HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

TROISIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES (752-1074)

 

CHAPITRE XXV. — FIN DU RÉGNE DE CHARLEMAGNE. - GOUVERNEMENT. - CAPITULAIRES. - ÉTAT DES LETTRES (800-814).

 

 

Diverses expéditions. — Audace des pirates normands. — Partage de l'Empire. Mort de Charlemagne. — Portrait de ce prince. — Limites de l'empire d'Occident. — Division politique et cadastrale. —Gouvernement. — Assemblées nationales. — Capitulaires. — Développements. — Les Missi dominici. — Etat de l'Eglise. Extension de son droit juridictionnel. — Hérésie de Félix, évêque d'Urgel. — Concile de Francfort-sur-Mein. — Charlemagne se soumet aux décrets du concile de Nicée. — Etat des lettres. — Détails sur Alcuin et Eginhard. — Leurs ouvrages. — Fondation de l'académie palatine. — Création de plusieurs écoles publiques. — Les sept arts libéraux. — Architecture et musique. — Palais d'Aix-la-Chapelle. — Impuissance des efforts de Charlemagne.

 

Ici se termine, pour ainsi dire, la vie militaire de Charlemagne. Ses expéditions ultérieures contre les Saxons, les Danois, les Avares et les Sarrasins furent dirigées par ses lieutenants et conduites avec bonheur. Les Tchèques ou Bohémiens, tribus slaves qui infestaient de leurs incursions continuelles la Saxe et l'Avarie, furent subjugués par le fils aîné de Charlemagne (806-812). Le comte Irmingar battit les Sarrasins qui avaient essayé de surprendre Majorque (813) ; Burchard protégea avec succès la Sardaigne et la Corse contre les Maures d'Espagne. Néanmoins, malgré ces succès, il était aisé de remarquer l'affaiblissement progressif de l'Empire. Les Danois, vaincus tant de fois, ne cessaient de désoler les côtes de l'Océan et de la Méditerranée. En vain Charlemagne avait des flottes stationnées à Boulogne, à Gand, sur la Garonne et sur le Rhône ; les barques scandinaves entraient hardiment dans les ports et se retiraient chargées de butin. Témoin un jour de leur audace, Charlemagne se prit à pleurer, et dit à ceux qui l'environnaient : « Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement ? « Certes je m'inquiète peu du faible dommage que ces brigands peuvent e me faire maintenant ; mais je m'afflige que, moi vivant, ils aient tenté d'aborder sur cette terre, et je suis en proie à une vive douleur, quand je prévois les maux qu'ils causeront à mes descendants et à leurs peuples[1]. »

Charlemagne devenu empereur se livra presque exclusivement à l'administration de ses vastes états. Grand par ses exploits, il voulut acquérir de plus glorieux titres à l'admiration de la postérité. Nous venons de raconter les victoires du conquérant, nous montrerons tout-à-l’heure le législateur et le protecteur des lettres. En 806, il partagea son empire entre ses trois fils ; mais de grands chagrins étaient réservés à sa vieillesse. La mort frappa Pépin en 810, son frère ainé le suivit de près dans la tombe (811). Louis d'Aquitaine, appelé à recueillir seul un immense héritage, fut associé à l'empire en 813. « Les grands plaids étant convoqués à Aix-la-Chapelle, Charles présenta son fils Louis aux évêques, aux abbés, aux comtes et aux sénateurs des Francs, et il leur demanda de le constituer roi et empereur. Tous y consentirent également, déclarant que cela serait bien. Le même avis plut à tout le 'peuple ; en sorte que l'empire lui fut décerné par la tradition de la couronne d'or, tandis que le peuple criait : vive l'empereur Louis[2]. »

Quelques mois après cette cérémonie, les Francs pleuraient le héros et le législateur qui a changé la face de l'Europe au moyen âge ; le puissant génie dont la France, l'Italie et l'Allemagne peuvent à titres égaux revendiquer la gloire. Charlemagne mourut à rage de soixante et onze ans, après en avoir régné quarante-sept : il fut enterré à Aix-la-Chapelle, dont il avait fait la capitale de son empire.. L'empire de Charlemagne, dit Montesquieu, se maintint par la grandeur du chef. Le prince était grand, l'homme l'était davantage. Les rois ses enfants furent ses premiers sujets, les instruments de son pouvoir et les modèles de l'obéissance. Il fit d'admirables règlements, il fit plus, il les fit exécuter. Son génie se répandit sur toutes les parties de l'empire... Il savait punir, il savait encore mieux pardonner. Vaste dans ses desseins, simple dans l'exécution, personne n'eut à un plus haut degré l'art de faire de grandes choses avec facilité et les difficiles avec promptitude. Il parcourait sans cesse son vaste empire, portant la main partout où il allait tomber. Jamais prince ne sut mieux braver les dangers, jamais prince ne les sut mieux éviter. Ce prince prodigieux était extrêmement modéré, son caractère était doux, ses manières simples. Il mit une règle admirable dans ses dépenses : il fit valoir ses domaines avec sagesse, avec attention, avec économie... Je ne dirai plus qu'un mot : Il ordonnait qu'on vendit les œufs des basses-cours de ses domaines et les herbes inutiles de ses jardins ; et il avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards et les immenses trésors de ces Huns qui avaient dépouillé l'univers. »

GOUVERNEMENT. — L'empire que Charlemagne léguait à Louis-le-Débonnaire avait pour limites : au midi, la Méditerranée, le Vulturne en Italie, l'Ebre en Espagne ; à l'occident, l'océan Atlantique depuis le golfe de Gascogne jusqu'à l'embouchure de l'Eyder ; la mer Baltique et l'Oder le bornaient au nord ; la Theiss, la Save et le golfe Adriatique formaient sa limite orientale. Mais plusieurs peuples, compris dans cette vaste étendue, tels que les Slaves, n'étaient que tributaires et n'avaient point subi la domination des Francs. L'empire de Charlemagne se divisait en royaumes, en légations, en comtés, en vigueries (vicomtés), en cantons et en manses ou manoirs. Charlemagne ne donna qu'a ses enfants le gouvernement des royaumes. Les légations étaient administrées par un conseil, composé de trois ou quatre membres, présidés par un évêque, et chargés d'inspecter chaque légation quatre fois par an. Ces délégués impériaux (missi dominici) avalent sous leur juridiction les comtes, vicomtes, et en un mot tous les officiers publics[3].

L'autorité de Charlemagne n'était pas absolue, comme on pourrait le supposer ; nous la voyons assujettie à des règles et soumise au contrôle des comices nationaux. Ainsi le prince consultait l'assemblée des barons, des prélats et des députés du peuple, toutes les fois qu'il s'agissait de déclarer la guerre, de conclure la paix ou de prendre tonte autre détermination importante. Pépin, pour affermir l'autorité royale dans sa famille, en associant les chefs germains à son gouvernement, avait rétabli les assemblées des champs-de-mai (ou de mars) tombées en désuétude sous les derniers rois mérovingiens. Son fils en consacra de nouveau l'autorité ; mais loin de n'appeler à ces diètes, comme avait fait son père, que des grands et des prélats, il y introduisit les représentants des hommes libres (arimans). Ces arimans, au nombre do sept ou de douze par comté, étaient désignés par le comte et choisis parmi les rachimbourgs ou notables. Il y avait aussi des assemblées provinciales, mais elles ne s'occupaient que des intérêts locaux. Les assemblées présidées par le roi pouvaient seules faire des lois générales préparées d'avance par le conseil privé du monarque. Le prince avait l'initiative comme dans nos gouvernements constitutionnels : il proposait les lois qui, après libre discussion et libre examen, étaient rejetées ou adoptées ; dans ce dernier cas, la sanction du roi était nécessaire. Elles étaient alors promulguées sous le nom de capitulaires (lois classées par chapitres).

Bien que le recueil des capitulaires soit un monument historique extrêmement précieux, il ne nous donne cependant sur les mœurs, les usages et l'organisation sociale de l'époque, que des notions imparfaites. Il est du reste rédigé avec peu d'ordre et de précision. Nous allons toutefois présenter quelques dispositions des principaux capitulaires. Les capitulaires relatifs à la discipline du clergé sont très nombreux. Les évêques faisaient partie de toutes les assemblées nationales ; ils étaient particulièrement chargés de rédiger les lois qui avaient reçu la sanction de la majorité. Un capitulaire de 803 dispensa les ecclésiastiques des charges militaires ; plusieurs capitulaires antérieurs leur avaient interdit l'usage de la chasse et des armes. D'autres capitulaires restreignent le droit d'asile, établissent les dîmes, règlent leur perception, assurent au peuple et au clergé la libre élection des évêques, séparent la juridiction ecclésiastique de la juridiction civile, recommandent aux prêtres, comme vertus indispensables, la subordination, la sobriété et la discrétion. Il fut défendu de donner le voile aux femmes avant vingt-cinq ans, et l'ordination aux prêtres avant trente. Le baptême devait être administré gratuitement. Un capitulaire de 805 condamnait à la prison les sorciers et les magiciens et ne les rendait à la liberté, qu'après une abjuration publique de leurs erreurs.

Plusieurs capitulaires réglaient de quelle manière chaque Franc devait contribuer à la défense de l'Empire. Le service militaire était dû par tous les bénéficiaires ou leudes propriétaires, à quelque titre que ce fût. Le clergé seul était excepté. Quiconque désigné pour le service ne se rendait pas sous les drapeaux, après la publication de l'hériban (proclamation de guerre) était condamné à une amende de soixante sols d'or. Lorsqu'il se trouvait hors d'état de payer cette somme, il était réduit à l'esclavage jusqu'à cc qu'elle fût acquittée. Une clause cependant adoucissait la rigueur de cette loi : si le condamné mourait en servitude, sa mort éteignait la dette et ses enfants conservaient leur patrimoine. Les Francs prêtaient un double serment de fidélité, l'un à l'Empereur, l'autre au seigneur dont ils suivaient la bannière.

L'article douzième du capitulaire de 769 impose aux laïques l'obligation de se rendre deux fois par an au mallum, ou assemblée nationale (placita majora). Dans chaque province les hommes libres assistaient au mallum (placita minora), présidé par le comte ou le viguier. Le comte ou son lieutenant avec sept assesseurs (scabins) rendait la justice. Venaient ensuite les tribunaux du centenier, du dizenier ; le droit d'appel existait dans tous les degrés de juridiction et remontait jusqu'au trône.

Les adultères, les excommuniés et les gens de basse condition n'étaient point admis en témoignage. L'absence d'un accusé équivalait à l'aveu du crime. Un faux accusateur était condamné à la peine qu'aurait subie l'accusé reconnu coupable. Le faux témoin avait la main coupée. La loi lui laissait la faculté de se racheter. Les crimes les plus révoltants, tels que l'empoisonnement, le meurtre, le parricide n'étaient punis que par une amende proportionnée à la qualité de la victime et du meurtrier. La peine de mort ne frappait que les déserteurs, les conspirateurs et les voleurs incorrigibles ; il était permis de repousser une accusation par le serment, quelquefois aussi par les épreuves et le combat.

C'était peu de promulguer des lois, il fallait en maintenir l'exécution ; c'est dans ce but que furent institués les missi dominici (les legati de Rome) dont nous avons parlé plus haut. Ces délégués impériaux inspectaient chaque comté tous les trois mois, présidaient les assemblées provinciales, surveillaient l'administration de la justice, tenaient eux-mêmes des assises (placita minora) dans lesquelles ils prononçaient des arrêts ou rectifiaient les sentences portées par les comtes ou les autres officiers publics. Ils étaient en outre chargés de régler la perception des impôts et de vérifier les comptes qui leur étaient soumis par les villœ royales. Les rapports qu'ils adressaient au souverain donnaient lieu à la publication de nouveaux capitulaires.

Plusieurs capitulaires défendaient l'exportation du blé dans les temps de disette : d'autres fixaient le prix des vivres et de tous les objets de commerce ; mais ces derniers furent sans effet ou plutôt ils aggravèrent le mal que le législateur voulait prévenir. On voit par ce que nous venons de dire que les capitulaires étaient en même temps des lois, des canons, des ordonnances, des instructions et des règlements. SI plusieurs capitulaires nous montrent en Charlemagne un législateur supérieur à son époque, ceux qui frappent les Saxons révèlent le caractère féroce du conquérant.

Mais quels qu'aient été les efforts de l'empereur d'Occident pour soumettre le monde barbare à l'action salutaire d'une forte législation, il ne songea jamais à former un code applicable à tous les peuples qui lui obéissaient. Chaque nation fut régie par ses lots. C'est dans cet esprit conforme aux exigences de son époque, qu'il publia les anciennes lois des Saliens, des Ripuaires, des Saxons, des Lombards, des Bourguignons, des Visigoths, des Ostrogoths, des Allemands et des Bavarois. Les capitulaires, tout en les modifiant, conservèrent néanmoins leur principe fondamental, la compensation des crimes par les amendes.

ÉTAT DE LGLISE. — Par sa munificence envers l'Église, Pépin-le-Bref avait réconcilié le clergé avec la famille de cet odieux Charles-Martel, qui avait dépouillé les évêques de leurs bénéfices au profit de ses leudes germains. Fidèle à cette adroite politique, Charlemagne se déclara le protecteur des biens du clergé et ramena à leur première destination les propriétés qui en avaient été détournées au milieu de la confusion des guerres. Un édit de Clotaire II (615) avait restreint le droit juridictionnel de l'Église. Le fils de Pépin soumit les clercs aux évêques, leurs premiers juges, qu'il investit des attributions les plus étendues. Mais ces évêques ne rendaient pas eux-mêmes la justice, et se faisaient représenter par des avoués, des vidames et des centeniers. Les sentences de ces délégués pouvaient être infirmées par le synode métropolitain ; composé des évêques et des comtes de la province. Les cas difficiles étaient soumis au roi. La dîme fut payée au clergé par le peuple, non sans répugnance. Les leudes eux-mêmes furent soumis à cette injuste redevance. L'élection des évêques, usurpée par les rois, fut rendue, comme nous l'avons dit, au peuple et au clergé. De graves désordres s'étaient introduits dans les monastères et les abbayes, des hérésies nombreuses menaçaient la paix de l'Église. Charles fit de louables efforts pour rétablir la discipline ecclésiastique et détruire les erreurs qui alarmaient sa piété. La doctrine de Félix évêque d'Urgel, qui soutenait que Jésus-Christ comme homme n'était que le fils adoptif de Dieu, fut combattue par Charlemagne et anathématisée dans le concile de Francfort-sur-Mein, et dans le congrès d'Aix-la-Chapelle (799). Le culte des images, aboli par le concile de Constantinople, avait été rétabli par celui de Nicée (787) ; les prélats de France trompés par une infidèle traduction condamnèrent en même temps, dans les livres Carolins, les erreurs des Iconoclastes et la décision du concile de Nicée. Quatre années plus tard, celui de Francfort appuya l'opinion soutenue par les livres Carolins ; mais Charlemagne ayant reconnu l'erreur volontaire commise dans la traduction, se réunit aux Pères de Nicée et rétablit la paix dans l'Occident.

ÉTAT DES LETTRES. — La restauration de l'empire romain, qu'avait tentée Charlemagne, n'eût pas été complète s'il n'eût essayé de donner à l'esprit humain une impulsion nouvelle et la force qui lui manquait. A mesure qu'il mettait de l'ordre dans la barbarie, l'activité intellectuelle favorisée par la vie et le calme qui renaissaient dans la société, fut aussi en progrès. Avant Charlemagne nous ne trouvons guère que des sermons et des légendes : sous son règne nous assistons à de véritables travaux et nous remarquons des ouvrages philosophiques, philologiques et même critiques. Les deux hommes qui représentent le mieux la littérature de cette époque sont Alcuin et Eginhard. Alcuin, né à York, rencontra le roi des Francs en Italie et devint l'instrument le plus actif de cette révolution, poursuivie par le fils de Pépin avec toute la persévérance et l'énergie de son caractère. Il y contribua non-seulement par l'enseignement qu'il donnait au prince, par les exhortations et les conseils qu'il prodiguait aux maîtres et aux élèves, par la direction qu'il cherchait à imprimer aux études, mais encore et surtout par ses œuvres, qui sont variées, nombreuses et souvent remarquables. En examinant rapidement les traités qui nous restent d'Alcuin et qui sont encore fort volumineux, on voit qu'il affectionne en général la forme du dialogue, afin de mettre des questions souvent difficiles à la portée des intelligences peu avancées auxquelles il s'adresse. Une de ses dissertations sur ces paroles de la Genèse : Faisons l'homme à notre image, a mérité d'être attribuée à saint Ambroise et à saint Augustin. On croit que quelques-uns des capitulaires furent rédigés par lui ; et s'il ne composa point les livres Carolins, qui passent faussement pour l'œuvre de Charlemagne, les évêques qui l'aidèrent dans ce travail important, dorent emprunter le fond des idées et la forme générale à celui qui connaissait la pensée intime du souverain. Alcuin mourut en 804. On grava sur son tombeau une épitaphe qu'il avait composée lui-même, et où l'on retrouve ces paroles si connues : Passant, j'étais ce que tu es et tu seras ce que je suis.

Eginhard, qui fut le secrétaire et peut-être le gendre de Charlemagne, a laissé une Vie de ce prince, des Annales qui s'étendent depuis 741 jusqu'en 829, et soixante-douze lettres. Après la mort de l'Empereur, il se retira à l'abbaye de Selguestad qu'il avait fondée et y mourut en 839. Ce qui semble prouver qu'il n'a écrit la vie de Charlemagne qu'après la mort de son héros, c'est qu'il s'excuse de ne point parler de sa naissance et de sa jeunesse, parce qu'il n'y a plus, dit-il, d'homme vivant qui en ait connaissance. Après Alcuin et Eginhard, on peut citer encore avec distinction Leidrade, Pantin d'Aquilée, Walfried Strabon, et ce lombard Paul Warnefrid à qui Charlemagne pardonna trois fois ses révoltes.

En appelant à sa cour tant d'illustres étrangers, Charlemagne songea à en faire le centre de la civilisation nouvelle qu'il voulait répandre. Dans ce but, il fonda l'Académie Palatine, dont lui-même, ses fils, ses filles et les principaux savants faisaient partie sous des noms empruntés à l'histoire sacrée ou profane. Au-dessous de cette académie et dirigées par elle s'élevaient une foule d'écoles où tous indistinctement étaient admis sans rétribution. Si Charlemagne s'attacha surtout à répandre la culture des lettres dans la sauvage Austrasie, à Reichnau, à Utrecht, à Saint-Vandrille, etc., il ne négligea pas la Gaule méridionale, et, dans ses nobles efforts, il fut dignement secondé par le clergé. L'archevêque de Lyon Leidrade, l'évêque, d'Orléans Théodulf, attachèrent leur nom à la fondation d'écoles célèbres ; et Charlemagne lui-même, en ne dédaignant pas de visiter ces écoles, savait exciter à propos de sa bouche royale l'émulation et le zèle des enfants qui y recevaient les notions des sciences et des lettres.

L'instruction qui était donnée dans l'école du palais, dans les écoles publiques, dans les monastères, comprenait les sept arts libéraux : la lecture, l'écriture, la grammaire, l'astronomie, la dialectique, l'arithmétique, et surtout la théologie, qui tendait à devenir la maîtresse des autres sciences et à les absorber en elle. On suivait de préférence pour l'étude de l'astronomie et de la géométrie les traités que Béda, le prêtre vénérable, avait rédigés d'après Euclide, Pline, Aristote et Ptolémée. Quant à l'arithmétique, qui faisait aussi partie des hautes études, elle restait embarrassée dans les entraves de la numération romaine, et ne surmontait guère ces difficultés que quand il s'agissait de déterminer les fêtes mobiles et de ne pas laisser tomber dans l'oubli le secret du comput ecclésiastique.

L'architecture sacrée dominait et absorbait les arts, comme la théologie dominait et absorbait les sciences et les lettres. La musique, réduite alors au plain-chant, fut l'objet de la sollicitude de Charlemagne, qui chercha à introduire le chant grégorien dans tout son empire. Il appela aussi des architectes étrangers pour construire des monuments qui attestassent la gloire de son règne. On connaît la magnificence du palais d'Aix-la-Chapelle, qu'il avait embelli de chefs-d'œuvre empruntés à l'Italie. Cependant cette splendeur même ne pouvait être que factice et passagère. « Charlemagne, dit le moine de Saint-Gall, voulant construire deux chapelles, l'une à Francfort, l'autre à Ratisbonne, et la pierre venant à manquer, fit abattre les murs de cette ville pour y prendre des matériaux. » Les artistes italiens que le grand empereur avait retenus auprès de lui s'enfuirent à sa mort.

Lui-même devait reconnaître sans doute l'inutilité de ses efforts pour civiliser le monde germain. Malgré la déclaration flatteuse d'Eginhard, son érudition particulière est fort contestable ; jamais il n'avait pu plier entièrement au grand caractère romain, ni même à aucune autre espèce d'écriture une main endurcie par le maniement de l'épée. Malgré les leçons d'Alcuin, malgré son étude du latin et ses écrits en cette langue, il revenait sans cesse au tudesque et restait germain en dépit de ses efforts. C'est à cette époque qu'on doit rapporter surtout le mélange du latin déjà altéré avec la langue tudesque et les restes des anciens idiômes celtiques, mélange qui a donné naissance à la langue romane.

La noble, mais impuissante tentative de Charlemagne ne devait avoir qu'un seul résultat durable, c'est-à-dire le goût et l'habitude de copier, dans les monastères, les manuscrits de la littérature sacrée et profane, qui sont ainsi parvenus jusqu'à nous. Du reste, le pouvoir individuel de Charlemagne n'a pu établir dans ses états qu'une apparence d'unité qui périra avec lui : le même défaut d'unité subsiste dans les travaux des hommes de cette époque, qui n'ont pas réellement de caractère général. Au milieu des sociétés diverses que le fils de Pépin a violemment réunies, son vœu, n'étant pas un vœu publie, ne peut être que momentanément accompli. Ses essais de civilisation dans ses États feront naufrage avec l'empire lui-même ; et pendant tout le moyen âge, le caractère de Charlemagne, la nature de son génie et jusqu'à l'histoire de ses conquêtes, seront étrangement défigurés dans les romans de chevalerie.

 

 

 



[1] MON. SANGALL., lib. II, cap. 25.

[2] Chron. Moiss., ap. Duchêne, tom. III.

[3] Voici les titres et les attributions des principaux dignitaires de la couronne : l'Apocrisiaire ou grand-aumônier, s'occupait de toutes les affaires relatives à la religion ct à l'ordre ecclésiastique. Le Comte du palais prononçait sur les appels, interprétait les lois, et, dans les questions difficiles, soumettait l'affaire au roi en son conseil. Le Chancelier n'avait alors pour fonctions que d'apposer le sceau sur les actes ecclésiastiques et civils. Le Chambellan était gardien et dépositaire des ornements royaux, et recevait les présents offerts au roi par les ambassadeurs et les vassaux. Le Sénéchal auquel étaient subordonnés le Bouteiller, le Connétable et le Mansionnaire, pourvoyait aux besoins de la maison royale. Hincmar cite parmi les grands officiers du palais un Préfet des chasses, quatre Veneurs et un Fauconnier.