° 2.
[7]
CONR. ABB. URSPERG., chronic.
ad ann. 1122, p. 204. PUFFENDORF, Introduction à l'Histoire
de l'univers, t. V, p. 287.
[8]
Les Romains firent peindre Calixte tenant Bourdin sous ses pieds, et firent
écrire sur ce tableau :
Ecce
Calixtus, honor patriœ, decus imperiale,
Burdinton
nequam damnat, pacumque reformat.
(SUGER,
vit. Ludov. crass. — OTHO FREYSING, Chronic., cap. 16.)