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Encouragés
par l'accueil bienveillant fait à notre Histoire résumée des temps anciens,
nous publions avec plus de confiance l'Histoire du Moyen âge, ouvrage
conçu dans le même esprit, mais exécuté dans de plus larges proportions. A nos
yeux comme à ceux de nos juges, le passé est une garantie de l'avenir. Aussi
nous nous étions trop bien trouvés du patronage de Gillies pour ne point
chercher de nouveau dans l'autorité d'un nom justement célèbre un appui
certain, un élément de succès et un moyen de bien faire. Notre choix a dû
naturellement s'arrêter sur Édouard Gibbon, dont l'Histoire de la
Décadence et de la Chute de l'Empire romain appartient presque
entièrement à la période historique que nous nous proposons de retracer. La
réputation de ce livre est si bien établie, sa valeur si généralement
reconnue ; il unit d'une manière si éminente la sagacité à l'érudition, que
l'on ne peut que gagner à marcher avec lui. Mais la
nouvelle tâche que nous nous sommes imposée a été
bien plus difficile que la première. Malgré ses lacunes, ses transpositions
et ses erreurs, Gillies nous avait fourni pour écrire l'histoire de la Grèce
les éléments nécessaires, les matériaux convenablement disposés. Nous avions
pu sans peine joindre au corps de l'ouvrage les den : appendices qui le
complètent. Alors les trésors de l'antiquité étaient ouverts devant nous, et,
on le sait, les historiens anciens, moins variés, moins nombreux, moins contradictoires
que ceux du moyen lige, offrent aussi des sources plus commodes à consulter.
Avec Gibbon, au contraire, se présentaient trois difficultés capitales : son
insuffisance, son manque d'ordre, son scepticisme. L'auteur
de la Décadence et de la Chute de l'Empire romain, préoccupé pat une
idée dominante, n'a abordé que les questions qui concouraient essentiellement
an développement de son sujet. En faisant davantage, il aurait dépassé son
titre. Aussi combien de points importants pour l'Histoire générale, il a laissés dans l'ombre ! Que de grands événements il
n'a pas même effleurés ! Sur les États slaves et scandinaves, sauf les
commencements de l'Empire russe, presque rien ; sur la France, à partir de la
seconde race, à peine quelques mots : même silence sur l'Angleterre, aux
diverses époques de son histoire. L'établissement de l'Empire germanique
n'est qu'indiqué. La querelle des Papes et des Empereurs, lutte terrible qui
renait sans cesse, remplit à elle seule plus de deux siècles : Gibbon
s'abstient d'en parler. Pour l'Espagne, il ne s'occupe que de la conquête
arabe. Il est fort incomplet sur l'Italie. Quant aux Croisades, il n'a
raconté avec quelque développement que la première et la quatrième, cette dernière surtout pénétrant an cœur de son sujet. On
pourrait pousser plus loin l'énumération : mais en résumé, et nous le disons
sincèrement, les travaux de Gibbon, que nous avons pu mettre à profit pour le
premier volume de cette histoire, nous ont offert bien moins de ressources
pour le second. D'ailleurs
ces ressources, quand elles se trouvent abondantes, pèchent quelquefois par
leur confusion. C'est un grand défaut dans te livre de l'historien anglais ;
c'en était un plus grand pour les besoins du nôtre. Il arrive souvent à
Gibbon de passer brusquement, ou avec des transitions forcées, d'un pays,
d'un peuple, d'un fait, à un fait, à un peuple, à un pays tout opposé. It
entremêle les questions religieuses et politiques de dissertations
philosophiques, historiques, littéraires, qui font perdre de vue l'objet en
discussion. Nous avons dû nous frayer une route dans ce dédale, en prenant
pour guide constant le programme universitaire, et en forçant Gibbon à nous
suivre partout où sa présence nous paraissait nécessaire. Il nous a fallu
aussi supprimer on singulièrement abréger ses digressions. Avec tout cela,
son livre a un cachet particulier qui est celui du talent, et nous avons pris
soin de conserver cette empreinte originale. « Je
rechercherai toujours la vérité, disait Gibbon dans une de ses lettres,
quoique jusqu'ici je n'aie guère trouvé que la vraisemblance. » Un
esprit si inquicitif, pour nous servir de
l'expression de M. Guizot[1], manifesta de bonne heure une
grande indépendance d'opinions : cependant on a peine à s'expliquer sa
tendance continuelle à mettre en cause le christianisme, si l'on ne réfléchit
aux paroles suivantes : « Ce fut à Rome, dit-il, le 15 octobre 1764, qu'étant
assis et rêvant au milieu des ruines du Capitole, tandis que des moines
déchaussés chantaient vêpres dans le temple de Jupiter, je me sentis frappé
de l'idée d'écrire l'histoire de la décadence et de la chute de cette ville[2]. » Cette première
impression laissa dans son cœur des traces profondes. Le christianisme, qui
avait renversé le polythéisme, fut aux yeux de Gibbon coupable d'avoir
détruit la grandeur romaine. L'époque d'incrédulité où il écrivit explique le
reste. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvions laisser passer le ton sceptique,
les intentions irréligieuses qui soulevèrent contre Gibbon de si violentes,
et disons-le, de si justes attaques, au moment où son livre parut. Nous nous
sommes fait un devoir d'adopter une marche plus sage, plus réservée, plus
conforme, non-seulement à l'enseignement donné aux élèves de nos colléges,
mais encore à nos sympathies personnelles. Car nous ne saurions trop blâmer
ce dénigrement des choses respectables, dont l'historien anglais semble se
faire une loi, et se fait souvent un mérite. Ce
n'était pas assez de suppléer à l'insuffisance de Gibbon, de réparer son
désordre, de nous tenir en garde contre son scepticisme : nous n'avons pas
hésité à modifier ses assertions historiques, lorsqu'après comparaison elles
nous ont paru hasardées ou inexactes. Il est juste de dire que ce travail de
critique est facilité par le soin avec lequel Gibbon indique les sources où
il a puisé. Mais cette étude accidentelle des textes est devenue pour nous
une occupation sérieuse et obligatoire, toutes les fois que notre guide nous
manquait. Nous avons rouvert avec lui Zosime, Jornandès, Procope, Grégoire de
Tours, Aboulféda, Eginhard. A partir de la mort de Charlemagne, là où Gibbon
nous fait défaut, nous nous sommes adressés aux grandes collections : pour
l'Italie, à Muratori, à Grævius ; pour l'Espagne, à
Mariana ; pour l'Allemagne, à Pistorius, Freher,
Leibnitz, Eccard, Pertz ; pour l'Angleterre, à Selden, Gale, Saville ; pour
la France, au recueil des Historiens et à la collection des Mémoires ; pour
les États du Nord, à Schlœzer, Torfacus,
Langebeck. Citons encore les historiens des Croisades rassemblés par Bongars
; les Annales ecclésiastiques de Raynaldi ; Joinville, Matthieu Paris,
Froissard. Telles sont les autorités que nous avons consultées de préférence,
sans négliger pourtant les travaux modernes publiés sur le moyen âge, ni les
ouvrages spéciaux qui éclairent la route en l'abrégeant[3]. Dans
cet état de choses, appuyés sur Gibbon d'une part, de l'autre sur les auteurs
qui pouvaient le mieux le compléter, nous avions devant nous un vaste
horizon. Mais nous nous sommes prudemment posé des limites, limites que nous
prescrivaient d'ailleurs le caractère et les nécessités de l'enseignement
universitaire. Nous avons essayé de nous tenir entre les deux extrêmes,
d'éviter les développements excessifs, aussi bien que l'aridité des faits
présentés sans explications et sans détails. Nous avons voulu ne rien omettre
et laisser chaque chose à sa place. Certes, nous ne nous sommes
pas dissimulé les difficultés de l'entreprise ; mais si nous pouvons réussir
à aplanir aux élèves l'étude du moyen âge, à rendre pour les maîtres
l'enseignement plus commode, à répandre parmi les gens du monde la
connaissance de cette partie importante de l'histoire universelle, nos peines
seront oubliées, puisque nous aurons atteint notre but. DIVISIONS GÉNÉRALES DE L'HISTOIRE DU MOYEN ÂGE. On
entend par moyen âge l'époque qui tient le milieu entre les temps anciens et
les temps modernes. Sur les débris du monde Romain, dont la ruine commence à
la fin du quatrième siècle de l'ère chrétienne, de nouveaux peuples
s'établissent, de nouveaux royaumes se fondent, de nouvelles institutions
s'organisent. A ces sociétés nouvelles, il faut un nouveau culte, de
nouvelles idées, un nouveau langage. Ce travail dure plus de mille ans, et
s'arrête à la seconde moitié du quinzième siècle. Alors les limites des États
se fixent, leur nationalité est parfaitement distincte, leur langage séparé
pour toujours. Ils ont une religion commune, mais des institutions politiques
particulières dont les bases serviront aux édifices futurs. Désormais il y
aura des modifications, des réformes, mais non pas une rénovation sociale
complète, analogue à celle qu'a subie le monde romain. Pour
préciser les bornes de cette vaste époque, on a pris deux faits et deux dates
: la mort de Théodose-le-Grand (395) ; la prise de Constantinople par les Turcs
Ottomans (1453). Le programme universitaire que
nous avons suivi divise le moyen âge en cinq Périodes, séparation conforme à
la marche des événements. PREMIÈRE PÉRIODE : Depuis la mort de
Théodose-le-Grand jusqu'à l'avènement de Justinien Ier. — C'est le
tumulte de l'invasion barbare, les grandes mêlées, les conquêtes. Six
royaumes nouveaux sont créés : Bourguignons, Suèves, Visigoths, Vandales,
Francs, Ostrogoths. DEUXIÈME PÉRIODE : Depuis l'avènement de
Justinien Ier jusqu'à l'avènement de Pépin-le-Bref. — Quatre de ces
royaumes sont bouleversés : les Bourguignons sont absorbés par les Francs,
les Suèves par les Visigoths, les Vandales et les Ostrogoths par les Grecs de
Byzance. Alors paraissent les Arabes qui dominent en Asie et font trembler
l'Europe, où ils anéantissent les Visigoths. Deux peuples nouveaux s'élèvent,
les Lombards et les Anglo-Saxons. TROISIÈME PÉRIODE : Depuis l'avènement de
Pépin-le-Bref jusqu'au commencement de la Querelle des Investitures. — Un
Franc-Germain, Charlemagne, fonde un vaste empire, démembré après lui. Les
Lombards s'effacent. Les pirates sarrasins et deux peuples nouveaux, les
Hongrois et les Normands, menacent d'une seconde invasion les jeunes États
issus de l'Empire Carlovingien. Les Hongrois se fixent. Les Normands prennent
les Deux-Siciles et l'Angleterre. Le khalifat d'Orient et celui d'Occident
sont en décadence. Les États slaves et scandinaves se révèlent. QUATRIÈME PÉRIODE : Depuis le commencement de
la Querelle des Investitures jusqu'au pontificat de Boniface VIII. — Les
empereurs germains réclament la succession entière de Charlemagne. Leurs
prétentions compromettent l'indépendance de l'Église ; les Papes résistent,
et après une lutte terrible restent vainqueurs. L'Europe et l'Asie se
combattent dans les Croisades et apprennent à se connaitre. L'Italie se
consume en discordes. Les rois chrétiens d'Espagne gagnent du terrain sur le
mahométisme expirant. La France et l'Angleterre s'observent et s'organisent.
Les États slaves et scandinaves prennent leur place en Europe. CINQUIÈME PÉRIODE : Depuis l'exaltation de Boniface VIII jusqu'à la prise de Constantinople. — La maison d'Autriche se met en possession de l'Empire d'Allemagne, qui régularise sa constitution. La maison d'Aragon reste maîtresse des Deux-Siciles. La fin du grand schisme rend la paix à l'Église déchirée par la translation du Saint-Siège à Avignon. La France et l'Angleterre se prennent corps à corps : la France vaincue se relève grande et forte ; l'Angleterre demeure épuisée par ses victoires. L'Espagne est pleine de troubles. L'acte de Colmar réunit un moment les États scandinaves. La Pologne domine le monde slave. Au midi, les Turcs passent d'Asie en Europe, et portent le croissant jusqu'au Danube ; l'Empire Grec depuis longtemps oublié s'éteint. |
[1]
Notice sur la vie et le caractère de Gibbon, p. 24, édition de 1828.
[2]
Notice sur la vie et le caractère de Gibbon, p. 33, édition de 1828.
[3]
Par exemple, nous avons consulté souvent et avec fruit la Géographie
historique universelle de MM. Barberet et Magin, et la sixième édition de
l'Histoire des Croisades, par Michaud, de l'Académie française.