Position topographique
de Saint-Jean-d'Acre. — Le camp des chrétiens. — Prise de Saint-Jean-d'Acre
par les croisés.
(1191)
A
l'extrémité méridionale de la Phénicie, aux confins de la Palestine, s'élève,
sur une presqu'île s'avançant dans la mer en forme de croissant, la cité
appelée tour à tour par les anciens, Aca, Acon, Aké, Ptolémaïs ; par les
Arabes, Akka et aussi Akh-el-Kharât (Acre la
Ruinée.) En
1104, Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon, maître de cette ville,
convertit en une église, qu'il dédia à saint Jean l'Évangéliste, une mosquée
autrefois bâtie par le calife Omar. C'est depuis cette époque, et à cause
même de cette église, que les chrétiens donnent à l'antique Ptolémaïs le nom
de Saint-Jean-d'Acre[1]. Au
nord, à l'ouest et au sud, la mer lui servait de défense naturelle. Une double enceinte de murailles flanquées de hautes tours
et de fossés profonds, s'étendait à l'est, et venait, en s'arrondissant,
aboutir à la mer de chaque côté. Aujourd'hui l'état de défense de
Saint-Jean-d'Acre offre à peu près le même aspect qu'au XIIe siècle. Au
septentrion et à l'orient de la cité se déploie une vaste plaine que bornent
les dernières ramifications du Liban et les montagnes moins hautes de la
Galilée. Le Mont-Carmel, dont la pointe, vue de loin, semble surplomber dans
la mer, apparaît au midi. Quelques villages, des jardins d'orangers se
montrent dans cette plaine arrosée par deux courants d'eau, le Bellus et le
Kison, qui se jettent dans la baie de Saint-Jean-d'Acre. C'est
dans cette plaine, aujourd'hui muette et solitaire, qu'en 1189, 1190 et 1191,
campèrent les plus belles armées chrétiennes que l'Occident eût jamais
envoyées en Asie. Acre
était au pouvoir des Latins depuis la première croisade. Saladin s'en était
empare ; sans résistance après la désastreuse bataille de Tibériade (mai 1187). Gui de Lusignan, fait
prisonnier dans cette funeste journée, avait obtenu sa liberté en promettant
à Saladin de renoncer à son royaume de Jérusalem et de retourner en Europe.
Mais dans les guerres acharnées entre les chrétiens et les musulmans, on ne se
croyait pas toujours tenu au respect des serments. Lusignan fit annuler le
sien par une assemblée d'évêques. Réunissant ensuite les restes épars de sa
belle armée, écrasée sur les bords du lac de Génésareth, il vint mettre le
siège devant Saint-Jean-d'Acre, défendu par d'intrépides Sarrasins (septembre
1189). Nous
n'avons point à retracer ici les péripéties du siège de Ptolémaïs, un des
plus longs et des plus meurtriers que l'histoire ait mentionnés. Ce travail a
été fait dans un beau livre que l'Europe connaît[2]. Ce qui entre particulièrement
dans notre sujet, ce sont les actes de Richard d'Angleterre, qui lui aussi
était venu prendre sa large part de danger et de gloire sous les murs et dans
la plaine de Saint-Jean-d'Acre. Mais, pour compléter le tableau dans lequel
se montre en première ligne Cœur-de-Lion, nous sommes quelquefois obligé d'y faire figurer d'autres personnages, et d'y
mêler les couleurs du temps et aussi les couleurs des lieux. Tous
les peuples de l'Europe étaient représentés au camp des croisés dans la
plaine d'Acre pendant l'été de l'année 1191. Les Français, les Anglo-Saxons,
les Ecossais, les Normands, les Flamands, les Italiens, les Danois, étaient
là avec leurs costumes, leurs usages, leurs langages différents, mais animés
d'une même foi, la foi du Christ Sauveur ; guidés par une même pensée, le
triomphe de la croix sur le croissant. La milice du Temple, instituée pour la
défense de la Terre-Sainte, était là aussi. Revêtus de leurs longues
cuirasses à écailles de fer, ces chevaliers ressemblaient de loin,
selon les expressions d'un auteur arabe, à de longs serpents qui
couvraient la plaine. Lorsqu'ils volaient aux armes, ils ressemblaient à des
oiseaux de proie, et, dans la mêlée, à des lions indomptables. Le camp
des preux, entouré de fossés, de palissades, de redoutes, avec ses tentes
alignées en forme de rues, avec ses chapelles improvisées, où l'on célébrait
les saints offices, avec ses marchés, où s'étalaient les productions de
l'Asie et de l'Europe, semblait une ville de l'Occident. Les travaux de
l'industrie, le mouvement du commerce se mêlaient partout à l'activité de la
guerre et au bruit des armes. Les
rois, les princes, les comtes, les barons y déployaient tout le luxe de leurs
palais, de leurs châteaux. Leurs pages, leurs équipages de chasse les avaient
suivis. Richard d'Angleterre, passionné pour la chasse, les chiens de race,
les chevaux, avait avec lui une collection de faucons et de limiers qui
faisaient l'admiration des seigneurs croisés. Philippe-Auguste aimait
beaucoup un grand faucon blanc, qu'il tenait souvent sur sa main en le
caressant. Un jour cet oiseau, s'étant envolé de sa main, s'enfuit dans la
ville d'Acre. En vain le roi de France offrit mille pièces d'or pour le
racheter ; on l'envoya il Saladin, qui refusa de le rendre. Le roi
de France et le roi d'Angleterre étant tombés malades a leur arrivée au camp, les travaux du siège furent
un moment ralentis. Quelle épreuve pour Richard
Cœur-de-Lion de se voir enchaîné dans sa tente pendant que toute l'armée
chrétienne attendait le signal o de l'attaque contre la cité ennemie ! «
Cette impatience, dit son historiographe Vinisauf, le tourmentait plus que la
fièvre qui brûlait son sang. » Philippe-Auguste,
moins malade que Richard, montait quelquefois à cheval, parcourait les rangs
de l'armée et l'encourageait par sa présence. Plantagenêt, qui ne voulait pas
être surpassé en courage par son suzerain, ordonna un jour à ses troupes,
malgré sa femme et sa sœur qui le conjuraient de rester dans son pavillon, de
se préparer au combat. Il revêtit sa lourde armure. Ne pouvant pas se tenir
debout ni monter à cheval, tant il était affaibli, il se fit porter près des
murs de la ville, s'assit sur une grosse pierre, et commanda l'assaut. «
J'aime mieux, disait-il, tomber l'épée à la main sous le cimeterre du
Sarrasin, que de mourir honteusement dans un lit. » Des
milliers de bras dressèrent les échelles, à travers une grêle de traits
lancés par les assiégés ; les soldats du roi d'Angleterre, combattant sous
les yeux de leur souverain, atteignirent le haut des remparts. Les épées
choquèrent les épées, les mains touchèrent les mains ; on se battit corps à
corps pendant plusieurs heures. Repoussés une première fois, les Anglais
recommencèrent l'attaque. Accablés par le nombre, sans avoir été secourus par
les autres croisés, ils se retirèrent, au grand désespoir de Richard, en
proie à une fièvre dévorante qu'augmentait encore la douleur d'une défaite.
Cependant la ville aurait été prise ce jour-là si toute l'armée avait
combattu en même temps. Mais c'était l'heure du repas, dit la
chronique, et les autres croisés étaient à dîner. Cette
tentative imprudente de Richard prouve combien l'unité du commandement
manquait à l'armée chrétienne. Philippe-Auguste en était investi ; mais son
orgueilleux vassal était loin de s'y soumettre ; il aurait voulu prendre la
ville presque à l'insu de son suzerain. Une
fois la santé des deux monarques rétablie, les
travaux du siège recommencèrent avec plus d'ensemble, et l'on remplirait de
nombreuses pages si l'on voulait retracer les prodigieux exploits des
chrétiens et des Sarrasins. Les
croisés étaient harcelés dans leurs retranchements, et par les sorties, des
assiégés et par les combats multipliés de Saladin, dont l'armée couvrait un
plateau de la plaine d'Acre ; ils tenaient tête à tout. Leur courage
grandissait en raison des efforts que déployaient les musulmans. Les
prodiges, les visions miraculeuses jouaient un grand rôle dans les deux
armées ennemies. Les Sarrasins publiaient que Dieu les protégeait ; ils
disaient qu'une légion d'anges était descendue du ciel pour défendre la
ville. Les chrétiens racontaient qu'une nuit des chevaliers placés aux
avant-postes avaient vu une femme d'une éclatante beauté leur disant : Ne
craignez rien ! Je suis Marie, mère du Seigneur Jésus. La ville sera votre
conquête ; n'en démolissez pas les murailles. La
garnison, épuisée par deux années de luttes gigantesques, manquant de vivres,
de combattants, n'était plus en état de défendre la place. Dans cette
extrémité, l'émir, qui commandait dans Acre, Saïf-Eddin,
demanda et obtint une entrevue avec le roi de France. Il lui dit qu'il était
prêt à abandonner la cité, à la condition que les Sarrasins en sortiraient
avec les honneurs de la guerre, et que la vie aussi bien que les richesses
des habitants seraient respectées. « Ceux dont tu me parles et toi-même, vous
êtes mes esclaves, lui répondit Philippe-Auguste ; rendez-vous d'abord, et
puis je verrai ce que j'aurai à faire. » Des
conditions plus avantageuses pour les croisés furent offertes et acceptées.
On convint que le bois de la vraie croix pris par Saladin à la bataille de
Tibériade serait rendu aux chrétiens ; que Saint-Jean-d'Acre leur serait
livré avec toutes ses richesses ; que la garnison sortirait de la ville en
liberté, mais sans armes ; qu'on paierait deux cent mille besants d'or à
Philippe et à Richard ; qu'on délivrerait deux mille chrétiens retenus dans
les prisons de Saladin. On convint aussi que deux mille musulmans seraient
laissés en otage dans le camp des chrétiens jusqu'à la pleine exécution du
traité, laquelle devait avoir lieu dans un espace de quarante jours à partir
du moment de la conclusion (12 juillet 1191). Ce
traité, auquel la foule des guerriers pèlerins était loin de s'attendre,
excita parmi eux les plus violents murmures. On défendit aux soldats d'entrer
immédiatement dans la ville qu'ils avaient conquise, et dont ils s'étaient
promis le pillage. Toutes les richesses d'Acre devinrent le partage de
Philippe et de Richard. « Que l'Église et la postérité, s'écrie ici un auteur
contemporain[3], jugent s'il convenait que tout
fût donné ainsi à deux princes arrivés à peine depuis trois mois, alors que
les autres pèlerins avaient sur les dépouilles de l'ennemi tant de droits
acquis par de longs travaux et par leur sang prodigué pendant plusieurs
hivers ! » L'insatiable
avidité de Richard et le peu de ressources de Philippe-Auguste, qui durant la
campagne n'eut pas toujours assez d'argent pour payer la solde à ses troupes,
expliquent ce traité profitable à eux seuls. La
fière contenance des guerriers sarrasins, sortant de la ville entre deux
haies de guerriers croisés, irrita ces derniers, et leur fit regretter plus
vivement encore de n'avoir pas usé de tous les droits sanglants de la
victoire en pénétrant de force dans la cité ennemie. Les
musulmans marchaient la tête haute, le regard assuré. Désarmés, sans défense,
ils semblaient menacer encore les champions de la croix. L'adversité n'avait
point abattu leur énergie. En les voyant, on aurait pu croire, non à
l'humiliation d'une défaite, mais à l'orgueil du triomphe. Ainsi se termina, après deux années de luttes acharnées, ce siège mémorable, où périrent plus de deux cent mille croisés et cent mille Sarrasins. « Les chrétiens, a dit un historien[4], y versèrent plus de sang, y montrèrent plus de bravoure qu'il n'en fallait pour conquérir l'Asie. » Tant de sacrifices, tant de vaillance, ne purent atteindre le but que la chrétienté en attendait : la délivrance du saint tombeau, qui depuis cette époque est toujours resté au pouvoir des infidèles. |