HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

TROISIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES (752-1074)

 

CHAPITRE XXIII. — RÉGNE DE PEPIN-LE-BREF. - ALLIANCE DES PAPES ET DES CARLOVINGIENS. - ACCROISSEMENTS DES ÉTATS DE L'ÉGLISE (752-768).

 

 

Idée générale du règne de Pépin. — Etienne II en France. — Second sacre de Pépin. — Donation de l'exarchat de Ravenne. — Première expédition contre les Lombards. — Vaines réclamations des Grecs. — Seconde expédition contre les Lombards. Le Pape est mis eu possession de l'exarchat. — Guerre contre les Saxons et les Bretons. — Conquête de la Septimanie. — Antipathie des Aquitains contre les Francs. — Commencement de la lutte. — Expéditions successives de Pépin dans le midi. — Assassinat de Guaifer. — Mort de Pépin. — État de l'empire franc.

 

L'avènement de Pépin-le-Bref à la royauté fit entrer les Francs dans une ère nouvelle de conquêtes, et modifia profondément les conditions du gouvernement. Après la révolution intérieure commença une révolution plus vaste qui tendait à réunir dans un même système tous les éléments germaniques dispersés en Occident, et à rétablir cette unité de puissance qui était tombée avec l'empire Romain. Les victoires de Pépin achevèrent la conquête de la Gaule ; celles de Charlemagne firent le reste. Mais pour obtenir ce grand résultat, les Carlovingiens s'appuyèrent sur la seule autorité morale que l'Europe reconnut alors, sur la papauté. Par elle, ils étaient rois ; avec elle ils essayèrent de fonder des Institutions. Les conciles très-rares dans la première moitié du huitième siècle, deviennent presque annuels dans la seconde. Ces assemblées réforment les mœurs du clergé, perfectionnent les lois, préparent les instructions théologiques. Pépin appelle les évêques aux Champs-de-Mars. Par-là s'introduisent, dans ces réunions tumultueuses, les idées d'administration romaine, les délibérations graves et lentes, antipathiques au caractère barbare. L'Église prend la direction des affaires. Pendant que ses évêques gouvernent la Gaule franque, ses missionnaires ouvrent un chemin aux soldats austrasiens dans les bois et les marais de la Germanie.

Ce qui servit Pépin à souhait, c'est que les ennemis de l'Église se trouvèrent les siens ; les Lombards menaçaient Rome et tenaient les Alpes ; les Saxons repoussaient le christianisme et pouvaient au premier jour envahir l'Austrasie ; les Aquitains dépouillaient le clergé et ne voulaient point de Francs au-delà de la Loire. Le roi carlovingien commença par les Lombards. Astolphe s'était emparé de l'exarchat de Ravenne et assiégeait Rome. Etienne II, successeur de Zacharie, s'enfuit dans la Gaule, demanda aux Francs asile et protection, et fut partout reçu comme le représentant de Dieu sur la terre (753). Déjà sacré à Soissons par saint Boniface, Pépin voulut recevoir une seconde fois l'onction royale des mains du successeur de saint Pierre. Selon le rite hébraïque, le pape -versa sur la tête de Pépin, de sa femme et de ses deux fils, l'huile sainte qui devait les purifier et leur imprimer un caractère plus auguste. Il déclara que le nouveau roi tenait sa couronne de Dieu par l'intercession des saints apôtres, et dévoua les Francs aux anathèmes les plus terribles, si jamais ils élisaient des princes d'une autre famille. En même temps, au nom de la république romaine, il proclama Pépin et ses fils patrices de Rome, dignité qui leur donnait dans cette ville une souveraineté nominale[1], pendant la suspension du règne des empereurs byzantins.

La condescendance du pape excita la reconnaissance de Pépin qui ne lui promit pas seulement des secours contre les Lombards, mais s'engagea de plus à leur enlever l'exarchat pour le donner au Saint-Siège. Il lui en fit même une donation anticipée qu'il signa en 754 au château de Kiersy-sur-l'Oise et qu'il fit signer aussi aux princes ses fils. Cet acte, vainement contesté, est indiqué d'une manière précise dans la lettre qu'Étienne écrivit à Pépin immédiatement après son retour à Rome, pour l'exhorter à remplir sans délai ses engagements : « Rendez au bienheureux Pierre promptement et sans nul empêchement ce que vous lui avez promis, à savoir les cités, lieux et toutes choses que ladite donation contient ; puisqu'à cause de cela le Seigneur par mes humbles mains et par la médiation du bienheureux Pierre vous a oint comme roi, afin que par vous sa sainte Église soit exaltée et que le prince des apôtres reçoive ce qui lui est dû[2]. »

Le roi des Francs fut quelque temps retardé par la répugnance que témoignèrent ses leudes pour cette expédition éloignée. D'ailleurs Astolphe avait envoyé au Champ-de-Mars l'ancien roi Carloman, alors moine au Mont-Cassin, afin qu'il plaidât sa cause et détournât Pépin de son entreprise. La guerre n'en fut pas moins résolue. Au printemps de l'année 755, le fils de Charles Martel passa les Alpes, força les défilés de Suze, battit les Lombards, et assiégea Astolpbe dans Pavie. Celui-ci fut contraint pour obtenir la paix de rendre ses conquêtes et de livrer ses trésors. Constantin Coprony me réclama alors l'exarchat ; mais ce n'était pas pour défendre les droits surannés de l'Iconoclaste que Pépin avait pris les armes. Il répondit aux importunités des Grecs qu'aucune considération humaine ne le déterminerait à reprendre un don qu'il avait fait au pontife de Rome pour la rémission de ses péchés et le salut de son âme. Il confirma sa donation[3], et le monde vit, pour la première fois, un évêque chrétien revêtu des prérogatives d'un prince temporel, du droit de nommer des magistrats, de faire exercer la justice, d'imposer des taxes et de disposer des richesses du palais de Ravenne.

A peine les Francs étaient-ils rentrés dans la Gaule qu'Astolphe, loin de mettre le pape en possession de l'exarchat, revint assiéger Rome. Étienne implora de nouveau le secours des patrices, et dans une lettre écrite au nom de saint Pierre il fit parler l'apôtre qui demandait à la nation des Francs de délivrer son Église et son peuple. Pépin s'empressa de répondre à un appel aussi pressant. Il repassa les monts, battit de nouveau les Lombards et força Astolphe à se reconnaître son vassal (756). Cette fois le vainqueur veilla avec plus de soin à l'exécution du premier traité et laissa en Italie des commissaires chargés d'assurer au pape d'une manière effective cette donation qu'Étienne appelait l'augmentation de la domination romaine, l'extension de la province romaine.

L'exarchat, dans l'acception la plus étendue de ce mot, embrassait toutes les provinces de l'Italie qui avaient obéi à l'empereur et à ses ministres ; mais à parler rigoureusement il ne comprenait que les territoires de Ravenne, de Bologne et de Ferrare. Il faut y joindre la Pentapole, qui s'étendait le long de la mer Adriatique depuis Rimini jusqu'à Ancône et qui s'avançait dans l'intérieur du pays jusqu'aux chaines de l'Apennin. Les places dont les clefs et les otages furent offerts au tombeau de saint Pierre par les commissaires de Pépin étaient au nombre de vingt-deux, suivant le dénombrement du bibliothécaire Anastase : Ravenne, Rimini, Pesaro, Fano, Céséna, Sinigaglia, Jesi, Forlimpopoli, Forli avec le château de Sussubio, Montefeltro, Acerragio, Monte di Lucaro, Serra, le château Saint-Mariano ou Marino, Bobbio, Urbino, Cagli, Luceolo, Gubbio, Comacchio, Narni[4]. Ainsi fut politiquement constitué le pouvoir temporel du siège apostolique. Le nom des patrices figura, il est vrai, en tête des actes publics et sur les monnaies : on prêta serment à Pépin comme on l'avait prêté aux Empereurs : l'intervention constante des délégués Francs prépara même la domination plus réelle de Charlemagne en Italie. Mais, à la différence des Césars de Byzance, les rois Carlovingiens reconnurent la suprématie spirituelle de leur sujet ; et quand les héritiers de Charlemagne eurent laissé la puissance échapper de leurs mains, les pontifes de Rome purent légitimement se prévaloir d'un droit qui les aurait dispensés d'avoir recours à la prétendue donation de Constantin.

Du côté des Saxons, les armes de Pépin eurent moins de succès que les prédications des missionnaires. Il poussa jusqu'au Weser, ravagea tout le pays ; mais voyant qu'il ne pouvait dompter ces populations sauvages, il se contenta de protéger autant qu'il était en lui la liberté des prédications. Son but principal était la réunion du territoire de la Gaule sous la domination des Francs. Aussi il marcha contre les Bretons indépendants, s'avança jusqu'à Vannes et Aleth (Saint-Malo), et rangea sous ses lois la presqu'île armoricaine.

Les plaines de la Septimanie offrirent à l'ambition de Pépin une plus belle carrière que les landes et les bruyères de la Bretagne. C'était le moment où l'Ommiade Abdérame se faisait proclamer à Séville commandeur des croyants. Profitant des troubles qui précédèrent et suivirent cette révolution, les Visigoths de la Septimanie chassèrent les Arabes de la plupart de leurs villes et les obligèrent de s'enfermer dans Narbonne. Le duc d'Aquitaine Guaifer, successeur d'Hunald, ayant essayé d'assujettir les Visigoths, ceux-ci préférèrent la souveraineté lointaine du roi des Francs, et le comte Ansemond offrit à Pépin de lui livrer Nimes, Maguelone, Agde et Béziers. Pépin en prit aussitôt possession et dirigea ses efforts contre Narbonne ; mais les Arabes, habiles à défendre les places, repoussèrent les Francs pendant sept ans et ils ne succombèrent que par la trahison des habitants chrétiens, qui finirent par ouvrir eux-mêmes leurs portes (759). Pépin par un traité solennel laissa aux Goths et aux Romains leur gouvernement aristocratique, leurs lois et leurs libertés. Pour la première fois la Septimanie fut enclavée dans l'empire des Francs ; mais un très-petit nombre de ces étrangers s'établit dans les vallées de l'Aude, et ce pays continua de s'appeler Gothie jusqu'au treizième siècle.

« L'Aquitaine, adossée aux Pyrénées occidentales qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibériens — Vasques, Guasques ou Basques — recrutait incessamment sa population parmi ces montagnards. Ainsi au septième siècle, dans la dissolution de l'empire des Francs, l'Aquitaine se trouva renouvelée par les Vasques, comme l'Austrasie par les nouvelles immigrations germaniques. Des deux côtés, le nom suivit le peuple et s'étendit avec lui. Le nord s'appela la France, le midi la Gascogne ; celle-ci avança jusqu'à l'Adour, jusqu'à la Garonne, un instant jusqu'à la Loire[5]. » Aussi la haine était nationale entre les deux races différentes de mœurs et de langage. Les Aquitains s'indignaient du service que Charles Martel leur avait rendu à Poitiers et se souvenaient des violences du chef austrasien. Hunald avait soutenu contre Pépin et Carloman une lutte sanglante. Remuant et hardi, courageux et tenace, présentait le vrai type du caractère ibérien. On le voit agir, soulever les peuples, se faire moine, sortir du cloître, combattre encore et chercher la mort auprès du roi des Lombards, ennemi des Francs. Guaifer, à qui il avait laissé le pouvoir, était un jeune chef qui frappait les yeux par sa taille et sa vigueur, et dominait les esprits par la supériorité de son intelligence.

Pépin ne craignit pas de s'attaquer à ce redoutable adversaire, et mit en avant de frivoles prétextes. Il somma Guaifer de rendre aux églises neustriennes les terres qu'elles possédaient en Aquitaine par la munificence de Clovis et de ses successeurs ; de ne plus les faire administrer par ses juges et ses exacteurs ; de payer le wergild des Goths de la Narbonnaise ; de livrer les leudes francs, complices de Grippon, qui s'étaient réfugiés au-delà de la Loire. En même temps, selon l'usage de sa nation, il porta le fer et le feu dans le Berry. Le duc d'Aquitaine, surpris à l'improviste, fit une réponse évasive et donna des otages. L'année suivante (760), il entra le premier en campagne, et dévasta les possessions franques entre le Rhône et la Durance. Ce fut le signal d'une guerre terrible. Pendant huit ans, les Aquitains et les Gascons réunis combattirent courageusement contre ces bandes barbares, qui chaque année se retiraient après avoir brûlé les moissons, coupé les oliviers et les vignes, puis revenaient au printemps pour recommencer leurs ravages. Pépin entra dans le Bourbonnais et l'Auvergne, prit Bourbon et Clermont. Il ne s'empara de Bourges qu'à la suite d'un siège long et meurtrier (762). En représailles trois chefs aquitains, Mansion, Chilpin et Amanague, attaquèrent la Septimanie, le Lyonnais, la Touraine ; ils furent défaits et tués. Le roi des Francs pénétra alors en Aquitaine par le Poitou, brûla Thouars et gagna péniblement Limoges. Encouragé par la trahison de Remistan, oncle de Guetter, il résolut de changer de plan, et de prendre à revers le pays situé entre la Dordogne et la Garonne. Après avoir tenu un Champ-de-Mai à Nevers, il descendit le Rhône jusqu'en Septimanie, et poussa jusqu'à Cahors ; mais là, il fut obligé de repasser les Cévennes et de revenir par le même chemin. Il avait fait quatre cents lieues dans les montagnes.

Les deux partis également fatigués se reposèrent quelque temps. Guaifer profita de cette trêve momentanée pour faire raser, dit-on, les fortifications d'Argenton, de Saintes, de Périgueux, d'Angoulême et de Limoges, afin d'empêcher les Francs de s'établir dans ces places, qui donnaient accès au cœur de l'Aquitaine. En 766, Pépin reparut et vint une seconde fois par le Rhône. Après s'être montré sous les remparts de Toulouse, d'Alby, de Mende, il retourna faire ses Pâques à Vienne, alla présider l'assemblée militaire de Bourges, et redescendit au midi pour brûler les moissons. Guaifer, à la tête d'une troupe de Gascons agiles et intrépides, l'arrêta dans le Quercy, et lui fit éprouver plusieurs échecs. Les Francs s'en vengèrent l'année suivante en couvrant le Limousin de cendres et de ruines. Les monastères mêmes ne furent pas épargnés. Quelques mois après le Périgord subit les mêmes ravages. Pépin s'avança jusqu'à Agen, puis regagna le nord par Angoulême, tandis que Rémistan était ramené à la cause nationale, et chassait les Francs de leurs avant-postes sur les frontières du Berry.

Mais la campagne de 768 s'ouvrit par la prise de Rémistan, qui fut amené à Pépin et pendu à une potence. Guaifer réduit à un petit nombre de guerriers fidèles, continua de harceler en Saintonge l'arrière-garde des Francs qui se dirigeaient vers Bordeaux. Un jour qu'il campait avec sa troupe dans la forêt de Périgueux, deux traîtres gagnés par Pépin l'égorgèrent pendant son sommeil, et portèrent ses bracelets d'or au roi des Francs, qui les suspendit sur la châsse de saint Denis. La mort de Guaifer ne termina point la guerre. Après lui, Hunald essaya, mais sans succès, de défendre la liberté de l'Aquitaine. Toutefois cette seconde conquête du midi ne fut, à tout prendre, ni plus complète ni plus durable que celle de Clovis, et les provinces méridionales se détachèrent les premières de l'unité carlovingienne.

Délivré de l'énergique résistance de Guaifer, Pépin, déjà malade, s'empressa de retourner dans la Neustrie, où il mourut (24 septembre 768), après avoir du consentement des leudes partagé l'Empire entre ses deux fils. Maitre de la Gaule entière, suzerain des Allemands, des Bavarois et d'une partie des Slaves, tout-puissant en Italie, par l'humiliation des Lombards, il exerçait dans l'Église une suprême influence, grâce à l'amitié des papes et des évêques. La translation des reliques dont il dépouilla l'Italie pour enrichir la France, et la fondation de nombreux monastères lui firent un honneur infini. Lui-même paraissait dans les processions portant sur ses épaules la châsse de saint Anstremon ou celle de saint Germain-des-Prés. Par son habile politique, il avait affermi la royauté dans sa maison, reconstitué la monarchie, rallié l'aristocratie à la couronne. L'œuvre de Pépin fut la base sur laquelle son fils Charlemagne éleva le nouvel ordre social.

 

 

 



[1] Les ambassadeurs romains leur présentèrent, comme ils avaient fait à Charles-Martel, les clefs de l'église de Saint-Pierre et la bannière de la ville, leur reconnaissant ainsi le droit de souveraineté et de protection. Mais il ne parait pas que sous Pépin le titre honorifique de patrice, qui était celui des anciens exarques, ait entrainé une action directe et régulière sur le gouvernement de Rome. Ce ne fut qu'après la destruction du royaume des Lombards, quand rien ne sépara plus les possessions des Francs du nouvel état ecclésiastique, que Charlemagne se trouva substitué réellement aux empereurs grecs dans le duché de Rome.

[2] ANASTAS. BIBLIOTH., ap. Muratori, Script. rer. ital., tom. III, part. I. — CENNI, Monum. Dominat. Pontif., tom. I, p. 82.

[3] Le titre de la donation n'est pas parvenu jusqu'à nous ; mais Anastase-le-Bibliothécaire assure que l'original existait de son temps aux archives de l'Eglise romaine. On a d'ailleurs le témoignage authentique du Codex Carolinus, p. 109. Le protestant Mosheim a examiné cette donation avec autant de sagesse que de bonne foi.

[4] Ap. Muratori, Script. rer. italic., tom. III, p. 171.

[5] M. MICHELET, Précis de l'Histoire de France, p. 49.