HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

TROISIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES (752-1074)

 

CHAPITRE XXXV. — AFFAIBLISSEMENT ET DÉMEMBREMENT DU KHALIFAT D'ORIENT. - LES TURCS SELDJOUCIDES (750-1092).

 

 

Splendeur de l'empire des Abassides. — Règne d'Haroun-al-Raschid et ses guerres contre l'empire grec. — Edrissites et Aglabites en Afrique. — Mouvement intellectuel et philosophique favorisé par Al-Mamon. — Affaiblissement de l'esprit militaire. — Guerre d'Amorium. — Le khalifat devient la proie des gardes turques. — Toulonides, Tahérites, Soffarides, Samanides, Isckidites, Hamadanites. — Les émirs Al-Omrab, de la dynastie bonide, disposent du khalifat. — Victoires de Nicéphore Phocas et de Jean Zimiseès. — Guerres religieuses. — Les Karmathes. — Les Fatimites en Afrique. — Pillage de la Mecque. — Fondation du khalifat du Caire. — Règne d'Hakem. — Réunion momentanée des deux khalifats. — Mahmoud-le-Gaznevide. — Conquête de l'Inde. — Turcs seldjoucides. — Succès de Togrul-Beg. — Il protège le khalifat de Bagdad. — Victoires d'Alp-Arslan. — Défaite de Romain Diogène. — Progrès de l'empire turc sous Malek-Shah. — Étendue et puissance de cet empire. — Son démembrement après la mort de Malek-Shah.

 

KHALIFAT D'ORIENT. — Les nouveaux khalifes d'Orient, les Abassides, jetèrent d'abord un vif éclat, bien qu'ils eussent perdu l'Espagne démembrée de l'Empire au profit de la maison d'Ommiah. Le premier Abasside ne fit que passer sur le trône (750-754) ; son frère Abou-Giafar mérita le surnom d'Al-Manzor (le victorieux), en triomphant de la révolte d'un de ses oncles et en punissant les prétentions de l'orgueilleux Abou-Moslem ; il fonda Bagdad sur la rive orientale du Tigre (762), et tel fut le rapide accroissement de cette capitale qu'elle ne tarda pas à renfermer un million d'habitants. Il éleva de somptueux édifices pour renfermer les trésors de son Immense empire et laissa à sa mort plus de sept cent millions en or et en argent. Mahadi, son fils et son successeur, dépensa six millions de dinars d'or en un seul pèlerinage à la Mecque, établit des citernes et des caravansérails sur une route de plus de deux cents lieues et se fit suivre d'une troupe de chameaux chargés de neige, luxe inouï dans ces contrées brûlantes. Al-Mamon, petit-fils de Mahadi, distribua avant de descendre de cheval les quatre cinquièmes du revenu d'une province (deux millions quatre cent mille dinars d'or) ; aux noces du même prince on sema sur la tête de l'épousée mille perles de la première grosseur, et une loterie de terres et de maisons dispensa aux courtisans les capricieuses faveurs de la fortune. Au déclin de l'Empire, l'éclat de la cour s'accrut au lieu de diminuer, et en 617, le faible Moctader déploya une magnificence inouïe pour recevoir à Bagdad les ambassadeurs byzantins[1].

Durant la lutte des Ommiades et des Abassides, les Grecs avaient saisi l'occasion de venger leurs anciennes injures. Mahadi chargea son fils Haroun de reprendre les provinces limitrophes. Le jeune prince détruisit Samalek dans le Pont et conduisit sur les hauteurs de Scutari une armée de cent mille Arabes et Persans. Irène, qui gouvernait alors an nom de son fils, se décida à acheter la paix et déguisa sous le nom de présent un tribut annuel de soixante-dix mille dinars d'or (782). De retour à Bagdad, Haroun fit proclamer son frère aîné, Musa-al-Hadi, qui ne régna que deux ans, et devint lui-même khalife en 786 : c'est de tous les monarques de sa famille celui qui a déployé le plus de puissance et d'énergie. S'ils souillé son surnom de Raschid (le Juste) par la mort des généreux Barmécides, il tint à honneur d'écouter les plaintes des plus pauvres de ses sujets. Sa cour s'embellit de l'éclat du luxe et des sciences. Pendant les vingt-trois années de son règne il parcourut à diverses reprises les provinces de son empire depuis le Khorasan jusqu'à l'Égypte. Il fit cinq pèlerinages à la Mecque ; il envahit à huit époques différentes le territoire des Romains qui refusaient de payer le tribut et qui apprirent à leurs dépens qu'un mois de ravages leur était plus funeste qu'une année de soumission. Après la déposition et la mort d'Irène, Nicéphore résolut de s'affranchir de cette honte et envoya au khalife des ambassadeurs qui, en signe de défi, jetèrent au pied de son trône un faisceau d'épées. Haroun sourit de la menace, et tirant son redoutable cimeterre il coupa les faibles armes des Grecs sans émousser la sienne ; il dicta ensuite cette lettre d'un laconisme effrayant : « Au nom de Dieu miséricordieux, Haroun-al-Rasehid, commandeur des fidèles, à Nicéphore, chien de Romain. Fils d'une mère infidèle, j'ai lu ta lettre ; tu n'entendras pas ma réponse, tu la verras. » Il l'écrivit en traits de sang et de feu dans les plaines de la Phrygie, et les Grecs furent réduits à une feinte soumission. Mais à peine le khalife était-il retiré dans son palais de Ham qu'ils se hasardèrent à violer la paix. Avec une célérité incroyable, Haroun repassa au milieu de l'hiver les neiges du Taurus et tua quarante mille hommes à Nicéphore qui reçut trois blessures dans la bataille. L'obstination de l'empereur grec prolongea les maux de la guerre. A la tête d'une armée innombrable, le khalife balaya l'Asie-Mineure jusques au-delà de Tyane et d'Ancyre, puis investit Héraclée-Pontique, qui résista un mois à toutes les forces de l'Orient et fut ruinée de fond en comble. Les progrès de la dévastation sur mer et sur terre, depuis l'Euxin jusqu'à Pile de Chypre, déterminèrent enfin Nicéphore à rétracter son défi. Haroun accorda la paix (805) ; mais il voulut que la monnaie du tribut portât son effigie et celle de ses fils, et il défendit qu'on relevât les forteresses détruites.

Après avoir resserré son alliance avec Charlemagne par une seconde ambassade, Haroun mourut en 809. C'est de son règne, tout glorieux qu'il est, que date le premier démembrement du khalifat d'Orient. L'Afrique donne le signal. En 788, un descendant d'Ali, Edris-ben-Edris, se rend indépendant dans le Mogreb (Mauritanie), et fonde une dynastie qui règne sur Tanger, Fez et Ceuta. Huit ans après, Ibrahimben-Agieb devient le chef de la dynastie des Aglabites dans la Carthaginoise et la Tripolitaine, et prend Kairoan pour capitale (796). Ce nouvel état est un centre d'opérations pour les pirates musulmans de la Méditerranée.

Amin, fils aîné d'Haroun-al-Raschid, abandonna tout le pouvoir à un ministre incapable et fut aisément renversé par son frère, Al-Marron, gouverneur du Khorasan (813). Celui-ci suivit l'exemple de son père, dont il imita la magnificence et le goût pour les lettres. Sous les Ommiades, les Musulmans bornaient leurs études à l'interprétation du koran et à la culture de leur langue naturelle. Les sujets des Abassides mirent à profit la tranquillité de l'Empire pour satisfaire la curiosité que commençaient à leur inspirer les sciences profanes. Cette étude fut d'abord encouragée par le khalife Al-Manzor qui, outre ses connaissances sur la loi musulmane, s'était adonné avec succès à l'astronomie. Al-Mamon envoya des agents à Constantinople, dans l'Arménie, la Syrie, l'Égypte, pour rassembler les écrits de la Grèce. Il les fit traduire en arabe, en recommanda la lecture et assista lui-même aux discussions des savants, « n'ignorant pas, dit Abulpharage, que ceux dont la vie est dévouée au perfectionnement de leurs facultés raisonnables sont les élus de Dieu, ses meilleurs et ses plus utiles serviteurs. » Les princes de la maison d'Abbas, qui succédèrent à Al-Mamon, eurent la même curiosité et le même zèle. Leurs rivaux, les Fatimites d'Afrique et les Ommiades d'Espagne, furent aussi les protecteurs de l'érudition, dont le goût se répandit de Samarcande et de Hochera à Fez et à Cordoue. Le visir d'un des Abassides donna deux cent mille pièces d'or pour fonder à Bagdad un collège qu'il dota d'un revenu de quinze mille dinars, et qui renfermait six mille élèves. Partout s'élevèrent des bibliothèques aussi riches que nombreuses, où s'entassèrent une multitude d'ouvrages relatifs à l'histoire, à la poésie, à la jurisprudence, à la religion. Mais c'est principalement dans les sciences, telles que la philosophie, les mathématiques, l'astronomie, la médecine, que les Orientaux tirent des progrès réels. Platon et Aristote, Euclide et Ptolémée, Hippocrate et Galien, les mirent sur la voie des recherches les plus utiles, et en admettant même que les Arabes aient ajouté peu de chose aux découvertes des anciens, c'est encore un beau titre de gloire, que d'avoir communiqué à l'Occident ces textes précieux. Al-Mamon fournit les instruments dispendieux nécessaires aux astronomes qui mesurèrent avec exactitude dans la plaine de Sennaar, et une seconde fois dans celle de Koufah, un degré du grand cercle de la terre ; et ils trouvèrent que la circonférence entière du globe est de vingt-quatre mille milles. L'étude des astres continua d'être en honneur. Les tables de Bagdad, d'Espagne et de Samarcande purent corriger quelques erreurs de détail, mais sans faire un pas vers la découverte du système solaire. Huit cent soixante médecins vivaient à Bagdad, riches de l'exercice de leur profession, et l'on ne peut nier que la médecine n'ait gagné entre les mains des Arabes. Chez eux, l'anatomie resta stationnaire ; mais la botanique s'enrichit de plantes nouvelles, et la chimie, en analysant les substances des trois règnes, augmenta la somme des remèdes qui pouvaient guérir les infirmités humaines.

Quoi qu'il en soit, les sévères docteurs de la loi musulmane condamnèrent l'imprudente curiosité d'Al-Mamon comme donnant carrière aux innovations les plus dangereuses ; et il faut malheureusement reconnaitre que ces études abstraites et philosophiques produisirent plus tard les sectes anti-sociales des Karmathes et des Ismaéliens, en multipliant le nombre de ces impies (moulhad), de ces esprits forts (sendik) qui doutaient du koran et repoussaient la morale comme un préjugé. Les Arabes avaient dû leur puissance à leur fol intrépide et à leur pieuse ignorance. Mais leur épée devint moins redoutable, lorsque leur jeunesse passa des camps dans les colléges, lorsque les armées des fidèles osèrent lire et réfléchir[2]. La guerre n'était plus la passion des Musulmans. L'augmentation de la solde, des largesses souvent renouvelées ne suffisaient plus pour séduire les descendants de ces braves guerriers qui accouraient en foule à l'appel d'Abou-Bekre et d'Omar.

Après la mort d'Al-Mamon, qui avait essayé vainement de laisser sa succession à : la famille d'Ali, son frère Motassem monta sur le trône (833). Il réussit d'abord à se défaire du fanatique Baba, qui s'était révolté dans la Perse ; mais il ne put sauver Sozopétra, sa ville natale, que l'empereur grec, Théophile, détruisit et dont il mutila les habitants. Le khalife, irrité, résolut d'user de représailles, et cette querelle personnelle prit le caractère d'une guerre générale. Un armement considérable se rassembla à Tarse et marcha sur Amorium en Phrygie, où était né Michel-le-Bègue, père de Théophile. Plutôt que d'évacuer la ville, l'Empereur engagea la bataille, fut vaincu et s'enfuit à Dorylée. De là, il envoya à Motassem des ambassadeurs qui, au lieu d'obtenir la délivrance d'Amorium, furent témoins de sa ruine. La ville, livrée par trahison, fut brillée, les habitants massacrés, et trente mille captifs des-tint à satisfaire l'implacable ressentiment du khalife (838). Ce même homme, qui avait sacrifié au point d'honneur une ville florissante et cent mille personnes, descendit un jour de cheval et salit sa robe pour secourir un vieillard qui était tombé avec son âne dans un fossé plein de boue.

Avec Motassem disparut la gloire de sa famille et de sa nation (842). Lui-même avait préparé au khalifat une source de ruine. Frappé de la mollesse qui remplaçait l'ardeur primitive des conquérants, il avait recruté ses armées de troupes mercenaires empruntées aux contrées du Nord. On prenait à la guerre ou l'on achetait parmi les Turcs qui vivaient au-delà de l'Oxus, de robustes jeunes gens. Élevés dans l'art des combats et dans la foi musulmane, ces étrangers devenaient les gardes du khalife et leurs chefs usurpèrent bientôt l'empire du palais et des provinces. Motassem donna le premier ce dangereux exemple : il appela plus de cinquante mille Turcs dans la capitale. Leur licence excita l'indignation publique, et pour mettre un terme aux querelles des soldats et du peuple, le khalife transporta sa résidence et le camp de ses Barbares à Sumare sur le Tigre, à environ douze lieues au-dessus de la Cité de Paix. Le successeur de Motassem, Vatek-Billah, n'est connu que par ses opinions religieuses en vertu desquelles il soutenait que le koran était incréé. Après lui Motawakkel fut un tyran soupçonneux et cruel (847). Détesté de ses sujets et surtout des Chiites qu'il persécutait, il essaya de s'appuyer sur les gardes turques. Mais ces étrangers, à l'instigation de son fils, se précipitèrent dans son appartement et le coupèrent en morceaux (861). Mostanser fut porté en triomphe sur ce trône encore dégouttant du sang de son père ; mais durant les six mois de son règne il n'éprouva que les angoisses d'une conscience criminelle ; en neuf ans les mercenaires turcs créèrent, déposèrent et assassinèrent[3] trois khalifes, Mostain-Billah, Motaz, Mothadi-Billah (861-870). En même temps Tonkin, ancien esclave originaire du Turkestan, se rendait indépendant en Égypte (868), et son fils Ahmed y fondait la nouvelle dynastie des Toulonides.

Le khalife Al-Mamon s'était vanté de pouvoir diriger l'Empire plus facilement que les pièces d'un échiquier, et déjà cet empire croulait de toutes parts. Tant que les gouverneurs des provinces éloignées crurent devoir solliciter, pour eux on pour leurs fils, le renouvellement des pouvoirs qu'ils avaient reçus ; tant que sur les monnaies et dans les prières publiques ils conservèrent le nom du commandeur des fidèles, on s'aperçut à peine que l'autorité avait changé de mains. Mais peu à peu ces gouverneurs exercèrent ouvertement la souveraineté dans leurs provinces, se bornant à flatter de temps en temps l'orgueil des successeurs du Prophète, par l'envoi de quelques riches présents. Alors on vit s'élever de toutes parts des états indépendants. L'Afrique obéissait aux Edrissites, aux Aglabites, aux Toulonides. En Orient, la première dynastie fut celle des Tahérites, descendants du brave Taher, qui, dans les guerres civiles des fils de Haroun, avait servi avec succès la cause d'Al-Mamon. On l'envoya dans un exil honorable sur les rives de l'Oxus, et ses successeurs gouvernèrent le Khorasan jusqu'à la quatrième génération, avec autant de fermeté que de justice. Ils furent supplantés par un aventurier Yacoub, fils de Soffar, qui conquit la Perse et y fixa le siège d'une dynastie nouvelle (873). Yacoub marchait même sur Bagdad, lorsqu'il fut arrêté par la fièvre. Il reçut à son chevet l'ambassadeur du khalife et lui montrant sur une table un cimeterre nu, une croûte de pain noir et une botte d'ognons : « Si je meurs, dit-il, votre maître n'aura plus de crainte ; si je vis, ce glaive décidera la querelle, si je suis vaincu, je reprendrai sans peine la vie frugale de ma jeunesse. » Il mourut en effet, et son frère Amrou ne consentit à retourner dans le palais de Chiraz, qu'au prix d'immenses concessions. Mais bientôt les Samanides, appelés par les khalifes eux-mêmes, franchirent l'Oxus à la tête de dix mille cavaliers, si pauvres que leurs étriers étaient en bois, si braves qu'ils vainquirent l'armée des Soffarides, huit fois plus nombreuse que la leur. Amrou prisonnier fut envoyé à Bagdad ; les vainqueurs se contentèrent de la possession héréditaire du Khorasan et de la Transoxiane, où ils régnèrent jusqu'à la fin du dixième siècle. La Perse repassa pour quelque temps sous l'autorité des khalifes, qui peu d'an- nées après reprirent l'Égypte aux Toulonides (905). Mais en 935, le gouverneur turc Iskhid détacha :de nouveau cette province de l'Empire, et fonda sur les bords du Nil la dynastie des Iskhidites, qui régna jusqu'en 968. Des princes arabes de la tribu de Ramadan s'emparèrent de la Mésopotamie et des villes de Mosoul et d'Alep (892-1001). Mais l'histoire des Hamadanites ne nous offre qu'une suite de perfidies, de meurtres et de parricides. A la même époque, la dynastie des Bouides usurpa de nouveau le royaume de Perse (933). Cette révolution fut opérée par le glaive de trois frères, qui sous différents noms s'intitulaient les soutiens et les colonnes de l'état, et qui, de la mer Caspienne à l'Océan, ne voulurent souffrir d'autres tyrans qu'eux-mêmes.

Rhadi, le vingtième des Abassides (934-940), fut le dernier qui mérita le titre de commandeur des fidèles, « le dernier, dit Aboulféda, qui ait parlé au peuple et conversé avec les savants, le dernier qui dans la dépense de sa maison ait déployé la richesse et la magnificence des anciens khalifes. » Lassé des factions et des controverses qui agitaient Bagdad, il déposa le pouvoir temporel entre les mains de Rayeck, un des frères Bouides, qui fut le premier émir Al-Omrah (émir des émirs). A la mort de Raysek, les chefs de la garde turque s'emparèrent de ce titre nouveau, chassèrent le successeur de Rhadi, le rappelèrent ensuite, puis lui crevèrent les yeux. Mostakil-Billah, qu'ils mirent à sa place, essaya de briser le joug et appela à son aide Moezzadowlah, Chef des Bouides. Celui-ci triompha des gardes turques, mais s'arrogea tout le pouvoir civil et militaire (945). Avec lui commença la puissance des émirs Al-Omrah, qui prirent successivement quatre khalifes sous leur tutelle. Les successeurs du Prophète furent dès lors réduits au rôle de grands-imans ou de chefs de la religion.

A la faveur de cette anarchie, les empereurs grecs songèrent à rétablir eu Asie l'honneur de leurs armes ; mais ce projet ne fut exécuté que sous les règnes glorieux de Nicéphore Phocas et de Jean Zimiscès (963-976). Les siéges de Mopsueste et de Tarse en Cilicie exercèrent d'abord l'habileté et la persévérance de leurs soldats. La première de ces deux villes fut prise d'assaut ; Tarse ne céda qu'à la famine. Les habitants sarrasins obtinrent la permission de se retirer en Syrie, et une nouvelle colonie remplit le vide laissé par leur départ. La mosquée de Tarse fut changée en écurie, la chaire des docteurs de l'Islamisme livrée aux flammes. Les portes des deux villes conquises furent enlevées et incrustées dans les murs de Constantinople pour attester à jamais la victoire de l'Empereur. Après s'être assurés des défilés du Amanus, les Grecs pénétrèrent à plusieurs reprises au centre de la Syrie ; mais Nicéphore se contenta d'établir autour d'Antioche une ligne de circonvallation, en recommandant à son lieutenant d'attendre le retour du printemps. Cependant par une nuit d'hiver, un officier subalterne, à la tête de trois cents soldats, parvint à surprendre la capitale de la Syrie. La ville fut livrée au pillage, et une armée de cent mille Sarrasins vint se consumer en efforts impuissants sous les murs d'Antioche. Seifeddowlah, prince d'Alep, de la dynastie de Hamadan, abandonna à la première attaque sa capitale et son royaume. Dans le magnifique palais qu'il habitait hors des murs d'Alep, les Grecs trouvèrent un arsenal bien fourni, quatorze cents mulets, trois cents sacs d'or et d'argent. Mais les murs de la place résistèrent à leurs béliers, et ils ne s'en emparèrent qu'à la faveur des dissensions qui divisaient les indigènes et les mercenaires arabes. Le carnage fut effroyable et le butin immense. Hiérapolis, Apamée, Emèse et une foule d'autres villes eurent le sort d'Alep. L'empereur Zimiscès campa dans le paradis de Damas et il accepta la rançon d'un peuple soumis. Ce torrent ne fut arrêté que par l'imprenable forteresse de Tripoli située sur la côte de la Phénicie.

Depuis le règne d'Héraclius les Grecs avalent à peine vu l'Euphrate, au-dessous du mont Taurus. Zimiscès passa ce fleuve sans obstacle, et l'historien doit imiter la promptitude avec laquelle il conquit les villes autrefois fameuses de Samosate, d'Edesse, de Martyropolis, d'Amida et de Nisibis. Déjà il marchait sur Bagdad dont il convoitait les richesses tant vantées. Comme le lieutenant des Bouides pressait le khalife de pourvoir à la défense de la ville, l'infortuné Mothi répondit qu'on l'avait dépouillé de ses armes, de ses revenus et de ses provinces, et qu'il était prêt à abdiquer sa dignité Impuissante. L'émir fut Inexorable. La vente des meubles du palais produisit quarante mille pièces d'or, qui furent follement dépensées. Heureusement Zimiscès s'arrêta et retourna à Constantinople pour y mourir. Après son départ, les princes fugitifs rentrèrent dans leurs capitales, leurs sujets désavouèrent des serments arrachés par la force, les Nestoriens et les Jacobites aimèrent mieux obéir aux Musulmans qu'à tin prince orthodoxe ; et de leurs vastes conquêtes, les Grecs ne gardèrent qu'Antioche, les villes de la Cilicie et File de Chypre.

FATIMITES. — L'empire le plus puissant qui s'éleva sur les ruines du khalifat d'Orient fut celui des Fatimites, descendants Vrais ou supposés d'Ali, et cet empire dut sa naissance à une guerre de religion. Instruit par l'exemple de Babek, qui avait expié dans les tortures ses brigandages et ses hérésies, le Persan Abdallah résolut de miner en secret la puissance des Abassides, et répandit dans l'ombre du mystère les doctrines les plus subversives. Il mêla à l'islamisme le dualisme des anciens Mages, prêcha la vanité de toute religion positive et particulièrement des préceptes du Koran, et s'allia aux Ismaéliens qui croyaient que les vrais imans étaient les Alides ; qu'Ismaël, fils de Djafer, avait été le dernier iman visible, et que le khalifat appartenait de droit à ses descendants comme à la véritable postérité de Fatime, fille de Mahomet. Le plus célèbre des disciples, envoyés par Abdallah pour agiter les provinces, fut Ahmed, fils d'Eskaas, surnommé Karmath. Vers 890, ce fanatique s'intitula dans la province de Koufah, le Guide, le Directeur, le Verbe, le Saint-Esprit, le Chameau, le Héraut du Messie, le Représentant de Mahomet, le Fils d'Ali, le Représentant de saint Jean-Baptiste et de l'Ange Gabriel. Les magistrats de Koufah firent de vains efforts pour arrêter ses progrès, et le nom de Karmath ne fut que plus révéré, quand sa personne eut quitté le monde. Ses douze apôtres se dispersèrent parmi les Bédouins, et menacèrent l'Arabie d'une révolution nouvelle. Liés par un serment solennel qu'ils observaient aveuglément, les Karmathes se rendirent maîtres de la province de Bahrein, située le long du golfe Persique ; les tribus qui occupaient une vaste étendue du désert, furent soumises au sceptre ou plutôt au glaive d'Abou-Said et de son fils Abou-Taher, et ces rebelles imans purent mettre en campagne plus de cent mille sectaires. Les mercenaires du khalife furent battus dans toutes les rencontres, les villes de Races, de Balbek, de Koufah et de Bassora furent prises et saccagées ; la consternation régnait à Bagdad et l'Abasside tremblait derrière les voiles de son palais.

Encouragé par l'audace et les succès des Karmathes, un autre disciple d'Abdallah, nommé Abdallah comme son maitre, et qui se donnait pour descendant de Mohammed, fils d'Ismaël[4], parvint à s'échapper de la prison où l'avait fait jeter le khalife Motadhad et à s'asseoir sur le trône d'Afrique après avoir détrôné les Aglabites et les Edrissites (909). Quoiqu'il eût été proclamé à Kairoan, il fixa sa résidence à Mahadia et prit le nom d'Obéidollah-al-klahadi. Ce fut le fondateur des Fatimites ou Ismaéliens de l'ouest. Ainsi la dénomination de la secte devint celle de la dynastie.

Tel était le mépris qu'inspiraient aux Karmathes les princes abassides qu'Abou-Taher se présenta un jour avec cinq cents chevaux aux portes de Bagdad. Comme on le menaçait des trente mille soldats qu'avait rassemblés le lieutenant du khalife Moctader : « Votre maitre, répondit-il, n'a pas dans toute son armée trois hommes comme ceux-ci. » Se tournant en même temps vers trois de ses compagnons, il ordonna au premier de se plonger un poignard dans le sein, au second de se précipiter dans le Tigre, au troisième de se jeter dans un précipice : Ils obéirent sans murmurer. « Racontez ce que vous avez vu, ajouta l'iman ; avant la nuit votre général sera enchaîné parmi mes chiens. » En effet, le camp fut surpris et la menace exécutée. Adversaires déclarés du culte musulman, les Karmathes dépouillèrent les caravanes qui se rendaient à la Mecque, et vingt mille pèlerins furent abandonnés au milieu des sables brûlants du désert pour y périr de faim et de soif. Une autre année ils laissèrent passer sans obstacle les dévots musulmans ; puis, au milieu des solennités auxquelles donnait lieu la présence des fidèles, Abou-Taher prit d'assaut la cité sainte, passa au fil de l'épée cinquante mille habitants, souilla l'enceinte du temple en y enterrant trois mille morts. Les sectaires se partagèrent le voile de la Caaba et emportèrent la pierre noire (929). Après tant de sacrilèges et de cruautés, ils continuèrent à infester les frontières de l'Irak, de la Syrie et de l'Égypte. Mais le principe vital du fanatisme s'était éteint. Par scrupule ou par cupidité, ils rouvrirent aux pèlerins la route de la Mecque et rendirent la pierre noire. Il est inutile d'indiquer les factions qui les divisèrent ou les armes qui les anéantirent.

Les Ismaéliens au contraire s'affermirent et accrurent leur puissance. Après la mort d'Obeidollah (934), ils confirmèrent aux Zeirides la possession d'Alger et de son territoire[5] ; mais ils joignirent l'Égypte à leur empire sous le quatrième faillite Moez Lédinallah. Cette importante province, conquise par la valeur de Djewhar (968), devint la résidence des Fatimites qui fondèrent ou agrandirent le Caire. Moez supprima le nom du khalife de Bagdad dans les prières publiques et mit à la place le sien et celui d'Ali. La doctrine secrète des Ismaéliens, qui comprenait neuf degrés d'initiation, fut enseignée dans des loges appelées les assemblées de la sagesse, et deux fois par semaine le khalife dut prêter une oreille attentive à la lecture que venait lui faire le Daial-Doat ou missionnaire suprême. Sous Azis-Billah, successeur de Moez, la Syrie fut enlevée au khalifat de Bagdad et jointe à celui du Caire (980). Hakem, fils d'Azis, s'illustra par toutes les extravagances que des enseignements pernicieux peuvent faire naitre dans un cerveau déréglé (990-1021). Il exigea que les maisons restassent ouvertes et éclairées pendant la nuit, condamna les femmes à une réclusion absolue, défendit aux ouvriers de faire des chaussures pour elles, et étouffa dans le sang et le feu une sédition qui avait éclaté au Caire. Tantôt zélé musulman il faisait transcrire en lettres d'or douze cent quatre-vingt-dix exemplaires du Koran et ordonnait d'arracher toutes les vignes de la Haute-Égypte, tantôt il se qualifiait d'image visible du Très-Haut qui après neuf apparitions sur la terre se montrait enfin dans sa personne royale. Au nom de Hakem, le souverain des vivants et des morts, chacun devait adorer une montagne près du Caire, consacrée aux mystères du nouveau culte. Seize mille personnes avaient signé sa profession de fol, et aujourd'hui même la peuplade guerrière des Druzes du Liban croit à la divinité de ce tyran insensé et est persuadée qu'il existe encore[6]. En qualité de Dieu, Hakem détestait les juifs et les chrétiens. Il les persécuta cruellement et fit détruire à Jérusalem l'église de la Résurrection et le tombeau du Christ. Le tyran avec son inconstance ordinaire venait de signer le rétablissement des lieux saints lorsqu'il fut assassiné. En vertu de l'esprit de prosélytisme qui animait les initiés, Mostanser Billah, dont le règne commence en 1036, aspira au khalifat universel : il y réussit un moment. Sous le khalifat de l'Abasside Kayem, l'émir Al-Omrah Bessassiri, dépouillé par les Turcs Seldjoucides, souleva le peuple de Bagdad et fit proclamer le khalife fatimite. Bessassiri, zélé partisan des opinions ismaéliennes, exerça à Bagdad pendant une année entière le deux droits souverains de l'islamisme, c'est-à-dire qu'il fit battre monnaie et prêcha dans la chaire au nom du Fatimite, qui se serait maintenu en possession de ces prérogatives si l'émir n'était tombé sous le fer de Togrul accouru à la défense de la famille d'Abbas (1060) ; dès-lors les Fatimites sont resserrés en Égypte par les Seldjoucides conquérants de l'Asie et par les dynasties indépendantes de l'Afrique. Toutefois le khalifat du Caire se prolonge jusqu'à l'an 1171 où il est aboli par Saladin.

TURCS SELDJOUCIDE. — Vers 975, le turc Sebectagi, esclave d'un lien-tenant des Samanides, après avoir aidé son maitre dans sa révolte, s'empara de la ville et de la province de Gazna (Afghanistan). Les désordres qui achevèrent la ruine des Samanides affermirent au contraire ln paissance de Mahmoud, fils de Sebectagi (997). Ce conquérant, qui le premier des princes orientaux prit le titre de sultan, étendit son royaume de la Transoxiane aux environs d'Ispahan et des rives de la mer Caspienne à l'embouchure de l'Indus. Il lit dans l'Indoustan douze expéditions successives sans être arrêté par l'inclémence des saisons, la hauteur des montagnes, la largeur des fleuves, la stérilité des déserts et les appareils de guerre de ses ennemis. Après avoir franchi les montagnes du Thibet, il arriva à Kinnouge (l'ancienne Palimbothra), et mit en déroute sur un des bras de l'Indus quatre mille bateaux armés par les indigènes. Delhi, Lahore, Moultan, ouvrirent leurs portes : le royaume de Guzarate fut parcouru et soumis. Mahmoud se montra clément envers les Rajahs et le peuple ; mais il fut inexorable pour la religion Indienne. Il brisa des milliers d'idoles, détruisit les temples par centaines et entre autres la magnifique pagode de Sumnat que cinquante mille Indiens essayèrent vainement de défendre. Les richesses immenses que les brahmines avalent mises en sûreté lors de la première invasion Musulmane tombèrent eu pouvoir de Mahmoud. Cette conquête fit pénétrer profonde, ment dans l'Inde les doctrines de l'Islamisme ; et les Communications des Musulmans avec les indigènes donnèrent naissance à l'Indoustani, idiome moderne de l'Inde, lequel e pris la place du sanscrit devenu dès-lors la langue savante.

Les grandes qualités de Mahmoud-le-Gaznévide étalent ternies par une avarice insatiable. Quelque temps avant de mourir, il ne put retenir ses larmes en considérant pour la dernière fois les trésors qu'Il S'était plu accumuler dans le palais de Gazna. Peut-être prévoyait-il que ce butin précieux allait passer à d'autres conquérants qu'il avait appris lui-même à redouter (1028).

Les Turcs, peuple nomade et pasteur d'origine tartare, occupaient depuis le sixième siècle les vastes contrées situées entre la mer blaire, la mer Caspienne et l'Oxus. A l'époque de la décadence du khalifat d'Orient, plusieurs de leurs tribus, franchissant le Inertes et embrassant la religion de Mahomet, avaient obtenu de camper dans la Transoxiane et le Karizme, et c'était parmi eux que se recrutaient ces gardes dont nous avons indiqué plus haut les violences et l'ambition. Mahmoud se servit avec succès de leur irrésistible cavalerie ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir de l'imprudence qu'il avait commise en établissant dans le Khorasan une colonie de ces barbares dont le nombre s'augmentait sans cesse par de nouvelles migrations. A sa mort, les Turcs se mirent fi ravager la Perse jusqu'à Ispahan, et ne craignirent pas de se mesurer ave Massoud, fils et successeur de Mahmoud. Le Gaznévide, trahi par ses généraux, perdit malgré sa valeur la mémorable bataille de Zendekan, qui fonda en Perse la dynastie des rois pasteurs.

Les vainqueurs songèrent à se donner un roi, et le sort désigna Togrul-Beg, fils de Michel fils de Seldjouk, qui fut proclamé sultan à Nishabour, capitale du Khorasan (1038). Il refoula les Gaznévides jusqu'aux rives de l'Indus, mit fin en Perse à la dynastie des Bouides, conquit le Tabaristan et l'Aderbijan, et envoya demander un tribut à l'empire de Constantinople. Zélé musulman, Togrul, à l'exemple de Mahmoud, se déclara en faveur des Abassides contre les Fatimites, et embrassa avec empressement la défense du khalife Kayem, que l'émir Al-Omrah ne pouvait plus protéger contre l'insolence des tyrans subalternes. L'arrivée de Togrul rétablit l'ordre, et après s'être fait apporter les têtes des rebelles les plus obstinés, il voulut donner l'exemple de la soumission. Le khalife, assis derrière un voile noir, couvert du manteau noir des Abassides et tenant à la main le bâton de Mahomet, vit le vainqueur de l'Orient se prosterner au pied de son trône, et lui conféra, au préjudice du dernier Bouïde, le titre de lieutenant temporel du vicaire du Prophète (1055). Le prince Seldjoucide, dans un second voyage qu'il fit à Bagdad, arracha de nouveau le khalife des mains de ses ennemis, et le conduisit dévotement de la prison au palais, marchant à pied et tenant la bride de sa mule. Après avoir hésité quelque temps à donner sa fille à son libérateur, Kayem céda à la nécessité, et Togrul emmena sa nouvelle épouse dans la Perse, où il mourut (1063). Les Abassides gagnèrent du moins à cette révolution de tomber sous un joug moins pesant et moins ignominieux que celui des Bouides.

Togrul-Beg n'avait fait qu'une invasion sanglante, mais passagère, dans les provinces asiatiques qui appartenaient à l'empire grec. Son neveu Alp-Arslan (le Lion) fit des conquêtes plus sérieuses. A la tête de la cavalerie turque, il passa l'Euphrate et s'empara de Césarée, capitale de la Cappadoce, où il pilla le sanctuaire révéré de saint Basile. L'Arménie n'opposa aucune résistance. La Géorgie dut céder à un conquérant dont le fanatisme religieux ne connaissait point d'obstacle. L'impératrice Eudoxie, alarmée des progrès du sultan, donna sa main et le titre d'empereur à Romain Diogène, vaillant soldat, qui battit en Phrygie les lieutenants d'Alp-Arslan (1068). Après trois campagnes, les Turcs furent repoussés au-delà de l'Euphrate ; dans une quatrième, Romain entreprit la délivrance de l'Arménie et vint assiéger Malazkerd, forteresse importante, située entre Erzeroum et Van. Son armée montait à plus de cent mille hommes dont les troupes d'Europe formaient la principale force, et on y remarquait des mercenaires normands commandés par Ursel de Bailleul. Le sultan accourut, mais trop tard pour sauver la place. Quoique Romain fût affaibli par le départ de ses plus braves auxiliaires, il rejeta avec hauteur toute proposition de paix, et engagea une bataille décisive (août 1068). Les escadrons turcs réussirent à enfoncer les Grecs rangés en phalange, et Romain fait prisonnier fut conduit devant AlpArslan, qui sut reconnaître le courage de son ennemi vaincu. L'Empereur fut traité avec honneur dans le camp des Seldjoucides ; mais il n'en sortit qu'en promettant de payer une rançon d'un million de pièces d'or avec un tribut annuel de trois cent soixante mille.

Cette bataille, qui décida du sort de l'Asie, fut le dernier exploit d'AlpArslan. Comme il marchait à la conquête du Turkestan, fi tomba sous le poignard d'un Karismien prisonnier (1072). On grava sur sa tombe cette belle inscription : « Vous qui avez vu la gloire d'Alp-Arslan exaltée jusqu'aux cieux, venez à Marou et vous le verrez dans la poussière. » Son fils ainé Malek-Shah triompha de tous ses compétiteurs et régna glorieusement. Revêtu par le khalife de Bagdad du titre sacré d'émir Al-Moumenin, il porta ses armes au-delà de l'Oxus et du Jaxartes, soumit les hordes farouches du Turkestan, et fit reconnaitre son autorité jusque dans le Cashgar, royaume tartare situé sur les confins de la Chine. Son lieutenant Atzis enleva Damas, la Syrie, la Palestine au khalife fatimite, pénétra même en Égypte, et signala sa retraite par le meurtre et le pillage (1076). Jérusalem de nouveau profanée, fut soumise à une servitude plus cruelle que celle qu'elle avait subie sous les Fatimites. Abandonnée à l'émir Ortok, chef d'une tribu de Turcomans, elle eut à souffrir pendant vingt ans tous les caprices de ses vainqueurs infidèles. A la même époque (1074-1084), un prince de la famille de Seldjouk, Soliman, passa l'Euphrate et tenta la conquête de l'Asie Mineure. Il profita habilement des divisions de l'empire grec, se fit céder successivement les provinces de l'Anatolie par Nicéphore Botoniate et Alexis Comnène, et fonda du Taurus au Bosphore le royaume d'Iconium.

C'est là l'époque la plus brillante de l'histoire des Seldjoucides. Malek-Shah visita plusieurs fois son vaste empire, qui surpassait en grandeur les États des anciens khalifes, protégea la sûreté des caravanes de la Mecque, distribua d'abondantes aumônes, fonda partout des hôpitaux et des colléges, réforma le calendrier, encouragea les savants. Le principal auteur de ces établissements utiles fut le visir Nisamolmouk qui, après trente ans d'une faveur constante et méritée, fut disgracié par son maître et tomba sous les coups des Assissins. Cette secte nouvelle[7], que Malek-Shah entreprit inutilement de détruire, menaçait tous ses ennemis d'une mort soudaine et inévitable. Le sultan crut échapper au danger en transportant sa résidence d'Ispahan à Bagdad ; mais il n'eut pas le temps d'effectuer son projet et mourut empoisonné (1092). Avec lui disparut l'unité de l'empire turc. Barbiarok son fils régna sur la Perse ; Toutousch son frère occupa la Syrie avec Alep et Damas ; une autre branche gouverna la sultanie de Kerman ; Kilidje-Arslan, fils de Soliman, se déclara indépendant et prit le titre de sultan de Douro. Les liens de la subordination, que l'énergie de Malek-Shah avait maintenus, furent brisés à sa mort, et, selon l'expression d'un poète persan, une nuée de princes s'éleva de la poussière de ses pieds.

 

 

 



[1] « Toute l'armée du khalife, tant cavalerie qu'infanterie, était sous les armes et composait un corps de cent soixante mille hommes. Les grands officiers, ses esclaves favoris, se tenaient près de lui vêtus de la manière la plus brillante avec des baudriers éclatants d'or et de pierreries. On voyait ensuite sept mille eunuques parmi lesquels on en corse tait quatre mille blancs et le reste noirs. Il y avait sept cents portiers ou gardes d'appariements. On voyait voguer sur le Tigre des chaloupes et des gondoles décorées de la manière la plus riche. La somptuosité n'était pas moindre dans l'intérieur du palais orné de trente-huit mille pièces de tapisserie, parmi lesquelles douze mille cinq cents étaient de soie brodée en or. On y trouvait vingt-deux mille tapis de pied. Le khalife entretenait cent lions avec un garde pour chacun d'eux. Ente autres raffinements d'us luxe merveilleux, il ne faut pas oublier un arbre d'or et d'argent qui portait dix-huit grosses branches sur lesquelles on apercevait des oiseaux de toute espèce faits, ainsi qui les feuilles de l'arbre, des mêmes métaux précieux. Cet arbre se balançait comme les arbres de nos bois, et alors on entendait le ramage des différents oiseaux. » Abdoulféda, p. 237 ; d'HERBELOT, Bibl. orient. p. 590.

[2] Cependant la puérile vanité des Grecs s'alarma de ces études et ce ne fut qu'avec répugnance qu'ils communiquèrent le feu sacré aux Barbares de l'Orient. L'empereur Théophile refusa le philosophe Léon aux sollicitations d'Al-Mamon.

[3] Aboulféda, p. 206-208, donne sur les violences exercées par les gardes turques des détails qui font frémir. Les malheureux khalifes étaient traînés par les pieds hors du palais, exposés nus à un soleil brûlant, condamnés à souffrir la faim et la soif, foulés aux pieds, assommés avec des massues de fer.

[4] HAMMER (Hist. de l'ordre des Assassins, p. 52), pense que cette filiation prétendue ne faisait illusion à personne, pas même aux Ismaéliens ; que ceux-ci placèrent simplement sur le trône un de leurs partisans pour faire régner en même temps leurs opinions religieuses, et qu'il suffit d'ailleurs de remarquer que la doctrine d'Abdallah, doctrine entièrement subversive de l'islamisme, fut celle qui depuis la fondation de l'empire des Fatimites domina à la cour ainsi que dans le gouvernement.

[5] En 944, l'arabe Zeiri fonda la ville d'Alger, Al-Djézair, l'île ; ainsi nommée à cause du petit îlot située en face de la dite. Les Fatimites lui en accordèrent la possession héréditaire. Sa famille posséda cette portion de l'Afrique jusqu'à la moitié du douzième siècle où elle succomba sous les armes des Normands et des Almoravides.

[6] Comme Hakem se donnait aussi pour le descendant d'un iman autre que celui que révéraient les Ismaéliens, le nom d'Imamites a été appliqué aux Druzes. Mais le secret de la doctrine ne se communique qu'aux élus qui mènent une vie contemplative. La masse des Druzes ordinaires se conforme avec indifférence au culte des Mahométans ou des chrétiens du voisinage.

[7] Hassan, fils de Sabbah, né dans le district de Rei en Perse et initié en Egypte aux doctrines ismaéliennes, réussit à s'emparer de la forteresse d'Alamout, située à quelques lieues de Harbin (1090). Il prit le titre de scheik-al-djebal, seigneur de la montagne, et fonda l'ordre des Assissins, ainsi nommés de la liqueur avec laquelle il enivrait ses disciples pour exalter leur audace. Ces redoutables sectaires étaient partagés en trois classes : les Dais (envoyés), les Refiks (compagnons), les Fédaviés (dévoués.) Ces derniers étaient chargés d'exécuter les sentences de mort, et ils les accomplissaient avec un fanatisme inouï. Non-seulement Hassan avec quelques hommes déterminés repoussa d'Alamout tes troupes de Malek-Shah, mais encore il se saisit du château de Shadour que le sultan venait de faire élever près d'Ispahan. Les progrès des Assissins accélérés par la terreur qu'ils inspiraient furent si rapides qu'à l'époque de la première croisade ils étaient déjà établis en Syrie.