État de l'Empire à
l'avènement de Justinien. — Première guerre contre la Perte. — Succès de
Bélisaire. — Journée de Callinique. — Rappel de Bélisaire. — Mort de Cabadès.
— Pais perpétuelle. — Guerre en Afrique. — Usurpation de Gélimer. —
Bélisaire est chargé du commandement des troupes. — Itinéraire de la flotte.
— Défaites successives de l'armée de Gélimer. — Les Romains prennent
possession de Carthage. — Journée de Tricaméron. — Conséquences. Nouvelle
organisation de la province conquise. — Triomphe de Bélisaire. — Guerre
gothique. — Seconde guerre contre la Perse. — Chosroës rejette
dédaigneusement les propositions qui lui sont faites. — Première campagne. —
Rappel de Bélisaire, qui est bientôt replacé à la tête de l'armée. — Echecs
des Romains. — Guerre Lexique. —Développements. — Paix de cinquante ans. —
Invasion des Bulgares. — Victoire de Bélisaire. — Ingratitude de l'empereur.
— Procès et condamnation de Bélisaire. — Mort de Justinien. — Réflexions sur
ce prince.
« L'invasion
des Barbares dans le Midi s'était assise : l'Afrique et l'Espagne étalent aux
Vandales et aux Goths ; les Gaules aux Francs, aux Bourguignons, aux
Visigoths ; l'Italie aux Ostrogoths, et les autres parties de l'Occident à
d'autres bandes de Barbares. L'empire de Constantinople subsistait seul : il
conservait encore l'épithète de romain, qu'il aurait dû perdre avec Rome pour
prendre celle de grec. Sur ses limites asiatiques se trouvaient, entre autres
ennemis, les Perses qui, profitant pour se relever de la chute d'un empire et
des troubles de l'autre, étaient devenus redoutables. C'est dans ces
circonstances que le neveu de Justin parvint au trône[1]. » A peine
maitre de l'autorité suprême, Justinien la partagea avec la fameuse Théodora[2], qu'il avait fait asseoir à ses
côtés sur le trône des Césars. Peu content de lui décerner le titre
d'impératrice, il lui accorda le rang d'un collègue, son égal, indépendant de
lui, et on exigea des gouverneurs des provinces un serment de fidélité à
Justinien et à Théodora. L'Orient se prosterna devant le génie et la fortune
de la fille d'Acacius. Cette femme déshonorée, qui avait paru sur le théâtre
de Constantinople devant d'innombrables spectateurs, fut dans cette môme
ville adorée comme une reine par de graves magistrats, des généraux
victorieux et des monarques captifs. Justinien
régnait depuis un an (528), lorsque le roi de Perse, irrité de la protection qu'il avait
accordée aux Lazes, et du refus qu'avait fait Justin d'adopter par les armes
son fils Chosroës, donna le signal des hostilités. Il fit disperser les
ouvriers qui élevaient la forteresse de Mindone, en avant de Dara. La
garnison tenta vainement de s'opposer à cet acte de violence ; mais le
gouverneur était le fameux Bélisaire, nouvellement élevé par l'Empereur à la
préfecture d'Orient, qui effaça par ses exploits l'origine honteuse de sa
fortune[3]. Le général romain défit les
Perses sous les murs de Dara. Ceux-ci, tournant la Mésopotamie, inondèrent la
Syrie et l'Arménie de leurs redoutables cavaliers. Bélisaire vola au secours
d'Antioche menacée par deux armées. Les Perses songèrent à repasser
l'Euphrate : le général romain, satisfait de les forcer à évacuer les terres
de l'Empire, voulait éviter un combat inutile et dangereux ; mais entrainé
par la mutinerie de ses soldats, qui l'accusaient de lâcheté et de trahison,
il en vint aux mains avec l'ennemi près de Callinique, et fut vaincu. Malgré
cette victoire ; les Perses continuèrent leur retraite, et Bélisaire couvrit
la Syrie méridionale par ses habiles manœuvres. 'toutefois, la défaite de
Callinique ébranla son crédit, il fut rappelé et remplacé par Sittas. Ce
général ne put préserver l'Arménie, ni s'opposer au siège de Martyropolis qui
était sur le point de capituler, lorsque Cabadès mourut. Son troisième fils Chosroës,
qu'il avait désigné pour successeur au préjudice de ses frères aillés, menacé
sur un trône mal affermi, écouta les propositions de Justinien et lui vendit
une paix honteuse et précaire pour l'énorme somme de onze mille livres d'or ;
mais l'Empereur recouvra plusieurs cités laziques. Après
avoir conclu avec les Perses un traité que les deux nations qualifièrent dd
nom de paix perpétuelle, Justinien tourna ses armes contre les
Vandales. L'état intérieur de l'Afrique offrait un prétexte honorable, et
promettait de puissants secours aux armes romaines[4]. Suivant l'ordre de succession
établi par Genséric, Hilderic l'aîné des princes vandales était monté sur le
trône. Bien que petit-fils d'un conquérant, il était naturellement pacifique
et tolérant. Un édit qui rendit deux cents évêques à leurs églises et qui
permit de professer librement le Symbole d'Athanase, inaugura son règne. Les
catholiques reçurent avec froideur une grâce qui était au-dessous de leurs
prétentions, et les vertus de Hilderic blessèrent ses compatriotes. Les prêtres
ariens le traitèrent en secret d'apostat, et les soldats lui reprochèrent
hautement de n'avoir pas le courage de ses ancêtres. Gélimer aigrissait le
mécontentement public. Ayant, par son âge, sa naissance, sa réputation à la
guerre, un droit apparent à la couronne, il prit, de l'aveu de la nation, les
rênes du gouvernement, et son malheureux souverain tomba sans résistance du
trône dans une prison. Justinien avait eu des rapports avec le prince déchu à
l'époque où il n'était que le neveu de Justin. Des lettres et des présents avaient
fortifié leur liaison : empereur, il resta fidèle à une vieille amitié, qui
lui donnait un prétexté d'envahir l'Afrique. Des ambassadeurs romains
sommèrent Gélimer de restituer la couronne au prince légitime, ou de se
préparer à la guerre. L'usurpateur se moqua des vaines menaces et des lents
préparatifs de Justinien, et traita avec plus de rigueur le monarque captif.
Due rupture était inévitable. Le
bruit d'une guerre d'Afrique effraya à Constantinople les citoyens sages, qui
jugeaient de l'avenir par le passé. Les troupes, rappelées des frontières de
Perse après cinq campagnes laborieuses, étaient peu disposées à s'engager
dans une nouvelle guerre. Les préposés du trésor craignaient de payer de leur
vie ou de leur emploi un déficit facile à prévoir. L'Empereur eut donc bien
des résistances à vaincre, pour commencer l'expédition projetée. Il fut du
reste favorisé par les circonstances. Les partisans de Hildéric avaient
excité un soulèvement sur les frontières de la monarchie vandale. L'africain
Prudence avait secrètement instruit la cour de Byzance de ses intentions
loyales, et quelques troupes qu'on lui envoya suffirent pour remettre la
province de Tripoli sous la domination romaine. Godas, qui commandait en
Sardaigne, déclara qu'il n'obéirait plus à l'usurpateur. La discorde et la
défiance diminuaient les forces des Vandales, tandis que le courage de
Bélisaire, nom héroïque devenu familier chez toutes les nations, allait
animer les armées de l'Empire. Lorsque
la guerre d'Afrique devint le sujet des entretiens populaires et des
délibérations secrètes du conseil, chacun des généraux romains craignait plus
qu'il n'ambitionnait le dangereux honneur de la diriger. Mais Justinien,
ayant déclaré qu'il en chargerait le plus digne, les applaudissements
unanimes qu'obtint le choix de Bélisaire, excitèrent leur envie. Rome
allait lutter pour la dernière fois contré Carthage ; et les préparatifs de
la guerre ne furent pas indignes de cette grande querelle. Bélisaire,
commandant en chef sur terre et sur mer avec un pouvoir égal à celui de l'Empereur,
s'embarqua aux acclamations de la multitude sur une flotte de six cents
voiles montée par quarante mille soldats et matelots. Ces six cents vaisseaux
s'alignèrent avec une pompe guerrière devant les jardins du palais. Le
patriarche donna la bénédiction ; l'Empereur signa ses derniers ordres, et la
trompette de Bélisaire donna le signal du départ (533). La flotte relâcha d'abord à
Périnthe, traversa ensuite la Propontide, l'Hellespont, doubla le cap Matée,
se reposa quelques jours à Methone en Messénie, longea les côtes du
Péloponese jusqu'à l'ile de Zacynthe, franchit la mer d'Ionie et arriva à Cancana,
sur la côte méridionale de la Sicile. Les officiers goths, qui gouvernaient
l'île au nom de la fille et du petit-fils de Théodoric, reçurent les soldats
de Justinien comme des amis et des alliés, et Procope, secrétaire de
Bélisaire envoyé à Syracuse, ne tarda pas à rapporter des détails exacts sur
la situation et les desseins des Vandales. Ces nouvelles déterminèrent
Bélisaire à hâter ses opérations. La flotte quitta la Sicile, passa devant
l'ile de Malte, et vint enfin jeter l'ancre au promontoire de Caput-Vada, au
sud de Carthage et à environ cinq journées de cette ville. Gélimer
avait eu l'imprudence de tenter la conquête de la Sardaigne, et avait envoyé
contre cette ile cinq mille hommes et vingt galères sous les ordres de son
frère Zanon. En divisant ainsi ses forces, il donnait à ses ennemis un
avantage dont ils surent profiter. Bélisaire commença par établir une
discipline sévère dans l'armée. Les propriétés furent respectées. Les
habitants, au lieu d'abandonner leurs maisons et de cacher leur blé,
approvisionnèrent avec empressement le marché des Romains. Les officiers
civils de la province exercèrent leurs fonctions au nom de l'empereur
d'Orient, et le clergé favorisa de tout son pouvoir la cause d'un prince
catholique ; la petite ville de Sullecte (Turris Annibalis) ouvrit ses portes et repassa la
première sous la domination de Justinien ; Leptis et Adrumète, plus
considérables, suivirent cet exemple, et Bélisaire s'avança sans trouver de
résistance jusqu'à Grasse, palais des rois vandales, à cinquante milles (six myria.) de Carthage. L'inquiétude et la
terreur s'emparèrent de Gélimer, lorsque les Romains approchèrent de sa
capitale. Il avait résolu sagement de prolonger la guerre jusqu'à ce que son
frère et ses vétérans fussent revenus de la Sardaigne. Cependant, malgré les
intrigues des partisans du roi captif, il rassembla une armée nombreuse et se
disposa à soutenir bravement la lutte. Mais les trois divisions de ses
troupes furent successivement battues ; lui-même précipita sa fuite vers la
Numidie, après avoir fait égorger Hildéric et les chefs de son parti. Cet acte
de cruauté ne profita qu'à ses ennemis. La mort d'un prince légitime excita
la compassion du peuple : sa vie n'aurait fait qu'embarrasser les Romains. Bélisaire
entra le lendemain dans Carthage, où il fut reçu par des cris de joie et de
reconnaissance. On proclama la défaite des Vandales et la liberté de
l'Afrique. Bientôt arriva le reste de l'armée, qui avait quitté la flotte
stationnée à cinq milles (sept kil.) de la capitale. La discipline inflexible que
maintint le général imposa l'obéissance aux vaincus : Bélisaire s'empressa de
réparer les murs et les fossés de Carthage, tombes en ruine durant les
quatre-vingt-quinze années du règne des Vandales ; et Gélimer, qui avait
craint d'exposer sa personne dans une ville ouverte, y vit avec étonnement et
avec désespoir s'élever une citadelle imprenable. Après
la perte de sa capitale, ce prince avait réuni les débris de son armée ;
l'espoir du pillage attira quelques troupes de Maures sous ses étendards. De
son camp de Bulla, à quatre journées de Carthage, il investit cette ville
qu'il priva de l'usage d'un aqueduc, promit une forte récompense pour chaque
tête de Romain qu'on lui apporterait, affecta d'épargner les personnes et les
propriétés des Africains, et négocia en secret avec les Ariens et la
confédération des Huns. Dans cette situation la conquête de la Sardaigne né
servit qu'à augmenter sa détresse. Il se baht donc de rappeler son frère
Zanon et ses cinq mille soldats. Le danger qui menaçait la monarchie et la
nationalité réveilla et réunit les Vandales. Tous les guerriers de la nation
prirent les armes. Arrivé à Tricaméron à vingt milles (vingt-huit
kil.) de Carthage,
Gélimer avait une armée deux fois plus nombreuse que celle de son rival.
Cependant il fut vaincu, et se réfugia dans l'inaccessible contrée des
Maures. Bélisaire prit ses quartiers d'hiver à Carthage, et son premier
lieutenant vint informer l'Empereur, qu'en trois mois les Romains avaient
achevé la conquête de l'Afrique. Le
général disait la vérité : ce qui restait de Vandales abandonna sans
résistance les armes et la liberté. Les environs de Carthage se soumirent à
sa seule approche : les provinces les plus éloignées imitèrent bientôt cet
exemple. Tripoli renouvela le serment de fidélité qu'elle avait d'abord prêté
volontairement ; la Sardaigne et la Corse se rendirent à un officier qui leur
porta la tête du brave Zanon, et les lies de Majorque, de Minorque et
d'Yvica, consentirent à rester annexées au royaume d'Afrique. Césarée et
Ceuta tombèrent au pouvoir des Romains. Toutefois
la conquête de l'Afrique demeurait imparfaite tant que Gélimer était libre.
Ce prince, prévoyant sa destinée, avait ordonné secrètement de transporter
ses trésors en Espagne, et il espérait trouver un sûr asile à la cour du roi
des Visigoths. Mais la flotte romaine, maitresse de la mer, intercepta le
passage, et le prince Vandale se réfugia dans l'intérieur de la Numidie, où
Pharax, chef des Huns auxiliaires, vint l'assiéger. Pressé par la misère et
la disette, mais déterminé à mourir plutôt que de se rendre, il écrivit en
ces termes au chef des Barbares, qui l'engageait à ne point persévérer dans
une défense inutile, et à se livrer à la générosité de l'Empereur : « Je
ne puis me résoudre à devenir l'esclave d'un odieux et implacable ennemi. Je
ne l'avais jamais offensé par mes paroles ou par mes actions, et cependant il
a envoyé contre moi un Bélisaire, qui m'a précipité du trône dans l'abime des
maux où je suis. Justinien est homme ; il est prince ; ne craint-il pas pour lui-même
un pareil revers de fortune ? Je ne puis en dire davantage : le chagrin me
suffoque ; envoyez-moi, je vous en supplie, mon cher Pharax, une lyre, une
éponge et un morceau de pain[5]. » Pharax fut touché de
cette réponse ; toutefois, par humanité même, il redoubla de vigilance afin
de déterminer plus promptement son prisonnier à adopter une résolution à la
fois avantageuse aux Romains et salutaire à lui-même. La nécessité triompha à
la fin de l'opiniâtreté de Gélimer. Le lieutenant de Bélisaire, ayant promis
solennellement que sa personne serait en sûreté et qu'on le traiterait d'une
manière honorable, le roi des Vandales descendit de la montagne. Amené devant
Bélisaire, le prince captif poussa un éclat de rire. La foule crut peut-être
que le chagrin avait altéré sa raison ; mais les esprits sérieux pensèrent
qu'il voulait montrer combien les grandeurs humaines sont passagères et
dignes de mépris. Bélisaire
reçut l'ordre de placer cinq ducs ou commandants à Tripoli, à Leptis, à
Cirta, à Césarée et en Sardaigne. Quatre consulaires et trois présidents
administrèrent les provinces sous la juridiction civile d'un préfet du
prétoire. L'Empereur voulant, au moment même de la conquête, tirer de riches
contributions de ses sujets d'Afrique, leur permit de réclamer, même au
troisième degré et en ligne collatérale, les maisons et les terres usurpées
par les Vandales. Après le départ de Bélisaire, qui avait été revêtu de
pleins pouvoirs, il n'y eut point de maitre général ordinaire de l'Afrique,
ainsi que c'était l'usage auparavant ; mais la charge de préfet du prétoire
fut donnée à un soldat. Justinien réunit les pouvoirs civil et militaire dans
la personne du principal administrateur, et en Afrique ainsi qu'en Italie, on
ne tarda pas à donner le nom d'Exarque au représentant de l'Empereur. L'envie
s'attacha bientôt à la gloire de Bélisaire : sa fidélité fut calomniée, et on
l'accusa de vouloir relever à son profit le trône des Vandales (534). Le conquérant de l'Afrique
vint confondre par sa présence ses accusateurs, et dissiper par cette
démarche courageuse les soupçons de Justinien. La reconnaissance publique fit
taire et irrita l'envie, et le troisième Africain obtint les honneurs du triomphe[6]. Mais ce qui causa le plus de
plaisir à Bélisaire, ce fut la fidèle exécution du traité qui mettait en
repos sa conscience. L'Empereur donna au roi des Vandales un vaste domaine
dans la province de Galatie, où le monarque détrôné se retira avec sa famille
et ses amis, et où il trouva la paix, l'abondance et peut-être le bonheur. L'Afrique
était à peine reconquise que Bélisaire fut appelé par la guerre gothique en
Italie, où il devait ajouter encore à la gloire de son nom. Nous avons
raconté ailleurs les détails de cette expédition dans laquelle le héros
romain eut à lutter, non-seulement contre les Goths, réduits au désespoir,
mais encore contre la révolte de ses soldats et les intrigues de ses envieux.
(Voyez
le chap. VI.) Justinien
avait tout tenté pour conserver la paix avec la Perse. Mais le nouveau roi de
cette nation, Chosroës surnommé Nushirwan, épiait le moment d'une rupture
utile à ses projets ambitieux[7]. Il avait appris, avec autant
d'étonnement que de jalousie, que la Sicile, l'Italie et Rome elle-même
avaient été soumises, en trois campagnes, par Bélisaire. Sous de frivoles
prétextes, il recommença les hostilités (540). L'armée persane, assemblée dans les plaines de
Babylone, évita les villes fortifiées de la Mésopotamie ; elle suivit la rive
occidentale de l'Euphrate, s'empara de Dara, après une vigoureuse résistance.
Chosroës renvoya l'ambassadeur de Justinien, en le chargeant de dire à son
maitre en quel lieu il avait laissé les Perses. Il soumit successivement
Hiérapolis, Berrbée, Apamée et Chalcis, prit et brûla Antioche, et, las de
piller la Syrie, revint à Ctésiphon, agitant dans son esprit de vastes
projets de conquêtes. Mais,
tandis qu'il s'abandonnait à ses ambitieuses espérances et qu'il rejetait
dédaigneusement les nouvelles propositions de paix qui lui étaient faites, le
vainqueur de l'Italie était envoyé au secours de l'Orient. Bélisaire trouva
une armée délabrée, sans habits, sans armes, sans confiance. Son nom et sa
présence rendirent bientôt le courage aux troupes et rétablirent les
affaires. Il vint camper au-delà de l'Euphrate, à six milles (huit km.) de Nisibis ; puis il s'avança
l'espace d'une journée sur le territoire de la Perse, et réduisit la
forteresse de Sisaurane. Aréthas eut ordre de passer le Tigre avec ses Arabes
et de ravager l'Assyrie, qui depuis longtemps n'avait point éprouvé les
calamités de la guerre. Mais l'indocile Aréthas ne revint point au camp, et
laissa le général dans une cruelle incertitude. Le temps d'agir s'écoulait,
et le soleil ardent de la Mésopotamie décimait les soldats européens.
Toutefois cette diversion ne fut pas sans résultat. Chosroës fut rappelé des
bords de l'Euxin à la défense de son royaume, et, si le talent de Bélisaire
eût été secondé par la valeur et la discipline de ses troupes, le roi de
Perse n'aurait pas longtemps soutenu la lutte. A la
fin de la campagne, Bélisaire fut rappelé par un prince ingrat (541) ; mais la position devint si
critique au printemps suivant qu'il fallut le renvoyer à la tête des troupes.
L'arrivée subite du héros arrêta l'invasion de la Syrie. Il trouva les
généraux romains emprisonnés par leur frayeur dans les murs de Hiérapolis. Au
lieu d'écouter leurs timides avis, Bélisaire les emmena avec lui à Europus,
où il voulait rassembler ses forces. La fermeté de sa contenance sur les
bords de l'Euphrate empêcha Chosroës de marcher sur la Palestine ; le grand
roi se hâta de repasser l'Euphrate, et Bélisaire, qui harcela son
arrière-garde, affecta de s'opposer à une retraite si salutaire à l'Empire et
qu'une armée de cent mille hommes aurait eu de la peine à empêcher. Lorsqu'un
nouvel ordre le rappela en Italie, on comprit toute l'étendue de son mérite
et la nécessité de sa présence. Quinze généraux, sans accord et sans talent,
conduisirent au milieu des montagnes de l'Arménie trente mille Romains, que
quatre mille Perses vainquirent presque sans combat. On trouva leurs armes
inutiles dispersées sur le chemin, et telle fut la rapidité de leur fuite que
leurs chevaux moururent d'épuisement ; mais les Arabes qui combattaient en
faveur des Romains ramenèrent leurs compatriotes. Les Arméniens reconnurent
l'Empereur pour leur maitre les villes de Dam et d'Edesse résistèrent à un
assaut et à un siège particulier, et la peste suspendit les calamités de la
guerre. Une convention tacite ou formelle entre les deux souverains protégea
la tranquillité de la frontière de l'Orient ; et les armes de Chosroës se
bornèrent à la guerre colchique ou lazique dont nous allons exposer les
principaux événements. Les
empereurs avaient dédaigné de réduire la Colchide en province romaine. Mais
les rois ou chefs de ce pays recevaient une espèce d'investiture des
lieutenants impériaux. Lorsque la puissance de l'Empire fut ébranlée, les
Romains en station sur le Phase furent rappelés ou chassés. Les Lazes imposèrent
leur nom et leur domination à l'ancien royaume de Colchos. Ils furent bientôt
subjugués par les Perses. Mais au commencement du sixième siècle, les Lazes
devenus chrétiens recherchèrent l'alliance de Justin. Leur roi Tzath vint
recevoir le baptême à Constantinople : cette alliance leur coûta la liberté.
L'Empereur fit élever non loin de l'Apsare la forteresse de Petra qui
dominait la côte de In mer au sud du Phase. Les mercenaires étrangers
insultèrent la Colchide par leur licence au lieu de la défendre par leur
valeur ; un monopole tyrannique anéantit le commerce, et Gubaze le prince du
pays ne fut plus qu'un fantôme de roi soumis aux officiers de Justinien. Après
avoir obtenu l'assurance qu'on ne livrerait pas leurs ambassadeurs aux
Romains, les Lazes sollicitèrent publiquement l'amitié et les secours de Chosroës.
L'habile monarque entrevit d'un seul coup d'œil les avantages de cette
alliance. Maître de la Colchide qu'il soumettrait bientôt, il aurait une
flotte à l'embouchure du Phase, Il pourrait dominer le commerce et la
navigation de l'Euxin, ravager les côtes du Pont et de la Bithynie, inquiéter
Constantinople et réunir dans une vaste confédération tous les Barbares
contre l'ennemi commun du genre humain. Sous le prétexte d'une guerre avec
les Scythes, il conduisit secrètement ses troupes sur les frontières de
l'Ibérie. Là Gubaze vint mettre sa personne et son sceptre aux pieds du grand
roi. Les habitants de la Colchide imitèrent la soumission de leur prince, et
la garnison romaine de Pétra effrayée prévint par une capitulation la fureur
d'un assaut. Mais les Lazes virent bientôt que ce nouvel esclavage était plus
dur que le premier. Les mages voulurent introduire en Colchide l'adoration du
feu, et leur intolérance irrita la ferveur d'un peuple chrétien. Les délégués
du roi rivalisèrent de cruauté et d'avarice, et rendirent odieux et
insupportable le gouvernement des Perses. Instruit de cette haine qui
grandissait chaque jour, Chosroës avait donné l'ordre secret d'assassiner le
roi des Lazes, de transporter ses sujets sur une terre éloignée et d'établir
sur les bords du Phase une colonie guerrière. A la nouvelle du danger qui les
menaçait, les Lazes se rejetèrent sous la protection romaine, et Justinien
ordonna à Dagisteus d'aller à la tête de huit mille hommes chasser les Perses
de la côte de l'Euxin. La
forteresse de Pétra fut emportée après une résistance désespérée, et démolie
; mais l'armée du grand roi, qui s'empara des défilés de l'Ibérie, asservit
la Colchide par ses forts et sas garnisons. Cependant les Perses essuyèrent
une sanglante défaite sur les bords du Phase, et Chosroës abandonna peu à peu
la guerre de Colchide, bien persuadé qu'il ne pouvait réduire ou du moins
garder un pays éloigné, contre le vœu et les efforts de ses habitants. Enfin,
après une guerre qui durait depuis plus de vingt années, la nécessité et
l'intérêt dictèrent un traité qui stipula une paix de cinquante ans. lin des
articles assurait la liberté du commerce et de la religion. Les anciennes
limites furent rétablies. Chosroës renonça à ses prétentions sur la Colchide
et les États qui en dépendaient. Les Romains de leur côté s'engagèrent à
payer un tribut annuel de trente mille pièces d'or (562). Trois
années avant la conclusion de ce traité, Justinien avait eu à repousser une
formidable invasion des Bulgares. La trente-deuxième année de son règne, le
Danube gela fortement (559). Zaber-Khan réunit sous ses drapeaux des Huns, des Bulgares et
des Slaves méridionaux, traversa sans opposition le fleuve sur la glace,
répandit ses troupes dans la Macédoine et la Thrace, franchit le mur
d'Anastase à demi détruit par un tremblement de terre, et vint camper à vingt
milles (vingt-huit
km.) de
Constantinople. Justinien fut frappé de terreur : les remparts de la ville
étaient couverts de spectateurs épouvantés : des généraux et des tribuns
inutiles se pressaient sous la porte d'or, et le sénat partageait les
craintes du peuple. Tous les yeux se portèrent alors sur Bélisaire que
l'ingratitude de Justinien avait relégué dans la solitude. Le vainqueur de
l'Afrique et le défenseur de l'Italie reprit ses armes, attaqua et dispersa
les Barbares et revint triomphant à Constantinople ; mais lorsqu'il entra
dans le palais les courtisans gardèrent le silence, et l'Empereur, après
l'avoir embrassé froidement et sans le remercier, le laissa dans la foule. Environ
deux ans après la dernière victoire de Bélisaire (561), l'Empereur tomba
malade à la suite d'un voyage fait en Thrace. Le soin avec lequel on écarta
tout le monde fit croire à sa mort. La ville fut dans la consternation : les
portes se fermèrent, et chaque citoyen, selon ses espérances ou ses craintes,
se prépara aux désordres qui allaient commencer. Les sénateurs eux-mêmes,
remplis de frayeur et de soupçons, s'assemblèrent. Le préfet reçut l'ordre de
visiter tous les quartiers de la ville et de commander une illumination
générale pour demander au Ciel le rétablissement de la santé de Justinien. La
fermentation se calma ; mais la plus légère circonstance révélait la
faiblesse de l'administration et le caractère factieux du peuple. Les gardes
se montraient disposés à la révolte dès qu'on changeait leurs quartiers ou
qu'ils ne recevaient pas leur solde. Les incendies et les tremblements de
terre, qui arrivaient souvent, donnaient lieu à des désordres. Les disputes
des bleus et des verts, des orthodoxes et des hérétiques, devinrent des
combats sanglants. Des pardons accordés par caprice et des châtiments
arbitraires aigrirent le mécontentement et l'ennui que causait un long règne.
Une conspiration se forma dans le palais ; mais l'indiscrétion d'un des
conjurés sauva Justinien. Deux officiers de Bélisaire impliqués dans le
complot furent livrés à la torture et déclarèrent qu'ils avaient agi d'après
les secrètes Instructions de ce général. Les gens de sa suite s'enfuirent à
la hâte. Bélisaire parut devant le conseil avec moins de frayeur que d'indignation.
L'Empereur l'avait jugé d'avance malgré ses quarante années de service ; et
la présence et l'autorité du patriarche consacrèrent cette injustice. On
daigna le laisser vivre ; mais on confisqua ses biens et on le retint
plusieurs mois en prison. Son innocence fut enfin reconnue : on lui rendit sa
liberté, sa fortune et ses honneurs. Il mourut huit mois après ; le chagrin
avait abrégé ses jours. Le nom de Bélisaire ne périra jamais ; mais au lieu
des funérailles, des monuments et des statues qu'on lui devait à si juste
titre, nous voyons dans les historiens, que l'Empereur confisqua ses trésors
: toutefois on en réserva une partie pour sa femme, Antonins, qui expia dans
un couvent les désordres de sa vie et son infâme complicité avec Théodora.
Tel est le récit simple et véritable de la disgrâce de Bélisaire et de
l'ingratitude de Justinien. Dans des temps postérieurs on a dit qu'on lui
creva les yeux et qu'on le réduisit à mendier son pain : chacun tonnait ces mots
: Donnez une obole au pauvre Bélisaire. Cette fiction, qui présente
une si belle leçon sur les vicissitudes de la fortune, a obtenu de la
confiance ou plutôt de la faveur[8]. L'Empereur ne survécut que huit mois au héros qui avait été une des plus belles gloires de son règne et dont il avait reconnu les services par une noire ingratitude : il mourut dans sa quatre-vingt-troisième année, après un règne de trente-huit ans. « Justinien, dit M. le professeur Ortolan, a été nommé le Grand, et, à ne considérer que les choses de son règne, l'homme à part, certes ce surnom n'est pas usurpé. Son empire, comme il le dit lui-même dans le préambule de ses Institutes, a brillé par les armes et par les lois. Mais il lui est arrivé ce qui arrive aux princes autour desquels rayonnent les actions d'une époque illustre. Une sorte de réaction pousse certains esprits à rapetisser celui qui se rehausse de la grandeur de tous les autres, à obscurcir l'éclat de celui sur lequel rejaillit la gloire de tous les autres. On attribue uniquement les victoires aux généraux, les institutions législatives aux jurisconsultes, les chefs-d'œuvre de poésie et de beaux-arts aux poètes et aux artistes ; on dépouille le chef de sa toge impériale : sous la pourpre on cherche l'homme, on le met à nu et on se plaît à le montrer faible, difforme, petit, lui que son siècle et l'histoire ont surnommé le Grand[9]. » |
[1]
M. ORTOLAN, Explication
historique des Institutes, Introduction.
[2]
Théodora était fille d'un Cypriote nommé Acacius, qui sous Anastase était
chargé de la garde des bêtes féroces qu'entretenait la faction des verts. On
l'avait à cause de cela surnommé le maitre des ours. Théodora avait deux sœurs,
Comita qui épousa plus tard Sittas duc d'Arménie, et Anastasie. Comita,
l'aînée, n'avait pas plus de sept ans à la mort d'Acacius : les trois sœurs
furent vouées au théâtre par leur mère. La première fois qu'elles parurent dans
l'amphithéâtre, la faction des verts les reçut avec mépris, celle des bleus les
prit au contraire sous sa protection. Théodora nu pardonna point dans la suite
cette injure aux verts. Elle excellait dans les rôles bouffons. Elle était
d'une beauté remarquable. Ses traits avaient de la délicatesse ; son teint,
quoique naturellement pâle, était cependant coloré d'une légère rougeur ; ses
mouvements pleins de souplesse développaient l'élégance de sa taille. Elle eut
beaucoup de succès ; mais elle quitta bientôt Constantinople pour un certain
Ecebole, nommé gouverneur de la Pentapole en Afrique. Cette union dura peu.
Théodora fut renvoyée à Alexandrie d'où elle revint à Constantinople. Dès ce
moment elle vécut d'une manière plus honorable, affectant de se tenir à l'écart
et gagnant sa vie par son travail. Le hasard attira SUT elle l'attention de
Justinien qui l'épousa.
[3]
Le Scipion de la nouvelle Rome reçut le jour dans la Thrace. Il n'eut aucun des
avantages que les deux premiers vainqueurs de l'Afrique tirèrent de leur
naissance, de leurs études et de cette émulation républicaine qui développa
leurs vertus ; il servit avec valeur et avec gloire dans les gardes de
Justinien et il obtint un commandement lorsque ce prince monta sur le trône. Il
est cruel de penser et pénible de dire que Bélisaire dut surtout la faveur du
prince et sa haute fortune à la honteuse complicité de débauches qui unit deux
femmes tristement célèbres.
[4]
En trois générations, la prospérité et la chaleur du climat avaient énervé les
Vandales qui s'abandonnaient peu à peu à la mollesse. Ils jouissaient de la
fraicheur et du repos dans leurs maisons de plaisance et dans leurs jardins
délicieux. En sortant du bain, ils s'asseyaient à des tables où l'on servait
avec profusion tous les mets recherchés que fournissaient la terre et la mer :
des broderies d'or couvraient leurs robes flottantes comme celles des Mèdes :
des pantomimes, des courses de char, la musique et la danse du théâtre
occupaient leurs loisirs.
[5]
Une lyre pour chanter ses malheurs, du pain parce qu'il n'en avait pas vu
depuis trois mois, et une éponge pour laver ses blessures.
[6]
On déploya dans cette cérémonie tout le luxe de l'Orient : de riches armures,
des trônes d'or, des pierres précieuses, des statues et des vases d'une forme
élégante, et des coffres remplis d'or. Une longue file de chefs vandales y
montraient, malgré eux, leur haute stature et leur male assurance. Gélimer
s'avançait à pas lents revêtu d'une robe de pourpre et gardant encore la
majesté d'un roi. On ne vit point de larmes tomber de ses yeux. Son orgueil et
sa piété tirèrent quelque consolation de ces paroles de Salomon qu'il répéta
souvent : Vanité des vanités ! tout est vanité ! Le modeste vainqueur,
au lieu de s'avancer sur un char de triomphe traîné par quatre chevaux ou par
quatre éléphants, marchait à pied à la tête de ses braves compagnons. C'était
peut-être par prudence qu'il refusait un honneur trop éclatant pour un simple
sujet.
[7]
Nushirwan, proclamé le Juste par les nations de l'Orient, ouvrit son
règne par des actes de cruauté. Ses deux frères et tenu principaux partisans
furent mis à mort pour des crimes imaginaires ; il mérita plus tard son
glorieux surnom par la manière dont il appliqua les lois sans égard pour le
rang des personnes. Un des premiers soins de son gouvernement fut de dissiper
les dangereuses maximes de la communauté de biens que les sectaires de Mazdak
avaient déjà mises en pratique. Au lieu de donner toute sa confiance à un
ministre favori, il établit gitane gouverneurs dans les quatre grandes
provinces de son empire, l'Assyrie, la Médie, la Perse et la Bactriane. Il
déclara qu'il voulait bannir la corruption des tribunaux comme on excluait les
chiens du temple des mages. On renouvela et on publia les lois du premier
Artaxerxès. Le roi visitait souvent les provinces, des frontières de l'Inde à
celles de l'Arabie. Il accorda une protection particulière à l'agriculture. La
prospérité de son royaume fut la preuve et la récompense de ses vertus. Ses
vices furent ceux du despotisme oriental, et dans la longue rivalité entre
Chosroës et Justinien, l'avantage du mérite et de la fortune fut presque
toujours du côté du Barbare. Nushirwan, célèbre par sa justice, l'est aussi par
son amour pour les lettres et lm sciences. Ou disait de toutes parts qu'un
disciple de Platon occupait le trône de la Perse. Il fonda une académie de
médecine à Gondi-Sapor, située aux environs de la ville royale de Suze. Cette
académie devint peu à peu une école de poésie, de philosophie et de rhétorique.
On écrivit les annales de la monarchie ; et tandis que l'histoire récente et
authentique donnait d'utiles leçons au prince et au peuple, on remplit
l'histoire des premiers figes des géants, des dragons et des héros fabuleux des
romans orientaux. Les plus célèbres écrivains de la Grèce et de l'Inde furent
traduits par Ses ordres en langue persane.
[8]
Il parait qu'un ouvrage du douzième siècle, copié par le moine Jean Tzetzès, a
publié cette fiction pour la première fois, afin de prouver que Bélisaire eut
les yeux crevés et mendia son pain. Ce conte moral s'introduisit en Italie avec
la langue et les manuscrits de la Grèce. Au reste, Tzetzès lui-même avait lu
dans d'autres chroniques que Bélisaire ne perdit pas la vue et qu'il recouvra
ses honneurs et sa fortune.
[9]
Justinien avait une taille bien proportionnée, le teint vermeil et un maintien
agréable : il était d'un accès facile : il avait de l'affabilité et de la
politesse dans ses discours. Procope donne des éloges à la modération du
prince, afin de pouvoir l'accuser d'une cruauté réfléchie ; mais au milieu des
conspirations qui attaquèrent son autorité et sa personne, il montra une
clémence que démentit seul le supplice d'Hypatius et de Pompée. Justinien était
d'une continence et d'une sobriété extraordinaires ; il dormait très-peu et
consacrait la plus grande partie de la nuit à étudier ou à expédier les
affaires. Il voulait être musicien et architecte, poète et philosophe,
jurisconsulte et théologien. Son travail sur la jurisprudence romaine est un
noble monument de son zèle et de son intelligence. La vieillesse de Justinien
fut malheureuse : le peuple fut opprimé et mécontent. Théodora abusa de sou
pouvoir. Une suite de mauvais ministres fit tort au discernement de l'Empereur,
qui ne fut ni aimé durant sa vie ni regretté après sa mort. Sou cœur avait un
ardent amour de la gloire : il conçut et exécuta le plan des guerres d'Afrique
et d'Italie. Sa pénétration découvrit les talents de Bélisaire dans les camps
et ceux de Narsès dans l'intérieur du palais ; mais son nom est éclipsé par
celui de ses généraux victorieux, et Bélisaire vit toujours pour accuser
l'envie et l'ingratitude de son souverain.