Règne et caractère de Constantin Copronyme. — Léon IV lui succède. — Il lègue la régence de l'Empire et la tutelle de son fils à Irène. — Usurpation de cette princesse et mort de Constantin VI. — L'impératrice est à son tour renversée par Nicéphore. — Règnes éphémères de Stauracius, de Michel Ier et de Léon-l'Arménien. — Michel II et Théophile. — Excès et cruauté de Michel-le-Bègue. — Schisme des Églises grecque et latine. — Développement. — Basile Ier fonde la dynastie macédonienne. — Réformes administratives et judiciaires. — Règnes de Léon VI, de Constantin VII et de Romain. — Nicéphore Phocas épouse l'impératrice Théophane. — Jean Zimiscès est proclamé tuteur du jeune Basile II. — Campagnes glorieuses de Basile II. —Destruction du royaume des Bulgares. — Extinction de la dynastie macédonienne. — Romain III. — Michel IV. — Michel V. — Constantin IX. — Michel VI. — Avènement des Comnènes. — Abdication d'Isaac Comnène. — Règne de Constantin Ducas et de ses trois fils. — Usurpation de Botanistes qui est renversé par Alexis Ier.Le règne de Constantin, surnommé Copronyme[1], fut de trente-quatre ans. Malgré la modération avec laquelle il poursuivit le culte des images (concile de Constantinople 754), les partisans de ce culte le traitent de panthère tachetée, d'antéchrist, de dragon volant ; ils le comparent à Néron et à Héliogabale, ils disent qu'il assistait au supplice de ses nombreuses victimes avec une joie féroce, que souvent il battait de verges ou mutilait ses domestiques de sa main royale ; qu'il fut débauché, juif, mahométan, païen, athée ; que les vices les plus contradictoires souillèrent sa vie, et qu'enfin les ulcères qui couvrirent son corps, le soumirent d'avance aux tourments de l'enfer. Ces accusations évidemment exagérées ne sont pas sans fondement. Constantin Copronyme fut dissolu et cruel. Cependant son règne ne fut pas sans gloire. Constantinople et les villes de la Thrace furent repeuplées, d'anciens aqueducs réparés, des milliers de captifs rendus à la liberté. Les Bulgares vaincus, obtinrent la permission de s'établir sur les bords de la mer Noire. Les ennemis de Copronyme ne peuvent s'empêcher de louer son courage et son activité. Il triompha par terre et par mer, sur l'Euphrate et sur le Danube, dans la guerre civile et dans la guerre contre les Barbares. Constantin laissa en mourant (775) le trône à son fils Léon IV, le Khasare. Ce prince, faible de corps et d'esprit, s'occupa pendant tout son règne du choix de son successeur ; il avait épousé Irène, jeune orpheline athénienne, qui parait n'avoir eu d'autre fortune que sa beauté. Cette princesse domina aisément un époux sans énergie, qui la déclara par son testament, impératrice et tutrice de son fils Constantin VI, âgé de dix ans (780). Irène s'empressa de rétablir le culte des images. Le concile de Nicée (787) frappa les Iconoclastes d'un coup mortel. Mais le jeune empereur trouva bientôt le joug maternel trop lourd à porter. Il écouta les jeunes gens de son âge, qui voulaient partager son pouvoir comme ils partageaient ses plaisirs, et la chute d'Irène fut préparée. La vigilance et la pénétration de cette femme déconcertèrent aisément des projets mal combinés ; Irène fit châtier son fils et ses complices comme on châtie des enfants. Dès ce moment la mère et le fils furent à la tête de deux factions domestiques. Irène se perdit en abusant de la victoire. Le serment de fidélité qu'elle exigea pour elle seule fut prononcé avec répugnance. La garde arménienne ayant osé le refuser, la nation ne voulut plus reconnaître d'autre autorité que celle de l'Empereur, qui condamna sa mère à l'inaction et à la solitude. Irène dissimula, flatta les évêques et les eunuques, regagna la confiance et trompa la crédulité de son fils. Une conspiration se forma pour le rétablissement de l'impératrice. Instruit du danger, l'Empereur voulut fuir ; mais il fut arrêté et ramené dans le palais ; l'ambitieuse Irène, sourde à la voix de la nature et de l'humanité, lui fit crever les yeux. Constantin VI survécut quelques années à son supplice, oublié du monde. La dynastie isaurienne s'éteignit dans le silence, et l'on ne se souvint de ce malheureux prince, qu'a l'époque où sa fille Euphrosyne épousa l'empereur Michel II. Le crime d'Irène demeura cinq ans impuni (797-802) ; son règne eut de l'éclat au dehors. Le monde romain se soumit au gouvernement d'une femme ; et lorsqu'elle traversait les rues de Constantinople, quatre patriciens qui marchaient à pied, tenaient les rênes des quatre chevaux blancs attelés à son char. Mais ces patriciens étaient communément des eunuques, et leur ingratitude justifia en cette occasion la haine et le mépris qu'on avait pour eux. Ils conspirèrent lâchement contre leur bienfaitrice. Legrand trésorier Nicéphore, secrètement revêtu de la pourpre, fut bientôt couronné dans l'église de Sainte-Sophie, et l'impératrice exilée dans Pile de Lesbos, n'eut pour subsister que le produit de sa quenouille. L'histoire nous montre des tyrans plus criminels que Nicéphore, mais aucun qui ait plus universellement soulevé la haine du peuple. Hypocrite, cruel et avare, il ne rachetait ses défauts par aucune qualité. Mal habile et malheureux à la guerre, il fut vaincu par les Sarrasins et tué par les Bulgares, et sa mort, qui causa une joie générale, fit oublier la perte d'une armée romaine. Stauracius, son fils ne régna que six mois (811). Michel Ier, beau-frère et successeur de Stauracius, fut déposé par l'armée qui voulait rétablir le droit de l'élection militaire. Léon-l'Arménien, appelé au trône par les soldats (813), gouverna l'Empire pendant sept ans sous le nom de Léon V. Soldat grossier et brutal, et inflexible iconoclaste, il Introduisit dans le gouvernement civil la rigueur de la discipline militaire. Un Phrygien, nommé Michel, qui avait puissamment concouru à son élection, fut accusé de conspirer contre l'Empereur, jeté en prison et condamné à mort. Mais un sursis, que Léon V accorda aux prières de l'impératrice Théophane, donna aux conjurés le temps de prévenir, par la mort de l'Empereur, l'exécution de leur chef (820). Michel II, surnommé le Bègue, fut élevé sur le trône, ayant encore aux pieds les fers de la captivité. Il Conserva sous la pourpre les vices ignobles de son origine. On le vit perdre avec une stupide indifférence, les plus belles provinces de l'Empire. Thomas de Cappadoce qui des rives du Tigre et des bords de la mer Caspienne transporta en Europe quatre-vingt mille Barbares, lui disputa la couronne, et vint mettre le siège devant Constantinople ; mais étant tombé au pouvoir de son ennemi, il périt dans d'horribles supplices. Michel devenu veuf, épousa Euphrosyne, fille de Constantin VI. Ce second mariage fut stérile, et l'impératrice se contenta du titre de mère de Théophile, fils et successeur de Michel II (829). Théophile fut le plus ardent et le dernier des Iconoclastes. Ses ennemis éprouvèrent souvent sa valeur, et sa justice fut arbitraire et cruelle. Il déploya l'étendard de la Croix contre les Sarrasins ; mais ses cinq expéditions se terminèrent par un grand revers[2]. Amorium, patrie de ses ancêtres, fut rasée, et ses travaux militaires ne lui valurent que le surnom de malheureux. Théophile légua en mourant à sa veuve Théodora la tutelle de son fils Michel III, surnommé l'Ivrogne (842). Le rétablissement des images et la ruine entière des Iconoclastes, ont rendu le nom de Théodora cher aux Grecs. Après treize ans d'une administration sage et modérée, elle s'aperçut du déclin de son crédit ; mais cette seconde Irène n'imita que les vertus de la première. Au lieu d'attenter à la vie ou à l'autorité de son fils, elle se dévoua sans murmure à la solitude de la vie privée. C'est à Néron et à Héliogabale, qu'il faut comparer Michel III ; il s'abandonna sans réserve à tous les excès de la débauche et de la cruauté, à toute l'extravagance de la folie. Dans ses honteuses bacchanales, il se faisait une joie impie de profaner les plus saints mystères de la religion. Il recevait d'une statue de la Vierge les couronnes du théâtre ; il viola le tombeau d'un empereur, afin de faire brûler les ossements de Constantin-l'Iconoclaste. Cette conduite insensée souleva contre lui le mépris et la haine. A l'âge de trente ans, et au milieu de l'ivresse et du sommeil, Michel III fut assassiné dans son lit, par le fondateur d'une dynastie nouvelle, auquel il avait accordé tant de puissance qu'on pouvait le regarder comme son collègue (867). C'est sous le règne de Michel-l'Ivrogne, qu'éclata avec fureur l'antipathie des Grecs et des Latins, rendue plus implacable par la querelle des Iconoclastes. Dès ce moment et pour jamais furent divisées les deux plus grandes communions du monde chrétien. Le schisme de Constantinople hâta dans l'orient la décadence et la chiite de l'empire romain, en aliénant ses plus utiles alliés, et en irritant ses plus dangereux ennemis. Dans tous les temps, les Grecs s'étaient montrés fiers de leur supériorité intellectuelle. Ils avaient reçu les premiers la lumière du christianisme, et prononcé les décrets de sept conciles généraux. Leur langue était celle de la sainte écriture et de la philosophie, et ils contestaient aux Barbares de l'occident le droit d'interpréter les questions mystérieuses de la science théologique. De leur côté, ces Barbares méprisaient l'inconstance et la subtilité des Orientaux, auteurs de toutes les hérésies. Dans leur ignorance ils suivaient avec docilité la tradition de l'Église apostolique. Cependant les synodes d'Espagne, dans le septième siècle, et ceux de France dans la suite, modifièrent un des canons du concile de Nicée, relativement à la troisième personne de la Trinité, en ajoutant le filioque qui faisait procéder le Saint-Esprit, à la fois du Père et du Fils. Cette addition, vivement repoussée-par les Grecs, alluma entre les Églises de l'orient et de l'occident, une violente discorde. Dans les commencements de cette controverse, les pontifes romains restèrent neutres ; mais ils furent bientôt dominés par les exigences de la politique temporelle, et le filioque fut Inscrit dans la liturgie du Vatican. Citerons-nous dans une histoire sérieuse les autres chefs d'accusation dirigés contre les Latins, qui se tinrent longtemps sur la défensive ? On les accusait de manger les animaux étouffés ou étranglés, d'observer le samedi le jeûne mosaïque, de se nourrir de lait et de fromage, durant la première semaine de carême, de baptiser par immersion. On ajoutait que les évêques portaient un anneau, comme époux spirituels de leurs églises, que les prêtres se faisaient la barbe. Tels étaient les crimes ridicules qui enflammaient le zèle des patriarches de Constantinople, et que les docteurs latins justifiaient avec la même chaleur. La jalousie des deux pontifes donnait à cette lutte funeste une grande activité et rendait presqu'impossible la réunion des deux Églises. Celui de Rome prétendait n'avoir point d'égal dans le monde chrétien, celui de Constantinople refusait de reconnaître un supérieur. Vers le milieu du neuvième siècle, l'ambitieux Photius, capitaine des gardes, obtint, par son mérite ou par la faveur, le patriarchat de Constantinople. C'était un homme d'une érudition incontestable et de mœurs pures, auquel on ne reprochait que son élévation soudaine et irrégulière. La compassion publique soutenait encore Ignace, sen prédécesseur, qui avait été déposé et persécuté. Les adhérents de celui-ci en appelèrent à Nicolas Pr qui saisit avidement l'occasion de condamner un rival. Un conflit de juridiction avait envenimé leur jalousie : les deux pontifes se disputaient le roi et la nation des Bulgares nouvellement convertis ; avec l'aide de sa cour, le patriarche triompha. Excommunié par le pape, Photius à son tour lança l'anathème sur le pontife romain, et accusa toute l'Église latine de schisme et d'hérésie. Basile-le-Macédonien fit un acte de justice, en replaçant Ignace dans sa chaire. Ignace mort, Photius rentra en grâce et remonta sur le siège patriarche de Constantinople, après avoir été absous par un concile (879). Après la mort de Basile, Photius fut déposé une seconde fois et le schisme parut un instant assoupi (886). L'ignorance et la corruption du dixième siècle suspendirent les contestations des deux nations, sans les réconcilier. Mais lorsque l'épée des Normands eût fait rentrer les églises de l'Apulie sous la juridiction de Rome, le patriarche, en faisant ses derniers adieux à son troupeau, lui conseilla par une lettre violente de se tenir en garde contre les erreurs abominables des Latins. Michel Cérularius, qui refusait de reconnaître la suprématie romaine, fut publiquement excommunié par les légats du pape, au milieu de Constantinople. Ces légats déposèrent, sur l'autel de Sainte-Sophie, un anathème qui flétrissait les sept mortelles hérésies des Grecs et dévouait leurs prédicateurs aux tourments d'un enfer éternel. Malgré cette démarche violente, la concorde sembla quelquefois se rétablir. On affecta de part et d'autre le langage de la douceur et de la charité : mais les Grecs n'ont jamais abjuré leurs erreurs : les papes n'ont point révoqué leur sentence, et l'on peut dater de cette époque (1054) la consommation du schisme de l'Orient. Basile fondateur de la dynastie macédonienne[3], et meurtrier de Michel III, saisit d'une main ferme les rênes d'un empire prêt à se dissoudre et gouverna avec fermeté et bonheur. Infatigable, toujours mettre de lui, il joignait à une résolution forte une modération qui ne se démentit jamais. Basile n'eut point les talents d'un général. Cependant sous son règne les aigles romaines épouvantèrent encore une fois les Barbares. Dès qu'il eût créé et discipliné une armée, Il se montra en personne sur les bords de l'Euphrate. L'orgueil des Sarrasins fut humilié, la révolte dangereuse des Pauliciens fut étouffée[4]. Il donna un soin particulier à l'administration des finances et à la réforme des lois. Les Impôts furent répartis avec équité, et la dépense n'excéda jamais la recette ; son goût pour les monuments ne se manifesta que par la fondation de plus de cent églises. L'altération de la langue et des mœurs exigeait une modification de la jurisprudence de Justinien. On rédigea en quarante titres et en langue grecque un corps volumineux des Institutes, des Pandectes, du Code et des Novelles ; et si les Basiliques furent achevées et perfectionnées par les deux successeurs Immédiats de Basile, c'est à lui cependant qu'on doit en attribuer la gloire. Blessé à la chasse par un cerf furieux, l'Empereur mourut dans son palais an milieu des larmes de sa famille et de son peuple (886). Léon VI, un des quatre fils de Basile, avait été élevé avec soin par le savant Photius ; il dut son glorieux surnom de Philosophe non aux vertus spéculatives et pratiques qui lui manquaient, mais à la supériorité de ses lumières sur ses contemporains. Sous son règne, quatre-vingt mille Russes, sous la conduite d'Oleg, vinrent brûler les faubourgs de Constantinople. Léon ne les éloigna qu'en se soumettant à un honteux tribut. L'intrépide roi des Bulgares, Siméon, vint assiéger la capitale de l'Empire (888), et ne se retira qu'après avoir dicté la loi au faible empereur. Constantin VII Porphyrogénète, fils et successeur de Léon VI (911), fut tour-à-tour placé sous la tutelle de son oncle Alexandre et de sa mère Zoé. Sept régents, qui se succédèrent, plus occupés de satisfaire leurs passions que de gouverner l'état, furent enfin renversés par un guerrier qui se rendit mettre des affaires. Romain Lécapenus, parvenu par son mérite au commandement des armées navales, résolut d'arracher le pouvoir à d'indignes ministres. Il entra dans le port de Constantinople à la tête d'une flotte victorieuse et fut salué comme le libérateur du peuple et le tuteur du prince. Une dénomination nouvelle, celle de père de l'Empereur exprima ses importantes fonctions. Mais Romain dédaigna bientôt le pouvoir subordonné d'un ministre, prit les titres de César et d'Auguste et régna par le fait plus de vingt-cinq ans. Cependant il traita toujours avec bonté et déférence Constantin VII qui se livrait dans les loisirs de la paix et de la solitude à la culture des beaux-arts. Romain fut renversé par ses propres enfants. Ses deux fils conspirèrent contre lui ; ils entrèrent dans son appartement les armes à la main, le revêtirent d'un habit de moine et le reléguèrent dans un monastère. Le bruit de cette révolution domestique remplit la ville de trouble et de confusion ; on se ressouvint que Porphyrogénète[5] était l'empereur légitime, et il fut seul l'objet de l'intérêt général. Une tardive expérience apprit aux fils de Lécapenus qu'ils avaient exécuté pour un rival un dessein coupable et hasardeux ; ils furent jetés à leur tour dans le couvent où ils avaient emprisonné leur père. Constantin VII était âgé de quarante ans lorsqu'il essaya de gouverner l'Empire (945) ; mais incapable de porter le sceptre, il laissa les rênes de l'administration entre les mains de sa femme Hélène, qui ne se distingua que par le choix de ses mauvais ministres. Toutefois la naissante et les malheurs de Constantin l'avaient rendu cher aux Grecs : ils excusèrent ses fautes, ils respectèrent son savoir, son innocence, sa charité et son amour de la justice, et versèrent des larmes sur sa mort. En 941, le terrible Igor avait pillé les côtes de l'Asie-Mineure, et malgré une victoire navale que remporta la flotte grecque, Porphyrogénète n'éloigna son ennemi qu'en lui payant tribut. On accusa Romain, fils et successeur de Constantin VII (959), d'avoir empoisonné son père ; mais il était plus faible que méchant, et on attribuait la plus grande part de ce crime à Théophane son épouse, dont l'audace et les mœurs dissolues avaient excité une haine universelle. La gloire personnelle et le bonheur public n'intéressaient que faiblement le fils de Constantin ; et tandis que les deux frères, Nicéphore et Léon, triomphaient des Sarrasins, il consumait dans une pénible oisiveté les journées qu'il devait à son peuple. Romain eut de son mariage avec Théophane deux fils qui parvinrent au trône sous le nom de Basile II et de Constantin VIII ; il eut aussi deux filles, Théophanie et Anne. L'ainée épousa Othon II, empereur d'Allemagne ; la plus jeune fut mariée à \Vladimir, grand-duc et apôtre de la Russie. A la mort de son mari, l'impératrice voulut régner sous le nom de ses fils dont Palné avait à peine cinq ans ; mais trop faible pour lutter contre ses ennemis, elle prit pour défenseur et peut-être pour amant Nicéphore Phocas qui venait de couronner de brillants exploits par la conquête de l'île de Crète. Nicéphore parut tout-à-coup aux portes de Constantinople à la tête d'une armée dévouée, écrasa ses ennemis, prit le titre d'Auguste et épousa Théophane malgré l'opposition énergique du patriarche et de tout le clergé. Devenu empereur (963), il s'aliéna l'attachement de la nation par ses extorsions et son avarice ; mais ses victoires sur les Sarrasins rendaient moins odieuse sa tyrannie[6]. Parmi les guerriers qui avaient concouru à l'élévation de Nicéphore, l'Arménien Jean Zimiscès avait obtenu les récompenses les plus signalées. Devenu suspect à l'Empereur à cause de ses relations avec Théophane, il fut exilé à Chalcédoine. L'impératrice furieuse conspira contre les jours de son époux, appela secrètement Zimiscès dans le palais, fit poignarder Nicéphore dans son lit, et fut la première à proclamer Zimiscès tuteur du jeune Basile (969). Mais elle ne jouit pas du fruit de son crime ; pour calmer l'indignation publique, l'Arménien l'exila et condamna à mort quelques-uns de ses complices. Zimiscès, dont l'histoire vante le courage, la générosité et la douceur, passa dans les camps la plus grande partie de son règne. Il signala sa valeur et son activité sur le Danube et sur le Tigre, anciennes limites de l'Empire romain, et par ses triomphes sur les Russes et sur les Sarrasins, il mérita d'être appelé le sauveur de l'Empire et le vainqueur de l'Orient. Durant cette usurpation ; ou si l'on veut cette régence de douze années, les deux empereurs légitimes, Basile et Constantin, avaient été traités avec une bonté extrême par leur tuteur qui, n'ayant pas d'enfants, leur réservait la couronne. La mort prématurée de Zimiscès fut donc plutôt un malheur qu'un avantage pour les fils de Romain. Privés d'expérience, ils abandonnèrent l'autorité à un nouveau ministre, qui les éloignait à dessein des affaires. Basile II se révolta enfin contre cette domination et se fit empereur (976). Pendant que le jeune prince ressaisissait le pouvoir à Constantinople, en Asie Phocas et Sclerus maintenaient leur indépendance. Le fils de Romain marcha contre ces ennemis domestiques. Phocas, qui l'attendait à la tête de ses troupes, périt par le fer ou par le poison. Le second se soumit sans résistance. Basile, après avoir affermi son autorité et rétabli la tranquillité dans l'Empire, voulut marcher sur les traces de Nicéphore Phocas et de Jean Zimiscès. Ses longues et fréquentes expéditions contre les Sarrasins furent plus glorieuses qu'utiles à l'état ; mais il anéantit le royaume des redoutables Bulgares. Toutefois, ses sujets, au lieu de donner des éloges à leur prince victorieux, détestèrent sa cupidité, et dans l'imparfait récit que les annalistes nous ont laissé de ses exploits, on n'aperçoit que le courage, la patience et la férocité d'un soldat. Basile II passa d'une jeunesse déréglée aux pratiques d'une dévotion austère ; il portait un cilice sous sa robe et sous son armure. A l'âge de soixante-huit ans, il se mit à la tête d'une escadre et alla combattre les Sarrasins de la Sicile. La mort le surprit pendant cette guerre entreprise par des motifs de religion (1025). Constantin VIII, qui avait porté pendant soixante-six ans le titre d'Auguste, jouit du pouvoir ou plutôt des plaisirs de la royauté. Après la mort de Constantin VIII, qui n'avait laissé que des filles, Eudoxie, Zoé et Théodora, la dynastie macédonienne s'éteignit, et le sceptre passa entre les mains de Romain III, époux de Zoé (1028). Cette princesse, après avoir empoisonné son mari, donna sa main et la couronne au Paphlagonien Michel IV. Michel V et Constantin IX passèrent successivement sur le trône, et ne firent qu'assister aux désordres du palais impérial et aux luttes incessantes des femmes et des eunuques (1041-1056). Une révolution militaire devait renverser Michel VI qu'une intrigue venait de placer sur le trône. Les Comnènes, qui soutinrent quelque temps l'Empire prêt à s'écrouler, se disaient originaires de Rome ; mais leur famille était établie depuis longues années en Asie. Le premier de cette race d'empereurs fut le célèbre Michel qui, sous le règne de Basile II, contribua par ses négociations à apaiser les troubles de l'Orient. Il laissa deux enfants en bas âge, Isaac et Jean, qu'il légua à la reconnaissance et à la faveur de sou souverain. Ils furent élevés avec le plus grand soin, et après avoir servi dans les gardes, ils parvinrent bientôt au commandement des armées et des provinces. Leur union fraternelle doubla la force et la réputation des Comnènes. Les troupes avaient servi malgré elles une suite d'empereurs efféminés. L'élévation de Michel VI était un outrage pour des généraux plus habiles que lui. L'avarice de ce prince et l'insolence des eunuques augmentèrent le mécontentement. Les chefs s'assemblèrent en secret dans l'église de Sainte-Sophie, et d'une voix unanime désignèrent pour empereur Isaac Comnène. Les conjurés se séparèrent et réunirent leurs forces dans les plaines de la Phrygie. Michel vaincu, fut jeté dans un cloître, et Isaac Comnène proclamé empereur (1057). Bientôt fatigué des grandeurs et dégoûté des choses de ce monde, il abdiqua et alla terminer dans un monastère une vie agitée (1059). La pourpre refusée par Jean, fut acceptée par Constantin-Ducas, allié à la famille des Comnènes. Il ne fut occupé pendant tout son règne que du soin d'assurer le pouvoir à ses enfants. Michel VII, Andronic Ier et Constantin XI, ses trois fils, obtinrent en bas âge le titre d'Augustes. La mort de leur père qui arriva bientôt après, leur laissa le trône à partager (1067). Constantin Ducas avant d'expirer, confia l'administration de l'état à Eudoxie sa femme, à condition qu'elle ne contracterait pas un nouvel hymen ; mais cette princesse, au mépris de sa promesse, donna sa main et la couronne à Romain Diogène, vaillant guerrier, dont la défaite et la captivité firent une blessure mortelle à l'empire de Byzance[7]. Remis en liberté par le sultan des Turcs, il ne retrouva ni sa femme ni son trône. Défait par ses ennemis dans deux batailles, et abandonné des siens, il eut les yeux crevés et mourut quelques jours après cette barbare opération (1011). Sous le triple règne de la maison de Ducas, les deux frères cadets furent réduits aux vains honneurs de la pourpre : l'aîné, le pusillanime Michel VII était incapable de gouverner. Deux généraux, réunis par leur mépris pour l'Empereur, Nicéphore Botoniates et Bryennius, levèrent l'étendard de la révolte et prirent la pourpre l'un à Andrinople, l'autre à Nicée. Tandis que Botoniates s'avançait lentement, Bryennius plus actif paraissait en armes sous les murs de Constantinople ; mais ses soldats ayant pillé et brûlé un des faubourgs de la capitale rendirent odieux le nom de leur général, et Botoniates, secondé d'une armée de Turcs, entra vainqueur dans Constantinople où il fut proclamé empereur (1018). Après un règne agité et sans gloire il fut détrôné par Alexis, neveu d'Isaac Comnène (1061), dont l'histoire va se confondre avec celle des Croisades (1095). |
[1] Il fut surnommé Copronyme pour avoir souillé les fonts baptismaux.
[2] Voyez le chapitre suivant.
[3] Basile issu, dit-on, des Arsacides, éprouva toutes les vicissitudes de la fortune. Enlevé pendant son enfance par les Bulgares qui avaient pillé Andrinople, il fut élevé dans la servitude et sous un climat étranger. A l'âge de vingt-cinq ans, il s'échappa de sa captivité et se rendit à Constantinople. Sans amis, sans argent, il passa la nuit sur les marches de l'église de Saint-Diomède. Un moine charitable lui donna quelque nourriture. Il entra plus tard au service d'un parent de l'empereur Théophile qui allait commander dans le Péloponnèse. Une riche veuve l'adopta pour fils et lui laissa en mourant une grosse somme d'argent avec laquelle il acheta des biens en Macédoine. La reconnaissance ou l'ambition le retenait cependant au service du parent de Théophile, lorsqu'un heureux hasard le fit connaître à la cour. Un fameux lutteur bulgare avait défié dans un banquet royal le plus robuste des Grecs. Basile, qui était d'une force prodigieuse, accepta le défi et fut vainqueur. Devenu grand-chambellan et favori de Michel, il assassina le César Bardas qui seul gouvernait l'Empire, et arriva au trône par un nouveau crime.
[4] Les Pauliciens, admirateurs enthousiastes de l'apôtre saint Paul, professaient une doctrine absurde, mélange bizarre des erreurs des anciens Gnostiques et des Manichéens.
[5] Dans la langue grecque, le même mot signifie pourpre et porphyre. Uin appartement du palais de Byzance était revêtu de porphyre. Les impératrices l'occupaient lorsqu'elles devenaient enceintes, et afin d'indiquer l'extraction royale de leurs enfants, on les appelait porphyrogénètes. Constantin VII prit le premier ce surnom particulier.
[6] Voyez pour les conquêtes de Nicéphore et de Jean Zimiscès, le chapitre suivant.
[7] Voyez le chapitre suivant.