HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

SECONDE PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE JUSTINIEN Ier JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF (527-752)

 

CHAPITRE XVII. — HISTOIRE DES ARABES DEPUIS LE TRIOMPHE DES OMMIADES JUSQU'À LA FONDATION DU KHALIFAT D'OCCIDENT (697-756).

 

 

Conquête de l'Afrique. — Mort de la reine Cabina. — Tentative inutile contre Ceuta. — Trahison du comte Julien. — Invasion de l'Espagne. — Journée de Xérès. — Capitulation de Tolède. — Royaume des Asturies. — Musa achève la réduction des provinces. — Résistance de Mérida. — Musa prend possession de la Septimanie méridionale. — La disgrâce de Musa venge l'insulte faite à Tarik. — Influence de la conquête arabe. — Invasion en Gaule. — Mémorable bataille de Tours. — Conséquences. — Conquêtes en Orient. — Soumission de la Transoxiane. — Les Indiens n'opposent aucune résistance. — Conquêtes en Asie-Mineure. — Siège de Constantinople. — Les Arabes se retirent avec des pertes considérables. — Prétentions des Abassides. — Querelles sanglantes des Noirs et des Blancs. — Chute des Ommiades. — Fondation du khalifat d'Occident.

 

Le retour de la paix dans l'intérieur de l'Empire permit au khalife Abdel-Malek d'achever la conquête de l'Afrique. Hassan, gouverneur de l'Egypte, fut chargé du commandement des troupes. On destina à cet expédition le revenu de l'Égypte et quarante mille hommes. Au milieu des vicissitudes de la guerre, les Sarrasins avaient subjugué et perdu tour-à-tour les provinces intérieures ; mais la côte de la mer était toujours au pouvoir des Grecs. Les prédécesseurs de Hassan n'avaient point tenté de prendre Carthage, et ceux des habitants de Cabès et de Tripoli, qui se réfugièrent dans cette place, augmentèrent le nombre de ses défenseurs. Hassan montra plus ae hardiesse et fut plus heureux. Carthage fut emportée d'assaut (698). Un renfort de chrétiens qui ne tarda pas à paraître troubla la joie du vainqueur. Le préfet Jean, général qui avait de l'expérience et de la réputation, embarqua à Constantinople une année nombreuse ; il fut rejoint par la flotte de Sicile et obtint du monarque espagnol une troupe nombreuse de Goths. Ses vaisseaux brisèrent la chaîne qui gardait l'entrée du port. Les Arabes se retirèrent à Kairoan et à Tripoli, et Jean prit possession de la ville. Mais l'Afrique était perdue pour jamais. Le lieutenant de l'Empereur fut bientôt contraint d'évacuer Carthage. Les Grecs et les Goths, battus près d'Utique, s'embarquèrent à la lutte, et ce qui restait de la ville de Didon fut livré aux flammes.

Les Grecs avaient été chassés ; mais les Arabes n'étaient pas encore maîtres du pays. Les Maures ou Berbères défendaient leur indépendance. Toutes les tribus se réunirent sous les drapeaux de la reine Cahina et attaquèrent les envahisseurs avec un fanatisme pareil à celui des Musulmans. Les vieilles troupes de Hassan ne pouvaient suffire à la défense de l'Afrique. Le général arabe, entraîné par le torrent, se retira sur les frontières de l'Égypte et y attendit cinq années le secours que lui promettait le khalife. Après la retraite des Sarrasins, l'intrépide Cabine dit aux chefs de son armée : « Nos villes, et l'or et l'argent qu'elles renferment attirent sans cesse les Arabes ; ces vils métaux ne sont pas l'objet de notre ambition ; les productions de la terre nous suffisent. Détruisons ces villes, ensevelissons sous leurs ruines ces funestes trésors, et nos ennemis laisseront peut-être en repos un peuple pauvre et belliqueux. » Les chefs applaudirent : de Tanger à Tripoli toutes les villes furent démolies : on coupa les arbres fruitiers, on brûla les moissons ; tout le pays fut couvert de ruines. Ces fureurs, qui rappelaient les dévastations des Vandales, irritèrent les Africains. Le général des Sarrasins fut accueilli une seconde fois comme le libérateur du pays. Cabine fut tuée dans la première bataille, et l'édifice mai affermi de sa puissance fut renversé (708). Une révolte éclata sous le successeur de Hassan ; elle fut étouffée par l'autorité de Musa et de ses deux fils. Trois cent mille Berbères furent transplantés en Asie, trente mille jeunes gens furent enrôlés dans les troupes. Peu-à-peu les vaincus embrassèrent la religion et adoptèrent la langue des Arabes. Les deux races se confondirent, et il sembla alors que la même nation se fût répandue de l'Euphrate à l'Atlantique sur les plaines sablonneuses de l'Asie et de l'Afrique[1].

Les Goths qui poussaient leurs conquêtes du nord vers le midi, et les Sarrasins qui s'avançaient du midi au nord, se rencontrèrent sir les confins de l'Europe et de l'Afrique. Sous le règne d'Othman, les flottes arabes avaient ravagé les côtes d'Andalousie, et les Musulmans se souvenaient toujours que les Goths avaient secouru Carthage. Les rois d'Espagne, devenus maîtres de toute la Péninsule, après la soumission des Suèves, possédaient aussi la forteresse de Ceuta en Afrique, ainsi qu'une portion de la Mauritanie-Tingitane que convoitaient les Arabes. Musa, qui avait déjà signalé son talent et son courage par la conquête des îles Baléares, vint mettre le siège devant Ceuta ; mais il fut repoussé par la valeur du comte Julien, général des Goths. Il s'apprêtait à se retirer, lorsqu'un message du chef chrétien offrit aux successeurs de Mahomet se personne, son épée, la place qu'il commandait, et sollicita l'indigne gloire de conduire les Sarrasins au cœur de l'Espagne[2]. Il ajoutait dans sa lettre que ce pays était riche et mal défendu, le prince peu aimé du peuple et la nation sans courage. Les Goths n'étaient plus ces Barbares redoutables, qui avaient humilié l'orgueil de Rome, et qui s'étaient avancés triomphants des bords du Danube ans rivages de l'Atlantique. Les successeurs d'Alaric, séparés du reste de l'Europe par les Pyrénées sommeillaient dans une longue paix : les murs des villes tombaient eu ruines ; la jeunesse avait abandonné l'exercice des armes et n'avait gardé qu'une aveugle présomption.

La facilité et l'importance de cette conquête irritèrent l'ambition du général sarrasin. Il obtint du khalife Walid la permission de soumettre les royaumes d'Occident, et il continua d'entretenir des intelligences avec le comte Julien. Dès le commencement du printemps de l'année 710, cinq mille vétérans s'embarquèrent sous les ordres de Tarik, homme de tète, et de mur qui dépassa les espérances de son chef. Julien avait fourni des vaisseaux de transport[3].

Le nom de Gibraltar (Gibel-al-Tarik, montagne de Tarik) indique encore le point où les Sarrasins débarquèrent. Le roc inexpugnable de Guipé fut emporté après trois jours de combat. Les gouverneurs des cantons voisins informèrent la cour de Tolède de la descente des Arabes, qui recevaient chaque jour de nouveaux renforts, et la défaite d'Edecon, qui reçut ordre de saisir et d'enchaîner ces présomptueux étrangers, avertit Roderic de tout le danger qu'il courait. D'après les ordres du prince, les ducs, les comtes, les évêques et les nobles de la nation des Goths réunirent leurs vassaux, et le roi se vit bientôt à la tête de cent mille combattants. La bataille qui décida du sort de ce royaume se donna aux environs de Cadix, et elle a rendu célèbre la ville de Xérès. La petite rivière de Guadalète séparait les deux camps. Durant trois jours, il y eut de sanglantes escarmouches sur ses bords. Le quatrième, les deux armées se livrèrent une grande bataille qui fut décisive. Les Sarrasins, malgré leur valeur, pliaient sous le nombre. « Mes frères, s'écria Tarik, l'ennemi est devant nous, la mer est derrière ; point de retraite possible. La victoire ou la mort, suivez-moi. » L'intrépidité du désespoir n'était pas sa seule ressource. Le fils et le frère de Witiza, ainsi que l'archevêque de Tolède, qui devaient seconder la trahison de Julien, se trouvaient au poste le plus important. Leur défection, qui arriva à propos, brisa les rangs des Chrétiens. Les Goths furent dispersés. Roderic se noya dans les eaux du Guadalquivir. On trouva sur le rivage son diadème, sa robe et son coursier. « Telle est souvent, dit un historien arabe, la destinée des rois qui s'éloignent du champ de bataille. »

Le comte Julien n'avait plus d'espoir que dans la ruine totale de son pays. Après la journée de Xérès, il traça au général sarrasin le plan qu'il devait suivre pour compléter et assurer sa conquête : « Le roi des Goths n'est plus, lui dit-il, l'armée est en déroute, la nation épouvantée. Marchez sans délai sur Tolède, et ne laissez pas aux Chrétiens troublés le temps d'élire un nouveau monarque. » Tarik adopta cet avis. Pendant qu'un de ses lieutenants s'emparait de Cordoue, et qu'un autre soumettait les côtes de la Bétique, il se dirigeait vers la ville royale de Tolède. Les habitants acceptèrent la capitulation honorable qui leur fut offerte. Le vainqueur leur laissa la liberté de se retirer avec latine effets. Il accorda sept églises aux Chrétiens, et, dans toutes les affaires civiles et criminelles, les Goths et les Romains demeurèrent soumis à leurs lois et à leurs magistrats. Mais si par esprit de justice, Tarik protégea les Chrétiens, il récompensa les Juifs dont les intrigues avaient puissamment aidé sou entreprise.

Tarik, en quittant Tolède, poussa ses conquêtes vers le nord, et soumit les provinces qui, dans les temps modernes, ont formé les royaumes de Castille et de Léon. La ville maritime de Gijon fut, au-delà des montagnes des Asturies, le terme des exploits du lieutenant de Musa. Il avait fait avec la rapidité d'un voyageur sept cents milles du rocher de Gibraltar à la baie de Biscaye. Il fut alors rappelé à Tolède pour s'y justifier d'avoir osé subjuguer un royaume en l'absence de son général. L'Espagne, qui avait résisté deux siècles aux armes romaines, fut vaincue en peu de mois par les Sarrasins, et tel était l'empressement des peuples à se soumettre, qu'on cite le gouverneur de Cordoue comme le seul chef tombé sans capitulation au pouvoir de l'ennemi. Toutefois, il restait encore dans la nation une étincelle de courage. D'indomptables fugitifs se décidèrent à mener une vie pauvre et libre dans les montagnes des Asturies. Ils repoussèrent tous les efforts des Musulmans, et le glaive de Pélage est devenu le sceptre des rois catholiques.

Instruit des rapides progrès de son lieutenant, dont la gloire lui portait ombrage, Musa partit de la Mauritanie à la tête de dix mille Arabes et de huit mille Africains. Il' aborda à Algésiras, où il fut accueilli par le comte Julien, qui lui fit de nouvelles protestations de dévouement et de fidélité. L'Espagne avait été envahie plutôt que subjuguée. Les villes qu'avait négligées Tarik résolurent de se défendre ; mais Musa les soumit sans peine. Mérida seule lui opposa une longue et vigoureuse résistance. Quand il vit les ouvrages qui attestaient la grandeur et la magnificence romaine, le pont, les aqueducs, les arcs de triomphe et le théâtre : « On croirait, dit-il, que la race humaine a réuni toute sa puissance pour élever cette ville. » Réduite à la dernière extrémité, Mérida se rendit enfin, mais à des conditions honorables pour les vaincus et pour le vainqueur.

Tarik salua Musa entre Mérida et Tolède, et le conduisit au palais des rois Goths (712). La première entrevue fut cérémonieuse et réservée. Le lieutenant du khalife exigea un compte rigoureux des trésors de l'Espagne. Tarik fut exposé au soupçon et à la calomnie. Ce héros fut emprisonné et fustigé par l'ordre de Musa. Au reste, les premiers Musulmans observaient une discipline si sévère, ils avaient un zèle si pur et un courage si soumis, qu'après cet outrage public, on ne craignit pas de charger Tarik de la réduction de la province de Tarragone. Les Musulmans élevèrent une mosquée à Saragosse et rouvrirent le port de Barcelone aux vaisseaux de la Syrie. Bientôt Musa passa les Pyrénées, après avoir démantelé les places fortes de la Catalogne, et prit possession de la Septimanie méridionale. De Narbonne il revint sur les côtes de la Galice et de la Lusitanie. Pendant son absence, Abdelazis (Abd-el-Atsis), un de ses fils, châtia les insurgés de Séville, et depuis Malaga jusqu'à Valence il subjugua toutes les villes de la côte. Le prince goth Théodemir fut maintenu par lui dans le gouvernement de la Bétique orientale et assujetti à un simple tribut[4]. Théodemir et ses sujets furent traités avec une douceur singulière ; mais il parait qu'en général, l'impôt varia du dixième au cinquième, selon la soumission ou l’opiniâtreté des Chrétiens.

Musa se préparait à traverser de nouveau les Pyrénées avec des forces considérables de terre et de mer, rêvant déjà d'immenses conquêtes, lorsqu'il fut arrêté par un ordre imprévu du khalife. Les amis de Tank avaient exposé avec succès ses services et le traitement qu'il avait reçu. Un messager de Walid arriva dans le camp de Musa, à Lugo en Galice, et là, en présence des Musulmans et des Chrétiens, il saisit la bride de son cheval et lui ordonna de se rendre devant le trône de Damas. Le général obéit sans hésiter ; mais ce qui adoucit sa disgrâce, c'est qu'on promit de lui donner pour successeurs ses deux fils, Abdallah et Abdelazis, et de rappeler son rival en Syrie. Le cortège qui le suivit de Ceuta à Damas étalait les dépouilles de l'Afrique et les trésors de l'Espagne. Quatre cents Goths de noble extraction marchaient à la tête de vingt mille captifs ou captives destinés à orner ce triomphe.

Lorsqu'il fut arrivé à Tibérias en Palestine, un courrier de Soliman, frère de Walid et héritier présomptif de la couronne, lui apprit que le khalife était dangereusement malade. Soliman voulait réserver pour son règne cette pompe triomphale. Musa, pour obéir à l'ordre qu'il avait reçu en Espagne, continua sa marche et trouva un ennemi sur le trône. Walid venait de mourir. Sa conduite fut examinée par un juge irrité, qui le condamna d'abord à une amende de 200.000 pièces d'or. On lui infligea ensuite le châtiment qu'il avait fait subie Tarik. Le vieux général, après avoir été fustigé publiquement, fut un jour entier exposé au soleil, devant la porte du palais, puis exilé. La ruine de Musa aurait dû satisfaire le ressentiment du khalife ; mais il craignit une famille puissante et outragée, et dans sa frayeur, il résolut de l'anéantir. Par ses ordres, Abdelazis fut égorgé dans la mosquée de Cordoue. Il aspirait, disait-on, à la royauté, et son mariage avec la veuve de Roderic blessait à la fois les préjugés des Chrétiens et des Musulmans. Par un raffinement de cruauté on présenta sa tête à son père en lui demandant s'il connaissait ce visage. « Oui, s'écria-t-il avec indignation, je reconnais ces traits, et j'appelle la justice du Ciel sur la tête des meurtriers de mon fils. » Musa survécut peu à ce malheur atroce. Tarik son rival fût lui-même disgracié. On Ignore si le comte Julien fut puni Comme il le méritait ; mals on sait par des témoignages irrécusables que les deux fils de Witiza furent rétablis dans les domaines particuliers de leur père.

Lorsqu'un grand nombre de vainqueurs s'établissent dans une province conquise, les vaincus s'efforcent d'imiter leurs mitres, et l'Espagne, qui avait vu tour-à-tour le sang des Carthaginois, des Romains et des Goths se mêler au sien, devait prendre bientôt les mœurs des Arabes. Les premiers lieutenants du khalife, qui se succédèrent dans ce pays avaient une suite nombreuse d'officiers civils et militaires qui aimaient mieux jouir au loin d'un vie aisée, que de se trouver à l'étroit dans leur patrie. Ces colonies de Musulmans accroissaient la prospérité publique et plusieurs villes de l'Espagne rappelaient avec orgueil la tribu ou le canton de l'Orient d'où elles tiraient leur origine. Les bandes de Tardi et de Musa se donnaient le nom d'Espagnoles, et elles établissaient ainsi leur droit sur la contrée. Elles permirent cependant aux Musulmans de l'Égypte de venir habiter Murcie et Lisbonne. La légion royale de Damas s'établit à Cordoue ; celle de Kinnisrin à Jaen ; celle de Palestine à Algésiras et à Meina-Sidonia. Des peuplades de l'Yémen et de la Perse se dispersèrent autour de Tolède et dans l'intérieur du pays, et les fertiles domaines de Grenade furent abandonnés à dix mille cavaliers de la Syrie et de l'Irak.

Ces factions héréditaires entretenaient un esprit d'émulation, quelquefois utile, plus souvent dangereux. Dix années après la conquête on présenta au khalife une carte de l'Espagne où l'on voyait les mers, les rivières et les ports, les habitants, les villes et les diverses productions. Dans l'espace de deux siècles, l'agriculture, les manufactures et le commerce d'un peuple industrieux ajoutèrent aux bienfaits de la nature[5].

Le premier des Ommiades tint régna en Espagne, accorda aux vaincus la liberté de religion et la conservation de leurs lois et de leurs magistrats. Par son écrit de prptection et de paix, il se borna à exiger la modique contribution de dix mille onces d'or et de vingt mille marcs d'argent, de dix mille chevaux, de dix mille mulets, de mille cuirasses et d'un pareil nombre de casques et de lances. Après la fondation du khalifat d'Occident, le khalife résidait à Cordoue, ville qui renfermait six cents mosquées, neuf cents bains et deux cent mille maisons : il donnait des lois à quatre-vingts villes de premier ordre et à trois cents moins considérables. Douze mille villages ou hameaux ornaient les bords du Guadalquivir. Sans doute les auteurs Arabes se sont livrés à l'exagération ; mais on peut dire que l'Espagne n’a jamais été plus riche, plus peuplée et mieux cultivée que sous la domination musulmane.

Vers la fin du premier siècle de l'hégire, les khalifes étaient les monarques les plus puissants et les plus absolus de la terre. Dans le droit et dans le fait, leur prérogative n'était limitée ni par le pouvoir des nobles, ni par la liberté des communes, ni par la juridiction d'un sénat, ni enfin par le souvenir d'une constitution libre. Les successeurs de Mahomet réunirent le caractère royal et le caractère sacerdotal ; et si le Koran était la règle de leurs actions, ils se trouvaient aussi les juges et les interprètes de ce livre divin. Sous le dernier des Ommiades, l'empire des Arabes s'étendait de l'orient à l'occident, depuis les confins de la Tartarie et de l'Inde jusqu'à l'Océan Atlantique. Toutefois, on aurait cherché vainement cette union indissoluble et cette prompte obéissance qu'offrait l'empire d'Auguste et des Antonini ; mais la religion Musulmane donnait à de si vastes contrées une ressemblance générale de mœurs et d'opinions. A Samareande et à Séville, on étudiait avec le même zèle la langue et les lois du Koran. Les Maures et les Indiens qui allaient en pèlerinage à la Mecque s'embrassaient comme des compatriotes, des frères, et l'idiôme des Arabes était l'idiôme populaire de toutes les provinces situées à l'occident du Tigre.

Les Sarrasins réclamaient la Septimanie comme une dépendance du royaume des Goths ; Musa n'avait eu ni le temps ni les forces nécessaires pour achever cette conquête, que l'état de la Gaule rendait facile. Charles Martel, duc d'Austrasie et tuteur d'un roi nommé Thierry IV, gouvernait tout le pays qui s'étend depuis les bords de la Loire jusque bien au-delà du Rhin ; l'Aquitaine et la Provence obéissaient à Eudes, prince mérovingien qui usurpait l'autorité et même le titre de roi, et, dans l'anarchie générale, les nobles de la Bourgogne se croyaient et étaient indépendants.

L'émir Zama s'avança presque sans obstacle jusqu'à Narbonne, où il établit une colonie de Sarrasins. Mais il fut vaincu et tué sous les murs de Toulouse par Eudes, qui avait réuni sous ses drapeaux des Goths, des Gascons et des Francs. L'ambition de ses successeurs fut aiguillonnée par l'esprit de vengeance ; ils passèrent de nouveau dans la Gaule avec de grandes forces et la résolution de la conquérir. Ambiza emporta d'assaut Carcassonne et Nîmes, et s'avança en Bourgogne jusqu'à Autun, qu'il pilla. Cependant Eudes le força de repasser l'Aude ; mais Abdérame (Abd-al-Rahman), que le khalife Hescham avait rendu aux vœux de l'armée d'Espagne, devait faire une invasion plus formidable que toutes les précédentes. Il commença par punir la trahison de Munuz, qui était le maitre des passages les plus importants des Pyrénées. Ce chef berbère avait accepté l'alliance du duc d'Aquitaine, dont il avait épousé la fille. Abdérame s'empara des forteresses de la Cerdagne ; le rebelle fut investi dans Puycerda et se donna la mort pour échapper au supplice. La belle Lampagia, sa veuve, fut envoyée captive à Damas. Le vainqueur passa bientôt le Rhône, et assiégea Arles, qu'une armée chrétienne essaya vainement de défendre. Abdérame n'eut pas moins de succès du côté de l'Océan : il traversa sans opposition la Garonne et la Dordogne ; mais il trouva au-delà de ces fleuves le camp de l'intrépide Eudes, qui avait formé une seconde armée et qui essuya une seconde défaite si fatale aux chrétiens que, de leur aveu, Dieu seul put compter les morts. Après cette victoire, les Sarrasins inondèrent les provinces des trois Aquitaines. Un détachement s'avança jusqu'à Sens. Abdérame, à la tête de l'armée, planta ses étendards devant les murs de Tours.

Le génie d'un seul homme sauva la chrétienté. Charles, fils illégitime de Pépin d'Héristal se contentait du titre de duc des Francs ; mais il méritait de devenir la tige d'une race de rois. Il oublia l'inimitié qu'il nourrissait contre Eudes d'Aquitaine, réunit toutes les forces de la monarchie et marcha à la rencontre de l'ennemi, qu'il trouva entre Tours et Poitiers. Pendant sept jours les deux armées s'observèrent. Enfin la bataille s'engagea avec un égal acharnement des deux côtés[6]. On combattit jusqu'au soir ; Abdérame fut tué ; les Sarrasins se retirèrent dans leur camp, et ils profitèrent des ombres de la nuit pour opérer leur retraite (732)[7]. La victoire des Francs fut complète et décisive ; Eudes recouvra l'Aquitaine, et Charles, qui reçut le surnom de Martel, remonta vers le Nord avec ses invincibles Germains.

Cependant, en 734, Abderraman, lieutenant d'Abd-el-Melek, nommé gouverneur do Narbonne, dont les Musulmans étaient encore maîtres, passa le Rhône, et, favorisé par les seigneurs de la Provence, jaloux du pouvoir de Charles Martel, il s'empara d'Arles, d'Avignon et de plusieurs autres places. Le duc d'Austrasie suspendit pour quelque temps la guerre qu'il faisait aux Saxons, et s'avança contre les Sarrasins, qui repassèrent précipitamment le Rhône. Il entra, sur leurs traces, dans la Gaule Narbonnaise, et dispersa leur armée près de Sijean ; mais Narbonne résista à tous ses efforts. Ensuite il démantela Nimes, Agde, Béziers et Maguelone, où les Arabes pouvaient se fortifier, et se retira en ravageant la Septimanie. Mais les Sarrasins reprirent Marseille et les villes du Rhône (737). Charles Martel, ayant fait alliance avec Luit-prend, roi des Lombards, força les Musulmans à la retraite (730). Depuis cette époque, les discordes intérieures qui déchirèrent l'empire des khalifes suspendirent les entreprises des Sarrasins sur la Gaule.

Tandis que l'invasion arabe recevait un coup mortel sur les bords de la Loire, et se voyait arrêtée d'un antre côté par les fortes murailles de Constantinople, les armées musulmanes triomphaient en Asie. Le Korassan fut subjugué en 682. Sous le règne de l'indolent Walid, l'émir Kotaibah, conducteur de chameaux ainsi que Mahomet, franchit pour la première fois l'Oxus, et s'empara presque sans combat de Samarcande, de Fergana et de Nascheb (707). Toute la Transoxiane et le Khowarizm furent subjugués, et les conquérants plantèrent leurs drapeaux sur les frontières de l'empire chinois. Vers le même temps, Kasim soumit à l'autorité du khalife et au koran la rive droite du Sendi (Indus), traversa le fleuve et subjugua sans peine les pacifiques Indous. Les mouvements du commerce portèrent aussi l'islamisme sur la côte de Malabar.

Cependant l'Asie-Mineure, défendue par les belliqueux habitants de ses montagnes, ne fut entamée par les Arabes, que lorsque le stupide Justinien II eut fait descendre du Liban et du Taurus les tribus guerrières dont la valeur avait rendu les passages presque impraticables. Alors l'Arménie, la Cilicie, la Cappadoce et la Galatie furent ravagée par lei Sarrasins ; mais leurs conquêtes s'arrêtèrent aux pays voisins dit Caucase.

Une nouvelle tentative des Arabes sur Constantinople hé fut pas heureuse. En l'année 718 le plus redoutable des Sarrasins, Moslemah, frère du khalife, s'avança vers la ville impériale à la tête de cent vingt mille Arabes et Persans, après avoir emporté d'assaut Tyana, Amorium et Pergame. Les Musulmans abordèrent à Abydos ; tournant Insulte les villes maritimes de la Thrace, ils investirent Constantinople da dite de la terre. Les Grecs effrayés essayèrent d'acheter la retraite de Moslemah par une énorme rançon ; mais cette offre fut rejetée avec dédain, et l'arrivée d'une flotte de dix-huit cents vaisseaux augmenta la présomption du chef musulman. Un assaut général fut donné à la ville au milieu de la nuit par terre et par mer. Afin de tromper l'ennemi, l'empereur Léon avait fait briser la chaine qui gardait l'entrée du port : Les vaisseaux musulmans y pénétrèrent imprudemment. Les Grecs lancèrent alors leurs brûlots : les navires arabes devinrent la proie des flammes ; ceux qui voulurent prendre la fuite se brisèrent les uns contre les autres ou furent engloutis par les vagues.

Les Musulmans firent une perte encore plus Irréparable. Le khalife Soliman mourut d'une indigestion, lorsqu'il se préparait à marcher Sur Constantinople avec le reste des forces de l'Orient. Sim successeur, le pacifique Omar II s'enferma dans son palais. Cependant le siège se continua pendant l'hiver, qui fut très-rigoureux. Au retour du printemps, les Arabes virent arriver deux flottes qui leur apportaient du blé, des armes et des soldats ; mais les Grecs firent encore usage de ce feu terrible[8] (feu Grégeois), dont ils avaient le secret et qui semait la mort et l'épouvante parmi leurs ennemis. La flamme et les maladies désolèrent l'armée de Moslemah. D'un autre côté, les dons et les promesses de Léon l'Isaurien appelèrent à son secours une armée de Bulgares, qui arriva des bords du Danube. Ces farouches auxiliaires massacrèrent vingt-deux mille Arabes et expièrent ainsi en quelque sorte les maux qu'ils avaient faits à l'Empire. Enfin, après un siège de treize mois, Moslemah, privé de tout espoir, se retira (719). La cavalerie arabe traversa l'Hellespont et les provinces de l'Asie sans obstacle. Mais une armée de Musulmans avait été taillée en pièces dans la Bythinie, et les tempêtes et le feu grégeois endommagèrent tellement le reste de là flotte, que cinq galères seulement arrivèrent à Alexandrie, pour y faire le récit des désastres que l'expédition avait essuyés.

Excepté parmi les Syriens, la famille d'Ommiah n'avait jamais été l'objet de la faveur publique. On l'avait vue, sous Mahomet, persévérer dans l'idolâtrie et la rébellion. Elle avait adopté l'islamisme malgré elle. Son élévation avait été irrégulière et factieuse, et le sang le plus noble de l'Arabie avait cimenté son trône. Les yeux et le cœur des fidèles se tournaient vers la ligne de Hachem. Parmi les descendants du Prophète, les Fatimites étaient légers et pusillanimes ; mais les Abassides nourrissaient avec courage et discrétion les espérances de leur fortune, et les revers du Fatimite Zeid, qui en 740 avait disputé la couronne à Hescham, irritaient leur ambition, loin de l'effrayer.

Du fond de la Syrie où ils menaient une vie obscure, ils firent partir des agents dévoués, qui prêchèrent dans les provinces de l'Orient leurs droits héréditaires, et Mohammed, leur chef, Issu d'Abbas oncle du prophète, reçut des députés du Khorassan, qui lui firent présent de quarante mille pièces d'or. Après la mort de Mohammed, un nombreux parti de Musulmans, qui n'attendait qu'un chef et un signal de révolte, prêta Ber ment de fidélité à son fils Ibrahim. Bientôt le gouverneur du Khorassan fut chassé de Mérou par Abou-Moslem, le plus redoutable champion des Abassides. Les différents partis imaginèrent des signes distinctifs pour se reconnaître. La couleur verte fut réservée aux Fatimites ; les Ommiades prirent la couleur blanche et les Abassides adoptèrent la couleur noire. Les turbans et les habits étaient de cette couleur. On voyait deux étendards noirs de neuf coudées de hauteur à l'avant-garde d'Abou-Moslem. La faction des blancs et des noirs bouleversa l'Orient, de l'Inde à l'Euphrate.

Enfin la cour de Damas s'éveilla ; elle résolut d'empêcher le pèlerinage de la Mecque, qu'Ibrahim avait entrepris avec un brillant cortège. Un détachement de cavalerie intercepta sa marche, se saisit de sa personne, et le malheureux Ibrahim expira dans un cachot de Haran (746). Aboul-Abbas et Al-Mansor, ses deux frères, échappèrent à Merwan et se tinrent cachés à Koufah jusqu'au moment où ils se sentirent assez forts pour recommencer la lutte. Alors Aboul-Abbas fut proclamé khalife et successeur légitime de Mahomet dans la mosquée de Koufah. Mais c'était sur les bords du Zab que cette grande querelle devait se terminer.

La faction des Blancs paraissait avoir tous les avantages, l'autorité d'un gouvernement bien affermi, une armée de cent vingt mille soldats commandée par Merwan en personne, quatorzième et dernier khalife de la maison d'Ommiah[9], armée six fois plus nombreuse que celle des ennemis. Cependant les Abassides, sous la conduite du vaillant Abdallah, oncle d'Aboul-Abbas, remportèrent une victoire complète. Le khalife s'enfuit à Mossoul ; mais voyant le drapeau des Abassides flotter sur les remparts de cette ville, il repassa tout-à-coup le Tigre, traversa l'Euphrate, abandonna les fortifications de Damas, et sans s'arrêter dans la Palestine, vint camper à Busir, sur les bords du Nil, où l'atteignit bientôt l'infatigable Abdallah. Les débris de la faction des Blancs furent vaincus dans les plaines de l'Égypte, et le malheureux Merwan chercha vainement un asile dans une mosquée où il fut impitoyablement massacré (750).

Le vainqueur assouvit sa haine et sa vengeance sur les restes inanimés d'une race odieuse. Les sépulcres des Ommiades furent violés, leurs ossements dispersés et leur mémoire chargée d'imprécations. Quatre-vingts émirs de la famille d'Ommiah, qui comptaient sur la parole ou la clémence de leur ennemi, furent assassinés dans un festin, au mépris des saintes lois de l'hospitalité. On dressa la table sur leurs corps, et les soupirs des mourants ne firent qu'augmenter la cruelle joie des convives. L'issue de la guerre civile affermit solidement la dynastie des Abassides ; mais les Musulmans avaient fait de si grandes pertes, que les chrétiens seuls profitèrent de la révolution.

Dans la proscription des Ommiades, un descendant du sang royal, nommé Abdérame (Abd-al-Rhaman) avait échappé à la fureur de ses ennemis. On le poursuivit des rives de l'Euphrate aux vallées du mont Atlas. Là, il fut recueilli par la tribu des Zénètes, d'où était sortie sa mère. Sa tête fut mise à prix par Ben-Habib, Wall d'Afrique. Mais son arrivée dans le voisinage de l'Espagne ranima les espérances de la faction des Blancs. Jusqu'alors l'Occident n'avait point pris part à la guerre civile, et les serviteurs de la famille détrônée y possédaient encore leurs terres et leurs emplois. Trois cheiks de Cordoue vinrent, au nom de leurs frères, offrir la conquête de l'Espagne au prince fugitif. Abdérame, dans une situation désespérée, devait s'abandonner aux résolutions les plus téméraires. Il accepta avec joie l'occasion qui se présentait de monter sur un trône, ou de mourir avec gloire. Le peuple le reçut avec de vives acclamations lorsqu'il aborda avec mille cavaliers sur les côtes d'Andalousie.

La lutte fut de courte durée : les deux victoires de Mousara et d'Almounécar lui livrèrent l'Espagne. Abdérame fonda le khalifat de Cordoue ou d'Occident, et fut la tige des Ommiades d'Espagne qui régnèrent plus de deux siècles et demi des bords de l'Atlantique aux montagnes des Pyrénées (756). Alors la Péninsule hispanique, au lieu d'ouvrir une porte à la conquête de l'Europe, fut détachée de l'Empire musulman, et engagée dans une guerre continuelle avec ro-rient ; elle fut disposée à entretenir des liaisons d'amitié avec les princes chrétiens de Constantinople et de France. Abdérame proclamé Emir-al-Mouménin fixa sa résidence à Cordoue, qui devint la capitale de son empire[10].

 

 

 



[1] Cinq tribus mauresques conservèrent la religion, les usages et l'idiôme de leurs ancêtres. Elles reçurent le nom d'Africains blancs.

[2] Suivant une tradition espagnole, Cava, fille du comte Julien, avait été outragée par le roi Roderic ; le père sacrifia, dit-on, à sa vengeance sa religion et son pays. Il est plus vraisemblable que Julien, attaché au parti des Gis de Witiza écartés du trime par l'ambitieux Roderic, prévint une disgrâce certaine par une trahison qui pouvait être plus tard utile à son parti.

[3] Avant de tenter l'expédition, Musa avait envoyé de Tanger à Ceuta cinq cents hommes commandés par Tarik. Julien les reçut dans son château d'Algésiras. Des chrétiens se joignirent aux Arabes et firent avec eux des incursions dans une province fertile et mal gardée. Les Musulmans revinrent à Tanger chargés de butin (709).

[4] Les clauses de ce traité donneront une idée des mœurs et de la politique de l'époque. « Au nom de Dieu miséricordieux, Abdelazis fait la paix à condition qu'on n'inquiétera pas Théodemir dans sa principauté, qu'on n'attentera ni à sa vie, ni à sa propriété, ni aux femmes, ni aux enfants, ni à la religion, ni aux temples des chrétiens ; que Théodemir ne secourra ni ne recevra les ennemis du khalife, mais qu'il communiquera fidèlement ce qu'il saura de leurs projets hostiles ; qu'il paiera annuellement, ainsi que chaque noble goth, une pièce d'or, quatre mesures de blé, quatre mesures d'orge, et une certaine quantité de miel, d'huile et de vinaigre, et que l'impôt de chaque homme non noble sera d'une demi-pièce d'or. Donné le 4 de rejeb, l'an de l'Hégire 95, et signé de quatre témoins musulmans. »

[5] Les Arabes importèrent dans l'Andalousie, dans la province de Valence et dans la Lusitanie, le palmier, le caroubier, le cotonnier, le nattier et la canne à sucre. Ils enseignèrent aux indigènes tan système nouveau d'irrigation et perfectionnèrent l'agriculture. Les Musulmans respectèrent les propriétés, ils prirent seulement possession du domaine public et des terres vacantes. Les chrétiens Mozarabes ou Arabes adoptifs se fondirent avec les conquérants et servirent de lien commun entre les Chrétiens et les Musulmans.

[6] Nous sommes obligés et nous croyons utile de reproduire ici les faits dont il a été question au chapitre X.

[7] Isidore de Beja affirme que les Musulmans perdirent trois cent soixante-dix mille hommes, et que les Francs n'eurent à regretter que quinze cents soldats. Mais ces calculs invraisemblables sont assez réfutés par la circonspection du général franc qui n'osa poursuivre l'armée vaincue.

[8] Callinicus, originaire d'Héliopolis, donna l'important secret de faire et de diriger le feu grégeois. Le Naphte ou bitume liquide, huile légère et inflammable, était le principal élément de cette composition terrible. Le Naphte se mêlait dans une proportion que nous ne connaissons pas avec le soufre et la poix extraite du sapin. De cette mixtion, qui produisait une fumée épaisse et une explosion bruyante, sortait une flamme ardente qui, non-seulement s'élevait perpendiculairement, mais brûlait avec la même force de côté et par en bas. Au lieu de l'éteindre, l'eau lui prêtait encore une nouvelle activité. Le sable et le vinaigre pouvaient seuls calmer la fureur de cet agent redoutable que les Grecs nommaient le feu liquide ou le feu maritime. On l'employait contre l'ennemi avec le même succès sur terre et sur mer, dans les batailles ou dans les sièges. On le versait du haut des remparts avec de grandes chaudières, on jetait avec des machines des boulets de pierre et de fer qui en étaient enduits. Plus communément on le lançait avec de longs tubes de cuivre placés sur l'avant d'une galère. On donnait à ce tube la forme de divers monstres sauvages qui semblaient vomir des torrents de feu liquide.

[9] Avant de monter sur le trône il s'était distingué deus ses campagnes de Géorgie, et son courage opiniâtre l'avait fait surnommer l'Ana de la Mésopotamie. On aurait pu le meure au nombre des plus grands princes, dit Abulféda, si les décrets éternels n'eussent pas fixé cette époque pour la ruine de sa famille.

[10] La Mecque était le patrimoine de la ligne de Hachem ; mais les Abassides ne songèrent jamais à habiter la ville du prophète. Ils prirent en aversion Damas qui avait été la résidence des Ommiades. Al-Mansor, frère et successeur d'About-Abbas, jeta les fondements de Bagdad (762), où devaient régner pendant cinq cents ans les Abassides. La nouvelle capitale fut bâtie sur la rive orientale du Tigre, à environ quinze milles au-dessus des ruines de Ctésiphon. Cette ville parvint en peu d'années au plus haut degré de prospérité. Elle renfermait, dit-on, un million d'habitants. Dans cette-cité de paix, les Abassides dédaignèrent bientôt la modération et la simplicité des premiers khalifes, et voulurent égaler la magnificence des rois de Perse.