HISTOIRE DE RICHARD CŒUR-DE-LION

ROI D'ANGLETERRE

 

CHAPITRE III.

 

 

Préliminaires de la troisième croisade.

(1188)

 

La nouvelle de la prise de Jérusalem par Saladin (1187), quatre-vingt-huit ans après la conquête de cette ville par Godefroy de Bouillon, avait retenti en Europe comme l'écho prolongé d'un violent coup de tonnerre. Le pape Urbain III en mourut de douleur. C'est que, dans la croyance de l'Occident, la conservation de Jérusalem se liait au salut de la chrétienté, à la gloire de Dieu même ; et la certitude que la cité sainte avait cessé d'appartenir aux chrétiens produisit cette consternation profonde qui saisit parfois les peuples dans les grandes calamités publiques.

Des prêtres portant des images qui représentaient le Saint-Sépulcre foulé aux pieds des chevaux, Jésus - Christ terrassé par Mahomet, s'en allaient de ville en ville, de village en village ; ils gémissaient et pleuraient sur la perte de Jérusalem. On déplora dans des chants lugubres la captivité de Gui de Lusignan, roi de Jérusalem, fait prisonnier par Saladin à la bataille de Tibériade, événement qui fut le signal de la ruine des cités chrétiennes en Orient. Des prodiges sinistres avaient annoncé au monde ce grand malheur. Le jour même de l'entrée des Sarrasins dans la ville sainte, les moines d'Argenteuil avaient vu la lune descendre du ciel sur la terre, et remonter ensuite vers le ciel[1]. Le sang avait coulé des crucifix et des images des saints. Un chevalier ayant vu dans un songe un aigle volant au-dessus d'une armée avec sept javelots dans des serres, entendit ce cri d'épouvante, qui fut répété autrefois dans le temple de Jéhova au moment de la destruction de la ville de David par Titus : Malheur à toi, Jérusalem !

Les populations chrétiennes du XIIe siècle semblaient pressentir les désastreuses conséquences que devait avoir pour le monde l'anéantissement total du royaume français fondé à Jérusalem en 1099. Ne serait-il pas permis de croire que la conservation de ce royaume au cœur même de l'islamisme, eût fini par refouler au fond des déserts ces mahométans dont les progrès successifs amenèrent plus tard les Turcs sur les bords du Bosphore, d'où ils menacèrent toute l'Europe ?

Ne pourrait-on pas croire que des Étals chrétiens établis d'une manière durable au-delà des mers, auraient empêché l'agrandissement du mahométisme en Palestine, en Syrie, dans l'Asie-Mineure, à Constantinople, et que nous aurions été ainsi délivrés de cette question d'Orient qui coûte à l'Europe tant de sang et de trésors ?

Mais reprenons notre récit des vieux siècles, qu'on est quelquefois entraîné à rattacher aux temps nouveaux.

Entre Trie-Château et Gisors, mais sur un point plus rapproché de cette ville, s'élevait, au XIIe siècle, un arbre immense qui avait déjà à cette époque prêté son ombrage à bien des générations : c'était un orme. Sa grosseur était si prodigieuse, que huit hommes pouvaient à peine en embrasser le contour. c(Ses branches, dit un historien[2], s'étendaient si loin, que, Pari ayant aidé à la nature, elles couvraient un espace de plusieurs arpents. Des milliers de personnes se garantissaient, sous cet arbre touffu, des ardeurs du soleil et de l'incommodité de la pluie. »

Le roi d'Angleterre Henri II avait fait revêtir de fer cet arbre gigantesque, et aujourd'hui encore la place ou il s'élevait est connue parmi les gens du pays sous le nom de l'ormeteau ferré ; cette désignation se trouve également dans le cadastre. Philippe-Auguste fit abattre cet orme à la suite d'une querelle entre les Français et les Anglais. Dans les vieux temps on l'appelait l'orme des conférences, parce qu'il servit souvent de lieu de réunion aux rois de France et d'Angleterre.

Ce fut sous cet orme monumental que se réunirent, au commencement de l'année 1188, Henri II, Philippe-Auguste, Richard Cœurdc-Lion, et tout ce que la noblesse française et anglaise avait de plus illustre. On y voyait, avec les principaux évoques des deux royaumes, des hommes tels que Philippe, comte de Flandre ; Hugues, duc de Bourgogne ; Henri, comte de Champagne, qui devait un jour porter le titre de roi de Jérusalem ; Thibault, comte de Blois ; Rotrou, comte du Perche ; les comtes de Soissons, de Nevers, de Bar, de Vendôme ; Matthieu de Montmorency, ce grand nom français qu'on trouve si souvent dans l'histoire de notre pays. Une foule de simples bourgeois et de paysans assistaient aussi à ce grand rassemblement, dont le souvenir est resté dans la mémoire des populations de cette partie de la Normandie.

A la voix du pape Clément III, qui, dès son avènement au trône pontifical, ordonna des prières pour la paix de l'Occident et la délivrance de la Terre-Sainte, Henri II et Philippe-Auguste, alors occupés à se disputer le Vexin à main armée, avaient suspendu leurs coups pour délibérer sur l'importante affaire de la Palestine, et avaient choisi l'orme des conférences pour lieu de réunion.

Au milieu de cette imposante assemblée arriva un vieillard au front chauve, à la figure amaigrie par les fatigues d'un long voyage, les chagrins, la pénitence et les veilles. Sa barbe blanche, que faisait ressortir sou teint basané, sa robe noire, la croix de bois qu'il portait sur sa poitrine, les sandales de cuir qui chaussaient ses pieds meurtris, le bâton du pèlerinage qu'il tenait à la main, tout dans cet étranger inspirait un saint respect. Tous les fronts s'inclinèrent à son approche. C'était Guillaume, archevêque de Tyr, renommé pour sa science, pour son éloquence, plus encore pour ses hautes vertus.

Après la chute de Jérusalem, Guillaume avait quitté la Syrie pour venir implorer les secours de l'Occident contre les infidèles, redevenus maîtres de la ville de Jésus-Christ. En passant il Rome, il avait reçu de Clément III le titre et les pouvoirs de légat du Saint-Siège, et en même temps la mission de prêcher la croisade.

Guillaume de Tyr, s'étant placé sur une butte de terre qu'ombrageait le grand orme, et, par un signe de la main, ayant annoncé qu'il voulait se faire entendre, lut à haute voix, au milieu du plus religieux silence, une relation de la prise de Jérusalem par Saladin. Après cette lecture, qui arracha des larmes il tous les assistants, le vénérable prélat s'exprima en ces termes :

« La montagne de Sion retentit encore de ces paroles d'Ézéchiel : Ô fils des hommes, ressouvenez-vous de ce jour où le roi de Babylone a triomphé de Jérusalem ! Dans un seul jour est arrivé tout ce que les prophètes ont annoncé de malheurs il la ville de Salomon et de David. Cette cité, remplie de tous les peuples chrétiens, est restée seule, ou plutôt elle n'est plus habitée que par un peuple sacrilège. La souveraine des nations, la capitale de tant de provinces paie le tribut imposé aux esclaves. Toutes ses portes ont été brisées, et ses gardiens exposés avec les vils troupeaux dans les marchés des infidèles. Les États chrétiens d'Orient qui faisaient fleurir la religion de la croix en Asie, et devaient défendre l'Occident de l'invasion des Sarrasins — voilà la pensée que nous indiquions tout à l'heure —, sont réduits à la ville de Tyr, à celles d'Antioche et de Tripoli. Nous avons vu, selon l'expression d'Isaïe, le Seigneur étendant sa main et ses plaies depuis l’Euphrate jusqu'au torrent de l'Egypte. Les habitants de quarante cités ont été chassés de leurs demeures, dépouillés de leurs biens ; ils errent avec leurs familles parmi les peuples de l'Asie, sans trouver une pierre où reposer leur tête. »

Puis le pieux orateur faisait allusion aux combats qui venaient à peine de cesser entre Henri II et Philippe-Auguste :

« Pour arriver jusqu'à vous, j'ai, disait-il, traversé les champs du carnage. A la porte même de cette assemblée, j'ai vu déployer l'appareil de la guerre. Quel sang allez-vous répandre ? Pourquoi ces glaives dont vous êtes armés ? Vous vous battez ici pour le rivage d'un fleuve, pour les limites d'une province, pour une renommée passagère, tandis que les infidèles foulent les rives de Siloé et envahissent le royaume de Dieu, et que la croix de Jésus-Christ est traînée ignominieusement dans les rues de Bagdad ! Vous versez des flots de sang pour de vains traités, tandis qu'on outrage l'Évangile, ce traité solennel entre Dieu et les hommes ! Avez-vous oublié ce qu'ont fait vos pères ? Un royaume chrétien a été fondé par eux au milieu des nations musulmanes. Une foule de héros, une foule de princes nés dans votre patrie, sont venus le défendre et le gouverner. Si vous avez laissé périr leur ouvrage, venez du moins délivrer leurs tombeaux qui sont au pouvoir des Sarrasins ! Votre Europe ne produit-elle donc plus de guerriers comme Godefroy, Tancrède et leurs compagnons ? Les prophètes et les saints ensevelis à Jérusalem, les églises changées en mosquées, les pierres même des sépulcres, tout vous crie de venger la gloire du Seigneur et la mort de vos frères. Hé quoi ! le sang de Naboth, le sang d'Abel, qui s'est élevé vers le ciel, a trouvé un vengeur ; et le sang de Jésus-Christ s'élèverait en vain contre ses ennemis et ses bourreaux ? »

La croix ! la croix ! s'écrièrent en cet instant des voix innombrables ; la croix ! la croix ! Dieu le veut ! Dieu le veut ! guerre aux infidèles, aux profanateurs des saints lieux !

La main sur son épée, Richard, qui avait déjà reçu le signe du croisé à Tours quand il avait appris la chute de Jérusalem, frémit d'indignation contre les musulmans coupables de tant de crimes, et jura une seconde fois de les punir au-delà des mers.

Henri II et Philippe-Auguste, depuis si longtemps ennemis, s'embrassèrent en pleurant, et reçurent, la croix des mains de Guillaume de Tyr, qui dut se réjouir, dans sa pieuse ferveur, du succès de ses belles et touchantes paroles.

Tous les assistants se croisèrent, On convint que les croix des Français seraient rouges, celles des Anglais blanches, celles des Flamands vertes. Le lieu où les fidèles étaient réunis fut appelé le champ sacré. On y bâtit une église, pour conserver le souvenir de cette grande résolution des chrétiens. Il ne reste plus de traces de ce monument ; seulement les vieillards du pays se souviennent d'avoir vu, au champ de l'ormeteau ferré, une très-ancienne croix de pierre qui disparut dans la tourmente de 1793.

L'enthousiasme de la croisade gagna toute l'Europe. En France comme en Angleterre, le peuple chanta les couplets suivants, composés par un clerc d'Orléans :

« Le bois de la croix est la bannière de notre chef.

« Nous allons à Tyr : c'est le rendez-vous des braves ; c'est là que doivent aller ceux qui font tant d'efforts pour acquérir, sans nul fruit, le renom de chevalerie.

« Mais pour cette guerre il faut des combattants robustes, et non des hommes amollis ; ceux qui soignent leurs corps à grands frais n'achètent point Dieu par des prières.

« Qui n'a point d'argent, s'il est fidèle, la foi seule lui suffira ; c'est assez du corps du Seigneur pour toute provision de voyage au soldat qui défend la croix.

« Le Christ, en se livrant au supplice, a fait un prêt au pécheur ; pécheur, si tu ne veux pas mourir pour Celui qui est mort pour toi, tu ne rends pas ce que Dieu t'a prêté.

« Ecoute donc mon conseil, prends la croix, et dis en faisant ton vœu : Je me recommande à Celui qui est mort pour moi, et qui a donné pour moi son corps et sa vie.

« Le bois de la croix est la bannière de notre chef, celle que suit notre armée[3]. »

Alors s'établit cet impôt fameux qui, sous le nom de dîme Saladine, indiquait le but auquel on le destinait. Chose triste à dire ! les premières, sommes qu'il produisit furent employées à cette guerre scandaleuse de Philippe-Auguste et de Richard contre Henri II, qui refusait obstinément de rendre Alix, la fiancée de son fils.

Devenu roi d'Angleterre, Richard ne s'occupa plus que des préparatifs de la sainte expédition.

 

 

 



[1] Rigord, Gestes de Philippe-Auguste, tome V.

[2] Montfaucon, Monarchie françoise, tome III.

[3] Traduction de M. Augustin Thierry, Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands.