Baudouin, archevêque
de Cantorbéry. — Il prêche la croisade en Angleterre. — Son voyage en Syrie.
— Sa mort
(1189)
Baudouin,
archevêque de Cantorbéry, prêcha la croisade en Angleterre, accompagné de son
archidiacre Giraud le Gallois, qui a laissé une relation intéressante du
voyage du prélat dans le pays de Galles. Giraud
a fait un curieux portrait de l'archevêque de Cantorbéry. Il était brun, d'un
extérieur simple et décent, d'une taille moyenne, et de formes
proportionnées. Il
était modeste et sobre, et d'une si grande modération en toutes choses, que
la malignité n'osa jamais lui reprocher rien de honteux. Il parlait peu, se
mettait difficilement en co1ère, et paraissait toujours maître de lui-même.
Baudouin s'appliqua dès son enfance à l'étude des lettres ; accoutumé de
bonne heure à supporter le joug d'un maître, il parut dans ce monde un modèle
de mœurs et de conduite. Renonçant
aux honneurs de l'Église, et dédaignant les pompes du siècle, il prit d'abord
l'habit de l'ordre de Cîteaux. Sa piété exemplaire l'ayant fait remarquer
parmi les moines, il parvint à la dignité d'abbé au bout de trois ans. On
l'éleva plus tard, presque malgré lui, à l'épiscopat. Mais,
ajoute le chroniqueur, comme la nature, ainsi que le dit Cicéron, n'a rien
produit de parfait, même dans le genre simple, Baudouin conserva dans
l'élévation cette indulgence de caractère qu'il avait toujours montrée quand
il n'était qu'un obscur cénobite. Il ressemblait à une mère tendre, jamais à
un père qui sait corriger. On
s'affligea de voir Baudouin manquer de fermeté. Il parut meilleur moine
qu'abbé, et meilleur évêque qu'archevêque. « Aussi, dit en finissant Giraud
le Gallois, le pape Urbain, lui écrivant un jour, commença sa lettre en ces
termes : Urbain, serviteur des serviteurs de Dieu, au moine très-fervent,
à l'abbé ardent, à l'évêque tiède, el l'archevêque indolent, salut. » Giraud
ne dit pas de quels faits il appuie ce jugement qu'il porte sur la faiblesse
de caractère de Baudouin ; nous ne découvrons rien à cet égard dans les vieux
livres que nous consultons : au contraire, nous voyons l'archevêque de
Cantorbéry montrer de l'énergie dans plusieurs circonstances. Nous
savons déjà combien fut digne et ferme son attitude à l'occasion du sacre de
Richard. Jean Sans-Terre ayant épousé la fille du comte de Glocester, malgré
les lois canoniques qui défendaient les mariages au troisième degré de
parenté, Baudouin frappa d'interdit les terres du jeune frère de Richard.
Sans trop se soucier de s'attirer les mauvaises grâces du fier monarque,
Baudouin sut noblement rappeler au devoir son suffragant Hugues, évêque de
Durham, qui, poussé par une vaine ambition des choses de ce monde, acheta au
roi le domaine de Sedgefield et le comté de Northumberland, ce qui lui donna
le droit de porter le titre de comte. Pendant que Richard lui ceignait le
glaive, insigne de sa nouvelle dignité, Cœur-de-Lion dit en souriant : D'un
vieil évêque je fais un jeune comte. En
versant deux mille marcs d'argent à la caisse du trésor royal, l'évêque de
Durham obtint, avec la dispense de faire le voyage de la Terre-Sainte, la
charge de justicier d'Angleterre. Pour tous ces motifs, Baudouin lança contre
ce suffragant une sentence qui le suspendit des fonctions du saint ministère.
Ce fut seulement après la solennelle promesse de Hugues de déposer son titre
de comte entre les mains du roi, que l'archevêque de Cantorbéry leva
l'interdit qui pesait sur lui[1]. Parmi
les nombreux prélats anglais et français qui suivirent en Orient les armées
de Richard et celles de Philippe-Auguste, Baudouin de Cantorbéry fut le seul,
à Saint-Jean-d'Acre, qui s'opposa à un mariage scandaleux entre Conrad de
Montferrat, marquis de Tyr, et Isabelle, femme de Honfroy de Thoron. Il nous
semble que ce ne sont pas là des actes d'un évêque tiède et d'un archevêque
indolent ; mais peut-être ne savons-nous pas tout. Rien ne
saurait donner une plus juste idée des mœurs et du' caractère des habitants
du pays de Galles au XIIe siècle, que les détails qui abondent dans la
chronique de l'archidiacre Giraud. Du haut
de leurs montagnes entrecoupées de précipices, les Gallois accouraient en
foule pour entendre la voix du prélat qui les exhortait à s'armer pour la
défense de Jérusalem. C'était en plein champ, au milieu des laboureurs et des
bergers que l'archevêque de Cantorbéry peignait dans ses discours les
malheurs de la Terre-Sainte. Il donna la croix à un grand nombre de paysans
venus à lui presque nus, parce que leurs femmes avaient caché leurs
vêtements pour les empêcher d'aller s'enrôler dans la croisade. Mais
une mère montra des dispositions bien différentes. « Je vous rends
grâces, ô Seigneur Jésus, s'écria-t-elle en voyant son fils unique prêt à
partir pour la Terre-Sainte ; je vous rends grâces de m'avoir donné un fils
que vous avez jugé digne de vous servir. » Une
femme avait arraché son mari des pieds de l'archevêque, qui allait lui donner
la croix. La nuit suivante, elle entendit dans un songe une voix terrible qui
lui criait : « Tu m'as enlevé un serviteur ; celui que tu aimes le plus
te sera aussi enlevé ! » S'étant réveillée en sursaut et saisie d'effroi,
elle trouva à ses côtés son petit enfant mort, qu'elle avait étouffé
elle-même dans son sommeil. Elle
considéra ce malheur comme une punition du Ciel ; et, prenant une croix, elle
l'attacha à l'épaule de son mari, qui alla aussitôt prendre place dans
l'armée de Jésus-Christ. On
regardait Baudouin comme un saint, comme un envoyé de Dieu. La poussière que
ses pieds avaient touchée guérissait les malades. Une vieille femme aveugle
depuis trois ans envoya son fils auprès de Baudouin afin d'obtenir un morceau
de la robe du saint prélat. Le jeune homme, n'ayant pu percer la foule qui
entourait l'archevêque, apporta a sa mère une motte
de terre sur laquelle le pied du prédicateur s'était empreint. « La femme
aveugle, dit la chronique, plaça cette motte de terre sur sa bouche et sur ses
yeux, et recouvra la vue. » Owen de
Ceveliok, le seul des princes du pays de Galles qui, sur son refus de prendre
la croix, fut excommunié par Baudouin, avait déloyalement donné la mort à son
cousin Owen, fils de Madok. Celui-ci avait un écuyer fidèle. On le pressait
de prendre la croix. « Je ne la prendrai, répondit-il en brandissant sa
lance, que lorsque j'aurai vengé la mort de mon maître. » Son arme se cassa
et tomba à terre. Effrayé de ce présage, l'écuyer le regarda comme un
avertissement du Ciel, et se croisa. Un
autre chroniqueur, Roger Howeden, parle d'une fille étrange qui recevait les
secrets du diable. Dans un mystérieux entretien avec le roi du sombre abîme,
cette espèce de sorcière comme on en trouve dans les vieux contes des
montagnes de Carmarthen, où la tradition place la demeure de l'enchanteur
Merlin, avait appris que la sainte expédition qui se préparait remplissait de
rage Satan et ses démons. « Depuis que Jésus-Christ a vaincu l'en fer, disait
la pythonisse galloise, le monde des ténèbres n'a pas eu un plus grand sujet
de deuil et de douleur que l'entreprise de la croisade ; mais,
ajoutait-elle, cette douleur se changera en joie, parce qu'il se commettra
tant d'iniquités et de péchés parmi beaucoup de croisés, que le Seigneur
effacera ceux-ci du livre de vie. » Elle
annonça l'e mauvais succès de la croisade, et l'événement, dit Roger Howeden,
prouva la vérité de la prédiction. Pendant
que tout le monde en Angleterre ne s'entretenait que des malheurs de
Jérusalem, que tous les esprits n'étaient occupés que de la croisade, qui se
préparait, une apparition céleste dont les chroniqueurs ont longuement parlé,
frappa vivement les imaginations. Près de Londres, on vit dans les airs, en
plein midi, une croix d'une éclatante blancheur sur laquelle se montrait un
homme crucifié. Le phénomène disparut en laissant dans le ciel une longue
trace de lumière. Si un
poète entreprenait de redire les exploits de, Richard en Palestine, le
prodigieux mouvement qui éclata en Angleterre par les prédications de la
croisade, la captivité du roi en Allemagne, sa mort au pied des murailles du
manoir de Chalus, le côté merveilleux ne manquerait pas à ses chants épiques
; les récits des historiens contemporains y suffiraient ; c'est une épopée
toute faite. Dans
toutes les provinces que traversa Baudouin, l'enthousiasme de la croisade
dépeupla les campagnes. On ne se demandait plus qui avait pris la croix, mais
qui ne l'avait point prise. On envoyait une quenouille et un fuseau à ceux
qui refusaient de s'armer pour la sainte cause, comme pour leur faire honte[2]. Impatient
d'aborder lui-même à cette terre bénie vers laquelle ses ardentes
prédications auraient voulu pousser l'Europe entière, Baudouin devança
l'armée de Richard sur les chemins d'Orient ; il s'embarqua à Marseille au
mois d'août de l'année 1190, et toucha au port de Tyr après une pénible
navigation. Il se
dirigea vers Saint-Jean-d'Acre, récemment tombée au pouvoir des Sarrasins ;
une armée chrétienne, commandée par Lusignan, assiégeait cette ville. Baudouin
était déjà avancé en âge. Ses courses multipliées dans les provinces de
l'Angleterre pour y porter la parole sainte, les fatigues d'une longue
traversée en mer, les vives émotions de son âme ardemment dévouée à la cause
qui remuait alors la chrétienté, tout contribua à épuiser le peu de forces
qui restaient au pieux vieillard. Il tomba malade à son arrivée à Acre, et mourut, sous une tente dressée non loin des murs de cette ville, avec l'amer regret de n'avoir pu visiter la cité de David et du Christ, cette Jérusalem dont le nom s'était trouvé si souvent sur sa bouche, dans ses prédications pour la croisade. Mais la croix, cette grande consolatrice des affligés, ce symbole d'espérance et de salut, que Baudouin mourant portait à ses lèvres, lui fit entrevoir sans doute la Jérusalem céleste promise à tous ceux qui prennent la religion pour guide et pour appui dans leur court pèlerinage ici-bas. |