HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

TROISIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES (752-1074)

 

CHAPITRE XXXIII. — HISTOIRE DE L'ANGLETERRE, DEPUIS LE RETOUR DE GUILLAUME EN ANGLETERRE JUSQU'À SA MORT (1067-1087).

 

 

Les Anglo-Saxons se révoltent pendant l'absence de Guillaume. — Vaine tentative d'Eustache de Boulogne. — Retour du roi en Angleterre. — Il marche à la conquête des provinces du Nord. — Détails. — Défection de plusieurs chefs normands. — Invasion des deux fils d'Harold. — Insurrection menaçante. —Edgard est proclamé roi à York. — Politique de Guillaume. — Il met la Northumbrie à feu et à sang. — Le vainqueur s'avance jusqu'à la grande muraille. — Conquête du Nord-Ouest. — Arrivée de nouveaux aventuriers. — Retour de Guillaume à Winchester. — Émigration d'Anglo-Saxons. — Insurgés de l'ile d'Ély. — Soumission de Morkar et mort d'Edwin. — Guillaume repasse sur le Continent et s'empare du Maine. Conspiration contre lui. — Punition des conjurés. — Supplice de Walthéolf. — Synode de Winchester. — Divisions dans la famille royale. — Guerre contre le roi de France. — Mort de Guillaume à Rouen. — Partage de ses États. — Organisation de la conquête. — Le grand terrier. — Caractère général de la féodalité normande.

 

Tandis que le nouveau roi d'Angleterre célébrait sa conquête par des fêtes brillantes dans son palais de Rouen, les lieutenants du pouvoir royal en Angleterre faisaient peser sur les vaincus le joug d'une insupportable tyrannie. Les Normands pillaient impunément les maisons, outrageaient les femmes ; c'était un crime d'opposer la force à la force, c'était même un crime de se plaindre. Las de souffrir, les habitants de Kent s'adressèrent à Eustache, comte de Boulogne[1], devenu l'ennemi personnel de Guillaume. Ils s'engageaient à faire avec lui le siège de Douvres et à lui abandonner cette ville s'il consentait à les assister. Eustache s'empressa de faire une descente en Angleterre à la tête de ses plus vaillants hommes d'armes ; une foule de Saxons vinrent se ranger sous ses drapeaux ; mais trop de précipitation fit manquer l'entreprise. L'armée du comte de Boulogne dispersée se rembarqua à la hâte. Cette tentative avortée fut suivie d'une autre dans la province de Hereford. Un jeune Saxon, Edric-le-Forestier, se ligua avec deux chefs gallois Blethyn et Rowallan et attaqua avec succès les Normands de son voisinage. « Quoique les hostilités ouvertes ne fussent pas très-considérables, le mécontentement était général parmi les Anglais. Ils sentaient, mais trop tard, leur état de faiblesse et commençaient déjà à faire l'expérience des insultes et des outrages auxquels une nation doit s'attendre, lorsqu'elle se réduit elle-même à cette méprisable situation. On forma secrètement dans tout le royaume une conspiration qui devait éclater le même jour par le massacre général des Normands, semblable à celui qu'on avait fait autrefois des Danois. La fermentation était devenue si nationale, si universelle, que les vassaux du comte Coxo ayant sollicité ce seigneur de se mettre à leur tête dans une révolte et le trouvant déterminé à rester fidèle à Guillaume, le tuèrent comme traître à la patrie[2]. »

A la nouvelle de cette agitation, Guillaume précipita son retour en Angleterre ; mais au lieu de lutter à force ouverte contre une fermentation menaçante, il chercha à gagner par de perfides caresses plusieurs chefs et évêques saxons qu'il appela à Londres. Puis il adressa au peuple une proclamation dans laquelle il s'engageait à rétablir les lois d'Édouard-le-Confesseur que les Anglais ne cessaient d'invoquer, et leur promettait justice et protection contre les hommes d'armes normands. Ces promesses que le conquérant devait bientôt oublier, calmèrent l'effervescence des esprits et prévinrent une insurrection populaire. Après avoir ainsi rendu à la capitale une apparence de tranquillité, Guillaume marcha enfin à la conquête des provinces non-soumises (1068). S'avançant d'abord vers le sud-ouest, il vint mettre le siège devant Exeter où s'était refugiée Githa, mère d'Harold. La ville fit une résistance désespérée et ne fut livrée à Guillaume que par la lâcheté des chefs chargés de la défendre. « Les habitants, dit la Chronique saxonne, rendirent la ville, parce que les thanes les trompèrent. » Githa gagna la côte de l'Ouest et chercha un asile en Flandre. Le territoire d'Exeter et celui des Bretons de Cornouailles, ses alliés, devinrent la proie des vainqueurs. Bientôt les côtes de Sommerset et de Glocester furent subjuguées.

Cependant les provinces du Nord se tenaient toujours dans une attitude menaçante et semblaient défier le conquérant. « Là, dit M. Augustin Thierry, se rendaient ceux qui n'avaient plus ni terre, ni famille ; ceux dont les frères étaient morts, dont les filles avalent été ravies, ceux enfin qui aimaient mieux traîner une vie dure et pénible que de subir un esclavage inconnu à leurs pères ; ils marchaient de forêt en forêt, de lieu désert en lieu désert jusqu'à la dernière ligne des forteresses bâties par les Normands : quand ils avaient franchi cette enceinte de la servitude, ils retrouvaient la vieille Angleterre et s'embrassaient en liberté. Le repentir amena bientôt vers eux les chefs qui, désespérant les premiers de la cause commune, avaient donné le premier exemple de la servitude volontaire. » En effet, Edwin et Morkar s'échappèrent de la captivité mal déguisée dans laquelle ils étaient retenus par l'adroit Guillaume et vinrent diriger un grand mouvement national qui n'attendait que des chefs pour s'organiser. S'étant ménagé l'appui de Malcolm roi d'Écosse et de Sweyn roi de Danemark, les deux frères appelèrent à la délivrance du pays tous les ennemis du joug étranger. Les Saxons de la Northumbrie, de la Merde et des provinces voisines se levèrent en armes. A cette nouvelle, Guillaume, également habile à temporiser ou à agir avec promptitude suivant les circonstances, se porte rapidement vers le foyer de la révolte. Oxford est pris, Incendié et les habitants massacrés. Les villes de Warvick, de Leycester, de Derby éprouvent le même sort. Au milieu des ruines de Nottingham s'élève un château-fort que Guillaume Peverel est chargé de défendre ; Lincoln est forcé de capituler. Une armée d'Anglo-Saxons, de Gallois et de Scots, qui essaie de défendre York, est dispersée. La ville prise d'assaut est le théâtre d'un affreux carnage. Enfin, Edwin et Morkar déposent les armes et ont recours à la clémence du vainqueur[3].

Ces deux nobles chefs de l'armée patriotique conservèrent, il est vrai, la possession de leurs biens ; mais tous leurs adhérents furent dépouillés de leurs propriétés et remplacés par des Normands qui tenaient en échec les deux frères et surveillaient tous leurs mouvements. La paix conclue avec le roi d'Écosse enleva aux Anglais leur dernier espoir de salut. Toutefois l'agitation régnait encore lorsque l'armée de Guillaume menaça de se dissoudre. Les soldats et même les chefs commençaient à se fatiguer d'une guerre sans terme probable. Le souvenir de la patrie et de la famille les rappelait de l'autre côté du détroit. Guillaume, effrayé d'une défection qui semblait prochaine, essaya de ranimer le zèle de ses Normands, tantôt par de brillantes promesses, tantôt par de vagues accusations de lâcheté, Malgré tous ses efforts, il vit s'éloigner Hugues de Grantmesnil, comte de Norfolk, son beau-frère, Onfroy du Tilleul, et plusieurs autres chefs. De nouveaux dangers devaient rendre plus vives encore les alarmes du conquérant.

Les deux fils d'Harold s'étant réfugiés en Irlande après la journée d'Hastings, abordèrent en Angleterre avec cinquante vaisseaux et soulevèrent le Sommerset, le Devon et le Dorset ; les Bretons de Cornouailles vinrent se ranger sous leurs drapeaux ; mais les deux princes saxons, défaits dans une action décisive, se rembarquèrent à la hâte. Un autre corps d'insurgés fut dispersé par Guillaume à Stafford. Les habitants furent désarmés, et tout le sud-ouest se soumit au vainqueur (1069). Il n'en était pas de même dans le nord. Guillaume, après avoir repris la ville d'York sur les révoltés, avait chargé Robert Comines de s'avancer jusqu'à Durham et de s'y établir. Cet ordre fut exécuté ; mais le chef normand se laissa surprendre dans ce poste périlleux et fut massacré avec ses douze cents cavaliers. Encouragés par cet exemple les habitants d'York se soulevèrent, et après avoir tué le gouverneur, Robert Fitz-Richard, ils assiégèrent dans la citadelle Guillaume Mollet. Pendant ce temps, trois cents vaisseaux danois, commandés par Osbiorn, frère du roi de Danemark, et par les deux fils d'Harold, débarquaient sur les rives de l'Humber. Edgard l'Etheling, qui s'était de nouveau soustrait à la surveillance de Guillaume et avait trouvé un asile à la cour du roi d'Écosse, vint à la tête de plusieurs chefs saxons et écossais donner une nouvelle activité à l'insurrection. Les belliqueux Northumbriens prirent les armes. Le château d'York fut emporté d'assaut. Les trois mille hommes qui le défendirent jusqu'à la dernière extrémité, furent passés au fil de l'épée. Les vainqueurs accordèrent la vie aux deux commandants, Gilbert de Gand et Guillaume Manet. Le jeune Edgard proclamé dans York releva un instant la royauté nationale.

Dans le premier moment de sa fureur Guillaume jura d'exterminer par le feu, la lance et l'épée jusqu'au dernier Northumbrien. Mais avant de commencer cette guerre d'extermination, il essaya d'affaiblir ses ennemis en détachant les Danois de leur confédération. Gagné par une grande somme d'argent et par la permission de piller en se retirant la côte orientale, Osbiorn, allié infidèle, jura de s'embarquera la fin de l'hiver. Alors Guillaume marcha sur York et s'en empara malgré la résistance héroïque de ses habitants. Le malheureux Edgard rentra en Écosse avec les débris de son armée (1070). Sans s'arrêter à York, le conquérant poursuivit sa fureur vers le nord. Il se jeta avec fureur sur la Northumbrie[4], mettant tout à feu et à sang. « Cette dévastation, dit M. Aug. Thierry, fut opérée avec une sorte d'étude et sur un plan régulier, afin que les braves du nord, trouvant leur pays inhabitable, fussent contraints de l'abandonner et de se disperser en d'autres lieux. Ils se retirèrent soit dans les montagnes qui tenaient encore leur nom de l'asile qu'y avaient jadis trouvé les Cambriens, soit à l'extrémité des côtes de l'est dans des marécages impraticables et sur les dunes de l'Océan. Là ils se firent brigands et pirates contre l'étranger et furent accusés dans les proclamations du conquérant de violer la paix publique et de se livrer à un genre de vie infâme. Les Normands entrèrent une seconde fois dans Durham ; et leur sommeil n'y fut plus troublé comme l'avait été celui de Robert Comines. » Depuis l'Humber jusqu'à la Tyne, c'est-à-dire dans un espace de plus de soixante milles, les villes, les villages, les moissons furent réduites en cendres, les habitants massacrés, les troupeaux enlevés, les instruments de labourage brisés. Tout le territoire fut partagé entre les capitaines normands[5]. Ainsi, les vieilles familles anglaises, chassées de leurs maisons de campagne et de leurs châteaux par des aventuriers sans nom, furent réduites à la mendicité, et comme la possession du sol entraîne nécessairement la jouissance du pouvoir, cette révolution des fortunes consolida la conquête.

Après s'être avancé jusqu'à la grande muraille romaine, Guillaume se replia sur York et étouffa sur les bords de la Tyne le dernier effort de l'insurrection. Alors les plus intrépides champions de l'indépendance désespérant de la cause nationale, capitulèrent de nouveau. Edgard lui-même vint une seconde fois implorer la clémence du vainqueur. La conquête du nord fut suivie de celle du nord-ouest, qui s'accomplit sans résistance sérieuse ; puis commença celle du pays de Galles, qui devait donner tant de peine à la dynastie normande. L'Angleterre, dépeuplée par l'invasion, voyait accourir de toutes les parties de la Gaule non-seulement de nombreux aventuriers, mais des familles entières qui venaient chercher fortune sur cette terre qui avait tant promis et tant donné. On vendait les biens que l'on possédait sur le continent : on renonçait à la part de l'héritage paternel dans l'espérance de plus riches possessions. Cependant Guillaume, qui s'était avancé jusqu'à Chester malgré les murmures de ses soldats, fatigués d'une guerre sans trêve et sans fin, prit possession de la ville et y bâtit une forteresse ; puis il consentit à donner quelque relâche à son armée et vint se reposer dans son palais de Winchester[6]. Ainsi, dans l'espace de quatre années, il avait subjugué tout le pays compris entre la Tweed, le cap de Cornouailles, la mer des Gaules et la Saverne (1066-1070)[7]. Plusieurs intrépides guerriers, préférant l'exil à la servitude, s'embarquèrent sous la conduite de Siward et abordèrent en Sicile où l'empereur grec Alexis les prit à sa solde. Mais par une singularité de la destinée ils trouvèrent encore en Italie des Normands à combattre, et vainquirent plus d'une fois les soldats de Robert Guiscard conquérant de l'Apulie. Quant aux Anglais, trop attachés à leur patrie pour émigrer, et trop fiers pour courber la tête sous un joug ignominieux, ils se réfugièrent avec leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs dans les forêts, faisant aux Normands et à leurs adhérents une guerre de surprise et d'embuscade. Les chroniqueurs normands donnent à ces derniers défenseurs de la liberté les noms de brigands et d'assassins, latrones, latrunculi, sicarii. Déclarés outlaw (hors la loi), ils pillaient et massacraient leurs oppresseurs pour venger la perte de leurs biens et la mort de leurs compatriotes[8].

C'est surtout dans les terres humides, marécageuses et couvertes de joncs et de saules de la province de Cambridge, que les différentes bandes des partisans cherchèrent une retraite. Depuis plus d'une année, des Anglais fugitifs qui avaient reconnu pour chef le vaillant Hereward, s'étaient fortifiés dans Ille d'Ély, et leur nombre croissant de jour en jour, ils appelèrent ce lieu le Camp du refuge. Les monastères voisins leur faisaient passer secrètement de l'argent et des vivres et entretenaient dans leurs cœurs la haine de l'étranger. Chaque jour arrivait an Camp du refuge quelque noble fugitif laïc ou prêtre. Edwin et Morkar, Stigand, Éghelrick, évêque de Lindisfarn, Sithrik, abbé d'un monastère du Devonshire, et une foule de guerriers saxons, formèrent dans les marais d'Ély une station armée dont s'inquiéta Guillaume. D'un autre côté, la ville de Londres ne subissait qu'impatiemment la domination étrangère, « et, dit Matt. Paris, commençait à résister en face au roi normand[9] (1071). » Fidèle à sa politique le conquérant voulut négocier avant de tirer de nouveau l'épée. Frithrik, abbé de Saint-Abbans, et les principaux insurgés furent gagnés par de nouveaux mensonges et de nouvelles promesses. Guillaume jura par les saints évangiles et les reliques les plus sacrées de faire revivre les bonnes lois du roi Édouard, et quand Il eut ainsi privé de leurs chefs les fugitifs d'Ély, il marcha contre eux.

« Le roi Guillaume, dit Matt. Paris, accompagné de tous ceux dont la valeur l'avait aidé dans la conquête, vint à l'île d'Ély et la cerna avec ses vaisseaux, ses fantassins et ses cavaliers ; puis il construisit dans les marécages mêmes des routes d'une longueur immense et des ponts magnifiques, rendit accessibles aux chevaux et aux hommes ces terrains creux profondément détrempés par l'eau, et jeta les fondements d'un château dans un lieu qu'on appelle Wisebert. A la vue de ces préparatifs, les insurgés, à l'exception d'Hereward qui réussit à faire avec ses compagnons une fière retraite, vinrent se mettre sous la main du roi Guillaume et se rendre à discrétion. Alors le roi mit en prison l'évêque Égelwin, infligea à quelques-uns le dernier supplice, pardonna à d'autres ; plusieurs enfin furent punis d'une captivité perpétuelle. Quant à Hereward, il ne cessa de tendre au roi Guillaume les pièges les plus adroits. »

Avant l'expédition des Normands contre l'île d'Ély, Morkar trompé par les belles paroles du conquérant, se mit en route pour Londres. Mais à peine sorti de son asile il fut saisi et enfermé dans une forteresse confiée à la garde de Roger de Beaumont. Quant à Edwin, loin de se soumettre comme son frère, il s'éloigna d'Ély et alla réunir des vengeurs en Écosse et dans le pays de Galles. Vendu aux Normands par deux traîtres de sa petite troupe, il fut massacré dans une embuscade. Sa tête fut portée au conquérant qui, dit-on, versa quelques larmes généreuses sur la mort de ce jeune et intrépide guerrier ; plus tard Hereward rentra en grâce et fut rétabli dans ses biens (1072). L'armée victorieuse prit ensuite la direction du nord. Lorsque le roi d'Écosse, qui avait fait une invasion dans le Northumberland afin d'appuyer le mouvement des insurgés, vit les Normands passer pour la première fois la Tweed, il fut effrayé, alla à la rencontre de Guillaume dans un appareil pacifique, et s'estima heureux d'obtenir la paix en se reconnaissant le vassal de son redoutable ennemi.

Sentant son pouvoir solidement affermi par ses derniers succès, Guillaume repassa sur le continent où l'appelaient de graves intérêts et des troubles sérieux. La province du Maine par sa position géographique avait tour-à-tour été disputée par les ducs de Normandie et les comtes d'Anjou. Hébert, son dernier comte, l'avait léguée par testament à Guillaume son gendre quelques années avant la conquête de l'Angleterre ; mais les Manceaux, peuple indocile et remuant[10], excités par Foulques d'Anjou, se soulevèrent et chassèrent les magistrats nommés par le duc de Normandie. Guillaume, tranquille en Angleterre, se hâta de châtier les rebelles : il marcha contre eux à la tête d'une armée presque toute composée d'Anglais qui, pour gagner l'affection de leur nouveau prince, se battirent avec un grand courage. « Dans cette expédition, dit Matt. Paris, les Anglais dévastèrent villes et bourgades, brûlèrent les vignes avec leurs fruits et laissèrent pour bien longtemps les provinces plus malheureuses et plus pauvres. La sédition apaisée, Guillaume rentra en Normandie ; sur ces entrefaites, las de mener une vie errante et semée de dangers, Edgard se rendit auprès de Guillaume : il voulut encore éprouver la générosité du roi ; celui-ci le reçut avec assez de bienveillance, et lui accorda dans sa munificence une livre d'argent pour son entretien journalier. »

Pendant que Guillaume soumettait les Manceaux et forçait le comte d'Anjou à renoncer à ses prétentions, les chefs normands établis en Angleterre formaient une vaste conjuration contre son pouvoir. « Les capitaines qui s'étaient engagés avec lui, lorsqu'il tenta sa fameuse conquête, avaient naturellement l'amour et le génie de l'indépendance ; quoiqu'ils eussent obéi sur le champ de bataille aux ordres de leur général, ils auraient regardé les acquisitions les plus riches avec dédain, si on y avait attaché la condition de se soumettre pour le gouvernement civil à la volonté arbitraire d'un seul ; mais le caractère impérieux de Guillaume, souvent excité à se montrer par la nécessité des affaires, enhardi par sa puissance absolue sur les Anglais, osa maîtriser les Normands même avec trop peu de ménagements pour que ce peuple libre et victorieux pût le soutenir sans murmure. Les mécontentements se répandirent parmi ces barons altiers et gagnèrent jusqu'à Roger, comte d'Hereford, fils et héritier de Fitz-Osbert, le plus dur des favoris du roi[11]. »

« En 1074, dit Matt. Paris, le comte Raoul (ou Raulf), à qui le roi Guillaume avait confié le gouvernement de l'Estanglie, s'unit aux comtes Walthéolf et Roger pour chasser de son trône le roi Guillaume. Raoul épousait contre l'agrément du roi la sœur dudit comte Roger, et ce fut à ses noces que cette perfide conjuration fut ourdie. Ce Raoul était né d'une mère galloise et d'un père anglais. Quand arriva le jour des noces dont nous avons parlé, les amis des deux comtes se réunirent dans la ville de Norwich. Après un repas somptueux, les convives échauffés par le vin s'offrirent tous à trahir le roi, en l'invectivant à grands cris : « Il n'est nullement juste et convenable, disaient-ils, que cet homme, né d'un commerce adultère, commande à un si grand royaume et à tant do gens d'illustre naissance. » Les chefs de ce complot étaient donc Roger, Walthéolf et Raoul soutenus par plusieurs évêques et abbés, par une foule de barons et de chevaliers. » Mais Walthéolf, qui après avoir épousé Judith, nièce du conquérant, avait obtenu les comtés d'Huntingdon, de Northampton et de Northumberland, loin de persévérer dans la conjuration, alla en Normandie dénoncer ses complices. Guillaume, instruit déjà de l'état des choses par Judith et peu touché du repentir tardif de Walthéolf, hâta son retour en Angleterre, châtia sévèrement les coupables dont plusieurs furent pendus et d'autres eurent les yeux crevés ou les mains coupées. Roger fut condamné à une détention perpétuelle ; mais du fond de sa prison il osait encore insulter le monarque en livrant aux flammes un riche vêtement qu'il lui avait envoyé. Raoul de Ga& fut dépouillé de ses biens.

Walthéolf, malgré son voyage en Normandie, n'avait pu recouvrer les bonnes grâces de Guillaume ; aussi, lorsqu'une flotte danoise vint aborder en Angleterre pour seconder l'insurrection des chefs normands, on l'accusa d'avoir appelé ces anciens amis des Anglais. Sa propre femme porta témoignage contre lui[12] ; il fut jugé, condamné à mort et exécuté (1075). L'infâme Judith ne recueillit pas le fruit de son crime : disgraciée peu de temps après et devenue l'objet de la haine universelle, elle mourut dans la pauvreté et le remords. Guillaume poursuivit jusqu'en Bretagne Raoul de Gaël ; mais le siège inutile de la ville de Dol et l'intervention du roi de France ne lui permirent pas d'assouvir sa vengeance.

Cependant Guillaume, au milieu de ses brillants succès, reçut du fameux Grégoire VII la sommation formelle de faire hommage de sa couronne au souverain pontife et de payer le denier de saint Pierre. Guillaume répondit avec une fermeté modérée qu'il acquitterait le tribut payé par ses prédécesseurs, mais que comme roi il ne relevait que de Dieu et ne ferait hommage de ses états à personne. D'un autre côté, pour complaire au pape, il força les ecclésiastiques au célibat. Toutefois le synode de Winchester (1077) ne contraignit point les prêtres mariés à répudier leurs femmes ; mais à dater de cette époque tous les clercs qui s'engagèrent dans les ordres jurèrent de rester célibataires.

L'autorité de Guillaume était solidement établie : tous ses ennemis vaincus s'étaient enfin résignés à l'obéissance ; mais des chagrins domestiques devaient agiter les dernières années de sa vie. En partant pour la conquête de l'Angleterre, Guillaume avait désigné comme héritier du duché de Normandie Robert-Courte-Heuse, son fils allié, et les barons normands lui avaient prêté serment comme à leur futur suzerain. Lorsque le jeune prince réclama l'exécution de la promesse faite par son père : « Je n'ai pas coutume, répondit Guillaume, de me déshabiller avant l'heure de me mettre au lit. » Le mécontentement de l'impétueux Robert éclata en paroles menaçantes. Guillaume et Henri ses deux frères se déclarèrent contre lui et aigrirent encore le mécontentement de leur père. Robert s'éloigna de la cour, se rendit à Rouen dont il essaya vainement de surprendre la citadelle ; réfugié dans le Perche, il se réconcilia avec son père, puis se brouilla de nouveau. Assiégé au château de Gerberoy, où le roi de France intéressé à fomenter ces divisions, lui avait donné asile, il blessa Guillaume dans une sortie et le renversa de cheval ; l'ayant reconnu à la voix, il s'élança à terre, le releva et lui offrit son propre coursier. Une nouvelle réconciliation, préparée par les soins de Mathilde, mère de Robert, suspendit encore les divisions de la famille royale.

Trois ans après la mort de la reine Mathilde, Guillaume repassa sur le continent (1086), où le retinrent ses démêlés avec le roi de France au sujet du Vexin Français que réclamait le prince normand. « On raconte, dit Matt. Paris, que le roi de France, Philippe, abusant de la patience de Guillaume, dit un jour en se moquant : « Le roi d'Angleterre est couché à Rouen, il garde le lit comme les femmes en mal d'enfant ; mais quand il ira faire les purifications de relevailles, je l'accompagnerai à l'église avec cent mille cierges. » Ce mot et d'autres plaisanteries semblables irritèrent Guillaume, qui réunit une puissante armée à l'entrée du mois d'août, à l'époque où les blés dans les campagnes, les grappes sur les vignes, les fruits sur les arbres promettent d'abondantes récoltes. Alors il entra en France avec les projets les plus hostiles. Tout fut détruit, tout fut dévasté ; rien ne pouvait apaiser sa colère, et d'affreux ravages étaient la seule satisfaction possible à la fureur qu'avait allumée en lui la plaisanterie de Philippe. Enfin, il fit mettre le feu à la ville de Mantes, l'incendia et avec elle l'église de Sainte-Marie, où furent brûlées deux religieuses qui, dans le sac de la ville, n'avaient pas songé à quitter leurs cellules. Cet incendie mit le roi en gaieté : lui-même encourageait ses soldats à fournir des aliments aux flammes ; mais la chaleur du feu dont il s'approchait de trop près, et surtout les variations de la température d'automne, le firent tomber malade. Cette indisposition s'aggrava encore parce que son cheval, en franchissant un large fossé, le blessa intérieurement au ventre. Cet accident rendit le mal si grand qu'on le ramena à Rouen, et comme sa faiblesse devenait de jour en jour plus alarmante, il se mit au lit dans un état désespéré. Les médecins ayant été consultés prononcèrent, sur l'inspection des urines, que la mort approchait. Alors Guillaume, dans un moment où il recouvra un peu sa raison, disposa de la Normandie en faveur de son fils Robert, légua l'Angleterre à Guillaume-le-Roux, et donna à Henri les domaines de sa mère et une forte somme en argent. Il mit aussi en liberté tous ceux qu'il retenait dans ses prisons, se fit apporter des trésors dont il ordonna la distribution aux églises, et consacra une somme suffisante aux réparations à faire dans l'église de Sainte-Marie qui avait été la proie des flammes. Enfin, ayant mis ordre à toutes ses affaires, il expira le huitième jour des ides de septembre, après avoir été roi d'Angleterre pendant vingt-deux ans, duc de Normandie pendant cinquante-deux, à la cinquante-septième année de son âge, l'an 1087[13] de l'ère de l'Incarnation. Une barque transporta par la Seine le corps du roi défunt à Caen, où il fut enseveli au milieu d'une grande foule de prélats. Robert, l'aîné des fils de Guillaume, au moment où son père mourut, lui faisait la guerre avec l'appui de la France ; Guillaume-le-Roux n'avait pas attendu que Guillaume eût expiré pour passer en Angleterre, pensant qu'il serait plus utile à ses intérêts futurs de partir aussitôt, que d'assister aux funérailles paternelles. Seul des enfants de Guillaume, Henri était présent ; et il lui fallut payer cent livres d'argent pour faire taire les prétentions d'un chevalier qui affirmait que le terrain où on ensevelissait le corps lui appartenait de droit patrimonial. »

La mort de Guillaume ne remit pas sa conquête eu question, par une raison toute simple, c'est que la nation vaincue n'existait plus au point de vue politique. Le roi, les évêques, les abbés, les comtes, les vassaux, tous étaient Normands : ce fut aussi aux mains des Normands que se trouva transportée la terre, source unique de la puissance au moyen âge. Guillaume possédait plus de quatorze cents manoirs ; Eudes son frère près de cinq cents ; le Breton Alain-Fergent en avait quatre cent quarante-deux et Guillaume de Varennes deux cent quatre-vingt-dix-huit. Les autres chefs de l'expédition s'étaient enrichis en proportion de l'influence qu'ils exerçaient à main armée. Cette vaste spoliation avait suivi la marche de la conquête : Guillaume s'était d'abord contenté de distribuer les domaines des rois saxons, puis les biens des Anglais morts à Hastings ; enfin, à mesure que la résistance devenait plus opiniâtre, il avait permis à ses compagnons d'envahir tout ce qui n'était pas confisqué. Mais alors, pour asseoir sur une base fixe ses demandes d'aide pécuniaire, il voulut savoir en quelles mains avaient passé les domaines des vaincus ; combien d'entr'eux gardaient encore leurs héritages par suite de traités passés avec les vainqueurs ; quel nombre d'arpents suffisait à l'entretien d'un homme d'armes ; à quelle somme montait le produit des cités, des villes et des bourgades.

Cette grande enquête territoriale, si conforme à l'esprit organisateur des Normands, fut faite par, quatre commissaires principaux qui parcoururent toute l'Angleterre, citant devant eux le vicomte ou shérif de chaque province, et recueillant la déclaration solennelle des hommes du pays sur la valeur de chaque terre et le produit de chaque bourgade. Ce rôle de cadastre, appelé le grand terrier par les contemporains, fut rédigé avec un si grand soin, qu'il fallut six années pour l'achever (1080-1086) ; encore ne comprit-il pas les pays montagneux au nord et à l'ouest de la province d'York il fut déposé dans le trésor de la cathédrale de Winchester, et reçut des vaincus le nom de doome'sday book (le livre du jugement dernier), parce qu'il contenait pour eux une sentence irrévocable d'expropriation. Une foule de possesseurs, même normands, qui ne purent prouver leurs titres de propriété, furent dépossédés au profit du roi, lequel joignit leurs terres à ses domaines, ou les vendit à de nouveaux possesseurs. Les envahissements des Normands sur les Normands, et les réclamations des parties lésées furent enregistrées dans le doome'sday book, et toutes les fois que le témoignage des gens du pays ne suffisait pas, la contestation dût être décidée, soit par le duel judiciaire, soit par le jugement dans la cour du roi. Ceux des Saxons qui conservèrent leurs biens les tinrent comme des dons ou des aumônes et en vertu d'une concession du roi. Guillaume, en effet, établit en principe général, que tout titre de propriété antérieur à son invasion était nul et non avenu, à moins que lui-même ne l'eût ratifié. Plus tard, pour mettre un terme aux plaintes des Anglais, « les rois normands et leur conseil décidèrent qu'à l'avenir, tout ce qu'un homme de race anglaise obtiendrait des seigneurs comme salaire des services personnels, ou par suite de conventions légales, lui serait assuré irrévocablement ; mais sous la condition qu'il renoncerait à tout droit fondé sur une possession antérieure : Cette décision, ajoute l'évêque d'Ely[14], fut sage et utile ; elle obligea les fils des vaincus à rechercher les bonnes grâces de leurs seigneurs par la soumission, l'obéissance et le dévouement ; de sorte qu'aujourd'hui, nul Anglais, possédant soit un fonds de terre, soit toute autre propriété, n'est propriétaire à titre d'héritage ou de succession paternelle, mais seulement en vertu d'une donation à lui faite en récompense de ses loyaux services[15]. »

C'était aussi sur les Anglais que pesait uniquement le dauegheld, impôt général et fixe, ainsi que la taille, redevance éventuelle et arbitraire. Guillaume les avait désarmés. A huit heures du soir, la cloche sonnait le couvre-feu et avertissait les vaincus d'éteindre chez eux toute lumière. Le plaisir de la chasse leur était formellement interdit : c'était un délassement que le conquérant réservait pour lui et les siens. Un terrain de trente milles entre Salisbury et la mer, contenait trente-six paroisses. Guillaume les détruisit, en chassa les habitants, et fit de ce lieu une forêt (la forêt neuve). Il condamna à perdre la lue quiconque tuerait un cerf ou un sanglier. « Ce roi farouche, dit la chronique saxonne, aimait les bêtes farouches comme s'il était leur père. » Par des motifs politiques, faciles à comprendre, Guillaume renferma dans son domaine royal toutes les grandes forêts de l'Angleterre : d'abord parce qu'elles étaient l'asile des derniers adversaires de la conquête, et ensuite parce que le droit de chasse devenait un privilége dont la concession augmentait l'influence de la royauté. Ce ne fut qu'au commencement du treizième siècle, par un acte additionnel à la grande charte, que les parcs des propriétaires normands ne furent plus compris dans l'étendue des forêts royales, et que le seigneur obtint la libre jouissance de ses bois.

En effet, une dépendance très-étroite à l'égard du roi forme, au moins dans les premiers temps, le caractère général de la féodalité normande. En Angleterre, les vassaux immédiats ont bien le droit d'inféoder une partie de leurs domaines à des arrière-vassaux (chevaliers tenanciers) ; mais ces vassaux inférieurs prêtent un double serment et ont deux suzerains, le roi et le seigneur de qui ils tiennent le fief. C'est au roi avant tout autre, que chaque tenancier doit fournir les hommes, les chevaux, les armes. La formule de l'hommage est respectueuse et obligatoire. Les comtes, héréditaires il est vrai dans leurs gouvernements, enrôlent les guerriers et lèvent les impôts ; mais ils n'ont aucun de ces droits régaliens qui font des grands vassaux de la France et de l'Allemagne autant de rois. Ces différences fondamentales donnent la raison de deux grands faits : en France, la royauté, s'appuyant sur les communes, combat et renverse l'aristocratie féodale ; en Angleterre, l'aristocratie fait appel à la bourgeoisie et lui communique une part du pouvoir politique pour limiter et amoindrir les prérogatives de la royauté.

Tels furent les résultats généraux de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Certes la substitution d'une race à une autre ne peut s'accomplir sans entraîner pour les vaincus de grandes souffrances dont l'histoire gémit. Mais, il faut le reconnaître, l'Angleterre isolée jusqu'alors du reste de l'Europe, commença à compter parmi les nations. Au dedans elle avait gagné d'être une et forte ; au dehors les possessions de ses rois sur le continent lui donnaient un point d'appui et les éléments d'une grandeur toute nouvelle.

 

 

 



[1] Le même que nous avons vu chassé de Douvres sous Édouard. Guillaume retenait son fils prisonnier.

[2] HUME, Histoire d'Angleterre, t. I, p. 382.

[3] Dans toutes les villes conquises, Guillaume éleva des citadelles et mit de fortes garnisons.

[4] ALUR. BEVERL., p. 127.

[5] Consulter pour le partage du territoire conquis l'Histoire de la conquête de l'Angleterre, par M. Aug. THIERRY, t. II.

[6] Guillaume passait l'hiver à Glocester, le printemps à Winchester, et l'été à la tour de Londres ou à Westminster.

[7] En l'année 1070 fut déposé l'archevêque apostat Stigand, qui d'abord avait acquis à prix d'argent l'épiscopat de Helmham, puis celui de Winchester, et enfin la prélature de Cantorbéry. Il avait occupé ces honneurs non pas en vue de la religion, mais pour satisfaire sa cupidité. On élut à sa place Lanfranc, d'abord moine du Bec, puis abbé de Caen, et qui dans les hautes fonctions d'archevêque de Cantorbéry se conduisit pendant dix-huit ans avec tant de sagesse qu'il laissa à ses successeurs sa vie exemplaire à imiter. (Matthieu PARIS, trad. de M. Huillard-Bréholles, t. I, p. 24.)

[8] ORDERIC VITAL, p. 512.

[9] VIT. Abbat., p. 30.

[10] Script. rerum Francic., t. XII, p. 539-541.

[11] HUME, Histoire d'Angleterre, traduction de M. Langlois, t. I, p. 412.

[12] INGULF. CROYL., p. 903.

[13] Le texte de Matthieu Paris donne fautivement octavo pour septimo.

[14] Dialog. de Scaccario, in notis ad Matt. Paris.

[15] M. Aug. THIERRY, Histoire de la conquête de l'Angleterre, t. II, p. 278.