Description de
l'Arabie. — Mœurs des Arabes. — Etat de la contrée avant l'apparition de
Mahomet. — Naissance du fils d'Abdallah. — Son portrait. — Premières
conversions. — Persécutions dirigées contre Mahomet. — Le prophète se réfugia
à Yatreb. — Hégire. — Journée de Béder. — Combat du mont Obud. — Bataille du
fossé ou des nations. — Trêve de dix ans conclue avec les Koreichites. —
Guerre contre les Juifs. — Pèlerinage de la Mecque. Journée de Muta. — Les
Koreichites rompent la trêve. — Vaincus dans une action décisive ils se
soumettent. — Clémence de Mahomet. — Les trois cent soixante idoles de la
Caaba sont brisées.
La
grande péninsule arabique forme entre la Perse, la Syrie, l'Egypte et
l'Ethiopie, une espèce de triangle à côtés presque réguliers. La surface
entière de cette contrée est dix fois plus considérable que celle de la
France ; mais la portion la plus étendue a été justement flétrie par les
épithètes de Pétrée et de Sablonneuse. Les affreux déserts de
l'Arabie n'offrent qu'une immense plaine de sables, coupée seulement par des
montagnes chauves et anguleuses. On y est brillé par les rayons d'un soleil
ardent. Les vents, au lieu de rafraîchir l'atmosphère, ne répandent qu'une
vapeur mortelle, surtout lorsque souffle le terrible simoun. On n vu des
caravanes et des armées entières englouties par les tourbillons de sable.
L'Arabie n'a point de ces rivières navigables qui fertilisent et enrichissent
les contrées voisines. La terre affamée absorbe les torrents qui roulent des
montagnes. Le tamarin, l'acacia, le petit nombre des plantes robustes qui
établissent leurs racines dans les crevasses des rochers, n'ont d'autre
nourriture que la rosée de la nuit. Les puits et les sources sont les trésors
cachés de ces déserts, et après une marche pénible, le pèlerin haletant ne
rencontre souvent pour se rafraîchir qu'une eau saumâtre et dégoûtante. Les
hautes terres qui bordent l'océan Indien se distinguent par le bois et l'eau
qu'on y trouve en abondance. L'air y est tempéré ; les fruits y sont exquis ;
les animaux et les hommes plus nombreux. La fertilité du sol y récompense les
travaux du cultivateur. Si on les compare au reste de la péninsule, elles
méritent la dénomination d'Arabie-Heureuse ; mais c'est le contraste des
régions voisines qui a donné lieu aux belles descriptions qu'on en a faites.
Les Arabes ne connaissaient pas cette division de l'Arabie-Pétrée, de
l'Arabie-Déserte et de l'Arabie-Heureuse. Il est assez
singulier qu'un pays, qui n'a changé ni de langage ni d'habitants, conserve à
peine quelques vestiges de son ancienne géographie. Les districts maritimes
de Bahrein et d'Oman sont en face de la Perse. Le royaume d'Yémen est
renfermé dans les limites de l'Arabie-Heureuse. Le nom de Nedjed s'étend dans
l'intérieur des terres ; et la naissance de Mahomet a illustré la province de
l'Hedjaz, située sur la côte de la Mer-Rouge[1]. Tontes
les tribus errantes de l'Arabie ont les mêmes habitudes. On retrouve, dans le
tableau des Bédouins actuels, les traits de leurs aïeux qui, au temps de
Moïse ou de Mahomet, habitaient sous des tentes de la même forme et
conduisaient leurs chevaux, leurs chameaux et leurs moutons aux mêmes sources
et aux mêmes pâturages. Notre empire sur les animaux utiles diminuant notre
travail et augmentant notre richesse, le pasteur arabe est devenu le mettre
d'un ami fidèle et d'un esclave laborieux. Les naturalistes pensent que le
cheval est originaire d'Arabie. Le climat est très favorable, non à la
taille, mais au feu et à la vitesse de ce généreux animal. Les Bédouins
conservent avec un culte superstitieux l'histoire des succès de la race la
plus pure. Les mâles se vendent fort cher, mais les femelles s'aliènent
rarement, et la naissance d'un noble poulain est un sujet de joie et de
félicitations parmi les tribus. Ces chevaux sont élevés sous les tentes, au
milieu des enfants. Ils y prennent l'habitude d'une tendre familiarité qui
leur inspirent la douceur et l'attachement. Ils n'ont que deux allures, le
pas et le galop. Rarement on emploie avec eux l'éperon. Dès qu'ils sentent la
main ou l'étrier, ils s'élancent avec la légèreté du vent, et si leur maitre
tombe, à l'instant même ils s'arrêtent jusqu'à ce que le cavalier se soit
remis en selle. Le chameau est un présent du Ciel et un animal sacré au
milieu des sables de l'Afrique et de l'Arable. Fort et patient, il peut
marcher plusieurs jours sans manger et sans boire. Pendant la saison
pluvieuse, il se nourrit de l'herbe clairsemée et insuffisante du désert.
Durant les chaleurs de l'été et la disette de l'hiver, les tribus vont camper
sur la côte de la mer, sur les collines de l'Yémen ou aux environs de l'Euphrate,
et souvent elles s'avancent jusqu'aux rives du Nil et aux villages de la
Syrie et de la Palestine. Les plus anciennes et les plus peuplées des
quarante-deux villes d'Arabie qu'indique Abulféda, étaient situées dans
l'Arabie-Heureuse. Les rois des Homérites firent élever les tours de Saana et
le réservoir merveilleux de Mérab, qui avait six milles de circonférence ;
mais la gloire céleste de Médine et de la Mecque, situées près de la
Mer-Rouge et éloignées l'une de l'autre de deux cent cinquante milles (trente-six
myria.) a éclipsé
cette gloire persane. Cependant la dernière de ces villes est placée dans une
position défavorable ; le sol y est de roc ; l'eau, celle même du saint puits
de Zemzem, y est amère et saumâtre, les pâturages sont éloignés et les raisins
qu'on y mange viennent des vignes de Tayef, qui se trouve à plus de trente
milles (quatre
myria.). Les
Koreichites, qui régnèrent à la Mecque, se distinguèrent entre les diverses
tribus arabes par leur industrie, leur activité, leu ; valeur. Ils
entretenaient par le port de Gedda une facile correspondance avec
l'Abyssinie, et ce royaume chrétien fut le premier asile des disciples de
Mahomet. Les trésors de l'Afrique traversaient la péninsule jusqu'à Gerrha (El-Katif), ville de la province de
Bahrein. On les conduisait ensuite avec les perles du Golfe Persique, sur des
radeaux jusqu'à l'embouchure de l'Euphrate. Les chameaux des Koreichites se
chargeaient d'aromates précieux dans les marchés de Saana et de Mérab, dans
les ports d'Oman et d'Aden. Les foires de Bostra et de Damas fournissaient à
la Mecque du blé et les produits de leurs manufactures. Les
Arabes ont presque toujours conservé leur indépendance. Le royaume d'Yémen
fut subjugué tour-à-tour par les Abyssins, les Perses, les Égyptiens et les
Romains ; mais cet asservissement ne fut que passager et local. Le corps de
la nation a échappé à l'empire des plus puissantes monarchies. Sésostris et
Cyrus, Pompée et Trajan, ne purent achever la conquête de l'Arabie. On doit
attribuer la liberté des Arabes à leur caractère et à la disposition de leur
pays. Les habitudes et la discipline de la vie pastorale forment peu-à-peu
les vertus patientes et actives du soldat. Le soin des troupeaux est
abandonné aux femmes de la tribu ; mais les hommes sont toujours à cheval
sous le drapeau de l'émir : ils s'exercent à lancer des traits, à manier la
javeline et le cimeterre. L'approche d'un ennemi commun suspend les querelles
domestiques. Quand ils marchent an combat, ils ne s'Inquiètent point de leur
retraite. Ils comptent sur la vitesse do leurs chevaux et l'immensité du
désert. Lorsque
Mahomet parut, l'Yémen était une province de l'empire de Perse ; mais sept
princes des Homérites régnaient encore dans les montagnes. Les historiens du
siècle de Justinien décrivent la situation des Arabes libres, qui prirent
part à la longue querelle de l'Orient. La célèbre tribu de Gassan campait sur
le territoire de la Syrie, et les princes de Hire fondèrent une ville à
environ quarante milles de Babylone. Le service des Arabes à la guerre avait
de la promptitude et de la vigueur ; mais ils vendaient leur amitié, et leur
fidélité était inconstante et capricieuse. Les Grecs et les Latins
confondaient les tribus arabes répandues de la Mecque à l'Euphrate sous le
nom général de Sarrasins (Chara Kuoni, Orientaux), que tous les Chrétiens
prononçaient dès leur enfance avec horreur et effroi[2]. Les
Arabes sont libres ; mais dans chaque tribu, la reconnaissance, la
superstition ou la fortune ont élevé une famille particulière au-dessus des
autres. Les dignités de scheik et d'émir se transmettent d'une manière
invariable dans cette race choisie. L'ordre de succession est néanmoins
précaire et mal déterminé. L'autorité est quelquefois confiée à une femme.
L'Arabe est courageux, patient et sobre. Sa démarche annonce la gravité et la
fermeté de son esprit. Il parle avec lenteur et d'une manière concise ; il ne
rit guère et n'a d'autre geste que de frapper sa barbe. La liberté des
Sarrasins survécut à leurs conquêtes. Les premiers khalifes demeurèrent
pauvres et simples : ce ne fut qu'après la translation du siège de l'Empire
sur les bords du Tigre, que les Abassides adoptèrent l'orgueilleux et pompeux
cérémonial de la cour de Perse, et de celle de Bysanee. Séparés
du reste des hommes, les Arabes confondent les idées d'étrangers et
d'ennemis. Ils disent quo dans le partage de la terre, les autres branches de
la grande famille ont obtenu les climats riches et heureux, et que la
postérité de l'infortuné Israel a le droit de reprendre, par l'artifice et la
violence, la portion d'héritage dont elle a été injustement privée. Selon la
remarque de Pline, les tribus arabes sont toutes adonnées au vol et au
commerce. Elles rançonnent ou pillent les caravanes qui traversent le désert,
et, dès le temps de Sésostris, leurs voisins ont été les victimes de leur
rapacité. La
fureur d'un peuple ainsi armé contre le genre humain s'est accrue par les
meurtres et les vengeances domestiques. La tradition conservait le souvenir
de sept cents batailles, livrées entre les tribus avant la naissance de
Mahomet. Dans la vie privée, chaque homme ou du moins chaque famille était le
juge et le vengeur de sa propre cause. Les barbares de tous les siècles ont
admis une compensation pour le meurtre ; mais en Arabie, les parents du mort
sont les maîtres d'accepter la satisfaction, ou d'exercer eux-mêmes le droit
de représailles : ainsi s'allument des haines que rien ne saurait éteindre.
Cependant, avant Mahomet, les Arabes célébraient une fête annuelle de deux
mois, durant laquelle, oubliant les hostilités étrangères et domestiques, ils
laissaient reposer leurs glaives. Quelle
que soit la généalogie des Arabes, leur langue a la même origine que
l'hébreu, le syriaque, et le chaldéen. Les dialectes particuliers de chaque
tribu marquent leur indépendance, et toutes préfèrent, après le leur, l'idiôme
clair et pur de la Mecque. Dans l'Arabie, ainsi que dans la Grèce, le langage
fit plus de progrès que les mœurs : il y avait quatre-vingts mots pour
désigner le miel, deux cents pour un serpent, cinq cents pour un lion et
mille pour une épée, dans un temps, où cette riche nomenclature ne se
conservait que dans la mémoire d'un peuple illettré. Les monuments des
Homérites présentaient un caractère mystérieux et tombé en désuétude ; mais
les lettres qui forment la base de l'alphabet actuel furent inventées sur les
bords de l'Euphrate, et introduites à la Mecque vers l'époque de Mahomet.
L'éloquence naturelle des Arabes ne connaissait pas l'art de la grammaire, de
la poésie et de la rhétorique ; mais leur imagination était riche et
puissante : un poète à son début, recevait les éloges de sa tribu et des
tribus alliées qui célébraient son génie. Dans une assemblée annuelle, on
récitait des morceaux d'éloquence et de poésie. Les ouvrages qui remportaient
le prix étaient déposés dans les archives des princes. Les sept poèmes
originaux, gravés en lettres d'or et suspendus au temple de la Mecque, ont
été traduits en anglais. On
trouve dans les camps arabes, cette hospitalité que pratiquait Abraham et que
chantait Homère. Les farouches Bédouins, la terreur du désert, embrassent
sans examen et sans indécision l'étranger qui ose se confier à leur loyauté,
et mettre le pied dans leur tente. Et lorsque cet étranger s'éloigne, il
reçoit des actions de grâces, des bénédictions et souvent des présents. Les
Arabes, ainsi que les Indiens, adoraient le soleil, la lune et les étoiles.
L'empire de ce corps radieux ne pouvait s'étendre au-delà de la sphère
visible : ils admettaient sans doute des puissances spirituelles, puisqu'ils
croyaient à la transmigration des âmes, et à la résurrection des corps. On
immolait un chameau sur la tombe d'un Arabe, afin qu'il pût servir son maitre
dans l'autre vie. Chaque tribu, chaque famille, chaque guerrier indépendant
créait et changeait les rites et l'objet de son culte. Mais, dans tous les
siècles, la nation avait adopté en grande partie la religion et l'idiôme de
la Mecque. L'antiquité de la Caaba remonte au-delà de l'ère chrétienne. Le
culte des premiers Arabes se contenta d'une tente ou d'une caverne ; mais on
éleva depuis un édifice de pierre ou d'argile. La tribu des Koreichites
obtint par l'artifice ou par la force la garde de la Caaba. Le grand-père de
Mahomet exerça cette sainte fonction, qui depuis quatre générations était
dans sa famille. Les diverses tribus trouvèrent ou introduisirent leur culte
domestique dans la Caaba. Trois cents idoles qui représentaient des hommes,
des aigles, des lions et des gazelles, ornaient le temple. La pierre noire
était l'objet d'une vénération particulière[3]. L'abominable coutume de répandre le sang humain sur les
autels, s'est longtemps maintenue parmi les Arabes. La tribu des Dumatiens
sacrifiait un jeune garçon tous les ans dans le troisième siècle, et un roi captif fut
religieusement égorgé par le chef des Sarrasins, allié de l'empereur Justinien. Dans ces temps
d'ignorance, les Arabes, comme les Juifs, s'abstenaient de la viande du porc,
et de plusieurs animaux dont la liste parait empruntée au Lévitique. Les
religions des Sabéens et des Mages, des Juifs et des Chrétiens, se trouvaient
répandues depuis le Golfe Persique jusqu'à la Mer-Rouge. A une époque
très-reculée, la science des Chaldéens et les armes des Assyriens propagèrent
le sabéisme en Asie. Les prêtres et les astronomes de Babylone entrevirent
les éternelles lois de la Providence, d'après des observations de deux mille
ans. Ils adoraient les sept anges qui dirigeaient le cours des sept planètes.
Des images et des talismans représentaient les attributs de ces sept
planètes, et les douze signes du zodiaque. Les Sabéens faisaient la prière
trois fois par jour, et le temple de la lune situé à Carres était le terme de
leur pèlerinage. Les autels de Babylone furent renversés par les mages ; mais
le glaive d'Alexandre vengea les Sabéens. Ceux des disciples de Zoroastre qui
voulurent conserver sa doctrine se retirèrent dans le désert. Les Juifs
s'établirent en Arabie sept siècles avant l'apparition de Mahomet, et les
guerres de Titus et d'Adrien augmentèrent le nombre des exilés. Ils formèrent
des synagogues dans les villes, élevèrent des châteaux dans le désert, et les
Gentils qu'ils convertirent à la loi de Moïse furent confondus avec les
enfants d'Israël. Les missionnaires chrétiens furent encore plus actifs et
plus heureux, et propagèrent l'Evangile en Arabie ; niais à côté d'un petit
nombre d'orthodoxes se trouvaient des Marcionites, des Manichéens qui
envahissaient les églises de l'Yémen, et convertissaient les princes de Hire
et de Gassan. Au
reste, chaque Arabe était libre de se composer une religion, et il joignait
quelquefois à une superstition grossière les préceptes d'une théologie
sublime. Les plus raisonnables reconnaissaient un Dieu unique, quoiqu'ils
négligeassent de l'adorer. L'habitude plutôt que la conviction les tenait
attachés aux restes de l'idolâtrie. Les Juifs et les Chrétiens étaient les
peuples du saint-livre. La Bible était déjà traduite en arabe. Les Sarrasins
aimaient à y retrouver leurs ancêtres dans l'histoire des patriarches
hébreux. Ils rappelaient avec complaisance les promesses que Dieu avait
faites à Ismaël. Ils révéraient la foi et les vertus d'Abraham, dont ils
faisaient remonter la généalogie jusqu'à la création du premier homme. Mahomet
(Mohammed-Ben-Abdallah), naquit à la Mecque l'an 570 de
l'ère chrétienne. Il sortait de la tribu de Koreich et de la famille des Hashémites[4], les plus illustres d'entre les
Arabes, princes de la Mecque et gardiens héréditaires de la Caaba.
Abd-el-Motalleb, son aïeul, avait défendu avec bonheur et succès la Mecque
contre Abraha, chef des Abyssins, et mérité la reconnaissance de sa nation.
Mahomet était encore enfant lorsqu'il perdit son père, sa mère et son aïeul.
Ses oncles avaient du crédit ; ils étaient nombreux, et dans le partage de la
succession il ne reçut que cinq chameaux et une esclave Ethiopienne, et fut
confié à la tutelle de son oncle Abou-Taleb, chérif de la Mecque. Après avoir
mené la vie aventureuse des caravanes, il entra à l'âge de vingt-cinq ans au
service de Kadija, riche et noble veuve, qui pour le récompenser de sa
fidélité, lui donna bientôt sa main et sa fortune. Cette alliance rendit an
fils d'Abdallah l'éclat de ses ancêtres. Selon
la tradition de ses compatriotes, Mahomet était d'une beauté remarquable. On
admirait la dignité de son maintien, son air plein de noblesse, son œil
perçant, son agréable sourire, sa physionomie qui exprimait tous les
sentiments de l'âme, et ses gestes qui donnaient de la force à toutes ses
paroles. Dans la familiarité de sa vie privée, il ne s'écartait jamais de la
politesse grave et cérémonieuse de son pays. Affable et bienveillant envers
tous, la franchise de ses manières cachait l'artifice de ses ruses. Il avait
une mémoire étendue et sûre, un esprit facile, une imagination ardente, un
discernement net, rapide et décisif. Il fut élevé au sein de la plus noble
famille du pays, il y prit l'usage du dialecte le plus pur des Arabes ;
cependant Mahomet ne savait pas lire, mais il n'avait pas à rougir, ni à
craindre des reproches, puisque l'ignorance était générale : si l'on en croit
ses apologistes, il compara les nations et les religions de la terre ; il
découvrit la faiblesse des empires de Rome et de la Perse ; Il vit avec
indignation et avec pitié les désordres de son siècle, et résolut d'unir,
sous une même loi et sous un même Dieu, l'invincible valeur et les anciennes
vertus des Arabes. Mais Mahomet n'avait jamais vu les cours, les armées et
les temples de l'Orient. Ses voyages se bornèrent aux courses de quelques
caravanes qui se rendaient aux foires de Bostra et de Damas. La dévotion et
le commerce amenaient chaque année, à la Mecque, des pèlerins de toutes les
parties de l'Arabie. Mahomet put étudier l'état politique et le caractère des
diverses tribus, et les doctrines religieuses des Juifs et des Chrétiens. Il
eut peut-être occasion d'acquérir des lumières dans la conversation de
quelques étrangers que le goût des voyages ou le hasard conduisait en Arabie,
et ses ennemis ont nommé un Juif, un Persan et un moine Syrien qu'ils
accusent d'avoir travaillé à la composition du Koran. Cependant l'uniformité
de l'ouvrage révèle la main d'un seul maître. Dès sa jeunesse Mahomet se
livrait à la contemplation religieuse. Chaque année il s'éloignait du monde,
pendant le mois de Ramadan ; il se retirait au fond de la caverne de Héra, à
trois milles de la Mecque. Il y conversait avec les esprits célestes, et le
prophète raconte lui-même la nuit terrible où l'ange Gabriel l'enleva par les
cheveux, et le frappa trois fois contre terre pour lui enseigner à lire
l'Islam, ou la foi qui sauve. Le fils d'Abdallah avait quarante ans lorsqu'il
commença l'œuvre de son apostolat. Mahomet
convertit d'abord sa femme, Zeid son esclave, et Ali, fils d'Abou-Taled, son
cousin-germain. Abou-Bekre, Othman et neuf des principaux citoyens de la
Mecque embrassèrent sa doctrine. Les trois premières années de la mission de
Mahomet furent laborieuses et assez secrètes. Il ne fit que quatorze
prosélytes[5] ; mais bientôt il ne garda plus
de mesure et enseigna publiquement le nouveau culte. Chaque jour le nombre de
ses disciples s'augmentait. Sa ferveur ne se borna pas à la tribu de Koreich
ou à l'enceinte de la Mecque. Aux jours de fête et de pèlerinage, il allait à
la Caaba, abordait les étrangers de toutes les tribus, et prêchait la
croyance et le culte d'un seul Dieu. Cependant
la superstition et la jalousie affermissaient l'incrédulité des habitants de
la Mecque. Les anciens de la ville et les oncles du prophète affectaient de
dédaigner l'audace d'un tel réformateur. Au milieu des pieuses oraisons de
Mahomet dans la Caaba, Abou-Taleb s'écriait : « Citoyens et Pèlerins,
n'écoutez pas ce fourbe, ne prêtez point l'oreille à ces nouveautés impies :
soyez inviolablement attachés, au culte de Al-Lata et Al-Uzzah. » Au
reste, ce vieux chef aimait le fils d'Abdallah, et le défendait contre les
attaques des Koreichites à qui la prééminence de la famille de Hachera
inspirait une ancienne jalousie. Cependant la persécution continuait et
devenait plus violente. Les plus timides des disciples de Mahomet s'enfuirent
en Ethiopie et le prophète lui-même se cacha pendant quelque temps et
reparut. Mais la mort d'Abou-Taleb le livra au pouvoir de ses ennemis.
Abou-Sophian de la branche cadette de Koreich fut nommé chérif de la Mecque.
Partisan fanatique des idoles, ennemi juré de la ligne de Hachent, il
convoqua une assemblée de Koreichites pour décider du sort de l'apôtre. Sa
mort fut résolue ; maison convint que, pour rendre impuissante la vengeance
des Hachémites, un homme de chaque tribu le frapperait d'un coup de poignard.
Un ange l'instruisit de cet arrêt, et il n'eut d'autre ressource que la
fuite. Au milieu de la nuit et accompagné d'Abou-Bekre il se sauva de sa
maison. Les assassins l'attendaient à la porte ; mais ils furent trompés par
le dévouement d'Ali qui reposait sur le lit du prophète couvert de ses
habits. Mahomet et son compagnon se tinrent cachés trois jours dans la
caverne de Thor, située à trois milles de la Mecque. Les Koreichites, qui
parcouraient toute la campagne, arrivèrent à l'entrée de la caverne ; mais
une toile d'araignée et un nid de pigeons, qui se trouvaient là d'une manière
miraculeuse, leur persuadèrent qu'il n'y avait personne. « Nous ne sommes que
deux, disait Abou-Bekre en tremblant. — Un troisième est avec nous, répondit
le prophète, et c'est Dieu. » Dès que les émissaires se furent éloignés,
les deux fugitifs sortirent de leur retraite, et se dirigèrent vers la
Mecque. Ils furent arrêtés en chemin, et ne durent la liberté qu'à leurs
Mères et à leurs promesses. Dans ce moment la lance d'un Arabe aurait changé
l'histoire du monde. Mahomet se réfugia à Iatreb, qui prit le nom de Médine —
Medinat-Al-Nabi, la ville du prophète —, et cette fuite mémorable ou hégire
devint l'ère des Musulmans[6]. Les
habitants d'Iatreb, les Kharégites surtout, qui déjà avaient embrassé la
religion de Mahomet, se réjouirent de son exil. Cinq cents citoyens allèrent
à sa rencontre, et il entendit de toutes parts des acclamations de dévouement
et de respect. Ceux de ses disciples qu'avait dispersés l'orage le
rejoignirent. Pour prévenir tout sentiment de jalousie entre les fugitifs de
la Mecque (Mohagériens)
et les auxiliaires de Médine (Ansariens), Mahomet les réunit deux à deux par les liens
d'une sainte fraternité, et chacun des deux partis montra une généreuse
émulation de courage et de fidélité : lui-même prit Ali pour frère et pour
compagnon. Du
moment où Mahomet fia établi à Médine, il exerça les fonctions de roi et
celles de grand-pontife. Il y bâtit une maison et une mosquée sur un terrain
enlevé à deux orphelins. Lorsqu'il faisait les prières ou lorsqu'il prêchait
deus les réunions hebdomadaires, il s'appuyait sur le tronc d'un palmier, et
ce ne fut que longtemps après qu'il prit un fauteuil en bols grossièrement
travaillé. La
fuite de Mahomet aurait peut-être satisfait les Koreichites, si la vengeance
d'un ennemi, qui pouvait Intercepter leur commerce avec la Syrie, n'eût
excité leurs alarmes, et ranimé leur fureur. Déjà plusieurs caravanes avalent
été enlevées, et Abou-Sophian lui-même, à la tête de cent chevaux et de huit
cent cinquante fantassins, fut attaqué dans la célèbre et fertile vallée de
Beder. Mahomet n'avait que trois cent treize hommes : placé d'abord sur une
éminence avec Abou-Bekre, il implorait le, secours de Gabriel et de trois
mille anges. Cependant ses soldats faiblissent et vont lécher pied. Mahomet
s'élance alors sur son cheval et jette une poignée de sable dans les airs : «
Que leur face soit couverte de honte ! » s'écrie-t-il. Les deux armées
entendent sa voix éclatante, elles croient voir l'armée d'anges qu'il vient
d'appeler à son secours. Les Koreichites tremblants prennent la fuite :
soixante-dix captifs et un Immense butin tombent au pouvoir des fidèles
(625). Abou-Sophian,
pour venger sa défaite, réunit un corps de trois mille guerriers, et
dispersa, sur le mont Ohud, après une lutte acharnée, les neuf cent cinquante
Moslems de l'apôtre. Dans ce combat inégal, Mahomet reçut deux blessures et
n'échappa qu'à grand'peine à ses ennemis. Soixante martyrs, dit le prophète,
perdirent la vie pour les péchés du peuple ; ils tombèrent deux il deux et
fidèles jusqu'au dernier soupir. Les femmes de la Mecque exercèrent d'atroces
cruautés sur les cadavres. Toutefois la petite armée de Mahomet se rallia
bientôt, et les Koreichites n'osèrent entreprendre le siège de Médine (625). L'apôtre fut attaqué l'année
suivante par dix mille ennemis, et cette troisième expédition a reçu
tour-à-tour le nom des nations qui marchaient sous le drapeau d'Abon-Sophian,
et celui du fossé qu'on creusa devant la ville et qui fut gardé par trois mille
Musulmans. Le prudent Mahomet évita une action générale : Ali signala sa
valeur dans un combat particulier. Cette guerre dura vingt jours. Un ouragan accompagné
de plaie et de grêle renversa les tentes des confédérés ; la division se mit
dans leurs rangs. Les Koreichites, abandonnés de leurs alliés, se replièrent
sur la Mecque. Vivement poursuivis par Mahomet, ils conclurent avec lui une
trêve de dix ans, dont une des clauses permettait au prophète de visiter la
Caaba l'année suivante. De
retour à Médine, Mahomet marcha contre les Juifs qui s'étaient ligués avec
ses ennemis. Les Nadhirites titrent exterminés après une résistance
désespérée. Sept cents captifs égorgés et enterrés sur la place de Médine
signalèrent la vengeance des Moslems. Chaïbar, ville ancienne et riche,
située à six journées nord-est de Médine, était le centre do la puissance des
Juifs eu Arabie. Son territoire, fertile au milieu du désert, était défendu
par huit châteaux-forts. Mahomet s'empara de ces différentes forteresses, non
sans combat ; la ville elle-même se rendit (627) ; les habitant furent traités
avec assez d'humanité, mais soumis à un tribut énorme. Dans la suite, Omar
relégua en Syrie les Juifs de Chaïbar, déclarant que son mettre lui avait
ordonné à l'heure suprême de chasser de l'Arabie toute religion qui ne serait
pas la véritable[7]. Après
cette expédition heureuse et bien conduite, Mahomet entreprit le voyage de la
Mecque, en vertu de la trêve conclue l'année précédente. Il fit sept fois le
tour de la Caaba, baisa avec respect la pierre noire, consacra trois jours à
des cérémonies pieuses et sortit le quatrième jour. Sa dévotion édifia le
peuple. Il étonna, divisa ou séduisit les principaux chefs, et Khaled, ainsi
qu'Amrou, qui devaient subjuguer la Syrie et l'Égypte, abandonnèrent
l'idolâtrie tombant en ruines. A peine
rentré à Médine, Mahomet apprit que ses envoyés avaient été mis à mort par un
magistrat romain de Syrie. Aussitôt il remit la bannière sainte entre les
mains de son fidèle Zeïd, et le chargea de venger l'outrage fait nu prophète
et à la nation. Le lieutenant de Mahomet envahit avec trois mille soldats le
territoire de la Palestine qui se prolonge à l'est du Jourdain, et rencontra
près de Muta l'armée romaine, forte, disent les auteurs arabes, de trente
mille hommes (630).
Zeïd tomba en combattant au premier rang ; le jeune Khaled s'empara du
drapeau et repoussa les Chrétiens. Dans un conseil qui se tint la nuit au
milieu du camp, il fut choisi pour général, et fit le lendemain des
dispositions si habiles qu'il assura la victoire ou la retraite des Sarrasins
; et le glorieux surnom d'Épée de Dieu rendit son nom célèbre parmi
ses frères et ses ennemis. Cependant les Koreichites, dont la haine n'était qu'endormie, rompirent les premiers la trêve, et commencèrent les hostilités. Mahomet marcha contre eux à la tête de dix mille hommes, et remporta une victoire longtemps disputée. Le fier Abou-Sophian, qui vint offrir les clefs de la ville au vainqueur, admira la multitude variée d'armes et de drapeaux qu'on fit passer devant lui. Il se soumit à la puissance du fils d'Abdallah, et déclara que Mahomet était l'apôtre du vrai Dieu. Le prophète signala son entrée à la Mecque par la clémence et le pardon : il se contenta de proscrire onze hommes et six femmes. Tout le peuple embrassa l'Islamisme, et, après un exil de sept ans, le missionnaire fugitif fut reconnu en qualité de prince et de prophète de son pays. On réduisit en poudre les trois cent soixante idoles de la Caaba : le temple de Dieu fut purifié et embelli, et une loi expresse défendit à tout mécréant de mettre le pied sur le territoire de la cité sainte. |
[1]
Consulter pour ces détails géographiques le Précis de Géogr. hist.
universelle de MM. Barberet et Magin.
[2]
Les Bédouins portaient le nom d'Arabes scénites, vivant sous la tente ; les
habitants de l'Yémen et de l'Hedjaz s'appelaient Arabes sédentaires.
[3]
Pendant le dernier mois de chaque année, une longue suite de pèlerins qui
apportaient leurs vœux et leurs offrandes, remplissaient la ville et le temple.
Arrivés à une certaine distance, ils se dépouillaient de leurs vêtements,
faisaient à pas précipités sept fois le tour de la Caaba et baisaient sept fois
la pierre noire ; ils visitaient et adoraient sept fois les montagnes voisines
; ils jetaient à sept reprises différentes des pierres dans la vallée de Mina,
et, pour achever les cérémonies du pèlerinage, on immolait des moutons et des
chameaux, et on enterrait les pattes et les ongles de ces animaux.
[4]
Un des aïeux de Mahomet, Hachem (qui rompt le pain) avait nourri ses
concitoyens pendant une cruelle disette.
[5]
Voulant communiquer à sa famille la lumière de la vérité, il fit préparer un
repas composé simplement d'un agneau et d'un large vase rempli de lait. Il y
invita quarante membres de la race des Hashémites. « Mes amis et mes alliés,
leur dit-il, je vous offre les plus précieux de tous les dons, les trésors de
ce monde et ceux de l'autre vie. Dieu m'a ordonné de vous appeler à son
service. Quel est celui qui veut être mon compagnon et mon visir ? »
L'étonnement, l'incertitude ou le mépris fermèrent la bouche à tous les
convives. Ali, jeune homme de quatorze ans, rompit enfin le silence et s'écria
: « Prophète, je suis cet homme : si quelqu'un ose s'élever contre toi, je lui
briserai les dents, je lui arracherai les yeux, je lui casserai les jambes et
je lui ouvrirai le ventre : Prophète, je serai ton visir. » Mahomet reçut cette
proposition avec transport, et comme Abou-Taleb lui faisait des remontrances,
il lui répondit : « Épargnez vos discours, mon oncle ; quand on placerait le
soleil dans ma main droite et la lune dans ma main gauche, on ne me ferait pas
changer da résolution. »
[6]
L'Hégire, instituée par Omar, second khalife, commença soixante-huit jours
avant le premier de Moharren ou le premier jour de cette année arabe qui fut le
vendredi 16 juillet 622.
[7]
C'est vers l'époque de la guerre contre les Juifs que Mahomet somma plusieurs
princes d'embrasser l'Islamisme. Nous avons vu Chosroës II fouler aux pieds ses
lettres insultantes. Suivant les historiens arabes, Héraclius combla de
présents ses ambassadeurs : le gouverneur de la Haute-Egypte lui envoya une
belle esclave ; et le roi d'Éthiopie embrassa la religion dont il s'était
déclaré l'apôtre.