Les Anglo-Saxons se
révoltent pendant l'absence de Guillaume. — Vaine tentative d'Eustache de
Boulogne. — Retour du roi en Angleterre. — Il marche à la conquête des
provinces du Nord. — Détails. — Défection de plusieurs chefs normands. —
Invasion des deux fils d'Harold. — Insurrection menaçante. —Edgard est
proclamé roi à York. — Politique de Guillaume. — Il met la Northumbrie à feu
et à sang. — Le vainqueur s'avance jusqu'à la grande muraille. — Conquête du
Nord-Ouest. — Arrivée de nouveaux aventuriers. — Retour de Guillaume à
Winchester. — Émigration d'Anglo-Saxons. — Insurgés de l'ile d'Ély. —
Soumission de Morkar et mort d'Edwin. — Guillaume repasse sur le Continent et
s'empare du Maine. Conspiration contre lui. — Punition des conjurés. —
Supplice de Walthéolf. — Synode de Winchester. — Divisions dans la famille
royale. — Guerre contre le roi de France. — Mort de Guillaume à Rouen. —
Partage de ses États. — Organisation de la conquête. — Le grand terrier. —
Caractère général de la féodalité normande.
Tandis
que le nouveau roi d'Angleterre célébrait sa conquête par des fêtes
brillantes dans son palais de Rouen, les lieutenants du pouvoir royal en
Angleterre faisaient peser sur les vaincus le joug d'une insupportable
tyrannie. Les Normands pillaient impunément les maisons, outrageaient les
femmes ; c'était un crime d'opposer la force à la force, c'était même un
crime de se plaindre. Las de souffrir, les habitants de Kent s'adressèrent à
Eustache, comte de Boulogne[1], devenu l'ennemi personnel de
Guillaume. Ils s'engageaient à faire avec lui le siège de Douvres et à lui
abandonner cette ville s'il consentait à les assister. Eustache s'empressa de
faire une descente en Angleterre à la tête de ses plus vaillants hommes
d'armes ; une foule de Saxons vinrent se ranger sous ses drapeaux ; mais trop
de précipitation fit manquer l'entreprise. L'armée du comte de Boulogne
dispersée se rembarqua à la hâte. Cette tentative avortée fut suivie d'une
autre dans la province de Hereford. Un jeune Saxon, Edric-le-Forestier, se
ligua avec deux chefs gallois Blethyn et Rowallan et attaqua avec succès les
Normands de son voisinage. « Quoique les hostilités ouvertes ne fussent
pas très-considérables, le mécontentement était général parmi les Anglais.
Ils sentaient, mais trop tard, leur état de faiblesse et commençaient déjà à
faire l'expérience des insultes et des outrages auxquels une nation doit
s'attendre, lorsqu'elle se réduit elle-même à cette méprisable situation. On
forma secrètement dans tout le royaume une conspiration qui devait éclater le
même jour par le massacre général des Normands, semblable à celui qu'on avait
fait autrefois des Danois. La fermentation était devenue si nationale, si
universelle, que les vassaux du comte Coxo ayant sollicité ce seigneur de se
mettre à leur tête dans une révolte et le trouvant déterminé à rester fidèle
à Guillaume, le tuèrent comme traître à la patrie[2]. » A la
nouvelle de cette agitation, Guillaume précipita son retour en Angleterre ;
mais au lieu de lutter à force ouverte contre une fermentation menaçante, il
chercha à gagner par de perfides caresses plusieurs chefs et évêques saxons
qu'il appela à Londres. Puis il adressa au peuple une proclamation dans
laquelle il s'engageait à rétablir les lois d'Édouard-le-Confesseur que les
Anglais ne cessaient d'invoquer, et leur promettait justice et protection
contre les hommes d'armes normands. Ces promesses que le conquérant devait
bientôt oublier, calmèrent l'effervescence des esprits et prévinrent une
insurrection populaire. Après avoir ainsi rendu à la capitale une apparence
de tranquillité, Guillaume marcha enfin à la conquête des provinces
non-soumises (1068).
S'avançant d'abord vers le sud-ouest, il vint mettre le siège devant Exeter
où s'était refugiée Githa, mère d'Harold. La ville fit une résistance
désespérée et ne fut livrée à Guillaume que par la lâcheté des chefs chargés
de la défendre. « Les habitants, dit la Chronique saxonne, rendirent la
ville, parce que les thanes les trompèrent. » Githa gagna la côte de
l'Ouest et chercha un asile en Flandre. Le territoire d'Exeter et celui des
Bretons de Cornouailles, ses alliés, devinrent la proie des vainqueurs.
Bientôt les côtes de Sommerset et de Glocester furent subjuguées. Cependant
les provinces du Nord se tenaient toujours dans une attitude menaçante et
semblaient défier le conquérant. « Là, dit M. Augustin Thierry, se
rendaient ceux qui n'avaient plus ni terre, ni famille ; ceux dont les frères
étaient morts, dont les filles avalent été ravies, ceux enfin qui aimaient
mieux traîner une vie dure et pénible que de subir un esclavage inconnu à
leurs pères ; ils marchaient de forêt en forêt, de lieu désert en lieu désert
jusqu'à la dernière ligne des forteresses bâties par les Normands : quand ils
avaient franchi cette enceinte de la servitude, ils retrouvaient la vieille
Angleterre et s'embrassaient en liberté. Le repentir amena bientôt vers eux
les chefs qui, désespérant les premiers de la cause commune, avaient donné le
premier exemple de la servitude volontaire. » En effet, Edwin et Morkar
s'échappèrent de la captivité mal déguisée dans laquelle ils étaient retenus
par l'adroit Guillaume et vinrent diriger un grand mouvement national qui
n'attendait que des chefs pour s'organiser. S'étant ménagé l'appui de Malcolm
roi d'Écosse et de Sweyn roi de Danemark, les deux frères appelèrent à la
délivrance du pays tous les ennemis du joug étranger. Les Saxons de la
Northumbrie, de la Merde et des provinces voisines se levèrent en armes. A
cette nouvelle, Guillaume, également habile à temporiser ou à agir avec
promptitude suivant les circonstances, se porte rapidement vers le foyer de
la révolte. Oxford est pris, Incendié et les habitants massacrés. Les villes
de Warvick, de Leycester, de Derby éprouvent le même sort. Au milieu des
ruines de Nottingham s'élève un château-fort que Guillaume Peverel est chargé
de défendre ; Lincoln est forcé de capituler. Une armée d'Anglo-Saxons, de
Gallois et de Scots, qui essaie de défendre York, est dispersée. La ville
prise d'assaut est le théâtre d'un affreux carnage. Enfin, Edwin et Morkar
déposent les armes et ont recours à la clémence du vainqueur[3]. Ces
deux nobles chefs de l'armée patriotique conservèrent, il est vrai, la
possession de leurs biens ; mais tous leurs adhérents furent dépouillés de
leurs propriétés et remplacés par des Normands qui tenaient en échec les deux
frères et surveillaient tous leurs mouvements. La paix conclue avec le roi
d'Écosse enleva aux Anglais leur dernier espoir de salut. Toutefois
l'agitation régnait encore lorsque l'armée de Guillaume menaça de se
dissoudre. Les soldats et même les chefs commençaient à se fatiguer d'une
guerre sans terme probable. Le souvenir de la patrie et de la famille les
rappelait de l'autre côté du détroit. Guillaume, effrayé d'une défection qui
semblait prochaine, essaya de ranimer le zèle de ses Normands, tantôt par de
brillantes promesses, tantôt par de vagues accusations de lâcheté, Malgré
tous ses efforts, il vit s'éloigner Hugues de Grantmesnil, comte de Norfolk,
son beau-frère, Onfroy du Tilleul, et plusieurs autres chefs. De nouveaux
dangers devaient rendre plus vives encore les alarmes du conquérant. Les
deux fils d'Harold s'étant réfugiés en Irlande après la journée d'Hastings,
abordèrent en Angleterre avec cinquante vaisseaux et soulevèrent le
Sommerset, le Devon et le Dorset ; les Bretons de Cornouailles vinrent se
ranger sous leurs drapeaux ; mais les deux princes saxons, défaits dans une
action décisive, se rembarquèrent à la hâte. Un autre corps d'insurgés fut
dispersé par Guillaume à Stafford. Les habitants furent désarmés, et tout le
sud-ouest se soumit au vainqueur (1069). Il n'en était pas de même dans le
nord. Guillaume, après avoir repris la ville d'York sur les révoltés, avait
chargé Robert Comines de s'avancer jusqu'à Durham et de s'y établir. Cet
ordre fut exécuté ; mais le chef normand se laissa surprendre dans ce poste
périlleux et fut massacré avec ses douze cents cavaliers. Encouragés par cet
exemple les habitants d'York se soulevèrent, et après avoir tué le
gouverneur, Robert Fitz-Richard, ils assiégèrent dans la citadelle Guillaume
Mollet. Pendant ce temps, trois cents vaisseaux danois, commandés par
Osbiorn, frère du roi de Danemark, et par les deux fils d'Harold,
débarquaient sur les rives de l'Humber. Edgard l'Etheling, qui s'était de
nouveau soustrait à la surveillance de Guillaume et avait trouvé un asile à
la cour du roi d'Écosse, vint à la tête de plusieurs chefs saxons et écossais
donner une nouvelle activité à l'insurrection. Les belliqueux Northumbriens
prirent les armes. Le château d'York fut emporté d'assaut. Les trois mille
hommes qui le défendirent jusqu'à la dernière extrémité, furent passés au fil
de l'épée. Les vainqueurs accordèrent la vie aux deux commandants, Gilbert de
Gand et Guillaume Manet. Le jeune Edgard proclamé dans York releva un instant
la royauté nationale. Dans le
premier moment de sa fureur Guillaume jura d'exterminer par le feu, la lance
et l'épée jusqu'au dernier Northumbrien. Mais avant de commencer cette guerre
d'extermination, il essaya d'affaiblir ses ennemis en détachant les Danois de
leur confédération. Gagné par une grande somme d'argent et par la permission
de piller en se retirant la côte orientale, Osbiorn, allié infidèle, jura de
s'embarquera la fin de l'hiver. Alors Guillaume marcha sur York et s'en
empara malgré la résistance héroïque de ses habitants. Le malheureux Edgard
rentra en Écosse avec les débris de son armée (1070). Sans s'arrêter à York, le
conquérant poursuivit sa fureur vers le nord. Il se jeta avec fureur sur la
Northumbrie[4], mettant tout à feu et à sang.
« Cette dévastation, dit M. Aug. Thierry, fut opérée avec une sorte d'étude
et sur un plan régulier, afin que les braves du nord, trouvant leur pays
inhabitable, fussent contraints de l'abandonner et de se disperser en
d'autres lieux. Ils se retirèrent soit dans les montagnes qui tenaient encore
leur nom de l'asile qu'y avaient jadis trouvé les Cambriens, soit à
l'extrémité des côtes de l'est dans des marécages impraticables et sur les
dunes de l'Océan. Là ils se firent brigands et pirates contre l'étranger et
furent accusés dans les proclamations du conquérant de violer la paix
publique et de se livrer à un genre de vie infâme. Les Normands entrèrent une
seconde fois dans Durham ; et leur sommeil n'y fut plus troublé comme l'avait
été celui de Robert Comines. » Depuis l'Humber jusqu'à la Tyne,
c'est-à-dire dans un espace de plus de soixante milles, les villes, les
villages, les moissons furent réduites en cendres, les habitants massacrés,
les troupeaux enlevés, les instruments de labourage brisés. Tout le
territoire fut partagé entre les capitaines normands[5]. Ainsi, les vieilles familles
anglaises, chassées de leurs maisons de campagne et de leurs châteaux par des
aventuriers sans nom, furent réduites à la mendicité, et comme la possession
du sol entraîne nécessairement la jouissance du pouvoir, cette révolution des
fortunes consolida la conquête. Après
s'être avancé jusqu'à la grande muraille romaine, Guillaume se replia sur
York et étouffa sur les bords de la Tyne le dernier effort de l'insurrection.
Alors les plus intrépides champions de l'indépendance désespérant de la cause
nationale, capitulèrent de nouveau. Edgard lui-même vint une seconde fois
implorer la clémence du vainqueur. La conquête du nord fut suivie de celle du
nord-ouest, qui s'accomplit sans résistance sérieuse ; puis commença celle du
pays de Galles, qui devait donner tant de peine à la dynastie normande.
L'Angleterre, dépeuplée par l'invasion, voyait accourir de toutes les parties
de la Gaule non-seulement de nombreux aventuriers, mais des familles entières
qui venaient chercher fortune sur cette terre qui avait tant promis et tant
donné. On vendait les biens que l'on possédait sur le continent : on
renonçait à la part de l'héritage paternel dans l'espérance de plus riches
possessions. Cependant Guillaume, qui s'était avancé jusqu'à Chester malgré
les murmures de ses soldats, fatigués d'une guerre sans trêve et sans fin,
prit possession de la ville et y bâtit une forteresse ; puis il consentit à
donner quelque relâche à son armée et vint se reposer dans son palais de Winchester[6]. Ainsi, dans l'espace de quatre
années, il avait subjugué tout le pays compris entre la Tweed, le cap de
Cornouailles, la mer des Gaules et la Saverne (1066-1070)[7]. Plusieurs intrépides
guerriers, préférant l'exil à la servitude, s'embarquèrent sous la conduite
de Siward et abordèrent en Sicile où l'empereur grec Alexis les prit à sa
solde. Mais par une singularité de la destinée ils trouvèrent encore en
Italie des Normands à combattre, et vainquirent plus d'une fois les soldats
de Robert Guiscard conquérant de l'Apulie. Quant aux Anglais, trop attachés à
leur patrie pour émigrer, et trop fiers pour courber la tête sous un joug
ignominieux, ils se réfugièrent avec leurs femmes, leurs enfants et leurs
serviteurs dans les forêts, faisant aux Normands et à leurs adhérents une
guerre de surprise et d'embuscade. Les chroniqueurs normands donnent à ces
derniers défenseurs de la liberté les noms de brigands et d'assassins, latrones,
latrunculi, sicarii. Déclarés outlaw (hors la loi), ils pillaient et massacraient
leurs oppresseurs pour venger la perte de leurs biens et la mort de leurs
compatriotes[8]. C'est
surtout dans les terres humides, marécageuses et couvertes de joncs et de
saules de la province de Cambridge, que les différentes bandes des partisans
cherchèrent une retraite. Depuis plus d'une année, des Anglais fugitifs qui
avaient reconnu pour chef le vaillant Hereward, s'étaient fortifiés dans Ille
d'Ély, et leur nombre croissant de jour en jour, ils appelèrent ce lieu le Camp
du refuge. Les monastères voisins leur faisaient passer secrètement de
l'argent et des vivres et entretenaient dans leurs cœurs la haine de
l'étranger. Chaque jour arrivait an Camp du refuge quelque noble fugitif laïc
ou prêtre. Edwin et Morkar, Stigand, Éghelrick, évêque de Lindisfarn,
Sithrik, abbé d'un monastère du Devonshire, et une foule de guerriers saxons,
formèrent dans les marais d'Ély une station armée dont s'inquiéta Guillaume.
D'un autre côté, la ville de Londres ne subissait qu'impatiemment la
domination étrangère, « et, dit Matt. Paris, commençait à résister en
face au roi normand[9] (1071). » Fidèle à sa politique
le conquérant voulut négocier avant de tirer de nouveau l'épée. Frithrik,
abbé de Saint-Abbans, et les principaux insurgés furent gagnés par de
nouveaux mensonges et de nouvelles promesses. Guillaume jura par les saints
évangiles et les reliques les plus sacrées de faire revivre les bonnes lois
du roi Édouard, et quand Il eut ainsi privé de leurs chefs les fugitifs
d'Ély, il marcha contre eux. « Le
roi Guillaume, dit Matt. Paris, accompagné de tous ceux dont la valeur
l'avait aidé dans la conquête, vint à l'île d'Ély et la cerna avec ses
vaisseaux, ses fantassins et ses cavaliers ; puis il construisit dans les
marécages mêmes des routes d'une longueur immense et des ponts magnifiques,
rendit accessibles aux chevaux et aux hommes ces terrains creux profondément
détrempés par l'eau, et jeta les fondements d'un château dans un lieu qu'on
appelle Wisebert. A la vue de ces préparatifs, les insurgés, à l'exception
d'Hereward qui réussit à faire avec ses compagnons une fière retraite,
vinrent se mettre sous la main du roi Guillaume et se rendre à discrétion.
Alors le roi mit en prison l'évêque Égelwin, infligea à quelques-uns le
dernier supplice, pardonna à d'autres ; plusieurs enfin furent punis d'une
captivité perpétuelle. Quant à Hereward, il ne cessa de tendre au roi
Guillaume les pièges les plus adroits. » Avant
l'expédition des Normands contre l'île d'Ély, Morkar trompé par les belles
paroles du conquérant, se mit en route pour Londres. Mais à peine sorti de
son asile il fut saisi et enfermé dans une forteresse confiée à la garde de
Roger de Beaumont. Quant à Edwin, loin de se soumettre comme son frère, il
s'éloigna d'Ély et alla réunir des vengeurs en Écosse et dans le pays de
Galles. Vendu aux Normands par deux traîtres de sa petite troupe, il fut
massacré dans une embuscade. Sa tête fut portée au conquérant qui, dit-on,
versa quelques larmes généreuses sur la mort de ce jeune et intrépide
guerrier ; plus tard Hereward rentra en grâce et fut rétabli dans ses biens (1072). L'armée victorieuse prit
ensuite la direction du nord. Lorsque le roi d'Écosse, qui avait fait une
invasion dans le Northumberland afin d'appuyer le mouvement des insurgés, vit
les Normands passer pour la première fois la Tweed, il fut effrayé, alla à la
rencontre de Guillaume dans un appareil pacifique, et s'estima heureux
d'obtenir la paix en se reconnaissant le vassal de son redoutable ennemi. Sentant
son pouvoir solidement affermi par ses derniers succès, Guillaume repassa sur
le continent où l'appelaient de graves intérêts et des troubles sérieux. La
province du Maine par sa position géographique avait tour-à-tour été disputée
par les ducs de Normandie et les comtes d'Anjou. Hébert, son dernier comte,
l'avait léguée par testament à Guillaume son gendre quelques années avant la
conquête de l'Angleterre ; mais les Manceaux, peuple indocile et remuant[10], excités par Foulques d'Anjou,
se soulevèrent et chassèrent les magistrats nommés par le duc de Normandie.
Guillaume, tranquille en Angleterre, se hâta de châtier les rebelles : il
marcha contre eux à la tête d'une armée presque toute composée d'Anglais qui,
pour gagner l'affection de leur nouveau prince, se battirent avec un grand
courage. « Dans cette expédition, dit Matt. Paris, les Anglais dévastèrent
villes et bourgades, brûlèrent les vignes avec leurs fruits et laissèrent
pour bien longtemps les provinces plus malheureuses et plus pauvres. La
sédition apaisée, Guillaume rentra en Normandie ; sur ces entrefaites, las de
mener une vie errante et semée de dangers, Edgard se rendit auprès de
Guillaume : il voulut encore éprouver la générosité du roi ; celui-ci le
reçut avec assez de bienveillance, et lui accorda dans sa munificence une
livre d'argent pour son entretien journalier. » Pendant
que Guillaume soumettait les Manceaux et forçait le comte d'Anjou à renoncer
à ses prétentions, les chefs normands établis en Angleterre formaient une
vaste conjuration contre son pouvoir. « Les capitaines qui s'étaient engagés
avec lui, lorsqu'il tenta sa fameuse conquête, avaient naturellement l'amour
et le génie de l'indépendance ; quoiqu'ils eussent obéi sur le champ de
bataille aux ordres de leur général, ils auraient regardé les acquisitions
les plus riches avec dédain, si on y avait attaché la condition de se
soumettre pour le gouvernement civil à la volonté arbitraire d'un seul ; mais
le caractère impérieux de Guillaume, souvent excité à se montrer par la
nécessité des affaires, enhardi par sa puissance absolue sur les Anglais, osa
maîtriser les Normands même avec trop peu de ménagements pour que ce peuple libre
et victorieux pût le soutenir sans murmure. Les mécontentements se
répandirent parmi ces barons altiers et gagnèrent jusqu'à Roger, comte
d'Hereford, fils et héritier de Fitz-Osbert, le plus dur des favoris du roi[11]. » « En
1074, dit Matt. Paris, le comte Raoul (ou Raulf), à qui le roi Guillaume avait
confié le gouvernement de l'Estanglie, s'unit aux comtes Walthéolf et Roger
pour chasser de son trône le roi Guillaume. Raoul épousait contre l'agrément
du roi la sœur dudit comte Roger, et ce fut à ses noces que cette perfide
conjuration fut ourdie. Ce Raoul était né d'une mère galloise et d'un père
anglais. Quand arriva le jour des noces dont nous avons parlé, les amis des
deux comtes se réunirent dans la ville de Norwich. Après un repas somptueux,
les convives échauffés par le vin s'offrirent tous à trahir le roi, en
l'invectivant à grands cris : « Il n'est nullement juste et convenable,
disaient-ils, que cet homme, né d'un commerce adultère, commande à un si
grand royaume et à tant do gens d'illustre naissance. » Les chefs de ce
complot étaient donc Roger, Walthéolf et Raoul soutenus par plusieurs évêques
et abbés, par une foule de barons et de chevaliers. » Mais Walthéolf, qui
après avoir épousé Judith, nièce du conquérant, avait obtenu les comtés
d'Huntingdon, de Northampton et de Northumberland, loin de persévérer dans la
conjuration, alla en Normandie dénoncer ses complices. Guillaume, instruit
déjà de l'état des choses par Judith et peu touché du repentir tardif de Walthéolf,
hâta son retour en Angleterre, châtia sévèrement les coupables dont plusieurs
furent pendus et d'autres eurent les yeux crevés ou les mains coupées. Roger
fut condamné à une détention perpétuelle ; mais du fond de sa prison il osait
encore insulter le monarque en livrant aux flammes un riche vêtement qu'il
lui avait envoyé. Raoul de Ga& fut dépouillé de ses biens. Walthéolf,
malgré son voyage en Normandie, n'avait pu recouvrer les bonnes grâces de
Guillaume ; aussi, lorsqu'une flotte danoise vint aborder en Angleterre pour
seconder l'insurrection des chefs normands, on l'accusa d'avoir appelé ces
anciens amis des Anglais. Sa propre femme porta témoignage contre lui[12] ; il fut jugé, condamné à mort
et exécuté (1075).
L'infâme Judith ne recueillit pas le fruit de son crime : disgraciée peu de
temps après et devenue l'objet de la haine universelle, elle mourut dans la
pauvreté et le remords. Guillaume poursuivit jusqu'en Bretagne Raoul de Gaël
; mais le siège inutile de la ville de Dol et l'intervention du roi de France
ne lui permirent pas d'assouvir sa vengeance. Cependant
Guillaume, au milieu de ses brillants succès, reçut du fameux Grégoire VII la
sommation formelle de faire hommage de sa couronne au souverain pontife et de
payer le denier de saint Pierre. Guillaume répondit avec une fermeté modérée
qu'il acquitterait le tribut payé par ses prédécesseurs, mais que comme roi
il ne relevait que de Dieu et ne ferait hommage de ses états à personne. D'un
autre côté, pour complaire au pape, il força les ecclésiastiques au célibat.
Toutefois le synode de Winchester (1077) ne contraignit point les prêtres mariés à répudier
leurs femmes ; mais à dater de cette époque tous les clercs qui s'engagèrent
dans les ordres jurèrent de rester célibataires. L'autorité
de Guillaume était solidement établie : tous ses ennemis vaincus s'étaient
enfin résignés à l'obéissance ; mais des chagrins domestiques devaient agiter
les dernières années de sa vie. En partant pour la conquête de l'Angleterre,
Guillaume avait désigné comme héritier du duché de Normandie
Robert-Courte-Heuse, son fils allié, et les barons normands lui avaient prêté
serment comme à leur futur suzerain. Lorsque le jeune prince réclama
l'exécution de la promesse faite par son père : « Je n'ai pas coutume,
répondit Guillaume, de me déshabiller avant l'heure de me mettre au lit. »
Le mécontentement de l'impétueux Robert éclata en paroles menaçantes.
Guillaume et Henri ses deux frères se déclarèrent contre lui et aigrirent
encore le mécontentement de leur père. Robert s'éloigna de la cour, se rendit
à Rouen dont il essaya vainement de surprendre la citadelle ; réfugié dans le
Perche, il se réconcilia avec son père, puis se brouilla de nouveau. Assiégé
au château de Gerberoy, où le roi de France intéressé à fomenter ces
divisions, lui avait donné asile, il blessa Guillaume dans une sortie et le
renversa de cheval ; l'ayant reconnu à la voix, il s'élança à terre, le
releva et lui offrit son propre coursier. Une nouvelle réconciliation,
préparée par les soins de Mathilde, mère de Robert, suspendit encore les
divisions de la famille royale. Trois
ans après la mort de la reine Mathilde, Guillaume repassa sur le continent (1086), où le retinrent ses démêlés
avec le roi de France au sujet du Vexin Français que réclamait le prince
normand. « On raconte, dit Matt. Paris, que le roi de France, Philippe,
abusant de la patience de Guillaume, dit un jour en se moquant : « Le
roi d'Angleterre est couché à Rouen, il garde le lit comme les femmes en mal
d'enfant ; mais quand il ira faire les purifications de relevailles, je
l'accompagnerai à l'église avec cent mille cierges. » Ce mot et d'autres
plaisanteries semblables irritèrent Guillaume, qui réunit une puissante armée
à l'entrée du mois d'août, à l'époque où les blés dans les campagnes, les
grappes sur les vignes, les fruits sur les arbres promettent d'abondantes
récoltes. Alors il entra en France avec les projets les plus hostiles. Tout
fut détruit, tout fut dévasté ; rien ne pouvait apaiser sa colère, et
d'affreux ravages étaient la seule satisfaction possible à la fureur qu'avait
allumée en lui la plaisanterie de Philippe. Enfin, il fit mettre le feu à la
ville de Mantes, l'incendia et avec elle l'église de Sainte-Marie, où furent
brûlées deux religieuses qui, dans le sac de la ville, n'avaient pas songé à
quitter leurs cellules. Cet incendie mit le roi en gaieté : lui-même
encourageait ses soldats à fournir des aliments aux flammes ; mais la chaleur
du feu dont il s'approchait de trop près, et surtout les variations de la
température d'automne, le firent tomber malade. Cette indisposition s'aggrava
encore parce que son cheval, en franchissant un large fossé, le blessa
intérieurement au ventre. Cet accident rendit le mal si grand qu'on le ramena
à Rouen, et comme sa faiblesse devenait de jour en jour plus alarmante, il se
mit au lit dans un état désespéré. Les médecins ayant été consultés
prononcèrent, sur l'inspection des urines, que la mort approchait. Alors
Guillaume, dans un moment où il recouvra un peu sa raison, disposa de la
Normandie en faveur de son fils Robert, légua l'Angleterre à Guillaume-le-Roux,
et donna à Henri les domaines de sa mère et une forte somme en argent. Il mit
aussi en liberté tous ceux qu'il retenait dans ses prisons, se fit apporter
des trésors dont il ordonna la distribution aux églises, et consacra une
somme suffisante aux réparations à faire dans l'église de Sainte-Marie qui
avait été la proie des flammes. Enfin, ayant mis ordre à toutes ses affaires,
il expira le huitième jour des ides de septembre, après avoir été roi
d'Angleterre pendant vingt-deux ans, duc de Normandie pendant cinquante-deux,
à la cinquante-septième année de son âge, l'an 1087[13] de l'ère de l'Incarnation. Une
barque transporta par la Seine le corps du roi défunt à Caen, où il fut
enseveli au milieu d'une grande foule de prélats. Robert, l'aîné des fils de
Guillaume, au moment où son père mourut, lui faisait la guerre avec l'appui
de la France ; Guillaume-le-Roux n'avait pas attendu que Guillaume eût expiré
pour passer en Angleterre, pensant qu'il serait plus utile à ses intérêts
futurs de partir aussitôt, que d'assister aux funérailles paternelles. Seul
des enfants de Guillaume, Henri était présent ; et il lui fallut payer cent
livres d'argent pour faire taire les prétentions d'un chevalier qui affirmait
que le terrain où on ensevelissait le corps lui appartenait de droit
patrimonial. » La mort
de Guillaume ne remit pas sa conquête eu question, par une raison toute
simple, c'est que la nation vaincue n'existait plus au point de vue
politique. Le roi, les évêques, les abbés, les comtes, les vassaux, tous
étaient Normands : ce fut aussi aux mains des Normands que se trouva
transportée la terre, source unique de la puissance au moyen âge. Guillaume
possédait plus de quatorze cents manoirs ; Eudes son frère près de cinq cents
; le Breton Alain-Fergent en avait quatre cent quarante-deux et Guillaume de
Varennes deux cent quatre-vingt-dix-huit. Les autres chefs de l'expédition
s'étaient enrichis en proportion de l'influence qu'ils exerçaient à main
armée. Cette vaste spoliation avait suivi la marche de la conquête :
Guillaume s'était d'abord contenté de distribuer les domaines des rois
saxons, puis les biens des Anglais morts à Hastings ; enfin, à mesure que la
résistance devenait plus opiniâtre, il avait permis à ses compagnons
d'envahir tout ce qui n'était pas confisqué. Mais alors, pour asseoir sur une
base fixe ses demandes d'aide pécuniaire, il voulut savoir en quelles mains
avaient passé les domaines des vaincus ; combien d'entr'eux gardaient encore
leurs héritages par suite de traités passés avec les vainqueurs ; quel nombre
d'arpents suffisait à l'entretien d'un homme d'armes ; à quelle somme montait
le produit des cités, des villes et des bourgades. Cette
grande enquête territoriale, si conforme à l'esprit organisateur des
Normands, fut faite par, quatre commissaires principaux qui parcoururent
toute l'Angleterre, citant devant eux le vicomte ou shérif de chaque
province, et recueillant la déclaration solennelle des hommes du pays sur la
valeur de chaque terre et le produit de chaque bourgade. Ce rôle de cadastre,
appelé le grand terrier par les contemporains, fut rédigé avec un si
grand soin, qu'il fallut six années pour l'achever (1080-1086) ; encore ne comprit-il pas les
pays montagneux au nord et à l'ouest de la province d'York il fut déposé dans
le trésor de la cathédrale de Winchester, et reçut des vaincus le nom de doome'sday
book (le
livre du jugement dernier),
parce qu'il contenait pour eux une sentence irrévocable d'expropriation. Une
foule de possesseurs, même normands, qui ne purent prouver leurs titres de
propriété, furent dépossédés au profit du roi, lequel joignit leurs terres à
ses domaines, ou les vendit à de nouveaux possesseurs. Les envahissements des
Normands sur les Normands, et les réclamations des parties lésées furent
enregistrées dans le doome'sday book, et toutes les fois que le
témoignage des gens du pays ne suffisait pas, la contestation dût être
décidée, soit par le duel judiciaire, soit par le jugement dans la cour du
roi. Ceux des Saxons qui conservèrent leurs biens les tinrent comme des dons
ou des aumônes et en vertu d'une concession du roi. Guillaume, en
effet, établit en principe général, que tout titre de propriété antérieur à
son invasion était nul et non avenu, à moins que lui-même ne l'eût ratifié.
Plus tard, pour mettre un terme aux plaintes des Anglais, « les rois normands
et leur conseil décidèrent qu'à l'avenir, tout ce qu'un homme de race
anglaise obtiendrait des seigneurs comme salaire des services personnels, ou
par suite de conventions légales, lui serait assuré irrévocablement ; mais
sous la condition qu'il renoncerait à tout droit fondé sur une possession
antérieure : Cette décision, ajoute l'évêque d'Ely[14], fut sage et utile ; elle
obligea les fils des vaincus à rechercher les bonnes grâces de leurs
seigneurs par la soumission, l'obéissance et le dévouement ; de sorte
qu'aujourd'hui, nul Anglais, possédant soit un fonds de terre, soit toute
autre propriété, n'est propriétaire à titre d'héritage ou de succession
paternelle, mais seulement en vertu d'une donation à lui faite en récompense
de ses loyaux services[15]. » C'était
aussi sur les Anglais que pesait uniquement le dauegheld, impôt général et
fixe, ainsi que la taille, redevance éventuelle et arbitraire.
Guillaume les avait désarmés. A huit heures du soir, la cloche sonnait le
couvre-feu et avertissait les vaincus d'éteindre chez eux toute lumière. Le
plaisir de la chasse leur était formellement interdit : c'était un
délassement que le conquérant réservait pour lui et les siens. Un terrain de
trente milles entre Salisbury et la mer, contenait trente-six paroisses.
Guillaume les détruisit, en chassa les habitants, et fit de ce lieu une forêt
(la
forêt neuve).
Il condamna à perdre la lue quiconque tuerait un cerf ou un sanglier. « Ce
roi farouche, dit la chronique saxonne, aimait les bêtes farouches
comme s'il était leur père. » Par des motifs politiques, faciles à
comprendre, Guillaume renferma dans son domaine royal toutes les grandes
forêts de l'Angleterre : d'abord parce qu'elles étaient l'asile des derniers
adversaires de la conquête, et ensuite parce que le droit de chasse devenait
un privilége dont la concession augmentait l'influence de la royauté. Ce ne
fut qu'au commencement du treizième siècle, par un acte additionnel à la
grande charte, que les parcs des propriétaires normands ne furent plus
compris dans l'étendue des forêts royales, et que le seigneur obtint la libre
jouissance de ses bois. En
effet, une dépendance très-étroite à l'égard du roi forme, au moins dans les
premiers temps, le caractère général de la féodalité normande. En Angleterre,
les vassaux immédiats ont bien le droit d'inféoder une partie de leurs
domaines à des arrière-vassaux (chevaliers tenanciers) ; mais ces vassaux inférieurs
prêtent un double serment et ont deux suzerains, le roi et le seigneur de qui
ils tiennent le fief. C'est au roi avant tout autre, que chaque tenancier
doit fournir les hommes, les chevaux, les armes. La formule de l'hommage est
respectueuse et obligatoire. Les comtes, héréditaires il est vrai dans leurs
gouvernements, enrôlent les guerriers et lèvent les impôts ; mais ils n'ont
aucun de ces droits régaliens qui font des grands vassaux de la France et de
l'Allemagne autant de rois. Ces différences fondamentales donnent la raison
de deux grands faits : en France, la royauté, s'appuyant sur les communes,
combat et renverse l'aristocratie féodale ; en Angleterre, l'aristocratie
fait appel à la bourgeoisie et lui communique une part du pouvoir politique
pour limiter et amoindrir les prérogatives de la royauté. Tels furent les résultats généraux de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Certes la substitution d'une race à une autre ne peut s'accomplir sans entraîner pour les vaincus de grandes souffrances dont l'histoire gémit. Mais, il faut le reconnaître, l'Angleterre isolée jusqu'alors du reste de l'Europe, commença à compter parmi les nations. Au dedans elle avait gagné d'être une et forte ; au dehors les possessions de ses rois sur le continent lui donnaient un point d'appui et les éléments d'une grandeur toute nouvelle. |
[1]
Le même que nous avons vu chassé de Douvres sous Édouard. Guillaume retenait
son fils prisonnier.
[2]
HUME, Histoire
d'Angleterre, t. I, p. 382.
[3]
Dans toutes les villes conquises, Guillaume éleva des citadelles et mit de
fortes garnisons.
[4]
ALUR. BEVERL., p. 127.
[5]
Consulter pour le partage du territoire conquis l'Histoire de la conquête de
l'Angleterre, par M. Aug. THIERRY, t. II.
[6]
Guillaume passait l'hiver à Glocester, le printemps à Winchester, et l'été à la
tour de Londres ou à Westminster.
[7]
En l'année 1070 fut déposé l'archevêque apostat Stigand, qui d'abord avait
acquis à prix d'argent l'épiscopat de Helmham, puis celui de Winchester, et
enfin la prélature de Cantorbéry. Il avait occupé ces honneurs non pas en vue
de la religion, mais pour satisfaire sa cupidité. On élut à sa place Lanfranc,
d'abord moine du Bec, puis abbé de Caen, et qui dans les hautes fonctions
d'archevêque de Cantorbéry se conduisit pendant dix-huit ans avec tant de
sagesse qu'il laissa à ses successeurs sa vie exemplaire à imiter. (Matthieu PARIS, trad. de M.
Huillard-Bréholles, t. I, p. 24.)
[8]
ORDERIC VITAL, p. 512.
[9]
VIT. Abbat., p.
30.
[10]
Script. rerum Francic., t. XII, p. 539-541.
[11]
HUME, Histoire
d'Angleterre, traduction de M. Langlois, t. I, p. 412.
[12]
INGULF. CROYL., p. 903.
[13]
Le texte de Matthieu Paris donne fautivement octavo pour septimo.
[14]
Dialog. de Scaccario, in notis ad Matt. Paris.
[15]
M. Aug. THIERRY,
Histoire de la conquête de l'Angleterre, t. II, p. 278.