HISTOIRE DE CONSTANTINOPLE

TOME PREMIER

 

CHAPITRE III.

 

 

Réformes et lois de Constantin. — Leurs caractères. — Écoles. — Organisation civile et militaire de l'empire. — Réflexions.

 

Ce que vous aurez fait au plus petit des miens, vous me l'aurez fait à moi-même, avait dit le divin Maitre. Jamais l'antiquité païenne n'avait rien entendu de pareil ; jamais aussi elle n'eut des entrailles pour ceux qui pleurent et qui souffrent. L'Évangile avait mis au cœur de Constantin la passion de l'amour du bien, le sentiment de la dignité de l'homme et du respect qu'on lui doit. 11 s'occupa avec une paternelle sollicitude des humbles et des petits. Arrêtons-nous un moment devant les réformes, les lois politiques et sociales introduites par Constantin dans l'empire romain. L'esprit chrétien le guida dans les améliorations qu'il apporta dans l'ancienne jurisprudence ; et c'est à partir de ce prince qu'on voit s'écrouler peu à peu la vieille législation romaine sous le souffle d'une législation descendue du ciel.

Les enfants, d'après la loi romaine, étaient la propriété de leurs pères ; ils avaient sur eux, comme sur leurs esclaves, droit de vie et de mort. Les pères que la misère avaient frappés, vendaient leurs enfants nouveau-nés pour avoir du pain ; mais souvent ils les vendaient dans l'unique pensée d'en retirer un bénéfice. Quand ils ne trouvaient pas d'acheteurs, ils exposaient leurs enfants dans des lieux solitaires où les bêtes venaient les dévorer ; ils les déposaient quelquefois dans des lieux publics afin que quelqu'un pût les recueillir. La vente et l'exposition des enfants avaient considérablement augmenté le nombre des esclaves. Les chrétiens seuls osèrent s'élever contre ces coutumes barbares. Origène les flétrissait alors que le glaive de la persécution menaçait sa tête[1]. Mais la philosophie païenne ne protestait pas. Chacun sait que Platon lui-même permettait la vente et l'exposition des enfants. Les polythéistes soutenaient que les pères avaient tout pouvoir sur leurs enfants. « Non, s'écriait Lactance, non, les pères n'ont pas le droit de faire mourir leurs enfants nouveau-nés, ni de les exposer, ce qui est la même chose ! Dieu fait naître les âmes pour la vie et non pour la mort. Quand même il arriverait que l'enfant exposé trouverait quelqu'un qui se chargerait de le nourrir, le père serait-il moins coupable pour avoir livré son propre sang à la servitude ou à la prostitution ? Il est vrai que ces pères homicides se plaignent de leur pauvreté et prétendent qu'ils ne peuvent pas suffire à élever leurs enfants, comme si les biens du monde appartenaient à ceux qui les possèdent ! Comme si Dieu n'élevait pas tous les jours le pauvre à la richesse, et ne faisait pas tomber le riche dans la pauvreté ![2] »

Lactance était précepteur du jeune Crispus, fils de Constantin, lorsqu'il écrivit ces paroles d'une vérité si nouvelle ; elles amenèrent l'édit impérial de 315. Constantin ordonnait aux gouverneurs des provinces de puiser dans les greniers et le trésor publics pour secourir les parents qui se trouveraient dans la cruelle nécessité d'offrir leurs enfants en échange de quelques deniers, ou de les exposer sur les chemins, ne pouvant pas les nourrir. Il voulait qu'on s'occupât des enfants nouveau-nés, qu'on leur donnât une assistance prompte parce que les secours destinés aux enfants qui viennent de mitre, ne souffrent aucun retard. « Il serait indigne de nous, disait l'empereur, en publiant, en 322, une ordonnance analogue, il serait indigne de nous de laisser quelqu'un périr par la faim ou se porter à des extrémités funestes et inhumaines[3]. »

Cet édit n'infligeait aucune peine aux pères qui auraient trafiqué de l'honneur et de la vie de leurs enfants ; l'empereur espérait arrêter le mal en répandant ses bienfaits au sein des familles pauvres ; il s'armait de la charité pour combattre les sinistres inspirations de la misère. Il n'eut pas le bonheur de meure un terme à ces abominables trafics ; mais sur ce point, qui importait tant à la dignité humaine, ses successeurs achevèrent son œuvre.

Dans les pénalités romaines, les condamnés étaient marqués au front avec un fer rouge. Constantin défendit cet horrible châtiment. « Le visage de l'homme, disait-il, ne doit pas être déshonoré, car il porte en lui quelque vestige de la beauté et de la majesté célestes. » Il abolit les jeux sanglants des gladiateurs et le supplice de la croix, réservé aux esclaves. La croix, en effet, ne pouvait plus être regardée comme un objet d'opprobre par Constantin qui l'avait vue triomphante dans les cieux, et qui décorait dans tout l'empire les asiles de la prière ; la croix était gravée sur les armes de ses soldats, à la place des images des idoles ; la statue colossale qui l'ut élevée à Constantin, à Rome, après avoir vaincu Maxence, tenait, dans sa main droite, une lance sur laquelle étaient écrits ces mots : Par ce signe salutaire, j'ai délivré la ville du joug de la tyrannie.

Jusqu'à la venue du Messie, les sages de la terre voulaient que l'homme l'Ut l'esclave de l'homme, son bien, sa chose. « Si un citoyen tue un esclave, disait Platon, la loi déclare le meurtrier exempt de peine[4]. » Aristote prétendait qu'il y avait des hommes naturellement libres et des hommes naturellement esclaves, et que pour ceux-ci l'esclavage était aussi utile que juste[5]. Nos esclaves sont nos plus grands ennemis, disait Caton. Lucius Flamininus, frère du célèbre consul de ce nom, fit un jour trancher la tête à un esclave au milieu d'un festin, pour faire plaisir à un ami, lequel regrettait de n'avoir jamais vu tuer un homme[6]. Pollion, ami d'Auguste, entretenait dans des viviers des murènes d'une énorme grosseur auxquelles il faisait jeter ses esclaves en pâture[7]. Entendez maintenant la voix de la vérité éternelle : « Vous aimerez votre prochain comme vous-même[8]. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. Si quelqu'un veut être le premier, il sera le dernier de tous, et le serviteur de tous[9]. Aimez-vous les uns les autres[10]. Lorsque vous faites un festin, conviez-y les pauvres[11]. » « Il n'y a plus maintenant, s'écriait saint Paul, ni de juifs, ni de gentils, ni d'esclaves, ni d'hommes libres, ni hommes, ni femmes ; vous êtes tous un en Jésus-Christ[12] ». Puis, tout en recommandant aux serviteurs l'obéissance et la soumission envers leurs maîtres, le grand apôtre veut que ceux-ci témoignent de l'affection à leurs serviteurs, qu'ils ne les traitent point avec rudesse et avec menace, sachant qu'ils ont les uns et les autres un maitre commun dans le ciel qui n'aura point d'égard à la condition des personnes[13]. Jésus-Christ, disait Origène, est venu appeler tous les hommes à le suivre dans la nouvelle voie, les sages comme les faibles d'esprit, les grands comme les petits[14].

Telle était la doctrine que Constantin avait embrassée. Il prit en main la cause des opprimés contre les oppresseurs, et donna une grande impulsion à l'affranchissement des esclaves. Dans le droit romain primitif, la manumission conférant aux esclaves les droits de cité, c'est-à-dire la qualité de citoyen romain, n'était pas un acte de pur droit privé ; la puissance publique devait y intervenir. Plus tard, l'affranchissement étant devenu plus facile et partant plus fréquent, le nombre croissant des affranchis fit déchoir le titre de citoyen. Des lois restrictives furent alors portées, et sous Auguste et Tibère, certaines classes d'affranchis se virent exclues du droit de cité : la législation limita aussi le nombre des affranchissements qu'un même maitre pouvait faire. Constantin leva toutes les difficultés ; il permit à tout le monde d'affranchir les esclaves, d'abord sur l'attestation d'un évêque, d'un simple prêtre, d'un clerc ; ensuite, par une simple parole prononcée devant les chrétiens assemblés dans les églises[15]. En 315, des troubles éclatèrent en Palestine ; les juifs, irrités contre les chrétiens, exercèrent sur eux des violences. Constantin réprima cet excès, déclara libre tout esclave chrétien appartenant à un juif, défendit aux israélites d'en acheter, et les menaça de la confiscation de leurs biens et de la perte de la vie, s'ils forçaient un chrétien à se faire circoncire.

Le droit sacré des Romains proclamait la liberté individuelle ; cette parole n'avait toujours été qu'un mensonge chez les anciens maîtres du monde, non-seulement à l'égard des esclaves, mais à l'égard des hommes libres. Dans ses lois Julia et Pappia Pappea, Auguste accordait de grandes récompenses aux pères qui avaient des enfants, et privait de leurs droits les plus légitimes les célibataires et les époux qui ne connaissaient pas les joies de la paternité ; les plus effroyables désordres s'introduisirent, par l'application de ces lois, dans la société romaine. Constantin abolit cette législation, rendit le mariage libre, et la femme qui, chez les Romains comme dans les pays où l'Évangile n'a pas pénétré, était condamnée à la servitude, conquit sa liberté et fut mise en possession des mêmes droits que l'homme[16].

C'est ainsi que Constantin voulant réaliser une des plus hautes vérités de la religion chrétienne, travaillait à l'abolition de la servitude ; ses lois portèrent leurs fruits, et depuis cette époque jusqu'au moyen âge, la législation chrétienne, agissant prudemment et sans commotion soudaine, ne cessa de poursuivre cette tâche libératrice.

Constantin aimait, protégeait les lettres et les arts. Il fonda à Constantinople un grand nombre d'écoles civiles et militaires et appela, pour les diriger, les plus habiles professeurs de l'empire. Il les entoura de considération et leur accorda de grands privilèges. Il n'oublia pas les études sacrées. Plusieurs exemplaires de livres saints furent copiés et distribués par ses ordres aux églises.

L'empereur divisa les habitants de Constantinople comme Romulus avait divisé ceux de sa ville naissante : en tribus et en curies. Il établit un sénat. Mais cette assemblée, toute-puissante dans les beaux jours de Rome, n'eut, à Constantinople, ni importance, ni grandeur. Elle n'eut aucune part dans le gouvernement. Les sénateurs, parés de vains titres, et portant encore le laticlave et le cothurne noir, occupaient, dans les cérémonies publiques, au cirque, des places réservées. Là se bornait leur rôle. Les souvenirs ne surmontent pas les mœurs[17]. Le sénat romain était tombé avec les dieux qui avaient présidé à son origine, au temps de Romulus. Il ne pouvait pas tenir au sein d'une société transformée par les croyances chrétiennes. Il fallait à cette société nouvelle un esprit nouveau pour la guider. Les évêques exercèrent sur elle un empire bien autrement profond et salutaire que toutes les institutions de vieille date qu'on essayait en vain de rajeunir.

Avant Constantin, les deux préfets du prétoire avaient le commandement des armées et remplissaient en même temps les fonctions civiles. Leur pouvoir était immense. Ils faisaient quelquefois massacrer les empereurs pour se mettre à leur place. Le fils de Constance Chlore leur enleva le commandement militaire et ne leur laissa que les fonctions civiles. Au lieu de deux préfets du prétoire il en fit quatre. Mais leur domination était encore considérable. Ils dirigeaient l'administration d'un empire qui embrassait presque le monde entier. Il s'étendait depuis l'océan Atlantique jusqu'à la ruer Hyrcanienne (mer Caspienne), et depuis la mer des Suèves (mer Baltique) jusqu'à l'Atlas. Cet empire, le plus grand qui ait jamais existé, comptait plus de cent vingt millions d'habitants. Le gouvernement fut, en outre, subdivisé en treize provinces qui contenaient chacune, a dit Gibbon, l'étendue d'un grand royaume. Pour diminuer la puissance.et la fierté des préfets du prétoire, Constantin institua les patrices, qu'il plaça au-dessus d'eux dans la hiérarchie. Ces personnages, cependant, ne remplissaient aucune fonction : ils formaient le conseil privé de l'empereur.

La justice n'était pas toujours rendue avec équité. L'empereur s'en plaignait amèrement. Les magistrats vendaient leurs sentences. L'empereur leur ordonnait d'ouvrir leurs oreilles aux pauvres comme aux riches, et menaçait du glaive les prévaricateurs. C'est alors qu'il autorisa, par un édit, les justiciables à en appeler aux évêques des jugements des magistrats laïques. Les prélats étaient les hommes les plus vertueux et les plus éclairés de ce temps. Leurs décisions étaient sans appel, et leur arbitrage souverain. Cujas, un des pères de la jurisprudence, a hautement approuvé cette sage mesure de Constantin. Elle mit un frein aux iniquités de certains juges, et les populations païennes aussi bien que les chrétiennes respirèrent sous une législation qui avait détruit l'arbitraire et fondé le respect du droit. « Cette intervention, a dit un jurisconsulte, se développa plus tard sur une grande échelle ; elle devint le principe de la juridiction ecclésiastique qui a joué un si grand rôle dans les ténèbres du moyen âge, et sans laquelle la justice se fin infailliblement éclipsée, comme l'a reconnu la haute impartialité de Robertson ![18] »

L'empereur sépara entièrement l'organisation judiciaire et administrative de l'organisation militaire. Il était expressément défendu aux chefs des troupes de se mêler des affaires d'administration et de justice : mais leur autorité sur les soldats était distincte de celle des magistrats. C'était un système politique nouveau, car avant Constantin, on le sait, le pouvoir militaire touchait à tout et dominait tout. Gibbon a dit que ces mesures nouvelles avaient relâché le nerf de l'État. Nous ne saurions partager une telle opinion. L'indépendance de la magistrature, glorifiée par le chancelier d'Aguesseau dans des pages immortelles, a toujours été une belle et noble pensée ! En temps ordinaire, la justice du sabre serait plutôt une cause de décadence pour un empire qu'un élément de conservation et de grandeur. Constantin fondait un ordre de choses qui devait avoir de la durée : il n'avait pas à meure en quelque sorte l'empire en état de siège perpétuel. Il substituait l'équité à la loi du glaive. Le régime de l'épée n'est praticable et utile que dans les cas extrêmes : le premier empereur chrétien n'en était pas là. Malheur aux nations qui ne peuvent plus être gouvernées que par la force brutale ! C'est un signe d'affaissement et de mort.

 

 

 



[1] Apologétique.

[2] Livre VI, Divin. instit., chap. XX.

[3] Code Théodosien, livre II.

[4] Des lois, livre VII.

[5] Politique, livre I, chap. II.

[6] Plutarque, Vie de Quintus Flamininus.

[7] Sénèque.

[8] S. Math., chap. XXII, v. 39.

[9] S. Marc, chap. IX, v. 34.

[10] S. Jean, chap. XV, v. 17.

[11] S. Luc, chap. XIV, v. 13.

[12] Epître aux Galates, chap. III, v. 28.

[13] Epître aux Éphésiens, chap. VI, v. 9.

[14] Livre contre Celse.

[15] Code Théodosien.

[16] M. Troplong, De l'influence du christianisme sur le droit civil des Romains.

[17] Chateaubriand, Discours historiques.

[18] M. Troplong.