Splendeur de l'empire
des Abassides. — Règne d'Haroun-al-Raschid et ses guerres contre l'empire
grec. — Edrissites et Aglabites en Afrique. — Mouvement intellectuel et
philosophique favorisé par Al-Mamon. — Affaiblissement de l'esprit militaire.
— Guerre d'Amorium. — Le khalifat devient la proie des gardes turques. —
Toulonides, Tahérites, Soffarides, Samanides, Isckidites, Hamadanites. — Les
émirs Al-Omrab, de la dynastie bonide, disposent du khalifat. — Victoires de
Nicéphore Phocas et de Jean Zimiseès. — Guerres religieuses. — Les Karmathes.
— Les Fatimites en Afrique. — Pillage de la Mecque. — Fondation du khalifat
du Caire. — Règne d'Hakem. — Réunion momentanée des deux khalifats. —
Mahmoud-le-Gaznevide. — Conquête de l'Inde. — Turcs seldjoucides. — Succès de
Togrul-Beg. — Il protège le khalifat de Bagdad. — Victoires d'Alp-Arslan. —
Défaite de Romain Diogène. — Progrès de l'empire turc sous Malek-Shah. —
Étendue et puissance de cet empire. — Son démembrement après la mort de
Malek-Shah.
KHALIFAT D'ORIENT. — Les nouveaux khalifes d'Orient, les Abassides, jetèrent
d'abord un vif éclat, bien qu'ils eussent perdu l'Espagne démembrée de
l'Empire au profit de la maison d'Ommiah. Le premier Abasside ne fit que
passer sur le trône (750-754) ; son frère Abou-Giafar mérita le surnom
d'Al-Manzor (le victorieux), en triomphant de la révolte d'un de ses oncles et en punissant
les prétentions de l'orgueilleux Abou-Moslem ; il fonda Bagdad sur la rive
orientale du Tigre (762), et tel fut le rapide accroissement de cette capitale qu'elle ne
tarda pas à renfermer un million d'habitants. Il éleva de somptueux édifices
pour renfermer les trésors de son Immense empire et laissa à sa mort plus de sept
cent millions en or et en argent. Mahadi, son fils et son successeur, dépensa
six millions de dinars d'or en un seul pèlerinage à la Mecque, établit des
citernes et des caravansérails sur une route de plus de deux cents lieues et
se fit suivre d'une troupe de chameaux chargés de neige, luxe inouï dans ces
contrées brûlantes. Al-Mamon, petit-fils de Mahadi, distribua avant de
descendre de cheval les quatre cinquièmes du revenu d'une province (deux millions
quatre cent mille dinars d'or) ; aux noces du même prince on sema sur la tête de l'épousée
mille perles de la première grosseur, et une loterie de terres et de maisons
dispensa aux courtisans les capricieuses faveurs de la fortune. Au déclin de
l'Empire, l'éclat de la cour s'accrut au lieu de diminuer, et en 617, le
faible Moctader déploya une magnificence inouïe pour recevoir à Bagdad les
ambassadeurs byzantins[1]. Durant
la lutte des Ommiades et des Abassides, les Grecs avaient saisi l'occasion de
venger leurs anciennes injures. Mahadi chargea son fils Haroun de reprendre
les provinces limitrophes. Le jeune prince détruisit Samalek dans le Pont et
conduisit sur les hauteurs de Scutari une armée de cent mille Arabes et
Persans. Irène, qui gouvernait alors an nom de son fils, se décida à acheter
la paix et déguisa sous le nom de présent un tribut annuel de soixante-dix
mille dinars d'or (782). De retour à Bagdad, Haroun fit proclamer son frère aîné,
Musa-al-Hadi, qui ne régna que deux ans, et devint lui-même khalife en 786 :
c'est de tous les monarques de sa famille celui qui a déployé le plus de
puissance et d'énergie. S'ils souillé son surnom de Raschid (le Juste) par la mort des généreux
Barmécides, il tint à honneur d'écouter les plaintes des plus pauvres de ses
sujets. Sa cour s'embellit de l'éclat du luxe et des sciences. Pendant les
vingt-trois années de son règne il parcourut à diverses reprises les provinces
de son empire depuis le Khorasan jusqu'à l'Égypte. Il fit cinq pèlerinages à
la Mecque ; il envahit à huit époques différentes le territoire des Romains
qui refusaient de payer le tribut et qui apprirent à leurs dépens qu'un mois
de ravages leur était plus funeste qu'une année de soumission. Après la
déposition et la mort d'Irène, Nicéphore résolut de s'affranchir de cette
honte et envoya au khalife des ambassadeurs qui, en signe de défi, jetèrent
au pied de son trône un faisceau d'épées. Haroun sourit de la menace, et
tirant son redoutable cimeterre il coupa les faibles armes des Grecs sans
émousser la sienne ; il dicta ensuite cette lettre d'un laconisme effrayant :
« Au nom de Dieu miséricordieux, Haroun-al-Rasehid, commandeur des
fidèles, à Nicéphore, chien de Romain. Fils d'une mère infidèle, j'ai lu ta
lettre ; tu n'entendras pas ma réponse, tu la verras. » Il l'écrivit en
traits de sang et de feu dans les plaines de la Phrygie, et les Grecs furent
réduits à une feinte soumission. Mais à peine le khalife était-il retiré dans
son palais de Ham qu'ils se hasardèrent à violer la paix. Avec une célérité
incroyable, Haroun repassa au milieu de l'hiver les neiges du Taurus et tua
quarante mille hommes à Nicéphore qui reçut trois blessures dans la bataille.
L'obstination de l'empereur grec prolongea les maux de la guerre. A la tête
d'une armée innombrable, le khalife balaya l'Asie-Mineure jusques au-delà de
Tyane et d'Ancyre, puis investit Héraclée-Pontique, qui résista un mois à
toutes les forces de l'Orient et fut ruinée de fond en comble. Les progrès de
la dévastation sur mer et sur terre, depuis l'Euxin jusqu'à Pile de Chypre,
déterminèrent enfin Nicéphore à rétracter son défi. Haroun accorda la paix (805) ; mais il voulut que la monnaie
du tribut portât son effigie et celle de ses fils, et il défendit qu'on
relevât les forteresses détruites. Après
avoir resserré son alliance avec Charlemagne par une seconde ambassade,
Haroun mourut en 809. C'est de son règne, tout glorieux qu'il est, que date
le premier démembrement du khalifat d'Orient. L'Afrique donne le signal. En
788, un descendant d'Ali, Edris-ben-Edris, se rend indépendant dans le Mogreb
(Mauritanie), et fonde une dynastie qui
règne sur Tanger, Fez et Ceuta. Huit ans après, Ibrahimben-Agieb devient le
chef de la dynastie des Aglabites dans la Carthaginoise et la Tripolitaine,
et prend Kairoan pour capitale (796). Ce nouvel état est un centre d'opérations pour
les pirates musulmans de la Méditerranée. Amin,
fils aîné d'Haroun-al-Raschid, abandonna tout le pouvoir à un ministre
incapable et fut aisément renversé par son frère, Al-Marron, gouverneur du Khorasan
(813). Celui-ci suivit l'exemple de
son père, dont il imita la magnificence et le goût pour les lettres. Sous les
Ommiades, les Musulmans bornaient leurs études à l'interprétation du koran et
à la culture de leur langue naturelle. Les sujets des Abassides mirent à
profit la tranquillité de l'Empire pour satisfaire la curiosité que commençaient
à leur inspirer les sciences profanes. Cette étude fut d'abord encouragée par
le khalife Al-Manzor qui, outre ses connaissances sur la loi musulmane,
s'était adonné avec succès à l'astronomie. Al-Mamon envoya des agents à
Constantinople, dans l'Arménie, la Syrie, l'Égypte, pour rassembler les
écrits de la Grèce. Il les fit traduire en arabe, en recommanda la lecture et
assista lui-même aux discussions des savants, « n'ignorant pas, dit
Abulpharage, que ceux dont la vie est dévouée au perfectionnement de leurs facultés
raisonnables sont les élus de Dieu, ses meilleurs et ses plus utiles
serviteurs. » Les princes de la maison d'Abbas, qui succédèrent à Al-Mamon,
eurent la même curiosité et le même zèle. Leurs rivaux, les Fatimites
d'Afrique et les Ommiades d'Espagne, furent aussi les protecteurs de
l'érudition, dont le goût se répandit de Samarcande et de Hochera à Fez et à
Cordoue. Le visir d'un des Abassides donna deux cent mille pièces d'or pour
fonder à Bagdad un collège qu'il dota d'un revenu de quinze mille dinars, et
qui renfermait six mille élèves. Partout s'élevèrent des bibliothèques aussi
riches que nombreuses, où s'entassèrent une multitude d'ouvrages relatifs à
l'histoire, à la poésie, à la jurisprudence, à la religion. Mais c'est
principalement dans les sciences, telles que la philosophie, les
mathématiques, l'astronomie, la médecine, que les Orientaux tirent des
progrès réels. Platon et Aristote, Euclide et Ptolémée, Hippocrate et Galien,
les mirent sur la voie des recherches les plus utiles, et en admettant même
que les Arabes aient ajouté peu de chose aux découvertes des anciens, c'est
encore un beau titre de gloire, que d'avoir communiqué à l'Occident ces
textes précieux. Al-Mamon fournit les instruments dispendieux nécessaires aux
astronomes qui mesurèrent avec exactitude dans la plaine de Sennaar, et une
seconde fois dans celle de Koufah, un degré du grand cercle de la terre ; et
ils trouvèrent que la circonférence entière du globe est de vingt-quatre
mille milles. L'étude des astres continua d'être en honneur. Les tables de
Bagdad, d'Espagne et de Samarcande purent corriger quelques erreurs de
détail, mais sans faire un pas vers la découverte du système solaire. Huit
cent soixante médecins vivaient à Bagdad, riches de l'exercice de leur
profession, et l'on ne peut nier que la médecine n'ait gagné entre les mains
des Arabes. Chez eux, l'anatomie resta stationnaire ; mais la botanique
s'enrichit de plantes nouvelles, et la chimie, en analysant les substances
des trois règnes, augmenta la somme des remèdes qui pouvaient guérir les
infirmités humaines. Quoi
qu'il en soit, les sévères docteurs de la loi musulmane condamnèrent
l'imprudente curiosité d'Al-Mamon comme donnant carrière aux innovations les
plus dangereuses ; et il faut malheureusement reconnaitre que ces études
abstraites et philosophiques produisirent plus tard les sectes anti-sociales
des Karmathes et des Ismaéliens, en multipliant le nombre de ces impies (moulhad), de ces esprits forts (sendik) qui doutaient du koran et
repoussaient la morale comme un préjugé. Les Arabes avaient dû leur puissance
à leur fol intrépide et à leur pieuse ignorance. Mais leur épée devint moins
redoutable, lorsque leur jeunesse passa des camps dans les colléges, lorsque
les armées des fidèles osèrent lire et réfléchir[2]. La guerre n'était plus la
passion des Musulmans. L'augmentation de la solde, des largesses souvent
renouvelées ne suffisaient plus pour séduire les descendants de ces braves
guerriers qui accouraient en foule à l'appel d'Abou-Bekre et d'Omar. Après
la mort d'Al-Mamon, qui avait essayé vainement de laisser sa succession à :
la famille d'Ali, son frère Motassem monta sur le trône (833). Il réussit d'abord à se
défaire du fanatique Baba, qui s'était révolté dans la Perse ; mais il ne put
sauver Sozopétra, sa ville natale, que l'empereur grec, Théophile, détruisit
et dont il mutila les habitants. Le khalife, irrité, résolut d'user de représailles,
et cette querelle personnelle prit le caractère d'une guerre générale. Un
armement considérable se rassembla à Tarse et marcha sur Amorium en Phrygie,
où était né Michel-le-Bègue, père de Théophile. Plutôt que d'évacuer la
ville, l'Empereur engagea la bataille, fut vaincu et s'enfuit à Dorylée. De
là, il envoya à Motassem des ambassadeurs qui, au lieu d'obtenir la
délivrance d'Amorium, furent témoins de sa ruine. La ville, livrée par trahison,
fut brillée, les habitants massacrés, et trente mille captifs des-tint à
satisfaire l'implacable ressentiment du khalife (838). Ce même homme, qui avait
sacrifié au point d'honneur une ville florissante et cent mille personnes,
descendit un jour de cheval et salit sa robe pour secourir un vieillard qui
était tombé avec son âne dans un fossé plein de boue. Avec
Motassem disparut la gloire de sa famille et de sa nation (842). Lui-même avait préparé au
khalifat une source de ruine. Frappé de la mollesse qui remplaçait l'ardeur
primitive des conquérants, il avait recruté ses armées de troupes mercenaires
empruntées aux contrées du Nord. On prenait à la guerre ou l'on achetait
parmi les Turcs qui vivaient au-delà de l'Oxus, de robustes jeunes gens.
Élevés dans l'art des combats et dans la foi musulmane, ces étrangers
devenaient les gardes du khalife et leurs chefs usurpèrent bientôt l'empire
du palais et des provinces. Motassem donna le premier ce dangereux exemple :
il appela plus de cinquante mille Turcs dans la capitale. Leur licence excita
l'indignation publique, et pour mettre un terme aux querelles des soldats et
du peuple, le khalife transporta sa résidence et le camp de ses Barbares à
Sumare sur le Tigre, à environ douze lieues au-dessus de la Cité de Paix.
Le successeur de Motassem, Vatek-Billah, n'est connu que par ses opinions
religieuses en vertu desquelles il soutenait que le koran était incréé. Après
lui Motawakkel fut un tyran soupçonneux et cruel (847). Détesté de ses sujets et
surtout des Chiites qu'il persécutait, il essaya de s'appuyer sur les gardes
turques. Mais ces étrangers, à l'instigation de son fils, se précipitèrent
dans son appartement et le coupèrent en morceaux (861). Mostanser fut porté en
triomphe sur ce trône encore dégouttant du sang de son père ; mais durant les
six mois de son règne il n'éprouva que les angoisses d'une conscience criminelle
; en neuf ans les mercenaires turcs créèrent, déposèrent et assassinèrent[3] trois khalifes, Mostain-Billah,
Motaz, Mothadi-Billah (861-870). En même temps Tonkin, ancien esclave originaire
du Turkestan, se rendait indépendant en Égypte (868), et son fils Ahmed y
fondait la nouvelle dynastie des Toulonides. Le
khalife Al-Mamon s'était vanté de pouvoir diriger l'Empire plus facilement
que les pièces d'un échiquier, et déjà cet empire croulait de toutes parts.
Tant que les gouverneurs des provinces éloignées crurent devoir solliciter,
pour eux on pour leurs fils, le renouvellement des pouvoirs qu'ils avaient
reçus ; tant que sur les monnaies et dans les prières publiques ils
conservèrent le nom du commandeur des fidèles, on s'aperçut à peine que
l'autorité avait changé de mains. Mais peu à peu ces gouverneurs exercèrent
ouvertement la souveraineté dans leurs provinces, se bornant à flatter de
temps en temps l'orgueil des successeurs du Prophète, par l'envoi de quelques
riches présents. Alors on vit s'élever de toutes parts des états
indépendants. L'Afrique obéissait aux Edrissites, aux Aglabites, aux
Toulonides. En Orient, la première dynastie fut celle des Tahérites,
descendants du brave Taher, qui, dans les guerres civiles des fils de Haroun,
avait servi avec succès la cause d'Al-Mamon. On l'envoya dans un exil honorable
sur les rives de l'Oxus, et ses successeurs gouvernèrent le Khorasan jusqu'à
la quatrième génération, avec autant de fermeté que de justice. Ils furent
supplantés par un aventurier Yacoub, fils de Soffar, qui conquit la Perse et
y fixa le siège d'une dynastie nouvelle (873). Yacoub marchait même sur Bagdad, lorsqu'il fut
arrêté par la fièvre. Il reçut à son chevet l'ambassadeur du khalife et lui
montrant sur une table un cimeterre nu, une croûte de pain noir et une botte
d'ognons : « Si je meurs, dit-il, votre maître n'aura plus de crainte ; si je
vis, ce glaive décidera la querelle, si je suis vaincu, je reprendrai sans
peine la vie frugale de ma jeunesse. » Il mourut en effet, et son frère
Amrou ne consentit à retourner dans le palais de Chiraz, qu'au prix
d'immenses concessions. Mais bientôt les Samanides, appelés par les
khalifes eux-mêmes, franchirent l'Oxus à la tête de dix mille cavaliers, si
pauvres que leurs étriers étaient en bois, si braves qu'ils vainquirent
l'armée des Soffarides, huit fois plus nombreuse que la leur. Amrou
prisonnier fut envoyé à Bagdad ; les vainqueurs se contentèrent de la
possession héréditaire du Khorasan et de la Transoxiane, où ils régnèrent
jusqu'à la fin du dixième siècle. La Perse repassa pour quelque temps sous
l'autorité des khalifes, qui peu d'an- nées après reprirent l'Égypte aux
Toulonides (905).
Mais en 935, le gouverneur turc Iskhid détacha :de nouveau cette province de
l'Empire, et fonda sur les bords du Nil la dynastie des Iskhidites,
qui régna jusqu'en 968. Des princes arabes de la tribu de Ramadan
s'emparèrent de la Mésopotamie et des villes de Mosoul et d'Alep (892-1001). Mais l'histoire des Hamadanites
ne nous offre qu'une suite de perfidies, de meurtres et de parricides. A la
même époque, la dynastie des Bouides usurpa de nouveau le royaume de
Perse (933). Cette révolution fut opérée par
le glaive de trois frères, qui sous différents noms s'intitulaient les
soutiens et les colonnes de l'état, et qui, de la mer Caspienne à l'Océan, ne
voulurent souffrir d'autres tyrans qu'eux-mêmes. Rhadi,
le vingtième des Abassides (934-940), fut le dernier qui mérita le titre de commandeur
des fidèles, « le dernier, dit Aboulféda, qui ait parlé au peuple et conversé
avec les savants, le dernier qui dans la dépense de sa maison ait déployé la
richesse et la magnificence des anciens khalifes. » Lassé des factions
et des controverses qui agitaient Bagdad, il déposa le pouvoir temporel entre
les mains de Rayeck, un des frères Bouides, qui fut le premier émir
Al-Omrah (émir des émirs). A la mort de Raysek, les chefs de la garde turque s'emparèrent
de ce titre nouveau, chassèrent le successeur de Rhadi, le rappelèrent
ensuite, puis lui crevèrent les yeux. Mostakil-Billah, qu'ils mirent à sa
place, essaya de briser le joug et appela à son aide Moezzadowlah, Chef des
Bouides. Celui-ci triompha des gardes turques, mais s'arrogea tout le pouvoir
civil et militaire (945). Avec lui commença la puissance des émirs Al-Omrah, qui prirent
successivement quatre khalifes sous leur tutelle. Les successeurs du Prophète
furent dès lors réduits au rôle de grands-imans ou de chefs de la religion. A la
faveur de cette anarchie, les empereurs grecs songèrent à rétablir eu Asie
l'honneur de leurs armes ; mais ce projet ne fut exécuté que sous les règnes
glorieux de Nicéphore Phocas et de Jean Zimiscès (963-976). Les siéges de Mopsueste et de
Tarse en Cilicie exercèrent d'abord l'habileté et la persévérance de leurs
soldats. La première de ces deux villes fut prise d'assaut ; Tarse ne céda
qu'à la famine. Les habitants sarrasins obtinrent la permission de se retirer
en Syrie, et une nouvelle colonie remplit le vide laissé par leur départ. La
mosquée de Tarse fut changée en écurie, la chaire des docteurs de l'Islamisme
livrée aux flammes. Les portes des deux villes conquises furent enlevées et
incrustées dans les murs de Constantinople pour attester à jamais la victoire
de l'Empereur. Après s'être assurés des défilés du Amanus, les Grecs
pénétrèrent à plusieurs reprises au centre de la Syrie ; mais Nicéphore se
contenta d'établir autour d'Antioche une ligne de circonvallation, en
recommandant à son lieutenant d'attendre le retour du printemps. Cependant
par une nuit d'hiver, un officier subalterne, à la tête de trois cents
soldats, parvint à surprendre la capitale de la Syrie. La ville fut livrée au
pillage, et une armée de cent mille Sarrasins vint se consumer en efforts
impuissants sous les murs d'Antioche. Seifeddowlah, prince d'Alep, de la
dynastie de Hamadan, abandonna à la première attaque sa capitale et son
royaume. Dans le magnifique palais qu'il habitait hors des murs d'Alep, les
Grecs trouvèrent un arsenal bien fourni, quatorze cents mulets, trois cents
sacs d'or et d'argent. Mais les murs de la place résistèrent à leurs béliers,
et ils ne s'en emparèrent qu'à la faveur des dissensions qui divisaient les
indigènes et les mercenaires arabes. Le carnage fut effroyable et le butin
immense. Hiérapolis, Apamée, Emèse et une foule d'autres villes eurent le
sort d'Alep. L'empereur Zimiscès campa dans le paradis de Damas et il accepta
la rançon d'un peuple soumis. Ce torrent ne fut arrêté que par l'imprenable
forteresse de Tripoli située sur la côte de la Phénicie. Depuis
le règne d'Héraclius les Grecs avalent à peine vu l'Euphrate, au-dessous du
mont Taurus. Zimiscès passa ce fleuve sans obstacle, et l'historien doit
imiter la promptitude avec laquelle il conquit les villes autrefois fameuses
de Samosate, d'Edesse, de Martyropolis, d'Amida et de Nisibis. Déjà il
marchait sur Bagdad dont il convoitait les richesses tant vantées. Comme le
lieutenant des Bouides pressait le khalife de pourvoir à la défense de la
ville, l'infortuné Mothi répondit qu'on l'avait dépouillé de ses armes, de
ses revenus et de ses provinces, et qu'il était prêt à abdiquer sa dignité
Impuissante. L'émir fut Inexorable. La vente des meubles du palais produisit
quarante mille pièces d'or, qui furent follement dépensées. Heureusement
Zimiscès s'arrêta et retourna à Constantinople pour y mourir. Après son
départ, les princes fugitifs rentrèrent dans leurs capitales, leurs sujets
désavouèrent des serments arrachés par la force, les Nestoriens et les
Jacobites aimèrent mieux obéir aux Musulmans qu'à tin prince orthodoxe ; et
de leurs vastes conquêtes, les Grecs ne gardèrent qu'Antioche, les villes de
la Cilicie et File de Chypre. FATIMITES. — L'empire le plus puissant
qui s'éleva sur les ruines du khalifat d'Orient fut celui des Fatimites,
descendants Vrais ou supposés d'Ali, et cet empire dut sa naissance à une
guerre de religion. Instruit par l'exemple de Babek, qui avait expié dans les
tortures ses brigandages et ses hérésies, le Persan Abdallah résolut de miner
en secret la puissance des Abassides, et répandit dans l'ombre du mystère les
doctrines les plus subversives. Il mêla à l'islamisme le dualisme des anciens
Mages, prêcha la vanité de toute religion positive et particulièrement des
préceptes du Koran, et s'allia aux Ismaéliens qui croyaient que les vrais
imans étaient les Alides ; qu'Ismaël, fils de Djafer, avait été le dernier
iman visible, et que le khalifat appartenait de droit à ses descendants comme
à la véritable postérité de Fatime, fille de Mahomet. Le plus célèbre des
disciples, envoyés par Abdallah pour agiter les provinces, fut Ahmed, fils
d'Eskaas, surnommé Karmath. Vers 890, ce fanatique s'intitula dans la province
de Koufah, le Guide, le Directeur, le Verbe, le Saint-Esprit, le Chameau,
le Héraut du Messie, le Représentant de Mahomet, le Fils d'Ali, le
Représentant de saint Jean-Baptiste et de l'Ange Gabriel. Les magistrats
de Koufah firent de vains efforts pour arrêter ses progrès, et le nom de
Karmath ne fut que plus révéré, quand sa personne eut quitté le monde. Ses
douze apôtres se dispersèrent parmi les Bédouins, et menacèrent l'Arabie
d'une révolution nouvelle. Liés par un serment solennel qu'ils observaient
aveuglément, les Karmathes se rendirent maîtres de la province de Bahrein,
située le long du golfe Persique ; les tribus qui occupaient une vaste
étendue du désert, furent soumises au sceptre ou plutôt au glaive d'Abou-Said
et de son fils Abou-Taher, et ces rebelles imans purent mettre en campagne
plus de cent mille sectaires. Les mercenaires du khalife furent battus dans
toutes les rencontres, les villes de Races, de Balbek, de Koufah et de
Bassora furent prises et saccagées ; la consternation régnait à Bagdad et
l'Abasside tremblait derrière les voiles de son palais. Encouragé
par l'audace et les succès des Karmathes, un autre disciple d'Abdallah, nommé
Abdallah comme son maitre, et qui se donnait pour descendant de Mohammed,
fils d'Ismaël[4], parvint à s'échapper de la
prison où l'avait fait jeter le khalife Motadhad et à s'asseoir sur le trône
d'Afrique après avoir détrôné les Aglabites et les Edrissites (909). Quoiqu'il eût été proclamé à
Kairoan, il fixa sa résidence à Mahadia et prit le nom
d'Obéidollah-al-klahadi. Ce fut le fondateur des Fatimites ou Ismaéliens de
l'ouest. Ainsi la dénomination de la secte devint celle de la dynastie. Tel
était le mépris qu'inspiraient aux Karmathes les princes abassides
qu'Abou-Taher se présenta un jour avec cinq cents chevaux aux portes de
Bagdad. Comme on le menaçait des trente mille soldats qu'avait rassemblés le
lieutenant du khalife Moctader : « Votre maitre, répondit-il, n'a pas dans
toute son armée trois hommes comme ceux-ci. » Se tournant en même temps
vers trois de ses compagnons, il ordonna au premier de se plonger un poignard
dans le sein, au second de se précipiter dans le Tigre, au troisième de se
jeter dans un précipice : Ils obéirent sans murmurer. « Racontez ce que
vous avez vu, ajouta l'iman ; avant la nuit votre général sera enchaîné parmi
mes chiens. » En effet, le camp fut surpris et la menace exécutée.
Adversaires déclarés du culte musulman, les Karmathes dépouillèrent les
caravanes qui se rendaient à la Mecque, et vingt mille pèlerins furent
abandonnés au milieu des sables brûlants du désert pour y périr de faim et de
soif. Une autre année ils laissèrent passer sans obstacle les dévots
musulmans ; puis, au milieu des solennités auxquelles donnait lieu la
présence des fidèles, Abou-Taher prit d'assaut la cité sainte, passa au fil
de l'épée cinquante mille habitants, souilla l'enceinte du temple en y
enterrant trois mille morts. Les sectaires se partagèrent le voile de la
Caaba et emportèrent la pierre noire (929). Après tant de sacrilèges et de cruautés, ils
continuèrent à infester les frontières de l'Irak, de la Syrie et de l'Égypte.
Mais le principe vital du fanatisme s'était éteint. Par scrupule ou par
cupidité, ils rouvrirent aux pèlerins la route de la Mecque et rendirent la
pierre noire. Il est inutile d'indiquer les factions qui les divisèrent ou
les armes qui les anéantirent. Les
Ismaéliens au contraire s'affermirent et accrurent leur puissance. Après la
mort d'Obeidollah (934), ils confirmèrent aux Zeirides la possession d'Alger
et de son territoire[5] ; mais ils joignirent l'Égypte
à leur empire sous le quatrième faillite Moez Lédinallah. Cette importante
province, conquise par la valeur de Djewhar (968), devint la résidence des
Fatimites qui fondèrent ou agrandirent le Caire. Moez supprima le nom du
khalife de Bagdad dans les prières publiques et mit à la place le sien et
celui d'Ali. La doctrine secrète des Ismaéliens, qui comprenait neuf degrés
d'initiation, fut enseignée dans des loges appelées les assemblées de la
sagesse, et deux fois par semaine le khalife dut prêter une oreille
attentive à la lecture que venait lui faire le Daial-Doat ou missionnaire
suprême. Sous Azis-Billah, successeur de Moez, la Syrie fut enlevée au
khalifat de Bagdad et jointe à celui du Caire (980). Hakem, fils d'Azis, s'illustra
par toutes les extravagances que des enseignements pernicieux peuvent faire
naitre dans un cerveau déréglé (990-1021). Il exigea que les maisons
restassent ouvertes et éclairées pendant la nuit, condamna les femmes à une
réclusion absolue, défendit aux ouvriers de faire des chaussures pour elles,
et étouffa dans le sang et le feu une sédition qui avait éclaté au Caire.
Tantôt zélé musulman il faisait transcrire en lettres d'or douze cent
quatre-vingt-dix exemplaires du Koran et ordonnait d'arracher toutes les
vignes de la Haute-Égypte, tantôt il se qualifiait d'image visible du
Très-Haut qui après neuf apparitions sur la terre se montrait enfin dans sa
personne royale. Au nom de Hakem, le souverain des vivants et des morts,
chacun devait adorer une montagne près du Caire, consacrée aux mystères du
nouveau culte. Seize mille personnes avaient signé sa profession de fol, et
aujourd'hui même la peuplade guerrière des Druzes du Liban croit à la
divinité de ce tyran insensé et est persuadée qu'il existe encore[6]. En qualité de Dieu, Hakem
détestait les juifs et les chrétiens. Il les persécuta cruellement et fit
détruire à Jérusalem l'église de la Résurrection et le tombeau du Christ. Le
tyran avec son inconstance ordinaire venait de signer le rétablissement des
lieux saints lorsqu'il fut assassiné. En vertu de l'esprit de prosélytisme
qui animait les initiés, Mostanser Billah, dont le règne commence en 1036,
aspira au khalifat universel : il y réussit un moment. Sous le khalifat de
l'Abasside Kayem, l'émir Al-Omrah Bessassiri, dépouillé par les Turcs Seldjoucides,
souleva le peuple de Bagdad et fit proclamer le khalife fatimite. Bessassiri,
zélé partisan des opinions ismaéliennes, exerça à Bagdad pendant une année
entière le deux droits souverains de l'islamisme, c'est-à-dire qu'il fit
battre monnaie et prêcha dans la chaire au nom du Fatimite, qui se serait
maintenu en possession de ces prérogatives si l'émir n'était tombé sous le
fer de Togrul accouru à la défense de la famille d'Abbas (1060) ; dès-lors les Fatimites sont
resserrés en Égypte par les Seldjoucides conquérants de l'Asie et par les
dynasties indépendantes de l'Afrique. Toutefois le khalifat du Caire se
prolonge jusqu'à l'an 1171 où il est aboli par Saladin. TURCS SELDJOUCIDE. — Vers 975, le turc Sebectagi,
esclave d'un lien-tenant des Samanides, après avoir aidé son maitre dans sa
révolte, s'empara de la ville et de la province de Gazna (Afghanistan). Les désordres qui achevèrent
la ruine des Samanides affermirent au contraire ln paissance de Mahmoud, fils
de Sebectagi (997). Ce
conquérant, qui le premier des princes orientaux prit le titre de sultan,
étendit son royaume de la Transoxiane aux environs d'Ispahan et des rives de
la mer Caspienne à l'embouchure de l'Indus. Il lit dans l'Indoustan douze
expéditions successives sans être arrêté par l'inclémence des saisons, la
hauteur des montagnes, la largeur des fleuves, la stérilité des déserts et
les appareils de guerre de ses ennemis. Après avoir franchi les montagnes du
Thibet, il arriva à Kinnouge (l'ancienne Palimbothra), et mit en déroute sur un des
bras de l'Indus quatre mille bateaux armés par les indigènes. Delhi, Lahore,
Moultan, ouvrirent leurs portes : le royaume de Guzarate fut parcouru et
soumis. Mahmoud se montra clément envers les Rajahs et le peuple ; mais il
fut inexorable pour la religion Indienne. Il brisa des milliers d'idoles,
détruisit les temples par centaines et entre autres la magnifique pagode de
Sumnat que cinquante mille Indiens essayèrent vainement de défendre. Les
richesses immenses que les brahmines avalent mises en sûreté lors de la
première invasion Musulmane tombèrent eu pouvoir de Mahmoud. Cette conquête
fit pénétrer profonde, ment dans l'Inde les doctrines de l'Islamisme ; et les
Communications des Musulmans avec les indigènes donnèrent naissance à l'Indoustani,
idiome moderne de l'Inde, lequel e pris la place du sanscrit devenu dès-lors
la langue savante. Les
grandes qualités de Mahmoud-le-Gaznévide étalent ternies par une avarice
insatiable. Quelque temps avant de mourir, il ne put retenir ses larmes en
considérant pour la dernière fois les trésors qu'Il S'était plu accumuler
dans le palais de Gazna. Peut-être prévoyait-il que ce butin précieux allait
passer à d'autres conquérants qu'il avait appris lui-même à redouter (1028). Les
Turcs, peuple nomade et pasteur d'origine tartare, occupaient depuis le
sixième siècle les vastes contrées situées entre la mer blaire, la mer
Caspienne et l'Oxus. A l'époque de la décadence du khalifat d'Orient,
plusieurs de leurs tribus, franchissant le Inertes et embrassant la religion
de Mahomet, avaient obtenu de camper dans la Transoxiane et le Karizme, et
c'était parmi eux que se recrutaient ces gardes dont nous avons indiqué plus
haut les violences et l'ambition. Mahmoud se servit avec succès de leur
irrésistible cavalerie ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir de l'imprudence
qu'il avait commise en établissant dans le Khorasan une colonie de ces
barbares dont le nombre s'augmentait sans cesse par de nouvelles migrations.
A sa mort, les Turcs se mirent fi ravager la Perse jusqu'à Ispahan, et ne
craignirent pas de se mesurer ave Massoud, fils et successeur de Mahmoud. Le
Gaznévide, trahi par ses généraux, perdit malgré sa valeur la mémorable
bataille de Zendekan, qui fonda en Perse la dynastie des rois pasteurs. Les
vainqueurs songèrent à se donner un roi, et le sort désigna Togrul-Beg, fils
de Michel fils de Seldjouk, qui fut proclamé sultan à Nishabour, capitale du
Khorasan (1038). Il refoula les Gaznévides
jusqu'aux rives de l'Indus, mit fin en Perse à la dynastie des Bouides,
conquit le Tabaristan et l'Aderbijan, et envoya demander un tribut à l'empire
de Constantinople. Zélé musulman, Togrul, à l'exemple de Mahmoud, se déclara
en faveur des Abassides contre les Fatimites, et embrassa avec empressement
la défense du khalife Kayem, que l'émir Al-Omrah ne pouvait plus protéger contre
l'insolence des tyrans subalternes. L'arrivée de Togrul rétablit l'ordre, et
après s'être fait apporter les têtes des rebelles les plus obstinés, il
voulut donner l'exemple de la soumission. Le khalife, assis derrière un voile
noir, couvert du manteau noir des Abassides et tenant à la main le bâton de
Mahomet, vit le vainqueur de l'Orient se prosterner au pied de son trône, et
lui conféra, au préjudice du dernier Bouïde, le titre de lieutenant temporel
du vicaire du Prophète (1055). Le prince Seldjoucide, dans un second voyage qu'il fit à
Bagdad, arracha de nouveau le khalife des mains de ses ennemis, et le
conduisit dévotement de la prison au palais, marchant à pied et tenant la
bride de sa mule. Après avoir hésité quelque temps à donner sa fille à son
libérateur, Kayem céda à la nécessité, et Togrul emmena sa nouvelle épouse
dans la Perse, où il mourut (1063). Les Abassides gagnèrent du moins à cette révolution de tomber
sous un joug moins pesant et moins ignominieux que celui des Bouides. Togrul-Beg
n'avait fait qu'une invasion sanglante, mais passagère, dans les provinces
asiatiques qui appartenaient à l'empire grec. Son neveu Alp-Arslan (le Lion) fit des conquêtes plus
sérieuses. A la tête de la cavalerie turque, il passa l'Euphrate et s'empara
de Césarée, capitale de la Cappadoce, où il pilla le sanctuaire révéré de
saint Basile. L'Arménie n'opposa aucune résistance. La Géorgie dut céder à un
conquérant dont le fanatisme religieux ne connaissait point d'obstacle.
L'impératrice Eudoxie, alarmée des progrès du sultan, donna sa main et le
titre d'empereur à Romain Diogène, vaillant soldat, qui battit en Phrygie les
lieutenants d'Alp-Arslan (1068). Après trois campagnes, les Turcs furent repoussés au-delà de
l'Euphrate ; dans une quatrième, Romain entreprit la délivrance de l'Arménie
et vint assiéger Malazkerd, forteresse importante, située entre Erzeroum et
Van. Son armée montait à plus de cent mille hommes dont les troupes d'Europe
formaient la principale force, et on y remarquait des mercenaires normands
commandés par Ursel de Bailleul. Le sultan accourut, mais trop tard pour
sauver la place. Quoique Romain fût affaibli par le départ de ses plus braves
auxiliaires, il rejeta avec hauteur toute proposition de paix, et engagea une
bataille décisive (août 1068). Les escadrons turcs réussirent à enfoncer les
Grecs rangés en phalange, et Romain fait prisonnier fut conduit devant
AlpArslan, qui sut reconnaître le courage de son ennemi vaincu. L'Empereur
fut traité avec honneur dans le camp des Seldjoucides ; mais il n'en sortit
qu'en promettant de payer une rançon d'un million de pièces d'or avec un
tribut annuel de trois cent soixante mille. Cette
bataille, qui décida du sort de l'Asie, fut le dernier exploit d'AlpArslan.
Comme il marchait à la conquête du Turkestan, fi tomba sous le poignard d'un
Karismien prisonnier (1072). On grava sur sa tombe cette belle inscription : « Vous qui
avez vu la gloire d'Alp-Arslan exaltée jusqu'aux cieux, venez à Marou et vous
le verrez dans la poussière. » Son fils ainé Malek-Shah triompha de tous ses
compétiteurs et régna glorieusement. Revêtu par le khalife de Bagdad du titre
sacré d'émir Al-Moumenin, il porta ses armes au-delà de l'Oxus et du
Jaxartes, soumit les hordes farouches du Turkestan, et fit reconnaitre son
autorité jusque dans le Cashgar, royaume tartare situé sur les confins de la
Chine. Son lieutenant Atzis enleva Damas, la Syrie, la Palestine au khalife
fatimite, pénétra même en Égypte, et signala sa retraite par le meurtre et le
pillage (1076). Jérusalem de nouveau profanée,
fut soumise à une servitude plus cruelle que celle qu'elle avait subie sous
les Fatimites. Abandonnée à l'émir Ortok, chef d'une tribu de Turcomans, elle
eut à souffrir pendant vingt ans tous les caprices de ses vainqueurs
infidèles. A la même époque (1074-1084), un prince de la famille de Seldjouk, Soliman,
passa l'Euphrate et tenta la conquête de l'Asie Mineure. Il profita
habilement des divisions de l'empire grec, se fit céder successivement les
provinces de l'Anatolie par Nicéphore Botoniate et Alexis Comnène, et fonda
du Taurus au Bosphore le royaume d'Iconium. C'est là l'époque la plus brillante de l'histoire des Seldjoucides. Malek-Shah visita plusieurs fois son vaste empire, qui surpassait en grandeur les États des anciens khalifes, protégea la sûreté des caravanes de la Mecque, distribua d'abondantes aumônes, fonda partout des hôpitaux et des colléges, réforma le calendrier, encouragea les savants. Le principal auteur de ces établissements utiles fut le visir Nisamolmouk qui, après trente ans d'une faveur constante et méritée, fut disgracié par son maître et tomba sous les coups des Assissins. Cette secte nouvelle[7], que Malek-Shah entreprit inutilement de détruire, menaçait tous ses ennemis d'une mort soudaine et inévitable. Le sultan crut échapper au danger en transportant sa résidence d'Ispahan à Bagdad ; mais il n'eut pas le temps d'effectuer son projet et mourut empoisonné (1092). Avec lui disparut l'unité de l'empire turc. Barbiarok son fils régna sur la Perse ; Toutousch son frère occupa la Syrie avec Alep et Damas ; une autre branche gouverna la sultanie de Kerman ; Kilidje-Arslan, fils de Soliman, se déclara indépendant et prit le titre de sultan de Douro. Les liens de la subordination, que l'énergie de Malek-Shah avait maintenus, furent brisés à sa mort, et, selon l'expression d'un poète persan, une nuée de princes s'éleva de la poussière de ses pieds. |
[1]
« Toute l'armée du khalife, tant cavalerie qu'infanterie, était sous les
armes et composait un corps de cent soixante mille hommes. Les grands
officiers, ses esclaves favoris, se tenaient près de lui vêtus de la manière la
plus brillante avec des baudriers éclatants d'or et de pierreries. On voyait
ensuite sept mille eunuques parmi lesquels on en corse tait quatre mille blancs
et le reste noirs. Il y avait sept cents portiers ou gardes d'appariements. On
voyait voguer sur le Tigre des chaloupes et des gondoles décorées de la manière
la plus riche. La somptuosité n'était pas moindre dans l'intérieur du palais
orné de trente-huit mille pièces de tapisserie, parmi lesquelles douze mille
cinq cents étaient de soie brodée en or. On y trouvait vingt-deux mille tapis
de pied. Le khalife entretenait cent lions avec un garde pour chacun d'eux.
Ente autres raffinements d'us luxe merveilleux, il ne faut pas oublier un arbre
d'or et d'argent qui portait dix-huit grosses branches sur lesquelles on
apercevait des oiseaux de toute espèce faits, ainsi qui les feuilles de
l'arbre, des mêmes métaux précieux. Cet arbre se balançait comme les arbres de
nos bois, et alors on entendait le ramage des différents oiseaux. » Abdoulféda,
p. 237 ; d'HERBELOT,
Bibl. orient. p. 590.
[2]
Cependant la puérile vanité des Grecs s'alarma de ces études et ce ne fut
qu'avec répugnance qu'ils communiquèrent le feu sacré aux Barbares de l'Orient.
L'empereur Théophile refusa le philosophe Léon aux sollicitations d'Al-Mamon.
[3]
Aboulféda, p. 206-208, donne sur les violences exercées par les gardes turques
des détails qui font frémir. Les malheureux khalifes étaient traînés par les
pieds hors du palais, exposés nus à un soleil brûlant, condamnés à souffrir la
faim et la soif, foulés aux pieds, assommés avec des massues de fer.
[4]
HAMMER (Hist.
de l'ordre des Assassins, p. 52), pense que cette filiation prétendue ne
faisait illusion à personne, pas même aux Ismaéliens ; que ceux-ci placèrent
simplement sur le trône un de leurs partisans pour faire régner en même temps
leurs opinions religieuses, et qu'il suffit d'ailleurs de remarquer que la
doctrine d'Abdallah, doctrine entièrement subversive de l'islamisme, fut celle
qui depuis la fondation de l'empire des Fatimites domina à la cour ainsi que
dans le gouvernement.
[5]
En 944, l'arabe Zeiri fonda la ville d'Alger, Al-Djézair, l'île ; ainsi nommée
à cause du petit îlot située en face de la dite. Les Fatimites lui en
accordèrent la possession héréditaire. Sa famille posséda cette portion de
l'Afrique jusqu'à la moitié du douzième siècle où elle succomba sous les armes
des Normands et des Almoravides.
[6]
Comme Hakem se donnait aussi pour le descendant d'un iman autre que celui que
révéraient les Ismaéliens, le nom d'Imamites a été appliqué aux Druzes.
Mais le secret de la doctrine ne se communique qu'aux élus qui mènent une vie
contemplative. La masse des Druzes ordinaires se conforme avec indifférence au
culte des Mahométans ou des chrétiens du voisinage.
[7]
Hassan, fils de Sabbah, né dans le district de Rei en Perse et initié en Egypte
aux doctrines ismaéliennes, réussit à s'emparer de la forteresse d'Alamout,
située à quelques lieues de Harbin (1090). Il prit le titre de
scheik-al-djebal, seigneur de la montagne, et fonda l'ordre des Assissins,
ainsi nommés de la liqueur avec laquelle il enivrait ses disciples pour exalter
leur audace. Ces redoutables sectaires étaient partagés en trois classes : les Dais
(envoyés), les Refiks (compagnons), les Fédaviés (dévoués.) Ces
derniers étaient chargés d'exécuter les sentences de mort, et ils les
accomplissaient avec un fanatisme inouï. Non-seulement Hassan avec quelques
hommes déterminés repoussa d'Alamout tes troupes de Malek-Shah, mais encore il
se saisit du château de Shadour que le sultan venait de faire élever près
d'Ispahan. Les progrès des Assissins accélérés par la terreur qu'ils
inspiraient furent si rapides qu'à l'époque de la première croisade ils étaient
déjà établis en Syrie.