HISTOIRE DE RICHARD CŒUR-DE-LION

ROI D'ANGLETERRE

 

CHAPITRE XIV.

 

 

Motifs qui déterminent Richard à ne pas retourner en Occident avec sa flotte. — Ses aventures depuis son débarquement sur la côte d'Istrie jusqu'à son emprisonnement en Allemagne. — Blondel. — Une complainte de Richard.

(1192)

 

Quelques jours avant le départ de Richard pour l'Occident, les navires qui lui restaient dans le port de Saint-Jean-d'Acre, dont l'un portait la reine Bérengère, Jeanne Plantagenet et Eudoxie, avaient gagné le large. Ils arrivèrent à Messine après une heureuse traversée, et firent voile ensuite pour l’Angleterre.

Les motifs qui déterminèrent Richard à ne pas naviguer de conserve avec sa flotte, sont faciles à comprendre. Brouillé avec tous les souverains de l'Europe, et sachant que son frère Jean s'était ligué contre lui avec Philippe-Auguste, il redoutait quelque embûche. Il savait que des pièges étaient partout dressés sur son passage : il crut y échapper en voyageant dans le plus strict incognito.

Plantagenet n'avait avec lui dans son navire, outre l'équipage, composé seulement d'une trentaine d'hommes, que Baudouin de Béthune, Guillaume de l'Etang, maître Philippe son secrétaire, Anselme son chapelain, quelques chevaliers du Temple et un domestique. Il avait remplacé ses habits royaux par ceux que portaient à cette époque les négociants de Normandie, et se faisait appeler Hugues-le-Marchand. Pour compléter son déguisement, il avait laissé croître sa barbe, et ses longs cheveux blonds descendaient sans soin autour de son cou de taureau. Sa bonne épée, cachée sous ses amples vêtements, ne le quittait ni jour ni nuit.

Il se proposait, une fois débarqué sur un point quelconque, de quitter ses habits de marchand, de prendre le bourdon, la panetière, et de se rendre dans ses États en parcourant l'Europe en pèlerin venant de la Terre-Sainte. Ce plan ne déplaisait point à son imagination aventureuse. Tromper ainsi la vigilance de ses nombreux ennemis couronnés, leur échapper en traversant leurs domaines, et se montrer ensuite dans toute sa force, soit en Normandie, soit en Angleterre, c'était, dans sa façon de penser et de parler, se faire renard pour attraper les loups, sauf à redevenir lion pour les dévorer à la première occasion.

« Mais, s'écrie ici un poète contemporain[1], à quoi servit à ce roi de s'être fait moins que le dernier de ses serviteurs ? Marius ne gagna rien à se cacher dans les marais de Minturnes ; ni Achille, couvert de vêtements honteux, à se mêler aux chœurs des jeunes filles dans la cour de Lycomède. Un roi ne se dissimule point, pas plus qu'une montagne ne se cache. » Ce dernier trait est remarquable.

Le vaisseau de Richard, ballotté par des vents contraires, atteignit Corfou après un mois de pénible navigation ; il était si endommagé, que le roi fut obligé de louer dans cette île trois galères qui le conduisirent à Raguse et à Zara.

Il se remit en mer. Une effroyable tempête le jeta sur la côte d'Istrie, entre Aquilée et Venise. Là il prit la route de terre, et parvint à Goritz ou Gorizia, ville d'Illyrie, bâtie sur le Lisonzo, où six cent quarante-quatre ans après devait mourir dans l'exil un petit-fils de saint Louis, précipité du trône par une révolution.

Le premier fil de la longue trame ourdie contre Richard à travers l'Europe, commençait précisément à Goritz, où vivait le comte Maynard, neveu de Conrad de Montferrat, assassiné dans une rue de Tyr. Or, Maynard avait cru que le roi d'Angleterre avait fait commettre ce crime, et il n'attendait qu'une occasion pour venger la mort de son oncle. Richard, qu'il était aussi injuste qu'absurde d'accuser d'un aussi lâche attentat, soupçonnait-il le dessein de Maynard ? La précipitation avec laquelle il quitta Goritz pourrait le faire penser.

Le serviteur de Plantagenet, qui sait l'allemand, se présente à Maynard ; il lui offre un anneau d'or orné d'un superbe rubis, et lui demande en échange un sauf-conduit pour des pèlerins revenant de Palestine.

« Cet anneau, dit le seigneur de Goritz, est un présent de prince : ne viendrait-il pas du roi Richard, qui a, dit-on, quitté la Terre Sainte pour retourner dans ses Etats ? Si c'est lui, va lui dire qu'il peut venir me trouver en paix. Je n'ai pas oublié qu'il m'a autrefois honoré de ses dons sans me connaître. »

Le serviteur répond qu'il ne connaît pas le roi Richard. Il quitte le châtelain, et vient rapporter au prince les paroles qu'il a entendues. « Par saint Georges ! dit Plantagenet, le comte ne me prendra pas comme un rat dans une souricière ! »

Le roi fait partout chercher des chevaux ; il peut seulement en acheter trois, un pour lui, l'autre pour Guillaume de l'Étang, le troisième pour son domestique ; et la petite troupe s'enfuit pendant la nuit, sans trop savoir vers quel lieu. Des émissaires de Maynard, venus pour saisir Richard, ne le trouvant plus, font prisonniers Baudouin de Béthune et six de ses compagnons.

Les trois fugitifs franchissent les Alpes Juliennes, et parviennent à Treisach, résidence de Bétesow, frère de Maynard. Celui-ci l'avait déjà prévenu que Richard devait traverser son territoire et qu'il pourrait le faire prendre. Bétesow charge un gentilhomme normand, Roger d'Argentan, attaché à sa maison depuis longues années, de découvrir Richard et de l'arrêter. Roger trouve le monarque anglais dans une hôtellerie : « Fuyez, lui dit-il, ô mon roi, fuyez, vos ennemis sont sur votre piste ! »

Plantagenet remonte à cheval, passe la Drave, puis Klagenfurth, puis Grætz, Brunn, et atteint Vienne (décembre 1192) avec Guillaume de l'Étang son domestique, mourant, comme le roi, de fatigue et de faim.

Léopold, duc d'Autriche, si gravement outragé par Richard en Orient, était là, dans cette ville de Vienne, où Plantagenet se trouvait en fugitif, sans armes, sans défense. Prévenu par Bétesow de la présence du roi d'Angleterre en Allemagne, Léopold avait mis partout des gens en campagne pour découvrir Cœur-de-Lion et le faire saisir.

Si la santé du monarque lui avait permis de continuer sa route à son arrivée à Vienne, il aurait peut-être échappé à son plus cruel comme à son plus lâche ennemi ; mais la fièvre l'avait repris. Son extrême faiblesse l'enchaînait dans une hôtellerie d'un faubourg de la capitale de l'Autriche ; elle causa tous ses malheurs. Son domestique, envoyé au marché de Vienne pour acheter des provisions, montre des pièces d'or étrangères ; il excite la curiosité, éveille des soupçons ; on l'accable de questions ; il répond que son maître est un riche marchand qui doit arriver dans trois jours. On l'arrête enfin. Contraint par d'intolérables tortures, il révèle toute la vérité.

Des hommes armés cernent la demeure de Richard. Trente d'entre eux pénètrent dans sa chambre. Ils le trouvent étendu sur un misérable grabat, ayant à son côté Guillaume de l’Etang, aussi malade que son auguste maître. Sommé par les soldats de les suivre, « Non, dit le roi, je ne vous suivrai pas ! Richard d'Angleterre ne se rend pas à des gens tels que vous. Faites venir ici votre maître. »

Les soldats, saisis de respect et de crainte en présence du lion abattu par la maladie, mais conservant dans son attitude et dans son regard toute sa noble fierté, tout son courage, baissent involontairement la tête, et l'un d'eux va chercher Léopold, qui ne tarde pas d'arriver. Richard se lève péniblement, s'avance vers Léopold, et lui dit : « Je suis votre prisonnier ; voilà mon épée ! » Le duc fait jeter le roi d'Angleterre dans une tour ; puis il le vend pour soixante mille livres d'argent à l'empereur Henri VI, qui avait, lui aussi, à exercer sa vengeance contre le preux, effroi des Sarrasins (janvier 1193).

Comme nous l'avons dit au chapitre vi de cet ouvrage, Guillaume II, mari de Jeanne Plantagenet, étant mort sans postérité, la couronne de Sicile revenait par droit d'hérédité à Constance, sœur de Guillaume II et femme de Henri VI. Or, malgré les réclamations et les protestations de l'empereur, Richard avait publiquement reconnu roi de Sicile Tancrède lors du passage du monarque anglais dans cette île. Il ne fallait pas d'autre grief à Henri VI, ce prince infâme, pour retenir Richard dans les fers et trafiquer de sa personne. Il enferma le héros dans la forteresse de Worms, ville qui fait aujourd'hui partie du grand-duché de Hesse-Darmstadt.

Philippe-Auguste, depuis l'assassinat de Conrad, crime dont il accusait, lui aussi, le roi d'Angleterre, affectait de ne plus se montrer en public qu’entoure de ses gens d'armes pour se garantir du poignard des assassins inconnus, soldés, disait-on, par Richard. Le roi de France ne put dissimuler sa joie quand il apprit la captivité de Richard. Il écrivit à l'empereur pour le féliciter de sa prise et l'engager à la garder avec soin, parce que, disait-il, le monde ne serait jamais en repos si un pareil brouillon réussissait à s’évader.

Ce fut Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, proche parent de Philippe-Auguste, qui porta à Henri VI cette lettre du roi de France. On remarqua que, depuis l'entrevue du prélat français avec l'empereur, un redoublement de sévérité s'exerça sur Richard dans sa prison. Une chaîne de fer, fixée à un anneau planté dans le mur, entourait sa ceinture. Des soldats, l'épée nue à la main, ne le quittaient ni jour ni nuit. Nous verrons plus tard comment Richard se vengera de cet évêque de Beauvais, auquel il attribua, non sans raison, le surcroît de traitements indignes dont il eut tant à souffrir. Jamais homme n'eut peut-être autant et de plus puissants ennemis que Richard Plantagenet.

Il aurait eu un bon et poétique ami, vrai modèle de fidélité, s'il fallait en croire un chroniqueur ou plutôt un romancier du XIIIe ou du XIVe siècle[2]. Qui n'a pas entendu prononcer le nom de ce Blondel, gentilhomme d'Arras, cherchant, à travers l'Allemagne, avec l'habit et la lyre d'un ménestrel, les traces de Richard, enfermé, disait-on, dans une prison inconnue à tout l'univers ?

 

Blondel avait juré en lui-même qu'il querroit son seigneur en toute terre, tant qu'il l'averoit trové, et il advint par aventure qu'il se trouva en Allemagne devant un château où gémissait un noble captif. Alors le ménestrel joua moult airs sur sa vielle autour du castel ; Richard, les ayant entendus, parut à la fenêtre de son donjon et vit son gentil troubadour ; le prince, pour se faire connaître, chanta le premier couplet d'une chanson qu'il avait faite autrefois avec Blondel, car le roy contoit très-bien ; le ménestrel chanta alors le second couplet, pour faire entendre à Richard qu'il l'avait compris.

Bel sire, dit alors Blondel au châtelain, je m’en irois volontiers en mon pays si vous me le permettiez. Le chevalier lui octroya son congié, et Blondel vint annoncer à toute l'Europe chrétienne qu'il avait retrouvé le roi Richard.

Tout ceci, est-ce de l'histoire ? est-ce du roman ? Nous ne savons. Il nous a semblé seulement que nous ne pouvions passer sous silence dans ce livre un souvenir, vrai ou faux, devenu comme une tradition populaire.

Ce qui est positif, c'est que Richard contoit très-bien, comme dit la chronique, c'est-à-dire qu'il faisait quelquefois des vers, et qu'il aimait passionnément la musique. Il composa dans sa prison des poésies qui sont parvenues jusqu'à nous[3]. Voici la traduction d'une de ses complaintes. Si elle n'a pas un grand mérite poétique, elle offre, du moins, l'intérêt qui s'attache à un prince illustre, à un vaillant guerrier chantant ses douleurs au fond de sa prison.

« Déjà nul prisonnier ne dira sa raison dextrement, s'il ne le fait tristement ; mais pour se consoler il peut faire une chanson.

« J'ai beaucoup d'amis, mais pauvres sont leurs dons ; honte ils en auront, si pour attendre ma rançon je suis ces deux hivers prisonnier.

« Sachent bien mes hommes et mes barons anglais, normands, poitevins et gascons, que je n'ai jamais eu si pauvre compagnon que je voulusse pour argent laisser en prison.

« Je ne dis point cela par reproche ; mais encore suis-je prisonnier.

« Je sais bien comme chose vraie de toute vérité, que homme mort ou prisonnier n'a ami ni parent, et que s'ils me laissent faute d'or et d'argent, c'est mal pour moi, mais pis pour ma nation, qui après ma mort souffrira blâme de m'avoir si longtemps laissé prisonnier.

« Pas n'est merveille si j'ai le cœur dolent, lorsque mon seigneur (Philippe-Auguste) met ma terre au pillage. S'il lui souvenait de notre serment que nous fîmes tous deux en commun, bien sais-je vraiment qu'ici longtemps ne serais prisonnier. »

Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur l'Angleterre.

 

 

 



[1] Guillaume le Breton, dans la Philippide.

[2] On peut voir son ouvrage intitulé : Blondeau, parmi les manuscrits de Sorbonne, n° 454, à la Bibliothèque de la rue Richelieu.

[3] Elles sont insérées dans le Mémorial Universel, janvier 1822, tome VII, page 148.