HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

PREMIÈRE PÉRIODE. — DEPUIS LA MORT DE THÉODOSE-LE-GRAND JUSQU'À L'AVÈNEMENT DE JUSTINIEN Ier (395-527)

 

CHAPITRE II. — PARTAGE DÉFINITIF DE L'EMPIRE. - INVASIONS DES BARBARES DANS L'EMPIRE D'OCCIDENT JUSQU'À LA MORT D'HONORIUS (395-424).

 

 

Partage du monde romain entre Arcadius et Honorius. — Stilicon. — Discorde des deux empires. — Usurpation et mort de Gildon. — Faiblesse d'Honorius. — Invasion d'Alaric en Grèce. — Il échappe à Stilicon. — Devenu roi des Visigoths, il attaque l'Italie. — Danger et fuite d'Honorius. — Siège d'Asti. — Bataille de Pollentia. — Retraite d'Alaric. — Honorius transporte sa résidence à Ravenne. — Invasion de Radagaise. — Passage des barbares en Gaule. — Usurpation de Constantin. — Mort de Stilicon. — Premier siège de Rome par Alaric. Rome se rachète. — Négociations inutiles. — Second siège de Rome. — Attale créé empereur, puis dégradé par Alaric. — Prise et pillage de Rome. — Mort d'Alarie. — Politique d'Ataulf. — Son mariage avec Placidie. — Révolte d'Héraclien. — Anarchie en Gaule et en Espagne. — Mort de Gérontius et de Constantin. — Ataulf renverse les usurpateurs Jovin et Sébastien. — Il est assassiné à Barcelone. — Victoires de Wallia en Espagne. — Il rend Placidie et s'établit dans l'Aquitaine. — Établissement des Bourguignons en Gaule. — Confédération Armoricaine. — Edit de 418.

 

Après la mort de Théodose, ses deux fils Arcadius et Honorius furent reconnus légitimes empereurs de l'Orient et de l'Occident. Le sénat de Constantinople et celui de Rome, le clergé, les magistrats, les soldats et le peuple s'empressèrent de prononcer le serment de fidélité. Arcadius, alors âgé d'environ dix-huit ans, était né en Espagne, quand son père n'était encore qu'un humble citoyen ; mais il avait reçu, dans le palais de Constantinople, une éducation conforme à sa fortune ; et cependant telle était la faiblesse de son caractère, que sa vie sans gloire s'écoula dans cette royale demeure, d'où il régna de nom sur les provinces de la Thrace, de l'Asie-Mineure, de la Syrie et de l'Égypte, depuis le cours inférieur du Danube jusqu'aux confins de la Perse et de l'Éthiopie. A onze ans Honorius, son frère, porta le titre d'empereur de l'Italie, de la Gaule, de l'Espagne et de la Grande-Bretagne ; et les frontières de ses possessions s'étendaient d'un côté jusqu'aux Maures, de l'autre jusqu'aux peuples sauvages de la Calédonie. Les deux princes partagèrent entre eux la vaste et belliqueuse préfecture de l'Illyrie : les provinces de Norique, de Pannonie et de Dalmatie appartinrent à l'empire d'Occident ; mais les deux grands diocèses de Dacie et de Macédoine, confiés autrefois par Gratien à Théodose, restèrent réunis à l'empire d'Orient[1]. Une ligne imaginaire tirée du confluent de la Save et du Danube près de Bassiana, jusqu'à la petite ville de Lissus sur la mer Adriatique, formait la frontière des deux empires. Dans ce partage définitif, on avait compensé les différents avantages de territoire, de richesse, de population et de forces militaires ; aucune distinction n'avait été établie entre les deux héritiers de Théodose, et tel était le respect des hommes pour la mémoire de ce grand prince, que malgré les preuves de faiblesse et d'incapacité données par ses fils, le peuple, sans les accuser, poursuivit de sa haine les rebelles qui attaquaient l'autorité souveraine, ou les ministres qui en abusaient.

Théodose, en mourant, avait confié le soin de ses enfants et la défense de l'Empire, au Vandale Stilicon, époux de sa nièce Sérène, et qui par sa valeur et par ses talents s'était élevé à la première dignité militaire de l'Etat. L'énergie de son caractère, son désintéressement et sa justice le faisaient regarder comme l'arbitre du monde romain. Aussi c'était vers Stilicon que se tournaient les yeux des peuples de l'Orient écrasés sous la tyrannie du Gaulois Man, ministre d'Arcadius. Mais le général qui dirigeait sans obstacle les décisions de la cour de Milan, avait k Constantinople des envieux et des jaloux, qui ruinèrent son crédit dans l'esprit d'Arcadius. Quand il eut reconduit jusqu'à Thessalonique les troupes d'Orient, Arcadius lui défendit de s'avancer plus loin. Stilicon obéit, et chargea le Goth Gainas du commandement de ces troupes et en même temps de la punition de Man. Toutefois le massacre de cet indigne favori ne rendit pas à Stilicon l'influence qu'il ambitionnait. Gainas se tourna contre lui et s'éleva à ses dépens. Un décret du sénat de Constantinople déclara Stilicon ennemi de l'État, et confisqua ses vastes possessions dans les provinces de l'Orient. Plusieurs fois des assassins attentèrent même à sa vie ; mais le ministre d'Honorius s'abstint sagement d'entraîner les deux empires dans une guerre civile, pour satisfaire ses prétentions ou ses ressentiments personnels. Ainsi dans un moment où l'unité et la concorde étaient plus que jamais nécessaires pour prévenir une catastrophe imminente, les deux états apprirent à se regarder comme tout-à-fait étrangers l'un à l'autre, ou même comme ennemis ; à se réjouir de leurs calamités réciproques, et à traiter comme des alliés fidèles les Barbares qu'ils excitaient mutuellement à envahir le territoire romain.

Du vivant même de Théodose, le Maure Gildon, fils de Nabal, gouverneur du vaste diocèse d'Afrique, s'était rendu indépendant. Durant la guerre contre Eugène, il avait gardé une neutralité hautaine et suspecte, réservant pour le vainqueur ses vaines protestations de fidélité. Le tribut de grains fourni par l'Afrique à l'Italie, était la seule marque de soumission qu'il eût conservée. Pour tout le reste il agissait en maitre ou plutôt en tyran, entouré d'une troupe d'assassins et de nègres farouches, disposant à son gré de la vie des hommes et de l'honneur des femmes. Comme il redoutait le caractère bien connu de Stilicon, Gildon essaya de détourner l'orage en se plaçant sous la souveraineté d'Arcadius, quoique les cinq provinces d'Afrique eussent toujours fait partie de l'Occident. Mais Stilicon rendit inutiles, par sa fermeté, les intrigues de la cour de Byzance, fit condamner Gildon par le sénat de Rome, affranchit cette ville de tout ménagement envers le rebelle, en remplissant ses greniers des blés de la Gaule, et fit partir cinq mille vétérans gaulois, sous la conduite de Mascezel, frère puiné et ennemi implacable de Gildon. Mascezel partit de Pise en Toscane, visita en passant les pieux solitaires de l'île de Capraria, et après avoir relâché dans le port de Cagliari, débarqua en Afrique où Gildon avait rassemblé soixante-dix mille Barbares[2]. Sans être intimidé par les orgueilleuses menaces de l'ennemi, le lieutenant de Stilicon donna le signal, reçut la soumission des cohortes régulières, dispersa les Barbares, et força Gildon à la fuite. L'usurpateur, repoussé par les vents contraires dans le port de Tabraca, fut arrêté par les habitants et échappa au supplice par une mort volontaire (398). Mascezel, reçu en triomphe à Milan, mourut bientôt après victime d'un accident qu'on a attribué à la jalousie de Stilicon. La punition des principaux rebelles fut d'abord déférée au sénat, et leur procès instruit selon les anciennes lois de la république ; mais les officiers d'Honorius ne tardèrent pas à se départir de cette modération, et dix ans après ; l'Afrique éprouvait des vexations nouvelles, sous prétexte de crimes qui devaient être oubliés depuis longtemps.

A la suite des réjouissances qui célébrèrent la défaite de Gildon, le mariage d'Honorius avec Marie, fille de Stilicon, porta au comble la fortune et la puissance du général, quoique la faible constitution du Jeune prince ne lui permit pas d'espérer d'héritiers. Dans sa première jeunesse, Honorius avait acquis quelque adresse aux exercices de l'arc et du cheval ; mais l'entretien d'une basse-cour devint bientôt la principale occupation du monarque de l'Occident, qui abandonna entièrement aux mains de Stilicon les rênes de l'État. Dans le cours d'un règne de vingt-huit ans très-fécond en grands événements, il sera rarement nécessaire de nommer l'empereur Honorius.

Vers la fin de l'année 395, les Visigoths, campés sur la rive gauche du Danube, avaient franchi ce fleuve sur la glace, et s'étalent répandus en armes, depuis les côtes de la Dalmatie jusqu'aux portes de Constantinople, sous prétexte que la cour de Byzance avait interrompu ou retardé le paiement de la solde convenue. Leur principal chef Aiarie descendait de la noble race des Haiti, qui ne le cédait qu'à l'illustration royale des Amati. Il comprit que les hautes murailles de Constantinople mettaient cette ville à l'abri de ses coups, et de connivence avec Ruffin, Il se dirigea vers la Grèce, traversa sans résistance la Macédoine, la Thessalie, le défilé des Thermopyles, et ravagea les plaines fertiles de la Phocide et de la Béotie. L'Attique à son tour ressentit les maux de l'invasion. Athènes échappa à la destruction en livrant la plus grande partie de ses richesses ; mais Corinthe, Argos, Sparte, furent mises à feu et à sang. Les descendants d'Agésilas et de Cléomène ne se rappelaient plus ces paroles de leurs ancêtres au roi Pyrrhus : « Si tu es un dieu, ta n'opprimeras point ceux qui ne t'ont pas offensé ; si tu n'es qu'un homme, avance et tu trouveras des hommes qui ne te cèdent ni en force ni en courage. »

La lâcheté de Ruffin et de ses ministres indigna Stilicon, et quoiqu'il lui fût interdit d'intervenir dans les affaires d'Orient, il voulut remplir le vœu de Théodose mourant, en défendant l'héritage de son fils aîné. Au printemps de l'année 397, il débarqua prés des ruines de Corinthe avec une nombreuse armée, et après une suite de combats douteux, parvint à enfermer les Goths dans les montagnes de Pholoé, près des sources du Pénée et des frontières de l'Élide. Mais profitant de l'absence momentanée de Stilicon, Alaric parvint à exécuter une de ces entreprises hardies qui révèlent le génie d'un homme. Il passa à travers les retranchements ennemis, dont son camp était environné, transporta ses troupes, ses captifs et son butin de l'autre côté du golfe, et se mit en possession de l'Épire. Stilicon, au moment où il allait le poursuivre, apprit avec étonnement qu'Alaric venait d'être nommé par Arcadius maître général de la milice, dans la préfecture d'Illyrie. Cette concession, inexplicable après tant de ravages, força Stilicon à se retirer des états d'Arcadius, et à respecter dans l'ennemi de la république, le serviteur de l'empereur d'Orient.

Alaric mit son nouveau pouvoir à profit. Reçu comme magistrat légitime dans les villes qu'il assiégeait naguère, il envoya immédiatement aux quatre arsenaux de Margus, Ratiaria, Naïssus et Thessalonique, l'ordre de fournir à ses troupes une provision extraordinaire de boucliers, de casques, de lances et d'épées. Bientôt les Goths, pour reconnaître ses talents et ses services, l'élevèrent sur le pavois selon l'usage national, et le proclamèrent roi, du consentement de tous les autres chefs. Investi de cette double autorité et posté sur les limites des deux empires, il fit alternativement payer ses trompeuses promesses aux deux souverains, jusqu'au jour où, attiré par la beauté de l'Italie qu'il avait visitée deux fois, il quitta les provinces épuisées de la Thrace et de la Dacie, pour demander un royaume à la victoire[3] (401).

La marche d'Alarie à travers la belliqueuse Pannonie jusqu'au pied des Alpes Juliennes, le passage do ces montagnes fortifiées par des troupes et des retranchements, le siège d'Aquilée, la conquête de l'Istrie et de la Vénétie, durent lui conter beaucoup de temps. Cependant, malgré ce retard, quand il approcha de Milan, Stilicon n'avait pu rassembler assez de troupes pour l'arrêter. Les courtisans d'Honorius voulaient emmener l'empereur dans une des villes des Gaules. Stilicon seul s'opposa à une résolution qui aurait perdu Rome et l'Italie, et s'offrit pour aller chercher au fond de la Rhétie les troupes d'élite qu'il y avait récemment détachées ; mais tandis qu'il se dirigeait vers le nord, dégarnissait la frontière du Rhin, rappelait la légion de Bretagne, et enrôlait un corps de cavaliers claies, Alaric traversant presque à pied sec les lits des rivières qui coupent la Lombardie, paraissait devant Milan, et forçait Honorius à une fuite précipitée. L'empereur voulait gagner Arles : il n'en eut pas le temps ; atteint par la cavalerie des Barbares, il se jeta dans Asti, ville petite et mal fortifiée de la Ligurie. Le roi des Goths forma aussitôt le siège de la place, et le souverain de l'Occident courait le plus grand danger, lorsque Stilicon arriva. Investi dans son camp par les troupes romaines, qui débouchaient successivement de tous les passages des Alpes et d'assiégeant devenu assiégé, Alaric refusa de suivre le conseil timide des vieillards, et résolut d'attendre l'ennemi. Stilicon choisit le moment où les Barbares célébraient les fêtes de Pâques, et les attaqua près de Pollentia (29 mars 403). Un moment surpris, les Goths se défendirent avec leur valeur habituelle et tirent payer cher leur défaite. L'épouse d'Alaric et les dépouilles de la Grèce restèrent aux mains des vainqueurs. Une foule de prisonniers délivrés des chaînes des Barbares, célébrèrent partout les louanges du général qui les avait sauvés, et le poète Claudien compara le triomphe de Stilicon à celui de Marins.

Alaric s'était retiré en bon ordre avec sa cavalerie qui avait peu souffert, et sans être abattu par ces revers, il méditait un audacieux coup de main sur Rome. L'activité de Stilicon sauva la capitale ; mais il crut prudent d'acheter le départ des Barbares, négocia secrètement avec le chef des Visigoths, et Alaric repassa le P6 en frémissant. Toutefois avant de quitter l'Italie, Alaric aurait voulu se saisir de Vérone, qui servait de clef au principal passage des Alpes Rhétiennes ; son intention était prévue, et il éprouva sous les murs de cette ville une seconde défaite, aussi sanglante que celle de Pollentia. Il se tira de ce mauvais pas à force d'habileté et parvint enfin à ramener en Illyrie les débris de ses troupes. La retraite d'Alaric causa une joie universelle. Honorius fat invité à venir célébrer dans la ville des Césars, le grand événement qui signalait son sixième consulat ; il passa sous un arc décoré d'une inscription, qui attestait sérieusement la destruction totale de la nation des Goths, assista à des jeux magnifiques[4], et protesta devant le sénat qu'il n'avait jamais eu peur.

Il se souvenait cependant si bien du danger passé, qu'il résolut d'abandonner Milan, et de transporter sa résidence impériale dans une ville qui fût mieux hors de l'atteinte des Barbares. Ravenne, située sur la côte de l'Adriatique, non loin de l'embouchure méridionale du Pô, et dotée par Auguste d'un vaste port, parut offrir toutes les garanties désirables : les différents quartiers de cette cité, comme plus tard ceux de Venise, étaient séparés par des canaux, et les environs, dans une étendue de plusieurs milles, étaient remplis de marais inabordables. Une chaussée qu'on pouvait aisément défendre ou détruire, joignait seule Ravenne au continent, et les hautes murailles de la ville étaient entourées de fossés profonds et toujours pleins. On pouvait s'y plaindre de la rareté de l'eau douce ; mais l'air y était salubre, et les marées régulières de l'Adriatique, en nettoyant les canaux, prévenaient les pernicieuses influences des eaux stagnantes.

Les craintes d'Honorius étaient fondées, et ses précautions ne furent pas inutiles. Tandis que l'Italie se réjouissait d'être délivrée des Goths, la Germanie subissait une révolution nouvelle dont l'empire romain ressentait le contre-coup. Aux Sienpi, vainqueurs des Huns, avaient succédé dans la Tartarie les Géougen, dont le khan Toulun avait étendu sa domination depuis la Corée jusqu'au-delà de l'Irtiseh. Ce chef attaqua au nord de la mer Caspienne une partie de la nation des Huns, campés depuis la dispersion des Goths dans les immenses plaines qui sont comprises entre le Volga et le Dniéper. Les tribus des Huns vaincues par les Géougen, et voulant échapper au voisinage d'un maître insolent, durent[5] renoncer à descendre vers le Pont-Euxin, où se trouvaient déjà leurs compatriotes, et se diriger au contraire vers les plaines fertiles de la Vistule. Ce déplacement entraîna la fuite des Sarmates ou Slaves qui, franchissant la Vistule, vinrent peser de tout le poids de leur multitude sur les frontières de la Germanie. Les tribus suéviques qui étaient restées près de la Baltique, ainsi que les Vandales et les Bourguignons, abandonnèrent aux fugitifs leurs bois et leurs marais, ou du moins rejetèrent le superflu de leur population sur les provinces de l'empire romain. Radagaise, leur chef, accepta l'utile secours des Alains[6], qui joignirent leur cavalerie à l'infanterie germaine, et mit à son avant-garde une troupe des plus braves aventuriers goths. Cette effrayante émigration composée de deux cent mille guerriers, sans compter les femmes, les enfants et les esclaves, arriva rapidement jusqu'au Danube qui fut franchi et s'arrêta au pied des Alpes Rhétiennes. Radagaise avec le tiers des tribus combinées entra seul en Italie, et laissant à sa gauche le palais inaccessible d'Honorius, à sa droite le camp de Stilicon retranché devant Pavie, vint assiéger Florence (406). Le ministre d'Honorius, obligé encore une fois de dégarnir les provinces, rassembla avec peine une armée de quarante mille hommes : il alla jusqu'à offrir la liberté et deux pièces d'or à chaque esclave qui consentirait à s'enrôler. La terreur était au comble ; car si l'Italie avait souffert de l'invasion d'Alerte, adoucie cependant par une demi-civilisation, Radagaise n'avait aucune notion des mœurs, de la religion, du langage des peuples méridionaux, et les vaincus n'avaient rien à espérer des bandes farouches qu'il conduisait. Stilicon força le chef germain à lever le siège de Florence ; mais trop prudent pour hasarder la dernière espérance de la république, il préféra envelopper dans une forte ligne de circonvallation les Barbares postés sur les rochers de Fésoles. Pressé par la famine, Radagaise essaya de briser les remparts qui l'entouraient, et, désespéré de ses efforts infructueux, s'eu remit à la clémence du vainqueur. Stilicon lui fit trancher la tête et vendit comme esclaves ceux qui avaient survécu aux combats et à la disette.

En apprenant la défaite et la mort de Radagaise, les tribus qui étaient restées dans la Rhétie ne cherchèrent point à le venger ; guidées par quelques déserteurs pannoniens, elles rentrèrent dans la Germanie et se rapprochèrent du Rhin avec l'intention de se jeter sur la Gaule. Mais les Allemands observèrent strictement la neutralité, et les Francs Ripuaires, alliés fidèles de l'empire, entreprirent de disputer le passage. Ils attaquèrent séparément les Vandales, tuèrent leur roi avec vingt mille hommes, et ne cédèrent qu'au choc irrésistible de la cavalerie des Alains. Les alliés victorieux continuèrent leur route, et le dernier jour de l'année 400, dans une saison où les eaux du Rhin étalent probablement glacées, ils entrèrent sans opposition dans les provinces désarmées de la Gaule. Ce passage mémorable des Suèves, des Vandales, des Alains, des Bourguignons, qui ne se retirèrent plus, peut être considéré comme la chute de l'empire romain dans les pays au-delà des Alpes.

Alors Mérule aux joues verdâtres, le Saxon au visage bizarrement encadré de ses longs cheveux, le Bourguignon haut de six pieds, le Sicambre tondu jusqu'à la peau, le Vandale tatoué, l'Alain vêtu du cuir des bêtes, tous pêle-mêle se jettent comme un torrent dévastateur sur les florissantes contrées qui bordaient les deux rives du Rhin. « Le pays qui se trouve entre les Alpes et les Pyrénées, entre l'Océan et le Rhin, est livré à la destruction, écrivait saint Jérôme à son amie. Mayence est prise et ruinée. Worms a succombé après un long siège. Reims, Amiens, Arras, Térouanne, Spire, Strasbourg, voient leurs habitants transportés dans la Germanie. Tout est ravagé dans l'Aquitaine, la Novempopulanie, la Lyonnaise, la Narbonnaise, sauf un petit nombre de villes que le fer menace au dehors, et que la faim tourmente au dedans. L'Espagne s'attend à périr en se souvenant des Cimbres... Rome combat dans ses murs, non pour sa gloire, mais pour son salut ; elle ne combat même pas, elle se rachète. Voilà où nous a conduits la trahison de ce demi-barbare Stilicon, qui attire ses pareils avec l'appel de nos richesses[7]. »

L'armée seule essaya de protester contre cette dissolution de l'empire, et les légions de la Bretagne, instruites de la faiblesse d'Honorius, donnèrent la pourpre à Constantin, soldat obscur, mais dont le nom rappelait d'heureux souvenirs. Sans être effrayé par l'exemple de Marcus et de Gratien, que les troupes avaient élevés et massacrés en moins d'un an, Constantin se bêta de débarquer à Boulogne, et somma celles des villes de la Gaule qui avaient échappé au joug des Barbares de le reconnaître pour empereur : elles obéirent sans résistance (407). Après avoir négocié avec quelques-unes des tribus germaines et obtenu des traités aussi incertains que ruineux, le nouvel Auguste s'avança vers les provinces méridionales, combattit avec des succès divers le Goth Sarus, que le fils dei Théodose avait envoyé contre lui, et força l'armée impériale à lever le siège de Vienne. Tranquille de ce côté, il s'occupa de soumettre l'Espagne, habituée à recevoir les lois et les magistrats de la préfecture de la Gaule. Didyme et Vérinien, parents de Théodose, défendirent seuls la cause d'Honorius et occupèrent les postes des Pyrénées ; mais Constans, fils de Constantin, à la tête de cinq mille mercenaires, Scots, Maures et Marco-imans, dispersa leur armée, s'empara d'eux et les lit exécuter à Arles (408). Ainsi s'établit sans effort un empire précaire qui s'étendait depuis le mur d'Antonin jusqu'aux colonnes d'Hercule.

Pendant que l'Occident était en proie aux usurpations et aux ravages, Stilicon traitait avec Alaric et l'attirait au service d'Honorius en le faisant nommer maitre-général des armées romaines dans toute la préfecture d'Illyrie ; car il réclamait contre le partage qui avait donné à l'empire d'Orient la Dacie et la Macédoine, nommait des magistrats dans ces provinces, et menaçait de conduire l'armée des Romains et des Goths réunis aux portes de Constantinople. Le roi des Visigoths avait réparé ses pertes en enrôlant tous les guerriers barbares jaloux de servir sous ce chef illustre. De son camp d'Œmona il entretenait une correspondance perfide entre les deux cours rivales, et, quoiqu'il n'eût pas l'intention de quitter l'Italie, Il promettait moyennant subside d'aller combattre l'usurpateur Constantin. Stilicon exposa au sénat de Rome les propositions d'Alarie, et rencontra une résistance Inusitée. « Ce n'est point la paix, s'écria un des sénateurs, mais un pacte d'esclavage. » L'assemblée finit par céder ; mais sa répugnance, qui provenait moins d'un retour d'énergie que d'une sourde animosité contre le ministre, indiqua le terme du règne de Stilicon. Les légions romaines voyaient avec colère la prédilection de Stilicon pour les Barbares, et le ministre était également détesté des païens, parce qu'il affectait un zèle ardent pour le christianisme ; des chrétiens, parce que son fils Eucherius sacrifiait aux dieux. Ce double jeu, dangereux dans un moment où les passions religieuses étaient exaltées, tourna contre lui. L'hypocrite Olympias, qui devait à Stilicon le rang qu'il occupait à la cour de Ravenne, le supplanta dans la faveur d'Honorius ; il fit croire à l'empereur que Stilicon méditait la mort de son souverain, dans l'espérance de placer le diadème sur la tête d'Eucherius, et le détermina à chercher un refuge dans le camp de Pavie, entièrement occupé par des troupes romaines. A son arrivée, l'empereur lut aux soldats une harangue composée par Olympias, et dont le résultat fut le massacre des deux préfets, de tous les officiers civils et militaires et des principaux partisans de Stilicon. Le ministre, sollicité par ses amis de punir la perfidie d'Olympias, hésita, et cette hésitation le perdit : attaqué dans sa tente par le Goth Sarus, il vit ses fidèles Huns égorgés en le défendant, et se retira avec peine dans l'église de Ravenne. Le comte Héraclien, envoyé par Olympias, réussit à l'en tirer, et, au mépris d'un serment solennel, montra la fatale sentence dès que le ministre eut passé le seuil consacré. Stilicon souffrit avec tranquillité les noms injurieux de traître et de parricide, réprima le zèle inutile de sa suite prête à mourir pour le sauver, et tendit le cou au glaive avec une fermeté digne du dernier général des Romains. Son fils Eucherius fut tué quelques jours après, et ceux de ses amis qui avaient échappé au massacre de Pavie expirèrent dans les tortures qu'on leur fit subir, pour leur arracher l'aveu d'une conspiration Imaginaire. La mémoire de Stilicon fut diffamée, et un édit d'Honorius rétablit entre les deux empires la communication si longtemps interrompue par l'ennemi public. Cet ennemi public était le vainqueur de Pollentia, de Vérone et de Fésoles, le protecteur de la jeunesse d'Honorius et le seul soutien de l'empire. (Août 408.)

Alaric dut regretter la mort d'un adversaire dont il estimait la valeur ; mais Il se Ma d'en profiter. Olympius d'ailleurs entrainait le faible empereur dans des mesures désastreuses : il faisait écarter de tous les emplois de l'État ceux dont la croyance était en opposition avec la foi de l'Église catholique, et ordonnait dans toutes les villes d'Italie le massacre des auxiliaires barbares et le pillage de leurs biens. Le roi des Visigoths, appelé par les mécontents, et renforcé par trente mille guerriers d'élite qui fuyaient la persécution, renouvela ses prétentions menaçantes auxquelles la cour de Ravenne répondit par un dédaigneux silence. Aussitôt il franchit les Alpes et le Pô, pille Aquilée, Concordia, Crémone, passe devant Ravenne, suit la voie Flaminienne, se saisit des défilés inoccupés de l'Apennin, entre dans l'Ombrie, et, dédaignant de s'arrêter au siège de la petite ville de Narni, déploie ses tentes sous les murs de Rome (octobre).

Lorsque le roi barbare vint assiéger la ville éternelle, vers laquelle, disait-il, il se sentait entraîné par une impulsion surnaturelle et irrésistible, Rome était toujours la véritable capitale de l'Empire. Dans une étendue de 21 milles de circuit (28 kil.), elle renfermait quarante-huit mille trois cent quatre-vingt-deux maisons, et une population que les calculs les plus modérés portent à douze cent mille bues. Sur ce nombre on comptait dix-sept cent quatre-vingt palais dont plusieurs contenaient des marchés, des hippodromes, des temples, des fontaines, des bains, des portiques et des jardins. Les demeures des riches et voluptueux patriciens étalent remplies de meubles précieux, de riches étoffes, de statues, de tableaux, d'or et d'argent monnayé. Là étaient entassées les dépouilles du monde entier, et les Romains dégénérés ne savaient plus défendre ces trésors, que leurs aïeux avaient conquis. Aussi quand ils virent Alaric environner la ville, fermer les douze portes principales, intercepter la navigation du Tibre, ils tremblèrent pour ces biens, dont leur mollesse n'aurait pu supporter la perte ; leur effroi se changea en fureur, et ils condamnèrent à une mort ignominieuse la veuve de Stilicon, la nièce de Théodose, qu'ils accusaient de complicité avec Marie. Mais en répandant le sang innocent ils n'échappèrent point aux horreurs de la famine. Les citoyens les plus opulents se virent réduits aux aliments les plus vils. Des mères mangèrent leurs enfants. La multitude des cadavres engendra bientôt des maladies pestilentielles. Rome, abandonnée par un maitre indolent, se vit réduite à traiter avec Alaric. D'un seul mot le roi barbare arrêta l'orgueil des ambassadeurs qui le menaçaient d'une bataille générale « Plus l'herbe est serrée, plus la faux y mord, dit-il avec un rire ironique. Cependant il voulut bien se contenter d'une rançon de cinq mille livres pesant d'or, de trente mille livres pesant d'argent, de quatre mille robes de sole, de trois mille pièces de drap écarlate et de trois mille livres de poivre. L'avarice des citoyens qui s'obstinaient à cacher leurs trésors, dépouilla les temples, les églises et les lieux consacrés. Mais dès que les Romains eurent satisfait à l'avidité d'Alaric, ils jouirent de la paix et de l'abondance. La modération du roi des Visigoths fit respecter la capitulation, et il alla prendre ses quartiers d'hiver et Toscane où il fut rejoint par quarante mille esclaves et par un renfort de Goths et de Huns que lui amenait son beau-frère Ataulf. Un chef victorieux, qui joignait à l'audace d'un barbare l'art et la discipline d'un général romain, se trouvait alors à la tête de cent mille combattants, et l'Italie ne prononçait qu'avec terreur et respect le formidable nom d'Alerte.

Il ne sortit pas cependant de sa circonspection ordinaire et se contenta de demander It la cour de Ravenne le titre de maître-général des armées de l'Occident, et un subside annuel en grains et en argent avec la possession des provinces de Dalmatie, de Norique et de Vénétie, ou mémo du Norique seul, si ou lui refusait le reste. L'aveugle obstination d'Olympius qui sacrifia inutilement six mille Dalmates, la fleur des légions impériales, n'empêcha pas Alaric de renouveler ses propositions de paix ; et après la disgrâce et la fuite d'Olympius, le préfet Jovius vint lui-même à Rimini négocier avec le roi des Goths. En son absence, le chambellan Eusèbe et le barbare Allobich, comte des domestiques, qui ne tardèrent pas à périr victimes de leur mutuelle jalousie, empêchèrent la conclusion du traité, et Jovius eut l'imprudence de montrer à Alaric une lettre d'Honorius, qui accordait de l'or, mais refusait de prostituer à un barbare les honneurs militaires de l'Empire. Le roi exhala son ressentiment dans les termes les plus outrageants, et taudis que les courtisans juraient par la tête sacrée de l'empereur une guerre perpétuelle à l'ennemi de la république, cet ennemi attaquait le port d'Ostie que l'on considérait à juste titre comme la clef de Rome. La prise des magasins de bled entraîna sans effort la soumission des Romains, qui reçurent pour empereur de la main d'AIsn e, Attale préfet de la ville. Nommé maitre-général des armées de l'Occident par le nouveau prince, le roi des Visigoths s'empressa de faire reconnaître sa créature en Afrique et en Italie. Bologne seule résista ; mais toutes les autres villes de la Péninsule cédèrent à la terreur qu'inspiraient les armes des Barbares. Attale, conduit par Alaric devant Ravenne, rejeta les propositions d'Honorius, qui offrait de partager avec lui l'Empire d'Occident, et promit de lui laisser la vie s'il résignait volontairement la pourpre. La cause d'Honorius semblait désespérée. Ses plus fidèles serviteurs l'abandonnaient ; lui-même se tenait prêt à fuir à Constantinople : mais quatre mille vétérans parvinrent à entrer dans Ravenne ; les troupes envoyées par Attale en Afrique furent taillées en pièces par le comte Héraclien ; une sédition éclata à Rome que menaçait la disette, et Alarie se dégoûta bientôt d'un prince qui manquait de talents pour commander et de docilité pour obéir. Dans la plaine de Rimini, Attale fut publiquement dépouillé de la pourpre et du diadème, et Alarie envoya ces ornements de la royauté au fils de Théodose, en signe de paix et d'amitié.

Le faible Honorius passait sans cesse du plus grand découragement à la confiance la plus présomptueuse. Au moment où Ah croyait avoir fait cesser le seul obstacle qui pût s'opposer à la conclusion de la paix, le Goth Serus ennemi personnel d'Ataulf, sortit de Ravenne pendant la nuit, pilla le camp des Goths et fit défier du haut des murs Marie lui-même. Le roi barbare ne dissimula plus son désir de vengeance, et ce fut Rome qui expia les fautes et l'extravagance de la cour de Ravenne. Introduits par les esclaves révoltés dans la ville des Césars, les Goths s'y répandirent à la lueur de l'incendie qui consumait les édifices voisins de la porte Salarienne (24 août 410). Le meurtre et le viol signalèrent la victoire des Barbares, et surtout des Huns leurs auxiliaires ; mais les crimes de ce genre furent cependant assez rares, tandis que le pillage parait avoir été général et régulièrement organisé. Alerte, en encourageant ses soldats à s'emparer des dépouilles de Rome, n'excepta que les richesses qui appartenaient aux lieux consacrés, et leur recommanda de respecter les églises des saints Apôtres, comme des asiles et des sanctuaires inviolables. Aussi au milieu même des excès de la licence, peut-on citer plusieurs traits qui témoignent de l'obéissance et de la piété des Visigoths. Quand l'or et les pierreries manquèrent, les vases, les robes de pourpre, les meubles précieux furent entassés sur les chariots des Barbares. Une multitude de citoyens furent vendus comme esclaves ; beaucoup d'autres se réfugièrent dans la petite île de Giglio, ou sur les côtes de l'Afrique, de l'Égypte et de l'Asie. D'illustres mendiants des deux sexes et de tous les âges pénétrèrent jusqu'à Bethléem, dans la solitude de saint Jérôme et racontèrent au nouvel Ezéchiel les calamités de l'Italie.

En sortant do Rome avec une armée chargée de richesses, Alerte s'avança le long de la voie Appienne dans les provinces méridionales. On ignore quel fut le sort de Capoue, la voluptueuse capitale de la Campanie ; mais Nole ne put être exceptée de la dévastation générale par la sainteté de son évêque Paulin. Les Goths vinrent camper dans les maisons de campagne et dans les délicieux jardins qu'avaient habités Lucullus et Cicéron. Leurs captifs tremblants, fils et filles de sénateurs romains, présentèrent dans des vases d'or et de myrrhe, le vin de Paterne aux orgueilleux vainqueurs nonchalamment étendus à l'ombre des platanes ; et les Barbares se souvenant des collines stériles de la Scythie, des bords glacés de l'Elbe et du Danube, jouirent avidement de tous les charmes du beau pays qui s'ouvrait devant eux.

Cependant Alarie, loin de s'endormir dans le repos, méditait la conquête de la Sicile qui n'était pour lui qu'un premier pas vers la possession de l'Afrique ; mais une tempête qui dispersa les premières embarcations des Goths, triompha du courage des Barbares, et la mort prématurée d'Alerte arrivée à la suite d'une courte maladie, déconcerta l'entreprise. A force de travaux, les prisonniers détournèrent le cours du Busentin, petite rivière qui baigne les murs de Cosenza. Après avoir construit au milieu de son lit mis à sec, le sépulcre de leur général orné des dépouilles et des trophées de Rome, les Barbares y firent rentrer les eaux, et pour que l'endroit qui recelait le corps du victorieux Alaric, fût à jamais inconnu, Ils massacrèrent inhumainement tous les captifs qu'ils avaient employés à l'exécution de cet ouvrage.

Ataulf, son beau-frère et son successeur, changea de politique. C'était un génie tout romain, qui, frappé de la grandeur de l'Empire, voulait faire servir les forces aveugles dont il disposait à consolider l'édifice chancelant[8]. Aussi il négocia sérieusement un traité d'alliance avec la cour impériale, s'engagea à combattre au-delà des Alpes les usurpateurs et les Barbares, et évacua l'Italie emportant le titre de général des Romains (412). Ses troupes en arrivant occupèrent de gré ou de force les villes de Narbonne, de Toulouse et de Bordeaux, et quoique repoussées des murs de Marseille par le comte Boniface, elles étendirent bientôt leurs quartiers depuis la Méditerranée jusqu'à l'Océan. Il est vrai que la conduite d'Ataulf peut s'expliquer, surtout par l'ascendant qu'avait pris sur lui la princesse Placidie, fille du grand Théodose et de sa seconde femme Galla. Placidie avait été élevée dans le palais de Constantinople ; mais elle avait passé de bonne heure en Italie et habitait Rome, lorsque cette ville fut prise par Alaric. Les Barbares retinrent la sœur d'Honorius en captivité ou en étage, l'emmenèrent à la suite de leur armée, mais la traitèrent toujours avec le respect dû à son sexe et à son rang. Quoiqu'on puisse douter des grâces de sa figure, sa haute naissance, sa jeunesse, l'élégance de ses manières et les adroits moyens d'insinuation qu'elle ne dédaigna pas d'employer, firent une impression profonde sur le cœur d'Ataulf ; et le monarque des Goths eut l'ambition de devenir le frère de l'empereur. Malgré les refus des ministres d'Honorius, Placidie se soumit sans répugnance aux désirs d'un vainqueur jeune, beau et intrépide. Le mariage d'Ataulf et de Placidie fut consommé avant que les Goths évacuassent l'Italie, et les deux époux célébrèrent la fête ou peut-être l'anniversaire de leur union dans la maison d'Ingénius, un des plus illustres citoyens de Narbonne. La princesse, vêtue comme une impératrice s'assit sur un trône élevé, et le roi des Goths, habillé à la romaine pour cette cérémonie, se plaça à côté d'elle sur un siège moins éminent. Les dons qu'il offrit à son épouse, selon l'usage des Barbares, étaient composés des plus magnifiques dépouilles du pays de Placidie. Cinquante jeunes gens de la plus belle figure et vêtus de robes de soie, portaient un bassin dans chaque main : l'un était rempli de pièces d'or, et l'autre de pierreries d'un prix inestimable[9]. L'ancien empereur Attale conduisait le chœur qui chantait l'épithalame. « Terminées par des jeux magnifiques, dit un écrivain moderne, ces noces eurent un grand retentissement dans l'Occident. Romains et Barbares s'émurent de cette alliance entre les deux plus illustres représentants de la société civilisée et de la société nomade. Les chrétiens dont la pensée ne se détachait pas des livres Saints, regardèrent cet événement extraordinaire comme l'accomplissement des paroles du prophète Daniel, qui annonce que la fille du roi du midi s'alliera un jour avec le fils du roi du nord. » (443.)

Tandis que le beau-frère d'Alerte épousait la fille de Théodose, les ministres d'Honorius s'occupaient de guérir par d'utiles règlements les plaies de l'Italie : les huit provinces qui avaient le plus souffert obtinrent pour cinq ans une diminution de tributs. Uue amnistie générale abolit la mémoire de toutes les offenses involontaires commises envers le souverain, et Rome vit revenir sa population et renaître sa prospérité ; mais an moment où elle espérait des jours meilleurs, le gouverneur d'Afrique Héraclien, qui avait jusqu'alors servi fidèlement le parti d'Honorius, se révolta et parut à l'embouchure du Tibre avec une flotte considérable. Défait aux portes de Rome et contraint de fuir, Héruellen fut pris et décapité en rentrant à Carthage. Ses biens furent donnés au brave Constantius, qui défendait déjà le trône qu'il partagea plus tard.

L'Italie était paisible ; mais le désordre était au comble en Espagne, en Gaule, en Bretagne. Dès l'an 409, les Vandales, les Suèves, les Alains, les Hérules, se trouvant repoussés de la Narbonnaise par les remparts des Cévennes que défendaient les Bagaudes, avaient laissé les Bourguignons entre le Jura et la Saône, et s'étaient écoulés vers les Pyrénées pour aller piller les richesses de l'Espagne. Les bandes Honoriennes, qui combattaient pour Constantin, livrèrent les passages des Pyrénées, et les dévastations des Barbares amenèrent dans ce beau pays la famine et la peste. Lassés de meurtre et de brigandage, ils se fixèrent enfin dans le pays qu'ils avalent dépeuplé ; les Suèves et les Vandales se partagèrent l'an-donne Galice, où se trouvait enclavé le royaume de la vieille Castille. Les Mains se répandirent dans les provinces de Carthagène et de Lusitanie depuis la Méditerranée jusqu'à l'Océan Atlantique. Les Sillages, branche de la nation des Vandales, s'emparèrent du territoire fertile de la Bétique ; après avoir réglé ce partage, les conquérants sentirent le besoin de contracter avec leurs nouveaux sujets des engagements réciproques d'obéissance et de protection.

En Gaule, Constantin avait été renversé par Gerontius, le plus brave de ses généraux ; au lieu de se placer lui-même sur le trône, Gérontius disposa du diadème en faveur de son ami Maxime, et l'installa comme empereur à Tarragone. Soit qu'il eût traité avec les Barbares, soit qu'il les laissât ravager l'Espagne derrière lui, il marcha contre son maitre et fit trancher la tête en passant à Constans, qui défendait Vienne. Constantin enfermé dans Arles eût infailliblement succombé, si le comte Constantius n'était arrivé d'Italie avec une armée. Le nom d'Honorius et la proclamation de l'empereur légitime, étonnèrent égaiement les deux partis rebelles. Gérontius s'enfuit, et ne trouva de courage que pour mourir ; assailli dans sa maison par ses soldats rebelles, seul avec sa femme, un Alain et quelques esclaves, il abattit à coups de flèches plus de trois cents hommes ; et quand les armes manquèrent il se tua, après avoir donné la mort à sa femme et à son fidèle compagnon. Maxime ne dut la vie qu'au mépris qu'inspirait sa faiblesse. Le caprice des barbares qui désolaient l'Espagne, plaça une seconde fois sur le trône ce fantôme impérial ; mais ils l'abandonnèrent bientôt à la justice d'Honorius, et le malheureux servit de spectacle à la populace de Ravenne et de Rome, puis fut exécuté publiquement.

Le nouveau général Constantius était romain de naissance, rare privilège à cette époque : il avait une force singulière et un grand air de majesté ; quoiqu'il ne dédaignait pas de se montrer affable et enjoué et qu'il sût imiter dans les festins les gestes des pantomimes, il était terrible quand la trompette l'appelait aux armes. Alors penché sur le cou de son cheval, roulant autour de lui ses grands yeux pleins de feu, il frappait les ennemis de terreur, et ses soldats encouragés ne doutaient plus de la victoire ; aussi quand il revint devant Arles, Constantin se sentit perdu. Le dernier espoir de l'usurpateur consistait dans un secours de Francs et d'Allemands que lui ramenait Édobich. Constantius marcha au-devant des barbares et les défit à l'aide de la cavalerie gothique. Constantin se résolut à abdiquer ; il échangea la pourpre impériale contre la tunique modeste du prêtre et capitula en stipulant qu'il aurait la vie sauve. Constantius fit partir sous bonne escorte Constantin et son fils Julien pour l'Italie ; mais avant d'arriver à Ravenne ils rencontrèrent des officiers chargés de les mettre à mort (411).

Arles n'avait pas encore ouvert ses portes, lorsqu'on apprit dans le camp impérial que Jovin, couronné à Mayence avec l'appui des Alains et des Bourguignons, s'avançait des bords du Rhin vers ceux du Rhône. La retraite précipitée de Constance, dont l'histoire nous laisse ignorer le motif, affermit la puissance de l'usurpateur, qui refusa de traiter avec Ataulf, revêtit son frère Sébastien de la pourpre, et poussa même l'Imprudence jusqu'à accepter les services du Goth Sarus, qui avait quitté dans un moment de colère la cour d'Honorius. A cette nouvelle, Ataulf irrité prend avec lui dix mille soldats, fait tomber dans une embuscade l'ennemi de sa personne et de sa famille, jette sur lui le filet fatal[10], et tue le lion dans les lacs. Cédant ensuite à la voix de l'amour et de la prudence, le roi des Visigoths tourne tons ses efforts contre les deux usurpateurs. Abandonnés par leurs auxiliaires Barbares, les deux frères ne peuvent soutenir une lutte inégale. Valence, une des plus belles villes de la Gaule, expie par sa ruine sa courte résistance. Jovin et Sébastien, faits prisonniers, périssent sur l'échafaud à Narbonne. Attale lui-même, complètement négligé par l'allié d'Honorius, tombe entre les mains de l'empereur, au moment où il cherchait quelque retraite solitaire, et après avoir été exposé aux regards de la multitude sur la seconde marche du trône Impérial, il est mutilé et relégué pour le reste de ses jours dans File de Lipari.

Après avoir rendu la Gaule à son beau-frère, Ataulf accepta sans peine la proposition de tourner ses armes victorieuses contre les barbares de l'Espagne. Les troupes de Constantius lui coupèrent toute communication avec les ports de la Méditerranée et luttèrent sa marche vers les Pyrénées. Ataulf franchit ces montagnes et occupa au nom de l'empereur la ville de Barcelone. Toujours amoureux de Placidie, il avait eu la douleur de perdre le fils qu'elle lui avait donné, lorsqu'une trahison domestique mit fin à sa vie. Un des compagnons de Sarus qu'il avait admis à son service et dont il avait blessé l'amour propre, l'assassina dans le palais de Barcelone (415). Une faction tumultueuse viola les lois de la succession. Un prince d'une maison étrangère, Sigerich, frère de Sarus, fut placé sur le trône. Il commença son règne par le meurtre des enfants qu'Ataulf avait eus d'un premier mariage, et traita Placidie avec une insultante cruauté. La tille de l'empereur Théodose, confondue dans une foule de vils captifs, fut forcée de faire à pied un trajet de plus de douze milles devant le cheval du Barbare, meurtrier de l'époux qu'elle regrettait.

Mais Sigerich fut massacré le septième jour après son élection, et le choix libre de la nation éleva sur le bouclier Wallia, guerrier ambitieux et entreprenant, dont les desseins parurent d'abord menacer l'Empire. Il conduisit son armée de Barcelone au promontoire méridional de l'Espagne, et quand du haut du rocher où est aujourd'hui Gibraltar il contempla les côtes de l'Afrique, il reprit le projet de conquête suspendu par la mort d'Alaric. Les vents et les vagues dégoûtèrent une seconde fois les Goths, et Wallia accepta les propositions de l'ambassadeur romain, appuyées par la nouvelle réelle ou supposée de l'approche d'une armée conduite par Constantius. Le traité fut fidèlement observé : Placidie fut reconduite avec honneur dans le palais de son frère ; les Goths affamés reçurent six cent mille mesures de grains, et Wallis attaqua vigoureusement les Barbares déchirés par leurs discordes intestines. En trois campagnes il extermina les Silinges, tua de sa main, dans une bataille, le roi des Alains, força ces Scythes errants à se confondre parmi les Vandales, et refoula les Vandales eux-mêmes, ainsi que les Suèves, jusque dans les montagnes de la Galice[11] (415-418). Fidèle à ses engagements Wallis remit ses conquêtes d'Espagne sous l'obéissance d'Honorius et reçut en récompense la possession de la seconde Aquitaine, province placée entre la Loire et la Garonne, soumise à la juridiction civile et ecclésiastique de Bordeaux. Cette capitale, avantageusement située pour le commerce, était batte sur un plan élégant et régulier. Ses habitants étaient célèbres par leur politesse et leurs lumières, son sol fertile en excellents vins et son climat tempéré. Les Goths se reposèrent dans cette province de leurs glorieux travaux (419). Leurs limites s'étendirent par le don de quelques diocèses voisins, et les successeurs d'Alaric fixèrent leur résidence à Toulouse, qui comprenait dans l'enceinte de ses murs cinq villes ou quartiers très-peuplés.

A peu près vers la même époque, Honorius confirmait la concession de l'usurpateur Jovin aux Bourguignons, alliés de celui-ci. Leur roi Gontahar ou Gondicaire reçut ainsi toute la Séquanaise, à condition de défendre la frontière contre les Allemands. Ce peuple de charpentiers et de forgerons, avec ses mœurs simples et son aptitude à la vie sédentaire, s'empara des terres sans secousse, ainsi que les Visigoths. Ne pouvant se défendre d'un sentiment d'admiration pour la grandeur romaine et surpris de se trouver ainsi jetés au milieu de la civilisation, les Bourguignons traitèrent les vaincus non-seulement avec bonté, mais encore avec une sorte de déférence. « Ils sont si doux, si innocents, dit Paul Orose, qu'ils vivent avec les Romains non comme avec des sujets, mais comme avec des frères. » Profitant de la dissolution de l'Empire, ils occupèrent insensiblement par conquête ou par convention les deux provinces connues depuis sous le nom de duché et de comté de Bourgogne, et ne tardèrent pas à se créer un puissant État dont la capitale fut Lyon.

Ainsi trois royaumes barbares, ceux des Suèves, des Visigoths, des Bourguignons, sans parler des conquêtes des Francs dans la seconde Germanie, s'étaient formés en Occident, pendant que le faible Honorius triomphait à Rome des succès de Wallia. Mais si les rois barbares respectaient encore, dans les provinces qui leur étaient cédées, le nom d'Honorius, les lois romaines, les magistrats civils, on voyait les provinces de l'Armorique, à l'exemple de la Bretagne[12], se détacher de l'Empire. Tout le Tractus armoricain, pays qui était resté presque entièrement gaulois, avait chassé les magistrats romains établis par Constantin, et s'était constitué en république. Cette confédération s'était augmentée de la partie basse du pays entre la Loire et la Garonne et de quelques-unes des villes entre la Loire et la Seine. Quand tous les usurpateurs eurent succombé, les provinces maritimes refusèrent de rentrer sous la domination impériale et gardèrent leur turbulente indépendance. Au reste, les liens de la Gaule méridionale elle-même avec l'administration centrale étalent si affaiblis par les secousses politiques, et surtout par le relâchement de la société, qu'en 418 l'édit d'Honorius, qui ordonnait pour chaque année la convocation d'une assemblée générale des sept provinces[13], fut accueilli avec une profonde indifférence. Les députés cependant étaient autorisés à interpréter les lois du souverain, à exposer les griefs et les demandes de leurs commettants, à modérer ou à répartir également les impôts, et à délibérer sur tous les objets d'intérêt local ou national, qui pouvaient tendre à maintenir la paix et la prospérité publique. Mais cette liberté tardive et partielle ne produisit aucun résultat, et quand Honorius imposa une amende de trois ou même de cent livres pesant d'or aux représentants qui s'absenteraient de l'assemblée, cette amende fut regardée comme une vexation nouvelle et plus onéreuse que toutes les autres.

 

 

 



[1] Précisons les faits en rappelant que l'empire d'Orient était partagé en deux préfectures : 1° Celle d'Orient, comprenant cinq diocèses, Orient proprement dit, Égypte, Asie mineure, Pont, Thrace ; 2° celle d'Illyrie, comprenant deux diocèses, Macédoine et Dacie. L'empire d'Occident embrassait aussi deux préfectures : 1° celle d'Italie comprenant trois diocèses, Italie, Illyrie occidentale, Afrique ; 2° celle des Gaules comprenant trois diocèses, Espagne avec l'Afrique Tingitane, Gaules, Bretagne. La division de chaque diocèse en provinces rentre dans le domaine de la géographie, et nous renvoyons aux ouvrages spéciaux.

[2] La perte du second livre de Claudien (de bell. Gildon.) laisse ignorer où et comment débarqua l'armée romaine. Orose a décrit la position du champ de bataille ; mais l'incertitude de nos connaissances géographiques ne nous permet pas de la déterminer.

[3] Jornandès, cap. 29.

[4] Ces jeux furent souillés pour la dernière fois par le sang des gladiateurs, et Honorius abolit cet usage cruel qui avait blessé sa piété et sa douceur. Constantin, tout en condamnant les combats de gladiateurs, n'avait pas osé réformer entièrement un abus auquel let Romains rattachaient les souvenirs de leur ancienne gloire. Mais l'édit d'Honorius ne rencontra pas d'opposition, et les Romains, qui peu de temps auparavant avaient lapidé le moine Télémaque pour le punir d'avoir interrompu leurs plaisirs, s'étaient bientôt repentis de leur violence en mettant le généreux ermite au rang des saints.

[5] Gibbon émet son opinion sous forme de conjecture, à défaut de témoignages positifs ; mais la marche constante des émigrations barbares et l'ensemble des faits, permettent d'apprécier le second déplacement des liens avec une certitude historique suffisante. Procope parle vaguement d'une émigration des Palus Méotides qu'il attribue à la famine.

[6] Après l'arrivée des Huns, la plus nombreuse partie des Alains avait accepté une alliance honorable et avantageuse avec ses vainqueurs, le reste s'était dispersé. Une de leurs-colonies se refugia dans les montagnes du Caucase entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, où l'on retrouve encore les traita généraux de leur race ; une autre poussa jusqu'aux sources de la Vistule, c'est celle qui prit part à l'invasion de Radagaise ; d'autres enfin, stationnant sur le Danube, s'engagèrent au service de l'Empire et s'attachèrent personnellement à Stilicon : ils combattirent contre ceux de leurs compatriotes qui assiégeaient Florence.

[7] Hieronymus ad Ageruchiam, Epist. 91.

[8] Orose nous a laissé un précieux fragment d'une conversation d'Ataulf avec un citoyen de Narbonne (lib. VII, cap. 43). « Dans la confiance qu'inspirent la valeur et la victoire, disait le roi des Goths, j'ai fait autrefois le projet de changer la face de l'univers, d'en effacer le nom des Romains, d'élever le royaume des Goths sur leurs ruines et d'acquérir, comme Auguste, la gloire immortelle de fondateur d'un nouvel empire ; mais l'expérience m'a peu à peu convaincu qu'il faut des lois pour maintenir la constitution d'un état, et que le caractère indocile et féroce des Gotha n'est point susceptible de se soumettre à la contrainte salutaire An gouvernement civil. Dès ce moment je me suis fait un autre plan de gloire et d'ambition, et mon plus sincère désir est aujourd'hui de faire en sorte que la postérité reconnaissante loue le mérite d'un étranger qui employa la valeur des Goths non pas à renverser, mais à défendre l'empire Romain. »

[9] Ces cent bassins n'étaient qu'une très petite partie des trésors des rois Goths, si l'on en juge par les immenses richesses que les Francs enlevèrent plus tard aux successeurs d'Ataulf. Outre le fameux Missorium d'Aetius promis plus tard à Dagobert, on peut citer la table formée d'une seule émeraude ou plutôt d'un bloc de cristal de couleur verte. Elle était entourée de trois rangs de perles, soutenue par trois cent soixante-cinq pieds d'or massif, incrustée de pierres précieuses, et estimée à la valeur de cinq cent taille pièces d'or. Elle tomba entre les mains des Arabes.

[10] On doit prendre à la lettre l'expression d'Olympiodore, σακκοις εζωγρησαν, que Tillemont traduit dans ce sens. D'ailleurs Ammien Marcellin dit que les Huns se servaient de cette manière de combattre, laciniis contortis.

[11] Le royaume des Suèves, fondé en Galice par Hermanrich, subsista jusqu'à l'an 585, où il fut conquis par les Visigoths d'Espagne. En 438 Hermanrich abdiqua en faveur de Richila son fils, qui fit des conquêtes dans la Lusitanie. Rechiaire, fils de Richila, fut défait et tué par Théodoric II, roi des Goths (456). Après lui les Suèves se partagèrent entre Fratan et Masdran, qui transmirent leur rivalité à leurs fils Framarius et Rémismond. Ce dernier embrassa l'arianisme. Puis arrive une période obscure jusqu'à Cariaric, qui adopta la foi catholique en 551. Dès lors l'histoire des Suèves se confond avec celle des Visigoths.

[12] A partir de l'usurpation de Constantin, l'île de Bretagne doit être considérée comme entièrement séparée de l'Empire, et durant une période de quarante ans, jusqu'à l'invasion des Saxons (408-448), elle se gouverna elle-même sous l'autorité du clergé, des nobles et des villes municipales. Honorius lui-même consacra implicitement cette indépendance, qui datait du jour où il avait rappelé ses légions. Quatre-vingt-dix cités considérables avaient pris naissance en Bretagne sous la protection des Romains. Elles s'administraient par leurs propres lois et offraient un refuge aux populations contre les violences des propriétaires de la campagne. Ces chefs, qui la plupart tiraient leur origine des anciens rois du pays, exerçaient à l'aide d'une petite armée d'esclaves et d'aventuriers un pouvoir analogue à ce que fut plus tard le commandement féodal. Les plus hardis ou les plus puissants de ces princes s'érigeaient en tyrans, selon l'expression de saint Jérôme, et s'épuisaient dans des querelles intestines. Les évêques, au nombre de quarante environ, cherchaient à apaiser les discordes par l'influence de leurs salutaires conseils. Ils siégeaient avec les princes et les magistrats dans des assemblées libres où se débattaient lés importantes affaires de l'État ou de l'Église. Dans les dangers pressants, quand ils étaient en butte aux incursions des Calédoniens, les Bretons élisaient un Penteyrn ou dictateur chargé de pourvoir à la défense commune. — Voyez, pour plus de détails le chap. IX.

[13] On désignait anus ce nom la Viennoise, les Alpes maritimes, les deux Narbonnaises, la Novempopulanie, les deux Aquitaines. Arles fut choisie pour être le siège de cette assemblée annuelle, qui devait tenir ses séances durant vingt-huit jours, du 15 août au 13 septembre. Elle était composée du Préfet, des sept gouverneurs de provinces, d'un consulaire et de six présidents, des magistrats, et peut-être des évêques d'environ soixante villes, et d'un nombre suffisant, mais indéterminé, des plus opulents propriétaires du sol.