Partage de l'empire. —
Constance empereur d'Orient. — La famille de Constantin est décimée par le
meurtre. — Réflexions. — Considérations sur le partage de l'empire. —
Constance arien. — Collision sanglante, à Constantinople, entre les ariens et
les catholiques. — Martyre de Paul, évêque de Constantinople. — Mort de
Constance. — Son caractère. (De 337 à 361.)
Deux
ans avant sa mort, Constantin partagea son empire entre ses trois fils,
Constantin, Constant, Constance, et deux de ses neveux, Delmace et
Annibalien. Celui-ci avait épousé Constantine, fille aînée du fondateur de
Constantinople. Ses États comprenaient le Pont et la Cappadoce. L'empereur
avait assigné à Delmace le gouvernement de la Macédoine et de l'Achaïe.
Constantin, l'aîné des fils du grand empereur, possédait les Gaules,
l'Espagne et l'Angleterre. Constant obtint l'Illyrie, l'Italie et l'Afrique. Enfin,
Constance réunit à son pouvoir l'Asie Mineure, la Thrace, la Syrie, l'Égypte
et Constantinople. Les
princes étaient en possession de leur gouvernement respectif lorsque
Constantin vivait encore. Il leur avait fait donner une éducation brillante
et complète. Il voulut ensuite leur apprendre, par la pratique, l'art
difficile de gouverner. Tant qu'il fut debout, aucune contestation ne s'éleva
entre eux. Ils montraient une entière soumission à leur père, seul auguste
; l'empereur avait conservé, malgré le partage de ses États, la direction
suprême du vaste empire. Il avait prévu les discordes (non les grands
malheurs) qui
pouvaient éclater après lui. Constantin crut en étouffer le germe en séparant
ses fils et ses neveux par de longues distances ; en les habituant de bonne
heure, et sous son inspiration, à ne s'occuper que du gouvernement qu'il leur
avait destiné. Il n'en
fut point ainsi. Le testament de Constantin, déposé par ses ordres entre les
mains de Constance, confirmait le partage de l'empire tel qu'il l'avait fait
en 335. Il n'établit aucune suprématie entre ses fils et ses neveux ; il les
rendit égaux, indépendants les uns des autres ; il les exhortait à l'amitié,
à la paix. La justice, disait l'empereur à ses enfants et à ses neveux, doit
être la règle du prince, et la clémence son sentiment. Constance,
cependant, déchira le testament de son père, et inaugura son règne par
d'affreux massacres. A peine Constantin était-il descendu dans la tombe que
les légions, on s'en souvient, s'étaient écriées qu'elles ne voulaient
reconnaître pour empereurs que les fils de ce grand homme. C'était un cri de
mort, le dénouement sanglant d'un complot secrètement ourdi, le signal d'une
épouvantable boucherie, Une soldatesque effrénée se précipite sur Jules
Constance, Annibalien, frères de Constantin, cinq de ses neveux dont on
ignore les noms, Delmace, césar de Macédoine et Annibalien, roi de Pont, et
les égorge ! La tuerie enveloppa une foule de personnages importants,
coupables d'attachement aux oncles et aux cousins de Constance. Gallus, fils
de Jules Constance, avait une santé débile ; un long mal minait sa vie, qui
semblait toujours au moment de s'éteindre ; les égorgeurs jugèrent inutile de
le tuer, pensant qu'une mort naturelle viendrait assez tôt l'enlever. Julien,
son frère, n'avait alors que sept ans ; il fut miraculeusement sauvé par un
prêtre catholique, Marcus, évêque d'Aréthuse[1]. Après
ces meurtres, les trois fils de Constantin tirèrent au sort les lambeaux de
l'héritage d'Annibalien et de Delmace. Saint
Athanase, saint Jérôme, l'historien Socrate affirment que Constance avait
tramé, ordonné tous ces crimes. Eutrope dit qu'ils furent commis dans un
soulèvement militaire, non par l'ordre de l'empereur, mais avec son
consentement. Le récit de Zozime n'offre aucun doute, et Zonaras assure
qu'avant de mourir Constance se repentit de trois choses : d'avoir répandu le
sang de ses proches ; d'avoir fait Julien César et d'avoir introduit des
nouveautés dans la religion. La
santé de Gallus s'était rétablie. Il avait grandi ù la cour de Constance.
Celui-ci le nomma César et lui fit épouser sa sœur Constantine, veuve
d'Annibalien. C'était une femme d'un caractère ardent ; elle conservait dans
le cœur un profond ressentiment contre son frère, assassin de son premier
mari. L'empereur envoya les deux époux à Antioche où Gallus avait mission de
surveiller les Perses. Ce prince, poussé par sa femme, fit des tentatives
pour parvenir à la souveraine puissance. On en prévint l'empereur, qui fit
partir pour Antioche Domitien, préfet du prétoire, avec ordre de lui ramener
son cousin à Constantinople. Gallus connaissait la férocité de Constance, et
savait quel sort pouvait l'attendre dans la capitale de l'empire. Loin
d'obéir, il s'empara du préfet du prétoire dont l'attitude était menaçante,
et le fit jeter dans l'Oronte ; puis il se réfugia à Fia-noue, en Dalmatie,
où Constance le fit étrangler. Constantine mourut sur les chemins d'Antioche
à Constantinople. Déjà l'aîné des fils de Constantin le Grand avait
traîtreusement péri dans une bataille que Constant son frère lui livra près
d'Aquilée, au fond de l'Adriatique, et l'usurpateur Magnence avait fait
assassiner ce même Constant à Elne, dans les Pyrénées orientales. De tous ces
princes de la famille de Constantin, il ne restait donc plus que Julien et
Constance. Celui-ci se maria trois fois et n'eut jamais de fils ; ses femmes
furent une fille de Jules Constance dont on ne sait pas le nom ; puis
Eusébie, dont l'érudition et la prudence, dit Zozime, étaient au-dessus de
son sexe ; enfin, Faustine issue d'une famille inconnue comme celle
d'Eusébie. Faustine donna à Constance une fille, Flavia Maxima, qui épousa
Gratien. Julien, mort dans les champs phrygiens en blasphémant contre Dieu,
avait épousé Hélène, sœur de Constance. Il en eut un fils. On raconte que la
sage-femme, gagnée par l'impératrice Eusébie, l'étouffa en naissant. Avec
Constance et Julien s'éteignit la ligne masculine de la maison de Constantin
Flavius. L'histoire
de Constantinople commence avec la nombreuse famille de ce grand prince. Il
nous a donc paru important de présenter en un seul tableau, et sans nous
arrêter à l'ordre des dates, les faits qui font connaître la fin tragique de
cette famille. Elle semblait appelée à tenir bien longtemps le sceptre de
l'empire du monde ; et voilà qu'elle tombe presque coup sur coup dans un
vaste sépulcre ! La fatalité antique l'eût crue à
jamais vouée comme la famille d'Atrée, aux dieux infernaux, tant elle fut
livrée au malheur, à l'extermination ! Les fables de l'ancienne Grèce
n'étaient plus assez vivantes dans les esprits pour qu'on pût croire que les
Furies poursuivaient la race flavienne comme elles s'étaient jadis attachées
aux pas des Atrides ; mais les chrétiens, témoins de si grands forfaits,
pouvaient faire un triste rapprochement entre Constantin et David après son
crime ; ils se souvenaient de ces paroles tombées du ciel irrité sur la tête
du fils d'Isaï : « Je t'ai sacré roi d'Israël, et je t'ai délivré de la
main de Saül[2] ; je t'ai rendu maitre d'Israël
et de Juda ; si cela paraît peu de chose, je suis prêt à en ajouter encore !
Pourquoi donc as-tu méprisé ma parole jusqu'à commettre le mal devant moi ? Maintenant
des maux naîtront dans ta propre maison, et l'épée n'en sortira jamais ![3] » On a
reproché à Constantin d'avoir brisé l'unité de l'empire et de l'avoir
affaibli en le divisant ; et cette mesure, a-t-on ajouté, fut la cause des
malheurs de sa famille[4]. Disons d'abord qu'il est bien
facile de porter un jugement définitif sur des questions tranchées par les
événements. Il nous semble, en second lieu, qu'on peut sans grands efforts
d'esprit se rendre compte de la situation où se trouvait Constantin lorsqu'il
fit le partage de ses États. Où était donc, dans sa famille, parmi ses fils,
la tête assez vigoureuse pour supporter toute seule le fardeau de ce
gigantesque empire ? Était-ce celle de son fils aîné qui avait à peine vingt
et un ans, quand ce grand homme accablé de fatigues et d'années pressentait
la fin prochaine de sa vie ? Ce fils, comme les deux autres, n'était en
quelque sorte qu'un enfant, et l'immensité de la tâche d'un chef unique
réclamait toutes les ressources de l'expérience et du génie. Mais le
reproche adressé à Constantin pour n'avoir pas confié ses États à un seul
empereur pourrait donc aussi s'adresser à Charlemagne ? Le grand roi des
Francs avait à son tour divisé entre ses trois fils la partie de l'univers
qu'il avait soumise à sa puissance. Le fils de Pépin le Bref et le fils de
Constance Chlore savaient bien que s'ils avaient pu
poursuivre, accomplir de grandes choses, c'est qu'ils avaient régné seuls, et
imprimé une forte et même impulsion à toutes les parties de leur vaste domination.
Mais ils avaient mesuré l'un et l'autre la capacité et l'énergie des enfants
qu'ils laissaient après eux : aucun d'eux n'aurait pu continuer son père.
Voyez donc ce qui advint dans les destinées de la monarchie de Charlemagne
lorsqu’après la mort de Pépin et de Charles, il se vit tristement réduit à
abandonner à Louis le Débonnaire l'immense pouvoir qui tomba des faibles
mains de ce monarque incapable. Le
fondateur de Constantinople crut qu'en divisant ses États entre ses
successeurs, chacun d'eux pourrait soutenir le poids qui lui était laissé ;
Constantin espérait ainsi assurer la durée à son empire, et échapper à cette
loi fatale qui a plongé tant de fois dans un même sépulcre l'homme de génie
et l'œuvre qu'il avait longuement et péniblement élaborée ! « Ou les hommes
célèbres, a dit un des écrivains de l'Histoire auguste[5], sont morts sans postérité, ou
la plupart d'entre eux ont eu des enfants qui, pour le bien du monde,
n'auraient pas dû voir le jour. » Constantin partagea le sort d'Octave
Auguste qui ne put pas même avoir un bon fils adoptif, lui qui pouvait
choisir entre tous ! de Marc Aurèle qui fut le père de Commode ! de
Charlemagne dont la forte race dégénéra après lui. Constance
embrassa, protégea ouvertement l'arianisme dès qu'il fut parvenu au rang
suprême. Il réunit un concile arien, à Constantinople, en 339, qui déposa
Paul, évêque catholique de cette ville. Eusèbe de Nicomédie se mit à sa
place. Il atteignait ainsi le but auquel sa longue ambition avait aspiré ; il
voulait être évêque de la cour ! Il ne recula devant aucune intrigue,
aucun mensonge, aucune calomnie pour arriver à ce poste qu'il occupa jusqu'à
sa mort. Une collision générale éclata alors à Constantinople entre les
catholiques et les ariens ; ceux-ci avaient désigné Macédouius pour
successeur d'Eusèbe ; les catholiques demandaient pour évêque Paul,
injustement dépossédé par le faux concile. On en vient aux armes, et trois
mille personnes succombent. Mais les catholiques triomphent, Paul est rétabli
dans sa dignité. Constance était en ce moment à Antioche, où il se préparait
à marcher contre les Perses qui, depuis la mort de son père, renouvelaient
leurs attaques contre l'empire ; l'empereur ordonne à Hermogène, l'un de ses
généraux, de partir avec des troupes pour Constantinople, et d'arracher Paul
de son siège. La force armée arrive ; Hermogène va saisir Paul qui s'était
réfugié dans son église ; le peuple prend la défense du prélat persécuté,
tombe sur les soldats, délivre l'évêque et met le général en pièces après
avoir incendié la maison où il s'était retiré. En apprenant cette nouvelle,
Constance accourt à Constantinople ; il veut venger par le glaive la mort de
son général et de ses soldats ; il s'arrête cependant devant les vieillards,
les femmes, les enfants prosternés à ses pieds et lui demandant grâce ; il se
contenta, pour châtier la ville, de lui enlever la moitié des quatre-vingt
mille mesures de blé qui, depuis la fondation de Constantinople, et par une
loi de Constantin, étaient chaque jour distribuées aux pauvres de la capitale
; il chassa Paul de son siège ; l'évêque catholique fut traîné, chargé de
chaînes, d'exil en exil jusqu'à Cucuse, dans les
déserts du Taurus. Là, on l'enferma dans un affreux réduit ; il y resta
abandonné aux horreurs de la faim. Mais au bout de six jours, comme il
respirait encore, les satellites de Constance trouvent ce terme trop long,
l'étranglent et publient qu'il est mort de maladie. Paul fut honteusement
dénoncé par un arien même, et l'Église ne tarda point à honorer ce saint
martyr[6]. L'empereur mit Macédonius à la
place de Paul, sans confirmer, toutefois, son élection parce qu'elle avait eu
lieu sans son consentement. Tel fut le prélude de ces querelles religieuses
dont Constantinople devait être si longtemps le théâtre, et qui dégénérèrent
souvent en luttes sanglantes. Constance
mourut à Mopsucrène, en Cilicie, près de Tarse (Tarsous), le 3 novembre 361, âgé de quarante-cinq ans, après vingt-cinq
ans de règne. Il était en ce moment en chemin pour faire la guerre à Julien,
qu'une acclamation militaire venait de proclamer Auguste à Paris. Le corps de
Constance fut transporté à Constantinople et déposé, comme le corps de son
prédécesseur, dans l'église des Apôtres. On a
dit qu'à l'heure de sa mort, Constance s'était repenti d'avoir embrassé la
cause de l'arianisme. Théodoret et saint Grégoire de Nazianze partagent cette
opinion. Saint Ambroise, saint Athanase et saint Jérôme affirment, au
contraire, qu'il demeura dans l'impiété des ariens jusqu'à la fin de sa vie.
En apprenant la mort de Constance, saint Jérôme s'était écrié : Le
Seigneur se réveille ! Il commande à la tempête qui semblait prête à
engloutir l’Église ! La bête meurt, et la tranquillité revient'[7]. Ce qui n'est nié par aucun
auteur, c'est que Constance, avant de mourir, reçut le baptême d'un prêtre
arien, Euzoïus, évêque d'Antioche. On a
loué la frugalité, la chasteté de ce prince ; il n'aimait ni les plaisirs, ni
le luxe ; sa vie avait quelque chose de l'austérité d'un anachorète. Il était
petit de taille, habile à dompter un coursier, lancer le javelot et à manier
la pique ; il excellait dans tous les exercices militaires, ce qui lui
faisait croire qu'il était un grand capitaine. La discipline des troupes,
sans laquelle il n'y a pas d'armée, se relâcha entre ses mains ; ses soldats
n'avaient pour lui que du mépris ; ils regrettaient Constantin dont le nom
seul gagnait des batailles. Mais les phalanges impériales n'avaient pas perdu
leur élan, leur bravoure ; elles battirent Sapor, à Singare,
dans le Diarbékir, Magnence, à Mursa,
en Pannonie, malgré les hésitations, la lâcheté de Constance, plus occupé à
sonder, avec les prêtres ariens, le secret de ridicules pronostics, qu'à
s'assurer le succès d'une victoire par l'habileté des mesures et la fermeté
du commandement. Constance
avait l'esprit cultivé. Il fonda à grands frais à Constantinople cette
fameuse bibliothèque que le feu dévora en 475. Mais les faits rapportés par
les historiens ne prouvent pas que ce prince ait favorisé les lettres et les
arts. Sous son règne, la science du droit fut dédaigneusement abandonnée aux
affranchis ; on méprisait ceux dont la vie était consacrée à l'étude parce
qu'il n'y avait que l'argent et la flatterie qui ouvrissent le chemin des
dignités[8]. Constance jeta les fondements
de l'église de Sainte-Sophie que Justinien devait terminer avec tant de
magnificence. Il acheva à Constantinople les travaux de fortifications
commencés par Constantin et rebâtit solidement des fontaines, des bains et
d'autres monuments publics qui portèrent son nom. Il fit une guerre acharnée
à l'idolâtrie ; une de ses lois punissait du dernier supplice ceux qui
sacrifiaient encore aux idoles et qui consultaient les aruspices. Il n'imita
jamais la prudence et la modération de Constantin dans ses édits contre les
païens et contre les juifs. Tout israélite qui épousait une chrétienne, était
condamné à mort. Constance, faible, cruel et défiant, était détesté des
païens, des chrétiens et des juifs. La
vanité, cette passion des petits esprits, dévorait son âme ; usurpant les
attributs de la Divinité, il prenait le titre d'éternel et de seigneur de
toute la terre. Il s'attribuait des victoires remportées par d'autres, et
les brillants succès militaires de Julien dans les Gaules, excitaient sa
jalousie et sa haine. Julien aurait péri comme Gallus, son frère, s'il
n'avait pas fui le ressentiment de l'empereur. Constance mettait surtout son
orgueil à triompher dans les discussions théologiques. Il se présentait comme
un pontife, un arbitre souverain dans les questions religieuses : il
voulait se rendre maitre de la foi et de l'Église[9]. Les ariens, dont les croyances
flouaient dans l'incertitude et les fantaisies du libre examen,
s'accommodaient fort bien de la capricieuse autorité de Constance ; ils
applaudissaient servilement aux subtilités de son esprit ; il n'en était pas
de même des catholiques ; les Hilaire, les Athanase, les Marcel d'Ancyre, les
Paul dé Constantinople et tant d'autres évêques illustres, ne pliaient pas
sous la volonté de l'empereur hérétique ; ils lui résistaient, et savaient
lui dire que son règne ramenait les plus mauvais jours de la persécution.
L'orgueil blessé de Constance ne pardonnait pas cette résistance à laquelle
les évêques ariens ne l'avaient pas accoutumé ; il frappait alors les
catholiques, sinon par le glaive ou par les cruautés du cirque, du moins par
l'exil, la privation des droits les plus légitimes et quelquefois même par la
spoliation. Sa persécution contre les orthodoxes eut pour cause, bien moins
ses convictions religieuses qu'il voyait anathématisées, qu'un sentiment de
vengeance personnelle contre ceux qui ne fléchissaient pas devant lui et qui
ne capitulaient pas avec leurs consciences. D'ailleurs
cet amour désordonné de soi-même se montrait dans tous les actes de
Constance. Il n'aimait pas les gens d'honneur, et ceux-ci ne l'aimaient pas
non plus. Il ne pouvait souffrir autour de lui que les courtisans et les
favoris. Les plus basses adulations suffisaient pour obtenir des places et
des largesses du maitre du monde. Un flatteur habile s'emparait de son esprit
soupçonneux et changeant. Ceux qui l'avaient gouverné dans son enfance, le
gouvernèrent jusqu'à sa mort[10]. Constance avait la pourpre,
d'antres avaient le pouvoir. Saint Athanase a comparé les continuelles
variations de son esprit à la mer dont les flots mobiles obéissent à tous les
vents du ciel. Jamais
un ami de la vérité ne trouva place dans les conseils de ce fils du grand
Constantin ; il eût considéré un avertissement salutaire comme un crime de
lèse-majesté, et malheur à l'honnête homme qui aurait ainsi provoqué sa
défiance ! Soupçonnant toujours quelque révolte, quelque dessein caché contre
sa personne, il avait répandu sur la surface de l'empire et surtout à
Constantinople une foule de gens perdus, chargés d'espionner les citoyens
dans toutes leurs actions, dans toutes leurs paroles ; c'était un corps
largement subventionné, et qu'on appellerait aujourd'hui une police
secrète ; ces mystérieux instruments de la tyrannie avaient un nom
significatif : on les nommait curieux (curiosi). Les oreilles de l'empereur
s'ouvraient à toutes les délations ; une foule d'innocents payèrent de leur
vie les accusations mensongères de ces tristes agents d'un pouvoir ombrageux
et inquiet. Le palais impérial de Constantinople était alors une mystérieuse et redoutable demeure qui ne s'ouvrait qu'à de serviles conseillers. L'histoire contemporaine nous représente Constance comme livré à de secrètes et continuelles terreurs. Cet homme, couvert du sang de ses deux oncles, de ses huit cousins et de tant d'autres victimes, traînait des jours partagés entre les remords et la crainte des vengeances. Il y a toujours une haute leçon dans le spectacle d'une conscience horriblement inquiète : le trouble profond du coupable est son premier châtiment. |
[1]
Marcus fut condamné au martyre quelques années plus tard, à Aréthuse ; Julien
était alors empereur ; il ne fit rien pour l'arracher à un affreux supplice.
Voyez le récit du martyre de Marcus dans le deuxième volume de notre Voyage
dans l'Asie Mineure.
[2]
Constantin, jeune encore, avait miraculeusement échappé aux fureurs de
l'empereur Galérius qui le gardait en otage à Nicomédie.
[3]
Les Rois, livre II.
[4]
Voyez Zozime.
[5]
Spartien, Histoire de Septime Sévère, § 21.
[6]
Histoire de l'Église, par M. Henrian, t. I, p. 479.
[7]
Lucif., chap. VII.
[8]
Tillemont, Histoire des empereurs, article 63.
[9]
Tillemont, Histoire des empereurs, article 112.
[10]
Eutrope.