Motifs qui déterminent
Richard à ne pas retourner en Occident avec sa flotte. — Ses aventures depuis
son débarquement sur la côte d'Istrie jusqu'à son emprisonnement en
Allemagne. — Blondel. — Une complainte de Richard.
(1192)
Quelques
jours avant le départ de Richard pour l'Occident, les navires qui lui
restaient dans le port de Saint-Jean-d'Acre, dont l'un portait la reine
Bérengère, Jeanne Plantagenet et Eudoxie, avaient gagné le large. Ils
arrivèrent à Messine après une heureuse traversée, et firent voile ensuite
pour l’Angleterre. Les
motifs qui déterminèrent Richard à ne pas naviguer de conserve avec sa
flotte, sont faciles à comprendre. Brouillé avec tous les souverains de
l'Europe, et sachant que son frère Jean s'était ligué contre lui avec
Philippe-Auguste, il redoutait quelque embûche. Il savait que des pièges
étaient partout dressés sur son passage : il crut y échapper en voyageant
dans le plus strict incognito. Plantagenet
n'avait avec lui dans son navire, outre l'équipage, composé seulement d'une
trentaine d'hommes, que Baudouin de Béthune, Guillaume de l'Etang, maître
Philippe son secrétaire, Anselme son chapelain, quelques chevaliers du Temple
et un domestique. Il avait remplacé ses habits royaux par ceux que portaient
à cette époque les négociants de Normandie, et se faisait appeler Hugues-le-Marchand.
Pour compléter son déguisement, il avait laissé croître sa barbe, et ses
longs cheveux blonds descendaient sans soin autour de son cou de taureau. Sa
bonne épée, cachée sous ses amples vêtements, ne le quittait ni jour ni nuit. Il se
proposait, une fois débarqué sur un point quelconque, de quitter ses habits
de marchand, de prendre le bourdon, la panetière, et de se rendre dans ses
États en parcourant l'Europe en pèlerin venant de la Terre-Sainte. Ce plan ne
déplaisait point à son imagination aventureuse. Tromper ainsi la vigilance de
ses nombreux ennemis couronnés, leur échapper en traversant leurs domaines,
et se montrer ensuite dans toute sa force, soit en Normandie, soit en
Angleterre, c'était, dans sa façon de penser et de parler, se faire renard
pour attraper les loups, sauf à redevenir lion pour les dévorer à la première
occasion. « Mais,
s'écrie ici un poète contemporain[1], à quoi servit à ce roi de
s'être fait moins que le dernier de ses serviteurs ? Marius ne gagna rien à
se cacher dans les marais de Minturnes ; ni Achille, couvert de vêtements
honteux, à se mêler aux chœurs des jeunes filles dans la cour de Lycomède. Un
roi ne se dissimule point, pas plus qu'une montagne ne se cache. » Ce
dernier trait est remarquable. Le
vaisseau de Richard, ballotté par des vents contraires, atteignit Corfou
après un mois de pénible navigation ; il était si endommagé, que le roi fut
obligé de louer dans cette île trois galères qui le conduisirent à Raguse et
à Zara. Il se
remit en mer. Une effroyable tempête le jeta sur la côte d'Istrie, entre
Aquilée et Venise. Là il prit la route de terre, et parvint à Goritz ou
Gorizia, ville d'Illyrie, bâtie sur le Lisonzo, où six cent quarante-quatre
ans après devait mourir dans l'exil un petit-fils de saint Louis, précipité
du trône par une révolution. Le
premier fil de la longue trame ourdie contre Richard à travers l'Europe,
commençait précisément à Goritz, où vivait le comte Maynard, neveu de Conrad
de Montferrat, assassiné dans une rue de Tyr. Or, Maynard avait cru que le
roi d'Angleterre avait fait commettre ce crime, et il n'attendait qu'une
occasion pour venger la mort de son oncle. Richard, qu'il était aussi injuste
qu'absurde d'accuser d'un aussi lâche attentat, soupçonnait-il le dessein de
Maynard ? La précipitation avec laquelle il quitta Goritz pourrait le faire
penser. Le
serviteur de Plantagenet, qui sait l'allemand, se présente à Maynard ; il lui
offre un anneau d'or orné d'un superbe rubis, et lui demande en échange un
sauf-conduit pour des pèlerins revenant de Palestine. « Cet
anneau, dit le seigneur de Goritz, est un présent de prince : ne viendrait-il
pas du roi Richard, qui a, dit-on, quitté la Terre Sainte pour retourner dans
ses Etats ? Si c'est lui, va lui dire qu'il peut venir me trouver en paix. Je
n'ai pas oublié qu'il m'a autrefois honoré de ses dons sans me connaître. » Le
serviteur répond qu'il ne connaît pas le roi Richard. Il quitte le châtelain,
et vient rapporter au prince les paroles qu'il a entendues. « Par saint
Georges ! dit Plantagenet, le comte ne me prendra pas comme un rat dans une
souricière ! » Le roi
fait partout chercher des chevaux ; il peut seulement en acheter trois, un
pour lui, l'autre pour Guillaume de l'Étang, le troisième pour son domestique
; et la petite troupe s'enfuit pendant la nuit, sans trop savoir vers quel
lieu. Des émissaires de Maynard, venus pour saisir Richard, ne le trouvant
plus, font prisonniers Baudouin de Béthune et six de ses compagnons. Les
trois fugitifs franchissent les Alpes Juliennes, et parviennent à Treisach,
résidence de Bétesow, frère de Maynard. Celui-ci l'avait déjà prévenu que
Richard devait traverser son territoire et qu'il pourrait le faire prendre.
Bétesow charge un gentilhomme normand, Roger d'Argentan, attaché à sa maison
depuis longues années, de découvrir Richard et de l'arrêter. Roger trouve le
monarque anglais dans une hôtellerie : « Fuyez, lui dit-il, ô mon roi, fuyez,
vos ennemis sont sur votre piste ! » Plantagenet
remonte à cheval, passe la Drave, puis Klagenfurth, puis Grætz, Brunn, et
atteint Vienne (décembre 1192) avec Guillaume de l'Étang son domestique, mourant, comme le roi,
de fatigue et de faim. Léopold,
duc d'Autriche, si gravement outragé par Richard en Orient, était là, dans
cette ville de Vienne, où Plantagenet se trouvait en fugitif, sans armes,
sans défense. Prévenu par Bétesow de la présence du roi d'Angleterre en
Allemagne, Léopold avait mis partout des gens en campagne pour découvrir
Cœur-de-Lion et le faire saisir. Si la
santé du monarque lui avait permis de continuer sa route à son arrivée à
Vienne, il aurait peut-être échappé à son plus cruel comme à son plus lâche
ennemi ; mais la fièvre l'avait repris. Son extrême faiblesse l'enchaînait
dans une hôtellerie d'un faubourg de la capitale de l'Autriche ; elle causa
tous ses malheurs. Son domestique, envoyé au marché de Vienne pour acheter
des provisions, montre des pièces d'or étrangères ; il excite la curiosité,
éveille des soupçons ; on l'accable de questions ; il répond que son maître
est un riche marchand qui doit arriver dans trois jours. On l'arrête enfin.
Contraint par d'intolérables tortures, il révèle toute la vérité. Des
hommes armés cernent la demeure de Richard. Trente d'entre eux pénètrent dans
sa chambre. Ils le trouvent étendu sur un misérable grabat, ayant à son côté
Guillaume de l’Etang, aussi malade que son auguste maître. Sommé par les
soldats de les suivre, « Non, dit le roi, je ne vous suivrai pas ! Richard
d'Angleterre ne se rend pas à des gens tels que vous. Faites venir ici votre
maître. » Les
soldats, saisis de respect et de crainte en présence du lion abattu par la
maladie, mais conservant dans son attitude et dans son regard toute sa noble
fierté, tout son courage, baissent involontairement la tête, et l'un d'eux va
chercher Léopold, qui ne tarde pas d'arriver. Richard se lève péniblement,
s'avance vers Léopold, et lui dit : « Je suis votre prisonnier ; voilà mon
épée ! » Le duc fait jeter le roi d'Angleterre dans une tour ; puis il le
vend pour soixante mille livres d'argent à l'empereur Henri VI, qui avait,
lui aussi, à exercer sa vengeance contre le preux, effroi des Sarrasins (janvier 1193). Comme
nous l'avons dit au chapitre vi de cet ouvrage, Guillaume II, mari de Jeanne
Plantagenet, étant mort sans postérité, la couronne de Sicile revenait par
droit d'hérédité à Constance, sœur de Guillaume II et femme de Henri VI. Or,
malgré les réclamations et les protestations de l'empereur, Richard avait
publiquement reconnu roi de Sicile Tancrède lors du passage du monarque
anglais dans cette île. Il ne fallait pas d'autre grief à Henri VI, ce prince
infâme, pour retenir Richard dans les fers et trafiquer de sa personne. Il
enferma le héros dans la forteresse de Worms, ville qui fait aujourd'hui
partie du grand-duché de Hesse-Darmstadt. Philippe-Auguste,
depuis l'assassinat de Conrad, crime dont il accusait, lui aussi, le roi
d'Angleterre, affectait de ne plus se montrer en public qu’entoure de ses
gens d'armes pour se garantir du poignard des assassins inconnus, soldés,
disait-on, par Richard. Le roi de France ne put dissimuler sa joie
quand il apprit la captivité de Richard. Il écrivit à l'empereur pour le
féliciter de sa prise et l'engager à la garder avec soin, parce que,
disait-il, le monde ne serait jamais en repos si un pareil brouillon
réussissait à s’évader. Ce fut
Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, proche parent de Philippe-Auguste, qui
porta à Henri VI cette lettre du roi de France. On remarqua que, depuis
l'entrevue du prélat français avec l'empereur, un redoublement de sévérité
s'exerça sur Richard dans sa prison. Une chaîne de fer, fixée à un anneau
planté dans le mur, entourait sa ceinture. Des soldats, l'épée nue à la main,
ne le quittaient ni jour ni nuit. Nous verrons plus tard comment Richard se
vengera de cet évêque de Beauvais, auquel il attribua, non sans raison, le
surcroît de traitements indignes dont il eut tant à souffrir. Jamais homme
n'eut peut-être autant et de plus puissants ennemis que Richard Plantagenet. Il
aurait eu un bon et poétique ami, vrai modèle de fidélité, s'il fallait en
croire un chroniqueur ou plutôt un romancier du XIIIe ou du XIVe siècle[2]. Qui n'a pas entendu prononcer
le nom de ce Blondel, gentilhomme d'Arras, cherchant, à travers l'Allemagne,
avec l'habit et la lyre d'un ménestrel, les traces de Richard, enfermé,
disait-on, dans une prison inconnue à tout l'univers ? Blondel
avait juré en lui-même qu'il querroit son seigneur en toute terre, tant
qu'il l'averoit trové, et il advint par aventure qu'il se trouva
en Allemagne devant un château où gémissait un noble captif. Alors le
ménestrel joua moult airs sur sa vielle autour du castel ; Richard,
les ayant entendus, parut à la fenêtre de son donjon et vit son gentil
troubadour ; le prince, pour se faire connaître, chanta le premier
couplet d'une chanson qu'il avait faite autrefois avec Blondel, car le roy
contoit très-bien ; le ménestrel chanta alors le second couplet, pour
faire entendre à Richard qu'il l'avait compris. Bel
sire, dit alors
Blondel au châtelain, je m’en irois volontiers en mon pays si vous me
le permettiez. Le chevalier lui octroya son congié, et Blondel vint
annoncer à toute l'Europe chrétienne qu'il avait retrouvé le roi Richard. Tout
ceci, est-ce de l'histoire ? est-ce du roman ? Nous ne savons. Il nous a
semblé seulement que nous ne pouvions passer sous silence dans ce livre un
souvenir, vrai ou faux, devenu comme une tradition populaire. Ce qui
est positif, c'est que Richard contoit très-bien, comme dit la
chronique, c'est-à-dire qu'il faisait quelquefois des vers, et qu'il aimait
passionnément la musique. Il composa dans sa prison des poésies qui sont
parvenues jusqu'à nous[3]. Voici la traduction d'une de
ses complaintes. Si elle n'a pas un grand mérite poétique, elle offre, du
moins, l'intérêt qui s'attache à un prince illustre, à un vaillant guerrier
chantant ses douleurs au fond de sa prison. « Déjà
nul prisonnier ne dira sa raison dextrement, s'il ne le fait tristement ;
mais pour se consoler il peut faire une chanson. « J'ai
beaucoup d'amis, mais pauvres sont leurs dons ; honte ils en auront, si pour
attendre ma rançon je suis ces deux hivers prisonnier. «
Sachent bien mes hommes et mes barons anglais, normands, poitevins et
gascons, que je n'ai jamais eu si pauvre compagnon que je voulusse pour
argent laisser en prison. « Je ne
dis point cela par reproche ; mais encore suis-je prisonnier. « Je
sais bien comme chose vraie de toute vérité, que homme
mort ou prisonnier n'a ami ni parent, et que s'ils me laissent faute d'or et
d'argent, c'est mal pour moi, mais pis pour ma nation, qui après ma mort
souffrira blâme de m'avoir si longtemps laissé prisonnier. « Pas
n'est merveille si j'ai le cœur dolent, lorsque mon seigneur (Philippe-Auguste) met ma terre au pillage. S'il
lui souvenait de notre serment que nous fîmes tous deux en commun, bien
sais-je vraiment qu'ici longtemps ne serais prisonnier. » Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur l'Angleterre. |