Désunion parmi les
chefs de la croisade. — Négociations de paix entre Richard et Saladin. — Le
roi d'Angleterre propose de donner sa sœur en mariage à Malek-Adel. —
Entrevue entre Plantagenet et le frère de Saladin. — Situation des esprits
dans l'armée chrétienne.
(1191)
Les
croisés ne profitèrent point de leur victoire d'Arsur. Au lieu de poursuivre
leur marche triomphante vers Jérusalem, ils perdirent à Jaffa un temps
précieux à relever les murailles de cette ville, et surtout il prolonger des
délibérations dont le seul résultat fut de jeter la désunion dans l'armée
chrétienne. Les
Français, ayant à leur tête le duc de Bourgogne, auquel Philippe-Auguste
semblait avoir légué toute sa haine contre Plantagenet, voulaient, sans
s'arrêter, aller faire le siège de la ville sainte ; les Anglais, les
Normands, les Angevins, les Poitevins, dirigés par Richard, disaient, au
contraire, qu'on devait avant tout fortifier les cités, rebâtir les places
démolies qu'on trouvait sur son passage, afin de s'y préparer une retraite
sûre en cas de défaite en rase campagne. Ce dernier avis prévalut ; mais dès
cet instant le roi d'Angleterre fut privé du concours du duc de Bourgogne,
qui ne tarda pas à se séparer de l'armée pour aller s'enfermer dans les murs
de Tyr avec les Français dont il était le chef. Pendant
que les croisés rebâtissaient Ascalon, les forteresses de Gaza, de Natroun,
de Ramla et d'autres encore, étaient réduites en ruines par les Sarrasins ;
et ces deux armées, qu'on avait vues naguère si redoutables dans les plaines
d'Acre et d'Arsur, avaient quitté l'épée et la lance pour prendre le marteau
et la truelle. Désespérant,
presque au début de la campagne, de parvenir par les armes à son grand
dessein de conquérir Jérusalem, Richard entama avec Saladin des négociations
de paix. Voulant empêcher l'alliance sacrilège entre Conrad de Montferrat et
les Sarrasins, Plantagenet envoya au sultan des députés chargés de lui
déclarer qu'il terminerait la guerre et retournerait en Europe, si Saladin
rendait aux chrétiens Jérusalem et le bois de la vraie croix. «
Jamais, répondit le commandeur des croyants, Jérusalem n'a appartenu aux
chrétiens légitimement ; je ne saurais sans crime leur abandonner cette
place. C'est une ville sainte pour les musulmans ; car c'est là que les anges
ont coutume de s'assembler ; c'est là aussi que le Prophète, dans une nuit
mémorable, est monté au ciel sur sa jument ailée Elborak (l’Étincelante). Quant au bois du crucifiement,
il vaudrait mieux qu'il n'existât pas ; si je le garde, ce n'est qu'en vue de
quelque bien pour l'islamisme. Si le roi d'Angleterre n'a pas d'autres
propositions de paix à me faire, que ses envoyés ne se présentent plus il
moi. Voilà ! Ce qui est dit est dit. » Richard
fit alors d'autres ouvertures de paix d'une nature tout à fait surprenante. Il
existait entre lui et Malek-Adel des liaisons d'amitié qui n'étaient un
secret pour personne ; en maintes occasions le roi d'Angleterre l'avait
appelé son frère et son ami. Malek-Adel, que nos chroniqueurs nomment
Saphadin, professait pour Richard une haute et publique estime ; personne
plus que lui n'admirait sa franchise et sa vaillance. Plantagenet proposa à
Malek-Adel de lui donner sa sœur Jeanne en mariage. Cette princesse lui
aurait apporté en dot toutes les villes que les chrétiens possédaient en Palestine.
Saphadin recevrait de Saladin toutes les places que les musulmans avaient
prises aux chrétiens dans cette contrée. Les deux époux règneraient à
Jérusalem avec le titre de roi et de reine. Richard
mettait pour toute condition à cet arrangement qu'on lui rendrait le bois de
la vraie croix, et que les templiers et les hospitaliers seraient rétablis
dans leurs anciens domaines en Terre-Sainte. Si ces offres étaient acceptées,
Plantagenet s'engageait à retourner sur-le-champ en Europe. Malek-Adel,
qui, selon la chronique, avait un secret penchant pour les chrétiens,
accueillit avec joie le projet de Richard. Bien qu’il ne parut
pas sérieux (ce sont les expressions d'un auteur arabe) à Saladin, le sultan
déclara qu'il était prêt à y souscrire, pour ne pas faire de la peine à son
frère. Richard
avait-il consulté sa sœur avant de disposer ainsi de son sort ? D'après le
récit de l'historien musulman[1], chargé lui-même de la
négociation, la réponse à cette question serait négative ; car la reine
douairière de Sicile entra, dit-il, dans une violente colère en apprenant
tout ce que son frère venait de faire. Elle finit par dire cependant que, si
Malek-Adel renonçait à sa foi pour embrasser le christianisme, elle
consentirait à devenir son épouse. Quoi
qu'il en soit, ce projet d'union causa une grande surprise aux imans, aux
docteurs de la loi ; et les évêques, lorsqu'ils en furent instruits, firent
éclater leur indignation, et menacèrent Jeanne et Richard des foudres de
l'Église[2]. Et
cependant pouvait-on sonder les insondables desseins de Dieu ? Qui nous dit
que le généreux Malek-Adel, l’ami des Francs, devenu l'époux d'une
princesse chrétienne, n'aurait pas ouvert les yeux à la lumière de la vérité
religieuse, et qu'au lieu d'un roi de Jérusalem musulman, on n'eût pas vu un
jour à l'ombre du Golgotha le frère de Saladin converti à la doctrine du Sauveur
du monde ? Mais,
comme on l'a dit, un pareil projet d'union était impossible au milieu d'une
guerre religieuse. L'insuccès de ces négociations n'interrompit point les
relations affectueuses entre Richard et Malek-Adel. Un rendez-vous fut donné
et accepté de part et d'autre dans une tente magnifique, dressée à cet effet
à égale distance des deux camps. Malek-Adel
y parut le premier en grande pompe, et Richard, accompagné de quelques
brillants chevaliers de sa suite, s'y rendit dans un royal appareil. Les deux
princes s'assirent, à côté l'un de l'autre, sur des coussins de soie brodés
d'or. Le fils de Honfroy de Thoron, qui parlait la langue de Mahomet comme un
enfant de l'Arabie, leur servit d'interprète. Rien ne
nous a été révélé de leur entretien dans cette circonstance. L'historien
arabe, qui probablement l'ignora lui-même, se borne à dire que Richard et
Malek-Adel se traitèrent avec une grande courtoisie, que le frère de Saladin
et le roi d'Angleterre échangèrent les mets de leur festin. Le monarque
franc, passionné pour la musique, demanda au prince kurde de lui faire
entendre des chants arabes ; Malek-Adel fit venir une Égyptienne, qui chanta
un air en s'accompagnant sur un luth. « Le roi anglais, ajoute le narrateur
musulman, en parut très-satisfait ; après quoi on se sépara amis et contents[3]. » Cependant
la bonne harmonie ne se rétablissait pas parmi les chefs de l'armée
chrétienne ; loin de là, les esprits s'aigrissaient de plus en plus. On
rebâtissait Ascalon. Richard encourageait les travailleurs par sa présence ;
on vit le roi d'Angleterre mettre lui-même la main à l'œuvre. Comme il
demandait au duc d'Autriche de suivre son exemple, Léopold, qui n'avait point
oublié l'injure de Ptolémaïs, lui répondit sèchement qu'il ri avait jamais
été ni maçon, ni charpentier. Le roi, irrité, le frappa du pied. Léopold
quitta sur-le-champ l'armée, en jurant de se venger s'il en trouvait
l'occasion. Les
Génois et les Pisans, qui formaient la garnison de Saint-Jean-d'Acre,
s'étaient armés les uns contre les autres. Les Génois voulaient livrer la
ville à Conrad de Montferrat ; les Pisans prétendaient la conserver pour
Richard. Conrad tint ceux-ci assiégés pendant huit jours. Richard accourut à
leur secours ; à son approche, Montferrat se hâta de retourner à Tyr. C'est
dans cette ville que le duc de Bourgogne et ses dix mille Français s'étaient
retirés. « C'était là, dit Vinisauf, que ces Français, qui disaient n'avoir
été conduits en Orient que par des motifs de dévotion, après avoir déserté le
camp, se livraient à toutes sortes de débauches. Le luxe de leurs habits,
continue le satirique chroniqueur, annonçait des hommes efféminés. Des
cordons richement travaillés liaient leur ceinture. Autour de leur cou
brillaient les pierres précieuses. Leurs fronts étaient parés de couronnes de
fleurs. Ils maniaient la coupe, non l'épée, et passaient leurs nuits dans les
orgies. » Les
hommes sages de l'armée, affligés d'un tel scandale, allèrent se jeter aux
pieds du duc de Bourgogne pour le supplier d'y mettre un terme, et de venir
rejoindre les croisés en Palestine. Il ne fut point sourd à leurs prières ;
mais, revenus à Jaffa, les Français campèrent dans des lieux séparés. Bérengère, Jeanne Plantagenet, Eudoxie de Chypre, toutes les dames de la cour de la reine d'Angleterre étaient venues au camp de Richard. Le duc de Bourgogne composa des chansons dans lesquelles il n’épargnait ni Richard, ni les princesses de sa maison. Plantagenet répondit par des sirventes ou des satires où il traitait avec mépris les Français et leur chef. Tel était l'état des esprits dans cette armée qui avait traversé les mers pour arracher aux infidèles le saint tombeau. |
[1]
Boha-Eddin. Voyez Bibliothèque des Croisades, tome IV.
[2]
Tel est ce fait historique pur et simple qui donna à Mme Cottin l'idée de son
roman de Mathilde et Malek-Adel, et qui a défrayé l'imagination de
Walter Scott dans son Richard en Palestine. L'histoire est complètement
travestie dans ces deux ouvrages ; mais Walter Scott a quelquefois placé dans
le sien des peintures et des caractères d'une grande vérité.
[3]
Voyez le 4e volume de la Bibliothèque des Croisades.