HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

PREMIÈRE PÉRIODE. — DEPUIS LA MORT DE THÉODOSE-LE-GRAND JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE JUSTINIEN Ier (395-527)

 

CHAPITRE V. — DE L'EMPIRE D'ORIENT JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE JUSTINIEN. - GUERRES AVEC LES PERSES (395-527).

 

 

Mariage d'Arcadius avec Eudoxie. — Chute de Rufin. — Puissance et disgrâce d'Eutrope. — Révolte de Geins. — Mort d'Eudoxie et d'Arcadius. — Pulchérie gouverne l'Empire au nom de son frère Théodose II. — Guerre contre les Perses. — Trêve de cent ans. — Partage de l'Arménie. — Invasion et ravages d'Attila. — Premier traité. — Ambassade de Maximin. — Complot de Vigilius. — Attila pardonne à l'Empereur. — Avènement de Marcien. — Attila s'éloigne. — Mort de Pulchérie. — Léon Ier arrive au trône par le crédit d'Aspar. — Aspar périt avec sa famille. — Lutte des Nephtalites et des Perses. — Zénon tuteur de son fils. — Il est déposé, puis rétabli. — Nouvelles révoltes infructueuses. — Edit d'union. — Avènement d'Anastase. — Guerre d'Isaurie. — Mort de Pérozès. — Seconde guerre contre les Perses. — Prise d'Amide. — Trêve de sept ans. — Fortifications de Dara. — Mur d'Anastase. — Le Trisagion. — Querelles religieuses. —Justin Ier s'empare du trône. — Conspirations réprimées. — Assassinat de Vitalien. — Intrigues de Justinien. — Il est associé à l'empire par Justin et lui succède.

 

De la part des princes, un despotisme sans gloire ; de la part des sujets, une servilité sans dévouement ; telle est en général l'existence de l'empire Byzantin pendant sa longue histoire. Mais la puissance encore imposante de cet empire, l'étendue de son territoire, sa civilisation avancée, l'intérêt qui s'attache à quelques noms surnageant au milieu de cette uniformité stérile, imposent à l'écrivain l'obligation d'étudier les destinées d'un peuple qui, pressé de tous côtés par les Barbares et affaibli par ses propres vices, lutta cependant douze siècles, jusqu'au jour où il succomba en léguant à l'Europe les trésors de l'érudition et de la sagesse des anciens.

Le gaulois Rufin, indigne favori du grand Théodose, s'était arrogé une autorité absolue sur la personne et sur les États d'Arcadius, prince faible et sans expérience, qu'il considérait plutôt comme son pupille que comme son souverain. Sa puissance odieuse dura peu. Pendant qu'il était à Antioche, occupé à punir par un supplice cruel l'administration intègre et équitable du comte Lucien, l'eunuque Eutrope prépara le mariage de l'Empereur avec la belle Eudoxie fille du franc Bauto. Rufin, qui avait espéré pour sa propre fille cette magnifique alliance, se vit perdu dans l'esprit d'Arcadius par les artifices de la nouvelle impératrice. Il conspira, et essaya de gagner les troupes que Stilicon venait de renvoyer en Grèce. Mais le goth Gainas, chef de cette armée, avait reçu des ordres positifs. En arrivant à Constantinople, il fit égorger Enfin dans le champ de Mars, au milieu d'une revue, et en présence même de l'Empereur (27 novembre 395).

Le pouvoir passa à Eutrope, qui en abusa avec autant d'impudence que Rufin. Devenu patrice et consul, le vil Proxénète aurait voulu vendre le genre humain, pour faire oublier qu'il avait été vendu lui-même. Non content de mettre à l'encan les provinces de l'Empire[1], Eutrope punit de la mort ou de l'exil les hommes les plus illustres par leurs richesses on par leurs services. Le comte Abundantius fut relégué sur les bords de la mer Noire, Timase maitre général des armées d'Orient, dans les déserts de la Libye, où il périt sous les coups des satellites d'Eutrope. Le favori arracha même au faible Arcadius un édit qui enveloppait dans la punition des crimes de lèse-majesté, ceux qui, ayant eu connaissance d'une intention de complot, ne l'auraient point révélée sur-le-champ (397). Il ne put cependant prévenir la conspiration de Gainas, qui s'entendit avec Tribigild son compatriote et son parent. Ce dernier, chef d'une colonie d'Ostrogoths que Théodose avait cantonnés dans la Phrygie, se révolta et dévasta l'Asie mineure. Eutrope, ne soupçonnant pas les projets de Gainas, lui confia la défense de la Thrace et de l'Hellespont, tandis qu'il envoyait en Asie une armée qui se laissa surprendre et disperser sur les bords de l'Eurymédon. Alors Gainas affecta de ne pouvoir lutter contre Tribigild, négocia avec lui, et lui conseilla de demander la tête d'Eutrope. Entraîné par Eudoxie, Arcadius signa l'arrêt de son ministre, qui dut à l'éloquence de saint Jean Chrysostôme d'échapper à la fureur du peuple. Exilé d'abord dans Pile de Chypre, Eutrope fut rappelé précipitamment, jugé à Chalcédoine, et mis à mort (399).

Gainas, si bien servi par les intrigues du palais, ne dissimula plus. Il réunit son armée à celle de Tribigild, et s'avança sans obstacle jusqu'au Bosphore. Arcadius effrayé, consentit à livrer le pouvoir à l'ambitieux Barbare, qui remplit Constantinople de ses troupes, et distribua les honneurs à ses créatures. Mais la haine que les catholiques portaient aux Goths ariens fit éclater une sédition. Pendant l'absence de Gainas, ses plus braves guerriers furent égorgés, et Fravitta mis à la tête des troupes fidèles, défendit avec succès les villes de la Thrace. Il empêcha Gainas de repasser le Bosphore, et le força à s'éloigner. Au moment où le chef des Goths se disposait à aller tenter la fortune en Scythie, il fut arrêté, vaincu et tué par Uldin, roi des Huns et allié de l'Empire. La tête de Gainas fut portée à Constantinople, et la mort du rebelle fut célébrée comme une délivrance publique (janvier 401).

L'impératrice Eudoxie exerça dès-lors sans rivalité un pouvoir dont elle abusa pour persécuter saint Jean Chrysostôme. Les historiens les plus graves ont élevé des doutes sérieux sur sa fidélité à la foi conjugale. Cependant Arcadius accueillit avec une grande joie la naissance de Théodose, et quand Eudoxie mourut quatre ans après, il fut peut-être le seul qui la regrettât sincèrement. Il se montra plus sensible à cette perte qu'aux ravages des brigands Isauriens, aux incendies, aux tremblements de terre, aux invasions de sauterelles, à la famine, et à tous les fléaux qui signalèrent son règne.

A la mort d'Arcadius (1er mai 408), le préfet Anthémius s'empara de la tutelle du jeune Théodose II, âgé de sept ans, et administra l'Empire avec fermeté. Il força Uldin à repasser le Danube, augmenta les fortifications de Constantinople, pourvut à la défense des villes Illyriennes, et tint les Barbares en respect sur la frontière de Thrace. Il céda ensuite l'autorité à Pulchérie, sœur aînée de Théodose, qui reçut à seize ans le titre d'Augusta et le soin de gouverner l'Orient. Habile et sage, Pulchérie s'appliqua à maintenir la paix et la tranquillité intérieure, et sut conserver sur son frère un ascendant qui résista au caprice ou à l'intrigue. Chargée de l'éducation de Théodose, elle laissa à des maîtres instruits le soin de lui enseigner les sciences divines et humaines, et se réserva de lui apprendre l'art de gouverner. Mais elle se borna à le façonner elle-même aux graves futilités des cours de l'Orient, et l'éloigna des affaires, en lui inspirant les goûts d'un anachorète et d'un rhéteur. Pour achever de le dominer, elle le maria à la savante Athénaïs[2], fille du philosophe athénien Léontius. Celle-ci, en abjurant le paganisme, prit le nom d'Eudoxie, et jouit sans trouble de l'amour de Théodose, jusqu'au jour où elle entreprit de disputer à sa bienfaitrice le gouvernement de l'État, et en fut punie par une disgrâce éclatante[3] (421).

Une guerre sans importance contre les Perses et les menaces du redoutable Attila, troublèrent seules le long règne de Théodose. Quelque temps avant la mort de Jezdegerd, le tuteur supposé du fils d'Arcadius[4], un évêque qui aspirait à la couronne du martyre, détruisit à Suze un des temples du Feu. Les Mages irrités excitèrent une persécution violente à laquelle s'associa Bahram, successeur de Jezdegerd. Des chrétiens fugitifs furent redemandés avec hauteur et généreusement refusés. Les armées romaine et persane couvrirent les montagnes de l'Arménie et les plaines de la Mésopotamie ; mais les opérations de deux campagnes consécutives ne produisirent aucun événement mémorable. Si l'histoire doit rejeter les fables adoptées par la crédulité des Byzantins, elle ne peut passer sous silence la charité d'Acace, évêque d'Amide, qui racheta sept mille Persans captifs et les renvoya dans leur patrie, pour apprendre à Bahram quel était le véritable esprit de la religion qu'il persécutait. Une Crève de cent ans termina cette guerre éloignée, et les conditions principales du traité furent observées pendant près de quatre-vingts ans par les successeurs d'Artaxerxès et de Constantin.

Toutefois les troubles de l'Arménie faillirent rompre la paix entre les deux empires. Au commencement du cinquième siècle, cet ancien royaume était partagé en deux portions inégales. Chosroës régnait à l'orient sur la partie la plus considérable, et reconnaissait la suprématie du monarque persan. Arsace possédait le reste sous la protection d'Arcadius. A la mort d'Arsace, les Romains abolirent la royauté nationale, donnèrent le pouvoir à cinq satrapes choisis par eux et fondèrent Théodosiopolis, près des sources de l'Euphrate. Bahram suivit cet exemple. Il fit déposer Artasire neveu et successeur de Chosroës, et réunit les États de ce prince à son royaume, sous la dénomination nouvelle de Persarménie (431-440). Cette usurpation excita l'inquiétude du gouvernement romain ; mais le différend s'apaisa par un nouveau partage fait à l'amiable quoiqu'inégalement. « C'est ainsi, dit un moderne, que cessa d'exister un royaume qui servait :de séparation et quelquefois de barrière à deux États ennemis, dont les fréquentes querelles remuaient tout l'Orient. »

Cependant Attila avait imposé aux ambassadeurs de Théodose le traité de Marges. Maitre de la Germanie et de la Scythie, il menaçait à la fois Constantinople et Ctésiphon : déjà une bande de Huns traversant l'Arménie, la Cappadoce, la Cilicie, avait poussé jusqu'à Antioche, tandis qu'une autre troupe de ces Barbares combattait les Perses sur les confins de la Médie, était vaincue et regagnait péniblement le camp royal, avec un impatient désir de vengeance. Les deux empires étaient en suspens ; mais les intrigues de Genséric et les refus opposés par la cour de Byzance aux prétentions d'Attila, qui demandait l'extradition de l'évêque de Mar-gus et des Huns fugitifs, décidèrent le roi du Nord à envahir l'empire grec. L'évêque de Marges, pour apaiser les Huns, leur livra sa ville et le passage du Danube (442). Aussitôt des myriades de Barbares inondent la Mœsie, la Dacie, l'Illyrie, depuis le Pont-Euxin jusqu'à la mer Adriatique. Théodose est forcé de rappeler les garnisons des frontières de la Perse et les troupes rassemblées en Sicile pour combattre Genséric ; mais ces armées sont vaincues dans deux journées successives se laissent repousser vers la Chersonèse de Thrace, et, arrêtées par la mer, éprouvent une troisième et irréparable défaite. Dès lors Attila ravage sans obstacle la Thrace et la Macédoine. Soixante-dix villes prises et rasées disparaissent entièrement, et le peuple de Constantinople, effrayé par un tremblement de terre, croit voir déjà dans ses murs les pâtres farouches de la Scythie.

Le faible Théodose, abandonné par son collègue d'Occident, fut réduit à solliciter la clémence d'Attila, qui dicta impérieusement les conditions d'une paix ignominieuse. Il se fit céder la rive droite du Danube, depuis Singidunum jusqu'à Novae, dans une largeur de quinze journées de marche, éleva à deux mille cent livres pesant d'or le tribut de sept cents livres stipulé par le traité de Marges, et exigea la restitution des transfuges barbares (446). Au milieu des difficultés suscitées par cette dernière clause, la petite ville d'Azimuntium protesta seule contre la honte de l'Empire, et Théodose se vit poursuivi par des ambassades menaçantes, qui, sous prétexte d'exposer les réclamations d'Attila, épuisaient les richesses de l'Empire. Le roi des Huns, jaloux d'assurer la fortune de ses favoris aux dépens de la majesté impériale, traita comme une affaire d'état le mariage du gaulois Constance, que le patrice Aetius lui avait donné pour secrétaire, et consentit à recevoir les députés de Théodose, pourvu que leur chef fût un personnage consulaire. Le sage Maximin, l'historien Priscus son ami, et l'Interprète Vigilius, accompagnèrent au camp d'Attila le pannonien Oreste et le scyrre Édecon, ministres du roi tartare (448). Après avoir traversé les ruines encore fumantes de Sardien et de Naïssus, les députés romains passèrent le Danube et s'enfoncèrent dans les vastes plaines arrosées par la Theiss. Là, ils éprouvèrent tour-à-tour l'astucieuse insolence et la générosité capricieuse des Barbares, et arrivèrent après de longues fatigues dans une bourgade de la haute Hongrie, qui servait de résidence à Attila[5]. Ce vaste village, composé de chaumières et de maisons en bois, renfermait le palais du roi construit également en bois, mais avec une grande magnificence et selon toutes les règles de l'architecture. En sortant de l'audience de Cerce, la principale reine, Maximin et ses collègues furent introduits devant Attila, qui toujours simple et austère, les reçut assis sur un escabeau, entouré de rois barbares et de transfuges romains. Il s'adressa d'un ton irrité à Vigilius, l'accusa d'avoir diminué à dessein le nombre des déserteurs dont il exigeait l'extradition, et le renvoya à Constantinople. Il s'adoucit cependant, invita les députés à un festin, pendant lequel ils observèrent avec curiosité les usages des Scythes, et les congédia trois jours après en les comblant de présents.

La colère d'Attila contre l'interprète avait une cause plus grave que Maximin n'avait pu d'abord soupçonner. Vigilius avait procuré à Édecon une entrevue avec le chambellan Chrysaphius, et tous deux avalent essayé de corrompre cet envoyé, en lui faisant de magnifiques promesses, pour prix de la vie d'Attila. Théodose lui-même consentit au meurtre d'un ennemi qu'il n'osait combattre. Édecon feignit d'entrer dans le complot, et avertit son maitre de cette trame secrète. Le fils de Mundzuk respecta l'innocence de Maximin ; mais quand Vigilius eut l'audace de revenir au camp des Huns avec la bourse d'or qui devait gagner les gardes du palais, il fut traîné devant le tribunal du roi barbare, qui lui fit grâce de la vie et s'en prit à Théodose. Eslaw, son ambassadeur, adressa à l'empereur une sévère réprimande, et demanda la tête de Chrysaphius. Désarmé par les flatteries et les présents de Nomius et d'Anatolius, Attila consentit à pardonner ; Il se relâcha même de ses premières exigences, abandonna à leur sort les fugitifs et les déserteurs, et céda le territoire an midi du Danube.

Bientôt la mort sauva Théodose d'une humiliation nouvelle. Il expira à cinquante ans, des suites d'une chute de cheval (450)[6], et Pulchérie proclamée impératrice d'Orient, satisfit sa haine et celle du public par le supplice de Chrysaphius. Mais sentant tes Inconvénients de sa position, elle fit revêtir de la pourpre le sénateur Marcien, qu'elle honora de sa main. Né dans la Thrace, Marcien avait servi avec distinction sous Aspar et Ardaburius ; son mérite et ses vertus privées justifiaient le choix de Pulchérie ; et quand il fut en possession du pouvoir, il sut maintenir l'ordre dans l'État et la paix dans l'Église. Attila lui ayant demandé le tribut annuel, Marcien le refusa fièrement, et déclara que s'il avait de l'or pour récompenser la fidélité de ses alliés, il ne manquait pas de fer pour repousser ses ennemis. Apolionius, député du nouvel empereur, vint tenir le même langage dans le camp des Huns, et Attila ébranlé par cette fermeté imprévue, se détourna sur l'Occident[7].

L'âge de Pulchérie ne pouvait plus promettre d'héritiers à l'Empire, et d'ailleurs elle avait imposé à Marcien l'obligation de respecter la chasteté dont elle avait fait vœu. A sa mort (453), la race du grand Théodose s'éteignit à Constantinople, et Marcien survécut peu à l'illustre épouse qu'il honorait comme une sainte (457). Le patrice Aspar qui, par ses richesses et ses exploits, tenait le premier rang dans l'Empire, se serait facilement emparé du diadème, s'Il eût voulu accepter publiquement la foi de Nicée ; mais, attaché à l'arianisme, il présenta un homme obscur, Léon de Thrace, tribun militaire et le principal intendant de sa maison. Le domestique d'Aspar reçut la couronne des mains du patriarche Anatole, et ce fut le premier empereur de Byzance qui dut son élévation à un Barbare et qui fut sacré par un évêque.

Mais, si l'orthodoxe Léon témoigna sa reconnaissance au patriarche, il ne tarda pas à oublier les bienfaits qu'il avait reçus d'Aspar, lorsque l'orgueilleux patrice prétendit lui imposer sa volonté et lui reprocher son manque de foi. Il fit venir secrètement une armée d'Isauriens, l'introduisit dans Constantinople, endormit adroitement les défiances d'Aspar et ordonna sa mort. La famille du patrice fut enveloppée dans sa ruine. Léon, délivré de cette tutelle importune, se déclara aussitôt contre Genséric roi des Vandales, et offrit le secours de ses armées et de ses flottes à son collègue Anthémius[8] qu'il venait de placer sur le trône d'Occident.

Le mauvais succès de cette expédition et la fuite honteuse d e Basins-eus beau-frère de Léon, furent compensés par les victoires que les généraux impériaux remportèrent sur les successeurs d'Attila. Les Huns, rejetés en Asie, tinrent les Perses en échec, et une tribu de ces peuples, les Nephtalites, établis au-delà de l'Oxus, exigèrent souvent du grand roi des tributs onéreux, ou levèrent dans ses États des contributions forcées. Pennés ayant sollicité l'alliance de Léon contre ces incommodes voisins en reçut une réponse évasive, et vit môme, sans pouvoir s'y opposer, le prince des Lexiques se soustraire à l'influence de la Perse, pour mettre ses États sous la protection des Romains.

Léon n'ayant pas d'enfant môle, désigna pour son successeur son petit-fils, nommé Léon comme lui, et issu du mariage de sa fille Ariane avec Zénon chef de la garde isaurienne. A la mort de son beau-père (474) Zénon s'approcha du trône de son fils avec un respect affecté et accepta humblement le titre d'auguste et le partage de l'autorité souveraine. Quelques mois après, la fin prématurée du jeune prince le laissa seul maître de l'empire ; mais ses débauches, la bassesse de sa naissance et ses défauts extérieurs le rendaient odieux. Vorina veuve de Léon Ier, osa prononcer une sentence de déposition contre l'ingrat serviteur qui lui devait le sceptre, fit proclamer par un sénat servile son frère Basiliscus, et força Zénon à se cacher dans les montagnes de l'Isaurie. Le règne de l'usurpateur fut court et orageux ; il fit assassiner l'amant de sa sœur et offensa celui de sa femme, le frivole Harmatius, qui prenait l'habillement, le maintien et le surnom d'Achille. Les mécontents : conspirèrent pour rappeler Zénon de l'exil ; ils lui livrèrent les armées, la capitale et la personne de Basiliscus dont la famille entière fut condamnée par un vainqueur inhumain aux longues douleurs de la faim et du froid (477). Vorina fut épargnée, grâce aux prières de sa fille Ariane ; mais le voluptueux Zénon, incapable de défendre et de gouverner l'Empire, vit son règne troublé par les incursions des Ostrogoths et par les nouvelles intrigues de sa belle-mère. Vorina fit agir les ennemis du patrice Illus, embrassa sa cause dès qu'il fut disgracié, créa un autre empereur en Syrie et en Égypte, leva une armée de soixante-dix mille hommes, et soutint, jusqu'au dernier moment de sa vie, une rébellion infructueuse. Zénon en effet parvint à se débarrasser des Ostrogoths, en leur offrant l'Italie à conquérir, triompha de la révolte opiniâtre d'Illus, fit trancher la tête à son compétiteur Léonce et passa ses dernières années à ordonner des supplices.

Ce prince avait essayé de rétablir l'unité de croyance, dans l'église d'Orient, troublée par les monophysites. Ces partisans d'Eutychès ne reconnaissaient qu'une seule nature incarnée et arrivaient à nier que Jésus-Christ procédât de la nature humaine. Le concile de Chalcédoine assemblé par Marcien condamna l'eutychianisme, qui dominait dans la Syrie et dans l'Égypte. Cette décision fut suivie de trente années de désordres, et l'orthodoxe Léon ne put triompher de l'opiniâtreté des monophysites. L'Hénoticon, ou édit d'union publié par Zénon en 482, eut pour but de satisfaire les deux partis ; mais le clergé catholique s'indigna qu'un laïque prétendit déterminer des articles de foi, et l'Hénoticon, conforme cependant à l'orthodoxie, ne suspendit pas un seul instant les querelles théologiques.

Anastase, simple silentiaire du palais[9], que la faveur de l'impératrice Ariane appela au trône à la place de Zénon, était généralement estimé, si l'on en juge par l'acclamation qui salua son avènement : « Régnez comme vous avez vécu. » Le patriarche de Constantinople, qui soupçonnait Anastase d'être attaché à l'hérésie d'Eutychès, s'opposa vainement à son élection. Le nouvel empereur, devenu l'époux d'Ariane, supprima le honteux impôt du chrysargire, abolit la vénalité des charges, défendit sévèrement les combats des hommes contre les bêtes. Il parvint à chasser de Constantinople les séditieux Isauriens ; mais ceux-ci, proclamant auguste Longin frère de Zénon, rassemblèrent cent cinquante mille hommes et s'avancèrent jusqu'à Cotyée en Phrygie, où les troupes impériales dissipèrent aisément cette multitude tumultueuse. Les débris des Isauriens se retirèrent dans leurs forteresses du Taurus, où ils résistèrent six ans encore ; la rébellion fut enfin étouffée par la mort des principaux chefs dont les têtes furent exposées dans le cirque (407).

Délivré de cette guerre intestine, Anastase repoussa souvent avec succès les incursions des Slaves et des Bulgares ; mais il fut moins heureux contre les Perses. Sous Zénon, la trêve de cent ans avait été soigneusement observée, et un ambassadeur Byzantin avait même accompagné comme médiateur le roi Pérozès dans son expédition contre les Nephtalites. Ces barbares avaient étendu leurs conquêtes de la mer Caspienne au centre de l'Inde ; leur prince s'asseyait sur un trône enrichi d'émeraudes, et leur cavalerie était soutenue par une ligne de deux mille éléphants. Les Perses se laissèrent surprendre deux fois dans une position qui rendit leur valeur inutile et leur fuite Impossible. Les Huns renvoyèrent le grand roi après l'avoir contraint d'adorer la majesté de leur chef ; et la subtilité des mages qui conseillèrent à Pérozès de diriger son intention vers le soleil levant, ne put diminuer la honte de cette humiliation. Brûlant de se venger, il tenta une seconde attaque, et y perdit son armée et la vie (488). La mort de Pérozès fut suivie de douze années de troubles. Khobad ou Cabadès fils de Pérozès, d'abord écarté du trône par son oncle Oualla, soutint le fanatique Mazdak qui prêchait la communauté des femmes et l'égalité des hommes, tout en adjugeant à ses sectateurs les domaines les plus fertiles et les filles les plus belles. Les nobles déposèrent Cabadès et donnèrent la couronne à son, frère Giamasp. Cabadès, d'abord prisonnier de ses sujets, recouvra la liberté en prostituant sa femme et s'enfuit chez les Nephtalites. Pour remonter sur le trône, il n'eut pas honte de recourir au dangereux appui des Barbares qui avaient tué son père. Mais quand il fallut payer les sommes qu'il avait promises à ces mercenaires, il eut recours à la générosité d'Anastase. L'Empereur, cédant à une politique intéressée, voulut assimiler Cabadès à un créancier ordinaire ; ce fut le motif ou le prétexte de la guerre (502). Les Huns et les Arabes marchèrent sous les drapeaux de Cabadès et couvrirent l'Arménie et la Mésopotamie dont les villes étaient mal fortifiées. Martyropolis fut prise, Théodosiopolis incendiée : Amida soutint un siège long et meurtrier. En trois mois Cabadès avait perdu sans résultat cinquante mille des siens ; dans un dernier assaut sa présence et ses menaces forcèrent les Perses à vaincre, et avant que son glaive fût rentré dans le fourreau, quatre-vingt mille personnes expièrent le sang que lui avait coûté cette entreprise. Pendant les trois ans que dura cette guerre, la frontière d'Arménie éprouva toutes les calamités de la guerre. L'or d'Anastase fut offert trop tard ; le nombre de ses soldats fut rendu inutile par la rivalité de ses généraux. Le pays devint une solitude où les vivants et les morts étaient abandonnés aux bêtes farouches. La résistance d'Edesse et le défaut de butin disposèrent à la paix l'esprit de Cabadès, il vendit ses conquêtes un prix exorbitant, et la même limite marquée seulement par le carnage et la dévastation continua à séparer les deux empires (505). La trêve, d'abord conclue pour sept ans, fut prolongée jusqu'au règne de Justinien. Cependant sous Justin la conversion des Laziques, la soumission de leur roi Tzath et le refus que fit l'Empereur d'adopter par les armes l'héritier désigné de Cabadès, préparèrent de nouvelles et sanglantes hostilités.

Anastase profita de cet armistice pour fortifier la frontière orientale. Théodosiopolis sortit de ses ruines, et les Romains fondèrent une autre colonie, qui pût braver la puissance des Perses, en mettant la province à couvert. Dans ce dessein l'Empereur agrandit et peupla la bourgade de Dara, située à cinq lieues de Nisibis et à quatre journées du Tibre. Cette ville était destinée à être la place d'armes de l'Orient et le boulevard de l'Empire. Aussi Justinien acheva avec un soin extrême les ouvrages élevés à la hâte sous son prédécesseur. Un travail du même genre recommande aussi la mémoire d'Anastase : pour mettre la capitale à l'abri des incursions des Slaves, il fit construire une muraille de dix-huit lieues qui joignait la Propontide au Pont-Euxin et renfermait Sélymbrie dans son enceinte. Ce rempart, relié par des tours, avait vingt pieds d'épaisseur (507).

L'année suivante les querelles religieuses recommencèrent avec fureur à propos du Trisagion. Le peuple de Constantinople, attaché à l'ancienne formule, Dieu saint, saint, saint, Seigneur des armées, repoussa obstinément l'addition qui a été crucifié pour nous, parce qu'on l'attribuait à un évêque eutychien. Le Trisagion avec l'addition ou sans l'addition fut chanté dans la cathédrale par deux partis ennemis, qui recoururent bientôt aux pierres et aux bâtons. L'Empereur punit les agresseurs ; le patriarche catholique Macédonius les défendit. En un instant les rues furent remplies d'une foule innombrable que les moines rangeaient en bataille, criant anathème au tyran manichéen. Déjà Anastase faisait préparer ses galères et se tenait prêt à partir, lorsque le patriarche daigna pardonner et calma la multitude. Toutefois Macédonius ne jouit pas longtemps de son triomphe. Il fut exilé peu de jours après et la sédition se ralluma sur une question du même genre : « Une personne de la Trinité a-t-elle expiré sur la croix ? » En cette circonstance les factions des verts et des bleus suspendirent leur rivalité, et leurs forces réunies paralysèrent l'action du gouvernement. Les clefs de la ville et les drapeaux des gardes furent déposés dans le forum de Constantin, dont les catholiques avaient fait leur centre d'opérations. La tête d'un moine ami d'Anastase, fut portée en triomphe et des torches enflammées furent lancées contre les maisons des hérétiques. L'Empereur, après s'être caché trois jours, implora la clémence de ses sujets : il parut sur le trône du cirque sans diadème et dans la posture d'un suppliant, entendit le Trisagion orthodoxe qu'on lui chanta comme une insulte, et offrit d'abdiquer. La multitude accueillit cette proposition ; mais ne trouvant pas de successeur à donner à Anastase, elle se contenta du supplice de deux ministres qui furent jetés aux lions. Pour comble de maux, l'ambitieux Vitalien s'était déclaré le partisan de Macédonius, et prétendait défendre la foi catholique avec une armée de Huns et de Bulgares pour la plupart idolâtres. Les suites de cette rébellion furent la dépopulation de la Thrace, le siège de Constantinople et le massacre do soixante-cinq mille chrétiens. Vitalien continua ses ravages jusqu'au moment où il obtint le rappel des évêques, la ratification du concile de Chalcédoine et la satisfaction que demandait l'évêque de Home. Anastase mourant signa ce traité contre son gré, et son successeur en remplit fidèlement les conditions.

Sous le règne de l'empereur Léon, un paysan thrace ou goth était venu chercher fortune à Constantinople. D'abord garde du palais, il se signala dans les guerres d'Isaurie et de Perse, devint tribun, comte, général, sénateur, et commandait les gardes à la mort d'Anastase. L'eunuque Amantius, qui régnait au palais, le chargea d'acheter pour une de ses créatures le suffrage des troupes ; mais le paysan de la Dacie leur distribua en son propre nom l'argent d'Amantius, et l'heureux Justin, élevé par les gardes sur le bouclier inaugural, fut reconnu empereur par le clergé, le peuple et les provinces (juillet 518). Justin avait alors soixante-huit ans ; d'une ignorance profonde il ne savait pas même lire, et son expérience militaire ne pouvait le mettre en état de gouverner un empire. Le sentiment de sa faiblesse le disposait à l'incertitude, à la défiance et à la crainte ; mais le questeur Proclus dirigea les affaires avec soin et fidélité ; il décida le vieil Empereur à se faire un appui des talents et de l'ambition de son neveu Justinien[10], et sut protéger cette adoption contre les intrigues des courtisans et la jalousie de Justin lui-même.

Ce règne de neuf ans ne fut troublé par aucune guerre civile ou étrangère, et les complots qui menaçaient la vie de Justin furent sévèrement prévenus. Amantius impliqué dans une conspiration perdit la tête ; trois de ses compagnons, les premiers domestiques du palais, furent punis de mort ou exilés ; le malheureux à qui l'eunuque avait voulu donner la couronne fut assommé à coups de pierres et jeté dans le Bosphore. La perte de Vitalien présenta plus de difficultés et de périls. Ce petit-fils d'Aspar, chef des Goths confédérés de la Thrace, avait obtenu la faveur populaire en combattant Anastase et se tenait avec son armée aux portes de Constantinople. On l'attira dans la ville ; on l'accueillit comme le fidèle champion de l'Église et de l'État ; l'Empereur et son neveu lui donnèrent d'un air reconnaissant les titres de consul et de général ; mais on mina sourdement sa puissance ; on excita contre lui la faction des bleus ; et le septième mois de son consulat, Vitalien fut percé de dix-sept coups à la table du prince. Justinien, qui hérita de sa dépouille, fut accusé du meurtre d'un homme auquel il avait récemment engagé sa foi en participant avec lui aux saints mystères.

Investi du titre de maitre-général des armées d'Orient, le neveu de Justin évita d'aller commander les armées et de se compromettre par son absence. Au contraire il resta à Constantinople, et s'attacha à gagner le clergé, le peuple et le sénat. Attaché à l'orthodoxie la plus rigoureuse, il fit cesser le schisme en témoignant une grande déférence pour le pape de Rome, donna les siégea de l'Orient à des évêques catholiques qui lui étaient dévoués, distribua des richesses aux monastères. Mais les spectacles et les jeux n'étaient pas moins importants aux yeux de la multitude que le Symbole de Nicée et de Chalcédoine. Les dépenses du consulat de Justinien furent évaluées à deux cent quatre-vingt-huit mille pièces d'or ; vingt lions et trente léopards parurent en une seule fois dans l'amphithéâtre, et les vainqueurs des courses de chars reçurent en outre un don extraordinaire de chevaux richement harnachés. En même temps Justinien cultivait l'affection du sénat, qui pendant le règne d'Anastase s'était recruté d'une foule d'officiers militaires. Ces nouveaux magistrats conservaient autour d'eux une garde particulière composée de vétérans, dont les armes et les acclamations pouvaient dans un tumulte populaire disposer du diadème de l'Orient. Les trésors de l'État servirent à acheter les sénateurs, qui prièrent unanimement l'Empereur d'adopter Justinien pour son col4ue. Le vieux monarque accueillit mal cette demande et leur conseilla de porter leurs vues sur un candidat plus âgé. Le sénat n'en décora pas moins Justinien du titre royal de nobilissime, et Justin soit par amitié soit par crainte, ratifia le décret. La faiblesse d'esprit et de corps où le réduisit bientôt une blessure incurable qu'il avait à la cuisse, ne lui permit plus de tenir les rênes de l'Empire. Il fit venir le patriarche et les sénateurs, et en leur présence plaça le diadème sur la tête de Justinien qui du palais fut conduit au cirque, où il reçut les bruyantes félicitations du peuple. Justin vécut encore quatre mois (du 1er avril au 1er août 527) ; mais depuis cette cérémonie on le regarda comme mort pour l'Empire, et Justinien, dans la quarante-cinquième année de son âge, fut reconnu souverain légitime de l'Orient.

 

 

 



[1] CLAUDIEN, in Eutrop., I, 192-209.

[2] L'histoire d'Athénaïs pourrait passer pour un roman si elle n'était attestée par des témoignages positifs. Son père ne lui avait laissé qu'un legs de cent pièces d'or qui lui fut contesté par la jalousie et l'avarice de ses frères. Elle vint à Constantinople demander justice à Pulchérie, qui vanta au jeune Empereur sa beauté et ses talents. Théodose la Nit derrière un rideau, l'aima et l'épousa en grande pompe. Elle avait alors vingt-huit ans. Eudoxie fit venir ses frères, leur pardonna et les combla de biens.

[3] Pulchérie la frappa d'abord dans ses amis qui furent exilés ou condamnés à mourir, et répandit des bruits outrageants sur sa vertu. Eudoxie se retira à Jérusalem, y vécut seize ans dans les pratiques d'une dévotion austère, et protesta en mourant qu'elle n'avait jamais passé les bornes de l'innocence et de l'amitié.

[4] Procope est le premier qui parle du prétendit testament d'Arcadius en faveur du roi des Perses. TILLEMONT (hist. des Emper., tom. II) fait voir l'invraisemblance et la fausseté de cette tradition.

[5] Il est difficile de déterminer la position de ce lieu ; les uns le placent près de Tokay, les autres préfèrent Jazberin, à environ 12 lieues à l'ouest de Bude.

[6] Théodose II a attaché son nom au premier corps authentique des lois impériales. A la place d'une législation variable, fondée la plupart du temps sur les décisions prétoriennes, les deux empires eurent un code régulier rédigé par le jurisconsulte Antiochus, et dont la sagesse frappa les Goths de l'Italie et de l'Espagne.

[7] Attila avait d'abord juré de châtier le successeur de Théodose : entraîné d'un autre côté par l'ambition et l'amour des combats, il envoya en même temps aux deux Empereurs cet insultant message : « Attila mon maitre et le tien, dit le député, t'ordonne de préparer sans délai un palais polir le recevoir. » Mais bientôt, ajournant la conquête de l'Orient, il se mit en route vers la Gaule et l'Italie.

[8] Il était petit-fils de cet Anthémius qui gouverna quelque temps l'Empire après la mort d'Arcadius. Pour l'expédition d'Afrique, voyez le ch. III.

[9] Quelques historiens prétendent qu'Anastase fut nommé empereur au moment où il allait prendre possession du siège patriarchal d'Antioche. Ce fait ne nous parait pas appuyé sur de bonnes autorités. Tillemont dit seulement qu'Anastase étant à Antioche en 488 contribua à élever sur le siège de cette ville, Palladius, eutychien comme lui.

[10] Le nom de Justinien était la traduction de celui d'Uprauda qu'il avait porté d'abord. Son père Sabatius (en langue gréco-barbare Stipes), s'appelait dans son village Istock. On adoucit le mot de Bigleniza, nom de sa mère et on en lit Vigilantia.