HISTOIRE DE RICHARD CŒUR-DE-LION

ROI D'ANGLETERRE

 

CHAPITRE XII.

 

 

Réflexion au sujet de la troisième croisade. — Exploits de Richard en Palestine.

(1191-1192)

 

Une remarque doit être faite dans l'étude de la troisième croisade : la multitude des guerriers pèlerins ne voyait, ne comprenait qu'une seule et unique chose : la conquête de Jérusalem, la délivrance du tombeau de Jésus-Christ ; mais les chefs de l'expédition semblaient préférer à la possession de la ville sainte, de cette ville qui n'avait alors, comme aujourd'hui, que son grand prestige religieux, les villes plus riches de la Syrie et des côtes de la Judée. « Les seigneurs de la Palestine, » a dit l'illustre historien des croisades[1], et son témoignage est décisif en pareille matière, « les seigneurs de la Palestine, dirigés par leurs intérêts personnels, mettaient plus de prix à la conquête des villes maritimes qu'à celle de la ville sainte. »

A quelle cause attribuer un tel changement dans les esprits parmi les chefs de la croisade ? La réponse à cette question nous paraît naturelle : le refroidissement de l'enthousiasme religieux, remplacé par les combinaisons politiques et les intérêts purement humains. Mais cet enthousiasme qui avait produit des miracles de bravoure et de désintéressement lors de la première croisade, gardait toute sa force au milieu des masses chrétiennes à la fin du XIIe siècle. « N'irons-nous donc pas à Jérusalem ? » répétaient sans cesse les soldats de la croix, pendant que les princes, les comtes et les barons, dominés par des sentiments de jalousie ou de vanité, perdaient leur temps en délibérations stériles, ou qu'ils affligeaient l'armée par leurs scandaleuses querelles.

Richard (l'ensemble des faits l'atteste) aurait voulu, lui, car sa gloire y était intéressée, entrer en vainqueur dans Jérusalem, et accomplir ainsi son serment solennel prêté au champ sacré ; mais celte gloire ne lui fut pas réservée : trop d'obstacles se dressèrent sur ses pas. Ses plus grands ennemis (et c'était, il faut le reconnaître, la hauteur indomptable de son caractère qui les avait produits), ses plus grands ennemis se trouvaient non point parmi les Sarrasins, mais dans les rangs des chrétiens.

Bientôt nous aurons à parler de la sombre tristesse, de la douleur immense du roi d'Angleterre quand il lui fallut quitter celte Palestine qu'il aimait tant, cette Palestine des vieux croisés, sans avoir pu l'arracher au joug de l'islamisme. Racontons maintenant les exploits de Richard en Terre-Sainte, exploits dont l'histoire a gardé l'ineffaçable souvenir.

Nous ne dirons rien des deux tentatives infructueuses de l'armée chrétienne pour prendre Jérusalem ; nous y trouvons encore la discorde parmi les chefs, dont quelques-uns auraient voulu s'éloigner des âpres montagnes de la Judée pour aller conquérir la féconde Égypte. Ce n'est point là que se montre l'intrépide et aventureux caractère de Richard d'Angleterre ; il faut le voir seul, en quelque sorte, en présence des Sarrasins, en face du danger, pour se former une idée juste de cette vaillante nature.

Peu de temps après la bataille d'Arsur, pendant que Richard était à Jaffa, des archers accompagnés de quelques chevaliers du Temple qui connaissaient le pays, étaient allés dans une vallée voisine pour chercher du fourrage. Tout à coup de nombreux cavaliers sarrasins tombent sur eux, et un combat s'engage. Les chrétiens vont succomber sous le nombre, lorsque Plantagenet, averti du péril qu'ils courent, monte à cheval et vole à leur secours. Il frappe à droite et à gauche sur les mécréants ; son exemple relève le courage des archers et des templiers ; les musulmans se dispersent et prennent la fuite. Cœur-de-Lion victorieux rentre à Jaffa, traînant à sa suite une centaine de prisonniers musulmans.

Il apprend, une autre fois, qu'une troupe de cavaliers sarrasins conduit, chargés de chaînes, douze cents captifs chrétiens en Egypte. Suivi de quelques chevaliers, il va les délivrer, et les ramène au camp après avoir fait mordre la poussière à plus de deux cents infidèles.

Comme il fallait des combats au roi Richard, et qu'il savait d'ailleurs que Saladin, enfermé dans Jérusalem, recevait tous ses approvisionnements de l'Egypte, il courait sans cesse d'un lieu à un autre, cherchant des infidèles sur les chemins de Gaza à la ville sain te v N'ayant point trouvé d'ennemis dans une de ses nombreuses excursions, il vit un énorme sanglier à quelques pas de lui. L'animal montrait ses défenses couvertes d'écume, et paraissait vouloir arrêter le roi sur son passage, ou plutôt le dévorer.

Richard pousse un grand cri qui aurait réveillé un mort, dit un chroniqueur ; la bête féroce reste immobile. La lance en arrêt, le roi s'avance-vers le sanglier pour le percer. L'animal bondit sur le côté ; il va saisir le noble cavalier, lorsque celui-ci lui plonge sa lance dans le flanc. L'arme se brise par le milieu. La bête, furieuse de sa blessure, pousse un cri terrible, et se dresse de toute sa hauteur contre le roi, qui lui enfonce son épée dans la gorge et le terrasse. Puis il abandonne le sanglier à ses chevaliers, comme une proie qu'on livre aux chasseurs.

Les croisés s'entretinrent longtemps de cette prouesse du roi Richard : ces sortes de victoires étaient très-admirées et quelquefois recherchées dans ces temps de chevalerie, où la bravoure, sous quelque forme qu'elle se présentât, tenait souvent lieu de tout dans les jugements des guerriers.

Ce fut à l'occasion d'une partie de chasse dans la forêt de Saron que Richard courut le danger d'être pris par des Sarrasins ; il fut sauvé par le dévouement d'un gentilhomme provençal nommé Guillaume de Pratelles.

Après avoir chevauché toute la matinée, le roi, suivi d'une faible escorte, descendit de cheval, prit un frugal repas, et s'endormit ensuite sous un arbre. Ses chevaliers, qui veillaient autour de lui, entendirent un long bruit à travers la forêt. Soudain apparaissent cinq à six cents cavaliers musulmans poussant de grands cris. Le roi s'éveille, monte à cheval, saisit son épée et fait des prodiges de valeur. Mais la lutte était impossible. Dans cet état désespéré, Guillaume de Pratelles s'écrie dans la langue des musulmans : « Je suis le roi Richard ; sauvez ma vie. » Les musulmans ne s'occupent plus que de celui qu'ils croient être le roi, et le font prisonnier. Ils le mènent au sultan, qui reconnaît bientôt l'erreur de ses guerriers.

Richard ne crut pas trop payer la liberté de son fidèle serviteur, en rendant à Saladin dix de ses principaux émirs tombés au pouvoir des croisés.

Un jour du mois de juin de l'année 1192, des Syriens chargés par Richard de surveiller les mouvements des ennemis viennent l'avertir qu'une caravane composée de plus de quatre mille chameaux, d'un grand nombre d'ânes, de mulets, arrive d'Égypte, escortée par deux mille guerriers sarrasins, et qu'elle se trouve dans les environs d'Hébron. Plantagenet fait appel à trois cents chevaliers portés de bonne volonté, se place à leur tête, et l'intrépide troupe se met en marche pendant la nuit. Elle parvient, au lever du jour, au lieu où la caravane est campée, et fond comme l'éclair sur les Sarrasins qui la gardent. Ils sont ébranlés au premier choc, et « fuient comme des lièvres que des chiens poursuivent[2]. » Quinze cents musulmans sont tués, et la caravane enlevée. Elle portait à Saladin des médicaments, du froment, de l'orge, de la farine, des bassins et des marmites, de l'argent et de l'or monnayés, de la pourpre, des vêtements, des cuirasses, des casques, des yatagans ouvragés, du sucre, de la cire et d'autres approvisionnements qu'il serait trop long d'énumérer ici.

Tout cet immense butin tomba au pouvoir de Richard ; il en retint une part, et distribua le reste aux vaillants hommes qui l'avaient suivi dans cette expédition. Ceux qui étaient restés au camp ne furent pas oubliés. Cette générosité fit comparer Cœur-de-Lion au roi David, lequel récompensait et ceux qui allaient au combat et ceux qui gardaient les bagages.

La nouvelle de cette grande razzia plongea Saladin dans la consternation. Il crut que ce succès des chrétiens les déterminerait à s'avancer enfin jusqu'à Jérusalem. Il fit empoisonner les eaux de la fontaine de Siloë, la seule source, souvent tarie, qui se trouve hors des murs de la ville sainte. Les hauteurs de la cité de David se couvrirent de soldats musulmans.

Le sultan rassembla ses émirs, et leur dit : « Louange à Dieu, et salut à notre Prophète, sur lequel soit honneur, sainteté et gloire !

« Émirs, vous êtes en ce moment les remparts de l'islamisme. Vous tenez dans vos mains le sang des musulmans, leurs biens, leurs familles. Si vous veniez à perdre courage, c'en serait fait de nous ! Les infidèles mettraient tout sens dessus dessous comme l'ange Sigil, chargé d'écrire les actions des hommes, pliera au jour du jugement le livre qu'il tient dans sa main.

— « Par Dieu ! lui répondirent les émirs, nous mourrons tous, s'il le faut, en obéissant à ta parole. »

Mais cet élan des chefs de l'islamisme était en pure perte ; ce n'était point au pied des murailles de Jérusalem que le bras puissant de Plantagenet devait frapper ses grands coups.

Les désertions se multipliaient de plus en plus dans l'armée chrétienne. De nombreux croisés étaient déjà retournés en Occident ; d'autres s'étaient retirés à Ptolémaïs, à Tyr, et n'attendaient qu'un vent propice pour faire voile vers l'Europe. Se voyant ainsi abandonné, trahi, Richard ne songea plus qu'à obtenir une trêve de Saladin. Le sultan y mit pour condition la démolition immédiate des remparts d'Ascalon, que les chrétiens venaient de relever avec tant de peine. Pour toute réponse Richard fortifia la garnison de cette place, et partit pour Saint-Jean-d'Acre afin d'y chercher des renforts.

Sur ces entrefaites, Saladin, à la tête de vingt mille hommes, vint mettre le siège devant Jaffa, défendue par une faible garnison. Les musulmans pénétrèrent dans la ville et y mirent tout à feu et à sang. Les soldats croisés, retirés dans la citadelle, s'y défendaient avec tout le courage du désespoir. Dans cette extrémité, l'évêque de Jaffa demanda à Saladin une trêve de peu de durée, lui promettant, sous la foi du serment, que si, à l'expiration du délai fixé, la place n'était pas secourue, il lui serait payé une forte somme d'argent. Le sultan, qui croyait déjà Richard loin des rivages syriens, car il savait que le roi d'Angleterre nourrissait la pensée de retourner bientôt dans ses États, accepta, sans balancer, les conditions de l'évêque : il ne voyait dans ce moment en Palestine aucune armée chrétienne qui pût venir au secours de la ville assiégée.

Mais le prélat, à l'approche de Saladin, avait envoyé des députés à Richard pour lui demander de venir sauver Jaffa et ses habitants. En moins d'une heure, Plantagenet est embarqué avec cinq cents chevaliers dans une petite flotte qui fait voile vers la cité assiégée. Des vents contraires retiennent pendant deux jours les navires à la hauteur de Caïpha. L'impatience de Richard était à son comble. « Seigneur Dieu, s'écria-t-il en levant les mains et les yeux vers le ciel, pourquoi nous retenez-vous ici ? Voyez donc la dure nécessité où nous nous trouvons, et la pieuse volonté de nos cœurs ! » A peine le roi a-t-il achevé ces mots, qu'un vent favorable pousse rapidement sa flotte vers le port de Jaffa, où elle arrive avant l'expiration de la trêve.

D'innombrables Sarrasins bordaient le rivage et s'apprêtaient à empêcher le débarquement du roi et de ses compagnons. Richard, l'épée à la main, se jette à l'eau jusqu'à h ceinture et atteint la plage. Tous ses compagnons le suivent. A leur vue, les musulmans sont saisis de terreur et demeurent immobiles. Le roi d'Angleterre et ses guerriers se précipitent dans leurs rangs, et font un horrible carnage.

Richard saute sur un cheval qu'un chrétien lui amène, et entre dans la ville que les Sarrasins pillent et saccagent. Il les attaque, les disperse, et ordonne que sa bannière flotte sur les remparts. Il revient sur le rivage où ses chevaliers combattent, et met en fuite les Sarrasins. Saladin lui-même, glacé de terreur, lève ses tentes et se sauve comme un lièvre timide[3].

Le roi d'Angleterre forme une armée de deux mille hommes, qui campe, lui en tête, en dehors de la cité, sur le point par où les musulmans peuvent revenir à l'attaque.

Au milieu d'une de ces nuits splendides si communes en été sous le beau ciel d'Orient, un Génois, placé en sentinelle avancée, aperçoit au loin des masses sombres s'avançant en silence du côté de Jaffa. Il entend le piétinement de nombreux chevaux. C'étaient les musulmans, qui, honteux d'avoir fui devant un seul homme, revenaient sur le théâtre du combat. « Aux armes ! aux armes ! » s'écrie la sentinelle vigilante. Ce cri est répété dans tout le camp. Les croisés sortent de leurs tentes, armés de toutes pièces. Richard endosse son armure, saisit son invincible épée, et s'élance sur son coursier, bridé et sellé à la porte de son pavillon. Il range son armée en bataille. Les lanciers mettent le genou droit à terre, et, s'appuyant de leur main gauche sur le pied gauche, ils tiennent leurs boucliers tendus ; de leur main droite ils présentent à l'ennemi la pointe de leur lance. Dans le carré se trouvent les cavaliers, les archers et les arbalétriers.

« Opposez une âme intrépide au danger, leur dit Richard, et vous sortirez vainqueurs du combat ! Que personne ne songe à la fuite ! Ici, il faut vaincre ou mourir ! Mais voilà l'ennemi ! »

Arrivant ventre à terre sur sept colonnes, les Sarrasins s'arrêtent devant cette épaisse muraille de lances que leur présentent les croisés. Les archers et les arbalétriers font pleuvoir une grêle de traits sur les musulmans.

Richard ne pouvait plus résister au désir violent de combattre lui-même ; il sort des rangs avec ses cavaliers, et traverse les bataillons ennemis. La foudroyante épée de Plantagenet immole de nombreux Sarrasins ; aux uns il fend la tête jusqu'aux dents, aux autres il abat les épaules et les jambes. Telle est la force avec laquelle il se sert de son glaive, que sa main en est écorchée, ensanglantée.

Il disparaît un moment dans l'armée musulmane. Les chrétiens ne savent plus ce qu'il est devenu, et tremblent que leur intrépide chef n'ait succombé dans cette effroyable mêlée. Mais il reparaît tout hérissé de flèches, ce qui le fait comparer par un chroniqueur à une pelote couverte d'aiguilles[4].

« Ici, dit Vinisauf témoin oculaire de ces prodiges, ici la main de l'écrivain s'arrête, et l'esprit du lecteur est confondu. Non, ce que la fable raconte d'Antée ; l'histoire, d'Alexandre ; la Bible, de Judas Machabée, n'approche pas des exploits du roi Richard dans cette journée. Roland est obligé de lui céder la palme de la bravoure. Plantagenet valait il lui seul une armée, et le danger redoublait ses forces. »

Un dernier trait achèvera de peindre Richard devant Jaffa.

Le combat avait duré depuis l'aube du jour jusqu'au coucher du soleil. Les cadavres de quinze cents chevaux, de deux mille musulmans et de quelques chrétiens couvraient le sol ensanglanté. Les musulmans échappés au carnage n'avaient point pris la fuite ; mais, glacés de terreur, ils restaient immobiles et ne paraissaient pas vouloir recommencer l'attaque. Cœur-de-Lion, à cheval, la lance en arrêt, passa au galop devant l'armée de Saladin, défiant ainsi tout guerrier musulman ; mais qui donc aurait voulu se mesurer avec lui dans un combat singulier ? Aucun Sarrasin n'entra dans la lice. Richard revint alors à la tête de sa petite armée, descendit de cheval, s'assit sûr une pierre et dit ï « J'ai faim ; qu'on m'apporte à manger. » Il prit tranquillement son repas en présence des mécréants, saisis d'étonnement et d'admiration. Ils s'éloignèrent enfin de Jaffa, et le glorieux Richard rentra dans cette ville, dont il avait été le sauveur.

Deux jours après, Malek-Adel envoya à Plantagenet deux magnifiques chevaux arabes, comme au plus brave. Le héros chrétien ne les accepta qu'à la condition qu'il pourrait s'en servir dans de nouveaux combats contre les Sarrasins et contre Malek-Adel lui-même. « Ce qui est donné, est donné, » avait répondu, à cette occasion, le noble frère de Saladin.

Mais le temps des combats était fini pour Richard dans la Palestine. La paix entre lui et le sultan allait être conclue.

 

 

 



[1] Michaud.

[2] Vinisauf.

[3] Vinisauf.

[4] Vinisauf.