Les tristesses de
Richard. — Il conclut la paix avec Saladin. — Pèlerinage de l'évêque de
Salisbury à Jérusalem. — Entretien du prélat avec le sultan. — Départ de
Richard pour l'Europe.
(1192)
A trois
heures à l'est de Jérusalem s'élève une montagne du haut de laquelle on
découvre la ville sainte : c'est le mont Modin, dont le nom se mêle au
souvenir des Machabées ; on sait comment Mathathias et ses fils répondirent
aux envoyés d'Antiochus qui auraient voulu les forcer à l'abjuration, et
comment éclata cette belle et terrible lutte où une poignée d'héroïques
montagnards tint tête à toutes les forces d'une grande monarchie. Richard,
entraîné un jour à la poursuite des Sarrasins, se trouva sans le savoir sur
le mont Modin. Un seul écuyer était en ce moment avec lui. «
Qu'est-ce que j'aperçois là-bas bien loin ? » lui demanda le roi d'Angleterre
en montrant du doigt des tours et des murailles blanchâtres qui se
dessinaient confusément au bout de l'horizon. — C'est
Jérusalem, Sire, lui répondit l'écuyer. — Ah !
Jérusalem ! dit le monarque croisé avec un profond soupir ; je ne suis pas
digne de te regarder, puisque je n'ai pu t'arracher des mains des ennemis de
mon Dieu ! » En
prononçant ces paroles, il couvrit sa face avec son bouclier, et il pleura !
Ces larmes exprimaient avec une grandeur épique tous les déchirements de
cette âme de feu, toute son immense tristesse. Richard, l'Ajax de la
croisade, ne se trouvant pas digne de regarder Jérusalem, et pleurant parce
qu'il n'a pu la délivrer, offre un spectacle bien saisissant, plein d'émotion
; on s'étonne qu'il n'ait jamais été retracé par le pinceau de quelque grand
artiste. Au
chagrin profond qu'éprouvait le roi d'Angleterre de quitter la Palestine sans
l'avoir conquise tout entière, se joignait un autre sujet de tristesse. Dès
le commencement de l'année 1192, son ministre, Guillaume Longchamp, lui avait
envoyé des lettres dans lesquelles il instruisait son maître de l'anarchie
qui désolait son royaume, anarchie dont nous parlerons plus loin, et des
intrigues de Jean Sans - Terre pour s'emparer de la couronne d'Angleterre.
Longchamp suppliait le roi dc retourner au plus vite dans ses Etats. Il y
avait dans le caractère de Richard un mélange de dureté et de douceur qui
mérite d'être remarqué. Comme roi, il se montrait sévère dans tous ses actes.
Sa parole, ainsi que son épée, était menaçante et terrible. Il avait une
façon d'assombrir son regard qui faisait trembler ceux qui l'approchaient.
Mais cette terreur, que le monarque inspirait, faisait place à une douce
confiance, à une amabilité pleine de grâce, lorsque Richard, se dépouillant
parfois de la majesté royale, réunissait autour de lui des gentilshommes de
sa suite, soit dans des parties de chasse, soit dans son pavillon, où il les
admettait à sa table. Il
s'entretenait familièrement avec eux. Des mots spirituels sortaient de sa
bouche. Il était gai, jovial même. A ses banquets, où le vin de Chypre
coulait à pleins bords, il permettait à ses convives le plus entier abandon,
les plus franches conversations, dans lesquelles cependant il fallait
toujours respecter Dieu et les dames. Ce
charmant côté de son caractère, dans la familiarité de la vie intime, ne se
montra plus dans les derniers mois qu'il passa en Palestine. Toujours triste,
sombre, agité, il ne parlait que pour donner des ordres indispensables. Sa
robuste santé en souffrait ; ses joues se creusèrent ; son front, jeune
encore, se couvrit de rides. Les
soins, les consolations que lui prodiguaient Bérengère et Jeanne Plantagenet,
les deux seules personnes qu'il eut continué à recevoir dans son pavillon,
semblaient même lui être indifférents. Ces deux princesses priaient et
pleuraient ; une fièvre ardente dévorait Richard, ses médecins ne cachaient
point leur inquiétude pour l'auguste malade. Un
jour, la reine Bérengère était auprès de lui, le suppliant, les mains
jointes, d'écarter de son front ce voile de tristesse, qu'elle appelait un
crêpe funèbre. Elle posa sa tête blonde sur les genoux du monarque, et,
fixant sur lui ses grands yeux bleus pleins de larmes : « Ô mon roi, lui
dit-elle, ô mon Richard, songe à la chrétienté, dont tu es le bras puissant ;
songe à ta gloire, et un peu aussi à la pauvre Bérengère, qui t'aime et qui
souffre de te voir malheureux ! Va ! tu reviendras dans la Palestine pour en
chasser enfin les infidèles. Maintenant les intérêts de ta couronne, ta santé
ébranlée te font un devoir de quitter cette terre et de retourner dans tes
États déchirés par les factions. » Un
superbe lévrier couché aux pieds de Richard agitait sa queue en signe de
tendresse, et arrêtait ses yeux sur son maître : « Voyez, seigneur, ajouta la
reine en montrant le chien fidèle, voyez ce noble animal ; il vous aime ; il
se joint à moi pour vous consoler et vous plaindre ! » Richard,
ému, posa une main sur la tête de son épouse, et caressa de l'autre main le
beau limier. Puis il dit à Bérengère : « Vous « êtes bonne, ma mie, et vos
paroles me font du bien. » Il
n'entra avec elle dans aucune explication sur la détermination qu'il avait à
prendre au sujet des grandes affaires qui occupaient son esprit. La reine
comprit cette réserve ; elle n'insista plus, et sortit du pavillon de
Richard. Il l'accompagna jusqu'à la porte, où l'attendaient ses gardes, lui
baisa la main, s'inclina pour saluer sa femme, et rentra sous sa tente. Un
prêtre poitevin nommé Guillaume vint faire auprès du roi la contre - partie
de Bérengère. Il se présenta dans une attitude triste, montrant par sa
contenance qu'il déplorait le sort du prince. Le prêtre se mit à pleurer en
le regardant. «
Qu'avez-vous à me dire, maître chapelain ? lui demanda le roi ; dites-moi
sans détour le sujet de vos larmes. — Je ne
parlerai point à Votre Grâce, lui répondit Guillaume, avant qu'elle m'ait
promis de ne point s'irriter contre moi de ce que je lui dirai. —
Parlez, je vous le promets. —
Seigneur, lui dit alors le prêtre, la résolution que vous avez prise de
quitter cette terre désolée excite des plaintes dans l'armée chrétienne,
surtout parmi ceux qui ont le plus à cœur votre gloire. Je dois vous déclarer
que l'honneur d'une grande entreprise sera compromis par votre départ. La
postérité vous reprochera éternellement d'avoir déserté la cause de
Jésus-Christ. Prenez garde de finir honteusement ce que vous avez
glorieusement commencé. Les pèlerins vous considèrent comme leur seul appui ;
ne les abandonnez pas aux ennemis du Christ. Rappelez-vous vos exploits ;
Dieu vous en accordera de nouveaux. » Richard
ne répondit rien aux paroles de Guillaume, qui sortit de la tente royale en
s'inclinant avec respect. Les
idées, les sentiments les plus divers et les plus opposés se croisaient dans
sa tête et dans son cœur comme des lames d'épée. Les yeux de toute la
chrétienté étaient fixés sur lui : il le savait ; il savait que les peuples
de l'Occident attendaient de lui la délivrance du saint tombeau, et que tous
les rois, jaloux de sa gloire, désiraient au contraire, pour humilier son
orgueil, qu'il échouât dans son entreprise. Il n'ignorait point non plus que
son royaume, livré à l'anarchie par les intrigues d tin frère détestable,
réclamait sa présence, ; et son devoir, peut-être son premier devoir,
l'appelait en Angleterre. Mais qu'allait dire la chrétienté de ce vaillant
roi Richard, dont le bras s'était armé pour délivrer le saint sépulcre, et
qui, à son retour en Europe, n'aurait pas accompli cette noble et grande
mission ? D'un autre côté, son armée, réduite à un très-petit nombre de
combattants, n'était plus en état de lutter avec avantage contre Saladin, qui
chaque jour appelait sous ses drapeaux d'innombrables soldats de l'islamisme.
« Que pouvaient désormais, dit Michaud, les croisés affaiblis par les
dissensions ? Déjà même la cause de Jésus-Christ n'avait plus d'armée pour sa
défense, et les chemins étaient couverts de pèlerins qui, n'espérant plus
rien de la guerre sainte, se rendaient les uns à Tyr, les autres à Jaffa ou à
Ptolémaïs, avec Let dessein de s'embarquer pour l'Occident. » Que de
motifs expliquent les tristesses de Richard, tristesses devenues historiques,
et combien elles durent être profondes et poignantes pour cette âme si haute
! Il résolut de laisser son œuvre inachevée et de retourner dans ses États.
Il entra donc dans de sérieuses négociations de paix avec Saladin, qui la
désirait de son côté : les fatigues de cette longue guerre étaient ressenties
par les troupes musulmanes, au milieu desquelles régnait aussi la discorde. Le
traité convenu entre le sultan et Plantagenet ne porta pas le nom de paix,
mais celui de trêve ; et c'est Richard qui le voulut ainsi, parce qu'il
espérait revenir en Orient pour y reporter la guerre. La trêve comprit une
durée de trois ans trois mois trois semaines trois jours et trois heures. Il
y fut stipulé que les remparts d'Ascalon seraient démolis, que les chrétiens
conserveraient les villes de Jaffa, Césarée, Arsur, Caïpha, Acre, Tyr, et que
les autres parties de la Syrie et de la Palestine, moins les comtés
d'Antioche et de Tripoli, seraient le partage des musulmans. On y convint que
les chrétiens pourraient visiter sans armes les lieux saints de Jérusalem, de
Bethléhem et de Nazareth. Il n 'y fut question ni du bois de la vraie croix,
que Saladin gardait toujours, ni des prisonniers chrétiens et sarrasins
restés au pouvoir des chefs des deux armées. Chacun garda les siens, leur
laissant la faculté de se racheter eux-mêmes. Au
fond, les chrétiens et les musulmans se réjouirent de cette paix, qui mettait
un terme à une guerre d'extermination. S'il faut en croire un historien
arabe, les deux armées se mêlèrent ensemble. « On eût dit, ajoute-t-il,
que les deux peuples avaient toujours été comme des frères. » Le
sultan exprimait tout haut son admiration pour Richard. On lui entendit dire
que si Dieu permettait qu'il perdît un jour Jérusalem, il aimerait mieux voir
la ville sainte au pouvoir du monarque anglais qu'entre les mains de tout
autre prince. «
Combien l'esprit des hommes est aveugle ! s'écrie à cette occasion le
chroniqueur Vinisauf ; pendant qu'ils disposent de l'avenir, ils ignorent ce
que le lendemain leur prépare. » En
effet, quelques mois plus tard (février 1193), le sultan expirait à Damas.
Par ses ordres un de ses émirs portait dans les rues de cette ville un drap
mortuaire en répétant à haute voix : « Voilà ce que Saladin, vainqueur de
l'Orient, emporte de ses conquêtes. » Et Richard était dans les fers en Allemagne. Quand
la paix eut été proclamée, de nombreux croisés, protégés par des soldats
sarrasins, allèrent visiter cette Jérusalem que leurs armes n'avaient pu
délivrer. L'évêque de Salisbury, dont les vertus étaient connues, admirées
des musulmans eux-mêmes, alla en pèlerinage au saint tombeau au nom de
Richard. Saladin l'accueillit avec les plus grands honneurs, et lui offrit
une place dans son propre palais. Le prélat lui répondit, tout en lui
exprimant sa reconnaissance, qu'il n'était qu'un pauvre pèlerin, et qu'une
cellule lui suffisait. Le sultan lui montra le bois de la vraie croix, que le
pieux évêque arrosa de ses larmes, et qu'il adora à genoux. La
conversation suivante s'établit entre le commandeur des croyants et
l'évêque : SALADIN. — « Dis-moi ce que tu penses
du roi d'Angleterre. L'ÉVÊQUE. — « Puisque vous voulez,
seigneur, que je vous parle du roi mon maître, voici ce qu'on peut en dire
avec vérité : Il n'y a pas dans le monde de guerrier qui l'égale pour
l’habileté, la bravoure et la grandeur d'âme. On ne saurait trop louer la
noblesse de ses manières et sa dignité en toutes choses. Que vous dirai-je de
plus ? Si j'avais à comparer vos vertus avec celles du roi Richard, je dirais
que, si chacun de vous avait les qualités réunies de l'un et de l'autre (je mets de
côté vos péchés), on
ne trouverait pas dans l'univers de princes qui pussent vous être comparés. SALADIN. — « Je reconnais que votre roi
a reçu en partage un cœur généreux, une âme intrépide ; mais il manque de
prudence ; il se montre trop prodigue de sa vie. Pour être un grand prince,
j'aimerais mieux avoir de la sagesse et de la modestie que de l'audace et de
la vanité[1]. » Dans
une autre occasion, Saladin avait dit en parlant de Richard : « Si quelque
illustre souverain avait avec lui mille guerriers comme le roi d'Angleterre,
il pourrait conquérir le monde[2]. » Ces
divers jugements de Saladin sur Richard nous ont paru dignes de figurer dans
l'histoire de ce prince. L'évêque
de Salisbury quitta Saladin après avoir obtenu du sultan que deux prêtres et
deux diacres latins fussent admis à célébrer dans l'église du Saint-Sépulcre
les divins offices avec des ecclésiastiques syriens qui, pendant la guerre,
n'avaient point cessé de remplir les fonctions du saint ministère autour du
tombeau de Jésus-Christ. Les
villes de la Palestine qui appartenaient aux chrétiens furent confiées au
gouvernement de Henri, comte de Champagne, neveu à la fois de Richard et de
Philippe -Auguste. Henri avait épousé Isabelle, veuve de Conrad de
Montferrat, marquis de Tyr. Cette princesse avait donné par-là à trois époux
le droit de régner sans pouvoir elle-même monter sur le trône. Guy de
Lusignan, ainsi dépouillé de son royaume, obtint celui de Chypre, comme nous
l'avons déjà indiqué ; mais il lui fallut payer cette possession plus réelle
aux templiers, auxquels le roi d'Angleterre l'avait vendue ou engagée. Richard
répandit l'or à pleines mains avant de quitter la Palestine. Il ne voulut
conserver que quelques objets précieux de l'immense butin provenant de la
grande caravane qu'il avait enlevée aux Sarrasins : tout le reste fut
distribué par lui aux chrétiens de la Terre-Sainte. Un soir
du mois d'octobre de l'année 1192 un navire appareillait dans le port de
Saint-Jean-d'Acre. Richard venait de s'y embarquer. Une foule immense
couvrait le rivage. On
entendait partout des cris et des sanglots. Les vœux les plus ardents
montaient au ciel pour le monarque anglais. On parlait de sa vaillance, de
ses largesses, de ses vertus. « Ô terre de Jérusalem ! s'écriait-on de toute
part, quel défenseur tu viens de perdre ! Si l'ennemi rompait la trêve, qui
aurais-tu pour te secourir, puisque le roi Richard s'éloigne ? » Mais le
navire quittait le port. Il vogua toute la nuit à la clarté des étoiles. Au
lever du jour, Richard parut sur le pont. II était triste, pensif. Le rivage
fuyait, fuyait toujours. Apercevant encore au loin les cimes bleuâtres du
Carmel, les yeux du roi croisé se remplirent de larmes, et il dit : « Ô terre
bénie, je te recommande à Dieu ! si le Ciel m'accorde de longs jours, si
c'est la volonté du Seigneur que je revienne te secourir, j'espère que tu me
reverras encore ! » Et le vaisseau, faisant force de voiles, s'éloigna dans la vaste mer. |