Gouvernement. —
Pouvoir royal. — Assemblées nationales. — Administration politique. — Service
militaire. — Impôts. — État des terres et des personnes. — Alleux, bénéfices,
censives. — Leudes, Hérimans, colons, tributaires. — Privilèges des Romains.
— Esclaves. — Législation et justice. — Caractères généraux des lois
barbares. — Wergild. — Tribunaux. — Epreuves indiciaires. — Combats
singuliers. — Langue romane. — Constitution de l'Église. — Hiérarchie. —
Juridiction. — Hérésies. — Pélagianisme. — Persécution arienne en Afrique. —
Lutte de Nestorius et de Cyrille. — Concile général d'Éphèse. — Exil de
Nestorius. — Progrès du Nestorianisme. — Eutychès. — Conciliabule d'Éphèse, —
Concile général de Chalcédoine. — Monophysites ou Jacobites. — Monastères. —
Influence des couvents de Lérins et de Saint-Victor. — Règle de Saint Benoît.
— Services rendus par les moines.
Montesquieu
fait remarquer avec raison que la plupart des institutions barbares, qui
modifièrent la société romaine, se retrouvaient en germe au-delà du Rhin
avant l'invasion, et que les lois écrites des conquérants reproduisent
fidèlement les usages traditionnels des anciens Germains tels que nous les
dépeint Tacite. Cette observation, que nous avons déjà rappelée, est vraie
surtout pour la période que nous venons de retracer. Plus tard, à mesure que
s'opéra la fusion des vainqueurs et des vaincus, les mœurs barbares
s'adoucirent par le contact des idées romaines, et perdirent leur originalité
distincte. Mais l'invasion germaine apporta dans notre Occident la monarchie
mixte, le jugement par les pairs, le respect de la liberté individuelle ; et
ces bases des sociétés modernes, ébranlées vainement par les révolutions,
subsistent pour témoigner du bon sens et de la justice de nos aïeux. GOUVERNEMENT. — La royauté chez les Germains
était élective en principe, mais de fait elle était réservée à une famille
plus puissante ou plus noble que les autres, sans que ce privilége entraînât
d'une manière absolue la transmission du pouvoir de père en fils. Ainsi chez
les Visigoths, les Ostrogoths et les Lombards l'élection domina constamment ;
chez les Francs l'hérédité s'établit, mais toujours avec le consentement de
la nation. Il en fut à peu près de même chez les Saxons et les Bavarois.
L'inauguration du roi avait lieu dans le champ de mars, sur un bouclier, au
milieu des guerriers réunis. Les fils des monarques francs se partageaient
également le royaume paternel, mais à l'exclusion des Biles, et cette
exclusion était commune aux autres États barbares. L'autorité
des rois était limitée par l'assemblée nationale — en tudesque Mall,
en latin placitum — qu'on appelait en France champ de mars ou de mai,
chez les Saxons Wittenagernot, et en Espagne concile de Tolède.
Ces assemblées décidaient de la paix et de la guerre, sanctionnaient ou modifiaient
les lois, traitaient toutes les grandes affaires de l'État, et dans les
occasions solennelles faisaient l'office de tribunal suprême. Les
conquérants, particulièrement les Francs, les Bourguignons, les Visigoths,
laissèrent subsister l'ancienne division territoriale en provinces et en
cités. Les provinces furent administrées par des ducs ou par des comtes (Greffs). Pour rendre la justice plus
sûre et la police plus facile, chaque comté fut subdivisé en centaines de
familles (Hundred), et chaque centaine en dixaines
(Tythings). Tous les habitants de la centainie
ou de la dixainie étaient solidairement responsables des délits commis
sur leur territoire ; ils étaient donc intéressés à les prévenir, à les
révéler, ou à en poursuivre la punition ; et cette coutume resta longtemps en
vigueur, puisqu'elle forme une des dispositions principales des lois
anglaises au treizième siècle. Les cités avaient des comtes ou des vicomtes (Vicaires,
Viguiers), suivant
leur Importance ; ces officiers royaux, d'abord élus par le peuple, puis
nommés par le souverain, exerçaient le pouvoir politique, mais n'entravaient
pas dans les affaires civiles l'action des duumvirs et du défenseur. En
effet, les Barbares respectèrent le régime municipal partout où ils le
trouvèrent établi, et dans certaines localités il acquit plus d'extension que
sous la domination des empereurs. Entre
autres attributions les comtes étaient chargés de lever les hommes et les
impôts. Au moment de la conquête l'armée restait en permanence autour du chef
; lorsqu'elle eut pris possession du sol, il devint nécessaire de la
convoquer par le ban ou publication. Bientôt on distingua deux sortes de
guerres, la guerre nationale (Landwehr), la guerre privée (Fehde). Aucun homme libre ne pouvait
s'exempter de la première, si ce n'est dans certains cas prévus et moyennant
une subvention pécuniaire appelée hériban ; s'il était trop pauvre
pour s'équiper lui-même, il contribuait selon ses moyens à l'entretien d'un
soldat Quant aux guerres entreprises dans un intérêt particulier, le roi ou
le leude puissant ne pouvait y contraindre que ceux qui tenaient un bénéfice
de sa libéralité ; mais cette disposition n'est guère applicable qu'au
neuvième siècle, c'est-à-dire à l'époque de la féodalité. Il est
difficile de préciser la nature des impôts dans les premiers temps de la
conquête. Nous savons seulement que les rois mérovingiens se contentaient
d'abord du produit de leurs domaines[1], de la moitié des amendes, et
des présents volontaires que les Francs leur offraient dans les assemblées
nationales. Quand leurs prodigalités eurent épuisé leurs revenus, ils
recoururent aux impôts indirects tels qu'octrois, douanes, péages, etc. Mais
il est certain que les terres libres ne furent jamais frappées d'une
contribution foncière, et que les Barbares, soit ignorance, soit sagesse, ne
firent point revivre Bette fiscalité régulière et savante, sous laquelle les
provinces romaines avaient gémi si longtemps. ÉTAT DES TERRES ET DES PERSONNES. — Lorsqu'au temps de César
cent vingt mille Germains avaient passé le Rhin sous la conduite d'Arioviste,
ils s'étaient partagé le tiers des terres fertiles occupées par les
Séquanais, et le conquérant avait demandé de plus l'abandon d'un second tiers
pour le distribuer à une autre colonie qu'il se proposait d'établir. Cinq
cents ans après, les Visigoths et les Bourguignons, qui vengèrent la défaite
d'Arioviste, exigèrent aussi la concession des deux tiers des terres conquises
; mais ce partage n'eut lieu probablement que dans les districts particuliers
choisis par le peuple victorieux ou par la politique da chef. Encore le
Germain pâtre et chasseur dut se borner à l'occupation d'un grand bois et
d'une vaste pâture, et céder la portion la moins étendue, mais la plus
fertile à l'industrie du laboureur gallo-romain. Le défaut de documents
authentiques laisse ignorer dans quelle proportion les Francs s'associèrent à
la propriété, et nous avons indiqué plus haut ce qu'il est permis de supposer
sur la nature des terres occupées par eux. La même incertitude règne à
l'égard des Suèves et des Vandales. On sait que les Hérules se révoltèrent
pour obtenir le tiers des terres de l'Italie, et les Ostrogoths, qui
succédèrent à leur pouvoir, leur succédèrent aussi dans les domaines usurpés.
Seuls, les Anglo-Saxons s'arrogèrent la propriété exclusive de toute la terre
conquise, par la destruction ou l'esclavage des anciens habitants. C'était
la coutume en Germanie de distribuer annuellement des terres aux hommes de la
tribu selon le mérite de chacun. Aussi les Barbares, déguisant leur
usurpation sous le nom d'hospitalité, se partagèrent le sol en
portions que l'on doit croire Inégales malgré l'expression de sortes
qui servait à les désigner. Ces lots, appelés en langue germanique alods,
et chez les Francs terres saliques, étaient généralement inaliénables.
Indépendamment de ces alleux, il arrivait souvent que les rois, voulant
récompenser les services que leur avaient rendus leurs fidèles,
accordaient à ces derniers la jouissance viagère ou même héréditaire[2] certaines portions du domaine
royal, et leur imposaient en retour des obligations particulières. Ce sont
les bénéfices, source première des terres féodales. On appelait censives ou
terres tributaires une troisième espèce de propriété. Les colons qui les
cultivaient sous la domination romaine, à raison d'un cens annuel payé au
maitre, soit en argent soit en nature, conservèrent leur tenure aux mêmes
conditions. Les
sociétés nouvelles fondées par la conquête reconnaissaient deux grandes
classes d'individus, les hommes libres, barbares ou romains, et les esclaves
: mais les lois des vainqueurs établissent des distinctions parmi les hommes
libres, puisqu'elles les nomment majores, mediocres, minores. Au
nombre des majores on doit ranger les plus riches des hommes libres,
les officiers royaux, les possesseurs de bénéfices, tous ceux qu'on voit
nommés leudes et antrustions chez les Francs, menadiers chez les Lombards, thanes
et lords du manoir chez les AngloSaxons. Les hommes libres de moyenne classe,
c'est-à- dire la masse des propriétaires allodiaux, portaient les titres
divers d'hérimans, de fribourgs, de thanes inférieurs. Les colons tributaires
jouissant de l'ingénuité formaient la dernière division, sous la dénomination
de pagenses en France, de ceorls en Angleterre, d'aldins
chez les Lombards. Mais leur position précaire et les usurpations des grands
propriétaires finirent par les confondre avec les serfs, dont il est
difficile de les séparer dans les lois féodales. La même
division de personnes existait chez les Romains, qui, échappés au despotisme
impérial, conservaient leurs lois et leurs privilèges. Le Code théodosien
continuait à régler leurs mariages, leurs testaments et leurs successions.
Ils pouvaient aspirer au rang des Barbares et prétendre à toutes les dignités
de l'Etat. Devenus convives du roi, ils étaient assimilés aux
antrustions (in truste regia). L'Eglise leur offrait d'ailleurs un honorable asile. Durant
plusieurs générations, le clergé de la Gaule fut presqu'entièrement composé
de natifs ; l'orgueil des Francs s'humiliait aux pieds des évêques romains, à
qui la dévotion restituait peu à peu les richesses dont les avait dépouillés
le sort des armes. La jurisprudence barbare pourvoyait libéralement à la sûreté
personnelle du clergé ; le sous-diacre était évalué comme deux Francs ; le
prêtre, comme un leude ; et la vie d'un évêque, comme fort au-dessus de toute
autre, était appréciée à la somme de neuf cents pièces d'or. Les lois des
Bourguignons et des Visigoths mettaient sur le même pied les Romains et les
Barbares ; mais les Saxons et les Lombards ne montrèrent pas une semblable
tolérance. L'esclavage
déjà pratiqué en Germanie fut maintenu par les conquérants qui le trouvèrent
établi dans l'empire romain. Au retour d'une expédition heureuse, le Barbare
trairait après lui une longue suite de bœufs, de moutons, d'hommes et de
femmes qu'il traitait avec le même mépris. Ceux qui savaient quelque métier
utile travaillaient pour le compte du maitre ; ceux qui n'avaient que leurs
bras étaient attachés à la culture du sol. Les possesseurs de terres avaient
sur leurs serfs le droit de vie et de mort, et lorsqu'un seigneur mariait sa
fille il lui donnait pour' présent de noces un certain nombre d'esclaves qui
la suivaient dans un pays éloigné, enchaînés sur ses charlots de peur qu'ils
ne s'échappassent. Conformément à l'usage germanique, les hommes libres
pouvaient dans les cas extrêmes vendre leur liberté personnelle, et les
exemples de cette aliénation ne sont que trop fréquents[3]. Dans les temps de troubles,
les pauvres et les faibles couraient s'enfermer dans la forteresse d'un chef
puissant ou se réfugier autour de la châsse de quelque saint vénéré. Les
patrons temporels ou spirituels recevaient leur soumission, et une transaction
précipitée fixait irrévocablement leur condition et celle de leur postérité.
On reconnaissait trois classes de serfs : ceux du roi, appelés dominici,
fiscalini ; ceux des églises, ecclesiastici ; et les serfs
ordinaires, liti.
L'Influence bienfaisante du christianisme adoucit graduellement le sort des
esclaves et diminua leur nombre[4] ; mais l'usage de réduire en
servitude les prisonniers de guerre était si profondément enraciné dans les
meurs qu'il no fut tout-à-fait aboli qu'an treizième siècle. LÉGISLATION ET JUSTICE. — Avant le règne de Clovis, la
plus puissante tribu des Francs avait nommé quatre de ses chefs tes plut
sages pour composer les lofs saliques. Le peuple relit et approuva leurs
travaux dans trois assemblées successives. Clovis après son baptême réforma
différents articles qui paraissaient incompatibles avec le christianisme ;
ses fils en corrigèrent d'autres, et ce fut Dagobert qui fit réviser et
publier la loi salique dans sa forme actuelle. Vers la même époque les Ripuaires
écrivirent et promulguèrent leurs coutumes. La sollicitude des rois
mérovingiens s'étendit aussi sur les peuples tributaires, tels que les Allemands
et les Bavarois[5] dont les institutions
grossières reçurent des améliorations utiles. Les Visigoths et les
Bourguignons, dont les conquêtes précédèrent celles des Frettes, se montrèrent
moins empressés à profiter des avantages d'une législation régulière. Euric
fut le premier roi des Goths qui fixa par écrit les lois et les usages de son
peuple, et la composition du code des Bourguignons fut une mesure de
politique plutôt que de justice. Au lien
d'imposer une règle uniforme de conduite à tous leurs sujets, les princes
mérovingiens permettaient à chaque tribu et à chaque famille de conserver
librement ses institutions domestique, et les Romains n'étaient point teins
de cette tolérance légale. Les enfants suivaient la loi de leurs parents ; la
femme, celle de son mari ; l'affranchi, celle de son patron ; et dans toutes
les causes où les parties appartenaient à une nation différente, le demandeur
était forcé de plaider devant le tribunal du défendeur, qui avait toujours
pour lui la présomption du droit et de l'innocence. Il parait même prouvé que
tout homme libre avait la faculté de déclarer en présence du juge la loi sous
laquelle il préférait vivre et la société nationale à laquelle il désirait
appartenir. Ainsi le vainqueur pouvait descendre à la condition du Romain et
le vaincu s'élever à celle du Barbare. Cette disposition, qui serait
justement considérée comme un élément de trouble dans un état bien organisé,
prépara du moins la fusion des races. La loi
était donc personnelle et facultative ; outre ces deux caractères généraux,
nous en trouvons un autre commun à presque tous les codes barbares,
c'est-à-dire le wergild ou compensation pécuniaire pour toute espèce de
délits, depuis l'homicide jusqu'au tort causé par une parole injurieuse.
Chaque guerrier indépendant se croyait le droit de punir de sa main celui
dont il avait à se plaindre, sans craindre d'autre danger que le ressentiment
de la famille du mort ou du blessé : de son côté le juge pressé d'assoupir la
querelle s'estimait heureux d'obtenir du meurtrier et de faire accepter à
l'offensé ou à ses parents la somme fixée pour le prix du sang[6]. En vertu de ce principe les
Francs arrêtèrent que la vie d'un Romain pouvait être rachetée ; mais ils la
déclarèrent moins précieuse que celle d'un Barbare. L'antrustion était évalué
à la somme de six cents pièces d'or, tandis que la somme de trois cents
pièces était la compensation légale du meurtre d'un noble romain que les rois
admettaient à leur table ; deux cents pièces expiaient la mort du simple
Franc, et la vie d'un Romain des dernières classes n'en valait que cent ou
cinquante. A mesure que les Francs perdirent leur rudesse première, leurs
lois devinrent plus sévères. Le wergild, qui n'était pas (l'abord
obligatoire, fut exigé sous peine de rébellion ; et les rois mérovingiens
essayèrent d'introduire dans leurs Etats la rigueur impartiale des Visigoths
et des Bourguignons. La loi de Gondebaud prononçait la peine capitale même
pour le meurtre d'un esclave du roi ; et à l'époque de Charlemagne l'homicide
prémédité était universellement puni de mort. Si le
wergild était destiné à satisfaire la partie lésée, l'amende (friede,
fredum) avait
pour but de réparer l'offense commise envers la paix publique. La moitié de
cette amende revenait au fisc, l'autre moitié au comte qui présidait à des
époques déterminées des assises nommées placita minora on plaids inférieurs,
sur lesquelles se modelaient les assises tenues par les vicomtes, les
centeniers et les dixainiers. C'était la nature de la cause qui déterminait
la compétence des tribunaux. Dans l'origine tous les hérimans devaient se
rendre au plaid. Plus tard le comte n'en convoqua qu'un petit nombre qui ne
parait pas être allé au-delà de douze. Ces hérimans appelés, à titre de
juges, rachimbourgs ou scabins, se formaient en jury et
prononçaient sur le fait. Le comte publiait la sentence et la faisait
exécuter. Les
preuves écrites et les dépositions des témoins étaient admises par ces
tribunaux barbares. Mais le manque d'instruction et de lumières leur faisait
préférer aux laborieux détails d'une procédure suivie le serment des
conjurateurs. L'accusé passait pour justifié lorsqu'un certain nombre de
personnes venaient affirmer son innocence : plus l'accusation était grave,
plus il fallait de conjurateurs. Celui qui était Inculpé d'incendie ou de
meurtre devait produire soixante-douze voix à sa décharge : Frédégonde
accusée d'adultère fut disculpée par le serment de trois cents leudes. La
fréquence et le scandale des parjures manifestes que causait ce genre de
jugement décidèrent les magistrats à interroger la volonté divine pour
discerner le bon droit, et dans leur naïve crédulité ils ne s'aperçurent pas
qu'ils s'en remettaient au hasard ou à la force corporelle ; de là les
épreuves judiciaires qui étaient de deux sortes ; l'ordéal ou jugement par le
feu, l'eau ou la croix, et le combat singulier. En matière civile et
criminelle le plaignant, le défendeur et même le témoin étaient exposés à
recevoir un défi à mort, de l'adversaire qui n'avait point de preuves légales
à offrir ; et ils étaient contraints ou d'abandonner leur cause ou de
soutenir publiquement leur honneur en champ clos. Les femmes, les enfants,
les ecclésiastiques pouvaient fournir un champion. Les deux adversaires
combattaient à pied ou à cheval selon l'usage de leur nation : la lance ou
l'épée décidait la question, et l'événement du combat entraînait la sanction
du Ciel, du magistrat et du peuple. Les Bourguignons introduisirent dans la
Gaule cette loi sanguinaire, et Gondebaud répondit aux objections d'Avitus : « N'est-il
pas vrai que Dieu dirige l'issue des guerres nationales et des combats
particuliers, et qu'il accorde la victoire au parti le plus juste ? »
A l'aide de cet argument spécieux, l'usage barbare des combats singuliers
prévalut et s'établit dans tous les États d'origine germanique, et c'est à lui
qu'il faut attribuer l'angine du duel, inconnu aux Grecs et aux Romains. On a
remarqué que dans les conquêtes qui font passer d'Une racé à une autre la
souveraineté d'un pays, les vainqueurs, toujours moins nombreux que les
vaincus, finissent par adopter la langue de ces derniers. C'est ce qui arriva
pour les Germains. Après avoir adopté la langue latine pour leurs lois, ils
s'en servirent dans l'usage habituel, à l'exception des Saxons, des
Austrasiens et des Lombards, qui gardèrent leur dialecte national. Mats le
Barbares apportant des idées et de sentiments nouveaux, il devint nécessaire
que la langue romaine se fit violence pour admettre dans son sein les mots
qui exprimaient es Idées et ces sentiments. De là une foule de termes
étrangers qu'il est facile de reconnaître malgré leurs désinences latines. Ce
mélange est l'origine de la langue rustique appelée plus tard romane,
laquelle e donné naissance à tous les dialectes de la Gaule, de l'Espagne et
de l'Italie. Ce qui hâta aussi le triomphe de la langue latine, c'est qu'elle
était la langue de l'Église. Catholiques ou ariens, le Barbares se plièrent
avec respect à l'idiome sacerdotal, qui, en conservant le dépôt des lumières[7], fut le plus puissant
instrument de la civilisation des peuples germaniques. Peur
accomplir l'œuvre immense qui lui était réservée, l'Église avait surtout
besoin d'unité, et l'unité lui manquait encore. Sorti triomphant des
persécutions, le christianisme s'était vu déchiré par les hérésies, et
pendant la période que nous avons retracée, son histoire est une lutte
perpétuelle. Tandis que ses missionnaires pénétraient jusqu'aux confins de
l'ancien monde en Perse, en Éthiopie, en Irlande, il cherchait à détruire les
restes du paganisme ou chi druidisme encore vivants dans la Grèce, dans
l'Égypte, dans la Bretagne, dans la Belgique et les vallées des Alpes ; et
ses docteurs pleins d'ardeur et de science combattaient pour la vraie foi
contre les hérétiques. Ces querelles théologiques eurent pour résultat
d'entretenir le zèle des évêques et des pères, et de fortifier l'orthodoxie,
qui dut surtout sa victoire à la sage constitution qu'elle s'était donnée. CONSTITUTION DE L'ÉGLISE. — A partir du règne de
Constantin, la suprématie de l'évêque de Rome, sous le rapport purement
spirituel, ne petit être mise en doute. Dès l'an 445, un édit de Valentinien
III soumit les évêques aux décisions et au jugement du pape d'une façon
générale et absolue, et ce droit fut reconnu par les Églises d'Orient, comme
le prouvent la décision du concile général de Chalcédoine, la lettre au pape
Symmaque (512), et le formulaire du pape
Hormisdas (618).
Ce fut aussi à cette époque que s'établit l'usage du pallium, symbole
du pouvoir délégué par le pontife romain à ses vicaires. Une délégation du
même genre, faite par saint Pierre à saint Évode et à saint Marc, est le
fondement de la suprématie du siège de Rome sur les patriarcats d'Antioche et
d'Alexandrie. Le nombre des patriarcats d'Orient fut porté à quatre par la
création de ceux de Constantinople et de Jérusalem : hors des limites de
l'empire Romain, des dignitaires gouvernaient sous le nom de catholiques
les grandes églises d'Arménie, de Perse et d'Abyssinie. Les exarques ou
délégués des patriarches avaient les mêmes attributions que les vicaires du
pape, et en Occident les primats demeurant dans les anciennes villes
diocésaines prétendirent au même rang que les patriarches. Primitivement
les évêques ou surveillants, successeurs directs et représentants des
Apôtres, étaient tons égaux. Mais les périls croissants de l'Église
obligèrent bientôt les évêques d'une même province à se réunir pour
s'entendre et s'éclairer mutuellement. Comme le lien de la réunion était
ordinairement la métropole de la province, et que le métropolitain présidait
l'assemblée, il finit par prendre le nom d'archevêque et par désigner ses
anciens collègues sous celui de suffragants. Il les consacra, obtint sur eux
le droit d'inspection et de visite, et fut chargé de faire droit aux plaintes
portées contre leurs décisions. De même
les prêtres, d'abord égaux aux évêques, furent ensuite placés au-dessous
d'eux dans l'ordre hiérarchique, et furent préposés au service spirituel,
avec pouvoir de conférer les sacrements à l'exception de l'ordre et de la
confirmation. Parmi les prêtres, les uns restèrent dans la cité pour assister
l'évêque, les autres furent distribués dans les campagnes circonscrites en
paroisses, et reçurent plus tard le nom de curés. Après les prêtres venaient
les diacres ou serviteurs chargés de tout disposer pour les cérémonies du
culte et de répandre les aumônes. Les ordres mineurs comprenaient les
sous-diacres, les acolytes, les lecteurs, les portiers etc. Cette hiérarchie
si bien coordonnée reposait sur une base fixe, puisque les prêtres aussi bien
que les évêques jouissaient du privilège de ne pouvoir être déposés sans une
instruction préalable et une sentence juridique. An milieu des révolutions
l'Église était immobile, et cette immobilité faisait sa force. Avant
Constantin, Il était généralement défendu aux fidèles de porter leurs causes
devant le magistrat païen. Les évêques consentirent à régler eux-mêmes les
différends qui survenaient entre les chrétiens, et leur juridiction
temporelle, d'abord arbitrale, fut rendue obligatoire après le triomphe du
christianisme. Un édit d'Honorius (408) assimile les décisions des évêques aux sentences
prétoriennes. Une fois que les tribunaux furent remplis de magistrats
chrétiens, l'Église permit à ses enfants d'avoir recours aux juges civils ;
mais elle interdit sévèrement à ses ministres de tous les rangs de donner aux
laïques le scandale de leurs discussions. Les évêques restèrent donc investis
du droit de juger les clercs de leurs diocèses. En Orient les empereurs
soumirent la sentence épiscopale â l'approbation du magistrat civil ; mais en
Occident l'imprévoyance des Barbares et la piété des rois donnèrent aux
tribunaux ecclésiastiques une entière indépendance. Ce principe, bon en
lui-même, fut faussé dans la suite par les empiètements des évêques et par
l'abus des appels en cour de Rome, et il devint entre les deux pouvoirs une
source d'interminables et sanglantes querelles. Quant à
la juridiction spirituelle, elle fut fixée de bonne heure par les conciles et
suivit l'ordre hiérarchique. Les deux conciles généraux d'Éphèse et de
Chalcédoine, les seuls dont nous ayons à nous occuper, trouveront leur place
à l'histoire des hérésies. HÉRÉSIES. — Pour éviter la confusion, on
a divisé les hérésies en plusieurs catégories. Nous n'indiquerons que celles
qui agitèrent particulièrement les esprits depuis la mort de Théodose jusqu'à
l'avènement de Justinien. Parmi les hérésies philosophiques, la principale,
celle des Manichéens, sembla étouffée par la rigueur des édits impériaux ;
mais elle reparut plus tard sous différents noms, et c'est à la doctrine du persan
Manès que se rattacheront plus ou moins directement les Pauliciens, les
Bulgares, les Albigeois, les Patérins, etc. Au commencement du cinquième
siècle un moine breton nommé Pélage, enseigna à Horne que la grâce intérieure
n'était point indispensable pour le salut, et que le libre arbitre suffisait
à l'homme. Cette hérésie de controverse, portée en Afrique par Pélage et par
son ami Célestins, souleva le clergé de cette province, qui la condamna au
synode de Carthage en 412. Appuyée par l'éloquence de saint Augustin, la
décision des prélats africains ne put empêcher le Pélagianisme de se répandre
en Orient où il fut soutenu par le patriarche de Jérusalem, qui croyait
retrouver en lui les opinions d'Origène. Mais Pélage se rétracta à Diospolis,
et le concile général d'Éphèse, en 431, frappa de mort cette innovation
dangereuse. Toutefois le pélagianisme fit de rapides progrès dans les Gaules
et dans la Grande-Bretagne. Quelques-uns de ses adversaires, partisans outrés
de la grâce, tombèrent dans l'excès contraire et admirent la prédestination.
Combattues sans relâche par les synodes, ces deux hérésies de controverse
disparurent vers la fin du siècle qui les avait vues mitre. L'Église
orthodoxe eut plus à souffrir des hérésies relatives à la nature de
Jésus-Christ, qui sous des formes spécieuses attaquaient le christianisme
dans sa base. Sous Constantin, le prêtre Arius avait prêché que le Fils
n'était pas de la même essence que le Père ; qu'il avait eu un commencement,
puisqu'il avait été engendré et qu'il aurait pu ne pas être. Cette doctrine
désastreuse, réprouvée par le premier concile général de Nicée et abattue par
la sévérité du grand Théodose, s'était réfugiée chez les Barbares. Nous avons
vu que les Ostrogoths, les Visigoths, les Bourguignons, les Vandales, les
Suèves, les Lombards étaient ariens. La plupart de ces peuples abandonnèrent
successivement l'hérésie pour adopter le catholicisme ; seuls les Ostrogoths
et les Vandales persévérèrent dans l'arianisme pendant toute la durée de leur
domination. Mais la tolérance des Ostrogoths ne fut pas imitée par les
Vandales. Genséric et tous ses successeurs, à l'exception de Hildéric, eurent
recours à la perfidie et à la violence pour imposer la foi d'Arius à leurs
sujets d'Afrique. Hunneric, fils de Genséric, se signala surtout par sa
cruauté ; les évêques et les prêtres qui refusaient d'obéir furent mis à mort
ou cruellement mutilés. Un grand nombre furent exilés en Sardaigne et en
Corse ; d'autres traînés en esclavage à coups de fouet et condamnés à vivre
sous les huttes sauvages des Maures. A la sollicitation de Zénon, le roi des
Vandales consentit à rétablir la cathédrale de Carthage ; mais il se lassa
bientôt de cette concession et prouva publiquement son mépris pour la
religion de l'Empire, en donnant à l'ambassadeur byzantin le sanglant
spectacle de la persécution. Aussi les chrétiens de l'Afrique accueillirent
le lieutenant de Justinien comme un libérateur. Le dernier roi des Vandales
Gélimer, arien zélé, n'eut pas le temps d'abuser de son pouvoir, et le parti
orthodoxe se vengea de ses souffrances. Après
avoir été longtemps déchirée par l'arianisme, l'Église d'Orient se vit
exposée à de nouveaux maux par les controverses de Nestorius et d'Eutychès
sur l'incarnation. Nestorius, moine d'Antioche appelé en 428 au patriarcat de
Constantinople, se distingua d'abord par un zèle ardent et cruel contre les
Ariens et les divers hérétiques de la Lydie et de la Carie ; mais lui-même
réveilla les querelles, en refusant à la Vierge le titre de Mère de Dieu (θεοτοκος) et en lui accordant seulement
celui de mère du Christ. Cette subtilité, qu'il prêcha lui-même et fit
prêcher par son ami Anastase, l'entrains plus loin ; il en vint à rejeter le
culte d'un Dieu nouveau-né, et à représenter l'humanité du Christ comme le vêtement
de sa divinité. Cette hérésie fut dénoncée au pape Célestin Ier par Cyrille,
patriarche d'Alexandrie, qui en cette occasion laissa voir son ambition et
son orgueil[8]. L'évêque de Rome convoqua un
concile universel à Ephèse, en 481. Les deux adversaires s'y présentèrent
avec tous leurs partisans. Cyrille, qui avait l'avantage du nombre, refusa
d'attendre l'arrivée des prélats syriens, gagna par ses menaces et ses présents
un grand nombre de voix, et sans s'arrêter aux réclamations du délégué
impérial, fit excommunier les Nestoriens et déposer leur patron. En apprenant
cette condamnation précipitée, les évêques orientaux s'indignèrent et
fulminèrent à leur tour contre Cyrille une sentence d'anathème et de
déposition. Pendant plusieurs jours Ephèse fut ensanglantée par les querelles
des deux partis, et Théodose, en prononçant la dissolution de cette assemblée
tumultueuse, adressa aux prélats d'Egypte et de Syrie ces paroles sévères : « Dieu
m'est témoin que je n'ai aucune part à ce désordre. La Providence désarmera
et punira les coupables. Retournez dans vos provinces, et puissent vos vertus
privées réparer les maux et les scandales qu'a produits votre réunion. » Nestorius
avait d'abord réussi à faire emprisonner Cyrille ; mais celui-ci s'échappa,
rentra en triomphe dans Alexandrie, et à force d'intrigues et de largesses
renversa son rival. Le patriarche de Constantinople abdiqua volontairement et
se retira à Antioche ; mais au bout de quatre ans la haine de ses ennemis le
fit exiler aux confins de la Lybie, et après seize années de misères il y
mourut. Sa doctrine lui survécut et devint florissante en Asie. Enseignée
dans l'école d'Ume, où venaient se former les prêtres de l'Assyrie et de la
Perse, elle fut favorisée par la politique des rois sassanides. Pérozès prêta
l'oreille aux discours adroits de Barsumas, évêque de Nisibe, chassa de ses
États les chrétiens grecs catholiques ou monophysites, et donna à un
Nestorien le siège patriarcal de Séleucie. Barsumas fonda l'école syriaque de
Nisibe, d'où le nestorianisme fut propagé en Arabie, dans l'Inde, dans la
Tartane et dans la Chine. Pour
éviter de tomber dans l'erreur de Nestorius, l'archimandrite Eutychès avait
enseigné à ses moines que dès l'instant de l'Incarnation, il n'y avait eu
dans Jésus-Christ qu'une seule personne et qu'une seule nature. Persécuté par
Flavien, patriarche de Constantinople, Eutychès en appela à un concile, et
Théodose II soumit le différend à une assemblée de cent trente-cinq prélats
réunis à Ephèse (449).
Mais Dioscore, successeur de Cyrille sur le siège d'Alexandrie, viola comme lui
la liberté des délibérations, donna gain de cause à Eutychès et fit condamner
les partisans des deux natures : « Puissent ceux qui divisent Jésus-Christ,
s'écria-t-il, être divisés par le glaive ! puisse-t-on les mettre en pièces
et les briller vifs ! » Sa conduite envers Flavien répondit à ce
vœu charitable, et le malheureux patriarche outragé et accablé de coups
expira trois jours après. Ce
conciliabule d'Ephèse, justement flétri du nom de brigandage, avait
fait prévaloir la foi de l'Egypte ; mais le pape Léon s'alarma et écrivit à
Théodose pour demander la convocation d'un concile œcuménique. L'Empereur,
secrètement attaché à la doctrine d'Eutychès, se contenta de répondre que les
peines infligées aux Nestoriens avaient éteint l'incendie dont on craignait
les ravages. Aussitôt après sa mort, Marcien consentit aux désirs du pape,
qui fit présider par ses légats le concile de Chalcédoine (451). Cette assemblée fit taire les
disputes, en recevant au nombre des livres canoniques le tome ou épître
adressée par Léon à Flavien, touchant le mystère de l'Incarnation[9], et déposa l'arrogant Dioscore,
moins comme hérétique que comme coupable de distribuer aux danseuses et aux
prostituées d'Alexandrie les aumônes de l'Eglise. La
décision du concile de Chalcédoine, plus odieuse encore aux monophysites
qu'aux nestoriens, ne termina point les querelles. Jérusalem fut inondée de
sang. A Alexandrie, Protérius, successeur orthodoxe de Dioscore, ne se
maintint qu'avec une garde de deux mille soldats, et fut égorgé par la
populace à la première nouvelle de la mort de Marcien. Trente années de
troubles amenèrent l'Hénoticon de Zénon, qui ne put prévenir les séditions
théologiques du règne d'Anastase. La doctrine d'Eutychès, comme celle de
Nestorius, se répandit dans l'Orient où elle subsiste encore ; Sévère,
patriarche d'Antioche, fixa avec la subtilité la plus raffinée les dogmes des
monophysites et se sauva en Egypte sous le règne de Justin (518). Cinquante-quatre évêque furent
arrachés de leurs siégea par ce prince orthodoxe, et huit cents
ecclésiastiques emprisonnés. Mais le zèle infatigable du moine Jacques
Baradée rassembla les débris des monophysites, qui prirent de lui la
dénomination de Jacobites. MONASTÈRES. — La vie monastique avait
commencé en Egypte avec saint Antoine et saint Pacôme. Introduite à Rome par
saint Athanase, en Palestine par saint Hilarion, dans le Pont par saint
Basile, elle fut établie en Gaule par saint Martin de Tours, qui fonda vers
870 la communauté de Ligugé près de Poitiers, et plus tard celle de
Marmoutier à Tours. Quand il fut mort plus de deux mille disciples
accoururent à ses funérailles. Ce sont là les plus anciennes fondations de
monastères réguliers ; car on ne peut regarder comme soumis à une discipline
commune ces ermites et ces anachorètes qui vivaient seuls dans des grottes
retirées ou promenaient de désert en désert leur vie austère et sauvage. Ces
hommes, abusés par l'exaltation qu'entretient la solitude, se plaisaient aux
mortifications les plus rigoureuses, passaient plusieurs jours sans
nourriture, plusieurs nuits sans sommeil, gardaient le silence pendant de
longues années ; mais aucun ne surpassa ce fameux Siméon Stylite, qui monta
sur une colonne élevée successivement de neuf pieds à soixante, et y resta
trente ans exposé à l'ardeur brûlante de l'été et aux froids rigoureux de
l'hiver. Dans
les premières années du cinquième siècle, la Provence reçut de l'Orient des
communautés monastiques. Honorat et Cassien, après avoir vécu an milieu des
cénobites de la Thébaïde, fondèrent en 405 et en 408 les monastères de Lérins
et Saint-Victor près de Marseille. Cassien établit aussi la plus ancienne
communauté de femmes qui ait existé dans les Gaules, et dirigea les nombreux
couvents qui se formèrent dans les lies désertes de la mer de Toscane entre
Lérins et Lipari. L'école de Lérins devint bientôt célèbre, et c'est d'elle
que sortirent le prêtre Salvien et l'apôtre Patrice. Ce dernier fonda le
monastère de Bangor, dans le pays de Galles, et conduisit une colonie de
missionnaires parmi les barbares de l'Irlande. Iona, une des Hébrides
défrichée par les moines Irlandais, lit parvenir dans les régions du Nord
quelques lueurs de civilisation. Jusque-là les communautés religieuses
obéissaient à des règles diverses, sous l'autorité de l'évêque diocésain ; il
n'en fut plus de même lorsque saint Benoit de Nursia eut établi sur le mont
Cassin, en 529, le chef-lieu d'une congrégation qui devait attirer dans son
sein tous les monastères de l'Occident. La
règle des Bénédictins fut universellement adoptée, parce qu'elle résuma tout
ce qu'il y avait d'utile et de praticable dans les institutions monastiques
antérieures. L'obéissance, la simplicité des vêtements, la sobriété, la
chasteté, le travail manuel et les occupations studieuses, qui faisaient le
fond de la vie cénobitique, fournirent aussi à saint Benoit les principaux
articles de sa règle. Il y ajouta le vœu de pauvreté ; mais cette injonction
ne put être appliquée qu'aux individus : car les communautés enrichies par la
munificence des princes et des particuliers acquirent en peu de temps des
richesses considérables ; la vanité fut une suite de l'opulence, et le faste
une suite de la vanité. Trop souvent les biens donnés aux monastères pour
être répandus en aumônes tournèrent au profit des passions mondaines. Mais si
l'historien impartial doit indiquer les abus, il rappellera aussi que les
moines défrichèrent les forêts et les landes[10], créèrent des villages et des
villes florissantes, transcrivirent et conservèrent les chefs-d'œuvre de
l'antiquité, dirigèrent l'enseignement public dans ces temps d'ignorance et
de ténèbres, et empêchèrent le mouvement Intellectuel de s'éteindre au milieu
du chais de la barbarie. FIN DE LA PREMIÈRE PÉRIODE
|
[1]
On comptait dans les différentes provinces qui composaient le royaume des
Francs, cent soixante de ces habitations appelées Palais ; quelques-unes
pouvaient passer pour des forteresses ; mais la plupart n'ôtaient que de riches
fermes environnées de basses-cours et d'étables pour nourrir des volailles et
enclore des troupeaux. Les soins qu'on y donnait à l'apiculture, à la pèche et à
la chasse, tournaient au profit du souverain. Les magasins de ces villœ
étaient remplis de blé et de vin, et le surplus de la consommation de la table
royale était vendu selon les plus sévères maximes de l'économie domestique.
[2]
D'après un passage de la loi des Bourguignons (tit Ier, art. 3), il est évident
qu'un fils qui s'en montrait digne pouvait espérer de conserver les terres que
son père tenait de la libéralité de Gondebaud.
[3]
On lit dans les formules de Marculfe, lib. II, 28 : Licentiam
haheatis mihi qualemcumque volueritis disciplinam ponere, vel venumdare, aut
quod vobis placuerit de me facere. Rien ne peint mieux le maillent des
temps que cette abdication de l'homme envers l'homme.
[4]
Ce fut surtout en favorisant les affranchissements par voie de rachat ; mais le
serf qui devait la liberté à son pécule ou même è la générosité du maitre, ne
pouvait obtenir tous les privilèges de l'homme libre et n'arrivait pas à
l'exercice du pouvoir politique, comme chez les Romains ou chez les Grecs du
Bas-Empire.
[5]
Renfermés comme nous le sommes dans les limites d'une période convenue, nous ne
pouvons que donner ici des idées générales, en indiquant d'une manière pins
précise les dates des lois barbares dans les chapitres antérieurs ou
postérieurs à l'année 527. Rappelons seulement que la loi des Ripuaires, des
Allemands et des Bavarois, appartient du règne de Thierry Ier, fils de Clovis ;
celle des Bourguignons, eu règne de Gondebaud et de Sigismond (502-517) ; celle
des Visigoths, au règne d'Alaric II, de Receswinthe et d'Egira (de 506 à 688) ;
celle des Ostrogoths, au règne du grand Théodoric, en 500 ; celle des
Lombardie, an règne de Rotharis, de Grimoald et de Liutprand, de 643 à 743.
[6]
On trouve des traces évidentes de la compensation pécuniaire dans l'Illiade
d'Homère et dans les Lois d'Athènes. Elle existait de toute antiquité
chez les Arabes et chez les Tartares. Les Écossais conservèrent longtemps
l'usage du Wergild anglo-saxon, qu'ils appelaient Croo, et jusqu'au
seizième siècle les Allemands admirent en quelques occasions la composition
pour le meurtre. Quant aux épreuves judiciaires, telles que celles de l'eau et
du feu, Sophocle et Aristote en font aussi mention.
[7]
Nous rassemblons dans un même chapitre, à la fin de la 2e période, les notions
sommaires sur les lettres et les arts, depuis Théodose jusqu'à Charlemagne.
[8]
Cyrille, neveu et successeur de Théophile, avait assisté au synode du Chêne,
où fut déposé saint Jean Chrysostéme. Et quand la mémoire de ce prélat eut été
réhabilitée, il s'obstina à soutenir que sa condamnation était juste. On le
vit, à la tête d'une troupe de fanatiques, exercer dans Alexandrie une tyrannie
sans bornes. Il chassa lei Juifs, rasa leurs synagogues, pilla leurs biens.
Oreste, préfet de l'Égypte, s'étant plaint de ce despotisme, fut allumé sur la
place publique et grièvement blessé. Le meurtre de la belle et savante Hypatia
est le souvenir le plus sanglant du pontificat, de Théophile. Pour la punir de
son attachement au paganisme, les amis du patriarche la massacrèrent,
découpèrent son corps avec des écailles d'huîtres et jetèrent au feu ses
membres palpitants.
[9]
Les théologiens de Rome déclarèrent que le Christ existait en une seule
personne et en deux natures, et cette doctrine positive a toujours été admise
depuis par l'Eglise catholique. Mais cette manière de trancher la question, qui
semblait passer les bornes posées par les trois premiers conciles généraux, ne
fut pas adoptée sans une vive opposition ; il fallut que Marcien exprimât sa
volonté d’un ton absolu.
[10]
C'est le monastère de Lérins qui donna naissance à la maison de Saint-Claude,
laquelle répandit autour d'elle des colonies de moines laboureurs. Ces pieux
travailleurs défrichèrent les vallées du mont Jura.