Partage du royaume des
Francs entre les quatre fils de Clovis. — Conquête de la Thuringe. — Première
expédition en Bourgogne. — Mort de Clodomir. — Invasion de Childebert en
Auvergne et en Septimanie. — Désolation de l'Auvergne par Thierry. — Reprise
de la guerre de Bourgogne. — Meurtre des enfants de Clodomir. — Complète de
la Bourgogne. — Expédition en Espagne. -- Théodebert en Italie. — Bataille de
Casilin. — Clotaire recueille l'héritage de Théodebald. — Révolte de Chramne.
— Mort de Clotaire Ier. — Partage entre les fils de Clotaire. — Mort de
Caribert. — Meurtre de Galswinthe. — Guerre civile. -- Mort de Sigebert.
Crimes de Frédégonde. — Gontran adopte le jeune Childebert. — Mort de
Chilpéric. — Intervention de Gontran. — Usurpation de Gondovald. — Guerre des
Francs coutre les Lombards. — Traité d'Andelot. — Mort de Gontran, de
Childebert et de Frédégonde. — Crimes et intrigues de Brunehaut. — Son
supplice. — Clotaire II réunit toute la monarchie franque. — Dagobert, roi
d'Austrasie. Mort de Clotaire II.
Clovis
mort, la monarchie naissante des Francs se serait écroulée comme le pouvoir
éphémère d'Attila ou d'Odoacre, si la véritable force de la nation eut résidé
dans la famille des rois ; mais elle reposait sur l'armée qui pleurait un
vaillant capitaine, sans toutefois regarder cette perte comme irréparable.
Aussi peut-on s'expliquer les nouveaux succès des Francs sous des princes
encore enfants, et dont rainé était seul en tige de les conduire au combat.
Le partage de l'Empire eut donc lieu, sans diminuer les forces d'une nation
qui ne voyait dans son roi qu'un chef militaire, supérieur par sa naissance,
mais pouvant avoir dés égaux en intelligence et en bravoure. Thierry,
l'aîné des enfants de Clovis, eut pour sa part de l'héritage paternel
l'Austrasie ou France orientale, c'est-à-dire les possessions des Francs sur
la rive droite du 'Rhin, et de plus le territoire compris entre ce fleuve, la
Moselle et la Meuse. Il prit pour capitale Metz. Dans la Neustrie ou France
occidentale, Clodomir reçut l'Orléanais, le Maine, l'Anjou et le Berri, et se
fixa à Orléans. Childebert obtint l'Île-de-France, le Perche, la Normandie
actuelle et la Bretagne, et s'établit à Paris ; enfin Clotaire eut en partage
la France septentrionale et résida à Soissons. La partie de l'Aquitaine qui
n'était point au pouvoir des Visigoths fut divisée entre les quatre frères. Après
avoir repoussé une redoutable invasion de Danois qui avaient pénétré dans la
Gueldre, Thierry, qui méditait la conquête de la Thuringe, obtint l'alliance
ou la neutralité des Saxons, des Suèves et des Bavarois, puissantes tribus
qui se partageaient le territoire germain. Les Thuringiens, réunis aux Vannes
et aux Hérules, étendaient alors leur domination sur les vastes contrées
comprises entre l'Aller, l'Elbe, la Saale et le Danube[1]. Trois frères les gouvernaient,
Baderic, Hermanfroi et Berthaire (515). Leurs divisions fournirent à Thierry l'occasion
qu'il attendait. Voulant régner seul, Hermanfroi poignarda d'abord Berthaire
; puis, excité par sa femme Amalberge, s'associa avec le roi d'Austrasie
contre Baderic qui périt par un second meurtre (521). Maître de tout le royaume,
Hermanfroi refusa le prix du sang à Thierry, qui dissimula sa colère tant que
vécut le grand Théodoric, oncle d'Amalberge. Mais en 530, profitant de
l'anarchie qui régnait chez les Ostrogoths, il entra en Thuringe secondé par
son frère Clotaire. Hermanfroi, après avoir tenté vainement d'arrêter les
Francs, vit ses troupes taillées en pièces sur les bords de l'Unstrut, et le
carnage fut tel que les vainqueurs passèrent le fleuve sur un pont de
cadavres. Attiré à une conférence, Hermanfroi fut précipité par Thierry du
haut des remparts de Tolbiac, et la Thuringe fut réunie à la France
Austrasienne. Thierry abandonna seulement ami tribus saxonnes qui l'avaient
aidé dans cette guerre la partie septentrionale ou Ostphalie, située au-delà
de l'Unstrut et de la Saale. Cependant
les trois fils de Clotilde avaient grandi. Quoique le meurtrier de Chilpéric
fût mort et que son fils Sigismond lui eût succédé, le désir de la vengeance
vivait au cœur de la veuve de Clovis. Un jour elle quitta sa retraite de
Saint-Martin-de-Tours, vint à Paris et dit à ses fils : « Mes enfants,
faites que je n'aie pas à me repentir de la tendresse avec laquelle je vous
ai élevés ; ressentez avec indignation l'injure que j'ai reçue, et vengez
avec constance la mort de mon père et de ma mère. » Clodomir l'aîné
entra le premier en campagne et ravagea cruellement la Bourgogne (523). Sigismond, qui avait pris
l'habit de religieux pour expier la mort injuste de son jeune fils, fut livré
par les siens. Clodomir lui appliqua la loi du talion à lui et à sa famille,
et en partant pour sa seconde expédition, le jeta dans le puits de Coloumelle
près d'Orléans. Mais cette campagne ne fut pas heureuse ; au lieu de
recueillir l'héritage de sa victime, Clodomir trouva les Bourguignons en
armes. Gondomar, leur Hendin ou chef national, attendait les Francs
dans la presqu'île du Rhône et de lisère, à Véséronce. Après un court
engagement, il feignit de prendre la fuite. Clodomir se laissa entraîner à la
poursuite des Bourguignons, 'et comme il se disposait à tourner bride, il
entendit des voix qui l'appelaient. Croyant retrouver ses fidèles, il se
dirigea de ce côté et tomba au milieu des ennemis qui lui coupèrent la tête,
l'élevèrent au bout d'une lance et retournèrent contre les Francs. A la vue
de ce sanglant trophée, ceux-ci se dispersèrent (524). Leur retraite fut encore un
fléau, mais qui dura peu, et le frère de Sigismond garda dix ans son royaume. Childebert,
qui n'avait point pris part à cette expédition, convoitait l'Auvergne,
conquise par Thierry sous le règne de Clovis, et que le roi d'Austrasie avait
gardée dans son partage ; le voisinage et la beauté de ce pays tentaient son
avidité. La Haute-Auvergne, qui s'étend au sud jusqu'aux montagnes des
Cévennes, offrait une riche perspective de bois et de pâturages. Les flancs
des montagnes formaient des coteaux de vignes, et chaque coteau était
couronné d'un manoir ou château. Dans la Basse-Auvergne, l'Allier traverse la
vaste plaine de la Limagne, d la fertilité du sol fournissait alors comme
aujourd'hui d'abondantes moissons. Trompé par un faux rapport qui annonçait
que le souverain légitime avait été tué en Thuringe, le sénateur Arcadius
livra la ville et le diocèse de Clermont ; mais Childebert n'eut pus le temps
de voir se lever les brouillards qui voilaient cette belle Limagne où il
brûlait d'entrer. La nouvelle de la victoire de Thierry, la crainte de son
arrivée, décideront le roi de Paris à quitter l'Auvergne en se contentant
d'une vague soumission. Alors il conduisit ses bandes dans la Narbonnaise,
sous prétexte de venger sa sœur Clotilde, maltraitée par le roi des
Visigoths. Amalaric surpris s'enfuit en Espagne, et Childebert, malgré le
zèle religieux qu'il affectait, mit au pillage les riches églises du Midi,
entassant sur ses chariots les habits précieux, les vases d'or, les boites
d'évangiles incrustées de pierreries. Cependant les Francs, qui s'étaient
avancés jusqu'à Tolède, furent repoussés par Theudis, qui reprit après eux la
Septimanie. Childebert, remontant vers le Nord, mit son butin en sûreté ;
mais sa sœur qu'il ramenait périt en chemin (531). L'année
suivante commença la conquête de la Bourgogne. Clotaire et Childebert
invitèrent inutilement leur frère Thierry à se joindre à eux, en promettant
de tout partager en commun. Le roi d'Austrasie, irrité de la récente invasion
de l'Auvergne, refusa de prendre part à cette guerre, sans laisser rien voir
de son mécontentement ni de ses projets. Les deux frères partirent, et dès
qu'ils furent entrés sur le territoire des Bourguignons, les Francs orientaux
s'assemblèrent en tumulte autour de la demeure royale et menacèrent Thierry
de quitter ses drapeaux. « Suivez-moi en Auvergne, leur dit alors le roi
; je vous conduirai dans une province où vous trouverez de l'or, de l'argent,
des troupeaux, des esclaves et des richesses de toute espèce ; je vous engage
ma foi de vous abandonner les peuples et tous leurs biens. Vous les
transporterez, si n vous voulez, dans votre pays. » Une foule des plus
farouches Barbares de la Germanie vinrent à cette curée et déployèrent dans
cette invasion l'énergie cruelle que la foi chrétienne n'avait pas encore
adoucie. Châteaux, églises, monastères, rien n'échappa. Ceux des habitants
que leur âge et leur force rendaient propres à être vendus comme esclaves,
attachés deux à deux par le cou, suivaient à pied les chariots où leurs meubles
étaient amoncelés. Les Francs mirent le siège devant Clermont. La population
voyant du haut des murs le pillage et l'incendie des campagnes, essaya de
résister ; la ville n'en fut pas moins prise et saccagée. Maitre de la cité
des Arvernes, Thierry attaqua l'un après l'autre tous les lieux forts où les
gens du pays s'étaient renfermés. Il brûla les châteaux de Tiern et
d'Issoire. A Volore, où les Francs entrèrent par la trahison d'un esclave,
ils mirent en pièces auprès de l'autel le prêtre Proculus. Ils prirent par
stratagème le château de Merliac, situé à cent pieds au-dessus du sol, qui
renfermait dans son enceinte un vaste réservoir d'eau vive et quelques terres
labourables. Un autre détachement pénétra jusqu'à Brivas ou Brioude dont les
habitants s'étaient réfugiés avec leurs effets les plus précieux dans le
sanctuaire de Saint-Julien. Les portes de l'église résistèrent à leurs
efforts ; mais un soldat audacieux entra par une fenêtre du chœur et
ouvrit passage à ses camarades. Le peuple et le clergé, les dépouilles
profanes et sacrées, tout fut arraché des autels et le partage sacrilège de
ce butin se fit dans les environs de Brioude. C'est avec des paroles
touchantes que les écrivains de l'époque décrivent la désolation de
l'Auvergne. Tous les hommes illustres par leur rang ou par leurs richesses se
trouvaient réduits au pain de l'aumône, ou condamnés sous le nom précaire
d'otages à une servitude humiliante. Thierry comprit trop tard, par les
révoltes qu'il ne put réussir à comprimer, qu'on perd tous ses droits sur un
peuple en le vouant à la destruction. Il rougit de sa conduite, relâcha les
captifs qui lui étaient échus dans la distribution du butin, fit rendre une
partie des dépouilles et étendit le droit de sanctuaire à cinq milles autour
du sépulcre de saint Julien. Il tua même de sa main un de ses leudes
Sigibald, qui s'était rendu odieux par ses brigandages. Pendant
que les bandes de Thierry ravageaient l'Auvergne, Clotaire et Childebert
faisaient en Bourgogne de rapides progrès ; ils battaient Gondomar,
s'emparaient d'Autun et de Vienne, puis revenaient dans leurs états pour
arracher l'héritage de Clodomir aux trois fils que ce prince avait laissés.
Ces malheureux enfants étaient élevés par leur grand'mère Clotilde, dans
l'espérance de la royauté. Abusée par des promesses et des serments, Clotilde
a l'imprudence de les confier à leurs oncles. Aussitôt Childebert et Clotaire
en égorgent deux avec des circonstances qui rendent ce crime encore plus
atroce[2] (533). Clodoald, le troisième, qui a
échappé comme par miracle aux assassins, se coupe lui-même les cheveux, se
voue aux autels et meurt après avoir bâti le couvent de Saint-Cloud. Les rois
de Paris et de Soissons, soutenus cette fois par Théodebert, fils du roi
d'Austrasie, achèvent alors la conquête de la Bourgogne. Gondomar, après une
nouvelle défaite, tombe entre les mains des Francs, et la Bourgogne perd sans
retour son indépendance. Toutefois les vainqueurs ne songèrent point à
asservir les Bourguignons au gouvernement et à la législation des Francs :
Ils leur laissèrent leur nationalité, se contentant de les soumettre à
l'autorité immédiate de deux patrices, qui fixèrent leur résidence l'un à
Scodingeu, l'autre à Orbe (534). A la
suite de cette conquête, Théodebert porta la guerre chez les Visigoths, et il
s'était déjà emparé de l'Albigeois et du Rouergue, lorsque la mort de son
père Thierry le rappela sur les bords du Rhin, où il avait à redouter
l'ambition des leudes austrasiens. La guerre contre les Visigoths fut
suspendue par la rivalité de Childebert et de Clotaire. Le roi de Soissons,
après avoir envahi les États de son frère, se trouvait enfermé dans une
forêt, à l'embouchure de la Seine, lorsqu'il fut sauvé par un violent orage
qui renversa les tentes du camp de Childebert[3]. Les deux princes virent dans
cet évènement un signe de la volonté divine, se réconcilièrent et tournèrent
leurs armes contre les conquérants ariens de l'Espagne. Leurs premières
opérations furent heureuses, et Pampelune tomba au pouvoir des Francs, qui
ravagèrent la Biscaye, l'Aragon, la Catalogne et mirent le siège devant
Saragosse. Les habitants, hors d'état de tenir longtemps, se couvrirent de
cilices, jeûnèrent et promenèrent sur les remparts la châsse de saint
Vincent, patron de la ville. Les femmes suivaient en robes noires, les
cheveux épars et poussant des gémissements. Respectant l'intervention du
martyr, les Francs levèrent le siège, après s'être fait donner la tunique de
saint Vincent, pour laquelle Childebert fonda à Paris la fameuse abbaye de
Salut-Germain-des-Prés. Selon Isidore de Séville, les Francs furent inquiétés
dans leur retraite par une année de Visigoths, qui leur ferma les passages
des Pyrénées. Au prix d'une somme considérable, ils obtinrent de défiler
pendant un jour et une nuit par quelques gorges étroites. Ce terme passé, les
traînards furent égorgés (542). Clotaire n'en fit pas moins frapper à Marseille une médaille
qui portait pour exergue victoria Gothica ; mais les limites des deux
peuples restèrent les mêmes. Théodebert
avait reçu quelque temps auparavant deux ambassades : l'une de Justinien,
empereur d'Orient, l'autre de Vitigès, roi des Ostrogoths d'Italie. Justinien
réclamait l'appui des Francs contre les Goths hérétiques ; Vitigès invoquait
les liens de la parenté, et, pour se rendre le roi d'Austrasie favorable, lui
envoyait de riches trésors ; il lui cédait de plus ses droits sur la nation
des Allemanni, auxquels Théodoric avait abandonné la Rhétie et le Norique
après la bataille de Tolbiac. Il en fut de même de cette partie de la Gaule
située entre les Alpes, le Rhône et la Méditerranée ; elle appartenait aux
Ostrogoths, et ceux-ci la transférèrent aux Francs à condition qu'ils ne
fourniraient point de secours aux Grecs[4]. Justinien, à l'exemple de
Vitigès, et pour obtenir la même neutralité, céda aux Francs sa souveraineté
nominale sur les Gaules[5]. En effet, Théodebert refusa de
se prononcer ; et ce fut malgré lui que dix mille Bourguignons prirent les
devants et se joignirent aux troupes de Vitigès, qui assiégeaient Milan (538). La ville prise par la famine
fut livrée à toutes les horreurs du meurtre et du pillage, et les
Bourguignons enrichis par un immense butin, attirèrent Théodebert sur leurs
traces. Au printemps suivant, il descendit lui-même avec cent mille Barbares
dans les plaines de l'Italie. Lui seul avec ses leudes était à cheval. L'infanterie,
sans arcs et sans piques, n'avait qu'un bouclier, une épée et la formidable
hache à deux tranchants connue sous le nom de framée. Le petit-fils de
Clovis éluda les questions de Bélisaire et de Vitigès jusqu'au moment où il
fut assuré du passage du Pô. Alors il attaqua presque le même jour les camps
ennemis des Romains et des Goths. Ceux-ci s'enfuirent avec une égale
précipitation : l'Émilie et la Ligurie furent dévastées, et à Gênes les
tribus idolâtres qui faisaient la principale force de Théodebert, immolèrent
des femmes et des enfants à leurs dieux nationaux. Mats les Francs, par leurs
excès mêmes, eurent à souffrir de la famine ; ils furent réduits à manger la
chair des animaux morts d'une maladie contagieuse, et le roi d'Austrasie
perdit par la dysenterie un tiers de son armée. Mieux disposé à écouter les
conseils ou les offres de Bélisaire, il repassa les Alpes (539). Mais
bientôt Justinien blessa la vanité du Barbare en faisant frapper des
médailles où il s'intitulait vainqueur des Francs. Le roi mérovingien
renoua des négociations avec les Goths et leur offrit son alliance ; la
promesse ou la menace de descendre des Alpes à la tête de cinq cent mille
hommes, donnait du poids à ses propositions. Ses plans de conquête étaient
sans bornes ; H se proposait de franchir le Danube et d'aller châtier
Justinien dans Constantinople, en soumettant sur sa route les Lombards et les
Gépides. Déjà ses préparatifs étaient achevés, lorsqu'il fut tué par un
auroch, en chassant dans les forêts de la Belgique[6] (548). Son
fils Théodebald, à peine âgé de quatorze ans, ne put donner suite à
l'expédition projetée. Les Francs, cependant, firent quelques incursions
au-delà des Alpes, et s'établirent dans la province de Vénétie dont ils
refusèrent le passage à Narsès, alors allié des Lombards. En 553, Teins,
successeur de Totila, envoya à Metz des ambassadeurs dont les magnifiques
promesses séduisirent peu les tuteurs du jeune roi ; mais l'enthousiasme
guerrier de la nation entrains la prudence de la cour. Leutharis et Buccelinus,
ducs des Alemanni, prirent la conduite de la guerre, et sous leurs ordres
soixante-quinze mille hommes, saxons, allemands ou francs, arrivèrent à
l'automne dans les plaines de Milan, six mois après la mort de Teïas. Ils
mirent en fuite près de Parme l'avant-garde de l'armée romaine, commandée par
l'hérule Fulcaris, et s'avancèrent jusqu'à Césène, où Aligern leur déclara
que les Goths n'avaient plus de trésors pour payer les fatigues d'une
invasion. Après avoir éprouvé un léger échec à Rimini, Leutharis et
Buccelinus divisèrent leurs forces : le premier se chargea du pillage de la
Pouille et de la Calabre ; le second alla ravager la Campanie, la Lucanie et
le Brutium. Dans cette marche destructive, les Francs catholiques épargnèrent
les églises ; mais les Allemands, qui offraient des têtes de chevaux aux
divinités de leurs bois et de leurs rivières, inondèrent les autels du sang
des fidèles[7]. Buccelinus aspirait à rétablir
à son profit le royaume des Goths. Mais Leutharis, dominé par l'avarice,
reprit avec ses bandes le chemin des Alpes pour aller mettre son butin en
sûreté. C'était la mort qu'il allait chercher ; une maladie épidémique, causée
par l'abus des fruits, le fit périr lui et son armée sur les bords du lac
Bénacus entre Trente et Vérone. Cependant
Narsès avait rassemblé et exercé ses troupes. Lorsqu'il les mit en campagne
au printemps de l'année 554, Buccelinus était revenu du détroit de Sicile
vers Capoue avec trente mille soldats, et avait pris une forte position près
de Casilin. Une tour de bois défendait le pont du Vulturne ; un rempart de
pieux et de chariots fortifiait son camp. Aussi Narsès ne négligea rien pour
s'assurer la victoire. Ses troupes présentaient un front très-prolongé ; sa
cavalerie se trouvait aux ailes ; l'infanterie, pesamment armée, au centre,
et les archers avec les frondeurs sur les derrières. Les Germains
s'avancèrent sous la forme d'un triangle ou d'un coin ; ils percèrent le
faible centre de Narsès, qui les reçut dans le piège fatal et qui ordonna à
sa cavalerie de les investir. Les Francs, tous à pied et armés seulement de
la framée, furent alors attaqués par les archers romains : ceux-ci à cheval
et protégés par une armure, lançaient des traits sûrs au milieu d'une
multitude de Barbares couverts, au lieu de casques et de cuirasses, d'un
large vêtement de fourrure ou de toile. Ils s'arrêtèrent effrayés ; dans ce
moment décisif, les Hérules tombèrent avec impétuosité sur la tête de la
colonne, et Aligero, prince des Goths, qui venait de se soumettre à Narsès,
se signala par sa valeur. Les Romains, redoublant d'efforts, achevèrent avec
la pique et la lance la destruction de l'ennemi. Buccelinus et la plus grande
partie des siens périrent sur le champ de bataille. Le reste se noya dans le
Vulturne ou fut égorgé par les paysans furieux. Cette sanglante bataille
délivra l'Italie. Les Francs, au lieu de venger Buccelinus, évacuèrent sans
combat la Vénétie et les places qu'ils occupaient[8]. Ils ne reparaîtront en armes
au-delà des Alpes, que sous le règne de Pépin-le-Bref. Théodebald
survécut peu à l'expédition aventureuse qui avait été conduite en son nom. Il
mourut sans enfants en 555, et son grand-oncle Clotaire s'empressa d'épouser
sa veuve Vultrade. Le royaume qu'il obtint par ce mariage, et qu'Il refusa de
partager avec Childebert, comprenait, outre les états qu'avait gouvernés
Thierry, la Provence, l'Allemanie, la Rhétie et le Norique, avec les Saxons
et les Bavarois pour tributaires. Childebert, irrité, excita secrètement à la
révolte Chramne, le fils bien-aimé de Clotaire. Ce jeune prince, impie et
débauché, se révolta sans hésiter et se jeta sur le Poitou et la Bourgogne
pendant que Childebert envahissait la Champagne. Clotaire, retenu sur les
bords du Rhin par les Saxons rebelles, fit soutenir sa cause par ses deux
fils Caribert et Gontran ; mais en 558 la mort de Childebert, dont les deux
filles étaient inhabiles à régner, réunit le royaume entier sous l'autorité
de Clotaire. Chramne, privé de cet appui, fit sa soumission, puis se souleva
de nouveau, obtint l'assistance du duc des Bretons, mais n'en fut pas moins
vaincu près de Dol. Surpris sur la côte au moment où il allait s'embarquer,
Chramne fut brûlé dans une chaumière avec sa femme et ses enfants par l'ordre
de son père. Laissons
parler ici Grégoire de Tours. « Le roi Clotaire, parvenu à la
cinquante-unième année de son règne, se rendit ensuite avec de riches
présents aux portes de l'église de Saint-Martin. Arrivé à Tours, auprès du
sépulcre de cet évêque, il confessa toutes les actions dans lesquelles il
avait eu à se reprocher quelque négligence, et priant avec de grands
gémissements il demanda au saint confesseur d'obtenir la miséricorde du
Seigneur pour ses fautes et d'effacer par son intervention tous ses péchés.
Lorsqu'il fut de retour, un jour qu'il chassait dans la forêt de Cuise, il
fut surpris de la fièvre et revint à son palais de Compiègne. Comme il était
cruellement tourmenté par la douleur, il s'écria « Qu'en pensez-vous ?
quel est le roi des cieux qui tue ainsi les rois de la terre ? »
Dans cette souffrance il expira. Ses quatre fils le portèrent avec beaucoup d'honneur
à Soissons et l'ensevelirent dans la basilique de saint Médard. Il mourut un
jour après celui qui complétait l'année depuis que son fils Chramne avait été
mis à mort (561).
» Clotaire
laissait quatre fils : Caribert, Gontran, Sigebert et Chilpéric. Ce dernier,
qui vient de fermer les yeux de son père, s'empare de ses trésors et veut
régner seul ; mais ses trois frères le forcent au partage du royaume.
Caribert, lainé, reçoit Paris, l'Aquitaine, et la partie de la Neustrie qui
s'étend le long de la Seine. Gontran obtient la Bourgogne, et fixe sa
résidence tantôt à Châlons-sur-Saône, tantôt à Orléans. L'Austrasie échoit à
Sigebert, qui prend pour capitale Metz. Chilpéric est forcé de se contenter
de la plus grande partie de la Neustrie et de la Belgique, et s'établit à
Soissons. Alors s'arrête la période des conquêtes extérieures. Amollis par
les richesses et le bien-être, les Francs ont perdu cette première vigueur
qui les rendait si redoutables, et défendent avec peine leurs frontières. Le
sentiment national s'efface par degrés. Déjà l'aristocratie songe à se rendre
indépendante : la famille des rois est remplie de meurtres, de trahisons et
de scandales. Caribert,
en montant sur le trône, répudie sa femme et prend successivement, et
peut-être même ensemble, deux sœurs, Maroflède et Marcovelde. L'évêque de
Paris lance vainement contre lui les foudres de l'excommunication. Gontran
répudie trois femmes et se laisse gouverner par ses maitresses. Chilpéric
entretient à la fois plusieurs concubines, parmi lesquelles se distingue la
belle Frédégonde, qui prend sur le roi un ascendant irrésistible et le force
à répudier son épouse légitime, Audovère. Sigebert, qui a épousé Brunehaut,
fille du roi des Visigoths, fait un contraste frappant avec ses frères par la
pureté de ses mœurs et la régularité de sa conduite. Menacé
par une invasion des Huns ou Avares, qui avaient pénétré dans la Thuringe, le
roi d'Austrasie les repousse et les force à demander la paix. Dans une
seconde invasion ces barbares effraient les Francs par des apparitions
magiques. Sigebert est fait prisonnier : à cette nouvelle, Chilpéric se jette
sur les états de son frère (566), s'empare de Reims et rançonne cette ville ; mais le roi des
Avares, séduit par l'adresse et la beauté de Sigebert, lui rend la liberté et
le comble de présents. Le roi d'Austrasie se met aussitôt à la tête de ses
troupes et des tribus germaniques qui ont pris part à l'expédition ; il bat
Chilpéric en Champagne, prend et pille Soissons, et ne consent à la paix que
grâce à l'intervention de Gontran et de Caribert. Bientôt ce dernier meurt
sans enfants mêles ; ses états sont partagés entre ses trois frères. Paris
reste indivis, et chacun des rois s'engage par les serments les plus
solennels à n'y point entrer sans la permission des deux autres (567). Cependant
l'alliance royale qu'avait contractée Sigebert excitait dans le cœur de
Chilpéric une émulation plus généreuse. Il demanda et obtint la main de
Galswinthe, sœur usnée de Brunehaut. Mais Frédégonde, dont les larmes et les
menaces n'avaient pu empêcher ce mariage, reprit son empire sur le faible
roi. Galswinthe dédaignée demanda à retourner à la cour de Tolède. Il aurait
fallu lui rendre son morgengab et abandonner aux Visigoths les plus belles
cités de l'Aquitaine. Chilpéric aima mieux livrer Galswinthe à la fureur de
Frédégonde, qui la fit étrangler pendant son sommeil. Aussitôt Brunehaut
excite son époux à la vengeance. Sigebert et Gontran s'arment pour punir ce
crime odieux et lâche, et en une campagne dépouillent Chilpéric de la plupart
de ses possessions. Mais Gontran, qui joue le rôle de médiateur dans ces
sanglantes querelles, revient à des sentiments plus modérés. Il détermine
Sigebert à ne point se faire justice, et à la demander pacifiquement au
peuple assemblé selon la loi. Le conseil des arimans procédant par sentence
arbitrale déclare que le roi de Neustrie doit abandonner à Brunehaut le
morgengab de Galswinthe[9]. A cette condition la paix est
rétablie (589). Toutefois la haine des deux
rivales subsiste violente et implacable, et Chilpéric, loin d'accepter ce
jugement comme une expiation, se propose de reprendre un jour les villes
d'Aquitaine ou d'en usurper l'équivalent sur les domaines de Sigebert. Au
milieu de ces démêlés un fléau terrible désolait la Gaule et surtout la
Bourgogne. La population de Dijon, Lyon, Châlons, Clermont, Bourges était
décimée par la peste, et les Lombards, qui avalent conquis l'Italie à la
suite d'Alboin, franchissaient les Alpes et dévastaient la Provence. Le
patrice Amatus fut vaincu et tué, ses troupes taillées en pièces. Le butin
rapporté en Italie attira d'autres Barbares l'année suivante ; mais cette
fois un général habile commandait les Bourguignons. Le patrice Eonius
Mummolus, homme fin et hardi qui s'était insinué dans les bonnes grâces de
Gontran, attendit les Lombards près d'Embrun, les fit tomber dans une
embuscade et massacra leur avant-garde. Le reste repassa les Alpes en
désordre (572). A peine
débarrassé de l'invasion étrangère, Gontran fut obligé de s'interposer entre
ses deux frères. Chilpéric, sans même déclarer la guerre à Sigebert, s'était
emparé de Tours et de Poitiers qui faisaient partie du lot du roi
d'Austrasie. Appelé par Sigebert, le roi de Bourgogne chargea d'abord
Mummolus de faire rentrer les deux villes dans le devoir ; mais quand
Chilpéric eût fait partir une nouvelle armée sous le commandement de
Théodebert, l'aîné des fils qu'il avait eus d'Audovère, Gontran, renonçant à
la voie des armes, remit à un synode ecclésiastique le soin de réconcilier
les deux rois. Chilpéric refusa d'écouter la voix des évêques, et l'armée
neustrienne envahit l'Aquitaine qui fut mise à feu et à sang (573). Au bruit de ces ravages,
Sigebert accourut, entrainant à sa suite les tribus transrhénanes, Suèves,
Allemands, Thuringiens, Bavarois. Lorsque Gontran vit arriver sur ses
frontières ces guerriers farouches, aux moustaches pendantes, aux cheveux
relevés en aigrettes, qui lançaient leurs haches d'armes au visage de
l'ennemi, ou le harponnaient de loin avec leurs javelots à crochets, il
s'empressa de céder le passage de la Seine. Sigebert s'avança sans obstacle
jusqu'à Chartres, força Chilpéric à demander la paix, se lit rendre les
villes de Tours, de Poitiers, de Limoges et de Cahors, et exigea que l'armée
de Théodebert repassât la Loire. Mais les Germains furieux de ne plus
combattre et piller murmurent hautement : une sédition éclate. Aussitôt
l'intrépide Sigebert monte à cheval, parait au milieu des soldats révoltés,
les étonne par ce trait d'audace et apaise le tumulte. Il les ramène en
Austrasie, et là fait lapider ceux qui s'étaient le plus signalés par des
actes de mutinerie et de brigandage. Ce ne fut pas, dit Grégoire de Tours,
sans l'assistance miraculeuse de saint Martin que cette terrible armée se
retira sans combat. Cette
leçon ne corrigea point Chilpéric. Dès le printemps de l'année 675,
Théodebert repassa la Loire avec une nouvelle armée, pendant que Chilpéric se
jetait sur la province rémoise. Sigebert irrité de tant de perfidie, rappela
les bandes germaines, et cette fois résolut d'en finir avec l'assassin et de
satisfaire la vengeance de Brunehaut. Chilpéric, forcé de battre en retraite,
redescend vers la Seine-Inférieure, taudis que Sigebert, malgré le traité de
partage, entre eu vainqueur dans Paris, où Brunehaut vient s'établir avec ses
enfants. Bientôt le roi de Neustrie apprend que son fils a été vaincu et tué
près d'Angoulême par Gontran Boson. Désespéré il va s'enfermer à Tournay avec
Frédégonde. Vainement saint Germain, évêque de Paris, essaie de fléchir la
colère du roi d'Austrasie. Sigebert s'avance vers Tournay, et partout sur sa
route les leudes neustriens viennent lui faire hommage et se joindre à son
cortège. Arrivé au domaine de Vitry près de Douai, Sigebert est proclamé roi,
élevé sur le pavois et salué par une multitude immense. Mais pendant les
fêtes de son avènement, deux assassins armés par Frédégonde[10] pénètrent jusqu'à lui, et le
frappent mortellement de leurs skramasax ou couteaux à gaine, dont la
reine pour plus de sûreté avait empoisonné les lames. Cet
attentat hardi produisit la révolution la plus subite. Les Austrasiens qui
étaient devant Tournay levèrent le siège, et ayant rejoint ceux qui se
trouvaient à Vitry se retirèrent en désordre. Brunehaut de toute puissante
qu'elle était devint captive, et elle n'eût pas sans doute trouvé grâce
devant sa mortelle ennemie, si elle n'eût réussi à mettre en lieu de sûreté
son fils Childebert, âgé de cinq ans, que les leudes austrasiens reconnurent
pour leur roi. Cet événement imposa à Frédégonde la nécessité de ménager la
reine d'Austrasie, et Chilpéric, après avoir mis la main sur une partie des
riches trésors qu'elle avait emportés avec elle, la relégua à Rouen. Mais
elle avait su inspirer une violente passion à Mérovée, second fils de
Chilpéric et d'Audovère. L'imprudent jeune homme quitte la cour, arrive
secrètement à Rouen, et décide l'évêque Prétextat, son parrain, à consacrer
son union avec la veuve de Sigebert. A cette nouvelle Chilpéric furieux
arrive à Rouen. Les époux se retirent dans une église consacrée à saint
Martin. Chilpéric promet alors de pardonner et de ne pas séparer ceux que
Dieu a unis. Maitre de son fils et violant sa parole, il le conduit à
Soissons. Puis, redoutant de nouvelles intrigues de Brunehaut, il se hâte de
la rendre aux instances des Austrasiens (576)[11]. Prétextat est déposé par une
assemblée de prélats vendus, et exilé dans une île du Cotentin. De
retour dans ses États, Chilpéric veut reprendre ses projets de con-guète ;
mais les Austrasiens arrivent jusqu'à Soissons, et Mummolus, général de
Gontran, lui tue vingt-quatre mille hommes près de Limoges. Le roi de
Neustrie, supposant que Mérovée son fils se réjouit de ses défaites ou
fomente des révoltes, le fait tonsurer et l'enferme dans un monastère du
Mans. Le prince s'évade et se réfugie auprès de Grégoire de Tours, qui refuse
de le livrer à Frédégonde et à Chilpéric. L'approche d'une armée neustrienne
force Mérovée à fuir de nouveau. Poursuivi de refuge en refuge, il est trahi
par Gontran-Boson, et prévient le supplice par une mort volontaire. La haine
de Frédégonde n'est pas encore satisfaite. En 580, ayant perdu ses trois
fils, enlevés coup sur coup par la dysenterie, elle s'irrite de voir que
l'héritage de Chilpéric va passer à Clovis, dernier fils d'Audovère ; elle
l'accuse de sortilèges et de maléfices, triomphe des hésitations de
Chilpéric, et fait poignarder à Noisy le malheureux prince, dont le corps est
jeté dans la Marne. Sa sœur Basine est confinée dans un monastère, après
avoir été violée par les satellites du roi ; Audovère elle-même est étranglée
: dernière victime de la jalousie haineuse qui la poursuivait depuis si
longtemps dans la personne de ses enfants. La
présence de Brunehaut en Austrasie ne tarda pas à y causer de grands troubles
en excitant la jalousie des leudes puissants et ambitieux, qui se disputaient
la régence. En effet, c'est du règne de Childebert H que datent les efforts
de l'aristocratie austrasienne pour se rendre indépendante. Le tuteur du roi,
nommé tour-à-tour nourricier, grand-juge et maire-du-palais, devient le chef
des leudes, et son pouvoir grandit à mesure que s'affaiblit l'autorité des
rois dont il doit recueillir la succession. Brunehaut, trop faible pour
lutter à force ouverte contre l'orgueil et les violences des grands[12], suit l'exemple de Frédégonde
et se débarrasse de ses ennemis par le fer et le poison. Mais elle trouve un
puissant appui dans Gontran, qui, assassin de ses deux beaux-frères, vient de
perdre ses deux fils. Le rot de Bourgogne adopte Childebert (577). « C'est en punition de mes
péchés, dit-il en embrassant le jeune prince, que je me trouve aujourd'hui
privé d'enfants ; mais que désormais mon neveu devienne mon fils ; qu'un seul
bouclier nous protège, qu'une seule lance nous défende. » Les grands de
Childebert firent des promesses semblables. Ils envoyèrent à Chilpéric une
légation pour lui demander de rendre ce qu'il avait enlevé au royaume
d'Austrasie, ou de se préparer au combat ; mais Chilpéric, méprisant cette
sommation, fit bâtir des cirques à Soissons et à Paris, et y donna des
spectacles au peuple[13]. Toutefois
l'ingrat Childebert se rapproche de Chilpéric ; la guerre s'engage, et après
des succès balancés une trêve est conclue entre les rois de Neustrie et de
Bourgogne. Mais bientôt Chilpéric est assassiné à Chelles (584). Vainement Frédégonde essaie de
rejeter le crime sur Brunehaut[14]. Accusée par la voix publique,
elle se réfugie dans la cathédrale de Paris avec son fils Clotaire, âgé de
quatre mois, le seul des huit enfants de Chilpéric qui lui ait survécu.
L'autorité du souverain légitime est méconnue : tout le royaume est en proie
à l'anarchie. Dans cette extrémité Frédégonde a recours à Gontran : « Que
mon seigneur, lui écrit-elle, s'en vienne pour recevoir le royaume de son
frère ; il ne me reste qu'un petit enfant que je veux déposer entre ses bras
et soumettre à son autorité. » En effet, Gontran accourt à Paris, dont les
portes sont fermées aux Austrasiens. Toutes les demandes formulées au nom de
Childebert sont repoussées. Le roi de Bourgogne se déclare ouvertement le
défenseur de Frédégonde et de son fils. Il s'occupe alors d'opérer dans
l'administration des réformes réclamées par les besoins des peuples et par la
justice. Mais il se sent peu à l'aise dans un pays témoin de tant de
forfaits, et ne se montre dans les lieux publics qu'au milieu de ses gardes[15]. Cependant
les grands d'Austrasie et de Bourgogne s'alarment de la puissance de Gontran.
Pour défendre leur autorité menacée, ils lui opposent Gondovald, fils
adultérin de Clotaire Ier. Gondovald, relégué à Cologne par Sigebert, avait
échappé à ses gardiens et s'était réfugié à Constantinople. Rappelé par de
nombreux partisans, en tête desquels on comptait l'évêque de Marseille, le
patrice Mummolus, le duc Didier, le turbulent Gontran-Boson, il revient en
Gaule avec des trésors immenses qu'il doit à la munificence et à la politique
des Empereurs d'Orient. A son arrivée, Gondovald est élevé sur le bouclier et
présenté aux troupes d'Aquitaine qui le reconnaissent pour roi (décembre 584). Angoulême, Périgueux,
Toulouse, Bordeaux et plusieurs autres villes lui prêtent serment
d'obéissance. Il obtient chaque jour de nouveaux succès et tout le midi de la
Gaule parait sur le point de se détacher de l'empire des Francs. Gontran
s'allie alors à son neveu, malgré les intrigues des grands qui redoutent une
union fatale à leur pouvoir. Gontran et Childebert pleinement réconciliés se
liguent contre l'aristocratie et contre Gondovald. Leurs troupes réunies
reprennent les villes de l'Aquitaine et viennent assiéger le prétendant, qui
s'est retiré dans la cité des Convennes, aujourd'hui Comminges. Livré par
Mummolus, Gondovald est égorgé en se rendant au camp des Bourguignons, et sa
tentative périt avec lui (585). Cette
révolte coûta la vie au traitre Mummolus, qui s'était signalé quelques années
auparavant par de nouvelles victoires sur les Saxons et les Lombards. Les
Saxons, compagnons d'Alboin, étant venus dévaster la Provence, avaient été
battus par lui près d'Estoublons ; et ces bandes farouches n'avaient échappé
à une extermination totale, qu'en promettant de ne plus inquiéter les
frontières et de retourner en Germanie. Les Lombards ne furent pas plus
heureux deux ans après (576). Trois corps d'armée commandés par Rhodan, Zaban et Amon vinrent
assiéger Grenoble, Valence et Arles : mais la défaite de Rhodan, que Mummolus
blessa d'un coup de lance, effraya les deux autres, qui perdirent la plus
grande partie de leurs troupes en traversant au retour les passages des
Alpes. Ce fut
en souvenir de ces invasions que Childebert accueillit les offres de
l'empereur Maurice, qui voulait renouveler en Italie l'œuvre de Justinien. Le
don de cinquante mille pièces d'or décida le roi d'Austrasie à franchir les
Alpes ; mais, à l'exemple de Théodebert, il fit sentir aux Grecs et aux
Lombards sa pesante neutralité. Dans une première campagne (585), il mena en Italie une armée de
Francs et d'Allemands ; mais la rivalité des deux peuples fit manquer
l'expédition. En 588, les Francs furent vaincus dans une bataille sanglante
par le roi Autharis : enflammés par la vengeance, ils revinrent une troisième
fois sous la conduite de vingt ducs (590). Autharis céda au torrent. Les troupes et les
trésors des Lombards furent distribués dans les villes murées, situées entre
les Alpes et l'Apennin. Les Francs se vengèrent par d'atroces ravages, des
maladies et de la famine qui les décimaient ; mais ils ne purent opérer leur
jonction avec les Grecs, qui s'amusaient à réduire Modène et Parme, et ils
furent obligés de rentrer en Austrasie, vendant leurs vêtements et leurs
armes pour se procurer quelques vivres. Aussi Childebert dut-il s'estimer
heureux d'accorder la paix aux ambassadeurs d'Agilulfe, moyennant un tribut
de douze mille sols d'or, qui fut payé jusqu'en 617, et remis aux Lombards
par Clotaire II. Les Lombards abandonnèrent aussi aux Francs leur
souveraineté sur la nation des Bavarois, auxquels Childebert donna pour rois
la famille des Tassillons. Pendant
ce temps les armes de Gontran n'étaient point heureuses en Septimanie et en
Espagne, contre les rois Leuvigilde et Récarède[16]. Là, comme en Italie, les
revers des Francs doivent être attribués à leur indiscipline. Lorsque le roi
de Bourgogne, après avoir reproché aux chefs leur crime ou leur négligence,
menaça de les punir, non d'après un jugement légal, mais sur-le-champ et sans
formalité, ils s'excusèrent sur la corruption générale et incurable du peuple
: « Personne, dirent-ils, ne redoute ni ne respecte plus son roi, son
duc, ou son comte. Chacun se plaît à faire le mal et satisfait sans scrupule
ses inclinations criminelles. La punition la plus modérée entrain une
sédition, et le magistrat qui veut blâmer ou arrêter la fureur des mutins
soustrait rarement sa vie à leur vengeance[17]. » Pour
remédier à cet état de choses, l'union de tous les rois mérovingiens était
plus que jamais nécessaire, et cependant la discorde était entre eux.
Gontran, dégoûté des intrigues de Frédégonde, l'avait reléguée à Vaudreuil
avec son fils Clotaire ; Frédégonde, en retour, lui suscitait partout des
ennemis. Soissons et Meaux ouvraient leurs portes à Childebert. En Austrasie,
Brunehaut s'emparait d'un pouvoir absolu sur le royaume et l'esprit de son
fils, et frappait sans pitié les leudes dont la conspiration de Gondovald
avait révélé les secrets desseins. Au moment où le meurtre du duc Raukhing,
la proscription d'Ursio et de Bertefred, effrayait les seigneurs austrasiens,
Gontran s'unit étroitement à son neveu, et lui proposa de régler par un
traité la situation d'un pays d'où la tranquillité semblait bannie. Des
plaids s'ouvrirent à ce sujet au château d'Andelot (587). Après de longs débats, une
pacification générale fut conclue. Les leudes obtinrent pour prix d'une
soumission équivoque la possession héréditaire des bénéfices[18], et l'on fixa les droits du
clergé, de ta noblesse, du peuple, ainsi que les frontières des deux
royaumes. Mais
Gontran, après avoir aidé Childebert à triompher de ses leudes rebelles,
revint au système de médiation qu'il avait longtemps suivi, et tint sur les
fonts de baptême le fils de Chilpéric et de Frédégonde. Deux ans après, sa
mort rompit l'équilibre (593). Childebert II prit aussitôt possession de la Bourgogne sans
trouver d'obstacle. Loin d'appeler au partage son cousin Clotaire, il voulut
le dépouiller complètement et devenir le maitre d'un triple royaume. Il
envahit la Neustrie ; mais son armée fut honteusement mise en fuite près de
Soissons. Deux guerres, l'une indécise contre les Bretons, l'autre plus
glorieuse contre les Warnes qu'il extermina, occupèrent la fin de son règne.
Childebert mourut à vingt-cinq ans, et le poison, dit-on, abrégea ses jours (596). Les historiens accusent à la
fois Brunehaut et Frédégonde. Brunehaut,
du moins, recueillit seule la succession de son fils ; car ses deux
petits-fils Théodebert et Thierry étaient par leur âge hors d'état de
gouverner. Le premier fut proclamé rot d'Austrasie ; le second eut la
Bourgogne avec l'Alsace, le Sundgau et une partie de la Champagne :
au-dessous de Brunehaut, Quintrio en Austrasie, Warnachaire en Bourgogne
administrèrent l'Etat sous le nom de Maires du palais. C'était aussi le titre
que portait en Neustrie Landeric, le favori de Frédégonde. Ces officiers supérieurs[19], profitant habilement de la
décadence de la royauté mérovingienne, tendaient à s'allier avec les ducs et
les comtes dont la victoire était inévitable. Frédégonde
comme Brunehaut avait de bonne heure compris le danger, et avait lutté contre
lui avec sa hardiesse habituelle ; aussi à la mort de Childebert put-elle
tourner toutes ses forces contre son implacable ennemie. Les Austrasiens
furent défaits près de Sens, et Clotaire II entra vainqueur à Paris avec sa
mère qui mourut quelques mois après dans la plénitude de sa puissance.
Frédégonde a laissé une mémoire chargée de crimes ; mais on ne peut nier
qu'elle ait eu autant de talent que de perversité, puisqu'elle triompha de
toutes les haines, et qu'au moment où elle descendit dans la tombe,
l'aristocratie neustrienne vaincue et soumise reconnaissait la supériorité de
son génie. Délivrée
de sa rivale, Brunehaut dispute l'autorité aux seigneurs d'Austrasie. Elle
fait assassiner Quintrio, espérant qu'on ne lui donnera pas de successeur. Ce
meurtre soulève contre elle tous les grands. Bilchilde, épouse de Théodebert,
humiliée de la hauteur dédaigneuse de Brunehaut, se ligue avec eux. La veuve
de Sigebert est enlevée de Metz et transportée à Arcis-sur-Aube, aux
frontières de la Bourgogne. L'aïeule de deux rois, seule, à pied et dénuée de
tout, arrive à Châlons-sur-Saône, où Thierry la reçoit avec empressement.
Bientôt la fugitive exerce sur son petit-fils une influence sans bornes (599). L'année
suivante, les Bourguignons, s'unissant aux Austrasiens, se jetèrent sur les
états du roi de Neustrie, le battirent à Dormeilles près de Moret, lui
enlevèrent l'Ile-de-France, l'Artois, tout le pays compris entre la Seine et
la Loire jusqu'à la Bretagne, et le réduisirent à douze comtés. Ils
tournèrent ensuite leurs armes contre les tribus des Basques ou Gascons, qui
avalent quitté les montagnes de la Cantabrie pour envahir la Novempopulanie.
Après des hostilités indécises, cette peuplade belliqueuse se soumit à la
souveraineté des rois Francs, qui reconnurent Génialis pour duc des Gascons (602). Cependant
Brunehaut affermissait son autorité en Bourgogne, dans ce pays où dominait
encore l'influence romaine. Elle dégradait Thierry par la débauche, lui
donnait elle-même de honteux exemples, et accordait une protection
scandaleuse an Gaulois Protadius. Elle faisait et défaisait à son gré les
maires du palais, livrait au bourreau saint Didier et condamnait à l'exil
saint Colomban[20], qui avait prononcé anathème
sur la race Illégitime de Thierry et avait promis l'empire à Clotaire.
Impatiente de se venger de Théodebert, la vieille reine ne cessait d'exciter
l'ambition du roi de Bourgogne. Dans une première guerre l'inimitié des deux
frères fut apaisée par le supplice de Protadius (605) ; mais Brunehaut se vengea
cruellement sur les leudes et prépara tout pour une nouvelle expédition.
Thierry, trompé par son frère au plaid de Seltz, n'hésita plus. Il obtint la
neutralité de Clotaire II, et, sous prétexte de reprendre l'Alsace, envahit
l'Austrasie avec une armée considérable. Théodebert, vaincu à Toul et à
Tolbiac, tomba entre les mains de ton frère, qui lui fit raser les cheveux,
puis ordonna sa mort. Ses enfants furent égorgés avec lui. Ces meurtres, si
l'on en croit Frédégaire, furent l'œuvre de Brunehaut (612). Mais quelques mois après
Thierry lui-même fut emporté à Metz par une dysenterie, en maudissant,
dit-on, celle qui l'avait rendu fratricide. Brunehaut perdait en lui son
dernier et son seul appui. Aussitôt
tous l'abandonnèrent ; les grands marchandèrent sa ruine : le clergé et le
peuple ne lui témoignèrent qu'une froideur dédaigneuse et menaçante.
Brunehaut, qui représentait le principe gallo-romain, se vit obligée de
s'appuyer contre Clotaire du secours des Germains, des Barbares. Mais
l'évêque de Metz, Arnulf et son frère Pépin, passèrent au roi de Neustrie
avant la bataille. Les autres se firent battre et furent mollement poursuivis
; ils étaient gagnés d'avance. Warnachaire, maire de Bourgogne, avait stipulé
qu'il conserverait la mairie pendant sa vie. Brunehaut fut prise dans le
château d'Orbe, an pays des Transjurains, et conduite an camp de Clotaire sur
les bords de la Saône. La fille, la sœur, la femme, la mère, l'aïeule de tant
de rois fut traitée avec une atroce barbarie. On la livra trois jours aux
tortures ; on l'abreuva d'outrages : on la lia par les cheveux, par un pied,
par un bras à la queue d'un cheval indompté qui la mit en pièces. Les débris
de son corps filtrent brûlés et jetés au vent (613). Certes, parmi les crimes
dont on la chargea, beaucoup étaient avérés. Mals ce qu'on punit surtout dans
la fille des rois visigoths, c'était ce génie tout romain, cette politique
qui substituait les formes juridiques à la grossière astuce des barbares,
cette fiscalité savante, antipathique aux mœurs germaniques. Brunehaut avait
fondé une foule d'églises et des monastères qui alors étaient des écoles ;
elle avait favorisé les missions que le pape envoyait chez les Anglo-Saxons ;
elle avait enfin employé avec grandeur cet argent arraché au peuple par tant
d'odieux moyens. Aussi ses monuments, sa puissance, son malheur firent une
impression si profonde sur l'esprit des hommes, que longtemps après on
faisait honneur à hi fameuse reine d'Austrasie de plusieurs constructions
romaines. La mort
de Brunehaut termine cette longue période de crimes et de guerres civiles. Le
fils de Frédégonde, devenu l'unique représentant de la race de Clovis, réunit
sous son sceptre les trois royaumes ; mais chacun de ces royaumes à un maire
du palais : Gondoland gouverne la Neustrie, Warnachaire la Bourgogne, et
Raddon l'Austrasie. Ces trois maires s'unissent avec Clotaire contre
l'aristocratie ; de leur côté les grands et le clergé cherchent à limiter
l'autorité royale. Un concile tenu à Paris en 614, conserve au peuple la
libre élection des évêques, soustrait les ecclésiastiques à la juridiction
des délégués du roi, abolit les impôts établis depuis la mort de Gontran, de
Chilpéric et de Sigebert. En 617 les évêques et les seigneurs de Bourgogne
obtiennent du roi la confirmation de leurs privilèges. Les
leudes, en effet, savaient que Clotaire avait vaincu par eux et pour eux.
Dans une sédition ils mirent à mort Herpin, duc do la Transjurane, qui
refusait de s'associer à leurs intrigues. Bientôt le patrice Alétée et
Leudemonde, évêque de Sion, formèrent un complot contre la vie du roi. Ce
dernier chercha d'abord à exploiter la crédulité de la reine Bertrude ; mais
il ne réussit pas, prit la fuite, et son complice fut mis à mort. En
Austrasie les seigneurs foulaient le peuple et lui faisaient regretter le
temps où il pouvait recourir contre l'oppression à l'autorité royale. Les
Austrasiens d'ailleurs voyaient avec chagrin que Metz eût perdu l'éclat et
les avantages attachés à une capitale. Aussi demandèrent-ils à Clotaire de
leur donner pour roi son fils Dagobert. Clotaire céda à leurs vœux. Le jeune
prince, âgé de quinze ans, alla gouverner l'Austrasie sous la tutelle
d'Arnulf et de Pépin, et peu de temps après son père lui rendit les villes
des Vosges et des Ardennes, qu'il avait d'abord retenues sous sa domination
personnelle (622). Dagobert avait à peine pris possession de sa royauté nouvelle, qu'il fut attaqué par les Saxons. Vaincu sur les bords du Weser et assiégé dans son camp, il appela son père qui accourut à la hâte. Clotaire tua de sa main Bertoald, chef des ennemis, dispersa les Saxons et fit massacrer tous les prisonniers dont la taille dépassait la hauteur de son épée. Mais il survécut peu à cette brillante expédition et mourut à quarante-cinq ans dans son palais de Clichy (628). Quoiqu'on puisse lui reprocher des exécutions injustes et trop de faiblesse pour les femmes, il fut pour son époque un prince habile et éclairé, et il avait profité des leçons des clercs entre les mains desquels Frédégonde avait remis sa jeunesse. C'est à lui que les Allemands durent leur code de lois rédigé dans une nombreuse assemblée d'évêques, de ducs et de comtes. On voit par-là, aussi bien que par le concile de 614, que le pouvoir législatif résidait dans ces plaids nationaux, qui selon toute apparence se réunissaient chaque année. En comparant ce règne aux époques de trouble et de violence qui le précédèrent et le suivirent, il semble avec celui de Dagobert une période de calme entre deux orages. |
[1]
Ces contrées répondent à ce qu'on appelle aujourd'hui la Saxe, la Thuringe, la
Franconie et le Haut-Palatinat. Scheidengen, sur la rive gauche de l'Unstrut, à
environ trois lieues de Naumbourg sur la Saale, parait avoir été la résidence
des anciens rois de Thuringe. Fortunat, ami de la reine Radegonde, princesse de
Thuringe, fait de cette ville une description poétique dans son élégie de
excidio Thuringiœ.
[2]
Childebert appela son frère à Paris, et tous deux se firent livrer les enfants
sous prétexte de les présenter comme rois au peuple. Dès qu'ils furent arrivés
on les saisit et ou les enleva aux gens de leur suite qu'on enferma séparément.
Clotilde vit bientôt paraître devant elle un nouveau messager, Arcadius
confident de Childebert. Il portait des ciseaux et une épée nue, et lui dit : «
Glorieuse mère, tes fils nos seigneurs désirent connaitre ta volonté concernant
tes petits-enfants. Ordonnes-tu qu'on leur coupe les cheveux ou qu'on les
égorge ? » A ce message Clotilde saisie de trouble répondit : « Si mes
petits-enfants ne doivent pas régner, je les aime mieux morts que tondus. »
Arcadius, ne laissant pas à la reine le temps de s'expliquer davantage, revient
trouver Clotaire et lui dit : « Vous avec l'aveu de la reine pour achever
l'œuvre commencée. » Satisfait de ces paroles ambiguës, Clotaire saisit l'aîné
des enfants, le jette à terre et lui plonge son couteau sous l'aisselle. A ses
cris, son frère se précipite aux genoux de Childebert et lui dit avec larmes :
« Secours-moi, mon très-cher père, afin qu'il ne soit pas fait à moi comme à
mon frère. » Alors Childebert se prit à pleurer et dit : « Je t'en prie, mon
doux frère, que ta générosité m'accorde la vie de celui-ci : ce que tu me
demanderas je te l'accorderai, pourvu qu'il ne meure pas. » Clotaire, obstiné
au meurtre, dit : « Rejette l'enfant loin de toi ou meurs pour lui. Tu as été
l'instigateur de la chose, et maintenant tu veux violer ta foi ! » Childebert
entendant cela repoussa l'enfant, et Clotaire lui perça le côté avec son
couteau, comme il avait fait à son frère. Ensuite Childebert et Clotaire
tuèrent les nourriciers et les enfants compagnons de leurs neveux. L'un était
âgé de dix ans, l'autre de huit. Après ces meurtres, le roi Clotaire, sans
paraître aucunement troublé, monta à cheval et s'en alla à Soissons. Childebert
sortit aussi de l'avis et se retira dans un de ses domaines voisins de la
ville. Au moment où se terminait cette scène d'horreur, il parait que des
seigneurs francs, suivis d'une troupe d'hommes forts, brisèrent les portes, et
sans tenir compte de ce que diraient les rois, enlevèrent le plus jeune des
enfants Clodoald, et le mirent en sûreté hors du palais. Plus tard Clodoald se
consacra à la vie monastique et bâtit au bourg de Noventium un monastère qui a
pris son nom. Clotilde, ayant enfermé les petits corps dans un cercueil, les
fit enterrer près de Clovis au bruit des chants sacrés et des gémissements du
peuple. (GRÉGOIRE
DE TOURS, liv. III, chap.
14.)
[3]
Théodebert prit parti dans cette guerre pour Childebert contre Clotaire.
C'était au retour de son expédition en Italie (539). Pour ne pas scinder
l'intérêt, nous avons préféré raconter sans interruption les guerres des Francs
au-delà des Alpes. (Voyez ci-après.)
[4]
PROCOPE, lib. I,
cap. 13 et 33.
[5]
Ce ne fut donc, à proprement parler, que la confirmation de la cession déjà
faite par les Ostrogoths ; car les Francs possédaient tout le reste, et
Justinien, en dispensant les provinciaux du serment de fidélité, donna une base
plus légitime, mais non pas plus solide au trône des Mérovingiens. A cette
époque Arles était encore le siège d'un préfet du Prétoire, et Marseille
entretenait avec l'Orient un commerce très-actif de vins, de soieries, d'épices
et de pierres précieuses. Les Gaulois ou les Francs s'établissaient en Syrie et
les Syriens en Gaule. Les Mérovingiens eurent dès-lors le droit de célébrer à
Arles les jeux du cirque, et la monnaie d'or frappée à leur coin fut légalement
reçue dans toutes les provinces de l'empire grec.
[6]
Tel est du moins le récit d'Agathias : mais nos historiens originaux se bornent
à dire qu'il mourut d'une fièvre.
[7]
Le canton de Zog en Suisse était encore idolâtre en 613. Saint Colomban et
saint Gall furent les apôtres de cette sauvage contrée, et le dernier fonda un
ermitage qui est devenu une ville commerçante et peuplée.
[8]
MENANDER (in
Excerpt. legat., p. 133) fait mention de diverses émeutes suscitées en
Italie par les Francs sous l'administration de Narsès ; mais ces tentatives
sans importance et sans connexion ne méritent pas l'attention de l'histoire.
[9]
« Voici le jugement du très glorieux roi Gontran et des nobles hommes
siégeant dans le Malberg. Les cités de Bordeaux, Limoges, Cahors, Béarn et
Bigorre que Galswinthe, sœur de la très-excellente dame Brunehaut, à son
arrivée dans le pays des Francs, reçut, comme chacun sait, à titre de douaire
et de présent du matin, deviendront à partir de ce jour la propriété de la
reine Brunehaut et de ses héritiers, afin que, moyennant cette composition, la
paix de Dieu soit désormais rétablie entre les très-glorieux seigneurs
Chilpéric et Sigebert. » (GRÉGOIRE DE
TOURS,
liv. V.)
[10]
Alors Frédégonde, se souvenant de ses artifices, enivra avec des boissons
spiritueuses les deux jeunes gens de Térouanne et leur dit : « Allez à l'armée
de Sigebert et tuez-le. Si vous revenez vivants, je vous honorerai
merveilleusement vous et toute votre race ; si vous succombez, je distribuerai
pour la félicité de vos billes des aumônes abondantes aux tombeaux des Saints.
» (Gest. reg. Franc., cap. 32, p. 562.)
[11]
« A cette révocation inespérée des ordres qui la retenaient eu exil,
Brunehaut s'empressa de quitter Rouen et la Neustrie au plus vite, comme si la
terre eût tremblé sous ses pieds- Dans la crainte du moindre retard, elle
brusqua ses préparatifs de voyage et résolut même de partir uns son bagage qui,
malgré l'énorme diminution qu'il avait subi, était encore d'une grande valeur.
Plusieurs milliers de pièces d'or et plusieurs ballots renfermant des bijoux et
des tissus de prix furent coulés par sou ordre à l'évêque Prétextat, qui, en
acceptant ce riche dépôt, se compromit une seconde fois. Partie de Rouen, ta
mère de Childebert alla trouver à Meaux ses deux filles ; puis, évitant
rapproche de Soissons, elle se dirigea vers l'Austrasie où elle arriva sans obstacle.
» M. Augustin THIERRY,
Récits des temps Mérovingiens, tom. II, p. 77.
[12]
Les plus redoutables étaient le duc Raukhing et ses deux acolytes Bertefred et
Ursio. Ils en voulaient surtout à Lupus, duc de Champagne, administrateur
sévère et vigilant. « Une fois Ursio et Bertefred fondirent sur lui aux portes
mômes du palais où le jeune roi logeait avec sa mère. Attirée par le tumulte,
Brunehaut accourut, et se jetant avec courage au milieu des cavaliers armés,
elle cria aux chefs des assaillants : » « Pourquoi attaquer ainsi un homme
innocent ? ne faites point ce mal ; n'engagez pas un combat qui serait la ruine
du pays. — Femme, lui répondit Ursio avec un accent de fierté brutale,
retire-toi ; qu'il te suffise d'avoir gouverné du vivant de ton mari, c'est ton
fils qui règne maintenant, et c'est notre tutelle et non la tienne qui fait la
sûreté du royaume. « Retire-toi donc, ou nous allons t'écraser sous les pieds
de nos chevaux. » M. Augustin THIERRY, Récits des temps Mérovingiens, tom. II, p. 120.
[13]
GRÉGOIRE DE TOURS, liv. VI.
[14]
Une tradition rapportée dans les Gesta reg. Franc., dit que Frédégonde
voulut prévenir la vengeance de son mari qui avait découvert ses liaisons
adultères avec Lauderic, page du palais. Chilpéric avait tous les vices qui
caractérisent un tyran. Liche et cruel, injuste et avare, jouet méprisable
d'une femme encore plus injuste que lui, il fut barbare par instinct et par
obéissance. Comme Néron, il aspira à la gloire littéraire ; mais il fut méchant
poète, méchant grammairien, méchant théologien, comme il était méchant roi.
[15]
Citons à ce sujet une allocution de Gontran eu peuple réuni dans une église. « Hommes
et femmes qui êtes rassemblés, dit-il, je vous conjure de ne pas violer ici la
foi que vous m'avez donnée, de ne pas me faire périr comme sous avez fait périr
ré-tellement mes frères. Je ne demande que trois ans ; mais j'ai besoin de
trois ans pour élever mes neveux que je regarde comice mes fils adoptifs.
Gardons qu'il n'arrive qu'à ma mort, vous périssiez avec ces enfants, puisqu'il
ne reste de nia race personne de parvenu à Page viril qui vous défende. » (GRÉGOIRE DE TOURS, loc. supra
citat.)
[16]
Voyez le chapitre précédent.
[17]
GRÉGOIRE DE TOURS, liv. VIII, chap.
30.
[18]
Nous ne voulons pas heurter les idées généralement reçues ; mais nous pensons
avec plusieurs modernes que le traité d'Andelot est avant tout une alliance
offensive et défensive entre les deux rois contre l'aristocratie. En effet, ils
se promirent de ne point accepter ces défections mutuelles par lesquelles les
leudes faisaient tour-à-tour pencher la balance et empêchaient la stabilité du
pouvoir royal. Un seul article parle de confirmation de bénéfices : mais
c'était plutôt dans l'intérêt des deux rois que dans celui des bénéficiaires.
Childebert et Gontran se faisaient des échanges de provinces, et pour que leur
parole restât inviolable, il fut stipulé que tous les dons faits par eux dans
les provinces qu'ils abandonnaient seraient respectés par leurs successeurs.
[19]
Le maire du palais, élu en général par le peuple, avait, sous le rapport de
l'administration de la justice, une autorité indépendante du roi. C'était un
défenseur que se donnait le peuple contre la tyrannie d'une aristocratie
naissante ; mais dans la suite le maire devint le chef de cette même
aristocratie en favorisant ses empiètements sur le pouvoir royal, et réunit
dans ses mains les deux moyens d'action les plus influents : l'administration
de la justice et la convocation des hommes de guerre qu'il conduisait en
personne au combat.
[20]
« Les soldats chargés de l'arrêter saisirent le manteau dont le saint
était enveloppé ; d'autres, s'étant jetés à genoux, le supplièrent en pleurant
de leur pardonner un si grand crime ; car ils obéissaient non à leur volonté,
mais aux ordres du roi. L'homme de Dieu, voyant qu'il pourrait y avoir du
danger s'il n'écoutait que la fierté de son cœur, sortit en pleurant et se
désolant, accompagné de gardes qui ne devaient point le quitter avant de
l'avoir mis hors des terres soumises au pouvoir du roi. Le chef de ces soldats
était Ragamond, qui le conduisit jusqu'à Nantes. Ainsi chassé du royaume de
Thierry, le saint se disposa à retourner en Irlande ; mais comme nul piètre ne
doit prendre une route ou une autre qu'avec la permission du Seigneur, saint
Colomban alla en Italie et construisit dans un endroit nommé Bobbio un
monastère consacré à une sainte vie ; et plein de jours, il monta vers le
Christ. » (FRÉDÉGAIRE,
traduction de M. Guizot.)