Idée générale du règne
de Pépin. — Etienne II en France. — Second sacre de Pépin. — Donation de
l'exarchat de Ravenne. — Première expédition contre les Lombards. — Vaines
réclamations des Grecs. — Seconde expédition contre les Lombards. Le Pape est
mis eu possession de l'exarchat. — Guerre contre les Saxons et les Bretons. —
Conquête de la Septimanie. — Antipathie des Aquitains contre les Francs. —
Commencement de la lutte. — Expéditions successives de Pépin dans le midi. —
Assassinat de Guaifer. — Mort de Pépin. — État de l'empire franc.
L'avènement
de Pépin-le-Bref à la royauté fit entrer les Francs dans une ère nouvelle de
conquêtes, et modifia profondément les conditions du gouvernement. Après la
révolution intérieure commença une révolution plus vaste qui tendait à réunir
dans un même système tous les éléments germaniques dispersés en Occident, et
à rétablir cette unité de puissance qui était tombée avec l'empire Romain.
Les victoires de Pépin achevèrent la conquête de la Gaule ; celles de
Charlemagne firent le reste. Mais pour obtenir ce grand résultat, les
Carlovingiens s'appuyèrent sur la seule autorité morale que l'Europe reconnut
alors, sur la papauté. Par elle, ils étaient rois ; avec elle ils essayèrent
de fonder des Institutions. Les conciles très-rares dans la première moitié du
huitième siècle, deviennent presque annuels dans la seconde. Ces assemblées
réforment les mœurs du clergé, perfectionnent les lois, préparent les
instructions théologiques. Pépin appelle les évêques aux Champs-de-Mars.
Par-là s'introduisent, dans ces réunions tumultueuses, les idées
d'administration romaine, les délibérations graves et lentes, antipathiques
au caractère barbare. L'Église prend la direction des affaires. Pendant que
ses évêques gouvernent la Gaule franque, ses missionnaires ouvrent un chemin
aux soldats austrasiens dans les bois et les marais de la Germanie. Ce qui
servit Pépin à souhait, c'est que les ennemis de l'Église se trouvèrent les
siens ; les Lombards menaçaient Rome et tenaient les Alpes ; les Saxons
repoussaient le christianisme et pouvaient au premier jour envahir
l'Austrasie ; les Aquitains dépouillaient le clergé et ne voulaient point de
Francs au-delà de la Loire. Le roi carlovingien commença par les Lombards.
Astolphe s'était emparé de l'exarchat de Ravenne et assiégeait Rome. Etienne
II, successeur de Zacharie, s'enfuit dans la Gaule, demanda aux Francs asile
et protection, et fut partout reçu comme le représentant de Dieu sur la terre
(753). Déjà sacré à Soissons par
saint Boniface, Pépin voulut recevoir une seconde fois l'onction royale des
mains du successeur de saint Pierre. Selon le rite hébraïque, le pape -versa
sur la tête de Pépin, de sa femme et de ses deux fils, l'huile sainte qui
devait les purifier et leur imprimer un caractère plus auguste. Il déclara
que le nouveau roi tenait sa couronne de Dieu par l'intercession des saints
apôtres, et dévoua les Francs aux anathèmes les plus terribles, si jamais ils
élisaient des princes d'une autre famille. En même temps, au nom de la
république romaine, il proclama Pépin et ses fils patrices de Rome, dignité
qui leur donnait dans cette ville une souveraineté nominale[1], pendant la suspension du règne
des empereurs byzantins. La
condescendance du pape excita la reconnaissance de Pépin qui ne lui promit
pas seulement des secours contre les Lombards, mais s'engagea de plus à leur
enlever l'exarchat pour le donner au Saint-Siège. Il lui en fit même une
donation anticipée qu'il signa en 754 au château de Kiersy-sur-l'Oise et
qu'il fit signer aussi aux princes ses fils. Cet acte, vainement contesté,
est indiqué d'une manière précise dans la lettre qu'Étienne écrivit à Pépin
immédiatement après son retour à Rome, pour l'exhorter à remplir sans délai
ses engagements : « Rendez au bienheureux Pierre promptement et sans nul
empêchement ce que vous lui avez promis, à savoir les cités, lieux et toutes
choses que ladite donation contient ; puisqu'à cause de cela le Seigneur par
mes humbles mains et par la médiation du bienheureux Pierre vous a oint comme
roi, afin que par vous sa sainte Église soit exaltée et que le prince des
apôtres reçoive ce qui lui est dû[2]. » Le roi
des Francs fut quelque temps retardé par la répugnance que témoignèrent ses
leudes pour cette expédition éloignée. D'ailleurs Astolphe avait envoyé au
Champ-de-Mars l'ancien roi Carloman, alors moine au Mont-Cassin, afin qu'il
plaidât sa cause et détournât Pépin de son entreprise. La guerre n'en fut pas
moins résolue. Au printemps de l'année 755, le fils de Charles Martel passa
les Alpes, força les défilés de Suze, battit les Lombards, et assiégea
Astolpbe dans Pavie. Celui-ci fut contraint pour obtenir la paix de rendre
ses conquêtes et de livrer ses trésors. Constantin Coprony me réclama alors
l'exarchat ; mais ce n'était pas pour défendre les droits surannés de
l'Iconoclaste que Pépin avait pris les armes. Il répondit aux importunités
des Grecs qu'aucune considération humaine ne le déterminerait à reprendre un
don qu'il avait fait au pontife de Rome pour la rémission de ses péchés et le
salut de son âme. Il confirma sa donation[3], et le monde vit, pour la
première fois, un évêque chrétien revêtu des prérogatives d'un prince
temporel, du droit de nommer des magistrats, de faire exercer la justice,
d'imposer des taxes et de disposer des richesses du palais de Ravenne. A peine
les Francs étaient-ils rentrés dans la Gaule qu'Astolphe, loin de mettre le
pape en possession de l'exarchat, revint assiéger Rome. Étienne implora de
nouveau le secours des patrices, et dans une lettre écrite au nom de saint
Pierre il fit parler l'apôtre qui demandait à la nation des Francs de
délivrer son Église et son peuple. Pépin s'empressa de répondre à un appel
aussi pressant. Il repassa les monts, battit de nouveau les Lombards et força
Astolphe à se reconnaître son vassal (756). Cette fois le vainqueur veilla avec plus de soin
à l'exécution du premier traité et laissa en Italie des commissaires chargés
d'assurer au pape d'une manière effective cette donation qu'Étienne appelait l'augmentation
de la domination romaine, l'extension de la province romaine. L'exarchat,
dans l'acception la plus étendue de ce mot, embrassait toutes les provinces
de l'Italie qui avaient obéi à l'empereur et à ses ministres ; mais à parler
rigoureusement il ne comprenait que les territoires de Ravenne, de Bologne et
de Ferrare. Il faut y joindre la Pentapole, qui s'étendait le long de la mer
Adriatique depuis Rimini jusqu'à Ancône et qui s'avançait dans l'intérieur du
pays jusqu'aux chaines de l'Apennin. Les places dont les clefs et les otages
furent offerts au tombeau de saint Pierre par les commissaires de Pépin
étaient au nombre de vingt-deux, suivant le dénombrement du bibliothécaire
Anastase : Ravenne, Rimini, Pesaro, Fano, Céséna, Sinigaglia, Jesi,
Forlimpopoli, Forli avec le château de Sussubio, Montefeltro, Acerragio, Monte
di Lucaro, Serra, le château Saint-Mariano ou Marino, Bobbio, Urbino, Cagli,
Luceolo, Gubbio, Comacchio, Narni[4]. Ainsi fut politiquement
constitué le pouvoir temporel du siège apostolique. Le nom des patrices
figura, il est vrai, en tête des actes publics et sur les monnaies : on prêta
serment à Pépin comme on l'avait prêté aux Empereurs : l'intervention
constante des délégués Francs prépara même la domination plus réelle de Charlemagne
en Italie. Mais, à la différence des Césars de Byzance, les rois
Carlovingiens reconnurent la suprématie spirituelle de leur sujet ; et quand
les héritiers de Charlemagne eurent laissé la puissance échapper de leurs
mains, les pontifes de Rome purent légitimement se prévaloir d'un droit qui
les aurait dispensés d'avoir recours à la prétendue donation de Constantin. Du côté
des Saxons, les armes de Pépin eurent moins de succès que les prédications
des missionnaires. Il poussa jusqu'au Weser, ravagea tout le pays ; mais
voyant qu'il ne pouvait dompter ces populations sauvages, il se contenta de
protéger autant qu'il était en lui la liberté des prédications. Son but
principal était la réunion du territoire de la Gaule sous la domination des
Francs. Aussi il marcha contre les Bretons indépendants, s'avança jusqu'à
Vannes et Aleth (Saint-Malo),
et rangea sous ses lois la presqu'île armoricaine. Les
plaines de la Septimanie offrirent à l'ambition de Pépin une plus belle
carrière que les landes et les bruyères de la Bretagne. C'était le moment où
l'Ommiade Abdérame se faisait proclamer à Séville commandeur des croyants.
Profitant des troubles qui précédèrent et suivirent cette révolution, les
Visigoths de la Septimanie chassèrent les Arabes de la plupart de leurs
villes et les obligèrent de s'enfermer dans Narbonne. Le duc d'Aquitaine
Guaifer, successeur d'Hunald, ayant essayé d'assujettir les Visigoths,
ceux-ci préférèrent la souveraineté lointaine du roi des Francs, et le comte
Ansemond offrit à Pépin de lui livrer Nimes, Maguelone, Agde et Béziers.
Pépin en prit aussitôt possession et dirigea ses efforts contre Narbonne ;
mais les Arabes, habiles à défendre les places, repoussèrent les Francs
pendant sept ans et ils ne succombèrent que par la trahison des habitants
chrétiens, qui finirent par ouvrir eux-mêmes leurs portes (759). Pépin par un
traité solennel laissa aux Goths et aux Romains leur gouvernement
aristocratique, leurs lois et leurs libertés. Pour la première fois la
Septimanie fut enclavée dans l'empire des Francs ; mais un très-petit nombre
de ces étrangers s'établit dans les vallées de l'Aude, et ce pays continua de
s'appeler Gothie jusqu'au treizième siècle. «
L'Aquitaine, adossée aux Pyrénées occidentales qu'occupaient et qu'occupent
encore les anciens Ibériens — Vasques, Guasques ou Basques — recrutait
incessamment sa population parmi ces montagnards. Ainsi au septième siècle,
dans la dissolution de l'empire des Francs, l'Aquitaine se trouva renouvelée
par les Vasques, comme l'Austrasie par les nouvelles immigrations
germaniques. Des deux côtés, le nom suivit le peuple et s'étendit avec lui.
Le nord s'appela la France, le midi la Gascogne ; celle-ci avança jusqu'à
l'Adour, jusqu'à la Garonne, un instant jusqu'à la Loire[5]. » Aussi la haine était
nationale entre les deux races différentes de mœurs et de langage. Les
Aquitains s'indignaient du service que Charles Martel leur avait rendu à
Poitiers et se souvenaient des violences du chef austrasien. Hunald avait
soutenu contre Pépin et Carloman une lutte sanglante. Remuant et hardi,
courageux et tenace, présentait le vrai type du caractère ibérien. On le voit
agir, soulever les peuples, se faire moine, sortir du cloître, combattre
encore et chercher la mort auprès du roi des Lombards, ennemi des Francs.
Guaifer, à qui il avait laissé le pouvoir, était un jeune chef qui frappait
les yeux par sa taille et sa vigueur, et dominait les esprits par la
supériorité de son intelligence. Pépin
ne craignit pas de s'attaquer à ce redoutable adversaire, et mit en avant de
frivoles prétextes. Il somma Guaifer de rendre aux églises neustriennes les
terres qu'elles possédaient en Aquitaine par la munificence de Clovis et de
ses successeurs ; de ne plus les faire administrer par ses juges et ses
exacteurs ; de payer le wergild des Goths de la Narbonnaise ; de livrer les
leudes francs, complices de Grippon, qui s'étaient réfugiés au-delà de la
Loire. En même temps, selon l'usage de sa nation, il porta le fer et le feu
dans le Berry. Le duc d'Aquitaine, surpris à l'improviste, fit une réponse
évasive et donna des otages. L'année suivante (760), il entra le premier en
campagne, et dévasta les possessions franques entre le Rhône et la Durance.
Ce fut le signal d'une guerre terrible. Pendant huit ans, les Aquitains et
les Gascons réunis combattirent courageusement contre ces bandes barbares,
qui chaque année se retiraient après avoir brûlé les moissons, coupé les
oliviers et les vignes, puis revenaient au printemps pour recommencer leurs
ravages. Pépin entra dans le Bourbonnais et l'Auvergne, prit Bourbon et
Clermont. Il ne s'empara de Bourges qu'à la suite d'un siège long et
meurtrier (762).
En représailles trois chefs aquitains, Mansion, Chilpin et Amanague,
attaquèrent la Septimanie, le Lyonnais, la Touraine ; ils furent défaits et
tués. Le roi des Francs pénétra alors en Aquitaine par le Poitou, brûla
Thouars et gagna péniblement Limoges. Encouragé par la trahison de Remistan,
oncle de Guetter, il résolut de changer de plan, et de prendre à revers le
pays situé entre la Dordogne et la Garonne. Après avoir tenu un Champ-de-Mai
à Nevers, il descendit le Rhône jusqu'en Septimanie, et poussa jusqu'à Cahors
; mais là, il fut obligé de repasser les Cévennes et de revenir par le même
chemin. Il avait fait quatre cents lieues dans les montagnes. Les
deux partis également fatigués se reposèrent quelque temps. Guaifer profita
de cette trêve momentanée pour faire raser, dit-on, les fortifications
d'Argenton, de Saintes, de Périgueux, d'Angoulême et de Limoges, afin
d'empêcher les Francs de s'établir dans ces places, qui donnaient accès au
cœur de l'Aquitaine. En 766, Pépin reparut et vint une seconde fois par le
Rhône. Après s'être montré sous les remparts de Toulouse, d'Alby, de Mende,
il retourna faire ses Pâques à Vienne, alla présider l'assemblée militaire de
Bourges, et redescendit au midi pour brûler les moissons. Guaifer, à la tête
d'une troupe de Gascons agiles et intrépides, l'arrêta dans le Quercy, et lui
fit éprouver plusieurs échecs. Les Francs s'en vengèrent l'année suivante en
couvrant le Limousin de cendres et de ruines. Les monastères mêmes ne furent
pas épargnés. Quelques mois après le Périgord subit les mêmes ravages. Pépin
s'avança jusqu'à Agen, puis regagna le nord par Angoulême, tandis que
Rémistan était ramené à la cause nationale, et chassait les Francs de leurs
avant-postes sur les frontières du Berry. Mais la
campagne de 768 s'ouvrit par la prise de Rémistan, qui fut amené à Pépin et
pendu à une potence. Guaifer réduit à un petit nombre de guerriers fidèles,
continua de harceler en Saintonge l'arrière-garde des Francs qui se
dirigeaient vers Bordeaux. Un jour qu'il campait avec sa troupe dans la forêt
de Périgueux, deux traîtres gagnés par Pépin l'égorgèrent pendant son
sommeil, et portèrent ses bracelets d'or au roi des Francs, qui les suspendit
sur la châsse de saint Denis. La mort de Guaifer ne termina point la guerre.
Après lui, Hunald essaya, mais sans succès, de défendre la liberté de
l'Aquitaine. Toutefois cette seconde conquête du midi ne fut, à tout prendre,
ni plus complète ni plus durable que celle de Clovis, et les provinces
méridionales se détachèrent les premières de l'unité carlovingienne. Délivré de l'énergique résistance de Guaifer, Pépin, déjà malade, s'empressa de retourner dans la Neustrie, où il mourut (24 septembre 768), après avoir du consentement des leudes partagé l'Empire entre ses deux fils. Maitre de la Gaule entière, suzerain des Allemands, des Bavarois et d'une partie des Slaves, tout-puissant en Italie, par l'humiliation des Lombards, il exerçait dans l'Église une suprême influence, grâce à l'amitié des papes et des évêques. La translation des reliques dont il dépouilla l'Italie pour enrichir la France, et la fondation de nombreux monastères lui firent un honneur infini. Lui-même paraissait dans les processions portant sur ses épaules la châsse de saint Anstremon ou celle de saint Germain-des-Prés. Par son habile politique, il avait affermi la royauté dans sa maison, reconstitué la monarchie, rallié l'aristocratie à la couronne. L'œuvre de Pépin fut la base sur laquelle son fils Charlemagne éleva le nouvel ordre social. |
[1]
Les ambassadeurs romains leur présentèrent, comme ils avaient fait à
Charles-Martel, les clefs de l'église de Saint-Pierre et la bannière de la
ville, leur reconnaissant ainsi le droit de souveraineté et de protection. Mais
il ne parait pas que sous Pépin le titre honorifique de patrice, qui était
celui des anciens exarques, ait entrainé une action directe et régulière sur le
gouvernement de Rome. Ce ne fut qu'après la destruction du royaume des
Lombards, quand rien ne sépara plus les possessions des Francs du nouvel état
ecclésiastique, que Charlemagne se trouva substitué réellement aux empereurs
grecs dans le duché de Rome.
[2]
ANASTAS. BIBLIOTH., ap.
Muratori, Script. rer. ital., tom. III, part. I. — CENNI, Monum.
Dominat. Pontif., tom. I, p. 82.
[3]
Le titre de la donation n'est pas parvenu jusqu'à nous ; mais
Anastase-le-Bibliothécaire assure que l'original existait de son temps aux
archives de l'Eglise romaine. On a d'ailleurs le témoignage authentique du Codex
Carolinus, p. 109. Le protestant Mosheim a examiné cette donation avec
autant de sagesse que de bonne foi.
[4]
Ap. Muratori, Script. rer. italic., tom. III, p. 171.
[5]
M. MICHELET, Précis
de l'Histoire de France, p. 49.