Richard semble
préférer le continent à l'Angleterre. — Nouvelles exactions exercées par lui
dans son royaume. — Il quitte encore une fois l'Angleterre. — Il pardonne à
son frère Jean. — Ses guerres contre Philippe-Auguste. — Troubles à Londres.
— William Osbert.
(1195-1196)
Il
était dans la destinée de Richard de ne traverser, pour ainsi dire, qu'en
courant cette Angleterre dont il était le souverain. A son avènement au
trône, il n'y parut que pour s'y faire couronner et y recueillir l'argent
consacré à la croisade. Forcé de reprendre les armes pour repousser les
agressions injustes de Philippe-Auguste, il ne resta dans la Grande-Bretagne
que le temps nécessaire aux préparatifs d'une guerre inévitable. Mais
les Plantagenet, d'origine angevine normande, n'avaient jamais montré,
jusqu'à Richard du moins, une grande affection pour l'Angleterre ; leur
prédilection avait été pour le continent. Cœur-de-Lion surtout, que les
Anglais mettent cependant au nombre de leurs plus grands rois, aimait bien
mieux les bords de l'Eure et ceux de la Seine que ceux de la Tamise et de la
Saverne. « Richard, a dit un historien anglais[1], semblait considérer
l'Angleterre comme un supplément à ses domaines du continent, qui n'avait de
valeur qu'en proportion du revenu qu'il pouvait en tirer. » Il la
pressura, en effet, jusqu'à extinction, soit avant, soit après la croisade.
Au moment de son départ pour l'Orient, il avait vendu, on le sait, des terres
de la couronne et de hauts emplois. Tout cela fut repris à son retour. Pour
pallier l'injustice de cette mesure, il prétendit que les acquéreurs avaient
été suffisamment indemnisés par les profits qu'ils avaient tirés des domaines
et des places pendant son absence. Ils appartinrent de nouveau aux plus hauts
enchérisseurs. Des
impôts énormes pesèrent sur le peuple, sur le clergé et sur les seigneurs
féodaux. L'Angleterre, appauvrie par la croisade d'abord, par la rançon du
roi ensuite, eut encore à supporter les frais de la guerre contre
Philippe-Auguste. Mais un chroniqueur justifie les exactions de Richard au
sujet de cette guerre. « Le roi de France, dit à ce sujet Matthieu
Pâris, dévastait la terre de Richard par les incendies et les rapines, et si,
dans cette occasion, il exigea de l'argent de ses sujets avec plus d'avidité
qu'il ne convient à un roi, on doit lui pardonner d'en avoir agi ainsi plutôt
que de manquer à ses devoirs de souverain. » Comme
pour effacer les marques de ses fers, Richard, contre son avis d'ailleurs,
fut couronné une seconde fois dans l'église de Winchester. Dans
une assemblée de prélats, de comtes et de barons, tenue à Nottingham, il
accusa du crime de haute trahison Jean, son frère, et le conseiller intime de
ce prince, Hugues, archevêque de Cantorbéry. Tous les deux ayant refusé de
comparaître devant ce tribunal suprême, on décida que l'archevêque serait
livré à la merci de Richard comme sheriff (officier municipal), et jugé comme évêque par
l'Église. Jean fut condamné au bannissement sur le continent. Tout ce qui lui
appartenait devint la propriété de la couronne ; et ce fut alors surtout que
le surnom de Sans-Terre lui fut particulièrement applicable. Deux
mois après cette condamnation (mai 1194), Richard, ayant avec lui sa
mère, débarquait à Barfleur avec une armée, et trouvait dans cette ville son
frère Jean, qui implora aux pieds du roi son pardon. Eléonore était présente
à cette scène, que son cœur de mère avait préparée dans l'espoir d'obtenir la
grâce du sujet rebelle, du frère coupable. « Pardonne-lui, mon fils,
dit-elle à Richard en se jetant au cou du roi : vois son repentir ! » Le
monarque releva Jean, l'embrassa, et, se tournant vers sa mère : « Je lui
pardonne, dit-il, et j'espère ' oublier aussi aisément ses torts qu'il
oubliera ses devoirs et ma clémence. » Mais Richard refusa avec sévérité de
rendre à Jean ses terres et ses châteaux. Philippe-Auguste
assiégeait Verneuil. Le héros anglais y vole ; à son approche, le roi de
France abandonne la place. La
grande forteresse de Loches, en Touraine, appartenant au roi d'Angleterre,
était tombée au pouvoir de Philippe pendant la captivité de Richard. Celui-ci
marche sur Loches, et la reprend. Philippe
va dresser ses tentes près de Vendôme ; Richard y court. Le roi de France
avait déjà levé le camp, pour le transporter à Fréteval[2]. Richard tombe cette fois sur
lui comme la foudre. Dans une courte mais brillante action, il bat les
Français, qui fuient en désordre. Philippe laisse sur le champ de bataille
les archives de la couronne, qu'il avait coutume d'emporter avec lui ; Richard
s'en empare. Les chariots, les bagages du roi de France et de ses barons
tombent au pouvoir des Anglais. Richard
entre en Poitou, dans l'Angoumois, et replace ces deux provinces sous sa
domination : tout tremble et courbe la tête devant le héros d'Arsur et de
Jaffa. Il était à Poitiers, lorsque des hérauts d'armes du roi de France
vinrent lui proposer, au nom de leur seigneur et maître, de terminer leur
sanglante querelle comme l'avait été autrefois celle d'Albe et de Rome. « Epargnons,
disait Philippe-Auguste par l'organe de ses envoyés, épargnons le sang des
hommes et la terre qui les nourrit ; que cinq chevaliers choisis de part et
d'autre décident par leur combat de toutes nos prétentions. — Par
saint Georges ! s'écria Plantagenet, voilà qui est bien dit ! J'accepte le
défi, mais à une condition : c'est que mon frère de France et moi nous serons
là, l'épée au poing, parmi les combattants ! » Philippe
y aurait consenti, dit-on, si des personnages de sa cour ne l'en eussent
détourné, en lui disant qu'un seigneur ne pouvait pas se commettre avec son
vassal dans un combat singulier. « Ainsi une si belle partie fut rompue, »
dit avec regret un vieil historien[3], partisan déclaré de tous les
combats quels qu'ils fussent. L'intervention
plus pacifique des évêques amena, non point une paix durable entre deux
ennemis tels que Richard et Philippe, mais du moins une trêve qui arrêta pour
quelques mois les ravages de la guerre. Par un traité dont les bases avaient
été posées à Charost, en Berri, mais qui ne fut définitivement conclu qu'à
Louviers en 1196, on convint que Philippe renoncerait à la ville d'Issoudun,
à l'Auvergne, à la Gascogne, qu'il restituerait au monarque anglais le
château d'Arqués, le comté d'Aumale, dont il s'était emparé à son retour de
Saint-Jean-d'Acre, et que Richard, de son côté, abandonnerait au roi de
France les châteaux de Gisors, de Neaufles et tout le Vexin normand. Nous ne
saurions passer sous silence des troubles qui éclatèrent à Londres en 1196, à
l'occasion des impôts inégalement répartis entre le peuple, la bourgeoisie et
la noblesse. Cette sédition est d'autant plus digne d'attention, qu'elle
offre comme une dernière lutte entre la population anglo-saxonne et les
Normands ses vainqueurs. Un
Saxon d'une naissance distinguée, William Osbert, que Matthieu Paris appelle
Guillaume le Barbu, parce qu'il laissait pousser sa barbe, dit-il, en haine
des Normands, avait embrassé avec ardeur la cause populaire. Il en devint le
premier champion. Il
passa sur le continent, et alla trouver Richard, qui lui fit bon accueil ; il
dit au roi que les aldermen (officiers municipaux) chargés de faire l'application
des impôts, exerçaient de cruelles injustices envers le pauvre peuple, réduit
à la dernière misère. « Au lieu de taxer chacun selon son revenu, disait
Osbert, les aldermen épargnent les riches pour rejeter tout le fardeau sur
les déshérités de la fortune. » Le
monarque promit de faire justice ; mais il oublia sa promesse. William
attendit vainement à Londres la réforme des abus qu'il avait si
respectueusement signalés à Richard. Il organisa alors une sorte de
conjuration, où s'engagèrent plus de cinquante mille Saxons. Son dessein
n'était rien moins que de secouer le joug des Normands, et de replacer
l'Angleterre dans les mains de ses anciens maîtres. Il haranguait souvent la
multitude, l'excitant à prendre les armes contre les oppresseurs. « Mais
il se trouva dans cette multitude, dit Matthieu Paris, des hommes
pusillanimes, au cœur dégénéré ; ils reculèrent au moment d'agir. » L'archevêque
de Cantorbéry, Hubert Gauthier, grand justicier d'Angleterre, sema la
défiance et le découragement parmi les confédérés, qui abandonnèrent leur
chef. William Osbert fut pris dans une église où il s'était réfugié, non sans
s'être vaillamment défendu. Attaché à la queue d'un cheval fougueux, il fut
traîné tout sanglant dans les rues de Londres ; puis on le pendit avec
quelques-uns de ses partisans. « Si la
cause fait le martyr, dit Matthieu Paris en parlant du supplice de William,
supplice enduré avec un grand courage, si la cause fait le martyr, nul mieux
que Guillaume le Barbu, et à plus juste titre, ne peut être appelé martyr. » Le peuple, qui l'avait laissé périr sans le défendre, le révéra ensuite comme un saint ; il fit des reliques de son gibet. On dit que des miracles s'accomplirent sur sa tombe, qui fut longtemps un lieu de pèlerinage pour les Saxons. Ces pieux honneurs rendus à la mémoire d'un rebelle, étaient aux yeux des Normands comme une sorte de révolte morale contre le pouvoir établi. On ne put y mettre un terme que par la force : tant il est vrai qu'une race dépossédée se souvient longtemps encore de sa puissance perdue, de sa liberté, et qu'elle ne subit qu'en frémissant les lois des dominateurs étrangers ! |