HISTOIRE DE RICHARD CŒUR-DE-LION

ROI D'ANGLETERRE

 

CHAPITRE XIX.

 

 

Possessions de la couronne d'Angleterre en France au XIIe siècle. — Politique de Philippe-Auguste à ce sujet. — Son impossibilité d'arracher à Richard aucune des provinces de ce prince. — Richard blessé mortellement au château de Chalus. — Dialogue entre le monarque mourant et l'archevêque de Rouen. — Mort de Richard. — Paroles de Philippe - Auguste en apprenant cette mort. — Vers d'un poète contemporain sur la mort de Richard. — Son souvenir resté dans la mémoire des habitants de Chalus.

(1198-1199)

 

Au XIIe siècle, la Gascogne, la Guienne, une bonne partie de l'Auvergne et du Limousin, l'Angoumois, la Saintonge, l'Aunis, le Poitou, la Touraine, l'Anjou, le Maine, la Normandie appartenaient au roi d'Angleterre, qui exerçait aussi un droit de suzeraineté sur la Bretagne. Ces vastes possessions, qui comprenaient un bon tiers de la France, les Plantagenet les tenaient comme ducs de Normandie, par le mariage de l'impératrice Mathilde avec Geoffroy, comte d'Anjou, et -par celui d'Éléonore avec Henri II.

C'était une situation intolérable pour les rois de France. Si elle eût duré, ils auraient pu devenir, de-suzerains qu'ils étaient, les vassaux des rois d'Angleterre. Qui sait même si notre patrie n'aurait pas été un jour la proie des insulaires d'outre-Manche ! La politique persévérante de Philippe-Auguste était d'expulser les Anglais de la France. Cette politique fut celle de tous ses successeurs. Tous voulaient placer notre pays dans ses limites naturelles : au nord, la Manche et le pas de Calais ; à l'ouest, l'Océan ; à l'est, le Rhin ; au sud, la Méditerranée. Ils ont atteint leur but.

La Neustrie avait appartenu à la France. Un prince incapable et lâche, Charles le Simple, avait cédé cette riche province à Rollon (912) en donnant en mariage sa fille Giselle à ce chef des conquérants normands (hommes du nord).

Or toute la querelle entre Philippe-Auguste et Richard se portait sur ce seul point : l'un voulait reprendre la Normandie et les autres provinces anglaises du continent ; l'autre voulait conserver ces héritages de ses pères. Dès lors la paix entre ces deux princes était parfaitement illusoire. Les agressions de Philippe-Auguste se produisaient sous toutes les formes ; Richard les repoussait invinciblement j les armes à la main ; et l'on peut affirmer que, lui vivant, Philippe ne lui aurait jamais arraché un seul de ses domaines. Doué d'une bravoure incomparable, d'une indomptable énergie, audacieux et terrible, il n'aurait pas souffert un amoindrissement quelconque de ses États. Il battit d'ailleurs partout et toujours son rival. Il fallait qu'il descendît dans la tombe pour que Philippe-Auguste s'emparât non-seulement de la Normandie, mais encore du Poitou, de l'Anjou, du Maine, de la Saintonge, et de l'Angoumois.

La mort de Richard suivit de près le combat de Gisors (1198), époque à laquelle un grand pape, Innocent Ill, successeur de Célestin III au trône pontifical, parvint à arrêter l'effusion de sang entre les Français et les Anglais.

Un des paysans de Vidomar, vicomte de Limoges, vassal du roi d'Angleterre, avait trouvé, disait-on, en fouillant la terre au pied du château de Chalus, un grand trésor. C'était, assurait-on, la statue d'un empereur romain, de l'or le plus pur, assis avec sa femme, ses fils et ses filles devant une table d'or. La nouvelle de cette trouvaille, qui est restée dans la région des fables, s'était répandue en France et en Angleterre. Tout le monde en parlait, et les habitants de Chalus croient encore aujourd'hui à cette merveilleuse découverte[1].

Vidomar n'aurait voulu donner à Richard qu'une partie de ces richesses, et à titre de présent. Plantagenet prétendit qu'elles lui appartenaient sans partage comme suzerain. Le comte lui ayant contesté ce droit, le roi vint lui faire la guerre. Il assiégea son vassal dans son château de Chalus, situé sur une hauteur, à cinq lieues de Saint-Yrieix. A son approche, la garnison déclara qu'elle était prête à se rendre. Richard n'accepta pas la reddition. « La place sera prise d'assaut, dit-il, et les rebelles seront pendus. Je ne suis pas venu ici pour rien. »

Il donna le signal de l'attaque. Elle était à peine commencée, qu'un adroit arbalétrier nommé Bertrand de Gourdon, placé sur une des tours du château, ayant aperçu Richard à cheval, près de la roche de Maulmont, visa le roi et lui décocha son arme, qui resta plantée dans l'épaule gauche du monarque (26 mars 1199). « Je suis blessé à mort, » dit-il. Il se fit transporter dans sa tente, tout en ordonnant de continuer le siège, dont il confia la direction au fameux Marcade, chef des routiers. Celui-ci enleva le château de vive force, et fit pendre à ses créneaux les braves défenseurs de la place.

Il n’était resté que Bertrand de Gourdon, que Marcade réservait à un plus cruel supplice. Richard voulut le voir ; on le lui amena enchaîné.

« Que t'avais-je donc fait, lui dit le roi, pour me frapper ainsi ?

— Mon père, mes frères, mes compagnons sont tombés sous tes coups, lui répondit fièrement Gourdon ; et tu me demandes ce que tu m'as fait ? Maintenant je suis vengé, et je suis content, car tu mourras ! Tu peux faire de moi tout ce que tu voudras.

— Eh bien ! lui dit le généreux Richard, admirant cette courageuse franchise de soldat i je te fais grâce ; et je veux qu'avec ta liberté cent pièces d'or te soient données en mon nom. »

Bertrand, étonné, s'inclina profondément sans prononcer une parole, et sortit du pavillon royal conduit par Marcade. Traître à la parole de son maître, le féroce chef des routiers enferma Gourdon dans une prison, et le fit écorcher vif après la mort du roi.

On dit qu'un chirurgien inhabile rendit mortelle la blessure, d'abord légère, du héros anglais. Son sang naturellement enflammé s'aigrit, se corrompit ; la gangrène se mit à la blessure. Le roi comprit qu'il allait mourir.

Rapportons ici, d'après un chroniqueur[2], le curieux dialogue qui s'établit entre Gauthier de Coutances, archevêque de Rouen, et le monarque mourant.

L'ARCHEVÊQUE. — Mettez ordre à vos affairés, seigneur, car vous -mourrez bientôt.

LE ROI. — Je le sais. Mais que faut-il que je fasse ?

L'ARCHEVÊQUE. — Pensez aux filles que vous avez à marier.

LE ROI. — Ce sont là des plaisanteries ; vous savez bien que je n'ai jamais eu ni garçon, ni fille.

L'ARCHEVÊQUE. —Seigneur, vous avez trois filles : votre aînée est la vanité ; la seconde, l'avarice ; la troisième, la luxure.

LE ROI, souriant. — Voici, mon père, comment je les marie : je donne l'aînée aux Templiers, parce qu'ils sont pleins de faste et d'orgueil ; je donne la seconde aux moines gris, parce qu'ils font du tort à leurs voisins ; quant à la troisième, je la donne aux moines noirs, que la bonne chère ne rassasie jamais.

L'ARCHEVÊQUE. -Ne parlez pas ainsi, seigneur, car votre dernière heure approche.

LE ROI, saisi d'impatience. — Que faut-il donc que je fasse ?

L'ARCHEVÊQUE. — Pénitence ! confesser vos péchés, et avoir confiance dans la miséricorde de Dieu, plus prompte à pardonner les péchés que le pécheur ne l'est à demander pardon.

LE ROI, joignant les mains et pleurant. — Je suis très-repentant. Que mon chapelain vienne me trouver.

Son chapelain, Anselme, qui l'avait suivi dans toutes ses guerres, arriva, et le roi se confessa. Il ordonna ensuite qu'on lui liât les pieds et les mains, et qu'on le flagellât jusqu'au sang : ce qui fut fait.

Il reçut les sacrements avec une piété profonde et un grand calme d 'esprit. « La miséricorde de Dieu est grande, dit ensuite Richard ; mais sa justice veut que tout péché soit puni. J'ai confiance dans l'une, et je redoute l'autre. J'abandonne mon corps aux vers ; que Dieu sauve mon âme ! » Il expira en murmurant des prières, le 6 avril 1199, dans sa quarante-deuxième année, après un règne de dix ans, pendant lequel il ne passa que six mois en Angleterre.

Des courtisans ayant annoncé avec joie cette mort au roi de France, « Il ne faut pas se réjouir, mais s'affliger, leur dit Philippe-Auguste ; car la chrétienté vient de perdre un grand prince et le plus vaillant de ses défenseurs. » Belles paroles, dignes du monarque qui les prononça, et bien méritées par le héros qui les avait inspirées !

Avant de mourir, Richard ordonna que son corps reposât à côté de celui de son père, à Fontevrault[3], que ses entrailles fussent enterrées dans la chapelle du château de Chalus, et que son cœur, qui, dit-on, fut trouvé d'une grosseur énorme, fût donné à sa bonne ville de Rouen, comme gage de son estime pour sa fidélité et pour son courage à l'époque où Philippe-Auguste était venu l'assiéger. Sa volonté à cet égard fut ponctuellement accomplie.

Un poète contemporain composa au sujet de la mort de Richard les vers dont voici la traduction :

« Le sol de Chalus couvre les entrailles du duc. Il a voulu que son corps reposât sous M le marbre de Fontevrault. Neustrie ! c'est toi qui possèdes le cœur invincible du roi. Cette vaste ruine s'est dispersée elle-même en trois endroits différents ; et cet illustre mort n'est pas de ceux qu'un seul lieu puisse contenir... Pour les uns il était terrible, pour les autres il était doux 5 pour ceux-ci c'était un agneau, pour ceux-là un lion. »

 

Le souvenir de Richard Cœur-de-Lion est profondément resté dans la mémoire des habitants de Chalus. Les petits enfants eux-mêmes montrent à l'étranger qui passe la roche de Maulmont, où le monarque fut mortellement atteint ; et depuis des siècles des touristes de la Grande- Bretagne visitent avec un religieux respect ce lieu devenu célèbre par la mort du héros anglais.

 

 

 



[1] Voici ce que nous écrit à ce sujet le vénérable abbé Simon, curé doyen de Chalus (Haute-Vienne) : « Le château dit du haut Chalus renferme, dans des souterrains non encore explorés, sept ou huit statuettes en argent, représentant une famille entière, père, mère et enfants, rangés autour d'une table d'argent. Ce prétendu trésor est gardé par un chimérique dragon. »

[2] Gauthier de Hemingford.

[3] Fontevrault, bourg du département de Maine-et-Loire, treize kilomètres de Saumur, est célèbre par une riche abbaye de Bénédictins, fondée par Robert d'Arbrissel vers l'an 1100. Depuis 1804 cette abbaye est transformée en maison de détention.