Embarras créés par la
tutelle de Philippe de Rouvre et l'administration de ses domaines. —
Hostilité de la noblesse et des populations franc-comtoises. — Prise de
possession du comté. — Concessions de Jeanne de Boulogne. — Désordres en
l'absence d'une direction virile et énergique. — Réunion du Parlement de
Beaune. — Mort de la reine Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe VI ; de
Bonne de Luxembourg, femme du duc de Normandie. — Mariage de Jean le Bon avec
la régente Jeanne de Boulogne. — Fixation du douaire. — Hommage rendu au roi
pour les fiefs du duché, du comté, de l'Artois, Boulogne et Auvergne. —
Hommages des vassaux bourguignons rendus à Jean le Bon et a
Jeanne. — Séjours à Dijon, Dôle, Gray, Cîteaux, Argilly, Beaune. —
Concessions et courtoisies du duc de Normandie pour les seigneurs de
Bourgogne. — Mort de Philippe VI de Valois. — Jean le Bon sacré à Reims. —
Philippe de Rouvre, conduit par Jean de Chateauvillain, armé chevalier à
l'âge de quatre ans. — Ce que l'on sait des enfants de Jean le Bon et de la
reine Jeanne de Boulogne ; deux ou trois enfants, morts en bas âge, dont deux
filles, Blanche et Catherine. — Guerres privées dans le comté de Bourgogne. —
Désordres dans le duché. — Nombreuses lettres de rémission pour méfaits et
actes de guerres privées. — Actes de la reine régente et embarras
administratifs, — Dimanche de Vitel, de Troyes, nommé receveur général. —
Mort du pape Clément VI ; sa succession au trône de saint Pierre ambitionnée
par le roi pour son oncle le cardinal de Boulogne. — Pénurie du trésor royal.
— Subsides demandés, mais non votés par les députés des Trois Etats. —
Mécontentement de la noblesse et des communautés. — Députés envoyés aux
commissaires du roi. — Troubles dans le Langrois ; Jean d'Igny, Girard de
Marey, Jean et Thibaud de Chauffour. — Alerte à Langres. — Girard de Thurey,
maréchal de Bourgogne, vient châtier les rebelles. — Abandon par la reine
Jeanne de Boulogne du bail et du gouvernement de la province dans les mains
du roi.
La mort
inopinée d'Etudes IV livrait le duché aux mains d'un enfant n'ayant pas
encore trois ans[1], qui succédait à son aïeul par
représentation de son père, dont nous avons raconté la fin tragique au siège
d'Aiguillon. Jeanne, comtesse de Boulogne et d'Auvergne, mère et tutrice de
Philippe, dit de Rouvre, allait prendre l'administration du duché, des comtés
d'Artois et de Bourgogne. Comment une jeune femme assumerait-elle la
responsabilité d'un tel fardeau ? Plusieurs
des provinces soumises à sa puissance, gouvernées par des officiers dévoués,
ne lui susciteraient aucun embarras. En Auvergne, comme dans les comtés de
Boulogne et d'Artois, il n'y aurait aucune difficulté. Dans le duché, les
nombreux fonctionnaires dont dépendait le rouage administratif étaient fort
attachés à leurs suzerains, et le bon esprit des populations bourguignonnes
ne faisait craindre aucun désordre. Les vieilles institutions dont jouissait
notre province satisfaisaient ses besoins et lui rendaient la sagesse facile.
Les baillis ducaux, châtelains, receveurs, comptables de tout ordre, en
opérant dans des circonscriptions restreintes, avaient sur leurs administrés
une autorité qu'il eût été imprudent de ne pas respecter. Si le système du
gouvernement maintenu par nos ducs de la première race présentait certains
inconvénients, il avait du moins le mérite d'être l'un des meilleurs de
l'époque. Jamais
Eudes IV, malgré son énergie, ne put faire fonctionner ce système dans la
Comté, en présence de l'opposition opiniâtre des grands vassaux et de la
mauvaise volonté persistante des populations. L'annexion de cette province,
rêve poursuivi avec acharnement par les ducs pendant un siècle et demi, était
presque devenue un embarras depuis sa réalisation. La noblesse
franc-comtoise, habituée à une indépendance absolue que les comtes palatins
n'avaient pu restreindre, n'ayant à compter qu'avec une autorité éloignée, ne
redoutaient que l'intervention d'une justice souveraine qui eût porté
atteinte à leurs privilèges. Elle préférait relever de la terre d'Empire
que de la terre de France. Tous les malheurs et les invasions qui
accablèrent le duché sont les conséquences de cet antagonisme entre deux
provinces limitrophes, dont les habitants de même race et de mêmes mœurs
n'étaient séparés que par des frontières purement féodales. Fait
plus grave, la lutte entre les deux Bourgogne se compliquait de la rivalité
armée entre la France et l'Angleterre ; le roi Edouard III était trop habile
pour ne pas utiliser à son profit ce foyer de dissensions. Vingt années de
guerres acharnées momentanément suspendues par l’intervention de Philippe VI,
atteint lui-même par le contre-coup de ces hostilités, n'avaient fait que
surexciter la haine implacable des Comtois contre les habitants du duché
regardés comme des ennemis héréditaires. On
l'avait bien vu, en 1346, à la levée de boucliers qui suivit la mort inopinée
de Philippe de Bourgogne, héritier de la couronne ducale, dont ils
redoutaient l'avènement. On le vit encore lorsque fut répandue la nouvelle de
la mort d'Eudes IV, contre lequel ils avaient si longtemps guerroyé. Le corps
du défunt n'était pas encore déposé dans les caveaux de l'abbaye de Cîteaux
que déjà les confédérés s'étaient réunis, et qu'ils réclamaient de la régente
la fin d'un gouvernement regardé comme oppresseur. Malgré
son deuil récent, Jeanne de Boulogne se mit en route à travers les campagnes
dévastées par l'épidémie, et arriva au château de Gray pour recevoir les
prestations de serment d'hommages de ses vassaux, au nom de son fils mineur.
Les confédérés y avaient pris rendez-vous le mercredi après la Saint-Georges [29 avril] ; Hugues de Vienne, archevêque
de Besançon, Henri, comte de Montbéliard, rentré de son expédition de Prusse,
et, au premier rang, le jeune et terrible Jean de Chalon, seigneur d'Arlay, y
assistaient. Tous avaient amené une suite nombreuse de chevaliers et d'hommes
d'armes, dont l'attitude annonçait plutôt une chevauchée qu'une assemblée de
vassaux se disposant à rendre hommage à leur suzerain. Cet
appareil menaçant ne fut pas sans causer quelque surprise et un certain
trouble parmi les officiers de la cour ducale, qui ne s'attendaient pas à un
tel déploiement de forces. Jeanne de Boulogne s'y présenta cependant, et fut
dans la nécessité d'accorder des concessions aux barons qui ne méritaient pas
une telle faveur. Les rôles paraissaient renversés. La
jeune femme souscrivit le même jour à toutes leurs exigences, et fit mettre
son grand sceau à cet acte de transaction, « pour eschiver les noises et
riotes qui pourroient naître ». On ne serait plus contraint dans le comté de
prendre d'autre monnaie que la monnaie « estevenans », ou toute
autre de même valeur. On proclama le maintien de toutes les libertés,
bourgeoisies et franchises anciennes. Chaque seigneur, souverain sur sa
terre, serait à l'abri des « commandises », et aurait la succession des bâtards
; les ducs renonceraient au droit de retenir les juifs ou les lombards qui
prêtaient à usure, etc. Ces
dispositions conciliantes permirent à Jeanne de Boulogne de séjourner assez
longtemps à Gray, où la contagion n'avait pas encore fait autant de ravages
que dans d'autres localités. Les seigneurs précités y passèrent avec elle, le
1er juin, un nouvel accord au sujet de la succession des bâtards[2], et quatre jours après, la
régente, au nom de son fils, traita avec Jean de Chalon-Arlay au sujet des
réformes à apporter dans l'administration de la saunerie de Salins[3]. Philippe de Valois, craignant
pour lui-même les conséquences de l'alliance anglaise avec les confédérés,
faisait à ceux-ci des avantages pécuniaires dont ils étaient peu dignes, et
délivrait des pensions sur le trésor royal à Thibaud de Neufchâtel et à Jean
de Chalon-Arlay. Ces
avances et ces concessions excessives, dont bénéficiaient quelques barons, ne
désarmaient pas les autres et provoquaient même leur mécontentement.
L'antagonisme profond des populations du comté contre celles du duché n'en
était nullement diminuée, et pouvait devenir la source de tracas continuels.
La situation était en outre compliquée par le fait même de la minorité du
jeune duc, et de l'absence d'une direction virile et énergique. Les
commotions tant de fois signalées ailleurs, quand l'autorité défaillante
laissait aux seigneurs libre carrière de se rendre justice eux-mêmes et de se
gouverner suivant leur bon plaisir, pouvaient avoir ici de graves
inconvénients. Ces
éventualités ne manquèrent pas de se produire. Le comte de Hohenberg,
possesseur de la terre de Belfort, qui revendiquait des droits dans la
succession de Hugues de Bourgogne-Comté, grand-oncle de sa femme, faisait des
incursions sur les terres ducales[4]. Jean Stoquart, de Bâle, à la
tête de troupes allemandes, tentait de prendre Montjustin. Renaud de Bar
mettait le feu à divers villages et pénétrait jusqu'à Fondremand. Jean de
Rigny enlevait les deux maires de Clairval. Le comte d'Auxerre répudiait
l'hommage dû pour les châteaux de Monnet et de Montrivel, et faisait alliance
avec le dauphin de Viennois[5]. Thibaud de Neufchâtel
s'emparait du château de Montbis, et faisait mourir dans les cachots
Guillaume, seigneur de ce domaine, coupable d'avoir soutenu le duc Eudes
pendant la guerre précédente ; ce violent personnage avait aussi grièvement
blessé Jean de Corcondray, doyen de Besançon, auquel il reprochait la même
félonie, et qu'il retenait en prison les fers aux pieds ; l'interdit fut même
lancé pour ce fait sur la ville et le diocèse de Besançon[6]. Dans le
Langrois l'agitation n'était pas moindre, et l'évêque Guillaume de Poitiers
concédait à Eudes, sire de Grancey, son domaine de Cusey en augmentation de
fief, par suite des difficultés qu'il éprouvait pour défendre les biens de
son église[7]. Des seigneurs poussaient
l'audace jusqu'à saisir les officiers du duc, comme Huart de Mandres qui
s'était emparé du prévôt de Dijon et de Richard de Verrey, justiciable du
duché[8]. L'attitude de Jean de
Bourgogne-Comté n'inspirait pas plus de confiance ; on fut obligé de mettre
des sergents étrangers à Châtillon-les-Besançon, « pour tant que l'on ne se
osoit pas fier dou tout en y ceux de la dite terre,
par le doubte qui ne suspendissent à la partie Jehan de Bourgoigne »[9]. Girard de Montfaucon, qui
avait succédé au sire de Ray comme gardien du comté, prit possession du
château de Chay, « pour la dobtance de mgr Henry de Falcoigney »[10]. Les seigneurs de Vienne et de
Verdun eurent de graves démêlés suivis d'une guerre privée, dans laquelle les
officiers de la cour ducale furent obligés d'intervenir[11]. La
multiplicité des désordres dans des localités diverses et éloignées rendait
leur répression difficile, et créait à l'administration de la régente des
embarras sans nombre. C'est vainement que le Parlement dans sa réunion de
Beaune essaya d'y remédier. Cette assemblée tint ses séances à la
Saint-Martin d'hiver (11 novembre) et les deux jours suivants, sous la direction de
Jean Aubriot, évêque de Chalon-sur-Saône ; les principaux personnages qui y
assistèrent ne purent arrêter des mesures efficaces[12]. Un tel
état de choses ne pouvait se prolonger, et l'épidémie par ses affreux ravages
était un facteur qui pouvait apporter bien des modifications. Bonne de
Luxembourg, femme de Jean le Bon, duc de Normandie, était décédée le 11
septembre 1349. La reine, Jeanne de Bourgogne, momentanément réfugiée à Montargis[13], ne put échapper au fléau à la
suite de quelques déplacements ; elle mourut le 12 décembre 1349, fut
enterrée le 17 à Saint-Denis, en même temps que son cœur était envoyé à
l'abbaye de Cîteaux[14]. Un mois
après[15], Philippe de Valois convolait
en secondes noces avec Blanche de Navarre, fille de Philippe d'Evreux, roi de
Navarre et de Jeanne de France. Cette jeune personne, d'une remarquable
beauté et surnommée Belle-Sagesse, avait été, paraît-il, destinée au duc de
Normandie après la mort de Bonne de Luxembourg ; mais le père préféra
conserver pour lui un si rare trésor, dont la garde convenait cependant mieux
à un homme de trente ans qu'au roi « vieil et cassé », bien qu'il n'eût
encore dépassé que la cinquante-septième année. On a prétendu, non sans
vraisemblance, que Jean-le-Bon éprouva quelque dépit de cette déconvenue,
toutefois il fit contre fortune bon cœur, et suivit les sages avis des
conseillers et du roi lui-même, qui, pour des motifs politiques, désiraient
voir l'héritier présomptif du trône faire alliance avec la veuve de Philippe
de Bourgogne, son cousin germain, dont le riche héritage et les belles
provinces pouvaient, le cas échéant, faire retour à la couronne. Jean le
Bon accepta sans hésiter ce dernier parti, et aussitôt le mariage de son père
terminé, prit route pour la Bourgogne, où il arriva sur la fin de ce mois. Le
31 janvier 1350, il avait rejoint la régente Jeanne de Boulogne prévenue de
son arrivée et qui l'attendait à Léry, loin de l'entourage de la cour ducale
et accompagnée seulement de ses confidentes les plus intimes. L'acceptation
de propositions matrimoniales ne pouvait faire de doute, et l'on comprend que
cette jeune veuve de vingt-deux ans, ayant la direction de deux enfants, la
charge et l'administration difficile de provinces si diverses, ne pouvait
laisser échapper l'occasion qui s'offrait pour la tirer d'embarras. Le jour
même de leur première entrevue, le duc de Normandie déclarait que le bail du
duché appartenait à Jeanne, comtesse de Boulogne et d'Auvergne, à cause de
ses enfants, malgré que ce bail ne lui fût pas encore officiellement délivré
; il annonçait qu'entre eux mariage « estoit contrait par paroles de présent,
combien que ledit mariage ne fut encore sollempnisez en face de sainte église
», mais que les droits de la fiancée seraient entièrement garantis dans le
cas où elle survivrait au fiancé[16]. Par un second acte distinct du
précédent, Jean le Bon fixait la dot et le douaire de Jeanne de Boulogne, et
lui assignait douze mille livres parisis assises sur les châtellenies de
Tournan, Gisors, Pont-de-l’Arche, Vernon, etc. Si la couronne de France lui
advenait, et dans le cas où il mourrait avant la reine, le douaire serait
porté à vingt mille livres de rente[17]. Tous
deux partirent immédiatement pour l'Ile-de-France où ils arrivèrent quelques
jours après. Le mardi 9 février, ils firent consacrer leur union à la
chapelle de Saint-James, près Saint-Germain-en-Laye, « et fu la feste faite à
une ville qui est appelée Muriaux, près de Meulan »[18]. Cette fête se fit sans plus de
frais et d'apparat que pour celle du roi le mois précédent, car les journaux
du trésor ne signalent aucune dépense spéciale lors de ces deux cérémonies ;
la pénurie du trésor royal ne permettait aucune prodigalité, et toutes les
familles, plus ou moins atteintes par l'épidémie, étaient en deuil. Il est
certain que Philippe de Valois n'assista point au mariage de son fils, mais
que les jeunes mariés se présentèrent le 12 à Vincennes, et que le duc de
Normandie rendit au roi l'hommage obligatoire dû pour les diverses terres
provenant de la duchesse, sa femme, « nouvellement espousée »[19]. Jeanne de Boulogne, cousine
germaine et deux fois « commère » de Jean le Bon, n'avait pu être mariée sans
dispense du saint siège, et, suivant Froissart, le pape Clément VI avait
accordé cette dispense, mais il est probable, vu la rapidité avec laquelle
s'effectua ce mariage, que les bulles pontificales ne purent précéder la
cérémonie. Après
deux semaines de résidence dans le voisinage de la cour, les conjoints
songèrent à regagner la Bourgogne. Le 26 février, Jean le Bon écrivit aux
baillis du duché et du comté pour faire crier solennellement dans leurs
circonscriptions l'ordre adressé à tous les vassaux de se trouver à
Châtillon-sur-Seine le lendemain de Quasimodo pour prêter foi et hommage[20]. Mais cette première
convocation fut contremandée, et à la date du 18 mars, un nouveau mandement
ajournait cet appel jusqu'à l'Ascension. Les nobles, « en armes et chevaux,
chacun selon leur estat », devaient se présenter à l'époque fixée, plus tôt
même si on les demandait. Ces retards étaient peut-être motivés par les
ravages de l'épidémie, car Agnès, fille de Jean le Bon et de sa première
femme Bonne de Luxembourg, était atteinte par le fléau, et succomba les
premiers jours d'avril[21]. Ce
nouveau deuil dans la famille royale n'arrêta point le voyage en Bourgogne.
Jean le Bon fit partir Oudard d'Etaules, l'un de ses maîtres d'hôtel, pour
faire les préparatifs de sa réception ; il envoya également en avant ses
veneurs Guillaume Poulain, chevalier, Hue de Ventes, Paignole et Robert de
Montédour, qui devaient s'entendre avec Abraham et Guillaume Maillard,
veneurs du duché, pour chasser dans les forêts de Maisey et approvisionner la
cour[22]. Il avait d'autres raisons de
hâter son départ, car ayant convoqué la noblesse du comté à Dôle pour le 17
avril[23], il tenait à ne pas manquer à
sa parole, et à ne pas froisser la susceptibilité ombrageuse de
l'aristocratie franc-comtoise dont les sentiments lui étaient connus. Pendant
son séjour à Dijon, du 12 au 15, il donna pour sa bienvenue « une feste »[24] commandée par la politique,
mais que les calamités de l'épidémie durent quelque peu assombrir. Il jura de
respecter les privilèges de Dijon et ceux de Talant, scella plusieurs
ratifications de dons antérieurs, des reconnaissances de droits, des accords entre
divers seigneurs, et rendit lui-même hommage à Jean Aubriot, évêque de
Chalon, pour le fief qu'il tenait de son église. De
Dijon, Jean le Bon gagna Rouvre, et se trouva au rendez-vous fixé à Dôle,
pensant s'installer dans le palais célèbre bâti par Frédéric Barberousse,
habité jadis par les empereurs, mais bien abandonné depuis longtemps.
Quelques-uns seulement des féodaux franc-comtois s'y
présentèrent. En attendant l'arrivée des autres, le duc de Normandie se
rendit le lendemain à Gray, y reçut les hommages de divers vassaux, promulgua
des ordonnances à Cîteaux, à Argilly, et parcourut une partie de la région
avant de se fixer à Dôle, où il séjourna une dizaine de jours[25]. Le comte d'Auxerre, les sires
de Chalon-Arlay, Neufchâtel, Faucogney, Montfaucon, Sainte-Croix, Beauvoir,
Villersexel, Rougemont, Granson, Rupt, Rahon, Oiselet, la Roche-sur-l'Ognon,
Roulans y comparurent ; Jean de Chalon-Arlay, parti de son château de Lormes,
avait de son côté seulement une suite de deux cent trente chevaux. Déterminé
à gagner les bonnes grâces de tous ces fiers barons, le duc de Normandie se
montra plein d'affabilité et de courtoisie. Il promit de réparer les torts
que son prédécesseur avait pu commettre, jura de respecter les antiques
franchises féodales, de maintenir l'expulsion des juifs et des Lombards, et
de choisir, de l'avis du conseil dont ils feraient partie, les officiers
chargés de l'administration de la province. Pour mieux témoigner son bon
vouloir, il fit avec leur participation une ordonnance de police, dont on
trouve mention, mais dont le texte ne nous a pas été conservé. Girard de
Montfaucon, frère du comte de Montbéliard, qui avait remplacé Gautier, sire
de Ray, comme gardien du comté, fut à nouveau investi de cette haute
fonction. Les pensions accordées par Philippe de Valois à plusieurs des
confédérés furent confirmées. Les doléances de Louis, comte de Neufchâtel en
Suisse, mari de Jeanne de Montfaucon, relativement à une rente de quatre
cents livres qui lui avait été retirée par le duc Eudes IV, lui fut restituée[26]. Jean de Chalon-Arlay reçut
lui-même une pension de quatre cents livres à prendre sur les marchés de
Dijon, indépendamment de celle qu'il touchait sur le trésor royal[27]. Les seigneurs franc-comtois ne se montrèrent pas insensibles à ces concessions
et à ces bons procédés, et tous rendirent foi et hommage, et prêtèrent des
serments de fidélité que la plupart d'entre eux ne devaient pas tenir. Jean
de Chalon-Arlay, touché par les témoignages de bienveillance de Jean le Bon
et par ses dispositions conciliatrices, s'empressa de le suivre et de
l'accompagner à Dijon, où il scella, le 7 mai, une reconnaissance pour les
largesses dont il avait été gratifié[28]. Le duc
et la duchesse de Normandie séjournèrent le reste du mois de mai à Dijon, à
Beaune[29] et dans les environs pour
recevoir l'hommage de leurs vassaux. Une bulle pontificale qui leur fut
envoyée[30] suspendait jusqu'à la Toussaint
les effets de l'excommunication qui pesait toujours sur le duc de Bourgogne
au sujet de la monnaie d'Auxonne. Cet interdit, lancé jadis contre Eudes IV
par l'archevêque de Besançon, fut maintenu pendant la durée du règne de
Philippe de Rouvre, et ne fut levé que sous Philippe le Hardi ; mais les
ajournements sans cesse renouvelés annulaient l'effet de ces sentences. Le duc
de Normandie ne quitta la Bourgogne qu'au mois de juin, et passant à
Montbard, où sa présence est constatée le 4 de ce mois[31], il regagna l'Ile-de-France. De
graves événements allaient l'y retenir. Philippe de Valois, après avoir
parcouru diverses localités pour échappera l'épidémie, s'était fixé à
Nogent-le-Roi, où il tomba malade et mourut le 22 août 1350. Cette
mort inopinée donnait à Jean le Bon la couronne de France, et lui créait des
obligations et des charges qui devaient momentanément l'éloigner de notre
province. Il fut sacré à Reims avec Jeanne de Boulogne, le 26 septembre. Par
ordre de la reine, le jeune duc y fut conduit sous la direction de Jean,
seigneur de Châteauvillain et d'Arc-en-Barrois, accompagné d'une nombreuse
escorte[32]. On y remarquait aussi le brave
Geofroi de Charny, momentanément relâché sur parole, mais non libéré de sa
prison, après l'affaire de Calais et sa malheureuse tentative pour la prise
de cette ville[33], Jean de Chalon, comte
d'Auxerre, grand bouteiller de France, et son cousin Jean de Chalon-Arlay,
les sires de Vienne, etc. Parmi
les chevaliers créés par le roi à l'occasion de son sacre, il faut citer
Philippe de Rouvre à peine âgé de quatre ans. On pourrait douter d'un fait
aussi anormal et d'une promotion à la chevalerie accordée à un enfant, si les
preuves certaines n'en étaient fournies, mais les impositions versées par nos
provinces à cette occasion ne laissent aucun doute ; même en Auvergne la
taille prélevée au sujet de cette chevalerie fut perçue en trois termes[34]. Cette promotion inusitée avait
pour fructueux résultat de procurer quelques ressources au trésor depuis
longtemps épuisé. Le lendemain de son avènement, le roi Jean, voulant
inaugurer son règne par une campagne qui eût effacé le souvenir des désastres
du règne précédent, convoqua les principaux barons de France pour qu'ils se
tinssent prêts à venir à son mandement « quant mestier seroit »[35]. Neuf
mois après son mariage, la reine Jeanne de Boulogne dut accoucher, vers le
milieu de novembre 1350, à Châteauneuf-sur-Loire, car les fêtes de
relevailles eurent lieu le jeudi 2 décembre[36]. Nous avons déjà signalé dans
cette localité, en 1343, les mêmes cérémonies à l'occasion des couches de
Bonne de Luxembourg, première femme de Jean le Bon. Le roi était arrivé à la
fin de novembre à Châteauneuf et assista à ces relevailles[37], avant d'entreprendre le voyage
d'Avignon. Il est probable que le baptême du nouveau-né fut célébré dans
cette réunion, et que l'enfant, qui était une fille nommée Blanche, fut tenue
sur les fonts par la reine douairière Blanche de Navarre, belle-mère de
Jeanne de Boulogne, une belle-mère qui avait cinq ans de moins que sa belle-fille. Au
commencement de l'année 1352, la reine dut accoucher d'une seconde fille,
celle-là sans doute qui fut nommée Catherine, dont la faible constitution
inspirait des craintes à la mère, car, par son ordre, Guillaume le Cordelier,
sergent de la recette, de Dijon, offrit de sa part « ung chief de cire pesant
dix livres et ungflorin » au prieuré de Saint-Thibaud-en-Auxois, dont
Etienne de Maison-Comte, prieur de ce monastère, donna quittance le 29 mars[38]. Les offrandes de cette nature,
si fréquentes à cette époque, ne laissent aucun doute sur leur destination,
et le poids de cire correspondait toujours au poids du malade pour lequel on
faisait des vœux de guérison. Nous
croyons que Jeanne de Boulogne accoucha encore en 1353, à
Moncel-lès-Pont-Sainte-Maxence, où elle résida plusieurs mois, car en avril,
on faisait expédier dans cette localité des provisions diverses pour une fête
qui était sans doute celle des relevailles, et notamment vingt-cinq sangliers
et six cerfs délivrés à Pierre de Verneuil, écuyer de cuisine, par Adam de
Cocherel, maître d'hôtel de la reine[39]. Le tempérament délicat de ces
enfants inspirait assurément des inquiétudes, car, cette fois, la reine, par
un ordre daté fie Moncel, le 17 avril, faisait délivrer douze florins à l'écu
au même Guillaume Cordelier, pour porter de sa part trois testes de cire dans
des monastères différents célèbres par leurs pèlerinages, Saint-Lazare
d'Autun, Saint-Thibaud-en-Auxois et Saint-Lazare d'Avallon[40]. Est-ce pour un semblable motif
que la reine expédiait en ce mois à Avignon son confesseur Jean Germain,
doyen et plus tard évêque d'Auxerre, afin d'obtenir la bénédiction et la
bienfaisante efficacité des prières du pape[41] ? C'est
tout ce que nous pouvons dire des enfants de Jean le Bon et de sa seconde
femme, car les comptes généraux du duché n'existent plus pour cette période.
Les noms des deux filles Blanche et Catherine nous sont indiqués par Baluze[42], d'après Paradin, qui avait
peut-être vu des documents maintenant perdus. Nous ignorons la date du décès
de ces enfants morts en bas âge et probablement peu avant le mois de juin
1353[43]. Les
courtoisies intéressées de Jean le Bon à l'égard des confédérés franc-comtois
maintinrent pendant cette période le bon accord avec eux. Jean de
Chalon-Arlay, le plus favorisé de tous, avait été surtout séduit par la
liberté de satisfaire son ardente passion cynégétique, et de pouvoir chasser
dans les forêts du duché : Il avait une maison à Plombières, près Dijon, et y
entretenait des faucons et des fauconniers, des veneurs, des pages, des
chevaux et cinquante chiens[44]. Aussi le vit-on se rendre avec
empressement aux convocations royales, marcher à la tête de la noblesse
franc-comtoise contre les Anglais, et assister au siège de Saint-Jean-d’Angély[45]. Quand
les trêves entre la France et l'Angleterre suspendaient momentanément
l'activité de cette aristocratie guerrière, la noblesse franc-comtoise en
profitait pour vider des querelles de famille, et ces luttes non moins
terribles partageaient tous les barons de la région. Le comte de Montbéliard
et son fils étaient armés contre les sires de Neufchâtel. Le comte d'Auxerre
disputait des héritages à Guillaume, comte de Namur, et à ses filles.
L'apanage de Marguerite de Flandre était ravagé par les Bisontins. Le
terrible Thibaud de Neufchâtel, qui remplaça comme gardien du Comté Girard de
Montfaucon, décédé au commencement de 1353, était lui-même en lutte contre
les vassaux, et les agissements de cet étrange administrateur n'étaient pas
de nature à ramener le calme dans la province qu'il avait pour mission de
gouverner[46]. Dans le
duché, l'absence prolongée de Jeanne de Boulogne avait donné lieu à quelques
désordres, et le manque d'autorité des personnages, chargés de diriger les
officiers n'avait pu y remédier. Au commencement de la régence, Robert, comte
de Roucy, avait rempli les fonctions de gouverneur ; il fut remplacé dans cet
office, le 13 décembre 1351[47] par Olivier de Laye, seigneur
de Solorjon, maître des requêtes de l'hôtel du roi. Pendant
cette première période, les seigneurs étaient trop disposés à se faire
justice eux-mêmes et à commettre des attentats pour lesquels le pouvoir royal
était dans la nécessité d'intervenir, et dans la nécessité plus grande encore
d'user d'indulgence en accordant des lettres de rémission sans nombre :
rémission à Jean et Henri de Saudon, qui ont emmené prisonnier dans l'Empire
Jean de Rabutin, parce qu'il refusait de payer une somme pour le mariage de
sa tante[48] ; rémission pour Renaud de Bar,
sire de Pierrefite, pour les excès et dégâts commis par ses gens dans la
guerre contre Guillaume de Vergy, sire de Mirebeau[49] ; rémission pour Henri de
Rouvray qui, sous prétexte de guerre privée, avait enlevé un écuyer du pape
qu'il avait transféré hors du royaume[50] ; rémission pour Mile
d'Argenteuil, en Tonnerrois, à cause de l'enlèvement de Jean d'Argies et
autres seigneurs qui lui faisaient une guerre privée[51] ; rémission pour Pierre
Gastellenot, de Dijon, qui a mis le feu au village de Trouhaut[52] ; rémission pour Geoffroi,
officier de Jean de Chalon, comte d'Auxerre, qui a tué le sergent de
Dommartin[53] ; rémission pour Jean de
Pontailler, chevalier, banni du royaume et dont les biens ont été confisqués
après le meurtre commis sur la personne de Guillaume d'Arc-sur-Tille[54] ; rémission à Huart des Roches,
chevalier, qui, ayant mis ses joyaux en sûreté à Cîteaux, avait fait la
guerre aux religieux, et mis en prison Guillaume de Chaudenay, neveu de
l'abbé[55] ; rémission à Guillaume de
Saint-Amour et à ses complices qui ont enlevé Robert de Serin, secrétaire du
roi, à son retour de Rome[56] ; rémission à Hugues de
Monetoy, chevalier, pour avoir battu les officiers du roi chargés
d'instrumenter contre lui, et conduit Gille de Marmeaux dans les prisons de
l'Empire[57] ; rémission à Jacques de
Balleroy, écuyer et autres, qui ont fait des incursions sur les terres de
Châteauvillain, et emmené prisonniers les hommes de cette châtellenie[58] ; rémission à Jean, seigneur de
Saint-Trivier et de Branges, qui fit longtemps la guerre à Jean de Frolois,
sire de Molinot, et qui s'était emparé de son fils Geoffroi et de son château
de Berzé[59] ; rémission à Jean de Guerchy,
écuyer, qui avait frappé Guillaume d'Arche, son cousin, d'un coup de couteau
dont il mourut[60]. Nous
n'avons pas à suivre la série entière de ces méfaits rapportés dans nos
preuves ; on ne peut que constater l'extrême indulgence du pouvoir royal pour
des vassaux dont les services étaient indispensables dans la lutte soutenue
contre l'Angleterre. La noblesse bourguignonne n'avait-elle pas donné assez
de preuves de son intrépidité et de sa valeur pour que Jean le Bon eût le
plus grand intérêt à la ménager. Geoffroy de Charny, si connu par ses
exploits, avait toujours été envoyé dans les postes les plus périlleux, en
Flandre, en Picardie, en Artois, où il y avait des coups d'épée à échanger et
des situations difficiles à défendre[61] ; Le brave Jean de Vienne, que
l'on a trop souvent confondu avec son neveu l'amiral du même nom, s'était
acquis, par son héroïsme au siège de Calais, une renommée populaire, et était
mort en 1351 au service de la France. Thomas de Voudenay, que nous retrouverons
souvent ailleurs et notamment parmi les prisonniers de Poitiers, était alors
lieutenant des maréchaux de France et chevauchait en Picardie[62]. Jean de Noyers, comte de
Joigny, guerroyait dans le Cotentin[63]. Tous les barons de la province
avaient fait leur devoir, et répondu aux convocations royales pour marcher à
l'ennemi. Si les
personnages chargés par la régente de gouverner les affaires n'avaient pas
l'autorité suffisante pour réprimer les désordres, il faut reconnaître que
l'administration financière n'était guère mieux dirigée et laissait beaucoup
à désirer. On se rappelle que sous Eudes IV, l'un des notables receveurs
généraux Jean Bourgeoise, sur la dénonciation de ses envieux, avait été
accusé de malversations, condamné à une amende de trente mille florins, et
jeté dans une dure prison où il ne tarda pas à mourir. La reine ayant trouvé
excessive la condamnation de ce serviteur dont la culpabilité n'était pas
suffisamment établie, fit rendre à ses héritiers une partie des biens
confisqués, ce qui fut ensuite ratifié par Jean le Bon[64]. Le receveur général Guiot de
Gy, que la régente eut à son service après Jean Bourgeoise, ne paraît pas
avoir été très au courant de la comptabilité, à en juger par l'empressement
que l'on mit à le remplacer[65]. L'homme qui avait été
particulièrement recommandé pour remplir ces importantes fonctions, Dimanche
de Vitel, demeurait à Troyes, et reçut sa nomination le 25 juin 1352[66] ; mais comme il était chargé de
famille, et qu'on ne lui offrait que cent francs de gages annuels, au lieu de
deux cents donnés autrefois à Jean Bourgeoise, il n'accepta pas, et les
registres des finances du duché continuèrent à être mal tenus. En septembre
de la même année[67], la reine lui fit proposer un
salaire plus avantageux, en raison de ce qu'il était obligé de se transporter
de Troyes à Dijon avec tout son ménage[68] ; mais comme il avait des
intérêts à sauvegarder en Champagne, il ne put se rendre de suite à son poste
malgré les sollicitations qui lui furent faites, et ne commença à exercer ses
fonctions qu'aux fêtes de la Toussaint. A dater de cette époque jusqu'en
1364, on possède la série de ses comptes parfaitement écrits[69], et nous aurons trop souvent à
les citer pour ne pas dire quelques mots de leur auteur ; car ces comptes,
écrits au jour le jour, véritables documents historiques, fournissent la
chronologie la plus irréprochable et constituent la plus étonnante et la plus
ignorée des chroniques. La mort
du pape Clément VI, arrivée le 6 décembre 1352[70], et la nomination de son
successeur que le conclave se hâta de choisir, empêchèrent le roi de peser
sur l'élection et de faire arriver son candidat. Les historiens n'ont pas
assez signalé le désir extrême de Jean le Bon, rêve sans cesse caressé mais
jamais accompli, de voir son oncle le cardinal de Boulogne, si dévoué à sa
personne et à ses intérêts, monter sur le trône de saint Pierre, comme le
prouvent encore les démarches qu'il fit dix ans plus tard sans plus de
succès. Pour le moment, le nouvel élu Innocent VI eut l'habileté de faire
oublier cette déconvenue, en chargeant le cardinal de Boulogne de réconcilier
le roi Jean avec Edouard III, qui parvint à obtenir plusieurs armistices à
défaut d'une paix définitive. Une trêve, conclue le 10 mars 1353, suspendit
les hostilités jusqu'au mois d'août suivant, et fut ensuite renouvelée pour
deux années. La
lutte avec l'Angleterre avait tari en France toutes les sources de revenu ;
le trésor royal était vide. Jean le Bon, espérant trouver des subsides dans
la province de Bourgogne, qui n'avait pas encore été ravagée par les armées
belligérantes, résolut de réclamer une imposition de six deniers pour livre
aux habitants du duché. Cette demande insolite, non votée par les Trois
Etats, transmise seulement par les officiers et les procureurs, causa partout
un vif mécontentement. La noblesse et les communautés s'en émurent et se
réunirent le 2 mai 1352, pour donner procuration à ceux qui devaient se
rendre devant la commission du roi[71]. Les sept mandataires choisis
présentèrent les observations de leurs commettants, se retranchant derrière
les anciens privilèges de la province, et donnèrent, au sujet de l'impôt
projeté, des réponses évasives qui équivalaient à des fins de non-recevoir.
Nous verrons plus tard quelle pression fut exercée sur les députés des Trois
Etats, pour obtenir des ressources financières indispensables. Il fallut pour
cette fois se contenter des contributions ordinaires fournies par les
communautés[72] et des recettes générales
provenant des bailliages et des prévôtés, qui produisaient une assez forte
somme[73]. En
dehors du duché, où se commettaient tant d'irrégularités et de méfaits, les
officiers de la cour ducale étaient souvent mandés dans le Langrois fort
agité par de turbulents seigneurs. Profitant du désordre qui régnait partout,
Jean d'Igny et ses complices ravageaient les terres du chapitre de Langres,
et se livraient à des excès envers les chanoines. Par un accord passé en
1352, devant Jean Aubriot, évêque de Chalon, l'abbé de Saint-Etienne de Dijon
et autres, Jean d'Igny fut forcé de faire amende honorable, et de livrer en
dédommagement sa terre de Chassigny[74]. Puis, au mois de juillet, ce
malfaiteur, sous prétexte de se saisir de Girard de Marey, réfugié à Langres
et avec lequel il était en guerre, s'entendit avec ses cousins Jean et
Thibaud de Chauffour[75], Jean d'Angoulevent, Mile
d'Achey, Humbert de Bar, et plusieurs seigneurs dont les noms reparaîtront
plus tard dans de tristes circonstances. Secondés par une troupe armée
d'environ deux cents hommes, ils se précipitèrent dans la ville en plein
jour, le dimanche de la Madeleine, à l'heure du dîner, en poussant le cri de
guerre : Angleterre ! Angleterre ! Ville gagnée ! Les Langrois, fort
surpris de cette attaque imprévue, s'armèrent aussitôt de pierres et de tout
ce qu'ils trouvèrent à leur portée ; un sérieux combat s'engagea, laissant
des blessés de part et d'autre ; plusieurs des assaillants furent pris, les
autres cherchèrent leur salut dans la fuite, et finalement la victoire
demeura aux assiégés[76]. L'affaire
fit grand bruit et fut connue le lendemain à Dijon. Girard de Thurey,
maréchal de Bourgogne, mobilisa cent arbalétriers et quatre-vingts hommes
bien équipés « pour châtier et punir les malfaiteurs qui estoient entrés en la dite cité de Langres à force « d'armes, et y avoient
commis divers méfaits »[77]. Les uns pensaient que cette
bagarre avait été occasionnée par les divisions qui régnaient dans le clergé
; d'autres en rendaient le chapitre responsable, parce qu'un chanoine avait
livré l'une des portes de la ville. Le plus grand nombre rejetaient la complicité
sur le prélat Guillaume de Poitiers, qui fut appelé en cour
au grand conseil, et n'eut pas de peine à se disculper. Quant à Jean d'Igny,
qui avait violé les privilèges de la commune, le roi lui accorda une grâce
qu'il ne méritait guère, malgré ses excuses et ses serments[78]. La reine Jeanne de Boulogne, affligée de ces désordres incessants que son administration ne pouvait empêcher, accablée surtout par la perte de ses enfants du second lit, sur lesquels on ne trouve plus aucune indication à partir de juin 1353, prit le parti de se retirer quelque temps à l'abbaye de Maubuisson[79], abandonnant le bail et le gouvernement de la province dans les mains du roi qui aurait plus d'autorité pour parer à une situation qui n'était pas sans péril. |
[1]
Philippe de Rouvre était né à la fin d'août ou au commencement de septembre
1346 ; à la mort d'Eudes IV, 3 avril 1349, il avait par conséquent deux ans et
demi.
[2]
Arch. du Doubs, B. 55.
[3]
Gray, 4 juin 1349 ; Arch. du Doubs, B. 201.
[4]
C'est en 1352 seulement que le comte de Hohenberg renonça à ses prétentions
entre les mains des administrateurs du duché (Arch. du Doubs, B. 20²).
[5]
Traité offensif et défensif entre Charles de France, dauphin de Viennois, et
Jean de Chalon-Auxerre, Lyon, 1319 (Arch. du Doubs, B. 41).
[6]
Cet interdit ne fut levé qu'en août 1350, après la libération du doyen, par la
médiation de Girard de Montfaucon, gardien du comté et d'Eudes de la Roche,
seigneur de Châtillon-en-Montagne.
[7]
29 juillet 1349 ; Arch. nat., JJ 70, n° 53.
[8]
Rémission du roi Philippe de Valois, Méréville, près Saint-Denis, 21 février
1350 ; Arch. nat., JJ. 78, n° 63, fol. 32.
[9]
Arch. du Doubs, B. 128.
[10]
Arch. du Doubs, B. 340.
[11]
Comptes de la châtellenie de Beaune, en 1351 ; Arch.de la Côte-d'Or, B. 3140,
fol. 11 r°.
[12]
Comptes de la châtellenie de Beaune, Arch. de la Côte-d'Or, B. 3139, fol. 8. —
Eudes de la Roche, seigneur de Châtillon-en-Montagne, fut présent pendant les
trois jours que dura le Parlement (Recueil de Peincedé, t. XXIII, p.
78).
[13]
En juin 1349 ; Bibl. nat., Collection Bourgogne, t. XXIII, fol. 18.
[14]
Grandes Chroniques de France, t. V, p. 490 ; J. Viard, Journal du
Trésor, n° 3955.
[15]
Ce n'est pas le 29 janvier 1350 qu'eut lieu le second mariage de Philippe de
Valois, comme le dit l'Art de vérifier les dates, mais le 11 du même
mois (Grandes Chroniques, t. V, p. 490).
[16]
Léry, 31 janvier ; Dom Plancher, t. II, pr. 287.
[17]
Baluze, Maison d'Auvergne, t. II, p. 192-193. Cet acte fut plus tard
ratifié par Jean le Bon, à Paris, le 13 décembre 1352.
[18]
Grandes Chroniques, t. VI, p. 492. Saint-James (S.-et-O.), commune de
Feucherolles, canton de Marly, arr. Versailles. Les Mureaux (S.-et-O.), canton
Meulan.
[19]
Orig., Arch. du Nord, B. 821 ; Arch. de la Côte-d'Or, Recueil de
Peincedé, t. II, p. 580 et VII, p. 56.
[20]
Recueil de Peincedé, t. II, p. 514.
[21]
Viard, Journal du Trésor, p. 845, note.
[22]
Comptes de Renaud Persenier, de Cussigny, châtelain de Villiers-le-Duc et
Maisey, Arch. de la Côte-d'Or, B. 6596.
[23]
Arch. du Doubs, B. 1711 ; comptes de Jean, dit Perceval, trésorier du comté.
[24]
Arch. de la Côte-d'Or, B. 1397. Les frais de cette fête n'étaient pas encore
payés en 1353, alors que Dimanche de Vitel était receveur général.
[25]
Jean le Bon était à Gray in die Dominica qua cantatur jubilate,
c'est-à-dire le troisième dimanche après Pâques, 18 avril et non le 13 mai,
comme le dit Ed. Clerc, Essai sur l'histoire de Franche-Comté, t. II, p.
98. Il était à Dôle à la fin d'avril et dans les premiers jours de mai.
[26]
Dôle, avril 1350 ; Arch. nat., JJ, 79, n° 60 — Voir pour ces Neufchâtel en
Suisse ou sur-le-Lac, si souvent confondus avec les Neufchâtel-sur-le Doubs,
Tueffert, Histoire des comtes de Montbéliard, p. 142, 166,175 et Aimé
Cherost, l'Archiprêtre, p. 115-116.
[27]
Bibl. nat., Collection Bourgogne, t. 41, fol. 143.
[28]
Arch. de la Côte-d'Or, Peincedé, t. I, p. 545 et Collection Bourgogne, t. 94,
fol. 842, in-extenso.
[29]
Les comptes de Guillaume de Recey, bailli du Dijonnais, 1349-1350, donnent les
détails des dépenses « de l'ostel de Madame de Normandie », à Beaune ; Arch.
Côte-d'Or, B. 3140, fol. 20, v°.
[30]
20 mai 1350 ; Recueil de Peincedé, t. II, p. 398.
[31]
Arch. nat., Collection Bourgogne, t. 23, fol. 18.
[32]
Comptes de Simon de Pontaubert, bailli d'Auxois ; Arch. Côte-d'Or, B. 2745. —
Dépenses par Jean de Chateauvillain et ses gens au sacre du roi, par mandement
de la reine (Peincedé, t. XXIII, p. 61).
[33]
Bibl. nat., Portef. Decamps, t. 83, fol. 551. — La rançon de Geofroi de Charnv
n'était pas encore payée ; elle fut versée par Pierre de Drach, sergent d'armes
du roi, en juin 1351 (Bibl. nat., Collection Clairambault, t. 41, n° 3109).
[34]
Ces trois termes sont : l'Assomption de la Vierge 1352, la veille de Pâques
1353 et la Saint-Jean-Baptiste 1353 (Baluze, Maison d'Auvergne, t. Ier,
p. 136 et t. II, pr. p. 771.)
[35]
Voir la liste de ces seigneurs convoqués le 23 août 1350, dans Kervyn de
Lettenhove, Froissart, t. 21, p. 306 et suiv., d'après les Portef. Decamps.
[36]
Jean de Bonestat, maître des celliers de la reine, envoie des vins de Beaune à
cette occasion. On trouve aussi d'autres mentions : « despense de l'ostel de la
reyne le jeudi après la fête de saint André pour la despense de l'ostel de
madite dame faite à Chasteauneuf-sur-Loire » (comptes de la châtie de Beaune ;
Arch. Côte-d'Or, B. 3140, fol. 21, r°).
[37]
Voir nos Séjours de Jean II. Le roi
était le 30 novembre à Châteauneuf-sur-Loire, et n'en partit probablement que
le 6. Nous le trouvons le 8 à Decize en route pour Villeneuve-lès-Avignon. La
reine fit sa première entrée à Vernon, le 24 février 1351, et donna des lettres
de rémission à Pierre Geofroi de Saligny, pour un cas de guerre privée (Arch.
nat., JJ, 81, n° 297).
[38]
Arch. de la Côte-d'Or, B. 11.664, pièce scellée par Etienne de Maison-Comte,
dont le sceau porte trois tours.
[39]
Recueil de Peincedé, t. XXIII, p. 63.
[40]
Bibl. nat., Collection Bourgogne, t. XXIII, fol. 47.
[41]
Arch. de la Côte-d'Or, B. 1394 et Bibl. nat., Collection Bourgogne, t. XXIV,
fol. 67. On a la quittance scellée de Jean Germain, clerc et conseiller de la
reine, doyen d'Auxerre, dont le sceau porte une croix cantonnée de quatre
figures (Recueil de Peincedé, t. II, p. 711).
[42]
Baluze, Maison d'Auvergne, t. V, p. 133.
[43]
A ces indications un peu vagues, on peut en joindre de plus probantes des
couches de la reine. L'inventaire de certaines résidences ducales porte mention
de berceaux d'enfants. Dans les comptes de Montbard, en 1373, B. 5310, on lit :
« briez doré ou sont les armes do la royne de Boloinne » (Bernard Prost, Inventaires
mobiliers des ducs de B., n° 1739). L'inventaire de Villaines porte une
mention dont l'attribution est plus discutable : « 1 briez de bois point à
ymaiges des armes de France et de Bourgogne » (Idem, n° 738.)
[44]
Inventaire des titres des Chalon. Comptes de Lormes et de Vitteaux.
[45]
Les Francs-Comtois qui l'accompagnent en diverses chevauchées, en 1351, sont
Thibaud de Neufchâtel, Henri de Vienne, Girard de Montfaucon, Jean de
Vergy-Fouvent, Philippe et Jean de Vienne, les sires de Granson, de
Villersexel, etc. (Voir Dunod, t. II, p. 240-241). L'année précédente, en août
1350, Jean de Chaton-Arlay s'était aussi rendu aux convocations royales avec
les comtes d'Auxerre, lés sires de Grancey, de Noyers, de Beaujeu, Sombernon,
Kay, : Châteauneuf, et autres grands vassaux du duché (Voir portef. Decamps, t.
83, fol. 518).
[46]
Nous ne pouvons entrer dans le détail de toutes ces guerres privées. Voir Ed.
Clerc, Essai sur l'histoire de Franche-Comté, t. II, p. 100 et suiv.
[47]
Recueil de Peincedé, t. II, p. 558.
[48]
20 juillet 1350 ; Arch. nat., JJ, 78, n° 104.
[49]
27 octobre 1350 ; Arch. nat., JJ, 80, n° 94.
[50]
30 mars 1351 ; Arch. nat., JJ, 80, n° 360.
[51]
Mars 1351 ; Arch. nat., JJ, 80, n° 658 et JJ, 81, n° 709 ; voir aussi Registres
du Parlement ; collection Lenain, t. IV, fol. 12. — Mile d'Argenteuil fut
absous à condition de servir en Gascogne en la compagnie du maréchal
d'Audrehem.
[52]
Avril 1351 ; Arch. nat., JJ, 80, n° 364.
[53]
Avril 1351 ; Arch. nat., JJ., 80, n° 359.
[54]
29 août 1351 ; Arch. nat., JJ, 81, n° 917 et JJ. 81, n° 328.
[55]
15 mai 1352, Arch. nat., JJ, 80, n° 264.
[56]
13 avril 1353, Arch. nat., JJ, 81, n° 137.
[57]
28 février 1354 ; Arch. nat., JJ, 82, n° 113.
[58]
11 août 1354 ; Arch. nat., JJ, 82, n° 504.
[59]
Août 1354 ; Arch. nat., JJ, 82, n° 253, Ces méfaits avaient été commis en 1351
; il avait fallu une chevauchée pour s'emparer du sire de Saint-Trivier, et son
complice Guichard de Berzé avait été emmené en prison au château de Vergy
(comptes de l'Autunois, de Guillaume de Blaisy, B. 2278).
[60]
Août 1355 ; Arch. nat., JJ, 84, n° 202.
[61]
Février 1552 ; collection Clairambault, t. XXIX, n° 2133 ; orig. Cabinet
des titres, t. 683 ; 20 novembre 1352 ; Arch. nat., JJ, 81, n° 548 ; 2 février
1353 ; Arch. nat., JJ, 82, n° 27.
[62]
28 mai 1352 ; collection Clairambault, t. V, p. 203 ; autre du 25 juillet 1352
; idem, t. LIV, n° 4137.
[63]
Bibl. nat., cabinet des titres, orig. au mot Noyers, 13 septembre
1352.
[64]
Février 1351 ; Arch. nat., JJ, 80, n° 257.
[65]
Guiot de Gy est souvent cité de 1350 à 1352, mais nous n'avons plus ses
comptes. On lui donna en dédommagement, après la nomination de Dimanche de
Vitel, la charge de châtelain d'Aisey, Villiers-le-Duc et Maisey.
[66]
Bibl. nat., Collection Bourgogne, t. XXIII, p. 153.
[67]
12 et 14 septembre 1352, Peincedé, t. II, p. 516 et Bibl. nat., Collection
Bourgogne, t. 23, fol. 153,
[68]
Outre ses gages, on promettait à Vitel douze queues de vin, à prendre dans les
celliers de Chenôve, un muid de froment, douze chars de foin et douze livres de
cire chaque année.
[69]
Arch. de la Côte-d'Or, B. 1394 à B. 1416.
[70]
Voir E. Deprez, les Funérailles de Clément VI et d'Innocent IV, pour la
date exacte de la mort de Clément VI.
[71]
Dans cette réunion comparurent, au nom du clergé, les abbés de Saint-Bénigne,
de Saint-Etienne de Dijon, de Saint-Seine, d'Ogny et les chanoines d'Autun. Au
nombre des nobles figuraient Guillaume de Vergy, sire de Mirebeau, Guillaume de
Grancey, sire de Larrey, Henri d'Alligny, Jean de Vergy, sénéchal de Bourgogne,
Othe, sire de Granson, et autres. Les communautés étaient représentées par
Richard de Courcelles, maire de Dijon, Gui Lorotte, maire de Beaune, Hugues
Donay, maire de Semur, Guillaume Brancion, maire de Montbard, et les prévôts de
Châtillon, Chalon et Autun. Les sept délégués nommés par eux furent Robert de
Grancey, sire de Meursault, Géofroi de Blaisy, sire de Mavilly, Etienne de
Musigny, Anseau de Duesme, chanoine de Langres, Simon de Pontaubert, Jean
Rosier, de Dijon et Jean Fournier, de Semur (Recueil de Peincedé, t. XVII, p.
10). Il est à remarquer que le Parlement de Beaune ne tint pas ses séances
cette année au terme ordinaire de la Saint-Martin d'hiver : « Gaiges du
Parlement de Beaune, néant, n'ayant pas tenu à la saint Martin CCCLII »
(Comptes de Dimanche de Vitel, Arch. Côte-d'Or, B. 1394, fol. 56).
[72]
Le 19 mars 1353, Dimanche de Vitel avait été chargé par le gouverneur Olivier
de Laye de lever les marcs de Dijon (Collection Bourgogne, t. XXIII, fol. 153).
D'après ce comptable (Arch. de la Côte-d'Or, B. 1394) les habitants payaient
proportionnellement à ce qu'ils possédaient. Celui qui avait 600 l. et plus
payait deux marcs d'argent ; celui qui en avait 500 payait cent sols, et vingt
sols de moins par chaque cent livres ; les moins
imposés payaient douze deniers. Personne n'était exonéré que le maire, et
seulement pendant son année d'exercice.
[73]
La recette totale de 1353, pour le duché et le comté, monte à 32.541 l. 21 d.
obole, cent deux marcs trois onces un sterlin d'argent, neuf mille neuf cent
trente et un florins douze écus de Philippe, mille sept cent trente-neuf écus
de Jean, et neuf vingt-neuf gros (comptes de Vitel, Arch. de la Côte-d'Or, B.
1394).
[74]
Voir Jolibois, La Haute-Marne, p. 113.
[75]
Sur les méfaits de Thibaud de Chauffour, voir : Roserot, Catalogue des actes
royaux conservés dans les archives de la Haute-Marne, n° 110, 127, 133 ;
sur Jean de Chauffour, son frère, ibid., n° 118, 122, 127, 133, 134,
136. Voir aussi : Bertin, Maison de Beaujeu-sur-Saône, 1re partie, p.
119 et suiv.
[76]
Jolibois, La Haute-Marne, p. 305 ; Migneret, Précis de l'histoire de
Langres, p. 134 et suiv.
[77]
Comptes de Dimanche de Vitel, 1352-1353, Arch. de la Côte-d'Or, B. 5394, fol.
46.
[78]
Cet acte intéressant, daté de Paris du mois de février 1353 (1354), était aux
archives de Langres, liasse 11, et a été brûlé dans l'incendie qui a détruit
les archives de la ville. Je regrette de n'en avoir pris qu'une analyse et non
une copie intégrale.
[79]
D'après les comptes généraux de Dimanche de Vitel, Arch. de la Côte-d'Or, B.
1394, la reine résida à Maubuisson de juin à octobre 1353.