HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

SECONDE PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE JUSTINIEN Ier JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF (527-752)

 

CHAPITRE XII. — HISTOIRE INTÉRIEURE DU RÈGNE DE JUSTINIEN. - GOUVERNEMENT. - MONUMENTS. - LÉGISLATION. - FORTIFICATIONS.

 

 

Querelles des bleus et des verts. — Sédition Nika. — Exécutions sanglantes. — Situation des finances. — Revenus publics. — Impôts odieux. — Justinien signale son goût pour les monuments par des constructions sans nombre. — Eglise de Sainte-Sophie. — Monastères. — Hôpitaux. — Aqueducs. — Nombreuses églises. — Les écoles d'Athènes sont fermées. — Comètes. — Tremblements de terre. — Incendies. — Peste. — Travaux législatifs. — Etat de la jurisprudence. — Le Code. — Les Pandectes. — Les Institutes. — Les Novelles. — Principe fondamental de toutes les lois impériales. — Fortifications des frontières.

 

Justinien, pendant son long règne de trente-huit ans, eut d'autres préoccupations que celle de la guerre. De nombreuses conspirations menacèrent sa vie et son trône, et l'imprudente protection qu'il avait accordée à la faction des bleus faillit lui être funeste[1]. La cinquième année de son règne, Justinien célébra les fêtes des ides de janvier. Les clameurs des verts ne cessaient de troubler les jeux. « Insolents, s'écria Justinien furieux, soyez attentifs ; et vous Juifs, Samaritains et Manichéens, gardez le silence. » Les verts, pour exciter sa compassion, répondirent : « Nous sommes pauvres, nous sommes innocents, nous n'osons nous montrer dans les rues ; une persécution générale accable notre parti et notre couleur ; nous voulons bien mourir, Empereur ; mais nous voulons mourir pour votre service. » Justinien répliquant avec un ton d'insulte et de menace, ils abjurèrent leur serment de fidélité envers un prince qui refusait justice à son peuple : ils le chargèrent des noms d'homicide, d'âne et de tyran parjure. « Méprisez-vous la vie ? » ajouta le monarque indigné. A ces mots les bleus se levèrent avec fureur ; l'hippodrome retentit de leurs voix menaçantes, et leurs adversaires, abandonnant une lutte inégale, remplirent les rues de Constantinople de terreur et de confusion. Dans cet instant de crise, sept assassins des deux factions, condamnés par le préfet, traversaient la ville. On les conduisait au supplice. Quatre d'entre eux furent décapités, on en pendit un cinquième ; mais la corde qui attachait les deux autres au gibet se rompit, et ils tombèrent à terre encore vivants : le peuple applaudit à leur délivrance, et des moines les recueillirent dans leur couvent. L'un de ces criminels appartenait aux verts, et l'autre aux bleus. Le désir de délivrer les prisonniers et de se venger réunit un instant les deux partis. Le préfet voulut arrêter le torrent : ou brida son palais, on massacra ses officiers et ses gardes, on força les prisons ; le feu fut mis dans plusieurs quartiers à la fois ; durant cinq jours Constantinople fut livrée aux flammes, au pillage, et cette sédition mémorable a pris le nom de Nika (Victoire), du mot qui servait de ralliement aux factieux.

Fiers de leur triomphe, les séditieux demandèrent et obtinrent sans peine le renvoi de l'artificieux Tribonien et de l'avide Jean de Cappadoce, dénoncés hautement comme les auteurs de la misère publique. Après cette concession, l'Empereur effrayé se retira dans la citadelle du Palais : alors on attribua l'opiniâtreté de l'émeute à une conspiration secrète. On assura que les révoltés, et surtout les verts, avaient reçu des armes et de l'argent d'Hypatius et de Pompée, neveux d'Anastase. Les deux accusés furent retenus comme otages au palais ; mais Justinien, ne voyant plus en eux que des espions, et peut-être des assassins, les renvoya. Le matin du sixième jour, Hypatius se vit entraîné par le peuple, malgré sa résistance et les larmes de sa femme, au Forum de Constantin, et à défaut d'une couronne on plaça sur sa tête un riche collier. S'il eût adopté l'avis du sénat et pressé la fureur de la multitude, Justinien était détrôné. L'Empereur désespéré s'apprêtait à fuir ; une barque l'attendait au bas de l'escalier du palais, mais Théodora sauva Justinien par son courage. « Lors même, s'écria-t-elle dans le conseil où assistait Bélisaire, que la fuite serait notre unique moyen de salut, je dédaignerais encore de fuir : la mort est la condition de l'humanité ; mais ceux qui ont possédé un trône doivent savoir périr plutôt que de renoncer à l'Empire. Pour moi, j'adopte cette maxime de l'antiquité : Que le trône est un glorieux tombeau. » Sa fermeté rendit du cœur à Justinien et à son conseil. On adopta un moyen qui devait être décisif : on fit revivre l'animosité des factions. Les bleus, gagnés par des promesses et de l'argent, jurèrent d'être fidèles à l'Empereur, et les verts restèrent seuls dans l'hippodrome avec leur nouveau prince. La fidélité des gardes était incertaine ; mais Justinien avait trois mille vétérans qui lui étaient dévoués. Ils formèrent deux divisions sous les ordres de Bélisaire et de Mundus, et sortirent en silence du palais. Après avoir marché quelque temps au milieu des flammes mourantes et des édifices qui s'écroulaient, ils parurent tout-à-coup aux deux portes de l'hippodrome. Les bleus signalèrent leur repentir par leur fureur, et trente mille personnes furent, dit-on, massacrées dans cette triste journée. Hypatius fut précipité du trône et conduit avec son frère aux pieds de l'Empereur ; mais Justinien avait eu trop peur pour pardonner. Le lendemain matin les deux neveux d'Anastase, avec dix-huit patriciens ou consulaires, furent exécutés en secret. Leurs corps furent jetés à la mer, leurs palais rasés et leurs biens confisqués. L'hippodrome lui-même fut pendant plusieurs années condamné au silence ; mais en renouvelant les jeux, on vit se renouveler les mêmes désordres, et les factions des bleus et des verts continuèrent à troubler le règne de Justinien et le repos de l'Empire.

Le malheur des temps et la mauvaise administration de Justinien mécontentaient ses sujets. L'Europe était inondée de Barbares. La pauvreté de l'Occident décourageait le commerce et les manufactures de l'Orient. Les patriciens consommaient les fruits du travail sans rien ajouter à la richesse de la nation. Les capitaux devenaient très-rares : l'économie d'Anastase avait soulagé la misère publique : ce sage empereur avait accumulé un immense trésor, dans le temps même où il affranchissait son peuple des taxes les plus odieuses et les plus oppressives. Le neveu de Justin dissipa ce trésor. Des aumônes et des bâtiments, des guerres d'ambition et des traités ignominieux absorbèrent tout. Bientôt ses dépenses furent au-dessus de ses revenus. Il mit en usage toutes sortes d'artifices pour arracher au peuple cet or, qu'il répandait à plaisir des frontières de la Perse aux confins de la Gaule. La prodigalité et l'avarice, la splendeur et la pauvreté, marquèrent les diverses époques de son règne. Tant qu'il vécut, on pensa qu'il avait des trésors cachés, et il légua à son successeur le paiement de ses dettes. Justinien était si prodigue qu'il ne pouvait être libéral ; il diminua la pension des officiers civils et militaires, il s'empara des revenus des municipalités destinés à des établissements utiles. Il frappa de droits énormes les denrées les plus nécessaires, et entrava à la fois le commerce et la navigation, en exigeant un droit de péage pour les détroits du Bosphore et de l'Hellespont. Le préfet du prétoire payait chaque année, à l'Empereur, plus de cent vingt mille pièces d'or pour le tribut sur l'air, qui n'était établi fer aucune loi, et on abandonnait à sa discrétion les moyens de recouvrer cette somme. D'ignobles monopoles arrêtaient l'industrie. Le trésorier impérial s'appropria la vente exclusive de la soie[2]. On trafiquait publiquement au palais, des emplois et des dignités. L'Empereur décerna plus tard des peines contre cette vénalité ; mais cet édit ne tarda pas à être suspendu, et une corruption sans frein triompha de l'impuissance des lois.

Justinien signala son goût pour les monuments par des constructions sans nombre. L'Église de Sainte-Sophie avait été brûlée pendant la sédition Nika. A peine l'émeute fut-elle calmée, que l'Empereur commença à relever le temple de ses ruines. Authémius conçut les plans, et pour les exécuter on employa dix mille ouvriers, qui tous les soirs recevaient leur salaire en belle monnaie d'argent. L'Empereur lui-même, revêtu d'une tunique de lin, surveillait chaque jour leurs travaux et excitait leur activité par sa familiarité et ses récompenses. La nouvelle cathédrale de Sainte-Sophie fut consacrée par le patriarche, cinq ans, onze mois et dix jours après qu'on en eut posé la première pierre ; et au milieu de cette fête solennelle Justinien s'écria avec une pieuse vanité : « Gloire à Dieu, qui m'a jugé digne d'achever un si grand ouvrage ! ô Salomon ! je t'ai vaincu ! » L'Empereur dédia, dans la seule ville de Constantinople et ses faubourgs, vingt-cinq églises en l'honneur du Christ, de la Vierge et des Saints. Il orna de marbre et d'or la plupart de ces églises, et il eut soin de les construire au milieu d'une place fréquentée, parmi de beaux arbres, au bord de la mer, ou sur les hauteurs qui dominent les côtes de l'Europe et de l'Asie. Il éleva un temple à la Vierge, dans la ville de Jérusalem ; il fonda plusieurs monastères et hôpitaux dans la Terre. Sainte, et fit creuser des puits pour le soulagement des pèlerins fatigués. Il releva de leurs ruines Carthage et Antioche, détruites par la guerre et les tremblements de terre. Dans presque toutes les villes de l'Empire, il MUR des ponts, des hôpitaux et des aqueducs, mais point de bains et de théâtres. Le palais de Byzance, endommagé par un incendie, fut réparé avec une somptuosité nouvelle. Justinien supprima les écoles d'Athènes et le consulat de Rome, qui avaient produit l'un et l'autre tant de sages et tant de héros, et interrompit ainsi la chaîne des philosophes néo-platoniciens[3].

Des comètes, des tremblements de terre, des incendies et une peste affreuse, épouvantèrent et affligèrent les peuples sous le règne de Justinien[4].

Les travaux législatifs de Justinien ont plus contribué à immortaliser son nom que ses guerres et ses édifices. Lorsqu'il monta sur le trône, la réforme des lois romaines était devenue indispensable, mais difficile. Dans l'espace de dix siècles, le nombre infini des lois et des opinions des jurisconsultes avait rempli des milliers de volumes que l'homme le plus riche ne pouvait acheter, que la tête la plus vaste ne pouvait contenir. Les juges pauvres, au milieu de tant de richesses, étalent réduits à prononcer d'après leurs faibles lumières. Les sujets des provinces grecques ignoraient la langue de ces lois, qui disposaient de leurs propriétés et de leur vie, et dans les écoles de Béryte et de Constantinople, on étudiait d'une manière imparfaite le dialecte barbare des Latins. Justinien, né au milieu des camps de l'Illyrie, était familiarisé avec ce langage dès son enfance : il avait pris dans sa jeunesse des leçons de jurisprudence, et il chargea de la réforme les plus savants jurisconsultes de l'Orient. La pratique des magistrats vint en aide à la théorie des professeurs, et l'esprit de Tribonien anima toute l'entreprise[5].

Quels que fussent les éloges de la flatterie, l'Empereur craignait de présenter son opinion particulière comme un guide infaillible. Dans l'exercice de la puissance législative, il empruntait les secours que lui offraient le temps et l'opinion publique, et ses compilations laborieuses ont pour appui les lumières des législateurs précédents. Mais au lieu d'une statue jetée dans un seul moule par la main d'un grand maitre, les ouvrages de Justinien représentent différents membres, qui sont antiques, d'un grand prix, et d'une rare perfection, mais sans ensemble.

La première année de son règne, il ordonna à Tribonien et à neuf autres jurisconsultes de revoir les lois et ordonnances de ses prédécesseurs, que contenaient le code Grégorien et ceux d'Hermogène et de Théodose, d'en faire disparaître les erreurs et les contradictions, et de retrancher tout ce qui était superflu et tombé en désuétude. Ce travail fut achevé en quatorze mois (528) ; les nouveaux décemvirs firent douze livres ou tables de ce recueil qui a reçu le nom de Code de Justinien : les notaires et les scribes en multiplièrent les copies ; on les transmit aux magistrats des provinces de l'Europe, de l'Asie et ensuite de l'Afrique.

Il restait un travail plus difficile : il fallait extraire l'esprit de la jurisprudence des décisions et des conjectures, des questions et des disputes des jurisconsultes antérieurs. Dix-sept personnes, éclairées en cette matière, furent investies d'une juridiction absolue sur les ouvrages de leurs prédécesseurs. L'Empereur leur avait donné dix ans pour ce travail, et le Digeste ou les Pandectes[6], ayant été composés en trois ans, se ressentent d'une précipitation inexcusable. Les rédacteurs choisirent dans la bibliothèque de Tribonien, quarante des plus habiles jurisconsultes des premiers temps. Deux mille traités furent réduits à cinquante livres, et trois millions de sentences à cent cinquante mille (533). Pour prévenir l'ancienne confusion résultant de la diversité des avis, Justinien interdit tout commentaire. En cas de doute, on devait avoir recours au prince, qui seul avait le droit d'interpréter la loi et d'y suppléer. Toutes les autres lois qu'il était même défendu de citer furent abrogées. Ce grand ouvrage ne parut qu'un mois après les Institutes[7], et il était en effet raisonnable de donner les éléments de la jurisprudence avant le Digeste des lois romaines. Le Code, les Pandectes et les Institutes devinrent le seul système légal de jurisprudence ; on les admit seuls dans les tribunaux ; on les enseigna seuls dans les écoles de Rome, de Béryte et de Constantinople. Le prince adressa au sénat et aux provinces ses éternels oracles.

Dans le choix des anciennes lois, Justinien semble avoir traité ses prédécesseurs sans jalousie : il ne remonte pas au-delà d'Adrien. La jurisprudence des Pandectes est circonscrite dans une période de cent ans, depuis l'édit perpétuel jusqu'à la mort d'Alexandre-Sévère. On y cite rarement les opinions des légistes qui vécurent sous les premiers Césars, on n'y trouve que trois noms du temps de la république. Le favori de Justinien redoutait cet esprit de liberté, dont les lois républicaines sont empreintes : il repoussait Caton, Scævola, Sulpicius, tandis qu'il invoquait des esprits plus analogues au sien, les Syriens, les Grecs et les Africains, qui se rendaient en foule à la cour impériale.

Les ennemis de Justinien ont répandu un bruit qui n'est appuyé d'aucun témoignage. On dit que l'auteur des Pandectes brûla les lois de l'ancienne Rome, dans la persuasion qu'elles étaient fausses ou superflues. Ce prince n'eut pas besoin de se charger d'un rôle si odieux, il put confier à l'ignorance, à la barbarie et au temps, l'exécution de ce vœu destructeur. Les Pandectes n'ont échappé au naufrage qu'avec beaucoup de peines et de dangers ; et on assure que toutes les éditions et tous les manuscrits de l'Occident viennent d'un seul original. On le transcrivait à Constantinople au commencement du septième siècle. Les mouvements de la guerre et du commerce le portèrent successivement à Amalfi, à Pise et à Florence, et il est aujourd'hui déposé comme un monument précieux dans l'ancien palais de la république.

Six ans ne s'étaient pas écoulés depuis la publication du Code, lorsque Justinien déclara la première édition imparfaite, et en fit faire une nouvelle plus soignée. Il ajouta à celle-ci deux cents de ses propres lois et cinquante décisions sur les points les plus obscurs et les plus épineux de la jurisprudence. Une innovation sur ces matières marqua chaque année, et, selon Procope, chaque jour de son long règne. Il révoqua lui-même plusieurs de ses lois ; ses successeurs en rejetèrent beaucoup d'autres, le temps en fit disparaître un grand nombre, mais seize édits et cent soixante-huit novelles[8] ont été admis dans le recueil authentique de la jurisprudence civile. Toutes les lois de Justinien reconnaissaient pour souveraine et absolue la volonté impériale. Le gouvernement de ce prince réunissait donc les maux de la liberté et ceux de la servitude, et les Romains furent accablés tout à la fois par la multiplicité des lois et par la volonté despotique de leur maitre.

Terminons ce règne par le tableau des fortifications des frontières de l'Empire, fortifications que Justinien multiplia avec une précaution qui révélait plutôt la faiblesse que la force de l'État. Du confluent de la Save à l'embouchure du Danube, on trouvait une chaîne de quatre-vingts places fortes. Une citadelle protégeait les ruines du pont de Trajan, et plusieurs postes garnis de troupes cherchaient à répandre au-delà du Danube la terreur du nom romain ; mais ce nom n'inspirait plus d'épouvante. Les Barbares, dans leurs incursions annuelles, passaient et repassaient avec dédain devant ces inutiles boulevards, et les habitants de la frontière, au lieu de vivre sans inquiétude è l'ombre d'une protection forte, étaient obligés do veiller eux-mêmes sans interruption â la garde de leurs propriétés. Les innombrables châteaux qui couvraient la Dacie, l'Épire, la Thessalie, la Macédoine et la Thrace, retardèrent quelquefois les progrès des Barbares sans amortir l'effort de l'invasion. Justinien fortifia le défilé des Thermopyles, répara les murs de Corinthe renversés par un tremblement de terre, ainsi que les remparts d'Athènes et de Platée, qui tombaient en ruine. Les fortifications de l'isthme de Corinthe couvraient les villes du Péloponnèse. A l'extrémité de l'Europe, une autre péninsule, la Chersonèse de Thrace, se projette dans la mer à trois journées de chemin. La pointe de cette riche péninsule et les côtes adjacentes de l'Asie forment en se rapprochant le détroit de l'Hellespont. L'isthme, qui était de trente-sept stades (environ sept kilomètres), avait été fortifié par un général spartiate, neuf siècles avant le règne de Justinien. L'Empereur y fit construire un double rempart, qui se prolongeait des deux côtés dans la mer. Anastase avait élevé la longue muraille, qui occupait un espace de soixante milles (à peu près huit myriamètres) de la Propontide à l'Euxin. Justinien y ajouta de nouvelles fortifications.

L'Asie-Mineure fut sans ennemis et sans places fortes, lorsque l'empereur d'Orient eut subjugué les peuples de l'Isaurie[9]. Si nous portons nos regards du tropique à l'embouchure du Tenais, nous remarquerons, d'un côté les précautions de Justinien pour contenir les sauvages peuplades de l'Éthiopie, de l'autre, la longue muraille qu'il éleva dans la Crimée. De cette péninsule à Trébizonde, des forts, des traités d'alliance et une religion commune mettaient en sûreté la courbe orientale de l'Euxin et la possession de la Lazique. De Trébizonde on peut suivre une frontière de cinq cents milles jusqu'à la forteresse de Circesium, dernière station des Romains sur l'Euphrate. Immédiatement au-dessus de Trébizonde, le pays offre au sud de sombres forêts et des montagnes couvertes de neiges éternelles. Elles étaient habitées par les belliqueux Chalybes, qui se soumirent à la domination de Justinien. Pour contenir l'ambition des rois de Perse, on bâtit sept forteresses. Les montagnes des Chalybes renferment la principale source de l'Euphrate, qui coule d'abord vers l'occident. Le fleuve tournant au sud-ouest, baigne les murs de Sande et de Mélitène, qui furent réparés par Justinien, pour servir de boulevard à la petite Arménie. Il s'approche insensiblement de la Méditerranée jusqu'à ce qu'enfin repoussé par le Taurus, il se replie au sud-est pour se jeter dans le golfe Persique. Parmi les villes romaines situées au-delà de l'Euphrate, on en distinguait deux récentes, Théodosiopolis et Martyropolis, et deux capitales, Amide et Edesse, célèbres à toutes les époques de l'histoire. Justinien proportionna leurs forces au danger de leur position. A l'ouest de l'Euphrate, un désert sablonneux se prolonge jusqu'à la mer Rouge dans un espace de six cents milles. Anastase, après sa guerre contre la Perse, avait peuplé et fortifié Dam pour tenir en respect un peuple toujours prêt à remuer. Justinien perfectionna les ouvrages élevés à la hâte sous le règne d'Anastase.

Entre l'Euxin et la mer Caspienne, les branches du Caucase traversent dans toutes les directions la Colchide, l'Ibérie et l'Albanie. Le nom de portes Caspiennes ou Albaniennes se donne proprement à Derbend, située sur la croupe d'une étroite colline entre les montagnes et la mer. Les portes Ibériennes se trouvent au milieu du Caucase. Une forteresse, ouvrage peut-être d'Alexandre ou d'un de ses successeurs, était tombée au pouvoir d'un chef de Huns, qui consentait à la céder à Anastase pour un prix modéré : mais tandis que l'Empereur délibérait, un rival plus vigilant survint, et Cabadès s'empara de ce défilé du Caucase. Chosroës son fils, maître des portes Albaniennes et Ibériennes était, • pour ainsi dire, l'arbitre de la paix et de la guerre. Dans chaque traité, il stipula que Justinien fournirait aux dépenses d'une barrière commune qui mettrait les deux empires à l'abri des incursions des Scythes[10].

A la mort de Justinien, l'empire d'Orient avait pour bornes : le Danube et le Pont-Euxin au nord ; à l'est, l'Apsarus, l'Euphrate supérieur, le Tigre supérieur, le mont Masius, l'Euphrate inférieur, l'Arabie et le golfe Arabique ; au sud, les déserts de la Lybie et de l'Afrique intérieure jusqu'au fleuve Malacha ; ce fleuve, la Méditerranée et les Alpes le bornaient à l'ouest. En dehors de ces limites se trouvaient les grandes lies de la Méditerranée et la côte de la Bétique, qui faisaient aussi partie de l'Empire[11].

 

 

 



[1] Dans les jeux publics de Rome on n'employa d'abord que deux chars. Le conducteur du premier était vêtu de blanc, le second de jaune : on y ajouta ensuite deux autres chars avec la couleur verte et le bleu de mer. Les quatre factions obtinrent la sanction de la loi. Des querelles sanglantes et tumultueuses troublèrent les jeux du cirque jusqu'à la dernière période des spectacles de Rome. Constantinople adopta les folies de l'ancienne capitale du inonde, et les factions troublèrent souvent l'hippodrome. La contagion se répandit dans les provinces et les villes de l'Orient, et deux partis puissants, irréconciliables, prirent pour symbole et pour signe de ralliement le vert et le bleu. Leurs luttes ébranlèrent les fondements d'une faible administration. Les verts étaient secrètement attachés à la famille d'Anastase et à l'arianisme : les bleus soutenaient avec fanatisme la cause de l'orthodoxie et de Justinien. L'Empereur, reconnaissant et d'ailleurs associé à la haine de Théodora contre les verts, protégea pendant plus de cinq années les désordres et les excès de tout genre de ses partisans. Les ministres de la justice assez courageux pour punir les crimes et braver le ressentiment des bleus, furent victimes de leur zèle. Un préfet de Constantinople chercha un asile à Jérusalem. Un gouverneur de Cilicie fut pendu par ordre de Théodora sur le tombeau de deux assassins qu'il avait condamnés pour meurtre.

[2] Deux moines nestoriens qui avaient fait un long séjour à la Chine en rapportèrent des œufs de vers à soie. On eut recours à la chaleur du fumier pour leur faire éclore. On nourrit les vers avec des feuilles de mûrier, et bientôt les Romains ne furent point inférieurs aux Chinois dans l'art d'élever les vers et de travailler la soie.

[3] Voyez le chap. XXII.

[4] Au mois de septembre de la cinquième année de son règne, on vit durant vingt jours, à l'occident, une comète qui jetait ses rayons vers le nord. Huit années après, le soleil se trouvant au signe du Capricorne, une autre comète se montra dans le Sagittaire. Chacune des années de ce règne est marquée par des tremblements de terre. Constantinople, Antioche, Béryte et plusieurs autres villes célèbres furent à demi renversées par ces phénomènes terribles. La funeste maladie qui dépeupla la terre sous le règne de Justinien se montra d'abord en Egypte, à Peluse. Elle se répandit en Orient sur la Syrie, la Perse et les Indes ; et en Occident le long de la cote d'Afrique et sur le continent de l'Europe. Elle languit et se ranima tour-à-tour ; mais ce ne fut qu'après une période désastreuse de cinquante-deux ans qu'elle cessa ses ravages. Il serait difficile d'évaluer te nombre des hommes qu'elle enleva. Nous voyons seulement que durant trois mois cinq mille et ensuite dix mille personnes mouraient chaque jour à Constantinople ; que la plupart des villes de l'Orient perdaient presque toute leur population, et qu'en plusieurs cantons de l'Italie les bras manquèrent pour récolter le blé et le vin.

[5] Cet homme extraordinaire, objet de tant d'éloges et de critiques, était né à Side dans la Pamphylie. Son génie embrassa toutes les connaissances humaines. Il écrivit en prose et en vers, sur une multitude de sujets, il composa deux panégyriques de Justinien et la vie du philosophe Théodose ; il publia un livre sur le bonheur et les devoirs du gouvernement ; le catalogue d'Homère et les vingt-quatre aortes de mètres ; le canon astronomique de Ptolémée ; les changements des mois et le système harmonique du monde. Les jurisconsultes romains étaient dans sa bibliothèque et dans sa mémoire, et il cultivait avec ardeur les arts qui menaient à la fortune et aux emplois. Après avoir plaidé devant le préfet du Prétoire, il parvint successivement à la dignité de questeur, de consul et de maitre des offices. Le conseil de Justinien admira son éloquence et sa sagesse ; et la douceur et l'affabilité de ses manières apaisèrent l'envie. Les reproches d'impiété et d'avarice souillèrent ses vertus et sa réputation. Si Tribonien publia, modifia ou révoqua des lois par des vues d'intérêt particulier, son mérite ne peut expier sa bassesse. Lors de la sédition de Constantinople, on accorda son éloignement aux clameurs et peut-être à la juste indignation du peuple ; mais on le rappela bientôt après, et, depuis celte époque jusqu'à sa mort, c'est-à dire durant plus de vingt ans, il jouit de la faveur et de la confiance de l'Empereur.

[6] Recueils généraux.

[7] C'est au beau siècle de la science, dans ce siècle qui commence à Adrien et qui finit à Alexandre-Sévère, que nous trouvons un grand nombre de ces sortes d'ouvrages. Les plus illustres jurisconsultes ne dédaignèrent pas d'en composer et d'initier ainsi ale première connaissance des lois ceux qui se vouaient à leur étude. Voici l'indication des Institutes dont l'existence nous est révélée : Institutes de Caïus, Institutes de Florentin, Institutes de Callistrate, Institutes de Paul, Institutes d'Ulpien, enfin Institutes de Marcien. Ce sont là des Institutes romaines, nées sur le sol de l'Italie, sur les bords du Tibre, dans la cité romaine. Les Institutes de Justinien, qui vinrent trois cents ans plus tard, ne sont que des Institutes byzantines nées sur le sol asiatique, au bord du Bosphore, dans le palais impérial de Constantinople. Aussi l'observateur éclairé ne manquera-y-il pas d'y sentir vivement la différence d'origine de peuple et de civilisation. De toutes les Institutes, la première et la dernière seulement sont parvenues jusqu'à nous, Leur comparaison nous permet d'apprécier la transition qui d'un intervalle à l'autre fut opérée dans les mœurs et dans les institutions. Quant aux autres, elles ne nous sont connues que par des fragments épars rapportés dans divers passages du Digeste de Justinien. (M. ORTOLAN, Explication historique des Institutes.)

[8] Le nouveau, code contenait plus de 200 institutions nouvelles. L'Empereur se réserva le droit d'ajouter, mais séparément, les conditions qu'il jugerait nécessaires. C'est ce qu'on appelle les Novelles dont plusieurs sont en opposition avec le code. Justinien publia les Navettes en Grec. On en donna sous le règne suivant une traduction littérale en latin, dans la forme prescrite par Justinien. Ces Novelles ainsi traduites furent appelées authentiques.

[9] Voir le Précis de Géogr. Hist. univer., par MM. Barberet et Magin pour toutes ces indications géographiques.

[10] Cabadès avait commencé le fameux rempart de Gog et de Magog, longue muraille qui se prolongeait à plus de trois cents milles des côtes de Derbend, par-dessus les collines et à travers les vallées du Daghestan et de la Géorgie. Chosroès acheva cet ouvrage gigantesque.

[11] Voir les cahiers de Géogr. Hist. de MM. Barberet et Magin.