Avènement de Clovis. - Constitution définitive de la monarchie des Francs.
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LA période de huit ans qui s'est
écoulée de 472 à 480, c'est-à-dire, depuis la déchéance d'Anthemius jusqu'à
la mort de Nepos, a vu s'opérer la révolution la plus complète que la Gaule
eût encore éprouvée. Deux événements, qui marquent l'ouverture d'une ère
nouvelle dans le droit public, datent de cette époque : l'un est la
suppression de la préfecture d'Arles, centre de l'administration romaine dans
l'Occident de l'Europe ; l'autre est la tendance des puissances barbares,
jusque-là vassales et fédérées de l'Empire, à s'ériger en monarchies
indépendantes. Nous avons constaté avec soin et retracé avec quelques détails
les faits qui ont amené ces catastrophes décisives, et l'on remarquera, non
sans étonnement, que dans le cours de notre récit nous n'avons pas eu une
seule fois occasion de nommer la nation des Francs. Cette
période est pourtant celle du règne de Childéric, roi de France, selon nos
historiens classiques. On sait déjà que nous refusons à cette royauté le
caractère de grandeur et d'indépendante qu'on a voulu lui attribuer. Mais,
même en réduisant à leur juste valeur les exagérations traditionnelles de nos
annales, il est permis de demander ce que fit, pendant les dix dernières
années de sa vie, ce chef belliqueux des Saliens, qui avait figuré si
activement dans les guerres d'Egidius. Chose surprenante ! les documents
contemporains ne fournissent point de réponse à cette question. Depuis
l'expédition de Childéric contre les Allemands en 471, jusqu'à sa mort en
481, il est impossible de découvrir aucune trace d'une entreprise quelconque
tentée par lui ou par la nation à laquelle il commandait. On a peine à croire
à cette longue inaction d'un peuple guerrier, et le silence de l'histoire ne
suffirait peut-être pas pour en établir la preuve, si on ne la trouvait
écrite dans des pièces authentiques et officielles qui sont venues jusqu'à
nous. Plusieurs
années après la mort de Childéric, lorsque son fils Clovis remporta sur les
Allemands, à Tolbiac, une victoire célèbre, Théodoric, roi des Ostrogoths,
alors maître de l'Italie, écrivit au jeune prince pour le complimenter et le
félicita surtout d'avoir ramené sur les champs de bataille la nation des
Francs qui, dans les temps antérieurs, était restée inactive[1]. Dans une autre lettre écrite,
quelques années après, pour prévenir une rupture entre Clovis et Marie, roi
des Wisigoths, le même Théodoric rappela aux deux rivaux que leurs pères,
c'est-à-dire Furie et Childéric, avaient vécu longtemps en paix[2]. Ce témoignage positif,
d'accord avec le silence des autres documents, prouve que pendant les
dernières années de sa vie, Childéric ne fit aucune guerre de
quelqu'importance, ni au dedans ni au dehors de la Gaule. Il nous reste donc
seulement à examiner quel fut, pendant cette période, l'état des provinces
gauloises situées au nord de la Loire, depuis ce fleuve jusqu'au Rhin. Les
historiens modernes ont présenté à cet égard deux systèmes ou plutôt deux
hypothèses contradictoires. Les uns ont voulu que Childéric eût conquis tout
le nord de la Gaule et y eût fondé une souveraineté indépendante[3] ; les autres au contraire ont
prétendu qu'il n'avait pas même eu d'établissement fixe sur la rive gauche du
Rhin, qu'il y avait fait des incursions comme les Germains des IIe et Ille
siècles, mais qu'il n'avait jamais possédé réellement aucune partie du
territoire gaulois[4]. Nous avons déjà cité des faits
nombreux qui détruisent la première supposition démentie d'ailleurs par
l'histoire entière du règne de Clovis. La seconde est encore moins
soutenable, et nous l'avons également réfutée d'avance en nous attachant à
démontrer que l'établissement fixe des Francs dans la Gaule date au moins du
commencement du IVe siècle, que leurs chefs intervinrent dans tous les grands
événements dont cette contrée fut le théâtre, enfin que Childéric y exerça
une haute influence et fit plusieurs fois acte d'autorité. Les
erreurs de nos historiens proviennent de ce qu'appliquant aux royautés
barbares du V` siècle les idées monarchiques du XVIIe, ils n'ont pu
comprendre l'existence simultanée du pouvoir des rois francs et de la
souveraineté de l'Empire. Les uns, frappés des preuves irrécusables qui
constatent la présence de Childéric dans la Gaule, ont vu en lui un
conquérant, un monarque indépendant dont la puissance s'était substituée à
celle des empereurs. Les autres, ne pouvant méconnaître les preuves non moins
fortes de la persistance de l'organisation sociale et politique de l'Empire,
aux mêmes lieux et dans le même temps, ont relégué contre toute évidence les
Francs au-delà du Rhin. Le seul moyen de concilier tous les témoignages et
d'accorder toutes les opinions, est d'admettre avec nous que Childéric,
investi par Ricimer du commandement des milices impériales dans le nord de la
Gaule, y exerça à ce titre, depuis la mort d'Egidius, un pouvoir très grand
sans être souverain. Tandis
que des luttes sanglantes déchiraient les autres provinces, le roi des Francs
maintint la paix dans les contrées où il commandait, en les protégeant d'un
côté contre les Allemands, de l'autre contre les Wisigoths. Mais il ne toucha
point à l'administration intérieure des cités gauloises. Ne pouvant
communiquer que difficilement avec Rome et même avec la préfecture d'Arles,
ces cités continuèrent à se gouverner par elles-mêmes dans les formes
établies par les lois de l'Empire et sous l'influence prépondérante des
évêques, représentants électifs de la société chrétienne. Tel est, sous le
rapport de l'ordre intérieur, l'état de choses que constatent les lettres
adressées par Sidonius de 472 à 480, à presque tous les évêques de la
Sénonaise et des deux Belgiques. Que peut-on opposer à cet écho fidèle des
idées et des sentiments des populations gallo-romaines dans la dernière
moitié du Ve siècle ? Si l'histoire de ces populations est encore si mal
connue, c'est qu'on s'est obstiné à la chercher où elle n'était pas. Depuis
l'expédition de 471, où Childéric pénétra jusqu'au centre de leur pays, il ne
paraît pas que les Allemands aient porté leurs armes du côté de la Gaule.
L'auteur d'une vie très ancienne de Saint-Loup, évêque de Troie, nous fait
connaître une de leurs incursions dans laquelle ils ravagèrent les plaines de
la Champagne et emmenèrent captifs les habitants du vicus Brionensis,
que l'on croit être la ville de Brienne, Touché du malheur de son peuple, le
saint évêque intervint aussitôt pour racheter les victimes de la guerre ; et
son nom seul inspirait tant de respect que le chef des Allemands, Gebault,
rendit sans rançon la liberté aux prisonniers[5]. Selon l'usage des écrivains
religieux, l'auteur de la vie de saint Loup n'a point fixé la date de cet
événement ; mais la place qu'il occupe dans la narration montre qu'on doit le
rapporter aux dernières années de l'illustre prélat. Il est probable que
cette audacieuse invasion eut lieu vers 470, après les troubles occasionnés
par les guerres d'Egidius, et lorsque les armées des Francs étaient occupées
sur la Loire. Ce put être une des causes qui déterminèrent l'année suivante
l'expédition de Childéric. Nous
avons vu les Wisigoths s'emparer successivement de toutes les provinces
situées entre les Pyrénées et la Loire. Mais ils ne dépassèrent pas ce
fleuve. Euric, absorbé par ses projets d'agrandissement dans l'Espagne et le
midi de la Gaule, avait intérêt à ne point se faire de nouveaux ennemis du
côté du nord. Quelques passages des lettres de Sidonius indiquent même qu'il
y eut entre ce roi et les Francs un traité que ses courtisans affectèrent de
présenter comme une loi imposée par une puissance supérieure, mais dont la
première condition fut certainement que la limite de la Loire serait
respectée[6]. Les événements postérieurs le
prouvent. Le fait seul de ce traité montre que l'autorité de Childéric
s'étendait sur la Sénonaise et les deux dernières Lyonnaises. Sans cela les
Wisigoths n'auraient eu aucun point de contact avec les Francs, séparés d'eux
par tout le territoire compris entre la Loire et la Somme. Childéric
résidait habituellement à Tournay, chef-lieu de la tribu franque, dont il
tirait son origine. Il y mourut en 481, après vingt-quatre ans de règne, et
âgé d'un peu plus de quarante ans ; car il n'avait pas vingt ans lorsqu'il
succéda à son père, vers la 6n de 456. Son tombeau fut découvert en 1653 dans
cette ville, non loin de l'emplacement de la voie romaine qui y conduisait.
Il est à remarquer que cette sépulture ne renfermait aucun des insignes qui
caractérisent le pouvoir souverain ; on n'y trouva que des monnaies d'or à
l'effigie des empereurs, le sceau du chef salien avec son effigie et la
légende Childerici regis, enfin quelques objets de parure, tels que
des abeilles d'or et un petit globe de cristal que Dubos s'efforce vainement
d'assimiler au globe qui faisait partie des ornements impériaux. Lorsque
Childéric mourut, son fils Clovis avait à peine atteint sa quinzième année,
âge de la majorité chez les Francs. La date de sa naissance semble confirmer
l'anecdote de la reine Basine ; car elle coïncide avec l'époque à laquelle
son père fut rétabli en 465[7]. Appelé par la loi de
succession germanique au commandement de sa nation, il se trouva en même
temps investi de la dignité de maître des milices impériales devenue
héréditaire dans sa famille[8]. Deux
grandes influences venaient alors de s'éteindre dans la Gaule. Sidonius était
mort depuis quelques mois seulement et avait été précédé dans la tombe par
saint Loup, évêque de Troie, qui pendant un demi-siècle fut investi par le
respect du peuple, dans la Sénonaise et les deux Belgiques, de la puissance
morale que Sidonius exerçait au même titre dans les provinces au sud de la
Loire[9]. Cet héritage de prépondérance
politique et religieuse fut recueilli dans le midi par Alcimus Avitus, évêque
de Vienne ; dans le nord par l'évêque de Reims, Remigius, que nous
connaissons sous le nom de saint Remi. Issu
d'une des plus nobles familles de la grande cité de Reims, Remigius avait été
élevé à l'épiscopat dès l'âge de vingt-deux ans[10]. Son frère Principius était
évêque de Soissons et tous deux unis dans les mêmes sentiments, se prêtaient
un mutuel appui. Les lettres qui leur ont été adressées par Sidonius et qui
paraissent avoir été écrites après son retour d'exil, c'est-à-dire de 478 à
480, montrent de quelle considération les deux frères étaient entourés[11]. On remarquera que l'élévation
de Remigius au siège de Reims coïncide avec les premières années du règne de
Childéric et la longue paix dont jouit le nord de la Gaule après la mort
d'Égidius ne peut s'expliquer que par l'accord qui dut exister entre le chef
de la seule puissance militaire de ces contrées et le guide spirituel des
populations romaines. Il est donc naturel qu'en apprenant l'avènement du fils
de Childéric, Remigius se soit empressé de lui adresser une lettre qui nous a
été heureusement conservée et que nous citerons ici tout entière comme un des
documents qui jettent le plus de lumière sur l'histoire de cette époque.
Voici en quels termes le saint prélat écrivait au jeune chef des Francs : « Une
grande nouvelle est venue jusqu'à nous. On nous annonce que vous avez pris
heureusement l'administration des affaires militaires. Il n'est pas étonnant
que vous commenciez à être ce que vos pères ont toujours été. Ce qui est
important, c'est que le jugement de Dieu ne vous abandonne pas maintenant que
votre mérite est récompensé par votre élévation au comble des honneurs. Car
le vulgaire dit avec raison que c'est par la fin qu'il faut juger les actions
des hommes. Vous devez vous entourer de conseillers qui ajoutent à votre
bonne réputation, vous montrer chaste et honnête dans la gestion de votre
bénéfice, honorer les évêques et recourir en tout temps à leurs conseils. Si
vous êtes d'accord avec eux, tout ira bien dans votre province. Protégez les
citoyens, soulagez les affligés, secourez les veuves, nourrissez les
orphelins afin que tous vous aiment et vous craignent en même temps. Que la
justice sorte de votre bouche ; n'attendez rien des pauvres ni des étrangers
et ne vous laissez pas aller à recevoir la moindre chose en présent. Que
votre prétoire soit ouvert à tous et que personne n'en sorte avec un cœur
triste. Toutes les richesses que votre père vous a laissées, employez-les à
racheter les captifs et à les délivrer du joug de la servitude. Si quelque
voyageur est amené devant vous, ne lui faites pas sentir qu'il est étranger.
Plaisantez avec les jeunes gens, traitez les affaires avec les vieillards,
et, si vous voulez être roi, méritez d'en être jugé digne par la noblesse de
votre conduite. » Dans
ces conseils touchants adressés par un pontife vénérable à l'enfant qui
devait être un jour le grand Clovis, dans cette lettre d'une morale si douce
et d'un style si simple et si paternel, chaque mot pourrait devenir l'objet
d'un commentaire. Nous nous bornerons à faire remarquer que le langage de
saint Remi n'est pas celui d'un sujet offrant à un nouveau souverain
l'hommage de son obéissance ; ses paroles sont plutôt amicales que
respectueuses ; c'est un père qui parle à son fils, un maître instruisant son
élève. Il ne dit pas que le jeune Clovis monte sur le trône, mais seulement
qu'il prend en main l'administration des affaires militaires que son père
avait gérées avant lui[12]. Certes il est impossible
d'indiquer plus clairement la dignité de maître des milices et de mieux
constater le fait de sa transmission héréditaire. Le
saint évêque ne s'occupe pas des rapports de Clovis avec ses sujets francs.
Tous ses conseils tendent à favoriser les Romains, habitants des provinces
dans lesquelles l'autorité du jeune chef va s'exercer au nom de l'Empire. Les
mots cives tuos ne sauraient désigner les Germains compatriotes de
Clovis ; jamais un auteur latin n'a appliqué le nom de citoyen à un
Barbare. Il s'agit donc des citoyens romains domiciliés dans le territoire où
Childéric avait commandé et où son fils devait commander à son tour. Les mots
sacerdotibus tuis ne peuvent s'entendre non plus des prêtres de la
nation des Francs. Nous prouverons ailleurs que les Germains n'avaient point
de corps sacerdotal. Mais lors même qu'ils en auraient eu, il est évident que
le pieux évêque de Reims n'aurait pas exhorté Clovis à honorer les prêtres
païens et à suivre leurs conseils. Il voulait donc parler du clergé chrétien,
et à cette époque comme dans le temps de la primitive église, le mot sacerdos
ne s'appliquait point aux simples prêtres : c'était un titre réservé
exclusivement aux évêques. Dans
les associations secrètes des premiers chrétiens, dans leurs assemblées ou
églises, toutes affiliées à un centre commun, l'inspecteur[13] délégué par l'église ou
société-mère de Rome présidait seul les réunions, prêchait seul l'Évangile,
célébrait seul les saints mystères et correspondait avec l'église ou
association centrale au nom de la société affiliée qu'il avait formée. Nous
avons vu que le christianisme en général ne se propagea d'abord que dans les
villes ; il suffisait donc d'un seul évêque ou inspecteur dans chaque cité où
s'organisait une société chrétienne. De là vient que les petites villes des
environs de Rome ont eu toutes des évêques dès les premiers siècles ; en
Afrique où le christianisme prit aussi de bonne heure une grande extension,
chaque bourg avait son évêque. Les premiers missionnaires qui portèrent
l'Évangile dans les Gaules furent tous évêques et en même temps les seuls
prêtres de leurs églises. Comme leurs néophytes étaient dispersés et en petit
nombre, leurs diocèses ou arrondissements d'inspection embrassaient des
provinces entières. Mais les rapides progrès de la religion rendirent bientôt
cette organisation insuffisante. Lorsque les églises ou assemblées se
furent multipliées sur tous les points, les évêques se virent forcés de
déléguer une partie de leurs fonctions aux anciens de chaque église, presbyteri,
d'où est venu mot prêtre[14]. Cependant le caractère
sacerdotal n'en continua pas moins de résider essentiellement dans les
évêques, et ils n'abandonnèrent de leurs attributions que celles qu'ils ne
pouvaient exercer par eux-mêmes. De nos jours encore, nul n'est prêtre que
ceux auxquels les évêques délèguent par le sacrement de l'Ordre, cette
mission sainte ; eux seuls sont considérés comme les successeurs directs des
apôtres, les vrais interprètes de la foi, et rassemblés en concile, ils
représentent l'église de J.-C. contre laquelle aucune autorité ne peut
prévaloir sur la terre. Au Ve
siècle, quoique le corps des prêtres fût depuis longtemps constitué, l'unité
des associations chrétiennes existait encore. Chaque diocèse était réputé ne
former qu'une seule église, dont tous les biens étaient administrés par
l'évêque qui en répartissait les revenus suivant les besoins des localités ;
la prédication n'appartenait qu'aux évêques ou aux prêtres spécialement
délégués par eux. Aussi chez les écrivains du Ve siècle et même du VIe, le
mot sacerdos n'est jamais appliqué qu'aux prélats seuls assimilés aux
pontifes du paganisme ; les simples prêtres sont toujours désignés par le mot
presbyter[15]. C'étaient donc ses évêques que
saint Remi prescrivait à Clovis d'honorer et de consulter, et comme nous
avons démontré ailleurs qu'il n'y eut point d'évêques avant le Vie siècle
dans les contrées où les Francs s'étaient d'abord établis, il est clair que
les évêques de Clovis ne pouvaient être que ceux des provinces romaines du
nord de la Gaule. De là
nous devons nécessairement conclure que son autorité comme celle de son père
Childéric s'étendait en droit sur ces provinces, non à titre de souverain,
mais à titre d'officier de l'Empire investi du commandement militaire. C'est
pourquoi, dans la phrase suivante, saint Remi se sert du mot provincia,
toujours employé par les auteurs latins pour désigner le territoire sur
lequel un magistrat romain exerçait sa juridiction. « Tout ira bien dans
votre province, lui dit-il, si vous êtes d'accord avec les évêques,
représentants électifs des cités. » La province de Clovis, comme chef
militaire, était tout le nord de la Gaule depuis la Loire jusqu'au Rhin, et
toutes ces contrées relevaient de son prétoire suivant l'expression de saint
Remi pour les actes de juridiction que les lois de l'Empire attribuaient aux
maîtres des milices[16]. « Soyez honnête et chaste dans
la gestion de votre bénéfice, » disait encore le pieux évêque ; car c'était à
titre de bénéfice militaire que les Francs et leurs chefs possédaient des
établissements dans la Gaule ; là était le fondement légal de la propriété
pour les uns, de l'autorité pour les autres. La
position de Clovis à son avènement étant ainsi bien déterminée en droit,
il cous reste à examiner ce qu'elle fut réellement en fait. Nous
avons vu que son pouvoir avait une double origine. D'un côté il était chef
héréditaire d'une tribu germanique établie dans la Gaule, de l'autre il était
appelé comme possesseur d'un bénéfice militaire à un commandement dans
l'Empire[17]. Au premier titre il ne devait
son autorité qu'à sa naissance, aux coutumes de sa nation et à l'assentiment
de ses compatriotes ; comme on l'a dit des rois du moyen-âge, il ne relevait
que de Dieu et de son épée. Sa puissance sous ce rapport avait une source
plus indépendante, plus noble même, selon nos idées modernes, eu cela
tout-à-fait contraires à celles du Ve siècle ; mais il est vrai de dire qu'en
même temps elle était très bornée. Les
Francs établis sur la rive gauche du Rhin ne -formaient point une masse
compacte et un seul corps de nation. Nous avons déjà signalé la principale
division qui existait entre eux, celle des Francs-Ripuaires et des
Francs-Saliens. Ces deux peuples étaient essentiellement distincts p ne se
gouvernaient point par les mêmes coutumes et tiraient leur origine de dent
branches différentes de la race germanique, les Germains des plaines et les
Germains des montagnes. En 480,
les Ripuaires occupaient la Germanie inférieure et la cité de Trèves,
c'est-à-dire, le même territoire que la Prusse Rhénane de nos jours. La cité
de Tongres qui avait conservé son indépendance les séparait des Saliens qui
se partageaient eux-mêmes en trois tribus. L'une d'elles était établie dans
l'ancienne cité gauloise des Morins, ou de Thérouenne ; elle avait un chef
particulier nommé Cararic[18]. Une autre, sous le
commandement d'un chef nommé Ragnacaire, possédait la cité de Cambray et ses
dépendances qui formaient la partie méridionale du territoire des Nerviens[19]. Enfin la plus puissante des
trois occupait la partie septentrionale du pays des Nerviens à laquelle les
Romains avaient donné le nom de Toxandrie, et la cité de Tournay qui
représentait l'ancien pays des Ménapiens, c'est-à-dire toute la portion des
Flandres françaises et belges comprises entre l'Escaut et la mer. Le
territoire de cette tribu embrassait tout le royaume actuel de Belgique, à
l'exception de la province de Liège qui représente la cité de Tongres. Elle
avait pour capitale la ville de Tournay, résidence de Childéric, et c'était à
sa tête que Clovis se trouvait placé par droit de naissance[20]. Les
Francs de Tournay étaient évidemment la souche et le corps même de la nation,
car ils occupaient les établissements primitifs des Saliens. Les deux autres
tribus se composaient des détachements qui s'étaient répandus dans les
nouvelles possessions acquises pendant le cours du Ve siècle. Leurs
chefs sortaient, comme Mérovée, Childéric et Clovis, de la race royale de la
nation salienne ; ils étaient comme eux, suivant l'expression de Grégoire de
Tours, de la souche de Clodion, de stirpe Chlogionis[21]. Indépendants par le fait, ils
reconnaissaient néanmoins aux Francs de Tournay, comme à leurs aînés, une
sorte de suprématie qui avait déterminé Ricimer à placer dans la famille de
Mérovée la dignité de maître des milices, et c'était surtout à ce dernier
titre qu'ils respectaient Childéric et obéissaient à ses ordres. C'était
aussi comme maître des milices que le père de Clovis avait pu réunir les
Francs-Ripuaires sous son drapeau dans ses guerres contre Egidius et contre
les Allemands. Sa position à cet égard était la même que celle du roi des
Bourguignons, Chilpéric, que nous avons vu, comme patrice et maitre des
milices, exercer, vis-à-vis de ses frères et des diverses tribus de son
peuple, une prépondérance incontestée. A
l'avènement de Clovis, ces liens de subordination se relâchèrent. Méprisant
l'inexpérience du jeune prince, les chefs indépendants des tribus ripuaires
et saliennes ne voulurent plus le reconnaître pour leur supérieur. D'ailleurs
la puissance morale attachée au titre de maître des milices, avait été très
affaiblie aux yeux des Barbares par la décadence de l'Empire. Le dernier
empereur d'Occident, Nepos, venait de mourir, un chef barbare, Odoacre,
régnait à Rome, et les pouvoirs émanés de l'autorité impériale n'avaient plus
qu'une force traditionnelle qui se perdait chaque jour faute de se retremper
à sa source. Il est donc bien constant que Clovis, à l'époque de son
avènement, n'avait sous ses ordres immédiats que les Francs de Tournay et que
ses possessions territoriales ne s'étendaient pas au-delà des limites
assignées à cette tribu. Ainsi
restreinte à l'égard des Barbares, son autorité comme maître des milices fut
néanmoins reconnue par les populations romaines des deux Belgiques. La lettre
de l'évêque Remigius et les événements postérieurs eu font foi. Mais si
l'influence du saint prélat fut assez puissante pour amener ce résultat, elle
ne put agir avec la même efficacité -sur les provinces voisines de la Seine
et de la Loire. Ces provinces, plus éloignées des Francs, avaient avec eux
peu de rapports et les connaissaient plutôt comme ennemis que comme
protecteurs. Le crédit de Childéric n'y était pas assez bien établi pour que
le nom seul de son fils lui conciliât le respect des peuples. Cependant,
comme la jeunesse de Clovis l'empêchait de rien entreprendre, tout resta
tranquille pendant quelques années. Les cités voisines de la Loire avaient un
grand intérêt au maintien des traités qui les protégeaient contre les
Wisigoths, et ces traités avaient été conclus avec les chefs des Francs.
Euric, maitre de l'Espagne, de toute la Gaule méridionale et de la grande
cité d'Arles, où il occupait le prétoire des préfets, avait alors atteint
l'apogée de sa grandeur. La terreur de son nom s'était partout répandue, et
la Gaule tremblante se tenait immobile devant lui. Mais au commencement de
484, ce prince redouté mourut, et la face des affaires changea aussitôt. Marie,
appelé à recueillir l'héritage de la vaste domination d'Euric, était aussi
jeune que Clovis, et par un singulier jeu de la providence, le sceptre et
l'épée des deux plus puissantes monarchies barbares de la Gaule tombaient à
la fois entre les mains de deux enfants. Cette conjoncture favorable
réveilla, dans une portion de l'aristocratie gallo-romaine, des espérances
trop souvent trompées et un sentiment de nationalité presque éteint. Nous
avons vu toute la gloire et toute l'activité politique de cette aristocratie
se résumer depuis la dernière moitié du Ve siècle dans les familles Ecdicia
et Syagria, dont l'une avait donné à la Gaule son dernier empereur,
l'autre son dernier général. C'était donc là qu'elle devait naturellement
chercher un chef. On
ignore la date précise de la mort d'Ecdidus, et il est possible qu'il existât
encore à cette époque ; mais, le cœur brisé par les malheurs de l'Auvergne,
il s'était retiré de la scène du monde et sa carrière, naguère si brillante,
s'achevait obscurément à la cour des rois Bourguignons, dont la protection
assurait son repos. La famille Syagria avait, dans le fils d'Egidius,
un représentant plus capable de soutenir de nouvelles luttes. Très jeune,
selon toute apparence, à la mort de son père, ce rejeton d'une race illustre
n'avait encore joué aucun rôle actif. Son inexpérience même le mettait à
l'abri du découragement qui, dans les temps de révolution, s'empare des plus
nobles cœurs lorsqu'ils ont fait la triste épreuve de l'ingratitude des
princes et de la lâcheté des peuples. Comment d'ailleurs aurait-il été
insensible à l'éclat des souvenirs qui entouraient son berceau ! Pouvait-il
oublier qu'Egidius avait essayé seul de relever les aigles romaines et que
s'il avait succombé dans son audacieuse tentative, sa chute du moins n'avait
pas été sans gloire ! La vacance de l'empire d'Occident n'était peut-être
qu'une chance de plus en faveur du renouvellement de cette grande entreprise.
Syagrius n'avait point à craindre comme son père d'être entravé par les intrigues
de Rome ; il ne risquait point comme lui d'être jeté hors des voies légales
et flétri du nom de rebelle. Mais d'un autre côté l'influence barbare dans la
Gaule était devenue bien autrement puissante qu'à l'époque où Egidius avait
osé l'attaquer de front. Dans les provinces méridionales, les monarchies des
Wisigoths et des Bourguignons, établies sur de larges bases, agrandies et
consolidées par de récentes conquêtes, ne pouvaient être facilement
ébranlées. Dans le nord au contraire, la puissance des Francs mal affermie,
leur nom encore obscur, inspiraient peu de craintes. Syagrius, qui avait les
malheurs de son père à venger sur le fils de Childéric, ne dut pas hésiter à
porter dans ces contrées le foyer de l'insurrection. Egidius
était mort à Soissons, et, si l'on en croit les chroniqueurs, Syagrius
lui-même aurait continué d'y résider[22]. Mais les lettres de Sidonius à
Principius, évêque de cette ville, ne font aucune allusion au séjour d'un
personnage aussi important, et d'ailleurs il est difficile de concevoir
comment Childéric aurait laissé demeurer en repos si près de lui le fils de
son ennemi mortel. On doit plutôt croire que Syagrius s'était retiré dans les
possessions patrimoniales de sa famille, situées dans l'Auvergne et la
première Lyonnaise. En 484, l'année même qui suivit la mort d'Euric, il en
sortit, peut-être avec l'assentiment secret des rois bourguignons, jaloux de
la puissance des Francs, et vint se jeter dans Soissons où il réussit à
s'établir avec l'appui des populations gallo-romaines, qui le reconnurent
pour chef depuis la Somme jusqu'à la Loire. Quelques
chroniqueurs disent que Syagrius prit le titre de roi ; rien n'est moins
vraisemblable, car rien n'était plus éloigné des mœurs et des idées de
l'aristocratie romaine. Comme nous l'avons déjà fait remarquer plusieurs
fois, ce titre n'avait point, aux yeux des Romains, la valeur que nous lui
attribuons. Et ce n'était pas à cause des idées républicaines qu'on leur
suppose bien à tort, mais parce que depuis l'origine de l'Empire, il avait
toujours servi à désigner les chefs des nations barbares. Prendre le titre de
roi, c'était en quelque sorte abdiquer la qualité de Romain à laquelle, même
dans ces temps de décadence, on attachait tant de prix. Que dirait-on
aujourd'hui d'un général français qui se ferait appeler sultan ou pacha ? Au
Ve siècle on n'aurait pas plus imaginé de donner à un Romain le nom de roi,
qu'à un Barbare celui de prince, spécialement affecté aux empereurs.
Frédégaire seul est dans le vrai lorsqu'il donne à Syagrius le titre de
patrice[23], et ce fut certainement celui
qu'il dut prendre ; car depuis longtemps cette dignité, attachée d'abord
comme distinction honorifique à celle de maître des milices, avait fini par y
être substituée. Ce fut avec le titre de patrice que Ricimer et Gondebaud
commandèrent les armées impériales, qu'Oreste et Odoacre gouvernèrent
l'Italie. Jusqu'alors
la résistance des cités du Nord contre l'influence des Francs n'avait été
pour ainsi dire que passive. Maintenant elle avait un chef dont le nom seul
lui donnait un caractère agressif. Mais le mouvement ne fut pas aussi général
qu'on aurait pu s'y attendre. Tout concourt à prouver que l'évêque Remigius
parvint à maintenir sous l'autorité de Clovis les cités de Reims et de
Châlons, et celles de la première Belgique que les Ripuaires n'avaient point
occupées. Ainsi le pouvoir de Syagrius ne s'étendit que sur les cités de
Soissons, d'Amiens, de Vermandois, de Senlis et de Beauvais, dans la deuxième
Belgique, et sur toutes les parties encore romaines de la Sénonaise et des
deuxième et troisième Lyonnaises. Il est
à remarquer que ces cités étaient toutes comprises dans l'ancienne division
militaire des Tractus Nervicanus et Armoricanus. Cette
division, établie dans le nie siècle pour réunir sous un même commandement
toutes les forces destinées à défendre les rivages de la Gaule contre les
invasions des pirates saxons, se partageait, comme son nom l'indique, en deux
sections principales. Le Tractus Armoricanus embrassait toutes les
côtes comprises entre l'embouchure de la Loire et celle de la Seine ; le Tractus
Nervicanus, celles qui s'étendaient de la Seine à l'Escaut[24]. Tout le cours inférieur de la
Seine et de la Loire était en outre soumis au commandement des chefs du
Tractus, parce que les barques des pirates remontaient quelquefois très avant
ces deux grands fleuves, et qu'à raison du peu de tirant d'eau des navires
anciens, les principaux chantiers et magasins des flottes étaient établis
dans des villes fort éloignées de la mer, telles que Paris et Orléans. A la
fin du Ire siècle, les Francs occupant la majeure partie du Tractus
Nervicanus, tout ce qui restait encore libre dans la vaste division des
deux Tractus ne fut plus connu que sous le nom d'Armorique. C'était
précisément ce territoire qui composait ce qu'on a appelé le royaume de
Syagrius. Ces
explications étaient nécessaires pour faire comprendre combien Procope a été
exact dans l'indication des limites du territoire soumis aux Francs, à
l'époque où ils commencèrent la lutte qui devait fonder leur puissance.
Secrétaire de Bélisaire pendant les campagnes que fit en Italie cet illustre
général, au VIe siècle, Procope put se procurer des renseignements très
précis sur les nations qui prirent part à ces guerres ; et comme les Francs y
jouèrent un grand rôle, il dut s'informer soigneusement de tout ce qui les
concernait. Son témoignage est donc très digne de confiance, et nous verrons
que les documents et les faits contemporains le confirment dans tous les
points essentiels. Donnant
toujours aux Francs leur ancien nom de Germains, Procope nous les montre
d'abord habitant les contrées marécageuses, situées à l'embouchure du Rhin,
et en effet nous avons prouvé ailleurs que les Francs occupèrent pendant près
d'un siècle l'île des Bataves avant de s'établir définitivement dans l'ancien
territoire des Nerviens. Passant ensuite à la description des lieux où ils
dominaient à la fin du Ve siècle, il en détermine la position ainsi qu'il
suit : « D'un côté, dit-il, ils touchent aux Armoriques qui, avec
l'Espagne et la Gaule entière, faisaient autrefois partie de l'empire romain
; de l'autre ils ont pour voisins à l'est les Thuringiens, établis dans la
Belgique par l'empereur Auguste, au sud les Bourguignons, et plus loin les
Allemands et les Suèves, peuples braves et indépendants[25]. » Si l'on
se reporte à ce que nous avons dit plus haut des pays sur lesquels s'étendait
l'autorité de Clovis, on verra qu'effectivement ils avaient pour limites, à
l'est la cité de Tongres, puis en allant vers le sud, la forêt des Ardennes
et la chaîne des Vosges qui séparait la deuxième Belgique de la première
Germanie, occupée par les Allemands, au midi les états des Bourguignons, dont
les frontières bordaient de ce côté celles de la Belgique, enfin à l'ouest
les cités de Meaux, de Paris, de Soissons, de Vermandois et les autres
provinces qui composaient l'ancienne division militaire des Armoriques, et
qui avaient embrassé le parti de Syagrius[26]. Le
passage de Procope est donc d'une parfaite exactitude, et les détails
géographiques qui réclaircissent sont très importants ; car les erreurs de
Dubos et celles de beaucoup d'autres historiens modernes ont eu leur source
dans ce passage mal compris[27]. Maintenant que nous avons,
autant qu'il était en nous, levé toutes les difficultés, expliqué toutes les
équivoques et fixé la position réciproque de Clovis et de ses adversaires,
les circonstances historiques de la lutte qu'il eût à soutenir se présenteront
d'elles-mêmes sous leur véritable jour. La
sanglante inimitié qui avait existé entre Egidius et Childéric s'était
transmise à leurs enfants. En voyant se relever si près de lui l'influence
d'un nom funeste à sa famille, Clovis, qui venait d'atteindre sa vingtième
année, ne pouvait rester dans l'inaction. Il fallait qu'il pérît ou qu'il
abattît ce nouveau maître des milices, ce prétendant à un pouvoir que
lui-même possédait par droit héréditaire, comme l'avait reconnu la lettre de
l'évêque Remigius. Sa position était critique ; tout dépendait pour lui d'un
premier succès, et la victoire devait se décider plutôt par la valeur que par
le nombre de ses soldats ; car pour se former une armée, il ne pouvait
compter que sur la tribu des Francs de Tournay. Ragnacaire, roi de Cambrai,
consentit cependant à le seconder[28]. Mais Cararic, chef des Francs
de Thérouenne, et le roi des Ripuaires refusèrent de prendre parti dans une
querelle qui semblait personnelle au fils de Childéric[29]. Il est vrai que de son côté
Syagrius n'avait point de troupes régulières à lui opposer. Nous avons vu
que, depuis Majorien, l'Empire n'avait plus envoyé de troupes dans la Gaule,
et que l'armée d'Egidius s'était dissoute après la mort de son général. Il ne
restait donc pour la défense du pays que les milices locales, c'est-à-dire
les habitants armés, sous la conduite des grands propriétaires du sol. Mais
ces milices n'étaient point méprisables ; l'Espagne et l'Auvergne avaient
montré ce qu'elles pouvaient faire. Résolu
de prévenir Syagrius et de ne pas lui laisser le temps de consolider sa
puissance, Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent
l'esprit chevaleresque du moyen-âge ; il lui demandait un rendez-vous en
champ-clos, et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat. Le général
romain ne jugea pas à propos de répondre et attendit les Francs sous les murs
de Soissons[30]. La
route la plus directe de cette ville à Tournay traversait le territoire des
Francs de Cambray. Rassuré de ce côté par son alliance avec Ragnacaire,
Clovis sentit que rien n'était plus important pour lui que d'empêcher
Syagrius de soulever la partie de la Belgique romaine contenue jusqu'alors
par l'influence de saint Remi ; il commença donc par se diriger sur Reims, à
travers la forêt des Ardennes, et passa sous les murs de cette cité avec sa
petite armée qu'on ne peut évaluer à plus de 4 ou 5.000 combattants. Par
respect pour le saint prélat, il avait recommandé à ses Francs la plus sévère
discipline et leur avait défendu d'entrer dans la ville dont lui-même
s'abstint de franchir les portes. Cependant quelques soldats y pénétrèrent en
cachette, et, s'étant glissés dans l'église, y dérobèrent un vase précieux[31]. Aussitôt Remigius vint
réclamer l'objet volé ; Clovis dont nous avons fait connaître les relations
intimes avec le saint évêque, ne demandait pas mieux que de faire droit à ses
plaintes, mais il craignait de mécontenter par trop de rigueur ses troupes encore
païennes, et, selon les annalistes, il lui répondit : « Envoyez avec moi un
de vos prêtres jusqu'à Soissons ; là se fera le partage du butin, et je vous
rendrai ce qu'on vous a pris[32]. » On connaît la suite de
cette anecdote du vase de Reims à laquelle je n'attacherai pas plus
d'importance qu'elle n'en mérite. Elle a été le sujet de longues discussions
entre les historiens et les publicistes modernes qui ont voulu en tirer des conséquences
politiques que je crois très exagérées. A mes yeux le fait le plus
remarquable qui ressort de ce récit, c'est que Clovis, en marchant sur
Soissons, avait dans son armée un délégué de l'évêque de Reims, du prélat le
plus révéré du nord de la Gaule, du frère de l'évêque même de la ville qu'il
allait assiéger. Ces
circonstances peuvent seules expliquer le dénouement aussi prompt
qu'inattendu d'une guerre qui semblait devoir faire couler des flots de sang.
Dès la première bataille, Syagrius fut entièrement défait et contraint de
chercher son salut dans la fuite. Il ne put même rallier au-delà de la Seine
les débris de son parti ; toutes les cités gauloises lui fermèrent leurs
portes, et chassé de ville en ville, il se décida enfin à passer la Loire et
à demander un asile aux Wisigoths[33]. En
prenant ce parti désespéré, il comptait sur l'inimitié naturelle,
l'antipathie de race qui existait entre les Goths et les Francs. Mais Alaric
redoutait encore plus la résurrection de l'influence romaine ; il ne pouvait
oublier le rang éminent que tenait la famille Syagria dans cette généreuse
aristocratie des Arvernes qui, avait effrayé les Wisigoths par sa résistance
héroïque et les inquiétait encore par son obéissance mal assurée. Saisissant
avec joie l'occasion de se défaire du dernier représentant d'une race
illustre, il livra le fugitif à Clovis qui le jeta dans un cachot et ne tarda
pas à lui ôter la vie[34]. Ainsi finit le fils d'Égidius
succombant sous le poids des haines que la gloire de son père avait amassées
sur sa tête. Clovis, délivré du seul rival qu'il pût craindre, s'établit à
Soissons et fit de cette ville gauloise sa place d'armes et son quartier
général. La
défaite et la mort de Syagrius semblaient devoir rendre la paix au nord de la
Gaule. Qui ne croirait qu'après cette rapide victoire, Clovis n'eut plus
d'ennemis à combattre et put étendre sa domination sans obstacles sur toutes
les contrées qui avaient reconnu l'autorité de son père ? C'est de cette
manière que les faits sont présentés dans la plupart des histoires modernes,
et cependant il n'en fut point ainsi. Les cités gallo-romaines de la
Sénonaise et des Armoriques avaient soutenu faiblement le fils d'Égidius. Le
nom de l'illustre lieutenant de Majorien n'était point populaire dans ces
provinces où son armée de Barbares avait commis des dévastations dont les
traces existaient encore. D'ailleurs la famille Syagria, originaire de
l'Auvergne et de la première Lyonnaise, était étrangère au nord de la Gaule.
Entre cette région et celle du midi, la ligne de démarcation tracée par le
cours de la Loire établissait une scission profonde que le travail de quinze
siècles n'a pu entièrement effacer. L'aristocratie gauloise avait ses racines
dans le sol et en tirait une force immense. Mais par cette raison même,
l'influence des familles nobles, si puissante dans leur province, n'en
dépassait point les limites. Ce patriotisme local est un des caractères les
plus constants de la race celtique et son esprit exclusif et jaloux règne
encore dans nos campagnes de l'ouest. Les
cités armoriques avaient abandonné au premier revers un chef qui n'avait
point leurs sympathies ; mais elles n'acceptaient pas pour cela le joug des
Francs. Peu intimidées par la victoire de Soissons, elles se préparèrent à
une vigoureuse résistance ; à une querelle personnelle succédait un conflit
de peuple à peuple, et la lutte commençait à devenir sérieuse au moment où
Clovis pouvait la croire terminée. La
défaite de Syagrius n'avait amené que la soumission des cités belges[35]. Les Sénonais, descendants de
ces conquérants célèbres qui jadis avaient abaissé l'orgueil de Rome, se
montrèrent dignes de leurs ancêtres. Pendant plusieurs années ils défendirent
leur territoire avec une constance inébranlable et repoussèrent toutes les
attaques de l'ennemi. Malheureusement cette courageuse défense n'a point eu
d'historien. Le triomphe définitif des Francs en a étouffé le souvenir. Nous
ne savons point quels furent les chefs des Gaulois dans cette guerre
nationale et nous ne connaissons pas le détail des événements auxquels elle
donna lieu. Les
chroniqueurs n'en parlent qu'en termes généraux. Grégoire de Tours se borne à
dire qu'après la défaite de Syagrius, Clovis fit encore beaucoup de guerres
et remporta beaucoup de victoires jusqu'à la dixième année de son règne,
c'est-à-dire jusqu'en 491. Il ajoute que ses soldats païens ne respectaient
point les lieux saints et dévastaient les églises[36]. La lutte fut donc cruelle et
acharnée ; nous en trouvons la preuve dans un fait qui nous est révélé par
l'auteur contemporain de la vie de sainte Geneviève. Cet
auteur nous apprend que Paris fut alors bloqué pendant cinq ans et souffrit
toutes les horreurs de la famine. La sainte, émue de pitié à la vue de tant
de malheureux qui mouraient d'inanition, s'embarqua sur la Seine, remonta
jusqu'à Arcis-sur-Aube et même jusqu'à Troye, et obtint des magistrats de ces
villes un chargement de grains qu'elle réussit à introduire dans la place
assiégée[37]. Ne nous étonnons donc point
des honneurs que Paris a rendus à cette humble bergère qui le sauva de la
famine devant l'armée de Clovis, après l'avoir préservé de la destruction en
présence d'Attila. La
place que ce récit occupe dans la vie de sainte Geneviève, prouve qu'on doit
le rapporter à ses dernières années. Son pèlerinage à Saint-Martin de Tours,
et sa mort, sont les deux seuls événements que son biographe raconte ensuite
; et comme elle vécut plus de 80 ans, étant née vers 423, on voit que le
siège de Paris ne peut être placé qu'entre 480 et 500[38]. Ces faits ont été dénaturés ou
omis par les chroniqueurs carlovingiens et par nos historiens classiques, qui
n'admettent rien au-delà de ce que ces chroniqueurs rapportent. Les uns ont
compté pour rien l'affirmation précise d'un contemporain, et ont nié que
Paris eût été assiégé ; d'autres ont placé cet événement sous le règne de
Childéric. Mais, outre les raisons que nous avons tirées de l'âge de la
sainte, aucune circonstance ne donne lien de présumer que Childéric ait fait
la guerre aux cités sénonaises ; au contraire, le biographe de sainte
Géneviève nous le montre exerçant dans Paris une autorité incontestée et y
accueillant la sainte avec bonté. Ajoutons encore un argument qui n'est pas
sans force. Lorsque sainte Géneviève alla demander à Troye des vivres pour
les Parisiens, si saint Loup eût encore existé, certainement il se serait
passé entre le grand prélat et la pieuse bergère une de ces scènes touchantes
que les écrivains ecclésiastiques du Ve siècle aiment tant à raconter. Mais
dans ce voyage il n'est fait aucune mention de saint Loup ; il est donc
probable qu'il avait cessé de vivre, et par conséquent le siège de Paris fut
postérieur au moins à l'année 478. Enfin les guerres de Clovis contre les
provinces de la division Armorique étant constatées par le témoignage de
Procope, on doit penser que le territoire de la cité de Paris en fut le
principal théâtre ; car cette ville était la première place forte que les
Francs, maîtres de Soissons, devaient rencontrer en s'avançant pour envahir
la Sénonaise. Les
cinq ans de durée assignés au siège de Paris par le manuscrit dont nous avons
adopté la version, coïncident exactement avec l'intervalle rempli, selon
Grégoire de Tours, par des guerres qu'il ne détaille pas, entre la défaite de
Syagrius, dont il fixe la date à la cinquième année du règne de Clovis et
l'expédition contre les Thuringiens entreprise dans la dixième année,
c'est-à-dire entre 486 et 491. Ainsi la courageuse résistance des Parisiens à
l'invasion des Francs nous semble un fait authentiquement démontré. Elle fut
glorieuse pour les populations gallo-romaines cette lutte qu'elles soutinrent
seules, sans chef marquant et sans secours étranger, contre le plus brave des
peuples barbares Elle le fut d'autant plus qu'elle ne se termina point par
leur défaite et leur soumission forcée, mais par la lassitude des deux partis
que leurs pertes réciproques amenèrent à désirer également la paix. Procope
est de tous les historiens celui qui a présenté de ces événements le tableau
le plus exact. Nous avons indiqué plus haut les motifs qui le rendent
particulièrement digne de confiance. Son récit éclaircit et complète ceux des
chroniqueurs et ne les contredit en aucun point essentiel ; il sera facile de
voir combien il s'accorde avec l'ensemble de notre exposition historique.
« Les Wisigoths, dit cet auteur, ayant triomphé de la puissance romaine,
se rendirent maîtres de l'Espagne et de toute la Gaule au-delà du Rhône. Les
Armoricains étaient alors au service de l'empire romain[39]. Les Germains voulurent les
soumettre et ils espéraient y réussir facilement parce qu'ils voyaient ces
populations dépourvues de secours et leur ancien gouvernement renversé[40]. Mais les Armoricains en qui
les Romains avaient toujours trouvé autant de fidélité que de courage,
montrèrent encore dans cette guerre leur ancienne valeur. Ne pouvant rien
obtenir par la force, les Germains se résolurent à fraterniser avec eux et à
leur proposer une alliance mutuelle à laquelle les Armoricains accédèrent
volontiers parce que les deux peuples étaient chrétiens, et ainsi réunis en
un seul corps de nation ils acquirent une grande puissance[41]. » Procope
dit plus haut que les Francs jusqu'à cette époque étaient une nation barbare
dont on faisait peu de cas[42]. En effet, nous avons vu qu'ils
furent loin de jouer dans la Gaule un rôle aussi important que les Wisigoths
et les Bourguignons. Leur attachement au paganisme les mettait en dehors de
la société chrétienne, et Sidonius, ne parle jamais d'eux qu'en termes de
mépris[43]. Ce fut seulement après leur
fusion avec les Gaulois du nord qu'ils prirent rang parmi les puissances
politiques de l'Occident et occupèrent une place éminente dans le monde
civilisé. Le
témoignage de Procope étant confirmé par les documents contemporains que nous
avons cités, il résulte de cet ensemble de preuves que Clovis, maître de la
Belgique après la défaite de Syagrius, envahit la Sénonaise, assiégea Paris
inutilement pendant cinq ans et se détermina enfin à entrer en négociation
avec les populations gallo-romaines et par conséquent à leur accorder une
trêve qui permit sans doute à sainte Geneviève d'aller chercher des vivres
pour la ville assiégée. Cette trêve dut être conclue en 490. Sur
quelle base les négociations s'ouvrirent-elles, et quel fut le fondement de
l'alliance qui mit fin à cette lutte acharnée ? Procope nous l'indique de la
manière la plus précise : ce fut, dit-il, la communauté de religion.
Cependant à cette époque Clovis et tous ses Francs étaient encore païens.
Mais nous avons déjà dit plusieurs fois que le paganisme des germains était
un simple fétichisme sans théologie dogmatique, sans organisation sacerdotale
et l'on sait que cette sorte de culte primitif est toujours accompagné d'une
grande tolérance et d'une facile propension à embrasser des dogmes religieux
d'un ordre plus élevé. Les catholiques gaulois avaient donc moins de
répugnance pour le paganisme des Francs que pour l'hérésie fanatique et
persécutrice des Wisigoths et des Bourguignons. Les Francs étaient
certainement païens, lorsque, même avant l'avènement de Clovis, vers 480,
l'évêque de Langres Aprunculus fut déposé et proscrit par le roi bourguignon
Gondebaud, comme suspect de vouloir leur livrer sa cité[44]. Probablement ces soupçons
naissaient des rapports de cet évêque avec le prélat le plus vénéré du nord
de la Gaule, avec saint Remi, si dévoué à la famille de Childéric. La lettre
même adressée par ce prélat au jeune Clovis, à l'occasion de son avènement,
ne contient-elle pas des conseils tout chrétiens, et ne pourrait-on pas dire
que le baptême de Reims y est écrit d'avance ? A en juger par cette pièce
authentique et par quelques faits remarquables, tels que l'anecdote du vase
de Soissons, Clovis, dès sa première jeunesse, était bien près du
christianisme. Mais il avait à ménager les préjugés de ses soldats. Aux yeux
des Barbares, changer de religion, c'était changer de nationalité. En
recevant le baptême, en devenant ouvertement chrétien, Clovis pouvait
craindre d'être considéré comme Romain et de voir passer aux autres chefs ses
rivaux l'influence que sa naissance lui donnait sur ses compatriotes. Nous
verrons plus tard que ces craintes se réalisèrent en partie. Aussi, lorsque,
sans doute par les conseils et avec l'appui de Remigius[45], il se décida à entrer en
négociation avec les cités Sénonaises, il ne promit pas encore de se faire
baptiser immédiatement et les chefs de l'insurrection gauloise se bornèrent à
demander, comme garantie de l'avenir, son mariage avec une catholique. Nous
avons vu combien les Gaulois chérissaient la mémoire de l'épouse du roi
bourguignon Chilpéric. La mort cruelle que Gondebaud fit subir à cette
princesse accrut encore la vénération qu'elle inspirait : victime des fureurs
d'un prince barbare et arien, elle était honorée comme martyre de la foi
catholique et de la cause romaine. De toute cette malheureuse famille,
Gondebaud n'avait épargné que deux filles alors dans l'enfance : l'aînée,
Chrono, avait pris le voile dans un couvent aussitôt qu'elle avait été en âge
de prononcer ses vœux ; Clotilde, la plus jeune, était élevée dans un
château, près de Genève où résidait Godégisile, frère de Gondebaud et associé
à son pouvoir et à ses crimes[46]. Le souvenir des douces vertus
de l'épouse de Childéric faisait désirer à tous les catholiques gaulois de la
voir revivre dans sa fille Clotilde, unie au jeune chef des Francs qu'on
espérait amener à la vraie foi et qu'on signalait déjà comme le futur régénérateur
de la Gaule. Ce n'était pas seulement le vœu des Gaulois du Nord ; c'était
aussi celui des nobles et du clergé dans les contrées soumises aux princes
ariens. Il est hors de doute que par l'intermédiaire de saint Remi, Clovis
entretenait des relations secrètes avec les prélats de ces provinces. Les
lettres d'Avitus, évêque de Vienne, le plus illustre et le plus influent
d'entre eux, en font foi. Le
pouvoir n'appartenait pas héréditairement aux femmes dans l'empire romain ni
chez les nations barbares de race teutonique ; mais nous avons vu dans
plusieurs circonstances qu'on leur reconnaissait souvent le droit de le
transmettre à leur époux. C'est ainsi que Placidie avait élevé Constantius au
trône impérial, que Pulchérie avait fait régner Marcien, et que la main des
princesses du sang de Théodose avait été recherchée par tous ceux qui
ambitionnaient l'autorité suprême. Au projet de mariage de Clovis avec
Clotilde, unique rejeton de la branche aînée des rois bourguignons, les
catholiques rattachaient de vastes espérances. Ils y voyaient dans l'avenir
leur délivrance dit joug arien et la réunion de toute la Gaule sous un prince
de leur foi. Mais les mêmes raisons politiques avaient éveillé la défiance de
Gondebaud. Maître des destinées de la jeune princesse, il la tenait dans une
sorte de captivité, l'entourait d'une active surveillance et n'aspirait qu'à
éteindre dans un cloître les derniers restes du sang de Chilpéric. Comment
aurait-on pu s'attendre qu'il consentît à donner à sa nièce un époux dans
lequel ses sujets mécontents devaient trouver un appui et son frère assassiné
un vengeur ? Ces
difficultés, en apparence insurmontables, ne découragèrent pas les partisans
de Clovis. Les mœurs germaniques, favorables à la liberté des femmes,
donnaient un caractère sacré au libre engagement pris par une jeune fille
envers l'homme auquel elle promettait de s'unir un jour. Un anneau donné et
reçu suffisait pour constater ce lien respecté par tous les peuples barbares.
Dans leurs codes, les droits des fiancés étaient presque assimilés à ceux des
époux, et la violation des promesses de mariage, de quelque part qu'elle
vînt, était sévèrement punie[47]. Aujourd'hui même, chez les
nations modernes de race teutonique, le lien des fiançailles a conservé sa
force, et souvent pendant plusieurs années deux jeunes amants se gardent
avant le mariage la foi qu'ils se sont publiquement promise. C'était en se fondant
sur ces coutumes germaniques qu'Attila se croyait en droit de réclamer la
main d'Honoria, sœur de l'empereur Valentinien, parce que la jeune princesse,
dans un instant d'égarement lui avait envoyé son anneau. Les amis de Clovis
pensaient donc que s'il était possible de déterminer Clotilde à recevoir
l'anneau du roi des Francs, et à lui promettre la foi de mariage, on
pourrait, en invoquant le lien sacré des fiançailles, arracher à Gondebaud un
consentement forcé. Mais le plus difficile était d'approcher de la jeune
recluse, dont toutes les démarches étaient soigneusement épiées. Aurélianus,
noble romain, de la province Sénonaise, animé du généreux désir de mettre un
terme aux malheurs de son pays, se chargea de cette mission périlleuse, et
pour y réussir, il eut recours à la ruse. Déguisé
en mendiant, il se rendit à pied aux environs de Genève, et se mêla dans la
foule des pauvres auxquels la pieuse fille de Chilpéric distribuait elle-
même chaque jour d'abondantes aumônes dans la chapelle de son palais[48]. Lorsqu'elle arriva devant
Aurélien et qu'elle lui eut mis dans la main une pièce d'or comme aux
autres-malheureux qui imploraient sa charité, il la retint par un coin de son
manteau, et lui fit entendre qu'il désirait lui parler sans témoin[49]. Dans
ces temps de ferveur chrétienne, les haillons de la misère qui ne provoquent
aujourd'hui partout qu'un sentiment de répulsion et de mépris, étaient le
moyeu d'introduction le plus assuré, même auprès des grands. Admis dans
l'appartement de la princesse, en présence seulement de ses femmes, Aurélien
se fit connaître et déclara l'objet de sa mission. Mais il rencontra un
obstacle sur lequel il n'avait pas compté. Élevée par de saints évêques,
Clotilde était parfaitement instruite des lois de l'Église ; elle n'ignorait
pas que le premier concile d'Arles, en 314, avait défendu, sous peine
d'excommunication aux filles chrétiennes d'épouser des païens[50] ; elle répondit sur-le-champ
qu'elle ne pourrait donner sa main à Clovis tant qu'il n'aurait pas reçu le
baptême[51]. Sans doute, pour combattre ces
scrupules, Aurélien fit valoir les grands intérêts de la religion et le vœu
des prélats catholiques qui peut-être avaient déjà prévenu secrètement la
princesse ; car elle se laissa facilement ébranler ; elle consentit à recevoir
de l'envoyé du roi des Francs l'anneau d'or, gage des fiançailles, et lui
remit le sien en échange[52]. Aurélien,
joyeux de ce succès inespéré, s'en retourna sous le même déguisement, portant
dans sa besace les destinées de la Gaule et l'avenir du monde chrétien. Une
circonstance bizarre manqua pourtant encore de faire tout échouer. Dans le
cours de son voyage, et comme il approchait des limites de la Sénonaise, il
fut obligé de marcher en compagnie d'un mendiant qu'il rencontra sur la
route, et pendant la nuit cet homme lui déroba la besace qui renfermait un si
inestimable trésor. Par bonheur, l'ambassadeur n'était plus qu'à quelques
heures de marche d'un de ses domaines, situé près de la frontière ; il y
courut et dépêcha ses esclaves dans toutes les directions à la poursuite du
mendiant. Le voleur fut saisi et amené devant son camarade de la veille, qui
le força de rendre le précieux anneau, et lui infligea une sévère correction[53]. Délivré
enfin de toute inquiétude, Aurélien s'empressa d'instruire Clovis de ces
heureuses nouvelles ; mais le roi des Francs était alors éloigné de ces
contrées. Après avoir conclu, vers la fin de l'année 490, une trêve avec les
cités sénonaises, il avait porté ses armes vers le Nord, où l'ancien
patrimoine de sa nation, le territoire des Francs de Tournay, avait beaucoup
à souffrir du voisinage des Tongriens. Conservant encore après quatre siècles
la rudesse de leurs mœurs primitives, ces colons d'Auguste maintenaient leur
indépendance et luttaient à armes égales contre les autres colonies
germaniques dont ils étaient entourés. Clovis les combattit pendant toute
l'année 491, et réussit à les dompter. La cité de Tongres subit la loi du
vainqueur[54]. Au
retour de cette expédition, il manda près de lui Aurélien qui avait si bien
justifié sa confiance, et le chargea de se rendre à la cour de Gondebaud,
mais cette fois avec les insignes et la pompe d'un ambassadeur, pour réclamer
solennellement la remise de la royale fiancée[55]. Le secret du premier voyage
avait été parfaitement gardé, et Gondebaud n'en avait aucun soupçon, aussi
reçut-il fort mal l'ambassadeur ; il le menaça de le traiter comme espion et
ne vit dans ses paroles qu'un prétexte mensonger mis en avant par Clovis pour
provoquer une guerre[56]. Sans se déconcerter, Aurélien
persista clans ses assertions, et représenta l'anneau de Clotilde. Alors la
jeune princesse fut elle-même appelée, et ne fit pas difficulté d'avouer tout
ce qui s'était passé, en montrant à son tour l'anneau de Clovis[57]. Troublé par cette découverte
inattendue, Gondebaud
se trouva d'autant plus embarrassé qu'il n'avait pas auprès de lui son
ministre de confiance, le plus habile de ses conseillers, le Romain Aredius,
qui était allé à Constantinople porter les félicitations du roi à l'empereur
Anastase, élevé au trône le 11 avril 491, après la mort de Zénon[58]. Les chefs bourguignons qui
entouraient Gondebaud s'écrièrent avec la loyauté des mœurs germaniques qu'on
ne pouvait refuser de rendre une fiancée à son époux, et firent sentir au roi
les dangers d'une guerre injuste, où le sentiment national se prononcerait
contre lui[59]. Vaincu par leurs
représentations, Gondebaud céda, malgré son dépit d'avoir été joué[60]. Les envoyés du roi des Francs
présentèrent le sol d'or et le denier, prix symbolique de la fiancée, selon
les formes de la loi Salique, et la princesse fut remise entre leurs mains[61]. Ce
n'était point sans une vive répugnance que le prince bourguignon s'était
laissé arracher ce consentement involontaire. Dans sa perplexité, il
déplorait plus que jamais l'absence d'Aredius, lorsque ce fidèle ministre
débarqua à Marseille. Instruit du grand événement qui venait de se passer, il
accourt auprès de son maître : « Qu'avez-vous fait ? lui dit-il,
avez-vous oublié que le père de Clotilde et ses deux frères ont été massacrés
de vos mains ; que, par vos ordres, sa mère a été précipitée dans l'eau avec
une pierre au cou ? Et vous faites de votre nièce une reine ! Pouvez-vous
douter que le premier usage qu'elle fera de sa puissance ne soit de venger
ses parents ?[62] » A ces
mots, Gondebaud épouvanté comprend toute l'étendue de sa faute dont il
n'envisageait que vaguement les conséquences, et sur-le-champ il envoie une
troupe de cavaliers à la poursuite de Clotilde. On pouvait espérer de
l'atteindre. Elle était partie de Châlons dans un de ces charriots pesants
appelés bastarnes, qui, traînés par des bœufs, conduisaient
majestueusement au temple les matrones romaines. Les cavaliers dévorent
l'espace ; arrivés près de la frontière, ils aperçoivent la lourde voiture,
ils la devancent, ils l'arrêtent. Mais elle était vide. Aurélien, pressentant
le repentir de Gondebaud, avait fait monter la princesse à cheval, et,
traversant rapidement le territoire bourguignon, l'avait déposée entre les
bras de son royal époux, qui l'attendait au village de Villiers, sur les
confins de la cité de Troyes. An moment de quitter les états de Gondebaud,
les Francs, qui escortaient Clotilde, mirent le feu aux maisons qui se
trouvaient sur leur passage : « Dieu soit béni, s'écria la princesse, » j'ai
vu commencer ma vengeance ![63] » Clovis la conduisit à
Soissons, et là des fêtes solennelles annoncèrent à toute la Gaule cette
union qui consacrait pour la première fois l'alliance du principe catholique
et de l'élément barbare[64]. J'ai
cru devoir raconter avec détail cette dramatique histoire du mariage de
Clovis, parce que cet événement décida du sort de l'Europe, et que les
circonstances presque romanesques dont il fut accompagné caractérisent
parfaitement cette époque où l'influence des mœurs germaniques commençait à
se mêler à celle du christianisme et de la civilisation romaine[65]. La première conséquence qui en
résulta fut la soumission volontaire des cités sénonaises à l'autorité de
Clovis, dont le pouvoir fut ainsi reconnu dans toutes les contrées situées
entre le Rhin et la Seine[66]. Mais les cités armoriques
comprises entre la Seine et la Loire, dans les deuxième et troisième
Lyonnaises, hésitèrent encore à suivre cet exemple. Elles ne voulaient obéir
qu'à un chef chrétien et ne se contentaient point des promesses qui avaient
suffi aux Sénonais, ébranlés par les souffrances de cinq années de guerre.
Néanmoins les dispositions de Clovis étaient si bien connues qu'il ne
s'agissait pour tout le monde que d'une question de temps. Aussi les
hostilités ne furent pas reprises, et la trêve continua d'être provisoirement
observée entre les Francs et les Armoricains. Dès la
première nuit que Clotilde passa avec son époux, elle lui demanda deux choses
qui, sans doute, avaient été les conditions tacites de son acquiescement à
cet hymen. La première était qu'il se fit chrétien, la seconde qu'il vengeât
sur Gondebaud le sang de Chilpéric et de sa famille[67]. Ces demandes, adressées par
une jeune fiancée à l'homme auquel elle sacrifiait sa virginité et vouait son
existence entière, avaient, aux yeux des Germains, un caractère sacré. C'est
le don que, dans les épopées chevaleresques du moyen-âge, les dames requièrent
de leurs chevaliers, et qui doit être octroyé à l'instant sans tenir compte
des difficultés ni des périls. Clovis accéda aux vœux de Clotilde ; mais il
demanda du temps pour les accomplir. D'une part, la nécessité de ménager les
préjugés de ses compatriotes lui commandait de différer son admission
publique dans le sein de l'église ; de l'autre, sa puissance n'était pas
encore assez affermie pour lui permettre d'engager contre les Bourguignons
une lutte inégale. Des
soins plus pressants appelaient son attention. C'était en protégeant le nord
de la Gaule contre les incursions des Allemands que Childéric avait réussi à
y consolider son influence. Clovis avait, de ce côté, les mêmes devoirs à
remplir. Ces Barbares, toujours féroces et turbulents, avaient fait une
incursion dans la Germanie inférieure, sur le territoire des
Francs-Ripuaires. Sigebert, chef des tribus franques du Rhin, appela Clovis à
son secours : c'était reconnaître la suprématie du chef des Saliens, et cette
raison seule devait le déterminer à donner l'assistance demandée. Il se mit
donc en marche avec son armée à laquelle s'étaient jointes les milices
sénonaises, conduites par le fidèle Aurélien, qu'il avait fait duc ou
gouverneur de Melun[68]. Sa première rencontre avec les
Allemands eut lieu à Tolbiac, aujourd'hui Zulpich, près de la limite des deux
Germanies[69]. Le succès de cette célèbre
bataille fut quelque temps incertain, et l'on prétend qu'au milieu même de la
mêlée, Clovis fit vœu de recevoir le baptême si le dieu des chrétiens lui
donnait la victoire. En effet, elle se décida en faveur des Francs. Les Allemands
furent mis en déroute et virent tomber sur le champ de bataille leur roi et
leurs plus braves guerriers. Profitant de l'abattement où les avait jetés
cette défaite, Clovis pénétra sur leur territoire ; ce peuple n'avait plus de
chef, il accepta la domination du vainqueur, et la plupart des tribus
allemaniques reconnurent Clovis pour souverain[70] ; celles qui refusèrent de se
soumettre furent poursuivies sur la rive droite du Rhin et rejetées au-delà
du Danube, dans les provinces romaines du Norique et de la Rhétie, où elles
cherchèrent un asile[71]. Par suite de cette brillante
expédition, Clovis se trouva maitre de la Germanie supérieure ou de l'Alsace
et de l'ancien territoire des champs décumates qui, plus tard, dans l'Empire
d'Allemagne, forma le cercle de Souabe, aujourd'hui le duché de Bade et le
royaume de Wurtemberg. Ces dépendances de l'Empire en avaient été séparées
depuis près d'un siècle par l'invasion de 407. Clovis en forma, sous le nom
de duché d'Allemanie, un gouvernement particulier qui subsista pendant toute
la durée de la dynastie mérovingienne. Ainsi ses victoires reconstituaient
les frontières de la Gaule telles que l'épée des Germanicus et des Constantin
les avaient tracées. Après
des succès aussi éclatants et un pareil accroissement de puissance, Clovis
pouvait suivre librement l'impulsion de sa conscience et les vues d'une sage
politique. Sa première éducation l'avait disposé à embrasser les dogmes et la
morale du christianisme ; son mariage l'en rapprochait encore plus. En 496,
époque de son expédition contre les Allemands, il avait eu déjà deux fils de
Clotilde, et tous deux avaient été baptisés[72]. Il est possible que sur le
champ de bataille de Tolbiac, entraîné par les exemples et les conseils des
officiers romains qui combattaient à ses côtés, il ait fait vœu de ne plus
différer son admission publique dans le sein de l'église[73]. Ce qu'il y a de certain, c'est
que la victoire levait les obstacles qui avaient pu jusqu'alors arrêter la
libre manifestation de ses sentiments. Au retour de cette glorieuse campagne,
le jour de Noël 496[74], il se présenta aves ses
soldats victorieux dans l'église de Reims pour y recevoir le baptême de la
main du saint prélat qui avait été l'ami et le protecteur de sa jeunesse[75]. Ce fut
un beau jour pour l'église catholique que celui où elle put faire couler
l'eau sainte de la régénération chrétienne sur le front du plus illustre des
chefs barbares. Ce triomphe réparait toutes ses pertes et consolait toutes
ses douleurs. Baisse la tête doux Sicambre, dit Saint-Rémi au roi des
Francs[76] ; paroles traditionnelles
fidèlement conservées par les chroniqueurs et travesties à dessein par les
historiens modernes qui, décidés à ne voir dans Clovis qu'un farouche
conquérant, ont mis dans la bouche du saint les mots tout opposés de fier
Sicambre. Remarquons pourtant combien cette épithète, de doux, mitis,
s'accorde bien avec les relations filiales qui avaient toujours existé entre
le jeune héros et le pieux évêque. Mais c'est ainsi qu'on a dénaturé nos
annales au profit des systèmes hypothétiques enfantés dans le moyen-âge par
l'ignorance des peuples et la vanité des princes. C'est ainsi qu'on a modifié
ou rejeté arbitrairement les documents contemporains toutes les fois qu'ils
se refusaient à entrer dans le cadre que les préjugés classiques avaient
tracé d'avance. Trois
mille guerriers francs, de la tribu de Clovis, reçurent le baptême avec lui[77] ; mais, malgré le prestige de
sa gloire récente, le reste de ses soldats, probablement en nombre à peu près
égal, resta fidèle au paganisme et le quitta pour aller se ranger sous les
drapeaux de Ragnacaire, roi de Cambray, qui dans cette circonstance se sépara
de lui ouvertement[78]. Nous avons vu que les Francs
de Thérouenne et leur chef Cararic ne lui avaient jamais obéi. Sigebert, roi
des Ripuaires, forcé d'implorer son secours était devenu son allié ; mais il
demeurait païen et conservait son indépendance. Ainsi des quatre grandes
fractions de la nation des Francs, il ne restait toujours sous les ordres du
fils de Chilpéric que la tribu de Tournay, affaiblie par la défection qui
suivit le baptême de Reims. Ces faits seuls suffiraient pour prouver que
Clovis n'a pu dominer par la violence le nord de la Gaule, encore moins
dépouiller et réduire en esclavage les populations gallo-romaines, comme la
plupart des historiens modernes l'ont soutenu par une inexplicable
aberration. Avec toutes les forces de sa tribu secondée par celle de Ragnacaire,
il avait lutté pendant cinq ans contre les cités sénonaises sans pouvoir les
dompter, et avec ces mêmes forces, réduites de moitié, il aurait abattu les
monarchies des Bourguignons et des Wisigoths, conquis la Gaule entière et
asservi ses millions d'habitants ! Il y a là une impossibilité matérielle
contre laquelle la raison se révolte. Disons plutôt avec Procope, que Clovis,
chef d'un peuple pauvre et obscur, devint réellement puissant du jour où les
provinces gauloises reconnurent volontairement son pouvoir, où leurs évêques
le proclamèrent l'espoir de la religion, où leur brave noblesse et leurs
belliqueuses milices lui créèrent des armées, du jour enfin où la Gaule
catholique l'accepta pour protecteur et pour guide. La
seule nouvelle de son baptême lui soumit les cités de la division armorique,
les 2e et 3e Lyonnaises qui s'étaient tenues jusque-là dans une sorte de
neutralité expectante. Ainsi son autorité s'étendit sans obstacles jusqu'aux
rives.de la Loire[79]. Il
existait encore dans ces contrées quelques débris des corps de soldats
sédentaires, milites limitanei, qui depuis le IIIe siècle étaient
postés le long des côtes de la Manche et de l'Océan pour les défendre contre
les 'pirateries des Saxons. Dans notre premier volume nous avons donné la
nomenclature de ces corps d'après la Notice de l'Empire et nous avons prouvé
que, ces garnisons permanentes étaient de véritables colonies. Les soldats et
les officiers se transmettaient héréditairement les fonds de terre qui
composaient leurs bénéfices militaires avec les obligations de service qui y
étaient attachées. C'était une population armée et enrégimentée, tout à la
fois agricole et guerrière comme le sont de nos jours les régiments des
frontières dans l'Illyrie autrichienne. La Vie de saint Séverin, apôtre du
Norique, au Va siècle, écrite par un contemporain, contient des
renseignements précieux sur cette organisation des provinces-frontières et
sur ce qui s'y passa à l'époque de la décadence et de la dissolution du
gouvernement romain. On y voit que les corps sédentaires des limites, ne
recevant plus ni solde, ni rations, ni recrues, n'ayant plus même de
communications avec le reste de l'Empire, conservèrent cependant sur quelques
points leurs anciens postes[80] ; car ces postes étaient
devenus leur patrie et leur propriété. Cernés de tous côtés par les Barbares,
ils luttèrent isolément contre eux. Ils ne les empêchèrent point de passer
plus avant et de pénétrer dans les provinces intérieures ; mais ils défendirent
tant qu'ils purent, dans leur propre intérêt, les places fortes et les terres
que depuis deux siècles on leur avait données à garder. Il en fut de même des
garnisons maritimes du nord de la Gaule. A la fin du Ve siècle, elles
existaient encore, se maintenant dans leurs postes fortifiés à côté des
Saxons établis sur le même rivage. Ces corps suivirent l'exemple des
populations gallo-romaines et se soumirent à Clovis. Ils conservèrent leur
organisation, leur discipline, leur armure, et leurs bataillons de guerre et
se rangèrent sous les drapeaux des rois francs. Un demi-siècle plus tard,
Procope vit ces débris des légions romaines, encore reconnaissables à leurs
armes et à leur costume, combattre en Italie, où ils avaient suivi les fils
de Clovis ; l'assertion de ce témoin oculaire ne peut être suspectée[81]. Telles
furent les premières conséquences du baptême de Clovis, évènement immense
dans l'ordre politique comme dans l'ordre religieux, et dont l'importance
historique n'a peut-être pas été assez appréciée. Une
considération sur laquelle on ne saurait trop insister, c'est qu'aucune
nation barbare n'était entrée jusque-là dans le sein de l'église orthodoxe. «
Tous les Barbares sont hérétiques ou païens, disait Salvien. » Et ce mot
était aussi vrai à la fin qu'au commencement du Ve siècle. A l'époque du
baptême de Clovis, il n'y avait pas une seule province dans l'empire
d'occident qui ne fût soumise à l'autorité d'un chef barbare, et pas un seul
de ces chefs qui ne fût idolâtre ou Arien. L'empereur d'Orient était le seul
souverain catholique du monde civilisé ; encore son orthodoxie était-elle
souvent suspectée à Rome. De là, pour les populations romaines, un profond
sentiment de gêne et d'oppression. Leur position vis-à-vis des Vandales, des
Wisigoths et des Bourguignons était la même, sous le rapport religieux, que
celle des populations grecques modernes vis-à-vis des Turcs. Il ne pouvait
s'opérer une fusion complète entre les deux races parce qu'aux différences
d'origine, de mœurs, de langage, il se joignait une cause de division bien
plus puissante encore, la différence de religion. Le baptême de Clovis levait
cette barrière qui pesait d'un poids si écrasant sur la Gaule romaine. Réunis
aux pieds des mêmes autels, sous la haute direction intellectuelle des mêmes
pasteurs, de ces évêques dignes élus du peuple et nobles représentants de
l'aristocratie celtique, les Francs et les Gaulois étaient appelés à ne
former qu'une nation de frères, dans laquelle, en moins d'un siècle, la
distinction des races devait presqu'entièrement s'effacer. Ce
n'était donc pas un vain titre que celui de fils aîné de l'église, que nos
rois se faisaient gloire de porter. Car de toutes les dynasties de l'Europe,
celle des rois saliens fut la première qui entra dans la grande unité
chrétienne et y entraîna, après elle, tous ces peuples que les Romains
confondaient sous le nom de nations, gentes désignant par ce seul mot tout ce
qui était en dehors de ces deux termes identiques, le christianisme et la
civilisation[82]. Une
révolution religieuse, étrangère à la Gaule, mais qui coïncida avec l'entrée
de Clovis sur la scène politique, contribua beaucoup à rattacher les Gaulois
à sa cause en réveillant leur aversion pour les princes ariens, dont on peut
dire qu'ils n'avaient pas eu jusqu'alors gravement à se plaindre. Les rois
bourguignons surtout n'avaient jamais cessé de se montrer tolérants et même
de témoigner beaucoup de déférence aux évêques catholiques. Le roi des
Wisigoths, Euric, mérita seul le nom de persécuteur ; encore cette
persécution eut-elle, comme nous l'avons vu, plutôt le caractère de la ruse
que celui de la violence. Elle consista dans une série de vexations
administratives, de spoliations ouvertes ou déguisées, d'interdictions
gênantes à l'aide desquelles on espérait désorganiser le clergé et attirer
insensiblement les fidèles dans les voies de l'hérésie. Mais ce système ne
réussit pas et tomba bientôt de lui-même ; commencée à l'époque où Euric se
sépara de l'Empire et proclama son indépendance, vers 473, la persécution
cessa dès 480, quatre ans avant la mort de ce prince qui avait reconnu le
danger dans un pays tout catholique de blesser trop fortement les sentiments
de la majorité. En effet les rois ariens n'avaient dans la Gaule de
co-religionnaires que parmi leurs sujets barbares. Obligés d'employer des
Romains dans toutes les parties de l'administration, parce qu'eux seuls
pouvaient en faire marcher les rouages compliqués, ils ne trouvaient autour
d'eux que des catholiques à qui ils pussent donner leur confiance. Léon,
premier ministre d'Euric, était catholique[83], ainsi qu'Arédius, ministre de
Gondebaud, et tous les principaux fonctionnaires des deux royaumes. Avec de
tels instruments, comment aurait-on pu combattre efficacement la religion
dominante ? Il n'en
était pas de même en Afrique où les hérétiques étaient puissants et en grand
nombre parmi les populations romaines. C'étaient les hérétiques romains qui
avaient suggéré à Genséric le plan insidieux de l'extinction progressive du
clergé orthodoxe, plan qu'Euric essaya en vain d'imiter, mais que le roi
vandale suivit pendant tout le cours de son long règne avec autant de vigueur
que de persévérance. Lorsque Genséric mourut en 477, son fils Hunéric, époux
de la pieuse Eudoxie, fille de l'empereur Valentinien, parut d'abord
promettre à l'église des jours plus paisibles. Cédant aux prières de sa
belle-sœur Placidie, veuve d'Olybrius, et aux représentations de l'empereur
d'Orient, il permit aux catholiques de pourvoir, par de nouvelles élections
aux sièges épiscopaux, devenus presque tous vacants, de réparer leurs églises
et de célébrer publiquement leur culte, mais sous la condition formelle que
les mêmes libertés seraient accordées dans l'Empire à la secte arienne[84]. Ce
n'était là qu'une tolérance précaire, et cependant elle suffit pour faire
prendre à la foi catholique un essor dont les hérétiques ne tardèrent pas à
s'alarmer. Le clergé arien était nombreux, fortement organisé, et avait pour
chef un évêque nommé Cyrille, qui prenait le titre de patriarche. Il parvint
à ranimer les ressentiments du roi contre les catholiques eu lui représentant
que les conditions qu'il avait lui-même posées n'avaient pas été tenues et
que l'arianisme était toujours proscrit par les empereurs. Hunéric crut son
honneur engagé dans cette question de réciprocité ; vivement irrité de ce
qu'il regardait comme un outrage, il s'abandonna sans réserve aux conseils de
ces prêtres et d'après leur avis il ordonna à tous les évêques orthodoxes,
qu'on appelait Omousiens, de se réunir à Carthage, le 1er février 484
pour y justifier les principes de leur foi dans une conférence avec le clergé
arien. Le
patriarche hérétique Cyrille présidait cette réunion dans laquelle on n'avait
cherché qu'un prétexte pour frapper les évêques catholiques et les rassembler
tous sous la main du pouvoir afin de les atteindre plus sûrement. Victor
nous a conservé la profession de foi présentée par ces évêques ; c'est un
modèle de discussion savante et modérée ; mais elle ne pouvait rien changer à
un arrêt prononcé d'avance. Au bout de quelques jours il parut un nouvel édit
qui déclarait les catholiques convaincus de mensonge et de rébellion, et leur
faisait l'application de toutes les mesures rigoureuses prises à différentes
époques par les empereurs contre les sectes dissidentes[85]. L'exercice du culte orthodoxe
fut interdit sous les peines les plus sévères ; les évêques et les prêtres
furent proscrits et déportés en masse ; le clergé arien se faisait amener les
fidèles par des soldats vandales pour les rebaptiser de gré ou de force[86] ; ceux qui résistaient étaient
emprisonnés, dépouillés de leurs biens, exilés ou livrés aux bourreaux ; et
l'on vit se reproduire les souffrances et l'héroïsme des martyrs des premiers
siècles ; même avant la conférence de Carthage, 4.976 prêtres ou diacres
avaient été envoyés en exil chez les Maures nomades, dans les déserts au-delà
de l'Atlas[87] ; sur 466 évêques que l'Afrique
comptait dans ses diverses provinces, go périrent, 348 furent déportés en
Corse et en Sardaigne, s8 seulement réussirent à s'échapper. A la
nouvelle de cette persécution dont il n'y avait pas eu d'exemple depuis
Dioclétien, le monde romain qui était en même temps le monde catholique
s'émut tout entier[88]. En Asie comme en Europe, à
Constantinople comme à Rome, il s'éleva un cri général d'indignation contre
les oppresseurs, de pitié pour les martyrs. Mais l'impression fut surtout des
plus vives dans la Gaule et dans l'Italie, qui de leurs rivages pouvaient
voir les misères des déportés et où la plupart des fugitifs avaient cherché
un asile. Dans toutes les villes, les réfugiés furent accueillis comme des
frères et honorés comme des saints. Si quelques-uns d'entre eux succombaient
aux souffrances de l'exil, on conservait leurs dépouilles mortelles comme des
reliques sacrées, et l'église du lieu les adoptait pour patrons[89]. Plusieurs cités choisirent
même pour leur évêque le proscrit qu'elles avaient caché dans leurs murs. On
multipliait les copies de l'éloquent manifeste où l'évêque Victor, un des
déportés, avait peint avec chaleur les calamités dont il avait été lui-même
témoin et victime. Ces relations passaient de main en main, étaient lues dans
les églises et soulevaient partout une haine furieuse contre les hérétiques.
Dans la Gaule, les Ariens n'étaient plus vus qu'avec horreur ; on ne savait
plus gré aux rois barbares de leur tolérance ; on n'y voyait qu'une
dissimulation hypocrite qui attendait le moment favorable pour allumer le feu
de la persécution. Ces
événements se passaient précisément de 484 à 490, à l'époque des guerres de
Clovis contre les cités sénonaises, et leur influence ne fut sans doute pas
étrangère à l'issue pacifique de cette lutte. Dans la disposition générale
des esprits, on peut juger avec quel enthousiasme fut accueillie l'espérance
de la conversion du roi des Francs qui promettait à la foi catholique pour
vengeur et pour appui le plus brave des peuples barbares. D'un bout de la
Gaule à l'autre une correspondance active s'établit entre les évêques qui,
malgré le partage du territoire gaulois entre plusieurs dominations
différentes, se regardaient toujours comme enfants d'une même patrie et
membres d'une même église. Saint Rémi était le centre auquel toutes ces
négociations venaient aboutir. Au sud comme au nord de la Loire tous les
regards se tournaient avec anxiété vers le baptistère de Reims, et lorsque
l'heureuse nouvelle, annoncée d'avance à l'impatience du clergé, fut connue
dans toutes les provinces, il y eut un concert universel de joie et de
félicitations. Le pape
Anastase s'empressa d'adresser au royal néophyte une lettre, véritable chant
de triomphe où le père des fidèles laisse entrevoir ses pensées d'avenir.
« Apprenez, lui dit-il, toute la joie dont notre cœur paternel est
rempli ; croissez en bonnes œuvres, mettez le comble à notre bonheur et soyez
notre couronne. L'église notre mère commune se félicite d'avoir enfanté à
Dieu un si grand roi. Continuez, glorieux et illustre fils, à réjouir le cœur
de cette tendre mère ; soyez une colonne de fer pour la soutenir et à son
tour elle vous donnera la victoire sur tous vos ennemis[90]. » Dans la Gaule les principaux
évêques des couvées soumises aux princes ariens n'hésitèrent pas non plus à
écrire directement à Clovis pour lui exprimer leurs vives sympathies. La
lettre d'Avitus, évêque de Vienne nous a été conservée[91] ; elle peint si bien ce
mouvement des esprits qu'elle mériterait d'être citée tout entière ; nous en
rapporterons seulement quelques passages. « Votre foi est notre victoire,
disait au roi des Francs ce prélat, sujet des princes bourguignons ; la
divine providence vous a donné pour arbitre à notre siècle et en choisissant
pour vous, vous avez prononcé pour tous... La Grèce peut se vanter encore
d'avoir un souverain catholique ; mais elle n'est plus seule en possession de
ce don précieux, et l'occident a aussi sa lumière[92]. » Deux
grandes espérances se rattachaient dans l'esprit d'Avitus au baptême de
Reims. D'une part il pensait que l'exemple de Clovis agirait sur les autres
rois barbares en dissipant cette sorte de respect humain qui les retenait
dans les erreurs de leurs pères[93] ; de l'autre, il voyait dans
les Francs devenus chrétiens des missionnaires armés qui porteraient le
flambeau de la foi chez les peuples du nord auxquels l'Évangile n'avait
jamais été prêché[94]. En contact avec la
civilisation romaine sur la rive gauche du Rhin, avec la barbarie germanique
sur la rive droite, cette nation était mieux placée qu'aucune autre pour
servir d'intermédiaire entre ces deux mondes jusque-là séparés et ennemis.
Aussi l'histoire nous montre les prévisions du saint évêque réalisées dès le
siècle suivant. Les
sentiments d'Avitus étaient ceux de tout le clergé, gaulois et après avoir
entendu ce langage d'un des hommes les plus influents de l'époque, il n'est
plus permis de taxer d'exagération Grégoire de Tours, lorsqu'il dit que toute
la Gaule enviait le sort des provinces soumises aux Francs et désirait avec
amour de les avoir pour maîtres[95]. Depuis le baptême de Clovis,
on peut dire qu'il y eut en sa faveur une sorte de conspiration permanente de
tous les évêques des cités occupées par les princes ariens, et si l'on songe
à la, puissance morale de ces prélats dépositaires des seules influences qui
eussent survécu au-naufrage de toutes les institutions, on comprendra combien
la position de ces princes était difficile et de quels périls ils étaient
environnés. Leur embarras était d'autant plus grand qu'il n'y avait pas à
proprement parler de complot matériel et saisissable ; mais un entraînement
général de l'opinion contre lequel venaient échouer tous les efforts de la
violence. Un
évêque paraissait suspect d'attachement aux intérêts des Francs ; on le
déposait, on l'exilait, et aussitôt l'élection populaire lui donnait un
successeur dans lequel se retrouvaient les mêmes dispositions. Ce fut ainsi
que le roi des Wisigoths, Alaric, se vit forcé de proscrire successivement
deux évêques de Tours, Volusianus et Verus, et les laissa mourir dans l'exil[96]. Nous avons déjà parlé
d'Aprunculus, évêque de Langres, qui, pour la même cause fut déposé et
emprisonné par Gondebaud, s'échappa du château de Dijon où il était détenu et
se réfugia à Clermont, où il fut aussitôt élevé par les suffrages du clergé
et du peuple sur le siège épiscopal, que la mort de Sidonius avait laissé
vacant[97]. Deux autres prélats
bourguignons, Théodorus et Proculus, bannis pour leur attachement à Clotilde,
furent accueillis par cette princesse qui, dans la suite, récompensa leur
fidélité en les plaçant tous deux sur le premier siège épiscopal des états
francs celui de Tours[98]. Vers
489, Victorius, gouverneur de l'Aquitaine, dont nous avons vu Sidonius
lui-même vanter la modération, est forcé de sévir contre Eucherius, un des
membres les plus distingués de la noblesse catholique de cette province[99], et le fait mourir en prison ;
l'indignation du peuple éclate avec une telle violence, que Victorius,
craignant pour sa vie, abandonne son gouvernement et se retire à Rome où,
poursuivi par les haines populaires, il est lapidé dans la rue[100]. Peu de temps après,
Quintianus, évêque de Rhodez, est déposé par Alaric comme suspect de
partialité pour les Francs ; il se réfugie en Auvergne et y reçoit un accueil
fraternel de l'évêque Euphrasius, successeur d'Aprunculus[101]. Ces montagnes étaient toujours
le foyer de la nationalité gauloise. Alaric s'en inquiète et mande à sa cour
les principaux personnages de la province, ayant à leur tête Apollinaris,
fils de Sidonius ; mais, comme il n'existait point de preuves positives
contre eux, il est forcé de les renvoyer avec honneur[102]. Ainsi les princes ariens se
débattaient vainement contre le torrent de l'opinion qui les entraînait
malgré eux. Ces
faits nombreux, et dont on pourrait grossir encore la liste, prouvent assez
quelle était la tendance des esprits dans la Gaule et quelles facilités
Clovis y trouva pour l'agrandissement de sa puissance. Eu 497 son pouvoir
était reconnu dans toutes les provinces du Nord, depuis la Loire jusqu'au
Rhin, et s'étendait au-delà de ce fleuve jusqu'au Danube. Il régnait sur
l'ancien territoire des Saliens par droit de naissance ; sur l'Allemanie, la
première Germanie et la cité de Tongres par droit de conquête ; sur les cités
romaines des deux Belgiques, des deux Lyonnaises et de la Sénonaise par la
libre accession des peuples. Les chefs encore indépendants des tribus
franques de Thérouenne et de Cambray étaient forcés de le respecter, et une
alliance cimentée par la victoire lui rattachait les rois ripuaires, dont les
états embrassaient d'un côté du Rhin la Germanie inférieure et la cité de
Trèves, de l'autre les plaines de la Westphalie jusqu'au Weser. Appuyé sur
cette large base, il tendait la main au reste de la Gaule qui l'appelait
comme un libérateur. Ses hautes destinées étaient donc tracées d'avance et
rien ne pouvait en arrêter le cours. Mais avant de raconter les derniers
événements qui consolidèrent sa puissance, nous devons reporter nos regards
en arrière sur Rome et Constantinople. Car, dans l'histoire de cette époque,
on ne peut jamais perdre-de vue ces deux centres du monde romain qui, malgré
sa dissolution politique et le morcellement de son territoire, étaient encore
pour tous les peuples civilisés une patrie commune. Nous
avons vu, qu'en 471, au moment où l'empire d'Occident succombait sous
l'ascendant des milices barbares, l'empire d'Orient était parvenu encore une
fois à secouer le joug de cette fatale domination. Appuyé par les légions
isauriennes, Léon avait pu frapper impunément le chef alain Aspar qui, depuis
quarante ans, disposait de toutes les forces de cet empire, et auquel
lui-même devait la couronne. Cependant les Barbares fédérés avaient à
l'instant même protesté à main armée contre une réaction si nuisible à leurs
intérêts, et quoiqu'ils eussent échoué dans leurs premières tentatives, ils
n'avaient jamais cessé de faire de nouveaux efforts pour ressaisir la
prépondérance qui leur échappait. La nation gothique était encore alors la
plus nombreuse de celles qui, avaient été colonisées dans l'empire d'Orient
et la seule qui pût y exercer une influence redoutable. Depuis qu'au
commencement du Ve siècle, les Wisigoths avaient été rejetés sur l'Occident,
les colonies de cette race en Orient se composaient uniquement d'Ostrogoths.
Elles se partageaient en deux branches principales. L'une tirait son origine
des tribus qui, lors de la première invasion des Huns en Europe et de la
destruction du royaume d'Athanaric, étaient entrées avec les Wisigoths sur le
territoire romain et avaient été établies en colonies militaires, vers 386
par l'empereur Théodose, dans les contrées voisines de l'embouchure du
Danube, au nord de la Thrace[103]. Les établissements de l'autre
étaient plus récents. C'était cette fraction de la race gothique qui avait
trahi Athanaric en passant sous les drapeaux des Huns, et depuis cette époque
avait suivi la fortune des conquérants tartares jusqu'à la mort d'Attila.
Dans l'anarchie qui succéda à la dissolution de cette formidable puissance,
les Ostrogoths, attaqués de toutes parts, poursuivis par la haine des peuples
slaves et suéviques, leurs anciens ennemis, cherchèrent un refuge au sud de
la Pannonie, entre la Save et la Drave. Une partie de leurs tribus entra au
service de l'empire d'Occident ; la masse de la nation fut colonisée par
l'empereur Marcien, sur les confins de la Mésie supérieure. A
l'époque du meurtre d'Aspar, les colonies du bas Danube, plus anciennement
établies dans l'Empire et plus rapprochées de la capitale, furent les
premières à se soulever. Ostrys, qui osa attaquer le palais immédiatement
après la mort de son général, appartenait à ces tribus. Cette audacieuse
tentative ayant échoué par la résistance de la garde isaurienne,
Théodoric-le-Louche, chef des Ostrogoths de la Thrace, rassembla aussitôt
toutes leurs forces et marcha sur Constantinople. Mais la ville était trop bien
fortifiée pour qu'il fût possible de la prendre d'assaut, et sans une flotte
on ne pouvait couper ses communications du côté de la mer. C'est à sa
position maritime que Constantinople a dû de pouvoir braver pendant dix
siècles les attaques des peuples barbares. La défense d'une vaste capitale
n'est possible qu'à cette condition ; car la facilité des arrivages par mer
peut seule mettre ces grands centres de population à l'abri de la famine, qui
rend inutiles tous les moyens de défense. Les remparts de Rome n'ont jamais
empêché qu'elle ne devînt la proie de toutes les armées qui se sont
présentées sous ses murs. Renonçant
à une entreprise impraticable, Théodoric-le-Louche continua, pendant tout le
règne de Léon, de harceler les troupes impériales et de dévaster les
campagnes de la Thrace. Il ne cessait pourtant pas de négocier avec la cour ;
mais il voulait, avant de poser les armes, qu'on éloignât les 'saures, qu'on
l'élevât lui-même à la dignité de commandant général des milices et qu'on lui
remit les trésors d'Aspar auquel il prétendait succéder dans ses richesses
comme dans sa puissance[104]. Accepter ces conditions,
c'était rétablir ce qu'on venait d'abattre avec tant de périls. Léon, décidé
à résister, sentit la nécessité d'accroître ses forces et chercha à s'assurer
l'appui des Ostrogoths de la Mésie pour les opposer à leurs compatriotes.
Cette branche de la nation 'était supérieure à l'autre par l'illustration et
par le nombre ; ses chefs appartenaient à la noble famille des Amales qui
étaient la race royale des Ostrogoths, comme les Balths celle des Wisigothe
En les établissant dans l'Empire, Marcien, selon la coutume, leur avait
demandé des Stages, et Théodoric, fils de leur roi Théodemir, amené en cette
qualité à Constantinople dès l'âge le plus tendre y avait reçu une éducation
toute semblable à celle de la jeunesse patricienne[105]. Léon renvoya ce jeune prince à
son père avec de magnifiques présents ; Théodoric avait alors 18 ans, et en
avait passé dix dans le palais des empereurs. Ce témoignage de confiance
rattacha à la cause de l'Empire les Ostrogoths de la Mésie qui défendirent
avec succès les frontières de leur province contre les Huns et les Bulgares[106]. Après divers incidents qu'il
est inutile de rapporter ici, Léon, fortifié par le concours de la branche la
plus puissante de la nation gothique, finit par forcer Théodoric-le-Louche de
traiter à des conditions acceptables ; il lui promit 2.000 livres d'or de
solde annuelle, agrandit le territoire des colonies dont il était chef et le
nomma commandant des milices de Thrace[107]. C'était beaucoup accorder sans
doute ; mais il n'y avait rien là au-dessus de ce qu'obtenaient ordinairement
les chefs des grands corps de barbares fédérés. Zénon,
l'Isaurien successeur de Léon, suivit la même politique. Dès son avènement,
en 475, il s'attacha à gagner l'affection du jeune Théodoric l'Amale qui
venait de succéder, dans le commandement des Ostrogoths de la Mésie, à son
père Théodemir. Appelé à la cour, comblé de présents et d'honneurs, le jeune
prince fut adopté par l'empereur lui-même, comme fils d'armes selon l'usage
germanique[108]. Aussi lorsque le peuple de
Constantinople se souleva contre les 'saures et contre Zénon, Théodoric
l'Amale resta fidèle à la cause de ce prince et combattit pour lui[109]. Mais les Ostrogoths de la
Thrace, conduits par Théodoric-le-Louche, soutinrent au contraire les
révoltés, et même quand Zénon, vainqueur, fut rentré dans sa capitale, ils
continuèrent la guerre pour leur propre compte[110]. La division de la nation
gothique en deux branches fut alors le salut de l'Empire. Traitant tour à
tour avec les deux chefs, et les opposant l'un à l'autre, Zénon parvint à
neutraliser deux forces rivales dont l'union aurait pu le perdre. Cependant,
il en résulta pendant quatre ans un état continuel de troubles et la
dévastation périodique de la Thrace, de l'Illyrie et de la Macédoine. Enfin,
en 481, la mort de Théodoric-le-Louche, tué par accident, délivra l'Empire
d'un de ses deux ennemis. Mais Théodoric l'Amale, resté seul en devint plus
redoutable ; car toutes les forces de la nation gothique se trouvèrent
réunies dans ses mains. Zénon
comprit l'imminence du danger et ne vit d'autre moyen de le prévenir que
d'ôter au jeune chef des Ostrogoths, tout prétexte de rupture, en allant
au-devant des vœux que son ambition pouvait former. Il lui donna le
commandement des milices présentes[111], et plaça sous son autorité la
ligne entière du Danube depuis les frontières de l'Empire d'Occident jusqu'à
la mer Noire. Maître absolu dans ces provinces, que représentent aujourd'hui
la Servie et la Bulgarie turques, l'heureux héritier des Amales fixa sa
résidence à Noves, au centre de son gouvernement. Bientôt après, en 484,
Zénon l'éleva au consulat, ta première dignité du monde, dit Jornandès, et
lui fit dresser une statue équestre sur la grande place de Constantinople, en
face du palais impérial[112]. Théodoric ne fut pas
insensible à tant de faveurs extraordinaires. Romain par son éducation et par
les habitudes de sa première jeunesse, il ne portait pas alors son ambition
au-delà des honneurs de ce qu'on appelait encore la république. Mais son peuple
murmurait. Cantonnés dans un pays ruiné par cent ans de guerres, les Goths se
plaignaient de manquer de tout, tandis que leur chef se revêtait de la
pourpre et s'asseyait sur la chaise curule. Bientôt même Théodoric s'aperçut
que, fidèle à la politique astucieuse du Bas-Empire, Zénon travaillait
sourdement à miner sa puissance et ne le caressait que pour le perdre plus
sûrement. L'inaction du jeune roi favorisait les plans perfides de la cour de
Byzance en le rendant suspect à ses compatriotes ; il vit qu'il était temps
d'en sortir, et, en 487, après avoir dévasté l'Illyrie et la Macédoine, il se
rapprocha de Constantinople comme pour en faire le siège. La situation de
Zénon devint très critique ; il avait affaire cette fois à la nation entière
des Ostrogoths qu'il n'était plus possible de diviser, et il n'ignorait pas
combien sa capitale renfermait de mécontents prêts à se joindre à tout ennemi
qui les délivrerait du joug des Isaures. Dans son anxiété, il se souvint qu'à
la fin du dernier siècle, on s'était défait des Wisigoths en les rejetant sur
l'Occident, et il pensa que le même expédient pourrait le débarrasser des
Ostrogoths. Depuis
douze ans Odoacre gouvernait l'Italie et quoi qu'il n'eut pas méconnu en
principe la suzeraineté impériale, ses relations avec la cour de Byzance
étaient devenues de plus en plus hostiles[113]. En envoyant Théodoric
conquérir ce vaste démembrement de l'Empire, en mettant aux prises les
Barbares fédérés de l'Orient avec ceux de l'Occident, Zénon n'avait rien à
perdre et tout à gagner ; car, soit que l'entreprise réussît ou échouât, il
se délivrait d'un voisinage dangereux. « Pourquoi, écrivit-il à
Théodoric, vous acharner à détruire un empire dont vous n'avez éprouvé
que des bienfaits ? Vous êtes sénateur romain ; imposez-vous une tâche digne
de ce noble titre. Délivrez Rome et l'Italie, opprimées par une armée de
Barbares, par des hordes d'Erules et de Suèves, anciens ennemis de votre
nation[114]. » Ce langage flatta l'orgueil
du jeune roi des Goths sur lequel le grand nom de Rome n'avait rien perdu de
son prestige. Il se jeta avec joie dans une carrière de combats et de périls
au bout de laquelle apparaissaient, pour lui le trône des Césars d'Occident,
pour ses soldats de riches établissements dans la fertile Italie. Cessant
donc ses hostilités contre Constantinople, il assembla ses compatriotes et
leur fit part des propositions de Zénon qu'ils accueillirent avec
enthousiasme. L'impatience du chef étant secondée par celle des soldats, il
n'attendit pas même que l'hiver fût passé et muni du diplôme impérial qui
légitimait sa future conquête, il se mit en marche dès la fin de l'année 488. Ce ne
fut pas seulement une expédition militaire ; ce fut l'émigration de tout un
peuple. Il ne resta pas une seule famille d'Ostrogoths dans la Mésie ;
quelques tribus gothiques ; de la Thrace refusèrent seules de suivre le
mouvement général. Au milieu des rangs serrés des guerriers en armes, les
femmes, les enfants, les bestiaux, les charriots chargés de vivres et
d'effets formaient un immense convoi[115]. Ou peut juger des difficultés
d'une pareille marche dans une saison rigoureuse, à travers des déserts, des
forêts, des montagnes et au milieu de populations ennemies. En traversant la
province de Savie, au sud de la Pannonie, ancien séjour de ses ancêtres,
Théodoric y rencontra les Gépides -et les Bulgares qui s'y étaient établis
depuis que les Ostrogoths l'avaient quittée. Gagnés par Odoacre, ils
essayèrent de s'opposer à son passage ; mais il les dispersa après un combat
acharné et franchissant les Alpes Juliennes, il descendit sur les rivages de
l'Adriatique[116]. Odoacre l'attendait sur les
bords du fleuve Sonzio en avant d'Aquilée sur les limites de la province
d'Italie. Là s'engagea une bataille décisive où la fortune se déclara pour le
chef des Goths, qui força son rival de se réfugier dans Vérone[117]. Dès-lors le succès de
l'entreprise ne parut plus douteux, et, dans la suite, Théodoric data le
commencement de son règne de cette glorieuse journée du 28 mars 489[118]. Cependant
une seule défaite ne pouvait suffire pour abattre cette formidable armée
d'Italie qui depuis près d'un demi-siècle dominait l'Occident. La guerre se
prolongea avec des chances diverses pendant deux années. Théodoric s'était
successivement emparé de toutes les places au nord du Pô. Le 11 août 490 une
nouvelle bataille, livrée sur les bords de l'Adda, non loin de Pavie,
contraignit Odoacre de se renfermer dans Ravenne[119]. Théodoric alla aussitôt
l'assiéger dans ce dernier asile. Mais il avait à combattre un adversaire
digne de lui ; Odoacre était un dés grands capitaines de l'époque et
commandait à des troupes aguerries et dévouées. Avec de tels défenseurs,
Ravenne se retrouva imprenable ; les assiégeants n'avaient point de vaisseaux
pour bloquer la place du côté de la mer, et du côté de la terre des marais
impraticables couvraient ses remparts[120]. Interrompu par de fréquentes
sorties et par des expéditions dans les contrées environnantes, le siège
durait encore après trois ans, en 493, sans que rien parût annoncer un
résultat décisif[121]. Les deux rivaux, las d'une
guerre où ils épuisaient inutilement leurs forces, avaient appris à se
connaître et à se craindre ; ils en vinrent à désirer de s'entendre pour
partager la riche proie qu'ils ne pouvaient s'arracher tout entière, et par
la médiation de l'évêque de Ravenne, un traité fut conclu en vertu duquel les
deux chefs devaient régner ensemble sur l'Italie, tandis qu'une nouvelle
répartition des terres serait faite entre les deux armées qui occuperaient
simultanément toutes les positions militaires[122]. A ces conditions les portes de
la ville furent ouvertes à Théodoric qui y fit une entrée solennelle le 5
mars 493, précédé du clergé portant les reliques des saints sut lesquelles
les deux rivaux s'étaient juré amitié et confiance. En
effet, on les vit pendant quelques jours loger ensemble au palais impérial et
manger à la même table avec une apparente cordialité. Mais ce partage bizarre
de l'autorité suprême entre deux chefs également ambitieux et énergiques ne
pouvait être qu'un piège réciproque, et il ne s'agissait que de savoir lequel
des deux saurait le premier surprendre et frapper son adversaire. Dans cette
lutte de dissimulation et de ruses, Théodoric eut encore l'avantage. Ayant
invité Odoacre à un festin, il le poignarda de sa propre main et fit
massacrer en même temps ses principaux officiers, sans épargner les femmes et
les enfants[123]. Privée de ses chefs par cet
assassinat, l'armée d'Italie, que des combats meurtriers avaient décimée
depuis cinq ans, se soumit sans résistance au vainqueur. Elle fut cantonnée
dans le nord de la Péninsule ; les Ruges occupèrent Pavie[124] ; les Érules et les Turcilinges
les forteresses du Piémont. Théodoric procéda à un nouveau partage des terres
de l'Italie, c'est-à-dire du tiers des biens fonds attribué à l'armée par
Odoacre, et établit ses soldats dans les bénéfices militaires que les vides
occasionnés par la guerre et les proscriptions laissaient vacants[125]. Ainsi finit la longue
domination de cette armée célèbre qui, pendant seize ans, sous Ricimer, et
dix-huit ans, sous Odoacre, avait maîtrisé Rome et imposé ses caprices à
toute une moitié du monde romain. Malgré
la soumission complète de ses ennemis, Théodoric ne jouit pas d'abord
paisiblement de sa conquête. Nous avons vu que le roi des Bourguignons,
Gondebaud, avait eu pendant quelques mois le commandement des armées
impériales, après la mort de son oncle Ricimer, et en avait été dépouillé par
les intrigues d'Oreste. Depuis ce temps, il n'avait fait aucune tentative
pour recouvrer son influence perdue. Il redoutait trop Odoacre pour oser
l'attaquer en face, et lorsque Théodoric vint disputer à cet heureux soldat
sa domination usurpée, il resta spectateur de ce duel entre deux grands
guerriers, observant les chances de la lutte et épiant le moment d'y
intervenir avec avantage. La mort d'Odoacre parut enfin lui offrir l'occasion
qu'il attendait. Il pensa que l'armée d'Italie, privée de son général,
accueillerait avec joie un chef autrefois connu d'elle et verrait dans les
Bourguignons des alliés et des sauveurs. Dans cette confiance, il passa les
Alpes et envahit la Ligurie. Mais son, nom que ne recommandait aucun souvenir
de gloire, ne rallia aucune sympathie. Les soldats d'Odoacre étaient las de
combattre, et sachant ce qu'il en coûtait pour résister à Théodoric, ils se
souciaient peu de recommencer la lutte dans l'intérêt des Bourguignons.
Gondebaud, ne trouvant aucun appui dans un pays où il croyait se présenter en
libérateur, se retira dès qu'il apprit que Théodoric marchait contre lui avec
toutes ses forces, et repassa les monts sans avoir obtenu d'autre résultat
que de ravager les plaines de la Ligurie et d'emmener comme esclaves un grand
nombre d'habitants inoffensifs que le pieux évêque de Pavie, saint Épiphane,
par ses sollicitations et son or rendit bientôt après à la liberté[126]. Théodoric ne jugea pas prudent
de poursuivre les envahisseurs au-delà des limites de son territoire, et
remettant à un autre temps sa vengeance, il s'occupa de consolider sa
puissance désormais incontestée. Son
gouvernement en Italie fut tout-à-fait romain[127]. Élevé à la cour de Byzance,
initié dès sa jeunesse à tous les secrets de la subtile diplomatie de
l'Orient, il se montra le politique le plus habile de son siècle. L'objet
constant de ses préoccupations fut de restaurer l'empire d'Occident et de
devenir le successeur réel des Césars. C'est la pensée qui perce dans tous
ses actes ; il affecte toujours de se mettre en opposition avec les autres
rois barbares ; s'il conquiert une province, il la félicite d'être rentrée
dans l'unité romaine ; si ses possessions sont attaquées, c'est la barbarie
qui envahit de nouveau le monde romain. Procope dit qu'il se contenta du
titre de roi[128] ; c'est en effet ainsi que la
postérité l'a désigné et de son vivant même le préjugé qui excluait les
Barbares du trône impérial était encore si puissant qu'il ne put passer pour
empereur aux yeux de ses contemporains. Mais ses actes officiels démentent la
modestie qu'on lui prête. Il fut le premier des rois barbares qui osa prendre
le titre de princeps, attribué exclusivement aux empereurs. Le mot d'empire
revient à chaque instant dans les lettres écrites en son nom, et ses états y
sont presque toujours qualifiés d'empire et non de royaume[129]. Cette qualification au reste
était fondée ; aux yeux des Romains, Théodoric était l'administrateur de
l'empire d'Occident comme Ricimer et Odoacre l'avaient été à des époques
d'interrègne. Suivant les principes du droit public de ce temps, c'était un roi,
mais un roi gouvernant un empire, et c'est à ce titre que la supériorité
qu'il affectait sur les autres rois barbares pouvait se justifier dans
l'opinion des peuples. Il résidait habituellement à Ravenne ; mais en 500, on
le vit faire une entrée solennelle à Rome, prendre place au sénat, haranguer
le peuple, lui jeter de l'or, et imiter toutes les cérémonies qui se
pratiquaient à l'avènement des empereurs. Le premier des rois barbares, il
mit son monogramme sur les monnaies qu'il frappa ; mais il laissa subsister
au revers l'effigie de l'empereur d'Orient[130]. Les inscriptions des monuments
élevés sous son règne portent le nom de Zénon Auguste avant celui du roi très
glorieux Théodoric, et dans sa correspondance officielle avec la cour de
Byzance, son langage fut toujours celui d'un vassal envers son suzerain[131]. Il rétablit l'usage de
désigner, d'accord avec cette cour, un consul pour l'Occident[132] ; mais ses mésintelligences
avec Anastase firent que cet arrangement ne fut pas toujours exactement
observé[133]. Dans
les détails de l'administration intérieure, il eut peu à innover ; car, sous
Odoacre même, rien n'avait été changé dans l'organisation du gouvernement
romain. Les lois, les impôts, les privilèges des diverses classes, la
hiérarchie des pouvoirs, des dignités et des fonctions, les corps militaires,
les charges même de cour et de palais, tout avait été maintenu dans l'état
que la Notice de l'Empire nous décrit un siècle auparavant. Odoacre nommait
aux emplois, levait les impôts, rendait des décrets, gouvernait en un mot
comme avaient fait les fils de Théodose et leurs successeurs. Théodoric fit
de même et si son gouvernement différa de celui du soldat parvenu qu'il avait
renversé, ce fut dans l'esprit plutôt que dans les formes. Ainsi il se montra
dans l'exercice de son autorité plus intelligent, plus ferme, plus impartial[134] ; il releva le sénat qu'Odoacre
avait humilié, donna sa confiance aux patriciens les plus distingués et
sembla s'étudier comme Majorien à faire renaître au moins les apparences
extérieures des anciennes institutions de Rome[135]. Sous ce régime réparateur,
l'Italie acheva d'effacer les traces de ses malheurs passés ; les villes
sortirent de leurs ruines, les marais furent défrichés[136], les champs redevinrent féconds
et cette contrée qui pendant 500 ans n'avait subsisté que des moissons
étrangères et que la famine dévorait depuis près d'un siècle, jouit bientôt
d'une telle abondance qu'elle put à son tour exporter ses produits et rendre
aux provinces voisines les ressources qu'elle en avait tirées[137]. A
l'extérieur sa conduite ne fut pas moins habile. On peut le proclamer
l'inventeur du système des alliances de famille qui a été la base de la
politique internationale de l'Europe pendant tout le moyen-âge. Ses états
embrassaient toute la partie européenne de l'ancien diocèse d'Italie,
c'est-à-dire l'Italie proprement dite, la Sicile, la Dalmatie, la Pannonie,
le Norique et la Rhétie. Les ennemis qu'il pouvait avoir à craindre étaient,
du côté de la mer, les Vandales ; du côté des Alpes, les Bourguignons ; sur
le Danube les nations indépendantes de la Germanie. De ces ennemis, les
Vandales étaient les plus dangereux ; l'Italie, victime de leurs déprédations
pendant près d'un demi-siècle, respirait à peine depuis la paix conclue avec
eux par Odoacre. Théodoric s'empressa de renouveler ces traités, et pour les
rendre plus durables, il donna en 496 sa sœur Amalfride en mariage au roi
Vandale Trasamund[138]. Un de ses premiers soins
d'ailleurs avait été de créer une flotte pour protéger les côtes de la
péninsule contre les attaques des pirates africains et les velléités
agressives de la cour d'Orient[139]. Sur les
Alpes et sur le Danube, les négociations ne suffirent pas ; il lui fallut
d'abord acheter sa sécurité par des victoires. Il avait à peine achevé
d'abattre les résistances intérieures du parti d'Odoacre lorsqu'il eut à
repousser l'expédition de Gondebaud, dont nous avons raconté l'issue aussi
prompte qu'insignifiante. A la même époque, les Barbares du Danube firent,
dans le nord de l'Italie, une invasion combinée sans doute avec celle des
Bourguignons. Les nations qui bordaient alors la ligne de ce fleuve étaient,
au nord de la Pannonie, les Ruges, puis, en allant vers l'ouest les débris
des tribus suéviques réunies en deux confédérations principales, celle des
Bavarois, dans le voisinage du Norique, celle des Allemands an nord de la
Rhétie et sur les deux rives du Rhin, dans la Souabe et la Germanie
supérieure[140]. Théodoric battit tous ces
peuples et les força de respecter les frontières romaines. Pour mieux les
contenir, il rechercha l'alliance des nations qui habitaient la Thuringe ou
les montagnes de la Germanie centrale. Ces nations étaient alors un mélange de
Varnes, d'Hérules, et de quelques restes des anciennes tribus germaniques
portant plus spécialement le nom de Thuringiens qu'on appliquait en général à
toute cette masse de populations hétérogènes. Trois rois commandaient avec
une autorité égale aux trois fractions dont elle se composait. Théodoric
adopta un de ces princes, le chef des Hérules, pour son fils d'armes, et fit
épouser au chef des Thuringiens une de ses nièces[141]. En se les attachant ainsi pat
: les liens les plus intimes, il eut en eux comme un corps de réserve placé
derrière les Ruges et les Suèves et prêt à les accabler au premier mouvement
qu'ils voudraient tenter. Quant aux Gépides établis dans l'intérieur de la
Pannonie, il les força d'abandonner la ville de Sirmium, les réduisit à la
condition de fédérés et les employa dans ses armées ; il réussit même à les
soumettre aux lois et à les faire vivre en bonne intelligence avec les
populations romaines[142]. Du côté
de la Gaule, aussitôt après la retraite de Gondebaud, il avait fortifié tous
les passages des Alpes ; mais il comprit que ces obstacles matériels ne
seraient qu'une garantie précaire de sécurité pour l'avenir, s'il ne se
ménageait là aussi des alliances capables de contrebalancer les forces de ses
adversaires. Déjà à cette époque le nom de Clovis commençait à grandir avec
sa puissance. Le coup d'œil exercé de Théodoric devina les hautes destinées
promises à cette gloire naissante, et vit dans le fils de Childéric l'ennemi
naturel et implacable des Bourguignons. Il reconnut que c'était le meilleur
appui qu'il pût chercher au-delà des Alpes, et pour se l'assurer, il n'hésita
pas à demander pour lui-même la main d'une sœur de Clovis, nommée Audelfède.
Ce mariage dut être conclu en 495 ; il fut postérieur à l'invasion de
Gondebaud et précéda la guerre de Clovis contre les Allemands, puisque
Théodoric, lui écrivant pour le féliciter de sa victoire, lui parle des liens
de famille qui existaient déjà entre eux[143]. La
fille des rois francs fut là première femme légitime de Théodoric ; mais
avant d'appeler une princesse à partager son trône et son lit, il avait eu
deux filles d'une concubine. En 498, il maria l'aînée, Theudigote, au jeune
roi des Wisigoths Alaric[144]. Par-là, il cernait de toutes
parts les états bourguignons, il préparait la fusion des deux branches de la
race gothique, et il se flattait de tenir la Gaule dans sa dépendance en
s'attachant par le lien des affections domestiques deux des trois grandes
monarchies qui se partageaient le territoire gaulois. Certes, la savante
diplomatie des temps modernes n'offre point de combinaison plus habile que
celle de ce vaste réseau d'alliances qui réunissait tous les principaux chefs
des nations barbares en une même famille, sous l'influence prépondérante du
maître de Rome, du successeur de fait des empereurs d'Occident. Par ce
système, Théodoric devint le pivot autour duquel se déroulèrent tous les
événements. Rien ne se fit en Europe sans qu'il y intervînt d'une manière
plus ou moins directe, et c'est pourquoi nous avons dû tant insister sur r
origine et le véritable caractère de sa puissance. Le
premier essai de ses forces au dehors fut dirigé contre les Bourguignons. Il
avait à prendre sur eux une revanche pour laquelle il pouvait compter sur
l'active c00pération de Clovis. Maître paisible d'un royaume qui s'étendait
du Weser à la Loire, appuyé par l'influence catholique, allié du souverain de
l'Italie, le roi des Francs était maintenant en mesure d'accomplir la seconde
promesse qu'il avait faite à Clotilde et de venger sur Gondebaud le meurtre
de Chilpéric. Mais si la position qu'il avait prise comme chef du parti
catholique dans la Gaule lui donnait une force immense, elle exigeait aussi
de grands ménagements. Sa popularité reposait sur la confiance que lui
accordaient les évêques, et pour la conserver il était obligé de se conformer
à leurs conseils et d'y subordonner ses vues politiques. Saint Remi surtout,
auteur de sa conversion et qui s'était porté son garant vis-à-vis de tout
l'épiscopat gaulois, avait droit à l'obéissance filiale du royal néophyte,
qui n'entreprenait rien sans l'avoir consulté. Or les évêques et saint Remi à
leur tête étaient beaucoup moins préoccupés des intérêts temporels des
princes que de la sécurité de l'Église et des progrès de la religion. Ce
qu'ils voulaient avant tout, c'était d'être gouvernés par des souverains
catholiques, et pour atteindre ce but, deux moyens se présentaient à eux :
l'un de renverser les princes ariens, l'autre de les ramener à la vraie foi.
La charité chrétienne et l'esprit de l'Évangile qui recommande la soumission
aux pouvoirs de fait, ordonnaient de commencer par tenter ce dernier moyen.
Telle fut aussi la ligne de conduite que suivirent les évêques. En 499,
après trois années de négociations et d'intrigues secrètes, les prélats
catholiques de la Bourgogne, sur l'invitation qui leur en fut faite
ouvertement par saint Remi, profitèrent de la fête de Saint-Just, qui les
réunissait à Lyon, pour proposer à Gondebaud d'ouvrir une conférence entre
eux et les évêques ariens[145]. Gondebaud résidait alors dans
une maison royale près de cette ville, sur les bords de la Saône. La
proposition des évêques l'embarrassa, et il l'accueillit avec un dépit mal
dissimulé ; d'une part, il était attaché à la foi de ses pères et de sa
nation ; de l'autre, il n'ignorait pas les menées des prélats catholiques et
leurs relations avec Clovis. Aussi ce fut la première pensée qui lui vint à
l'esprit : « Pourquoi, leur dit-il brusquement, ne commencez-vous pas
par désarmer le roi des Francs qui m'a déclaré la guerre, et qui cherche
partout des ennemis pour me perdre ? La véritable foi est-elle là où se
trouvent l'avidité du bien d'autrui et la soif du sang des peuples ? Que
Clovis montre donc sa foi par ses œuvres[146]. » Avitus,
évêque de Vienne, dont nous avons cité la correspondance avec Clovis et saint
Remi, dirigeait toute cette affaire, et portait la parole au nom de ses
collègues[147] ; sa réponse fut très adroite :
« Nous ignorons, dit-il, dans quelles intentions et par quel motif Clovis
agit comme vous le dites ; mais nous savons par l'Écriture que l'abandon de
la loi de Dieu amène souvent la destruction des royaumes. Revenez avec votre
peuple à la loi du Seigneur, et vous n'aurez rien à craindre sur vos
frontières. Si vous avez la paix avec le Ciel, vous l'aurez aussi avec les
hommes, et jamais vos ennemis ne prévaudront contre vous[148]. » C'était indiquer clairement
que la question de la guerre avec les Francs était une question religieuse et
que le corps épiscopal garantissait aux Bourguignons catholiques la paix
qu'on refusait aux Bourguignons ariens. En
résumé, la discussion entre le roi et les évêques, se réduisait à ceci.
Gondebaud disait aux évêques : obtenez que Clovis désarme et je verrai si je
dois me convertir. Les évêques lui répondaient convertissez-vous et Clovis
désarmera. Chacun persistant dans ces prétentions opposées, il était
difficile d'arriver à s'entendre. Cependant Gondebaud, comprenant tout le
danger de sa position, ne crut pas pouvoir se refuser à ouvrir la conférence.
Elle eut lieu à Lyon ; mais comme les ariens ne l'avaient acceptée qu'avec
beaucoup de répugnance, elle fut courte et sans résultat. Gondebaud refusa
nettement de changer de religion et se contenta de dire en secret aux évêques
Étienne et Avitus, de prier pour lui[149]. Les principaux membres de la
noblesse romaine s'étaient joints aux évêques pour donner plus de solennité à
cette discussion publique. Mais le ministre Aredius, quoique catholique
lui-même, craignant pour les intérêts de son maître l'effet d'une manifestation
de ce genre sur l'opinion, fit tout ce qu'il put pour l'empêcher ou
l'entraver[150]. Une circonstance heureuse
entretenait seule les espérances des catholiques et les rattachait à la
dynastie des princes bourguignons. Sigismond, fils de Gondebaud, avait
dès-lors adhéré publiquement aux doctrines de l'église orthodoxe ; Avitus,
son maître et son ami, avait toute sa confiance. Aussitôt après la
conférence, l'illustre prélat s'empressa de lui écrire pour lui en faire
connaître la fâcheuse issue, en lui déclarant que l'espoir des fidèles avait
été encore une fois trompé, mais n'était pas cependant perdu pour toujours[151]. Quoiqu'il
en soit, après un tel dénouement, l'épiscopat n'avait plus de prétexte pour
arrêter les projets hostiles de Clovis., et le résultat de la conférence
prévu sans cloute par ceux qui l'avaient provoquée, servait merveilleusement
à disposer les esprits en faveur du roi des Francs[152]. Lui-même, de son côté, avait
mis à profit ces délais pour chercher partout des appuis à sa cause et des
ennemis à son adversaire. Depuis longtemps il était convenu avec son
beau-frère Théodoric qu'ils attaqueraient simultanément les états des
Bourguignons, l'un par le nord, l'autre par le midi, et qu'ils se
partageraient les provinces conquises. Le rusé souverain de l'Italie avait
fait même ajouter au traité une clause en vertu de laquelle celui des deux
qui arriverait trop tard pour participer activement à l'expédition, pourrait,
en payant une somme pour les frais de la guerre, prendre sa part des
conquêtes que son allié aurait fait seul[153]. La liaison intime que le
mariage d'Alaric avait établie entre les deux branches de la race gothique
lui garantissait en outre la neutralité des Wisigoths. Mais les alliés sur
lesquels Clovis comptait le plus étaient ceux qu'il avait su se ménager parmi
les sujets et dans la famille même de Gondebaud. Nous avons vu qu'à l'époque
où ce prince alluma la guerre civile contre son frère Chilpéric, un autre de
ses frères, nommé Godégisile, l'avait soutenu dans cette lutte impie et
l'avait aidé à exterminer jusqu'aux derniers restes du sang des deux aînés de
leur race, Chilpéric et Gundemar. Après la victoire, les deux complices
s'étaient partagé les profits de leurs crimes, et Gondebaud avait abandonné à
Godégisile la partie orientale des états bourguignons qui comprenait
l'Helvétie et la Séquanie ou l'ancienne division du tractus Sequanicus.
Godégisile avait fixé sa résidence à Genève et y exerçait toutes les
prérogatives de la souveraineté[154] ; cependant il était resté
vis-à-vis de Gondebaud dans la position subalterne ; où il avait été
vis-à-vis de Chilpéric. On voit dans toutes les circonstances que Gondebaud,
investi de la dignité de patrice, se regardait comme le chef suprême de la nation,
et était considéré comme tel par la cour d'Orient et les autres rois barbares
: seul il agissait au dehors et réglait les grands intérêts de l'Etat ;
Godégisile n'était par le fait que Son premier sujet, et le sentiment de
cette infériorité devait aigrir le cœur d'un ambitieux qui, déjà, n'avait pas
reculé devant un doublé fratricide. Pour rester seul maître de la monarchie
des Bourguignons, il ne lui restait plus qu'à se défaire de Gondebaud. Il fut
donc disposé à prêter l'oreille aux offres de Clovis, qui lui promettait de
le mettre en possession, de l'héritage du dernier de ses frères[155]. Cette
négociation fut conduite avec tant de secret que Gondebaud', tout attentif
qu'il était à surveiller les menées de Clovis, comme le prouve sa réponse aux
évêques, ne put en avoir aucun soupçon. Lorsqu'au printemps de l'année 500,
la guerre fut enfin déclarée, et que l'armée des Francs entra sur son
territoire, il appela avec confiance Godégisile à venir combattre à ses côtés
pour la défense commune[156]. Les deux armées se
rencontrèrent près de Dijon ; une bataille sanglante s'engagea, et pendant
une partie de la journée la fortune sembla indécise. Mais vers le soir
Godégisile passa tout-à-coup du côté des Francs, entraînant avec lui la
plupart des soldats bourguignons. Dès-lors la mêlée ne fut plus qu'une
déroute[157]. Abandonné des siens, Gondebaud
ne songea qu'à fuir et courut sans s'arrêter jusqu'aux dernières limites de
son royaume, où il trouva un asile clans la forteresse d'Avignon[158], tandis que Clovis et
Godégisile occupaient sans résistance Lyon et Vienne, et prenaient possession
des provinces qui dépendaient de ces deux grandes villes. La
marche de ces événements avait été si rapide qu'ils étaient accomplis avant
que Théodoric eût fait passer les Alpes à son armée. Il paraît même qu'il
avait à dessein retardé la marche de ses troupes pour laisser les Francs et
les Bourguignons s'épuiser dans une lutte qu'il croyait devoir être longue,
et intervenir avec plus d'avantage lorsque les deux partis seraient également
affaiblis. Trompé dans ses calculs par l'impétuosité de Clovis, il n'en
réclama pas moins l'exécution de la clause qu'il avait fait insérer dans le
traité d'alliance, et en payant au roi des Francs la somme convenue, il se
fit donner une part des états de Gondebaud, suivant le témoignage de Procope,
qui admire, dans cette politique, le digne élève de la cour de Byzance[159]. Cependant
au moment même où ses ennemis se partageaient ses dépouilles, Gondebaud
résistait à toutes les forces des Francs qui l'assiégeaient dans Avignon ;
Clovis ravageait les campagnes, arrachait les vignes, coupait les oliviers,
niais ne pouvait s'emparer de la ville ni des autres places fortes semées
dans cette contrée montagneuse et d'un difficile accès[160]. La prolongation de cette
résistance rendait la position des assiégeants très critique ; car la
complication d'une foule d'intérêts divers pouvait d'un moment à l'autre
faire naître des combinaisons nouvelles. Clovis représentant des idées
catholiques, avait vaincu Gondebaud avec l'aide de Godégisile qui, loin
d'être plus rapproché du catholicisme que son frère, était au contraire le
type le plus prononcé des influences ariennes et barbares. En effet, la
contrée soumise au gouvernement immédiat de ce prince était celle où la
nation des Bourguignons s'était fixée dès l'origine, dans un pays dépeuplé,
et où par conséquent elle n'était presque point mélangée de population
romaine. Gondebaud s'était réservé la Viennoise et la Lyonnaise, provinces
riches et populeuses, mais qui ayant été seulement occupées par des
détachements de l'armée bourguignonne en vertu d'ordres impériaux, étaient
restées entièrement romaines dans leurs mœurs, dans leur religion, dans tout
ce qui constitue la nationalité d'un peuple. Godégisile avait donc pour lui
la majorité des guerriers bourguignons, et ils le suivirent dans le camp de
Clovis. Trahi par eux, Gondebaud n'aurait pu être soutenu que par les milices
gauloises ; mais ces milices étaient sous l'influence des évêques et de la
noblesse catholique dont l'issue des conférences de Lyon lui avait aliéné les
sympathies. A force d'hésitations et de duplicité, il avait mécontenté à la
fois le parti arien et barbare dont son frère s'était fait le chef, et le
parti romain et catholique qui s'était jeté dans les bras de Clovis. Mais
lorsque la victoire eut mis le pouvoir aux mains de Godégisile, lorsque cet
arien fanatique et grossier siégea en maître dans les palais de Vienne et de
Lyon, les catholiques commencèrent à se repentir de ce qu'ils avaient fait.
Comme tout le monde, ils avaient été surpris par la rapidité des événements.
Ils voulaient donner une leçon à Gondebaud, l'affaiblir pour le dominer plus
facilement ; mais quand ils le virent si promptement abattu, ils se
souvinrent qu'il avait toujours été tolérant pour eux, qu'il ne s'agissait
que d'une question de temps pour avoir un souverain de leur foi dans son fils
Sigismond, et ils reconnurent avec effroi que la révolution qu'ils avaient
secondée, au moins par leur indifférence, s'était accomplie contre eux. Il en
résulta un revirement subit dans leurs dispositions. Avitus, fuyant sa ville
épiscopale, où Godégisile avait intronisé un évêque arien, s'était enfermé
avec Gondebaud dans Avignon[161]. Guidés par lui, les évêques
commencèrent à supplier Clovis d'épargner un ennemi qui ne pouvait plus lui
nuire, et de ne pas pousser jusqu'au bout sa vengeance. Le roi
des Francs lui-même n'était pas tranquille sur l'avenir ; il s'était engagé
témérairement dans un pays ennemi, à plus de cent lieues de ses frontières.
ll avait derrière lui Godégisile qui ne lui inspirait aucune confiance, et
devant lui Théodoric qui, jaloux de ses succès, pouvait saisir cette occasion
pour l'accabler. L'habile ministre de Gondebaud, Aredius, comprit tout le
parti qu'on pouvait tirer de cette situation dans l'intérêt de son maître. Il
passa dans le camp des Francs, et représenta à Clovis les difficultés du
siège, le peu de progrès qu'il y avait fait et les périls auxquels il
s'exposait en persistant dans une entreprise si hasardeuse[162]. En même temps, il promit, au
nom de Gondebaud, le paiement d'un tribut, et il ajouta que son maître était
prêt à se convertir à la foi orthodoxe et à adopter toutes les mesures qu'on
lui demanderait dans l'intérêt des catholiques et des Romains. L'honneur
était sauvé par ces concessions qui d'ailleurs ôtaient à Clovis sa principale
force en rattachant à la cause de Gondebaud les populations romaines. Il se
hâta donc de signer un traité de paix et de regagner ses états, laissant
Godégisile se défendre, comme il pourrait, contre son frère, avec l'aide de
quelques Francs ariens qui restèrent volontairement à sa solde. Aussitôt
que Gondebaud se vit délivré de ce redoutable ennemi, il reprit courage, et
songea à recouvrer tout ce qu'il avait perdu. Sa position n'était pas aussi
désespérée qu'elle avait pu le paraître d'abord. Sa déroute avait été l'effet
d'une surprise ; mais, après le premier étonnement, chacun était revenu à
l'appréciation exacte de ses véritables intérêts. Les principaux chefs du
parti catholique étaient avec le roi vaincu dans les murs d'Avignon ; ils
profitèrent des circonstances pour exiger de lui les promesses que nous avons
rapportées plus haut, et lorsqu'ils les eurent obtenues, l'aristocratie
romaine vint à leur voix se ranger de toutes parts sous les étendards de
Gondebaud. Alors il sortit de sa retraite et alla sans perdre de temps
assiéger Vienne où son frère s'était établi[163]. Godégisile
avait si peu de confiance dans la population romaine, qu'à l'approche de
Gondebaud, il chassa tous les habitants de cette grande cité et y resta seul
avec la garnison et quelques ariens. Mais cette précaution même le perdit ;
un des habitants expulsés indiqua aux assiégeants un passage souterrain qui
leur donna entrée dans la ville. Surpris par cette attaque imprévue, obligés
de faire face à la foi aux ennemis du dehors et à ceux du dedans, les
Bourguignons n'essayèrent pas même de résister, et le combat ne fut qu'un
massacre. Godégisile et l'évêque arien furent égorgés dans la cathédrale où
ils avaient cherché un asile. Les Francs qui étaient restés à son service se
défendirent seuls avec une valeur opiniâtre ; réfugiés dans une tour, ils se
préparaient à vendre chèrement leur vie ; mais Gondebaud, qui voulait ménager
Clovis, leur accorda une capitulation honorable et les fit conduire de
l'autre côté du Rhône sur les terres des Wisigoths[164]. Une
réaction générale et immédiate suivit cette catastrophe ; toutes les
provinces rentrèrent spontanément sous l'autorité de Gondebaud qui se trouva
cette fois seul maître du pouvoir par l'extinction de toutes les branches
collatérales de sa famille[165]. Les principaux chefs de la
nation bourguignonne avaient secondé la trahison de Godégisile ; il les fit
tous périr dans les supplices[166]. Ainsi se termina dans l'espace
d'une année cette série de révolutions si extraordinaires et si rapides dont
le résultat définitif fut la défaite et l'abaissement du parti barbare et
arien. Gondebaud,
à la fin de cette guerre, recouvra-t-il ses états dans toute leur intégrité ?
Fut-il obligé d'en céder quelques portions à Clovis et à Théodoric ? C'est
une question très controversée et fort difficile à résoudre. Le témoignage de
Procope et même celui de Grégoire de Tours semblent constater que les deux
princes alliés ne se retirèrent pas sans avoir obtenu quelques cessions de
territoire[167]. Plusieurs historiens modernes
se fondant sur un passage de Grégoire de Tours, où il est dit que les
Bourguignons, avant la guerre, possédaient la province Marseillaise, ont
pensé que le roi des Ostrogoths prit alors sur eux l'ancienne province
romaine, composée des cités d'Arles et de Marseille, de la deuxième
Narbonnaise et des Alpes maritimes. Mais les événements postérieurs démentent
cette supposition ; car sept ans plus tard, dans les guerres de Clovis contre
Alaric, on retrouve les Wisigoths maîtres de cette province qu'Euric avait
enlevée à l'Empire, vers 480. On ne saurait d'ailleurs indiquer, de 480 à
500, une circonstance dans laquelle les Bourguignons aient pu s'agrandir de
ce côté, puisqu'il n'y eut pas de guerre entre eux et les Wisigoths. Procope
dit formellement que la domination de ces derniers s'étendait jusqu'aux Alpes[168], et lorsqu'il parle de la fuite
de Gondebaud, il nous montre ce prince, réfugié dans Avignon, aux extrémités
de son royaume[169] ; or s'il eût possédé
l'ancienne province d'Arles, Avignon eût été encore loin de ses frontières.
Il est probable que ce fut cette ville même d'Avignon que Théodoric se fit
céder ; nous avons une lettre par laquelle il prescrit au commandant qu'il y
envoyait de ménager les habitants[170], et en 506 l'évêque d'Avignon
assista au concile d'Agde, où étaient réunis tous les prélats des provinces
soumises, dans la Gaule, à la domination des Goths. Quant à Clovis, s'il
acquit quelque chose, ce dut être d'un côté la cité de Bâle, détachée de l'Helvétie
et enclavée dans ses nouvelles conquêtes de l'Allemanie[171], de l'autre le Nivernais qui
avait toujours fait partie du territoire des Eduens ou de la première
Lyonnaise, et fut alors érigé pour la première fois en un diocèse particulier
dépendant de la province Sénonaise soumise aux Francs[172]. Cependant ; comme le premier
évêque authentique de Nevers, Tauricianus, assista au concile d'Epaone,
convoqué par Sigismond, roi des Bourguignons, en 517, il faut croire que
Clovis restitua cette province à Gondebaud, lorsqu'il s'allia avec lui contre
les Wisigoths en 507. Quoiqu'il
en soit, il est certain que Gondebaud ne fit pas de grandes pertes
territoriales ; mais après son rétablissement il ne put oublier les promesses
qu'un danger pressant lui avait arrachées ; car les nécessités de sa position
étaient toujours les menines, et il ne pouvait se maintenir qu'avec l'aide du
parti qui l'avait relevé. Dès l'année suivante 501, il promulgua un code de
lois destiné à remplacer les vieux usages germaniques qui seuls avaient régi
jusque-là le peuple bourguignon[173]. Ce code était une grande
innovation, car c'était la première fois qu'on essayait d'assujettir des
Barbares à une législation régulière. Son préambule montre qu'il avait
surtout pour but de réprimer la vénalité et les actes arbitraires des comtes
et des juges, les abus de toute sorte commis par les hommes puissants, les
exactions du fisc et les exigences des bénéficiers barbares[174]. Il réglait les rapports des
Bourguignons, hôtes de l'Empire, avec les populations gallo-romaines de la
manière la plus favorable à ces dernières[175]. Il abolissait le trait le plus
saillant des coutumes germaniques, l'usage qui permettait de racheter tous
les crimes par une indemnité ou composition payée à l'offensé ou à sa
famille, et y substituait un système de pénalité analogue à celui des lois
romaines[176]. Rien n'était plus contraire
aux idées et aux mœurs des Barbares, rien ne pouvait altérer plus
profondément leur nationalité ; mais aussi rien n'était plus nécessaire pour
le rétablissement de la sécurité publique sans cesse troublée par l'impunité
de fait dont jouissaient les grands coupables. Malheureusement l'effet de
cette mesure fut presqu'entièrement détruit par l'introduction du duel
judiciaire. C'était déjà beaucoup que d'avoir soumis ces fiers Teutons à
l'ignominie du supplice. Gondebaud, qui conservait au fond du cœur les
sentiments et les préjugés de sa race ne crut pas au moins pouvoir leur
refuser le droit de mourir les armes à la main, et de se soustraire par le
combat à la perfidie des faux témoins et à la fourberie des procédures[177]. Les principaux membres de
l'aristocratie romaine furent consultés pour la rédaction de ce code ;
l'évêque Avitus y prit une grande part et s'opposa, inutilement, il est vrai,
à l'introduction du duel judiciaire[178]. Lorsque la loi fut rédigée,
Gondebaud en fit donner lecture dans une assemblée générale des chefs
bourguignons. Aucun Romain n'y fut appelé ; car cette législation n'était
point faite pour eux ; ils ne reconnaissaient d'autre loi que le Code
Théodosien et les décrets des empereurs[179]. Les noms de tous les chefs
présents furent inscrits à la suite du préambule de la loi ; c'était un
engagement qu'on leur faisait prendre pour eux et leurs descendants
d'observer fidèlement cette espèce de transaction légale entre les intérêts
et les mœurs de deux races unies sans être confondues, des Romains et des
Barbares[180]. L'aristocratie
romaine et les évêques ne se contentèrent pas des garanties législatives
qu'ils venaient d'obtenir[181]. Ils insistèrent pour que
Gondebaud tînt la seconde promesse qu'il avait faite et rentrât dans le sein
de l'église catholique. Le roi se soumit encore, du moins extérieurement, à
ces exigences, et l'évêque Avitus se chargea de l'instruire dans la foi orthodoxe.
Jaloux de la haute considération que saint Rémi s'était acquise par le
baptême de Clovis, il espérait obtenir la même gloire en convertissant à son
tour le chef d'une des grandes monarchies de la Gaule. Mais le vieux
Gondebaud, rusé politique, arien entêté, n'était pas un catéchumène aussi
docile que le jeune roi des Francs. Nous avons toutes les lettres qu'Avitus
lui écrivit dans cette occasion ; chacune d'elles est un traité complet sur
quelque point théologique en réponse aux difficultés que Gondebaud soulevait
pour gagner du temps[182]. Elles montrent que ce prince,
comme presque tous les autres rois barbares de cette époque, ne manquait pas
d'instruction ; mais elles prouvent également son peu de sincérité ; car il
est évident que ces scrupules théologiques n'étaient mis en avant que pour
différer sa conversion et ne provenaient pas d'un désir réel de s'éclairer.
Les prêtres ariens, dont il était entouré, lui suggéraient sans cesse des
objections nouvelles. Aussi Avitus qui devait avoir l'air de croire à la
bonne foi de son disciple, finit par le sommer d'éloigner de lui ces artisans
de mensonges qui retardaient l'accomplissement de ses promesses solennelles[183]. Mais Gondebaud n'en continua
pas moins jusqu'à sa mort, arrivée en 516, cette espèce de comédie,
promettant toujours de recevoir le baptême catholique et ne s'y décidant
jamais. On dit, et Avitus fut bien aise de le laisser croire, qu'il s'était
fait baptiser secrètement ; cette supposition est peu vraisemblable[184]. Du
reste les tendances de son gouvernement furent toutes favorables à l'église
orthodoxe, et les catholiques s'en contentèrent parce qu'ils trouvèrent une
garantie suffisante dans les sentiments de son fils Sigismond, qui prit dès
lors une part active aux affaires. Ce jeune prince fut associé à la couronne
et fixa sa résidence à Genève, son père lui ayant confié l'administration des
provinces qui formaient l'apanage de Godégisile[185]. L'éducation n'avait laissé
dans son âme presqu'aucune trace de l'origine barbare ; c'était, par les
sentiments et les mœurs, un véritable Romain[186]. Soumis aux conseils d'Avitus,
qui rédigeait toute sa correspondance, il était en relation habituelle avec
la cour d'Orient et servait d'intermédiaire entre cette cour et son père ; il
fit même un voyage à Constantinople pour resserrer ces liens déjà si intimes[187] ; les fragments de ses
lettres que nous avons cités, prouvent qu'il admettait dans sa plus grande
extension le principe de la suzeraineté impériale[188]. Après le rétablissement de la
paix, Théodoric, qui cherchait partout à étendre ses alliances et commençait
à se défier de Clovis, fit épouser à Sigismond la seconde de ses filles
naturelles[189], attirant ainsi les princes
bourguignons, naguère ses ennemis, dans ce réseau de parentés royales où il
voulait enlacer tous les chefs des nations barbares, mais que les événements
ne tardèrent pas à briser. Gondebaud
datait son règne de la première année du vie siècle comme d'une ère nouvelle,
et en effet, à dater de cette époque, la monarchie des Bourguignons entra
dans des voies toutes différentes de celles qu'elle avait suivies
jusqu'alors. Echappée à l'influence arienne, elle se rattacha à la fédération
catholique dont Clovis était le chef, et il en résulta un changement subit
dans les relations politiques des puissances barbares. Clovis s'était allié
aux nations gothiques pour abattre Gondebaud, son ennemi personnel, et tirer
de lui la vengeance qu'il avait promise à Clotilde. Mais Gondebaud, rallié
maintenant à la cause catholique, remis en possession du pouvoir par
l'influence des évêques et protégé par eux ne pouvait plus être en butte aulx
coups du fils aîné de l'église, du défenseur de la foi orthodoxe. Les
Wisigoths seuls dans la Gaule soutenaient encore la cause de l'arianisme.
C'étaient désormais les seuls adversaires que Clovis eût à combattre pour
continuer le rôle qu'il s'était donné et conserver la popularité qui faisait
toute sa puissance, et, dans cette nouvelle lutte, Gondebaud devenait son
allié naturel. Nous
avons déjà signalé les difficultés de tout genre qui assiégeaient les princes
ariens au milieu des populations catholiques de la Gaule. Ces difficultés
devinrent beaucoup plus graves pour les Wisigoths lorsqu'ils restèrent seuls
en opposition manifeste avec les sentiments et les croyances de ces
populations. Jusqu'alors ils n'avaient eu à craindre que l'influence des
Francs ; mais à partir de l'an 500, celle des Bourguignons leur fut
presqu'aussi redoutable. Saint Césaire, évêque d'Arles, était, parmi les
prélats soumis au gouvernement d'Alaric, le premier par la dignité de son
siège, ancienne capitale de la Gaule, et par la vénération qu'inspiraient son
mérite et ses vertus. En 503 ce pontife révéré fut accusé de vouloir livrer
sa cité aux Bourguignons. Alaric le fit enlever de sa ville épiscopale et
l'exila à Bordeaux[190]. Nous
avons dit plus haut que le même roi s'était vu forcé de proscrire
successivement deux évêques de Tours, et Quintianus, évêque de Rodez, comme
suspects d'intelligences avec les Francs. Ainsi la lutte du seul pouvoir
hérétique de la Gaule contre l'épiscopat catholique, appuyé par l'opinion
populaire, se reproduisait sous toutes les formes ; Alaric se sentait entouré
d'ennemis intérieurs contre lesquels il portait au hasard des coups mal
assurés, et ses deux puissants voisins, Clovis et Gondebaud, étaient mieux
obéis que lui-même au cœur de ses états. Effrayé
de cette situation, il pensa qu'un rapprochement avec le roi des Francs
naguère son allié pourrait encore le sauver, et de deux périls, choisissant
le moindre, il résolut de se jeter dans les bras de Clovis. Une entrevue
sollicitée par lui eut lieu entre les deux rois sur l'extrême limite de leurs
états, dans l'île de la Loire qui est en face d'Amboise[191]. Clovis y parut avec tout
l'ascendant que lui donnaient ses victoires et le sentiment de sa
supériorité. En consentant au renouvellement de l'alliance, il en dicta les
conditions qui se résumèrent dans une satisfaction complète accordée aux
Romains et aux catholiques. Alaric subit à son tour les exigences auxquelles
Gondebaud s'était soumis. Son père, Euric, après avoir renié ouvertement la
suzeraineté de l'Empire, s'était empressé d'exercer le droit le plus
caractéristique de l'autorité souveraine, celui de faire des lois[192]. Alaric en promulgua de
nouvelles et réunit toutes ces dispositions en un code à l'usage de ses
sujets barbares. Ce code a été le fondement de la loi des Wisigoths ; mais il
ne nous est point parvenu sous sa première forme. La rédaction que nous
possédons est postérieure de deux cents ans et renferme les constitutions des
rois goths d'Espagne jusqu'à la fin du VIIe siècle. Les chapitres ajoutés à
la loi par ces princes portent leurs noms ; mais il en est un grand nombre
d'autres qui ne sont distingués que par le titre d'anciens, autiqua.
Ces chapitres anciens, selon toute apparence, sont les restes de la
rédaction primitive du temps d'Alaric. Il est facile d'y reconnaître une
tendance analogue à celle du code de Gondebaud, et même on y retrouve des
dispositions qui semblent copiées sur la législation bourguignonne, notamment
dans les chapitres 8, 9 et 16, t. 3, l. 10, sur le partage des terres entre
les Romains et les Wisigoths, dans le chapitre 5, t. 4, l. 7 qui punit de
mort le juge prévaricateur, dans le chapitre 5, t. i, du même livre qui
défend aux comtes de juger seuls. Enfin dans le chapitre 8, t. 2, l. 2, qui
interdit devant les tribunaux le patronage des hommes puissants. Le principe
de la composition germanique n'y est pas aussi formellement aboli que dans la
loi des Bourguignons ; mais il est sensiblement affaibli et modifié. Dans
beaucoup.de cas, la loi abandonne le coupable à la vengeance de l'offensé[193] ; dans d'autres elle prononce
la peine du fouet, soit d'une manière absolue, soit en l'associant à la
composition. L'homicide y est puni de mort[194]. Enfin on pourrait en extraire
une foule de prescriptions qui ont pour but de réprimer les actes de violence
et les abus de pouvoir, et de garantir la sécurité des personnes et des
propriétés[195]. En même
temps Alaric fit rédiger pour ses sujets romains un abrégé du Code
Théodosien, qui est connu sous le titre de Breviarium Aniani. La
lettre-circulaire adressée aux comtes pour la mise à exécution de ce dernier
code nous a été heureusement conservée. Elle nous apprend qu'il fut rédigé
par le jurisconsulte Anianus, sous la direction du comte Goïaric, et soumis à
l'approbation d'une assemblée composée d'évêques et de députés des cités
gauloises. On y trouve les dispositions les plus étendues pour l'administration
de la justice suivant les lois romaines et pour le maintien de l'organisation
municipale des cités et des privilèges de la curie. La date de la
promulgation est du 5 février, la 22e année du règne d'Alaric (506). Cette date fixe l'époque de
tout ce travail législatif et confirme les inductions historiques que nous en
avons tirées. Les
populations romaines trouvaient dans cette nouvelle législation la garantie
de leurs droits civils. Mais il fallait en outre rassurer les consciences,
calmer les irritations religieuses, et ce fut là surtout qu'Alaric eut de
pénibles concessions à faire. Sur la demande de Clovis, les évêques proscrits
furent rappelés d'exil et rétablis avec honneur sur leurs sièges, et des
châtiments rigoureux furent infligés à leurs accusateurs[196]. Cette amnistie n'était que le
prélude de la mesure qui devait achever de rendre à l'église catholique sa
puissance et sa liberté d'action. Au mois de septembre 506, tous les évêques
des provinces gauloises soumises aux Wisigoths, furent autorisés à se réunir
en concile général dans la ville d'Agde[197]. Saint Césaire, à peine revenu
d'exil, présida cette assemblée qui se renferma strictement dans ses
attributions légitimes en ne s'occupant que de questions de discipline
ecclésiastique, mais dont le retentissement n'en dut pas moins être grand
dans ces contrées où les souvenirs de la persécution étaient encore récents,
où, depuis un demi-siècle, l'église opprimée n'avait pu réunir ses pasteurs
et faire entendre sa voix aux fidèles. Après
avoir tant accordé aux intérêts et aux sentiments des populations romaines,
Alaric put croire qu'il avait, comme Gondebaud, effacé leurs griefs et
conquis leurs sympathies. Mais sa position à leur égard était bien
différente. Il n'avait pas, comme le roi bourguignon, reçu le baptême du
malheur ; il n'avait pas été forcé, comme lui, de se jeter dans les bras des
catholiques et de combattre avec eux son propre frère et sa propre nation ;
il n'avait pas surtout un héritier orthodoxe et un illustre évêque pour
répondant. Il avait poussé la tolérance aussi loin qu'il est possible de le
faire ; mais ce n'est pas la tolérance que veulent les religions et les
partis ; c'est une entière communauté de sentiments et de principes ; il faut
partager leurs affections et leurs haines ; leur dévouement n'est qu'à ce
prix. Alaric d'ailleurs avait mécontenté les peuples par des exactions
financières ; pour fournir aux dépenses d'une administration prodigue, il
avait altéré les monnaies et il frappait des sols d'or à un titre si bas, que
les états voisins avaient été forcés d'en interdire la circulation[198]. Néanmoins comme cette mesure
spoliatrice était pour lui une nécessité, il n'avait fait sur cet article
aucune concession, et même il avait inséré, dans sa nouvelle loi, des peines
sévères contre ceux qui refuseraient ces monnaies décriées[199]. Un gouvernement qui se
montrait ainsi tout à la fois violent et faible, ne pouvait échapper à
l'aversion de ses sujets et au mépris de ses voisins. Les
prélats réunis au concile d'Agde n'avaient exprimé dans leur langage officiel
que de la reconnaissance et du dévouement pour leur souverain[200]. Mais il est permis de croire
que tous ces hommes, mécontents du passé et inquiets de l'avenir, durent en
secret se communiquer leurs craintes, s'exalter par des confidences mutuelles
.et concerter leurs moyens de résistance[201]. De là une fermentation sourde
qui, épiée et dénoncée par les Ariens, réveilla des défiances réciproques.
Alaric, d'autant plus facile à irriter qu'il croyait avoir fait plus
d'avances, s'aperçut qu'il s'était trompé en essayant de ramener par la
douceur des ennemis irréconciliables, et secouant une pénible contrainte, il
revint sur-le-champ à l'esprit persécuteur de sa secte et de sa nation. Le
concile était à peine séparé que l'évêque Quintianus fut déposé de nouveau,
et l'évêque Verus l'envoyé dans l'exil où il devait mourir[202]. Ainsi le fruit de tant de
concessions était perdu, et la question se trouvait replacée sur le même
terrain qu'avant l'entrevue d'Amboise. Clovis
observait toutes ces réactions avec une sollicitude intéressée. Depuis
longtemps il épiait l'occasion d'entamer la monarchie des Wisigoths ; ses
préparatifs étaient faits, et il s'était entendu avec Gondebaud pour que ce
vaste royaume fût attaqué à la fois sur la Loire et sur le Rhône. Provoqué
par les plaintes des évêques, il jugea que le moment était venu. Au printemps
de l'année 507, il déclara brusquement la guerre et en proclama le caractère
religieux : « Je ne puis souffrir, dit-il à ses Francs rassemblés au champ de
Mars, que ces Ariens oppriment les plus belles provinces de la Gaule.
Marchons avec l'aide de Dieu et arrachons-leur cette proie[203]. » Aussitôt l'armée
s'ébranla et atteignit en peu de jours les rives de la Loire. Alaric
ne s'attendait pas à une attaque aussi subite. Il n'eut pas même le temps de
mettre en 'défense les passages de la Loire, et abandonnant la Touraine qui
se prononça sur-le-champ pour Clovis, il concentra son armée entre le Clain
et la Vienne, en avant de Poitiers, pour couvrir au moins les frontières de
l'Aquitaine. Dès qu'il avait pu soupçonner les projets hostiles du roi des
Francs, il s'était adressé à Théodoric pour lui demander des secours[204]. Mais cet habile politique,
élevé dans les habitudes de ruse et de temporisation de la cour d'Orient, ne
se pressa pas de courir aux armes. Quelque intérêt qu'il eût à prévenir la
ruine des Wisigoths dont la cause était si intimement unie à la sienne, il
redoutait par-dessus tout d'engager au-delà des monts une guerre qui
présentait des chances désavantageuses et qui détruisait son système favori
des alliances de famille. C'était le cas d'essayer quelle pouvait être
l'efficacité réelle de ce système et Théodoric ne manqua point d'en tenter
l'expérience. Il
écrivit à la fois à tous les rois qu'il croyait s'être attachés par les liens
du sang. En promettant son appui à Alaric, il lui recommandait de temporiser,
de ne point donner le signal des hostilités, d'accepter tous les moyens de
transaction et de ne rien faire de décisif avant l'issue des négociations qui
allaient être ouvertes en sa faveur[205]. A Clovis, il s'offrait pour
arbitre, le suppliant de ne point engager témérairement une lutte dont les
conséquences pouvaient être terribles et de s'en rapporter, dans une querelle
avec un parent, au jugement du chef de la famille[206]. Il exhortait Gondebaud à se
joindre à lui pour arrêter la guerre par leur médiation commune, lui
représentant qu'il convenait à leur dignité et à leur âge de s'interposer
entre deux jeunes imprudents qui troublaient la paix générale et de recourir
même à la force pour empêcher un conflit funeste[207]. Enfin il cherchait à attirer
également, dans cette ligue pacifique, les rois de la Thuringe, et les
disposait, en cas de besoin, à faire une diversion contre le territoire
germanique des Francs[208]. Dans
toutes ces lettres, Théodoric revient sans cesse sur les affections de
parenté qu'il supposait avoir créées chez tous ces princes par des mariages
politiques. Il s'était évidemment flatté, comme nous l'avons dit plus haut,
de réunir tous les rois barbares en une seule famille dont il se réservait
d'être le chef et le guide[209]. Ces illusions ne tardèrent pas
à se dissiper devant la réalité des faits. Alaric, pour son malheur, suivit
seul les conseils qui lui étaient donnés. Les Thuringiens ne remuèrent pas ;
la défaite des Allemands était trop récente pour qu'on osât braver en
Germanie le vainqueur de Tolbiac. Quant à Clovis, il était trop avancé pour
reculer, et Gondebaud avait pris avec lui des engagements qui ne pouvaient se
rompre. Préoccupé de ses combinaisons diplomatiques, Théodoric n'appréciait
pas assez l'importance du mouvement religieux de la Gaule. Il ne voyait pas
que dans cette croisade contre les dominations ariennes, Avitus et saint Remi
étaient la tête du parti catholique dont' Clovis et Gondebaud étaient l'épée.
Tandis que ses ambassadeurs couraient dans toutes les directions pour
prévenir une rupture déjà accomplie, Clovis franchissait la Loire à Amboise
et, sans même passer à Tours dont il était sûr, s'avançait rapidement sur
Loches, par la route qui, au XVIIIe siècle, conduisait encore de Paris à
Poitiers[210]. Dans
cette marche, Clovis n'oublia pas combien il importait au succès de ses
desseins de conserver à cette guerre le caractère d'une guerre de religion.
Regardant la Touraine protégée par le tombeau de saint Martin, comme une
terre sacrée, il défendit d'y prendre autre chose que de l'herbe pour les
chevaux, et un soldat qui crut pouvoir se permettre d'interpréter largement
cet ordre en dérobant quelques bottes de foin, fut à l'instant puni de mort[211]. En général il avait
été-prescrit à l'armée de respecter partout les églises et les couvents ainsi
que les terres, fermes et possessions qui en dépendaient, les serfs qui y
étaient attachés, les clercs et leurs familles. Une simple attestation, qu'un
évêque signait de son anneau, suffisait pour faire rendre lesbiens enlevés ou
pour mettre en liberté les captifs. Clovis priait seulement les évêques, au
nom de ses soldats, de ne pas permettre qu'on abusât de leur signature pour
étendre cette immunité à ceux qui n'y avaient point droit[212]. Ce n'était donc pas en
conquérant et en ennemi qu'il se présentait aux habitants catholiques de ces
provinces ; c'était en libérateur et en frère. Alaric
cependant restait immobile derrière la Vienne ; il avait fait rompre les
ponts, enlever les bateaux, et se croyait suffisamment protégé par le
débordement de cette rivière que les pluies du printemps avaient grossie.
Mais Clovis ayant découvert un gué qui fut indiqué, dit-on, fortuitement par
une biche, fit passer son armée sur l'autre rive. Dès qu'Alaric en fut
averti, fidèle aux prudents conseils de son beau-père, il se retira pour
éviter une action décisive, passa le Clain près de Poitiers et prit la route
d'Angoulême par la rive gauche de cette rivière. Ignorant ce mouvement
rétrograde, Clovis, après avoir traversé la Vienne, croyait avoir l'ennemi
devant lui, et comme la journée était avancée, il résolut de s'arrêter au
lieu même où il avait effectué son passage et d'y établir son camp pour se
préparer au combat du lendemain. Mais pendant la nuit, des feux allumés par
les catholiques de Poitiers sur la tour de l'église de Saint-Hilaire lui
apprirent que cette ville était évacuée, et que les Wisigoths se retiraient
en toute hâte vers le Midi[213]. Aussitôt, craignant de laisser
échapper l'occasion de livrer une bataille qu'il appelait de tous ses vœux,
il se mit en marche sans même attendre le jour, et laissant de côté la ville
qu'il savait être déjà au pouvoir de ses partisans, il s'avança directement
vers le Clain, franchit cette rivière et atteignit l'arrière-garde d'Alaric,
dans les plaines de Vouillé, à trois lieues au sud de Poitiers. Il
aurait été peut-être encore temps pour Marie d'éviter la rencontre de son
redoutable ennemi, et, en pressant sa marche, de conserver l'avance qu'il
avait sur les Francs. Mais ses troupes découragées et mécontentes se
mutinèrent et refusèrent d'obéir. Le plan de campagne que Théodoric lui avait
tracé pouvait paraître sage aux yeux de la politique ; mais il annonçait une
défiance injurieuse de la valeur des Wisigoths[214]. Depuis la mort d'Euric, cette
nation n'avait point paru sur les champs de bataille ; après vingt-deux ans
de paix, leur jeune roi se montrait pour la première fois à leur tête, et
c'était pour se retirer sans combattre. Les fiers descendants des vainqueurs
d'Attila ne purent souffrir une telle humiliation. Ils s'arrêtèrent malgré
leurs chefs, et demandèrent à grands cris le combat[215]. Ce fut au milieu de ce
désordre que les bannières de Clovis parurent tout-à-coup derrière eux.
Surprise dans cet état d'anarchie, au milieu de la confusion d'une retraite
précipitée, l'armée d'Alaric était vaincue d'avance ; elle voulut au, moins
vendre cher la victoire. La mêlée fut sanglante mais courte ; car le jour
devait être avancé lorsqu'elle s'engagea. Alaric avait senti que, pour se
relever dans l'opinion de ses compatriotes, il devait payer de sa personne ;
il s'élança au premier rang et tomba frappé d'un coup mortel[216]. Dès-lors ses troupes se
débandèrent et la déroute fut complète. On remarqua dans le combat la valeur
des milices gauloises de l'Auvergne, commandées par Apollinaris, fils de
Sidonius ; la plupart de leurs nobles chefs restèrent sur le champ de
bataille[217]. La
défaite de Vouillé, et surtout la mort d'Alaric avaient désorganisé l'armée
des Wisigoths. Les chefs se réfugièrent à Narbonne, et là s'assemblèrent en
conseil pour délibérer sur les moyens de sauver leur patrie en danger. Alaric
ne laissait qu'un fils en bas-âge, et cet enfant, dans les circonstances
critiques où l'on se trouvait, ne pouvait porter le poids du sceptre. Il
fallait le bras d'un guerrier pour relever une nation abattue ; tous les
chefs s'accordèrent à élever au rang suprême un fils naturel d'Alaric, nommé
Gésalic, et le déclarèrent roi[218]. Ce choix devait leur aliéner
les sympathies de Théodoric, puisqu'ils dépouillaient du trône le fils de sa
fille ; mais dans les grandes crises le caractère national reprend le dessus.
Les Wisigoths haïssaient dans Théodoric un roi à demi romain, et ne conservaient
d'Alaric que des souvenirs de mépris. En proclamant un chef indépendant, ils
crurent retrouver leur ancien courage et ramener la victoire sous leurs
drapeaux. Pendant
qu'ils réorganisaient leurs forces aux pieds des Pyrénées, en s'appuyant sur
l'Espagne qui leur restait tout entière, Clovis, n'ayant plus d'ennemis
devant lui, prenait paisiblement possession des provinces qui lui étaient
ouvertes. Il divisa son armée en deux corps ; l'un, sous la conduite de son
fils Théodoric, fut dirigé par les montagnes du Limousin sur Rhodez et Albi,
pour occuper la première Aquitaine, jusqu'aux confins des états bourguignons[219]. L'autre, sous ses ordres
immédiats, s'avança directement vers la Garonne pour envahir la deuxième
Aquitaine et la Novempopulanie. En passant, il s'empara de la grande cité de
Bordeaux et de la forteresse de Blaye, déjà mentionnée dans la notice de l'Empire,
à la fin du IVe siècle. Dans toute cette marche ses soldats continuèrent
d'observer la plus exacte discipline et furent accueillis comme des
libérateurs par les populations romaines. Clovis ne s'arrêta d'ailleurs nulle
part et laissa derrière lui les places fortes qu'il ne put prendre. Il avait
hâte d'achever la ruine des Wisigoths dans leur capitale et au cœur même de
leur puissance. Mais, quelque rapide qu'eût été sa marche, les vaincus
avaient eu le temps de rallier leurs guerriers et de reconstituer leur
gouvernement. Leur nouveau roi, Gésalic, n'ayant pas assez de troupes pour
tenir la campagne, s'était retiré avec tous les trésors de l'état dans la
forteresse de Carcassonne où il se préparait à une vigoureuse défense. Ces
trésors étaient un des principaux motifs de la promptitude avec laquelle
Clovis s'avançait vers le midi. Nous avons vu, depuis la prise de Rome par le
grand Alaric, quelle idée on se faisait généralement de la richesse des
Wisigoths. Il courait à ce sujet dans le peuple des récits dignes des contes
orientaux et qui enflammaient la cupidité de toutes les nations barbares[220]. La renommée des trésors des
Wisigoths avait contribué à attirer les Huns dans la Gaule et était sans
doute pour beaucoup dans l'ardeur avec laquelle les Francs se portaient à
cette guerre. Clovis, sans s'arrêter à Toulouse, marcha donc immédiatement sur
Carcassonne, afin de poursuivre l'ennemi dans son dernier asile et de saisir
ces richesses, objet de tant d'envie[221]. Mais là, il rencontra une
résistance qui arrêta le cours de ses succès, et ne pouvant emporter la place
d'assaut, il fut forcé de la bloquer et de commencer un siège en règle.
Laissons-le devant cette place, qui fut, comme Avignon, l'écueil de sa fortune,
et après avoir suivi les brillantes opérations de l'armée qui agissait sur la
Loire, voyons quelles furent les conséquences de l'attaque dirigée en même
temps sur le Rhône. Fidèle
à ses engagements avec Clovis, Gondebaud, dès le moment où la guerre fut
déclarée, fit entrer une armée dans la province d'Arles. « Allez, disait
Avitus à Sigismond partant pour cette espèce de croisade, marchez avec le
Christ pour guide ; soyez heureux, et revenez vainqueur ; gravez votre foi
sur le fer de vos lances, promettez à vos soldats l'assistance divine et
forcez Dieu lui-même par vos prières à vous venir en aide[222]. » L'expédition
commencée sous ces pieux auspices rencontra d'abord peu de résistance.
Dernière conquête d'Euric, la province d'Arles avait souffert plus qu'aucune
autre des persécutions religieuses. Lors même que le tyran eût accordé un peu
de tolérance au reste de ses états, il continua de faire peser durement son
joug sur ces contrées où il sentait que le voisinage de l'Italie rendait sa
puissance précaire. Presque tous les évêques furent proscrits et beaucoup
d'entre eux n'étaient pas encore remplacés en 506, car leurs signatures
manquent au concile d'Agde[223]. Secondés par les sympathies de
la population, que des intrigues secrètes préparaient depuis cinq années à
une réaction politique, les Bourguignons s'emparèrent de la plupart des
villes-frontières de la deuxième Narbonnaise et des Alpes maritimes, puis laissant
derrière eux Avignon, qu'ils ne purent prendre, ils vinrent mettre le siège
devant Arles. Cette
grande cité qui passait encore alors pour la capitale de la Gaule est située
sur la rive gauche du Rhône en face de Ne de la Camargue au lieu où le fleuve
se partage en deux bras et forme, comme le Nil, un delta en approchant de son
embouchure ; des ponts de bois longs et étroits unissaient en cet endroit les
deux rives et servaient de communication entre les deux Narbonnaises. Les
Bourguignons investirent la ville sur la rive gauche et démolirent toutes les
maisons qui pouvaient gêner leurs approches sans épargner même un monastère
que saint Césaire avait récemment fondé[224]. Théodoric, descendant des
Cévennes avec son corps d'armée, après avoir pris possession de toute la Ire
Aquitaine au nom de son père, vint combiner ses opérations avec celles de ses
alliés et s'établit sur la rive droite. Il fit plusieurs tentatives pour
forcer le passage des ponts ; mais les Goths, commandés par un brave officier
nommé Tulum, repoussèrent toutes ces attaques[225]. Alors les deux armées
assiégeantes établirent un peu plus bas sur le fleuve un pont de bateaux par
lequel elles purent communiquer ensemble et intercepter la navigation d'où
les assiégés tiraient toutes leurs ressources[226]. Cette
manœuvre jeta la terreur dans la ville ; la famine s'y fit bientôt sentir et
sa nombreuse population, irritée par la souffrance, se mit à crier à la
trahison. Centre
du commerce de la Gaule avec la Méditerranée et l'Orient, Arles était habitée
par des négociants de toutes les nations et de toutes les sectes. On y voyait
une multitude de juifs qui dès-lors commençaient à prendre dans les
relations, commerciales le rôle si actif qu'ils remplirent pendant tout le
moyen-âge. Dans cette foule composée d'éléments hétérogènes, rapprochés
seulement par l'amour du gain, les sentiments religieux avaient peu d'empire.
La voix de l'égoïsme et des intérêts matériels était seule écoutée. Les
habitants craignaient avant tout le pillage qui devait suivre nécessairement
la prise de la ville, et c'est pourquoi ils secondaient avec zèle la
courageuse résistance de la garnison. Toutes ces sectes dissidentes avaient
d'ailleurs un lien commun dans leur haine contre les catholiques et surtout
contre le clergé dont elles redoutaient l'ardent prosélytisme. Il n'est donc
pas étonnant que toutes les défiances, toutes les colères se soient portées
sur saint Césaire, déjà suspect d'attachement aux Bourguignons ses
compatriotes. Une circonstance malheureuse vint confirmer les accusations de
ses ennemis. Un jeune clerc, son parent, attaché à sa personne se fit
descendre pendant la nuit du haut des remparts et passa dans le camp ennemi.
Le biographe de saint Césaire assure que le pieux évêque était étranger à
cette démarche imprudente, et qu'il en éprouva un vif chagrin. Mais on
conviendra qu'il était difficile de le croire pur de toute complicité, et dès
que le fait fut connu dans la ville, une explosion générale d'indignation y
éclata. Soldats, habitants, juifs, païens, hérétiques, tous crièrent que
l'évêque trahissait et qu'il fallait le jeter dans le Rhône. On arrache le
prélat de son logement, situé suivant l'usage dans l'enceinte de la basilique,
et on le conduit à la prison du prétoire où il est étroitement resserré sous
bonne garde. La populace arienne se précipite dans les lieux saints ; un Goth
se couche insolemment dans le lit même de l'évêque et est, dit-on, frappé de
mort par la vengeance divine. Les juifs se montrèrent les plus acharnés dans
cette émeute impie ; mais ils ne devaient pas tarder eux-mêmes à se trouver
en butte à ces fureurs populaires auxquelles ils applaudissaient[227]. Cette
race cosmopolite, sans foyers et sans patrie, étrangère au milieu des
chrétiens qu'elle haïssait et dont elle était détestée, était dès-lors ce
qu'elle fut pendant tout le moyen-âge, toujours prête à passer d'un drapeau
sous un autre et à trahir le souverain sous le sceptre duquel le hasard
l'avait jetée. La situation d'Arles semblait désespérée ; tous les efforts
qu'on avait faits pour rompre le pont de bateaux avaient été inutiles ; les
vivres n'arrivaient plus, et l'on ne voyait venir aucun secours. Les juifs
pensèrent que la ville ne pouvait tarder à se rendre et résolurent de prendre
les devants pour s'assurer des garanties contre le pillage qu'ils craignaient
plus que personne parce qu'ils étaient les plus riches. Les Wisigoths, qui
composaient la garnison, étaient peu nombreux et la défense d'une enceinte
aussi vaste n'était possible qu'avec le concours des habitants. Chaque
corporation, chaque corps de métier était appelé à son tour à monter la garde
sur les remparts. Ainsi le récit d'un témoin oculaire nous montre
l'organisation des gardes bourgeoises du moyen-âge déjà en vigueur au
commencement du VIe siècle. Une nuit que les juifs étaient de garde, un d'eux
lança du haut des murailles une lettre attachée à une pierre, dans laquelle
il désignait aux ennemis la partie du rempart où sa nation était postée, leur
promettant, s'ils donnaient l'assaut de ce côté, de leur livrer la place
pourvu qu'ils assurassent aux juifs la conservation de leurs richesses et de
leur liberté. Par
hasard les assiégeants avaient cette nuit-là fait reculer leurs postes à une
certaine distance des murailles. La lettre resta sur le terrain ; le
lendemain matin elle fut aperçue, ramassée par un soldat et lue publiquement
dans la ville. Aussitôt les défiances populaires prirent une direction
nouvelle ; les juifs en devinrent seuls l'objet ; l'auteur de la lettre et
ses complices furent punis d'un supplice infamant, et comme on se souvint
qu'ils avaient été les plus ardents délateurs de l'évêque saint Césaire, on
regarda leur trahison comme une preuve de l'innocence de celui qu'ils avaient
accusé. D'ailleurs le découragement gagnait tous les cœurs ; on prévoyait la
nécessité d'une capitulation et l'évêque pouvait seul être médiateur entre la
ville et les assiégeants. On le tira donc de prison et on le reconduisit à
son palais ; mais pour ménager les préventions des ariens, on tint d'abord sa
délivrance secrète et pendant longtemps les catholiques ignorèrent s'il était
vivant[228]. Le
siège d'Arles avait commencé à peu près en même temps que celui de
Carcassonne et toute la guerre s'était concentrée autour de ces deux places
qui arrêtaient à la fois les deux armées envahissantes. Leur résistance
prolongée donna enfin le temps à Théodoric d'intervenir dans cette grande
crise. Plein de confiance dans l'effet de ses ruses diplomatiques, il se
flattait encore d'empêcher la guerre d'éclater, lorsqu'il apprit les rapides
succès de Clovis et vit avec stupeur la puissante monarchie des Wisigoths
resserrée, en moins d'un mois, dans l'étroite enceinte de deux villes.
C'était la seconde fois que l'impétuosité du roi des Francs déjouait ses
calculs ; pris au dépourvu par les événements, il se hâta de faire ses
préparatifs pour entrer en campagne, mais l'ordre de départ de ses troupes,
que nous avons encore, prouve qu'elles ne furent convoquées que pour le 24
juin, et par conséquent son armée ne put passer les Alpes qu'à la fin de
juillet[229]. L'approche
seule de cette armée répandit la terreur dans le camp des Bourguignons. Leur
malheureuse expédition en Italie leur avait appris à craindre les soldats de
Théodoric, et la vigoureuse défense des assiégés avait lassé leur courage.
Ils se retirèrent précipitamment vers la Durance ; mais l'armée des Goths les
suivit dans leur retraite et leur fit éprouver des pertes considérables ; car
elle ramena dans Arles un si grand nombre de prisonniers que les places de la
ville et les parvis de l'église en étaient encombrés[230]. Dans cette occasion saint
Césaire ne craignit pas de montrer encore ouvertement ses sympathies ; il
épuisa les magasins de l'église et vendit jusqu'aux vases sacrés pour nourrir
et racheter les captifs francs et bourguignons[231]. La liberté avec laquelle il
secourut ainsi les ennemis des Goths prouve au reste combien les ordres de
Théodoric étaient conciliants et généreux. Lorsque ses armées entrèrent dans
la Gaule, cet habile politique avait prescrit à tous ses officiers de ménager
les habitants, de rendre les esclaves fugitifs à leurs maîtres et de
respecter les consciences, les personnes et les propriétés. « Nous
n'attachons pas moins de prix, disait-il, à la moralité qu'au succès de nos
armes. Que d'autres rois mettent leur gloire à dépouiller et ruiner les
villes prises ; nous voulons, avec l'aide de Dieu, vaincre de telle sorte que
nos nouveaux sujets regrettent de n'avoir pas eu plutôt le bonheur de nous
appartenir[232]. » Pendant
que ces événements se passaient sur la rive gauche du Rhône, la retraite
honteuse des Bourguignons rendait sur la rive droite la position des Francs
très critique. Le corps d'armée commandé par le fils de Clovis fut forcé de
se replier sur les Cévennes. Maîtres des passages du fleuve, les soldats de
Théodoric pouvaient d'un moment à l'autre surprendre le roi lui-même, occupé
depuis trois mois à assiéger inutilement Carcassonne. Clovis se trouvait dans
la situation où il s'était vu sept ans auparavant sous les murs d'Avignon.
Devant lui une place forte qu'il ne pouvait prendre et une armée prête à
l'attaquer ; derrière lui cent lieues de pays ennemi qu'il avait traversé
sans assurer ses communications. Dans ces circonstances une bataille perdue
le mettait à la discrétion du vainqueur. Il est impossible de ne pas être
frappé de la ressemblance du système stratégique de Clovis avec celui de
Napoléon. Comme le grand conquérant des temps modernes, le roi des Francs
surprenait ses ennemis par la rapidité de ses marches, les écrasait dans un
engagement décisif, et s'avançait droit vers les capitales ou vers le point
où se trouvaient concentrées les dernières forces de ses adversaires,
négligeant les places de second ordre, ne calculant ni les obstacles, ni les
chances malheureuses, regardant toujours en avant et jamais en arrière. Ce
système a l'avantage de réaliser promptement de grands résultats ; il est
admirable tant qu'on avance ; mais il devient funeste dès qu'on s'arrête ou
qu'on recule. Clovis n'attendit pas qu'un désastre vînt le faire repentir de
sa témérité. Il s'empressa de lever le siège de Carcassonne et de se retirer
sur Bordeaux[233]. L'apparition
des drapeaux de Théodoric sur le théâtre de la guerre avait suffi presque
sans combat pour éloigner les deux armées qui paraissaient devoir effacer
dans la Gaule jusqu'aux dernières traces de la puissance des Goths. Satisfait
de ce résultat, il ne dépassa point la limite du Rhône. La révolution qui
s'était opérée chez les Wisigoths, et qui excluait du trône son petit-fils,
ne lui permettait pas d'aller plus loin sans se compromettre avec
l'usurpateur Gésalic. Profitant de sa victoire dans son propre intérêt, il
fit occuper en son nom par ses troupes la ville et la province d'Arles. Les
cités situées au nord de la Durance restèrent seules au pouvoir des
Bourguignons. Théodoric prit cette rivière pour limite et la garnit d'une
ligne de forteresses[234]. Fier d'avoir rangé sous sa
domination ce territoire qui avait été le dernier asile de la puissance
impériale au-delà des Alpes, il s'empressa de l'organiser suivant les
principes tout romains de son gouvernement. Il nomma un préfet et un vicaire
des Gaules, ressuscitant pour la dernière fois le fantôme de ce pouvoir
auquel obéissait jadis toute l'Europe occidentale[235]. Il félicita les habitants
d'avoir été arrachés à la barbarie et rendus à la liberté romaine[236] ; joignant d'ailleurs les faits
aux paroles, il protégea les catholiques, respecta l'influence des évêques[237], prit toutes les mesures
nécessaires pour que le pays ne souffrît pas de la présence de ses troupes[238], et s'appliqua par des
dégrèvements d'impôts et des bienfaits de toute nature, à gagner l'affection
de ses nouveaux sujets[239]. L'année
suivante, la guerre continua sans beaucoup d'activité entre les Wisigoths et
les Francs toujours alliés aux Bourguignons. Les détails en sont peu connus,
parce que les Francs n'eurent plus d'avantages marquants et que les
chroniqueurs mérovingiens ont en général passé sous silence tout ce qui
n'était pas à la gloire de leur nation. Clovis, après avoir passé l'hiver à
Bordeaux, songea à s'assurer la possession des contrées qu'il avait plutôt
parcourues que soumises, et à y détruire tous les foyers de résistance. La
ville d'Angoulême ne s'était point encore rendue ; il avait passé sous les
murs de cette place l'année précédente sans s'y arrêter, pour ne point
retarder sa marche ; il y revint et la prit d'assaut, après avoir fait
écrouler un pan de mur, dont la chute fut attribuée à un miracle par les
catholiques, qui regardaient toujours la cause des Francs comme la cause de
Dieu[240]. En 509,
les Wisigoths, qui avaient eu le temps de réparer leurs pertes, reprirent
l'offensive. Suivant la chronique de Marius, un de leurs généraux, nommé
Mammon, ravagea une partie des Gaules[241], et comme nous avons vu que
dans le langage de l'époque, on doit entendre ordinairement par ce mot les
provinces comprises clans l'ancienne Celtique de César, nous devons en
conclure qu'ils rentrèrent dans l'Aquitaine, et y obtinrent des succès. Mais
ce retour de fortune ne se soutint pas longtemps ; sur la fin de l'année,
l'armée de Gondebaud s'empara de Narbonne. Gésalic vaincu, se réfugia de
l'autre côté des Pyrénées, à Barcelone, où les Wisigoths le déposèrent et le
forcèrent de chercher un asile en Afrique, à la cour du roi des Vandales[242]. Comprenant alors tout le tort
qu'ils avaient fait â leur cause en s'aliénant l'appui de Théodoric, ils
implorèrent la protection du maître de l'Italie, et lui offrirent de le
reconnaître comme tuteur de -leur jeune roi Amalaric. Dès-lors
la face des affaires changea. Théodoric, depuis la délivrance d'Arles,
s'était contenté de défendre sa conquête, sans prendre aucune part active à
la guerre. D'un côté, sa position fausse envers Gésalic l'empêchait d'agir
dans la Gaule. De l'autre, le soin de sa propre sûreté le retenait en Italie,
car l'empereur Anastase, profitant de ses embarras, avait envoyé, en 508,
dans l'Adriatique, une flotte avec des troupes de débarquement qui
dévastèrent les côtes de la Calabre. Mais ayant échoué dans une attaque
contre Tarente, ces troupes se rembarquèrent, et la flotte rentra dans les
ports d'Orient, sans avoir rien fait autre chose que des actes de piraterie
indignes d'un grand empire[243]. Il est probable que cette
agression d'Anastase était concertée avec les rois des Francs et des
Bourguignons et l'hostilité de la cour de Byzance contre Théodoric durait
encore en 509 ; car cette année, comme la précédente, les deux cours ne
s'accordèrent pas pour la désignation des consuls et les fastes de Rome ne
portèrent en 509 et 510 que les noms de ceux qui avaient été désignés par
Théodoric pour l'Occident ; mais la paix dut se faire à la fin de 509, car,
en 510, il y eut deux consuls désignés pour l'année suivante 511[244]. Ainsi Théodoric, libre d'agir,
et désormais personnellement intéressé à défendre les possessions des
Wisigoths dans la Gaule, put au commencement de l'année 510 disposer de
toutes ses forces pour intervenir efficacement dans le conflit. Ses troupes,
commandées par le comte Hibba, entrèrent dans la Narbonnaise et défirent les
Francs et leurs alliés dans une grande bataille, où, suivant Jornandès, ils
perdirent 30.000 hommes[245]. Cette victoire amena
immédiatement la conclusion de la paix, que Théodoric, toujours modéré,
accorda à des conditions qui concilièrent tous les intérêts. Par le
traité qui intervint alors, la Novempopulanie et les deux Aquitaines furent
définitivement acquises à Clovis. Théodoric resta en possession de la
province d'Arles jusqu'à la Durance ; les Bourguignons gardèrent les cités au
nord de cette rivière, à l'exception d'Avignon[246]. La monarchie des Wisigoths fut
réduite à l'Espagne et à la première Narbonnaise. La royauté du jeune
Amalaric y fut reconnue nominativement ; mais Théodoric, tuteur de son
petit-fils, resta seul chef réel des deux branches de la race gothique[247]. En Espagne comme en Italie il
fut appelé roi, et son règne, daté de l'an 510 dans les états wisigoths[248], n'y fut pas moins absolu
jusqu'à sa mort que dans l'empire arraché à Odoacre, en 493, par son épée
victorieuse. Quoique
la campagne de 510 se fût terminée pour Clovis par une défaite et qu'il n'eût
pas complétement atteint son but qui était de ne laisser aucune partie de la
Gaule au pouvoir des Goths, on ne saurait nier cependant qu'il n'eût acquis
dans cette guerre un immense accroissement de gloire et de puissance.
L'empereur Anastase, son allié dans la lutte qu'il venait de soutenir avec
tant d'éclat, l'avait en 509, au plus fort des hostilités, désigné consul
pour l'année suivante. Libre enfin par la conclusion de la paix de quitter
ces provinces méridionales où s'étaient agitées pendant trois ans les
destinées de la Gaule, il se rendit à Tours, vers le milieu de l'année 510,
pour inaugurer son consulat dans le sanctuaire le plus vénéré des catholiques
gaulois, en présence du tombeau de saint Martin. Revêtu des ornements
consulaires que l'empereur lui avait envoyés, il fit dans cette ville une
entrée solennelle, jetant des pièces d'or au peuple, suivant l'usage des
consuls romains, et alla de la basilique de Saint-Martin à la cathédrale
remercier le Ciel des victoires qu'il lui avait accordées sur les hérétiques[249]. Il fit alors à toutes les
églises de ses états des donations considérables tant en argent qu'en
biens-fonds pris sur les terres du domaine public[250]. La basilique de Saint-Martin
eut la plus grande part à ses libéralités ; il lui donna jusqu'à son cheval
de bataille. On prétend même que fatigué des exigences du clergé, il laissa
échapper un mot qui suffirait seul à peindre sa situation. « Les saints,
dit-il, servent bien leurs amis ; mais ils font payer cher leurs services[251]. » On a
beaucoup disputé sur le consulat de Clovis et plusieurs historiens ont nié le
fait lui-même comme invraisemblable. En effet si l'on adopte le système de
nos écrivains classiques, si l'on assimile Clovis aux Crochus, aux Attila,
aux chefs des bandes germaniques des IIe et IIIe siècles, si on le fait
partir des bords du Rhin, poussé par une rage aveugle, pour dévaster la Gaule
et exterminer ou asservir ses habitants, cet événement, comme la plupart des
faits les mieux constatés de l'histoire du V' siècle, deviendra inexplicable.
Mais si l'on se rappelle la position du fils de Childéric dans la Gaule,
telle que nous l'avons définie d'après les témoignages authentiques et
officiels des contemporains, on ne trouvera rien d'étonnant à ce que le
défenseur de la foi, le chef d'une des plus puissantes nations fédérées de
l'Empire ait été élevé au consulat, comme l'avaient été avant lui les Francs
Bauton et Mérobaude, le Vandale Stilichon, le Suève Ricimer et le roi des
Goths Théodoric. Les historiens du siècle de Louis XIV, voulant absolument
faire de Clovis un monarque semblable à leur auguste maître, ne pouvaient
souffrir qu'il eût manqué, selon eux, à l'honneur de sa couronne eu
acceptant un titre d'un souverain étranger. Nous croyons inutile de réfuter
cet anachronisme après avoir employé deux volumes à prouver par une série de
faits incontestables que les rois barbares n'étaient point étrangers dans
l'Empire, que tous reconnaissaient la suprématie de la cour impériale et
ambitionnaient les honneurs émanés d'elle, qu'enfin le titre de roi était
considéré comme inférieur à ceux des dignités romaines et surtout au consulat
que l'écrivain goth Jornandès proclamait encore à la fin du VIe siècle, la
première dignité du monde[252]. Grégoire
de Tours écrivait dans le siècle même où Clovis avait vécu ; il était évêque
de la ville où le roi des Francs avait inauguré son consulat et il décrit
cette cérémonie dans les formes consacrées par les usages de l'Empire. La
tradition d'un fait aussi marquant pouvait-elle donc être perdue soixante ans
après, dans le lieu même où il s'était passé ? Ou bien soupçonnera-t-on le
savant prélat, issu d'une de ces nobles familles gallo-romaines qui
attachaient tant de prix aux titres de leurs ancêtres, de s'être trompé sur
la valeur d'une dignité qu'il connaissait parfaitement et dont l'éclat ne
laissait point de prise à l'incertitude ou à l'ignorance ? Tous les
chroniqueurs qui sont venus après lui, à l'exception de Frédégaire, ont
répété son récit sans hésitation, et si je les cite, c'est seulement pour
prouver que la vérité du fait était universellement reconnue[253]. La
seule raison valable qu'on ait objectée contre le consulat de Clovis est
l'absence de son nom sur les tables des fastes consulaires. L'objection
serait même péremptoire si nous avions ces tables complètes. Mais nous ne
possédons que celles de Rome ; les fastes de Constantinople ne sont pas venus
jusqu'à nous. Or, nous avons vu que la cour d'Orient et celle d'Occident
désignaient chacune un consul : les noms des deux consuls étaient portés en
même temps sur les tables lorsque l'accord régnait entre les deux empires[254] ; mais lorsqu'ils étaient en
guerre, chaque cour n'inscrivait aux fastes que le nom du consul qu'elle
avait nommé. Ainsi en 509 et 510 les fastes de Rome ne portèrent que les noms
des consuls désignés par Théodoric, Importunus et Boëthius[255]. Nous ignorons pendant ces deux
années quels furent les consuls désignés par Anastase, et s'il est évident
qu'il ne dut pas renoncer à exercer son droit, put-il en faire un meilleur
usage que d'élever au consulat le seul rival capable de contrebalancer la
puissance de Théodoric, l'ennemi déclaré des Goths, que lui-même combattait
par mer, en les faisant attaquer au-delà des Alpes par les Francs et les
Bourguignons ? Le
consulat de Clovis me paraît donc un fait avéré. Mais d'un autre côté je
crois que certains auteurs ont donné à ce fait trop d'importance en le
considérant comme la seule source légitime de l'autorité du roi des Francs
dans la Gaule et comme la base de la monarchie qu'il y fonda. Investi
héréditairement de la dignité de maître des milices, Clovis, dès son
avènement, vit son autorité reconnue à ce titre dans une partie de la Gaule
romaine. Ses victoires et surtout l'influence catholique dont il devint après
son baptême le représentant et le champion armé, attirèrent à lui le reste
des populations gauloises. Le titre de consul dut ajouter autant de force que
d'éclat à sa puissance en l'élevant au premier rang dans la hiérarchie des
illustrations romaines ; mais cette dignité temporaire et depuis longtemps
purement honorifique ne pouvait servir seule de fondement à une domination
effective et durable. Les Gaulois révéraient dans Clovis le vainqueur de
Tolbiac et le défenseur de la foi. La cour de Byzance voyait en lui un chef
barbare gouvernant, comme patrice et maître des milices, une portion du
territoire de l'Empire, et tous ces titres se confondaient dans l'esprit des
peuples pour concilier à son autorité leur obéissance volontaire. La
cérémonie consulaire de Tours contribua à assurer ce résultat ; car elle fut
aux yeux des peuples le signe visible de la sanction impériale donnée au
pouvoir du roi des Francs. C'est ce qui se manifesta particulièrement dans la
soumission des chefs bretons de l'Armorique, que tout concourt à rapprocher
de cette époque. Ces
chefs, tout en conservant leur indépendance de fait, n'avaient jamais méconnu
en principe la suzeraineté des empereurs, et, à part les hostilités
passagères suscitées par l'usurpation de Grallon et réprimées par Aaius, ils
s'étaient montrés pendant tout le Ve siècle les fidèles soutiens de Rome et
de la cause catholique. Audren en 451, Erech, appelé par les Latins Riochame,
en 469, avaient combattu sous les drapeaux de l'Empire contre les Huns et
contre les Wisigoths. Eusebius
et son frère Budic, fils ou frères de Riochame, commandaient du temps de
Clovis aux Bretons-Armoricains[256]. Retrouvant dans le vainqueur
des Goths, dans le consul romain un véritable représentant de la puissance
impériale, ils reconnurent sa suprématie comme ils avaient reconnu celle
d'Aëtius et d'Egidius. Mais ils n'en restèrent pas moins libres dans les limites
de leur territoire, et cet état de vassalité indépendante, souvent troublé
par des révoltes et des guerres, se maintint pendant toute la durée de la
dynastie mérovingienne. A la
vérité, depuis le règne de Clovis, les chroniqueurs gaulois cessèrent de
donner aux chefs bretons le titre de roi et ne leur accordèrent plus que
celui de comte. Mais cela ne changeait rien au pouvoir réel de ces chefs à
l'égard de leurs compatriotes[257]. Ce titre de roi, devenu si
auguste dans l'Europe moderne, était dédaigné par les successeurs de César,
qui l'abandonnaient aux chefs des nations sujettes ou fédérées de l'Empire.
Mais les princes mérovingiens, qui eux-mêmes n'en avaient point d'autres, ne
voulurent plus l'attribuer aux puissances subalternes. Ainsi les rois bretons
ne furent plus pour eux que des comtes, de même qu'ils ne virent plus que des
ducs dans les chefs des peuples germaniques, des Allemands, par exemple, qui
avaient toujours été appelés rois par les Romains. La
plupart des historiens ont supposé que Clovis avait dompté par la force des
armes l'Armorique bretonne. On ne trouve dans les documents contemporains
aucune trace d'une guerre contre les Bretons, et il serait difficile
d'assigner une époque où l'on pût la placer. Le seul témoignage historique
sur lequel cette supposition se fonde est un passage de Grégoire de Tours qui
rapporte que du temps de Clovis, la ville de Nantes assiégée par une armée de
Barbares, dut sa délivrance à l'intervention miraculeuse des saints martyrs
Rogatien et Donatien[258]. Le fait paraît vrai en
lui-même ; mais il ne prouve rien de ce qu'on a voulu en conclure ; car
Nantes n'appartenait pas alors aux chefs bretons et ne leur avait jamais
appartenu[259]. Il serait possible, quoique
fort peu probable, que cette cité romaine, seule parmi celles de la 3e
Lyonnaise, eût tenté de résister aux armes de Clovis. Mais comment admettre
que Grégoire de Tours, qui montre partout le roi des Francs protégé du ciel et
favorisé par des miracles, eût attribué à l'intervention divine un échec
éprouvé par le défenseur de la cause catholique ? Lorsqu'on s'est pénétré de
l'esprit de cette époque, on n'a pas besoin d'autre preuve pour être
convaincu que ce n'étaient point les soldats de Clovis qui assiégeaient
Nantes. L'invasion dont parle Grégoire de Tours ne peut être imputée qu'aux
Saxons, à ces pirates du nord qui pendant le cours du r siècle exercèrent sur
les côtes de la Manche et de l'Océan des ravages semblables à ceux qui ont
rendu plus tard le nom des Normands si redoutable. La ville de Nantes, qui
devait être détruite par eux au IXe siècle, eut alors le bonheur de les voir
s'éloigner de ses murs et il est naturel qu'échappée au fer de ces farouches
païens, elle ait attribué sa délivrance inespérée à un miracle de la bonté
divine. Si l'on
en croit les chroniques bretonnes, la levée du siège de Nantes aurait été due
au roi des Bretons-Armoricains, Budic. Son prédécesseur Eusebius était mort
au moment où les Saxons envahissaient l'Armorique, et l'on peut croire qu'il
avait été massacré par ces Barbares[260]. Budic passa de la Grande
Bretagne sur le continent, attaqua les pirates, commandés par un chef nommé
Marchill, le même que Grégoire de Tours appelle Chillon, les vainquit et les
força de se rembarquer après en avoir fait un grand carnage[261]. La coïncidence des deux récits
ne permet pas de révoquer en doute la réalité de ces faits, qui durent se
passer de 507 à 509, pendant les guerres de Clovis contre les Goths. Au reste
Budic ne tarda pas à expier sa victoire. Peu de temps après la mort de
Clovis, vers l'année 512, les pirates du nord revinrent en force sur les
côtes de l'Armorique, dévastèrent le pays et s'y établirent en maîtres[262]. Budic périt en les combattant,
et son fils Hoël ou Riowal fut forcé de se réfugier dans la Grande- Bretagne.
Il en revint l'année suivante, et avec les secours que lui avaient donnés les
Bretons insulaires il réussit à exterminer les pirates et reprit possession
de ces provinces, qu'il gouverna comme ses prédécesseurs sous la suzeraineté
à peu près nominale des fils de Clovis[263]. Ces
attaques continuelles des Saxons furent la véritable cause de la faiblesse
des Bretons-Armoricains, du peu d'influence qu'ils exercèrent sur les
affaires de la Gaule, et par suite, de l'obscurité qui a couvert leur nom et
leur histoire. Ils n'avaient pas trop de toutes leurs forces pour défendre
les côtes de leur pays et pour secourir leurs frères de la Grande-Bretagne,
engagés clans une lutte encore plus désastreuse contre les mèmes ennemis. De
là vint qu'ils ne purent profiter des troubles de la Gaule pour s'étendre sur
le continent. Si pendant l'usurpation de Grallon, ils occupèrent Rennes et
menacèrent Tours, les descendants légitimes de Conan, rappelés au pouvoir,
paraissent être rentrés dans leurs anciennes limites ; car Rennes suivit à la
fin du Ve siècle le sort des autres cités romaines de la troisième Lyonnaise.
Du temps de Clovis, le territoire des chefs bretons était toujours borné aux
cités des Vénètes, des Corisopites, des Osismiens et des Curiosolites,
représentés par les départements du Morbihan, du Finistère et des
Côtes-du-Nord[264]. Les faits historiques
démontrent de la manière la plus authentique que ces limites restèrent les
mêmes pendant toute la durée de la dynastie mérovingienne. Au commencement du
VIe siècle, il n'y avait encore sur les états bretons qu'un évêché régulièrement
constitué, celui de Vannes, leur capitale[265]. Melanius, évêque de Rennes,
connu sous le nom de saint Mélaine, était alors le prélat le plus vénéré de
toute l'Armorique. Clovis l'appela auprès de lui, lui donna sa confiance et
en fit son intermédiaire auprès des chefs bretons[266] ; originaire de Vannes, il
exerçait sur ces chefs une influence dont l'auteur de sa vie rapporte des
preuves frappantes, et leur soumission volontaire à la suzeraineté du roi des
Francs fut sans doute en partie son ouvrage. L'ouest
et le midi de la Gaule étant ainsi pacifiés, Clovis quitta Tours et vint
fixer sa résidence à Paris, dans l'ancien palais des Césars. Toute son
attention se portait alors vers le nord où il lui restait beaucoup à faire
pour établir solidement son autorité. Chose étonnante ! maître absolu des
deux tiers de la Gaule, il n'exerçait encore sur ses compatriotes qu'un
pouvoir précaire et borné. La tribu de Tournay, affaiblie par la désertion
des païens obstinés était toujours la seule fraction de la race franque qui
lui fût soumise, la seule où il eût pu propager la religion chrétienne et
fonder un évêché[267]. Depuis la victoire de Tolbiac,
les Ripuaires étaient ses alliés ; mais ils conservaient toute leur
indépendance et leur attachement au paganisme élevait entre eux et lui une
insurmontable barrière. Leur roi, Sigebert, blessé au genou dans cette
célèbre bataille, ne pouvait plus faire la guerre par lui-même ; mais un
corps auxiliaire, conduit par son fils Chlodéric, avait suivi le drapeau de
Clovis dans toutes ses expéditions[268]. Lorsque la guerre des
Wisigoths fut terminée au printemps de l'année 510, ces troupes reprirent le
chemin de leur patrie. Le fils de Sigebert s'était distingué à la bataille de
Vouillé ; depuis trois ans, combattant à côté du plus grand capitaine de l'époque,
il n'avait pu s'empêcher de subir cette fascination qu'exercent les hommes
illustres sur tout ce qui les entoure, cet ascendant de la gloire qui
commande le dévouement. Il est même probable que les Leudes[269] qui l'accompagnaient avaient
perdu comme lui dans le contact des milices gauloises la rudesse primitive de
leurs mœurs et de leurs sentiments nationaux. Clovis avait remarqué ces
dispositions et les entretenait soigneusement. En se séparant du jeune prince
à Paris, il lui insinua combien il était regrettable que son père s'obstinât
à retenir la nation ripuaire dans les liens de la vieille barbarie, que si la
mort faisait disparaître cet obstacle, si le sceptre était remis à des mains
plus jeunes et plus intelligentes, alors une liaison intime pourrait
s'établir entre les deux branches de la race franque qui marcheraient de
concert vers les hautes destinées auxquelles l'avenir les appelait[270]. Ces insinuations ne furent que
trop bien comprises. A peine de retour dans son pays, Chloderic rejoignit son
père qui chassait sur la rive droite du Rhin, dans les immenses forêts de la
Westphalie, le surprit dans ces solitudes et le fit assassiner ; puis
accourant à Cologne, il s'empara du trésor et fut proclamé roi par ses
compagnons d'armes. Aussitôt il écrivit à Clovis pour lui annoncer cette
heureuse révolution et lui offrir une part de ses richesses comme gage de
l'étroite amitié qui allait s'établir entre eux[271]. L'imprudent
jeune homme n'avait pas sondé toutes les profondeurs de la politique de
Clovis. Ce n'étaient pas des amis, c'étaient des sujets qu'il fallait au roi
des Saliens. La réunion de la Gaule et de la Germanie, sous un même sceptre
et sous une même foi, tel était le vaste plan que lui avaient tracé les
évêques et dans lequel l'intérêt de son ambition se confondait avec celui de
l'église. L'exécution en avait été commencée par l'abaissement des puissances
ariennes. Il ne manquait plus à son accomplissement que la soumission des
peuples païens, et l'assujétissement des Ripuaires en était la première
condition. Le crime de Chlodéric lui offrait dans ce but une occasion trop
favorable pour qu'il ne s'empressât pas d'en profiter. En acceptant l'amitié
d'un parricide, il se serait chargé lui-même de la complicité de cet odieux
forfait ; il aurait compromis sa popularité religieuse et la puissance
d'opinion qui l'avait soutenu jusqu'alors. En se posant au contraire comme
vengeur de l'humanité outragée, il recueillait sans péril le fruit du crime
qu'il avait inspiré, si non conseillé lui-même. Aussi n'hésita-t-il pas à
prendre ce dernier parti. Cependant,
dissimulant encore, il envoya deux de ses principaux officiers à Cologne,
sous prétexte de recevoir le tribut que Chlodéric lui offrait et de conclure
avec lui un traité d'alliance. Mais ils avaient reçu secrètement une mission
sanglante et ils l'exécutèrent avec autant d'adresse que d'audace. Tandis que
le jeune prince, enfermé seul avec eux sans défiance, était occupé à leur
montrer son trésor, l'un d'eux le frappa d'un coup de hache par derrière et
vengea ainsi par un nouveau crime les mânes d'un père lâchement assassiné[272]. Après ce coup hardi, les
agents de Clovis disparurent et réussirent à s'éloigner sans être poursuivis.
Cependant cette catastrophe imprévue avait jeté le trouble parmi les
Ripuaires ; privés de leurs chefs, divisés entre eux, ils coururent
confusément aux armes. Bientôt la voix publique dénonça la main invisible qui
avait armé le fils contre le père pour les perdre l'un par l'autre. Les
Ripuaires virent le piège clans lequel ils étaient tombés, l'hypocrite
duplicité de Clovis leur apparut dans toute son horreur, et sous l'impression
de ces sentiments un soulèvement général éclata. Les cités romaines de la
première Belgique dont les relations étaient fréquentes avec les Ripuaires,
possesseurs de Trèves leur ancienne métropole, s'y trouvèrent elles-mêmes entraînées[273]. Cette
révolte ébranlait la puissance de Clovis par sa base, et jamais il -n'avait
été exposé à un danger si grand. Il le conjura par cette promptitude de
résolution qui semble avoir été le trait saillant de son caractère et à
laquelle il dut ses plus beaux succès. On était au commencement de l'année
511. Il n'attendit pas que l'hiver fut passé et entrant immédiatement en
campagne, il se présenta devant Verdun qui était la place la plus avancée de
la première Belgique, sur la route de Reims à Trèves. La ville fut aussitôt
investie et tout se disposa pour donner l'assaut[274]. Les habitants ne s'attendaient
point à une attaque si subite ; effrayes de leur isolement, ils essayèrent à
peine de se défendre et ne songèrent qu'à implorer la clémence du héros de
Tolbiac. Mais leur évêque était mort de douleur et d'effroi en voyant arriver
l'armée des Francs sous les murs de sa ville épiscopale, et les prélats
étaient si bien alors les organes naturels des populations, qu'elles ne
savaient qui prendre pour intercesseur lorsque leur premier pasteur n'était
plus là pour les protéger[275]. Un saint prêtre, nommé
Euspicius, se dévoua pour le salut commun ; il alla se jeter-aux genoux de
Clovis et obtint de lui que la ville serait épargnée. Le roi des Francs y fit
une entrée pacifique ; d'après le vœu des habitants, il aurait voulu qu'Euspicius
frit élevé sur-le-champ à la dignité épiscopale ; mais la modestie du saint
s'y étant refusée, il l'emmena avec lui, selon son usage constant de se faire
accompagner dans ses expéditions par les représentants les plus vénérés de
l'église catholique[276]. A la
nouvelle de la reddition de Verdun, les autres villes de la première Belgique
s'empressèrent d'ouvrir leurs portes. Les Ripuaires eux-mêmes, réduits à
leurs propres forces et ne pouvant compter sur ceux de leurs guerriers qui
avaient suivi dans la Gaule le drapeau des Saliens, n'osèrent soutenir la
guerre qu'ils avaient allumée. Clovis entra sans résistance à Cologne, il y
assembla le peuple, et prenant la parole, il rappela le crime de Chlodéric,
protesta cependant de la douleur que lui avait causée la mort de son jeune
parent, repoussa avec horreur le soupçon d'avoir provoqué ce meurtre dont les
auteurs, disait-il, lui étaient inconnus, et représenta enfin aux Ripuaires
qu'ayant perdu le dernier de leurs chefs, il ne leur restait plus d'autre
moyen de salut que de se placer sous sa protection. Appuyées par une armée
victorieuse, ces paroles ne trouvèrent point de contradicteurs, et Clovis,
élevé sur un bouclier, fut proclamé roi par les sujets de Sigebert[277]. Ainsi le paganisme tombait
vaincu par lui, comme l'hérésie et la vieille barbarie des Cattes et des
Bructères courbait la tête sous le joug que la Gaule avait accepté. Néanmoins
son triomphe n'était pas encore complet. Les hommes de sa race et de son sang,
les chefs de ces tribus saliques qui lui devaient par droit de naissance,
dévouement et fidélité, persistaient seuls encore à méconnaître sa légitime
suprématie. Clovis avait longtemps dédaigné ce reste d'opposition confiné
dans quelques cantons au nord de la Belgique ; il pensa que le moment était
venu d'en finir avec ses derniers ennemis. Quittant
donc les bords du Rhin, il ramena son armée victorieuse à travers la cité de
Tongres, dans l'ancien territoire des Saliens, et le seul bruit de son
approche fit trembler les chefs rebelles[278]. Cararic, qui commandait aux
Francs de Thérouenne, s'était prononcé contre lui dès son avènement et lui
avait toujours refusé obéissance. Ragnacaire, chef de la tribu de Cambray,
secondé dans sa première guerre contre Syagrius, mais s'était séparé de lui
après le baptême de Reims et avait donné asile aux païens obstinés qui
avaient mieux aimé alors changer de drapeau que de religion. De pareilles
injures ne pouvaient rester impunies ; les deux chefs le sentirent et ne
tentèrent pas même une conciliation impossible. Mais la résistance ne l'était
pas moins dans cette lutte inégale où la trahison vint au secours du plus
fort. De sourdes menées avaient préparé la défection dans les rangs des
tribus dissidentes. Cararic fut livré sans combat[279] ; Ragnacaire, trahi par son
propre frère, abandonné par ses Leudes, vit se tourner contre lui sur le
champ de bataille les armes qui devaient le défendre. Tous deux tombèrent
entre les mains du vainqueur. « Malheureux, dit Clovis à Ragnacaire, que
ses propres soldats amenaient devant lui chargé de liens, est-ce ainsi que tu
déshonores notre sang ? Un Salien se laisser enchaîner ! ne valait-il pas
mieux mourir ?... » et aussitôt d'un coup de hache, il abattit lui-même la
tête du captif, puis se tournant vers Ricaire, frère du chef vaincu et
prisonnier comme lui. « Et toi, lui dit-il, si tu avais mieux défendu ton
frère, il n'aurait pas subi ce déshonneur ! » Et la hache sanglante se levant
de nouveau, retomba sur la tête du traître[280]. Cararic
et ses fils furent d'abord traités avec plus de douceur ; Clovis s'était
contenté de leur faire couper les cheveux en signe de dégradation, et,
suivant l'usage du Bas-Empire, leur avait fait prendre l'engagement d'entrer
dans les ordres sacrés. Mais peu de temps après, Cararic laissa échapper ou
on lui prêta ces paroles indiscrètes : « à quoi sert de couper le
feuillage d'un arbre encore vert ? il repoussera bientôt. » Clovis comprit la
menace cachée sous ce langage figuré si familier aux Barbares, et l'arrêt de
mort du père et du fils fut immédiatement prononcé[281]. Un dernier frère de ces
princes existait encore ; il se nommait Rignomer et avait été transporté au
Mans ; Clovis l'y fit massacrer[282]. « Je suis bien malheureux !
disait-il après tous ces meurtres, je n'ai plus de parents ; tous se sont
levés contre moi et tous ont péri. N'existerait-il pas encore quelque membre
de ma famille qui pût consoler mes vieux jours[283]. » Ces plaintes
hypocrites, selon les chroniqueurs qui admirent ici la sagesse de leur héros,
n'étaient qu'un moyen de s'assurer s'il ne lui était échappé aucune des
victimes condamnées d'avance par sa politique impitoyable. Mais ses
intentions avaient été bien remplies ; toutes les branches de la race royale
des Francs étaient éteintes. Les fils de Mérovée restaient seuls pour donner
leur nom à la plus illustre des monarchies élevées sur les ruines de l'empire
romain. Avant
d'aller plus loin, on ne peut s'empêcher de remarquer le contraste de ces
dernières actions de Clovis avec sa conduite dans les affaires de la Gaule.
D'un côté une politique habile, patiente, modérée, empreinte de la science
diplomatique du Bas-Empire et subordonnée dans ses vues ambitieuses aux
grands intérêts de la religion ; de l'autre une avidité brutale, des ruses
grossières, des vengeances féroces, la barbarie enfin dans toute sa rudesse
primitive. C'est que dans cette dernière lutte contre la Germanie païenne,
Clovis était livré à lui-même ; ses guides habituels avaient lâché le frein
qui retenait cette nature sauvage, et dépouillant la toge du consul romain,
il avait ressaisi la hache du chef de tribu. Préoccupés du désir ardent de
faire entrer, de gré ou de force, les peuples germaniques dans le sein du
christianisme et de la civilisation, les évêques ne voyaient que la grandeur
du but et fermaient les yeux sur le choix des moyens. Grégoire de Tours, à la
fin du VIe siècle, applaudissait encore à ces crimes qui avaient ouvert au
nord de l'Europe les voies de la régénération chrétienne[284]. Après
ces expéditions qui servirent moins à accroître sa gloire qu'à consolider sa
puissance, Clovis vint à Orléans où il avait convoqué en concile général tous
les évêques des provinces soumises à sa domination. Nous avons la date
précise de la clôture de ce concile ; il se sépara le 8 juillet 511[285], et il est probable qu'il avait
été assemblé dès les premiers jours du mois de juin. Ainsi l'hiver et le
printemps de cette année avaient suffi au roi guerrier pour terminer les
opérations militaires dont nous venons de tracer le rapide tableau. Le
concile d'Orléans fut un triomphe pour l'église catholique, car un de ses
principaux objets était de régler les conséquences des victoires récentes de
la foi orthodoxe et de partager les dépouilles de l'arianisme vaincu. Les
évêques des provinces nouvellement conquises sur les Wisigoths y assistaient
en grand nombre, et la présidence fut déférée à Cyprien, évêque de Bordeaux,
métropolitain de la 2e Aquitaine. On remarque avec étonnement que saint Remi
n'y parut pas et que son nom n'y fut pas même mentionné. La révolte des
provinces de l'est à peine calmée put le retenir dans son diocèse sur les
confins des deux Belgiques où son influence avait toujours été le plus ferme
appui du pouvoir de Clovis. L'absence
des évêques des cités gasconnes et pyrénéennes de Dax, Aire, Béarn, Oloron,
Comminges et Bigorre, semble constater que cette partie de la Novempopulanie
résistait encore aux armes des Francs. En effet les guerres des premiers rois
mérovingiens nous montrent ces peuples montagnards conservant une
indépendance dont Charlemagne lui-même ne put abattre les derniers restes. L'église
devait tout à Clovis et ses pasteurs assemblés ne pouvaient lui faire
entendre d'autre langage que celui de la reconnaissance et du dévouement.
Avant de se séparer, voici dans quels termes ils lui firent connaître le
résultat de leurs délibérations. « A
leur seigneur et maître, le fils de l'église catholique, Clovis, roi très
glorieux, tous les évêques assemblés en concile par ses ordres. Votre
sollicitude pour l'honneur de la religion catholique et la propagation de sa
foi glorieuse est telle, qu'inspiré par le véritable esprit du sacerdoce,
vous avez voulu réunir les évêques pour traiter avec eux des mesures
nécessaires au bien de l'église. Selon votre volonté, nous avons répondu aux
questions sur lesquelles vous nous avez consultés et aux articles qui nous
ont été présentés par vous, afin que, si votre jugement approuve ce que nous
avons décidé, les sentences portées par une assemblée si vénérable soient
fortifiées dans l'avenir par l'assentiment d'un si grand roi[286]. » Pour
apprécier la portée de ces témoignages de confiance et de respect, qu'on-se
rappelle ce que nous avons dit tant de fois de la puissance morale des
évêques. A toutes les preuves que nous en avons données, nous n'en ajouterons
plus qu'une seule. Presque tous les évêques de la Gaule, au Vo siècle, ont
été mis au rang des saints et honorés comme tels d'un culte public, et l'on
sait que la voix du peuple décernait alors les palmes de la canonisation.
Quel était donc sur l'esprit de leurs contemporains l'influence de ces hommes
dont les paroles étaient écoutées comme des oracles pendant leur vie et
auxquels on élevait des autels après leur mort ! Dans quel lieu, dans quel
temps trouvera-t-on des assemblées représentatives composées de pareils
éléments et qui aient dominé à ce point par la seule force de la persuasion,
les opinions et les consciences ! C'est là pourtant ce que Montesquieu
appelle les flatteries de quelques prélats courtisans ! Il y avait un abîme
entre les idées philosophiques du XVIIIe siècle et l'esprit religieux du Ve[287]. Une
partie des évêques qui souscrivirent à l'adresse que nous venons de citer
avait assisté cinq ans auparavant au concile d'Agde. Leur
langage envers Alaric était alors aussi celui de la soumission, mais d'une
soumission défiante et forcée, et en se séparant ils laissèrent échapper ces
paroles mélancoliques où perçaient leurs craintes pour l'avenir : «
Puisqu'après avoir pris ces décisions salutaires, il nous est permis de nous
retirer en paix, remercions Dieu d'abord et le seigneur notre roi, et prions
la divine clémence de faire en sorte que nous puissions longtemps encore agir
et enseigner ainsi pour l'honneur de la religion[288] ». Quel contraste entre ces
tristes adieux et les sentiments manifestés par l'assemblée d'Orléans ! Mais
la différence entre les deux conciles n'apparaît pas seulement dans
l'expression ; on la retrouve dans le fond des choses. Sous la domination des
Wisigoths l'église était entièrement séparée de l'état, comme il arrive
toujours quand l'état cesse d'être croyant. Aussi l'assemblée d'Agde se
garde-t-elle de rien décider qui puisse toucher aux lois civiles ou aux
droits politiques. Toutes les questions qu'elle traite sont des questions de
conscience ; c'est l'église renfermée dans le sanctuaire et s'efforçant de
rétablir sa discipline intérieure sans autre puissance que la réprobation
morale, sans autre arme que l'excommunication. D'un autre côté, dans ce cercle
restreint, son indépendance est entière ; ses arrêts sont absolus, et elle ne
les soumet point à l'approbation du roi. Comment en effet, un prince
hérétique aurait-il prétendu imposer à l'église orthodoxe ses jugements sur
des points de foi, de liturgie ou de discipline ecclésiastique ? Le roi et le
concile sont donc étrangers l'un à l'autre ; ce sont deux ennemis qui ont
signé une trêve et qui s'observent avec défiance. Dans
l'assemblée d'Orléans, au contraire, une union intime, cimentée par la
reconnaissance et par la communauté des sentiments et des principes, rattache
le clergé catholique au roi des Francs, qui s'honore du titre de fils de
l'église. Le trône et l'autel ne sont plus séparés ; les deux pouvoirs
marchent d'accord vers un même but et règlent de concert les intérêts moraux
et les intérêts matériels des peuples. Le roi enrichit l'église par ses
libéralités ; en lui donnant de vastes domaines, il l'établit sur
l'inébranlable base de la propriété foncière[289], et pour lui conserver plus
sûrement les biens qu'il lui prodigue, il déclare par une exception unique
qu'ils ne seront point sujets à la prescription[290]. Il respecte le droit d'asile
et veut que le criminel et le proscrit deviennent inviolables dès qu'ils ont
touché le seuil des lieux saints[291] ; il confirme le privilège des
clercs de n'être jugés que par leurs supérieurs ecclésiastiques et soustrait
leurs personnes à l'action des tribunaux, comme leurs possessions à celle du
fisc. Mais en retour de si larges concessions, on comprend qu'il a droit
d'exiger des garanties, et le clergé s'empresse de les lui offrir. Ainsi le
concile décide qu'aucun homme libre ne sera admis aux ordres sacrés sans
l'autorisation du roi, aucun esclave sans le consentement de son maître,
restriction naturelle, puisque l'ordination rompait toutes les chaînes
sociales[292] ; des mesures sont prises pour
atténuer les abus du droit d'asile et les désordres qui en résultaient trop
souvent[293] ; il est interdit aux évêques
d'excommunier ceux qui plaident contre eux, et aux clercs d'aborder le roi
sans une lettre de leur évêque[294] ; enfin l'assemblée soumet
toutes ses décisions à l'approbation du monarque, et ne les regarde comme
valides qu'autant qu'elles auront reçu la sanction royale. Parmi
les canons de discipline ecclésiastique, plusieurs ont pour objet de régler
l'administration des biens de l'église dont les évêques étaient seuls chargés
; on fixe la part qui doit revenir au clergé inférieur, aux écoles, aux
pauvres, aux infirmes[295]. Beaucoup d'églises avaient été
envahies par les ariens dans les provinces soumises aux Wisigoths ; quelques
prélats, dans l'ardeur de leur zèle, voulaient que ces temples souillés
fussent détruits ; le concile, plus sage, ordonna qu'ils seraient purifiés et
rendus au culte orthodoxe. Le même système d'indulgence permit aux prêtres
qui s'étaient laissés entraîner à l'hérésie, de reprendre leurs fonctions
sacerdotales avec le consentement de leurs évêques[296]. Mais on remit en vigueur
contre les hérétiques obstinés les décrets par lesquels les empereurs avaient
frappé les sectes dissidentes. On eut au reste peu d'occasions d'appliquer
ces mesures de rigueur ; les populations des provinces délivrées par Clovis
du joug des ariens étaient toutes catholiques, et les Wisigoths, seuls
attachés à l'hérésie, s'étaient partout retirés devant les armées du roi des
Francs. Il n'en resta pas une famille dans les villes qui lui furent cédées.
Ce fait est un dé ceux qui prouvent que les Barbares étaient en petit nombre,
même dans les contrées où ils dominaient, qu'étrangère au fond des
populations leur nationalité n'avait pas de racines dans le sol, et que par
conséquent on a beaucoup exagéré leur influence sur la constitution des
peuples au moyen-âge et dans l'Europe moderne. Après
la clôture du concile d'Orléans, Clovis, de retour à Paris, s'occupa
sérieusement de propager le christianisme parmi les tribus franques récemment
assujetties à son autorité. Vedastus, prêtre originaire d'Aquitaine, qui, à
l'époque de son baptême l'avait instruit des vérités de la religion, fut
sacré évêque à Reims[297], et entreprit la tâche
difficile de convertir les Francs de Ragnacaire dont le royaume se composait
des cités de Cambray et d'Arras[298]. Antimundus, disciple de saint
Remi, fut envoyé dans les états de Cararic, qui embrassaient tout l'ancien
pays des Morins ou les cités de Thérouenne et de Boulogne[299]. Ainsi les trois fractions de
la race salique eurent chacune leur évêque chargé de les arracher au
paganisme et à la barbarie. Ce fut
probablement à la même époque et pour compléter cette œuvre de régénération
sociale que Clovis fit rédiger pour la première fois en latin la loi salique.
En effet, comment aurait-il pu entreprendre d'assujettir les Saliens à une
législation uniforme lorsque plus des deux tiers de la nation lui refusaient
obéissance ? Avant de donner des lois à un peuple, il faut être assuré de sa
soumission, et Clovis n'acheva de soumettre les tribus saliennes que dans les
premiers mois de l'année 511. Cette considération suffit pour déterminer la
date de la rédaction de la loi. Cependant
une tradition admise par les chroniqueurs assigne à la loi salique une
origine beaucoup plus ancienne et la fait remonter jusqu'au prétendu règne de
Pharamond[300], c'est-à-dire jusqu'à un temps
voisin de l'établissement définitif des Francs dans la Gaule, au commencement
du Ve siècle. Je ne crois point que cette tradition doive être entièrement
rejetée ; mais il faut distinguer entre les conventions orales qui fixèrent
les dispositions jusqu'alors incertaines et variables des coutumes
germaniques, et la rédaction de ces coutumes en langue latine sous la forme
régulière d'un code de lois. Lorsque
les tribus germaines, dispersées par les invasions et les guerres qui avaient
bouleversé le centre de l'Europe au IVe siècle, se trouvèrent, au
commencement du Ve, réunies en corps de nation sur le sol gaulois, elles ne
tardèrent pas à éprouver les fâcheux effets de la confusion produite par
l'assemblage de tant d'éléments hétérogènes. Dans leurs émigrations
successives, chaque famille, chaque tribu avait apporté avec elle les usages
de ses pères, et dans les relations qui s'établirent entre elles, chacune
voulait faire prédominer sa coutume particulière et refusait d'en reconnaître
d'autres. Un arbitrage général pouvait seul mettre un terme à cette anarchie.
La nation était alors partagée en quatre grandes fractions qui nommèrent
chacune un délégué parmi les chefs et les anciens du peuple, et les quatre
vénérables vieillards, réunis en conférence dans ces conseils qu'on appelait Mall
ou Malberg, parce qu'ils se tenaient ordinairement sur un lieu élevé,
déterminèrent, parmi les anciennes coutumes, celles qui devaient avoir force
de loi et auxquelles tous devaient obéir en vertu d'un pacte unanime qu'on
nomma le pacte de la loi salique[301]. Les
mêmes causes produisirent des effets semblables au XIIe siècle, lorsque des
pèlerins armés, sortis de toutes les contrées de l'Europe, se trouvèrent
réunis au pied du tombeau du Christ dans Jérusalem reconquise sur les
infidèles. Ces guerriers, venus de tant de pays divers ne connaissaient que
les usages qui servaient de loi dans leurs provinces ou dans leurs
châtellenies. Cependant ils ne pouvaient vivre réunis sans une règle commune,
et il fallait une législation uniforme pour donner quelque consistance au
royaume fondé par l'épée victorieuse de Godefroy de Bouillon. De là résulta
la nécessité de fixer d'un commun accord les coutumes auxquelles tous
devaient obéir, et des assises de Jérusalem sortit la première 'rédaction
écrite du droit coutumier au moyen-âge, de même que les assemblées du malberg
des Saliens fixèrent pour la première fois les coutumes germaniques par des
formules d'une application générale. Chez un
peuple barbare qui n'a ni industrie, ni commerce, ni organisation stable de
la propriété foncière, et qui ne connaît point l'usage de l'écriture, les
relations sociales sont peu compliquées, les transactions rares et simples.
Dans cet état de choses, le droit civil ne peut recevoir qu'un très faible
développement ; le droit pénal lui-même n'existe pas dans le sens que nous
attachons à ce mot ; car la société n'est pas encore constituée de manière à
pouvoir appliquer dans son propre intérêt un châtiment public à tout acte qui
viole les lois qu'elle s'est données. Le premier besoin des hommes réunis en
agglomérations plus ou moins nombreuses est d'arrêter le cours des guerres
individuelles qui font de chaque famille un camp isolé, et ne leur permettent
pas de s'unir dans cette communauté d'intentions et d'efforts sans laquelle
aucune association ne peut subsister. Pour atteindre ce but, tons les peuples
barbares ont recours au même moyen. Dès qu'un membre de la nation est lésé
par un acte de dol ou de violence, la société entière intervient ; voulant
prévenir la vengeance de l'offensé, elle se présente à lui comme arbitre,
fixe la satisfaction à laquelle il a droit, et force le coupable à la donner.
Le règlement de ces satisfactions légales, que dans la rédaction latine des
lois germaniques on appela compositions, est presque le seul objet des
législations primitives. Le taux des compositions variait d'un lieu à
l'autre, dans les bourgades ou pagi de l'ancienne Germanie. Les tribus ou
familles réunies dans les colonies de la Belgique et originaires de
différents points du sol germanique avaient chacune leur tarif qu'elles
voulaient maintenir, et l'on conçoit quelles difficultés devaient en résulter
dans l'application. Les formules du Malberg, arrêtées d'un commun
accord par les délégués de toutes les tribus, firent cesser cette diversité
en établissant pour les compositions un tarif uniforme, et l'assemblage de
ces formules constitua la loi salique. Les
formules malbergiennes ne furent pas écrites, car les germains n'eurent
jamais d'écriture à eux ; ils n'inventèrent point des signes spéciaux pour
représenter à l'ail les sons de leur langue nationale. Lorsqu'ils voulurent
écrire cette langue, ce qui ne commença guère qu'à l'époque carlovingienne,
ils se servirent des caractères latins qu'ils adaptèrent tant bien que mal
aux diverses nuances de leur prononciation ; ce sont ces caractères qui
servent aujourd'hui même à écrire la langue allemande dans laquelle ils ont
une toute autre valeur que dans la nôtre. Mais au commencement du VIe siècle,
aucune tentative de ce genre n'avait encore été faite, et les idiomes
tudesques n'avaient jamais été écrits. N'étant donc point fixées par
l'écriture, les formules du Malberg durent être très courtes pour se
graver plus facilement dans la mémoire, et leur promulgation fut accompagnée
d'un bardit ou chant national que Clovis fit traduire pour le mettre à
la tête de sa rédaction latine de la loi. Ce chant, comme presque tous ceux
des peuples barbares, n'est qu'un hymne en l'honneur de la nation : le voici
tel qu'on le trouve dans le plus ancien texte de la loi salique, celui
d'Hérold, le seul qui nous ait conservé la rédaction primitive[302]. « Gloire à l'illustre nation
des Francs, fondée par Dieu même, brave dans la guerre, fidèle aux traités
dans la paix, habile dans les conseils, noble et saine de corps, brillante de
beauté et de blancheur, audacieuse, agile et rude au combat[303]. — Convertie récemment à la foi
catholique, pure d'hérésie ! Lorsqu'elle était encore dans la barbarie,
cherchant la science par l'inspiration de Dieu, désirant la justice selon le
caractère de ses mœurs, et observant la piété, les chefs qui la gouvernaient
alors dictèrent la loi salique. — Dans un grand nombre on en choisit quatre
qui portaient les noms de Wisogast, Bodogast, Salogast et Windogast, clans
les lieux nommés Salogheve, Rodogheve et Windogheve, lesquels, se rassemblant
clans trois malls consécutifs, discutèrent avec soin toutes les causes
de discordes, et traitant chaque cas en particulier, prononcèrent leur
jugement de la manière suivante[304]. » Venait ensuite la série
des formules qui appliquaient à tous les délits la composition due par le
coupable, suivant le tarif arrêté par les délégués de la nation. Telle
est la forme poétique et traditionnelle sous laquelle les coutumes des Francs
avaient passé de bouche en bouche et s'étaient maintenues respectées clans
les conseils des gravions ou chefs de tribus jusqu'à la fin du Ve siècle.
Mais cette législation imparfaite ne pouvait suffire à la nation salienne
dont les destinées s'étaient agrandies jusqu'à dominer la Gaule entière. Le
vaste développement de la puissance de Clovis avait mis les Francs en contact
avec les populations romaines, et il fallait bien que ces dernières eussent
connaissance des lois qui devaient régir leurs rapports avec ces Barbares
appelés à vivre au milieu d'elles. Il fallait régler les cas nouveaux qui
résultaient de ces rapports et que les décisions des malbergs n'avaient pu
prévoir ; il fallait enfin donner à l'ensemble de ces décisions une forme
plus régulière, plus stable, plus analogue aux habitudes de la jurisprudence
et aux besoins de la civilisation. Tels furent les motifs qui déterminèrent
Clovis à faire traduire en latin les formules malbergiennes et à les rédiger
en forme de code avec les modifications 'que le temps et les circonstances
avaient rendues nécessaires. En
étudiant cette rédaction primitive dans le texte d'Hérold, qui nous l'a
conservée, on peut y reconnaître la manière dont le travail s'exécuta. Les
vieux gravions francs dictaient aux clercs gaulois la formule malbergienne
dans l'énergique brièveté de la phrase tudesque. Les clercs l'écrivaient,
comme écrirait de nos jours un Français à qui l'on dicterait de l'allemand et
qui n'aurait aucune connaissance de cette langue, c'est-à-dire en cherchant
parmi les caractères romains ceux qui leur paraissaient rendre de la manière
la plus approximative les sons incompris qui arrivaient à leurs oreilles[305]. Ensuite ils traduisaient cette
formule en latin et la développaient d'après les explications qui leur
étaient données par les juges barbares. Deux exemples suffiront pour
éclaircir ma pensée et faire comprendre l'idée que l'on peut se former de ce
travail législatif. Dans la loi salique (texte d'Hérold) à l'art. 5, tit. 20, de
Valneribus, la formule malbergienne est exprimée par ces deux mots : Aude
a fenus (allemand moderne haupt geoffnet) tête ouverte. Voici maintenant
la traduction ou plutôt la paraphrase des rédacteurs gaulois : si quis
hominem ita plagaverit ut cerebrum appareat et tria ossa desuper cerebro
exierint, M DCCC denar. qui faciunt solidos XLV culpabilis judecitur.
L'art. 6 du même titre fixe la composition pour des coups qui ont fait couler
le sang. La formule malbergienne n'a qu'un mot : friodblitto (allemand
moderne verblutet),
ensanglanté. Dans la rédaction latine ce mot unique est ainsi développé : si
quis hominem plagaverit intra costas aut in ventrem, ita ut vulnus ad
interanea pervenerit et sanguis semper currat et non sanat, M D den. qui faciunt solidos LXII culpabilis judicetur. C'est une chose curieuse que
ce laconisme de la loi sauvage mis en regard des définitions verbeuses des
jurisconsultes gallo-romains. D'après
ce mode de rédaction, il est facile de concevoir que le caractère de la loi
salique dut rester entièrement germanique puisque le texte latin n'était que
la reproduction et la paraphrase des vieilles formules du Malberg.
Clovis ajouta seulement quelques dispositions nouvelles commandées par les
circonstances, telles que les compositions dues pour le meurtre des Romains,
et la plupart des articles relatifs aux esclaves[306]. Il retrancha les usages
inhérents au paganisme et ceux qui entretenaient la férocité des mœurs ;
niais il laissa subsister tout le fond de la loi et elle conserva si bien
l'empreinte de son origine que le Traité des mœurs des Germains, écrit par
Tacite, quatre siècles auparavant, semble en être le commentaire et l'analyse
fidèle. C'est ce qui établit une différence immense entre cette loi et les
codes des Bourguignons, et des Wisigoths, qui furent rédigés en entier par
des jurisconsultes romains, dans le but de compléter la fusion des races et
d'effacer autant qu'il était possible les dernières traces de la nationalité
barbare. La
différence de ces trois législations s'explique par la position des peuples
pou ? qui elles furent faites. Au commencement du VI` siècle, les Goths et
les Bourguignons étaient convertis depuis près de 1 50 ans au christianisme
sous la forme arienne et occupaient depuis plus d'un demi-siècle, en vertu de
concessions impériales, les provinces les plus riches, les mieux cultivées et
les plus populeuses de la Gaule. Il n'y avait pas dans ces contrées assez de
terres vagues et incultes pour former aux Barbares fédérés des domaines
létiques sans toucher aux propriétés des anciens habitants. Il fallut donc
les établir à titre d'hôtes, hospitii jure, sur les terres du fisc et
sur celles des grands propriétaires avec lesquels ils partagèrent le sol. De
là entre les deux races un contact journalier, une communauté d'intérêts, une
sorte de frotteraient continuel qui favorisaient l'assimilation des Barbares
avec leurs hôtes, mail qui en même temps faisait vivement sentir les pénibles
conséquences du rapprochement de deux natures antipathiques, la nature
sauvage et la nature policée. Introduit violemment au sein de la
civilisation, l'élément barbare y portait le désordre ; une réforme radicale
des coutumes germaniques pouvait seule rétablir l'harmonie et prévenir la dissolution
de l'état social. Ainsi lorsqu'Alaric et Gondebaud proscrivirent les
principes fondamentaux des coutumes germaniques, ces concessions ne furent
pas seulement un sacrifice fait à des embarras passagers ; elles étaient
commandées par une nécessité impérieuse et inévitable. Rien de
semblable n'existait à cette époque chez les Francs. Etablis dès leurs
premières émigrations à l'extrémité de la Gaule dans une contrée inculte et
déserte, au milieu de forêts et de marécages que les romains n'avaient pas
défrichés, ils avaient pu continuer sans obstacles le genre de vie qu'ils
menaient de l'autre côté du Rhin et n'avaient eu que peu de contact avec la
civilisation. Le petit nombre de familles romaines qui résidaient sur le
territoire occupé par eux, s'en était éloigné à leur approche[307], et le paganisme, auquel ils
étaient demeurés fidèles, les rendait étrangers au monde chrétien. Cet état
de choses était resté le même pendant toute la durée du Ve siècle, et les
événements da règne de Clovis y apportèrent peu de changements. Parmi les Saliens,
la tribu des Francs de Tournay avait seule combattu sous ses drapeaux. Le
reste de la nation s'était séparé de lui et avait refusé de le suivre dans
les nouvelles voies qu'il lui ouvrait. Ainsi le roi des Francs, dominateur de
la Gaule, consul romain, défenseur de la cause catholique, s'était élevé aux
plus hautes destinées, et la condition de ses compatriotes n'avait point
changé avec celle de leur chef. Clovis
assujettit la Gaule ; mais il n'y eut point d'émigration du peuple salien
dans l'intérieur des provinces gauloises. Le fait n'a pas besoin d'être
prouvé pour les tribus de Ragnacaire et de Cararic ; elles ne suivirent
certainement pas la fortune de Clovis auquel elles faisaient la guerre. Quant
aux Francs de Tournay, le témoignage de Grégoire de Tours nous les montre
encore concentrés à la fin du VIe siècle sur le territoire de cette cité, et
pendant les guerres civiles de cette époque, c'est là que Frédégonde va deux
fois leur demander asile[308]. Hâtons-nous
néanmoins de dire que beaucoup de Francs passèrent individuellement dans la
Gaule ; les uns furent investis de commandements, de dignités, de fonctions
de tous genres, dans l'intérieur des provinces ; d'autres obtinrent des
bénéfices territoriaux pris sur les domaines du fisc, et acquirent des
propriétés foncières par des mariages ou d'autres circonstances personnelles
; il y en eut surtout beaucoup qui se fixèrent autour des résidences royales
et qui vinrent chercher les faveurs de la fortune dans les palais des princes
mérovingiens ; mais la masse du peuple resta dans la même position qu'elle
occupait avant Clovis au nord de la Belgique. Si l'on
reconnaît avec nous que les Francs n'émigrèrent pas dans l'intérieur de la
Gaule, il sera inutile de nous arrêter à prouver qu'ils n'en partagèrent pas
les terres avec les habitants. Tout ce que nous avons dit du règne de Clovis,
de sa politique, de ses moyens d'action, des causes qui développèrent sa
puissance exclut jusqu'à la possibilité d'une pareille hypothèse. Une preuve
négative, mais qui n'en est pas moins irréfragable, complétera notre
démonstration. Toutes les fois qu'on touche à la propriété, on ébranle les
fondements de l'ordre social. De semblables révolutions ne peuvent passer
inaperçues. Leurs conséquences s'étendent à l'infini et se font sentir jusque
dans un lointain avenir ; elles produisent surtout une vive impression sur
les contemporains puisqu'elles déplacent les fortunes et remuent tous les
intérêts. Aussi les événements qui ont bouleversé la propriété foncière ont
toujours été ceux sur lesquels l'histoire nous a transmis les documents les
plus exacts et les plus nombreux. Nous connaissons parfaitement l'époque
précise de tous les partages de terres opérés entre les Barbares et les
populations romaines sur le sol de l'Empire. Nous savons dans quelles
proportions, suivant quel mode, dans quelles circonstances les Bourguignons,
les Goths, les Vandales, les soldats d'Odoacre se sont établis propriétaires
aux dépens des anciens possesseurs. Les preuves de ces faits sont partout,
dans l'histoire, dans les lois, dans les actes officiels, dans tous les
écrits du temps. Certainement si quelque chose de semblable s'était passé
dans les provinces soumises aux Francs, les mêmes sources nous donneraient à
leur égard les mêmes lumières. Mais elles se taisent et il est impossible
d'en extraire un seul document d'où l'on puisse inférer que les Francs aient
partagé les terres avec les habitants du pays. La loi salique, les décrets
des rois mérovingiens, les chartes, les chroniques, ne présentent pas le
moindre vestige de ce grand déplacement de la propriété. Quel témoignage plus
irréfutable que ce silence universel, surtout lorsqu'il vient à l'appui de
tout un ensemble de preuves positives tirées des faits historiques et de la
marche des événements[309]. En
résumé, nous croyons avoir démontré que la/nation salienne, sous Clovis, ne
se transporta point dans l'intérieur de la Gaule, qu'elle n'envahit point les
propriétés des Romains, qu'elle ne se mêla pas avec eux. Les conditions de
son existence ne furent donc point changées et par conséquent il n'y eut pas
de réforme radicale à opérer dans ses lois et ses coutumes. Il suffit d'en
effacer ce qu'elles renfermaient de manifestement contraire à la morale et
aux dogmes du christianisme. Dans la suite, lorsque les Francs se répandirent
individuellement dans la Gaule et que leurs relations avec les populations
romaines se multiplièrent, les rois Mérovingiens se virent forcés d'adopter
des dispositions analogues à celles des codes d'Alaric et de Gondebaud. À la
fin du VIe siècle, l'expérience n'avait que trop fait reconnaître
l'inefficacité du système des compositions germaniques pour maintenir l'ordre
dans une société civilisée. En 593, dans le traité que Childebert, roi
d'Austrasie, fit avec Frédégonde et son jeune fils Clotaire, pour le partage
des provinces, après la mort de leur oncle Gontran, roi de Bourgogne, il fut
stipulé que pour arrêter le débordement des crimes qui désolaient la Gaule,
la peine de mort serait désormais appliquée aux actes de violence et de
brigandage. Deux ans plus tard, en 595 les deux rois firent chacun un décret
pour l'exécution de ce traité. Le décret de Childebert punit de mort le rapt,
le vol et l'homicide[310] ; il appliqua la même peine aux
prévarications des juges et réprima leurs exactions[311]. A de nombreuses précautions
prises contre les excès de la force brutale et les abus du pouvoir, il ajouta
la suppression de quelques usages germaniques, tels que la chrenecruda
qui obligeait tous les parents d'un condamné insolvable à répondre pour lui,
sur leurs propres biens du paiement des compositions[312], et les farfalia ou
conjurations qui autorisaient les accusés à se présenter devant le juge
accompagnés d'une nombreuse suite de parents et d'amis, tous armés ; ce qui
occasionnait souvent des luttes sanglantes dans l'enceinte même du mallberg[313]. Le décret de Clotaire contient
des dispositions analogues qu'il confirma et développa plus tard dans un
concile général tenu à Paris en 615[314]. Mais cette nouvelle
législation qui renversait tout le système des coutumes germaniques éprouva
de la part des Francs une telle résistance qu'elle ne put être rigoureusement
exécutée. L'anarchie introduite dans le VIIe siècle par l'affaiblissement du
pouvoir royal et la domination de l'aristocratie franque la firent bientôt
tomber en désuétude[315]. Lorsque Charlemagne entreprit
la tâche immense de réorganiser l'ordre social dans son vaste empire, la loi
salique avait repris le caractère germanique dans toute son intégrité, et le
texte promulgué par le grand empereur reproduit la rédaction de Clovis, dont
il ne diffère que par les formes du style et par quelques modifications peu
importantes[316]. Si
Clovis se contenta de régulariser les coutumes germaniques sans les réformer,
il ne toucha pas non plus aux lois romaines comme l'avaient fait Alaric et
Gondebaud. Cependant on ne peut douter que, sous son gouvernement et sous
celui de ses successeurs, le droit romain n'ait continué à régir les
populations gauloises. Les preuves de ce fait abondent dans les actes, dans
les formules, dans les témoignages historiques. Nous avons vu qu'un des
canons du concile d'Orléans assemblé par Clovis lui-même recommande
l'observation de la loi romaine en ce qui concerne le droit d'asile.
L'article 4 d'un décret rendu par Clotaire Ier en 560, déclare en termes
exprès que les Romains ne doivent être jugés que d'après la loi romaine. Le
dernier article de ce décret est encore plus explicite : « Nous recommandons
à tous les juges, dit le roi, d'observer exactement ces prescriptions et de
ne juger que d'après ce que contient le présent décret selon la série des
lois romaines, ou d'après les coutumes qu'un ancien droit a établies pour
quelques nations[317]. » Il résulte de ce
passage, d'abord, que les rois Mérovingiens considéraient leurs édits comme
la continuation des décrets impériaux, et en second lieu, qu'ils regardaient
la loi romaine comme le droit commun du royaume et les coutumes germaniques
comme des exceptions. Les
rois Bourguignons et Wisigoths ayant régné pendant un demi-siècle sur les
provinces méridionales de la Gaule et étant devenus dans les derniers temps
indépendants de l'Empire, s'étaient érigés en législateurs et avaient fait
des lois applicables à leurs sujets romains. Il fallut refondre ces lois avec
les décrets des empereurs afin de fixer la jurisprudence d'une manière stable
; telle fut l'origine du bréviaire d'Anian et de la compilation de Gondebaud,
connue sous le nom de Papiani Responsum. Clovis et les rois francs qui
le précédèrent ne se trouvèrent point dans la même position. Childéric avait
exercé une haute influence, comme chef militaire sur les cités romaines du
nord de la Gaule ; mais il ne les gouverna pas et jamais il ne prétendit leur
donner des lois. Clovis lui-même, en faisant accepter volontairement son
autorité par les Gaulois, avait dû respecter leurs droits, leurs franchises
et la législation en vigueur parmi eux. Or cette législation était le code
Théodosien qu'il laissa subsister intégralement et qui continua sous les rois
Mérovingiens d'être la règle des jugements en ce qui concernait les
populations gauloises. Ce code est la série des lois romaines dont
parle le décret de Clotaire ; il s'en trouve de nombreuses applications dans
les recueils de formules rédigés à l'époque mérovingienne[318] ; on l'étudiait comme la base
de la jurisprudence pratique, et Grégoire de Tours nous apprend que de son
temps, à la fin du VIe siècle, cette étude était une partie essentielle de
l'éducation de la jeunesse noble[319]. Les travaux d'organisation religieuse et politique que nous venons d'analyser occupèrent les 'derniers mois de l'existence de Clovis. Il semblait que la Providence eût marqué le terme de sa glorieuse carrière au moment où il aurait achevé de constituer l'empire des Francs et de poser les bases de cette vaste puissance qui devait faire entrer la Germanie païenne dans le sein de la civilisation catholique et réunir un jour toute l'Europe occidentale sous un même sceptre et sous une même foi. Plusieurs historiens ont avancé que Clovis mourut après deux ans d'une maladie de langueur[320]. Ce fait qui ne repose que sur un passage de la Vie de saint Séverin, premier abbé d'Agaune, est matériellement inexact. L'auteur de cette Vie dit que le pieux anachorète fut appelé auprès de Clovis, malade depuis deux ans, pour lui rendre la santé. Mais il place ce fait à la 25e année du règne de ce prince, c'est-à-dire en 506. Ce serait donc en 505 et en 506 qu'il faudrait admettre les deux années de maladies, si on les admet ; et en effet, nous n'avons eu à signaler dans ces deux ans qu'une seule action importante, l'entrevue de Clovis et d'Alaric à Amboise. A toute autre époque de sa vie, il serait impossible de trouver place pour cieux ans d'inaction car les événements mémorables s'y pressent tellement qu'on a peine à leur assigner leur rang chronologique. Clovis, comme César, comme Napoléon, comme tous les grands hommes, avait pour qualité dominante une prodigieuse activité ; l'histoire se fatigue à le suivre, et, clans cette existence si bien remplie, les dernières années semblent être encore les plus fécondes. Tout ce que nous savons de sa fin, c'est qu'il mourut à Paris au mois de novembre 511, à peine âgé de 45 ans[321]. Son corps fut enseveli dans l'église des Saints-Apôtres, bâtie par lui pour l'accomplissement d'un vœu qu'il avait fait en partant pour la guerre sainte contre les Wisigoths, en 507[322]. Il avait élevé cette basilique sur le sommet de la colline qui dominait du côté du sud la nouvelle capitale de la Gaule et l'ancien palais des Césars devenu celui des fils de Mérovée. A peu près vers le même temps, sainte Geneviève termina aussi son existence séculaire dont tous les instants avaient été marqués par des vertus et des bienfaits. La reconnaissance des Parisiens voulut que le corps de leur humble patronne reposât sous les voûtes qui abritaient le tombeau du grand roi. Dans la suite même, le peuple aima mieux se souvenir de la pieuse bergère qui avait sauvé Paris que du héros qui l'avait conquis, et le nom de sainte Geneviève que porta jusqu'à nos jours la basilique de Clovis, a presque fait oublier celui de son illustre fondateur. |
[1]
Ep. Theod., apud Cassiodore, 41, lib. 2.
[2]
Ep. Theod., apud Cassiodore, 4, lib. 3.
[3]
Voyez Mézeray, Velly, etc.
[4]
Daniel (Préface historique). La manière dont cet auteur chercher à
excuser son système caractérise bien les préjugés qui se sont longtemps opposés
aux progrès des études sur l'histoire de France : « Il y a des gens, dit-il,
qui se sont imaginé que je retranchais quatre de nos rois de la première race,
et qui ont presque regardé ce retranchement comme un attentat. Je n'ai point
ôté à la première race les quatre rois dont il s'agit ; mais je les fais régner
deuils France au-delà du Rhin. » Telle est la véritable source des erreurs de
Daniel ; il lui fallait ses quatre rois de France ; ne pouvant les trouver dans
la Gaule, il les a mis dans la Germanie.
[5]
Vita Sancti Lupi, c. 10, ap. Bolland.
[6]
Sidonius, ep. 3, lib. 8, ad Leonem. — Cette lettre fut écrite
vers 478, au moment où Sidonius obtint d'être rappelé de l'exil qu'il subissait
à Livia. Les peuples d'outre-mer dont il parle ici sont les Saxons qui
infestaient les côtes de l'Aquitaine ; il désigne toujours les Francs sous le
nom de Sicambres ou de Barbares du Wahal.
[7]
Nous avons vu que Childéric, banni par ses sujets, s'était réfugié auprès de
Basin, roi de la Thuringe Germanique. L'épouse de ce roi s'éprit d'une passion
romanesque pour le prince exilé, et dès qu'il fut de retour dans sa patrie,
elle vint le retrouver, en lui disant que si elle avait connu un homme plus
brave, elle aurait été le chercher au bout de la terre. L'expression de
Grégoire de Tours, virum utiliorem, est beaucoup plus naïve et ne peut
se traduire.
[8]
La position des rois francs à cet égard, dans le nord de la Gaule, était, comme
nous l'avons dit plus haut, la même que celle des rois bourguignons dans l'Est.
Rien ne la caractérise mieux que les lettres écrites par le roi bourguignon
Sigismond, après la mort de son père à l'empereur Anastase, vers 516. « Lorsque
nous devenons rois de notre nation, dit-il, nous sommes par là même officiers
militaires de l'Empire. » On ne peut mieux exprimer l'union intime de la
dignité de maitre des milices avec la royauté barbare chez ces peuples. (Aviti,
ep. 83.)
[9]
Sidonius appelle saint Loup le père des pères et l'évêque des évêques. (Ep.
I, l. 6.) Ce grand prélat mourut en 479.
[10]
Saint Remi mourut en 533, dans la 96e année de son âge, après avoir été évêque
pendant 74 ans. Il avait donc été élevé à l'épiscopat en 458 ou 459. (Grégoire
de Tours, de Glor. Conf., c. 79. Flodoard, Hist. Eccl. Rem., l.
I, c. 17.)
[11]
Sidonius, ep. 14, l. 8 ; ep. 7 et 8, l 9. Dans la dernière de ces
lettres, Sidonius dit à Principius : « Nous vivons dans des contrées séparées,
quoique leurs limites se touchent. » De cette phrase, jointe à l'allusion que
Sidonius fait plus bas au joug étranger qu'il subissait, on doit conclure que
la lettre fut écrite après que l'Aquitaine, conquise par les Wisigoths, eut été
séparée de l'Empire.
[12]
Epist. Remigii episcopi ad Clodoveum.
[13]
Έπίσκοπος en grec signifie
inspecteur ; episcopus n'est que le mot grec latinisé. Le mot
εκκλησία (en caractères latins ecclesia)
désignait toute espèce de réunions ou d'associations ; on l'appliquait à toutes
les corporations municipales ou industrielles, comme nous le voyons par la
correspondance administrative de Pline avec l'empereur Trajan.
[14]
Le mot grec πρεσβύτερος
(en caractères latins, presbyter) signifie ancien ; les assemblées des
premiers chrétiens étaient présidées par le plus ancien membre, en l'absence de
l'inspecteur délégué par l'église centrale.
[15]
Grégoire de Tours (Hist., liv. II, c. 23) rapporte que Sidonius mourant
désigna pour son successeur Aprunculus, évêque de Langres. On voit qu'ici sacerdos
est synonyme d'episcopus. Dans le même chapitre, deux prêtres, ennemis
de Sidonius, sont désignés par ces mots, duo presbyteri. Ce
rapprochement prouve bien clairement la véritable acception des deux mots.
Saint Remi lui-même, dans des vers qu'il avait composés pour être gravés sur un
vase de son église, ne se donne d'autre titre que celui de sacerdos (Vita
sancti Remigii, ap. Hincmar.)
[16]
Voir pour les attributions des maitres des milices, le Code Théod., lib.
7, passim.
[17]
Cette distinction est très bien établie dans la lettre du roi Sigismond, déjà
citée plus haut : « Nous attachons plus de prix, dit ce prince, aux grades
militaires que nous tenons des empereurs, qu'au pouvoir qui nous vient de nos
pères. (Aviti ep. 83.)
[18]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 41. Le territoire des Morins avait
été divisé sous l'Empire en deux cités, celle de Boulogne et celle de
Thérouenne ; il est aujourd'hui représenté par les arrondissements de Boulogne,
Saint-Orner, Calais et Saint-Pol (département du Pas-de-Calais).
[19]
Ibid., c. 42 et 27. La cité de Cambray est représentée par les
arrondissements de Cambray, Douay et Avesnes (département du Nord). Je suis,
dans toutes ces indications l'excellent ouvrage de M. Walckenaër sur la
géographie de la Gaule.
[20]
Pour faire mieux comprendre ces détails géographiques, je suis forcé de résumer
ici en peu de mots les révolutions successives que subit cette portion du
territoire gaulois. Au temps de César, trois peuples se partageaient toute
l'étendue de pays comprise entre la Meuse, le Wahal et la mer : les Atuatiques
habitaient entre la Meuse et la Dyle ; les Nerviens entre la Dyle et l'Escaut ;
les Ménapiens entre l'Escaut et la mer. Le territoire des Atuatiques est
représenté dans les temps modernes par le pays de Liège et une portion du
Limbourg ; celui des Nerviens par la partie orientale de notre département du
Nord et par les provinces belges de Hainaut, Brabant et Anvers ; celui des
Ménapiens par les arrondissements de Lille, Hazebrouck et Dunkerque, dans notre
département du Nord, et par les provinces belges des deux Flandres. Sous le
règne d'Auguste, les Atuatiques, détruits par César, furent remplacés par une
colonie de Thuringiens qui fondèrent la cité de Tongres, encore existante à la
fin du Ve siècle. Au siècle, les Germains des contrées montagneuses de la
liesse, les Canes et les Angrivariens de Tacite furent chassés de leur pays par
les grandes commotions qui bouleversèrent l'Europe centrale, et dont nous avons
essayé d'indiquer, dans notre premier volume, la marche et les causes ; ils
descendirent dans les plaines de la Westphalie, et vinrent d'abord se fixer
entre l'Issel et le Rhin, aux lieux où fut, dans les temps modernes, la partie
orientale du duché de Clèves. De là, profitant des troubles de l'Empire, ils
franchirent les limites romaines, passèrent le Rhin et envahirent la Batavie ;
bient6t même ils passèrent aussi le Wahal et pénétrèrent dans la partie
septentrionale du territoire des Nerviens et des Ménapiens, où les empereurs
leur accordèrent des établissements sous la forme de colonies militaires ou
létiques. Cependant le gouvernement romain se rései.va la ligne des côtes
jusqu'à l'embouchure de l'Escaut, et la plaça sous l'autorité d'un commandant
particulier, le duc de la seconde Belgique. Par suite de ces envahissements, le
territoire des Nerviens et des Ménapiens se trouva réduit à la partie
méridionale, représentée par notre département du Nord. Cette partie était, au
reste, la seule qui eût été complètement défrichée et où l'on ait bâti des
villes. Ou en forma les cités de Cambray et de Tournay ; de là vient que ces
deux cités sont seules mentionnées dans la Notice des Gaules, rédigée à la fin
du IVe siècle, et qu'il n'y est plus question des Nerviens, des Ménapiens et
des Balayes, auxquels les Francs s'étaient substitués. A la suite de la grande
invasion de 407, les Francs, sortant de leur territoire, s'emparèrent des cités
de Cambray, de Tournay, de Thérouenne, d'Arras et d'Amiens ; mais ils les
évacuèrent, au moins eu partie, lors du débarquement de l'armée romaine de la
Grande-Bretagne, conduite par Constantin. Après la mort d'Honorius, Clodion
s'avança de nouveau jusqu'à la Somme ; Aetius le combattit et recouvra les
cités d'Amiens et d'Arras ; mais celles de Thérouenne, de Boulogne, de Tournay,
et de Cambray restèrent définitivement aux Francs. Depuis cette époque jusqu'à
la mort de Childéric, il n'y eut pas de changement matériel dans l'étendue de
leurs possessions.
[21]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 9. Ainsi s'explique le nom de Mérovingiens
donné aux successeurs de Clovis ; ce nom était la désignation de la branche
aînée de la race royale à laquelle ils appartenaient ; les descendants de
Mérovée se distinguaient ainsi des autres branches que Clovis éteignit
entièrement comme nous le verrons plus bas.
[22]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27.
[23]
Frédégaire, c. 15.
[24]
Notitia Imperii, sect. 61. Le Tractus comprenait aussi toute la ligne
des côtes de l'Océan entre l'embouchure de la Loire et celle de la Garonne, et
à ce fief l'autorité du commandant de la division s'étendait sur les deux
Aquitaines. A la fin du Ve siècle, ces provinces étaient depuis longtemps
soumises aux rois wisigoths qui avaient maintenu sur les côtes la ligne
défensive organisée par les Romains. Car les pirateries des Saxons rendaient
toujours cette organisation nécessaire, comme on le voit par une lettre de
Sidonius adressée à un noble romain qui commandait dans ces parages pour le roi
Théodoric. (Sidonius, ep. 6, l. 8.)
[25]
Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 12.
[26]
Toutes les éditions imprimées de Procope portent le mot
Αρβορυχοι au lieu
d'Αρμορυχοι. On sait, en général,
combien les noms géographiques de l'Europe occidentale sont défigurés dans les
écrivains grecs du Bas-Empire. On doit donc s'étonner qu'une différence
d'orthographe si minime ait décidé les commentateurs à créer tout exprès dans
la Belgique, pour l'explication de ce passage de Procope, un peuple
d'Arboruches ou d'Arboriques, dont jamais aucun autre auteur n'a fait mention.
Les longues discussions qui ont eu lieu à ce sujet entre les savants sont
d'autant plus inconcevables, que personne n'ignore l'extrême ressemblance des
lettres μ et β dans l'écriture cursive grecque, où ces deux
caractères peuvent se confondre facilement.
[27]
Nous avons déjà fait remarquer plusieurs fois que, dans l'histoire du Ve
siècle, beaucoup d'erreurs graves sont nées de la confusion produite par
l'emploi successif, et quelquefois simultané, des mêmes noms géographiques pour
désigner des contrées très différentes. Ainsi il y avait, d'un côté,
l'Aquitaine de César, la véritable Aquitaine, qui se composait des pays compris
entre la Garonne et les Pyrénées, et, de l'autre, l'Aquitaine administrative,
beaucoup plus étendue, et qui embrassait toute la Gaule centrale entre la
Garonne et la Loire. De même, il y avait la véritable Armorique, l'Armorique de
César, dont les limites étaient celles de la province moderne de Bretagne ; et
l'Armorique administrative, le Tractus Armoricanus, qui renfermait dans
sa vaste circonscription toutes les contrées comprises entre la Loire et la
Seine. C'est pour avoir confondu ces deux Armoriques que Dubos s'est égaré et a
prêté le flanc aux critiques qui ont discrédité son système.
[28]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27.
[29]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 41.
[30]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27.
[31]
Hincmar, in Vita sancti Remigii. On ne peut désirer un récit plus clair
et plus circonstancié que celui d'Hincmar. Cependant les commentateurs ont
trouvé moyen de l'embrouiller, et Dubos se donne une peins infinie pour prouver
qu'il s'agit ici, non de la ville même de Reims, mais du territoire qui en
dépendait. Nous savons que le mot civitas peut avoir ces deux sens ;
c'est à la raison à indiquer dans chaque cas lequel des deux doit être
appliqué, et ici il ne peut y avoir de doute ; quiconque lira ce passage sans
être prévenu, n'imaginera pas qu'il y soit question d'autre chose que de la
ville. Le témoignage d'Hincmar est très digne de confiance. Archevêque de
Reims, il écrivait, comme il le dit lui-même, d'après les titres originaux des
archives de son église, les traditions du pays, et les feuillets encore
subsistants d'une ancienne Vie de saint Remi, écrite par un contemporain, mais
dont le manuscrit était déjà en partie détruit. Le récit de Grégoire de Tours,
quoique les termes en soient plus vagues et plus obscurs, ne contredit pas
formellement celui d'Hincmar. Flodoard, qui a écrit l'Histoire de l'Eglise de
Reims au Xe siècle, parle comme Hincmar, et se sert même du mot plus explicite
d'urbs. Enfin la circonstance si frappante du nom de Chemin des
Barbares, donné à la chaussée que suivit Clovis, est confirmée par
l'existence d'une vieille rue de la ville de Reims qui s'appelle la rue Barbastre,
et qui est située en dehors de l'emplacement des murs de la cité antique.
[32]
Frédégaire, Hist., c. 16.
[33]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27.
[34]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27. Grégoire de Tours attribue ici
à la peur la résolution que prit Marie de livrer Syagrius à Clovis ; ce motif
n'est point vraisemblable ; ce que nous avons dit de la position de Clovis
montre qu'il n'était point en mesure d'attaquer la puissante monarchie des
Goths. L'historien des Francs ajoute que les Goths étaient habitués à trembler.
Sidanius au contraire, écrivant au ministre d'Euric, nous montre les Francs
tremblant devant ce roi. Ce sont là de ces vanteries de l'orgueil national que
tous les peuples se renvoient mutuellement, et qui ne doivent jamais être
prises au sérieux.
[35]
Les cités belges qui avaient reconnu le pouvoir de Syagrius étaient, comme nous
l'avons vu plus haut, celles de Soissons, de Vermandois, d'Amiens, de Beauvais
et de Senlis ; leur territoire est représenté par celui des départements de
l'Aisne, de la Somme et de l'Oise.
[36]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27. Le mot fanum signifie
temple. Les premiers chrétiens n'avaient point de temples, mais seulement des
lieux d'assemblée, en grec
εκκλεσιαι ou églises. Ils se
distinguaient des païens en les appelant fanatici, c'est-à-dire hommes
des temples, hommes fréquentant les temples. De là le mot fanatique, qui a pris
dans nos langues modernes un sens très différent.
[37]
Vita sanctœ Genovefœ, ap. Bolland., c. 35 à 40. Les Bollandistes et tous
ceux qui ont écrit d'après eux ont porté à dix ans la durée du siège de Paris,
en mettant dans ce passage bis quinos au lieu de quinos annos.
Cette dernière version était cependant donnée par un des trois manuscrits que
les Bollandistes ont consultés, et eux-mêmes la mentionnent comme variante.
Elle me semble devoir être adoptée ; car elle est beaucoup plus vraisemblable
que la première. Les sièges de dix ans sont rares depuis la guerre de Troie, et
la durée de cinq ans, comme nous l'expliquons plus bas s'accorde parfaitement
avec la chronologie du règne de Clovis.
[38]
D'après la chronique de Prosper, ce fut en 429 que saint Germain alla pour la
première fois dans la Grande Bretagne. A son passage à Nanterre, sainte
Geneviève lui fut présentée par ses parents qui l'apportèrent à l'église dans
leurs bras (Vie de Ste Gen., c. 4.) Elle était donc alors fort jeune et
ne pouvait avoir plus de six ans ; ainsi à l'époque du siège de Paris, elle
avait de soixante à soixante-dix ans.
[39]
Nous avons expliqué tout à l'heure que dans Procope le nom de Germains
désigne les Francs et celui d'Armoricains les habitants de l'ancienne
division armorique ou du tractus armoricanus.
[40]
Par la chute de l'empire d'Occident et la suppression de la préfecture d'Arles.
[41]
Procope, de Bell. Goth., l. I, c. 12.
[42]
Procope, de Bell. Goth., l. I, c. 12.
[43]
Il les appelle les Barbares tremblant sur le Vahal. (Ep. 3, l. 8.) Il
les traite de nation bestiale et les compare aux sauvages tribus du Caucase et
des Steppes de la Tartane. (Ep. 1, l. 4.)
[44]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 23.
[45]
Depuis son établissement à Soissons, Clovis eut toujours Remigius auprès de lui
et ne cessa de s'aider de ses conseils. (Flodoard, Hist. Rem., p. 69.)
Pour que l'illustre prélat pût séjourner plus facilement à Soissons, le roi lui
avait donné près de cette ville deux domaines que l'église de Reims possédait
encore du temps d'Hincmar. (Vita S. Remig., ap. Hincmar.)
[46]
Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 28.
Frédégaire, Hist., c. 18.
[47]
Lex Salica, t. 14, 15 et 70. Lex Burgund., t. 52. Lex Alaman,
t. 52 et 53. Lex Bajuv., t. 7, c. 15 et 16. Lex Long. Rotharis,
c. 178 et 179.
[48]
Frédégaire, Hist., c. 18.
[49]
Gesta regum Francorum, c. 11.
[50]
Gesta regum Francorum, c. 11.
[51]
Conc. Arel., can. 11.
[52]
Gesta regum Francorum, c. 11. — Frédégaire, c. 17.
[53]
Frédégaire, c. 18.
[54]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 27.
[55]
Gesta regum Francorum, c. 12.
[56]
Gesta regum Francorum, c. 12.
[57]
Gesta regum Francorum, c. 12.
[58]
Frédégaire, c. 18. Cette circonstance fixe d'une manière précise la date des
négociations relatives au mariage de Clovis. On voit que le premier voyage
d'Aurélien dut avoir lieu au printemps de 491, et sa seconde ambassade dans les
derniers mois de cette même année ou au commencement de 492.
[59]
Gesta regum Francorum, c. 12.
[60]
Gesta regum Francorum, c. 12.
[61]
Frédégaire, c. 18.
[62]
Frédégaire, c. 19.
[63]
Frédégaire, c. 19. Si ces paroles semblent barbares, nous devons rappeler que,
dans les mœurs germaniques, venger le meurtre de ses parents était un devoir
qu'on ne pouvait négliger sans encourir l'infamie et l'exhérédation.
[64]
L'Histoire du monastère de Saint-Martin de Tournay, écrite au XIIe siècle, fixe
la date du mariage de Clovis à la 12e année de son règne, c'est-à-dire en 492.
Nous avons cité plus haut les faits qui confirment cette date.
[65]
Grégoire de Tours ne parle de ces faits que très succinctement et en termes
généraux. Nous en connaissons les détails par les récits de Frédégaire et de
l'auteur des Gestes qui sont, comme je l'ai déjà dit, le résumé des traditions
de famille de la dynastie mérovingienne. J'ai pris alternativement dans ces
deux récits les circonstances qui m'ont paru les plus vraisemblables.
[66]
Gesta regum Francorum, c. 14.
[67]
Gesta regum Francorum.
[68]
Gesta regum Francorum, c. 14.
[69]
L'auteur des Gestes fixe la date de cette expédition à la 15e année du règne de
Clovis, c'est-à-dire en 496. (Gesta reg. Franc., c. 15.) Cette date est
confirmée par tous les autres documents.
[70]
Frédégaire, Hist. epit., c. 21.
[71]
Théodoric, roi des Ostrogoths, alors maitre de l'Italie, écrivit à Clovis pour
le prier d'épargner ces fugitifs, et de ne pas les poursuivre au-delà des
frontières romaines. (Ep. Theod. ad Clod., ap. Cassiodore, lib. 2, c. 42.) On a
une autre lettre de Théodoric qui ordonne aux habitants du Norique de fournir
des bœufs aux Allemands réfugiés pour les attelages de leurs charriots, et de
prendre en échange leurs bestiaux fatigués par une longue route. (Ibid.,
l. 3, ep. 50.)
[72]
Frédégaire, Hist., ep., c. 20.
[73]
L'auteur des Gestes attribue à Aurélien l'initiative de cette résolution. (Gesta,
c. 15.)
[74]
Ep. Aviti ad Chlodov. Cette lettre, écrite au moment même de l'événement, ne
peut laisser de doute sur la véritable date du baptême de Clovis, quoique
Frédégaire, Hincmar, et beaucoup d'autres auteurs après eux, aient écrit que
Clovis fut baptisé la veille de Piques. L'erreur de ces écrivains est venue de
ce que, dans le moyen-âge, la fête de Noël fut longtemps nommée la Pâque
d'hiver.
[75]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 31.
[76]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 31.
[77]
Grégoire de Tours, ibid. Clovis lui-même avait réuni ses soldats et les
avait exhortés à suivre son exemple.
[78]
Vita Sancti Remig., ap. Hincmar.
[79]
L'auteur des Gestes dit que Clovis, à l'époque de son mariage, étendit sa
domination jusqu'à la Seine, et plus tard, c'est-à-dire à l'époque de son
baptême, jusqu'à la Loire. (Gesta reg. Franc., c. 14.) En effet, les
provinces Lyonnaises paraissent n'avoir compté les années du règne de Clovis
qu'a dater de son baptême. Jusque-là, malgré leurs soumissions partielles,
elles ne considéraient point son autorité comme légitime. L'abbaye de Saint Jean
de Réomay, située sur les confins du diocèse de Langres, possédait une charte
par laquelle Clovis avait accordé sa protection à ce monastère, et dont
l'authenticité me parait avoir été soutenue victorieusement par Dubos. Cette
pièce est datée de la première année du baptême de Clovis et de la soumission
de la Gaule. Nous avons prouvé ailleurs que sous le nom de Gaule proprement
dite, les écrivains du Ve siècle désignaient souvent la Celtique de César,
c'est-à-dire les Lyonnaises. C'est donc de leur soumission qu'il s'agit ici, et
la date s'en trouve ainsi fixée d'une manière précise. Les cités de la
Belgique, qui avaient soutenu Syagrius, mais qui s'étaient soumises les
premières après sa défaite, dataient le règne de Clovis de l'année 49a, époque
de son mariage. C'est ainsi que deux manuscrits de l'histoire de Grégoire de
Tours, provenant de l'église de Saint-Pierre de Beauvais et de l'abbaye de
Corbie, fixent à la 15e année de ce règne la date de la bataille de Vouillé qui
eut lieu en 507. Enfin les autres cités de la Belgique, qui avaient reconnu le
pouvoir de Clovis dès son avènement, dataient son règne de 481. Cette dernière
chronologie, adoptée en général par les chroniqueurs mérovingiens, est celle
qu'on trouve dans un manuscrit de Grégoire de Tours provenant du chapitre de
Cambray, dans l'Histoire du monastère de Saint-Martin de Tournay, écrite au
XIIe siècle, et dans les histoires de l'église de Reims par Flodoard et
Hincmar.
[80]
Sancti Sever. Vita, ap. Boll., c. 28.
[81]
Procope, de Bell. Goth., l. I, c. 12.
[82]
Depuis Constantin, les auteurs latins avaient pris l'habitude de comprendre
tous les Barbares sous le nom générique de nations, gentes, ou d'hommes
des nations, gentiles, à l'imitation des Hébreux, qui désignaient de la
même manière tous les peuples étrangers à la loi de Moïse. De là vint que le
nom d'homme des nations ou gentil, gentilis, fut employé comme synonyme
de païen et d'infidèle.
[83]
Sidonius, en lui envoyant les œuvres du philosophe païen Apollonius de Thyane,
lui dit que cet écrivain célèbre lui ressemblait par le talent, sinon par la
foi catholique. (Sidonius, ep. 3, l. 8.) Dans la relation des
conférences de Lyon en 499, il est dit qu'Aredius, quoique catholique,
favorisait les Ariens pour conserver les bonnes grâces du roi. (Coll. episc. in
op. Aviti.)
[84]
Ce décret est rapporté textuellement par Victor Vitensis. (De persec. Vandal.,
l. 2, c. 2.)
[85]
Cet édit est rapporté par Victor, l. 4, c. 2 ; les motifs en sont ainsi
exprimés : Adeo in hos est necessarium ac justissimum retorquere quod
ipsarum legum continentia demonstratur, quas inductis secum in errorem
imperatoribus diversorum temporum tunc contigit promulgari. En effet, le Code
Théodosien à la main, il est facile de reconnaitre que les mesures prises
par Hunéric contre les catholiques ne furent que la reproduction exacte de
celles des empereurs orthodoxes contre les dissidents.
[86]
Victor Vitensis, de Persec. Vandal., l. 5, c. 13. On ne pouvait circuler
librement sans être muni d'un certificat d'arianisme semblable au certificat de
civisme qu'on exigeait en 1793 ; car toutes les tyrannies se ressemblent. Les
soldats vandales, embusqués sur les routes, arrêtaient tous les passants qui
n'avaient point ce certificat, et les conduisaient devant les prêtres ariens
qui leur versaient de l'eau sur la tête en prononçant la formule du baptême
hérétique, malgré leurs protestations et leur résistance ; il résultait de là
des scènes à la fois odieuses et grotesques. Pour effacer l'aspersion
sacrilège, les uns se roulaient dans la poussière, les autres se couvraient la
tête de cendre et même d'ordure. Une jeune fille, freinée de force au baptistère,
en souilla l'eau par un moyen très naturel, mais difficile à énoncer décemment.
[87]
Victor Vitensis, l. 2, c. 8.
[88]
Tous les écrivains grecs et latins de ce temps parlent avec horreur des
cruautés d'Huneric. Deux hommes d'état, Procope et Marcellin, affirment avoir
vu dans le palais des empereurs, à Constantinople, des réfugiés africains
auxquels le roi vandale avait fait couper la langue, et qui, par miracle, n'en
parlaient pas moins bien. (Marcell., Chron., ad ann. 484. Procope, de
Bell. Vandal, l. 1.)
[89]
On peut voir, dans le commentaire historique mis par don Ruinart à la suite du
récit de Victor, chap. 8 et 9, l'histoire des saints africains honorés en
Italie et dans le midi de la France.
[90]
Ep. Anastasii papœ.
[91]
Alcimus Ecdicius Avitus, évêque de Vienne, était fils du brave Ecdicius et
petit-fils de l'empereur Avitus dont il portait le nom. Il avait un frère
évêque de Valence, et nommé Apollinaris comme son onde Sidonius. C'était donc
la famille Ecdicia tout entière, c'est-à-dire l'élite de l'aristocratie
gauloise qui complimentait Clovis par l'organe de ce prélat. Stephanus, évêque
de Lyon, lui écrivait à peu près dans les mènes termes qu'Avitus.
[92]
Aviti ep. 41. La fin de cette lettre, dans le texte que Sirmond en a donné,
contient des expressions de respect et de dévouement bien plus fortes encore,
et qui ne peuvent convenir qu'à un sujet parlant à son souverain. Mais je crois
qu'une erreur de copiste a mis à la suite de la lettre d'Avitus à Clovis ces
dernières phrases qui faisaient partie d'une autre lettre adressée à l'empereur
d'Orient. En effet, il y est question d'un noble gaulois nommé Laurentius, dont
le fils était dans les états de Gondebaud, et qui avait fait demander par
L'empereur lui-même que ce fils fût renvoyé auprès de lui à Constantinople.
Sirmond, et, d'après lui, Dubos, ont supposé que l'empereur s'était adressé à
Clovis pour obtenir par son intermédiaire que Gondebaud fit droit à cette
demande. Il n'est nullement vraisemblable que l'empereur, dont Gondebaud se
reconnaissait sujet, ait employé la médiation d'un étranger et d'un ennemi des
Bourguignons dans une affaire de cette nature. Cette supposition est d'ailleurs
formellement contredite par deux lettres qui viennent ensuite, et qui,
adressées à deux grands personnages de la cour d'Orient, montrent que le fils
de Laurentius fut renvoyé directement à son père sans aucune intervention de
Clovis. En examinant avec attention le texte de la lettre, il est facile de
voir qu'à partir de la phrase : Nulle igitur patria, le style change et
est rempli de formules consacrées par l'étiquette, qui s'appliquent
parfaitement à l'empereur, mais ne peuvent convenir au roi des Francs.
[93]
Aviti ep. 41.
[94]
Aviti ep. 41.
[95]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 23 et 36.
[96]
Grégoire de Tours, Hist., l. 10, c. 31. D'après la chronologie des
évêques de Tours, donnée par Grégoire, on voit que Volusianus dut être élu vers
492, et Verus vers 498.
[97]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 23.
[98]
Grégoire de Tours, Hist., l. 10, c. 21.
[99]
On peut juger du caractère d'Eucherius par une lettre où Sidonius le compare
aux grands hommes de la république romaine, aux Brutus, aux Torquatus, et le
félicite d'avoir étonné par sa bravoure les ennemis de l'Empire. (Sidonius, ep.
8, l. 3.)
[100]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 10. Il est évident que ce fut le
meurtre d'Eucherius qui souleva l'Auvergne contre Victorias, et non ce reproche
banal de luxure dont les écrivains ecclésiastiques sont très prodigues, et que
Grégoire de Tours applique au hasard à tous les pouvoirs déchus.
[101]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 27.
[102]
Aviti ep. 22 ad Apollinarem. Ce qu'il y a de curieux dans cette
lettre, c'est qu'Avitus semble craindre presque autant pour lui-même que pour
son parent.
[103]
Ces contrées formaient les provinces de la Mésie inférieure et de la petite
Scythie ; c'est la Bulgarie moderne.
[104]
Malchus, de legat.
[105]
Theoph. Chronogr.
[106]
Panegyr. Emodii. Les Bulgares étaient originaires des Steppes, entre l'Iaïk
et le Volga, et tiraient leur nom de ce dernier fleuve. Ils avaient fait partie
des peuples soumis aux Huns et des armées d'Attila ; nous avons signalé dans le
1er volume, leur identité probable avec les Taïfales.
[107]
Malchus, de legat.
[108]
Jornandès, Hist. Goth., c. 57.
[109]
Theoph. Chronor, ; Paneg. Enodii.
[110]
Malchus, de Legationibus ; Marcellin, Chron.
[111]
Chron. ad. ann. 483. Les milices présentes étaient un corps d'élite fort
nombreux, espèce de garde impériale, composée de troupes de toute arme et
formant la majeure partie de l'armée active.
[112]
Jornandès, Hist. Goth., c. 57.
[113]
En 481, il s'était emparé de la Dalmatie, qui, après la mort de Népos, devait
être réunie à l'empire d'Orient. (Cassiodore, Chron.)
[114]
Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 1.
[115]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.
[116]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1, Panenyr. Ennodii.
[117]
Cassiod. Chron. ; Panenyr. Ennodii.
[118]
Cassiodore, ep. 18, l. 1.
[119]
Cassiod. Chron.
[120]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.
[121]
Jornandès, Hist. Goth., c. 57.
[122]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.
[123]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1 ; Cassiod. Chron.
[124]
Vita Sancti Epiphanis. Ce corps de Ruges fut licencié deux ans après, et
renvoyé au-delà du Danube.
[125]
Vita Sancti Epiph. ; Procope, de Bell Goth., l. 1, c. 1.
[126]
Cassiodore, ep. 28, l. 12. Cette expédition n'a pu avoir lieu qu'en 494
; car la lettre ci-dessus, écrite par Cassiodore, annonçait aux Liguriens que
pour soulager la famine, suite ordinaire de l'invasion, Théodoric avait ordonné
de vendre à bas prix les grains amassés dans les magasins de l'armée ; or,
Cassiodore, qu'Odoacre avait élevé à la dignité de comte des largesses, ne
devint ministre de Théodoric au plus tôt qu'en 494, après avoir contribué à
déterminer la soumission de la Calabre et de la Sicile au nouveau gouvernement.
L'année suivante, 495, saint Épiphane passa dans la Gaule pour racheter les
prisonniers que Gondebaud avait emmenés, et mourut deux ans après, suivant
l'auteur de sa vie, au mois de janvier 497. La date de l'expédition me semble donc
bien fixée. Les intrigues de la cour d'Orient peuvent n'y avoir pas été
étrangères. Zénon, mort en 491, avait eu pour successeur Anastase, dont
l'avènement fut une sorte de révolution ; car il fut élu en haine des 'saures
dont il abattit l'influence et qu'il chassa de Constantinople. Aussi sa
politique fut en tout contraire à celle de son prédécesseur, notamment à
l'égard de Théodoric envers lequel il se montra toujours fort hostile, malgré
les lettres respectueuses que ce roi lui écrivait ou lui faisait écrire par le
sénat de Rome. Il est probable que l'expédition d'Italie fut concertée avec
Anastase, à qui nous avons vu que Gondebaud avait envoyé un ambassadeur dès la
fin de 491.
[127]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.
[128]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.
[129]
Cassiodore, ep. 16, l. 3 ; 28, l. 12 et passim. Ces lettres de
Cassiodore ne sont autre chose que la correspondance officielle de Théodoric,
dont il était le principal ministre. Elles donnent les notions les plus justes
et les plus authentiques sur le gouvernement de ce prince. Tous les détails de
ce gouvernement nous sont connus ; ils mériteraient une étude approfondie qui
ne peut trouver ici sa place.
[130]
Lelewel, Numismatique du moyen âge.
[131]
En 511, le sénat de Rome écrivait à Anastase : « Invincible empereur, ai la
soumission aux ordres des souverains est ce qui leur plait davantage, vous
seriez satisfait de la joie avec laquelle nous avons reçu vos oracles sacrés.
Nous y avons été engagés par notre seigneur, l'invincible roi Théodoric, votre
fils, qui nous a ordonné de vous obéir. »
[132]
Cassiodore, lib. 2, ep. 1. Théodoric reconnait dans cette lettre que l'autorité
de l'empereur d'Orient s'étendait sur les deux Empires.
[133]
Il n'y eut qu'un seul consul en 496 et 497, après l'avènement d'Anastase.
Festus Niger, envoyé de Théodoric, fut alors obligé de quitter la cour de
Byzance. Nous avons expliqué comment ce prince, porté au pouvoir par la faction
opposée aux 'saures, se trouvait naturellement hostile à Théodoric, qui avait
toujours soutenu le parti isaurien. La guerre des Isaures contre Anastase dura
sept ans, et ne fut terminée qu'en 498.
[134]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.
[135]
Cassiodore, ep. 39, l. 3.
[136]
Cassiodore, ep. 21, 33, 35, l. 1 ; 9, 10, 30, 31, 51, l. 3.
[137]
Cassiodore, ep. 34, l. 42, l. 3, 5, 7, l. 4.
[138]
Jornandès, Hist. Goth., c. 5.
[139]
Cassiodore, ep. 16 à 20, l. 5. Ces lettres furent écrites en 496 ; le double
but que nous signalons y est clairement indiqué : Non habet quod nobis
Grœcus imputet aut Afer insultet.
[140]
La Vie de Saint Séverin, apôtre du Norique, donne les notions les plus
exactes sur les peuples barbares voisins du Danube. Elle n'en indique pas
d'autres que ceux que nous nommons ici. Jornandès conserve aux Allemands
l'ancien nom de Suèves, et décrit très fidèlement leur position géographique. (Hist.
Goth., c. 55.) C'est le cercle impérial de Souabe au moyen âge.
[141]
Cassiodore, l. 4, ep. 1 et 2 ; ep. ad reges Thoringiœ, 3, l. 3.
[142]
Cassiodore, ep. 23, 24, l. 3, 11, l. 5.
[143]
Cassiodore, ep. 41, l. 2. Les termes de cette lettre montrent quelle liaison
intime existait alors entre Théodoric et Clovis. Il termine en annonçant
l'envoi d'un habile musicien que le roi des Francs lui avait demandé. La lettre
40, l. 2, nous apprend que le savant Boèce fut chargé da choix de cet artiste.
[144]
Jornandès, Hist. Goth., c. 58.
[145]
Collatio episcoporum, ap. Av.
[146]
Collatio episcoporum.
[147]
Etienne, évêque de Lyon, avait convoqué l'assemblée et en était le président de
droit. Mais Avitus y dominait par l'ascendant de ses talents et de sa haute
naissance, quoiqu'il fût un des plus jeunes. (Col. ep.) On trouve dans
le Recueil de Cassiodore, ep. 22, l. 2, une lettre de Théodoric qui autorise
les fils d'Ecdicius à quitter Rome où Ils achevaient leurs études, et à
retourner dans leur patrie pour assister aux obsèques de leur père. Cette
lettre a été écrite au plus tôt en 494, et donne la date exacte de la mort
d'Ecdicius. Ses fils, Avitus et Apollinaris, ne devaient pas avoir alors plus
de vingt-cinq ans ; mais le nom de leur père était si respecté, qu'ils furent
presqu'immédiatement élus évêques, l'un de Vienne, l'autre de Valence.
[148]
Collatio episcoporum.
[149]
Collatio episcoporum.
[150]
Collatio episcoporum.
[151]
Aviti ep. 21.
[152]
Le récit de la conférence, rédigé par Avitus, reçut à dessein une grande
publicité, et fut lu avidement dans toute la Gaule ; les passages que nous en
avons extraits prouvent suffisamment dans quel esprit il était conçu.
[153]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 12.
[154]
Il y battait monnaie, comme on le voit par l'édit de Gondebaud, qui, après la
mort de Godégisile, prohiba la circulation des sols frappés à Genève. Mais ces
monnaies, comme toutes celles frappées dans la Gaule par les rois barbares au
va siècle, portaient le nom et l'effigie des empereurs ; c'étaient de simples
contrefaçons des monnaies impériales.
[155]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.
[156]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.
[157]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.
[158]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 12. Grégoire de Tours, Hist.,
l. 2, c. 32.
[159]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.
[160]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.
[161]
Dubos suppose avec beaucoup de vraisemblance que ce fut dans cette circonstance
critique qu'Avitus écrivit à Aurélien, le dévoué serviteur de Clovis, le
négociateur du mariage de Clotilde, une lettre où il exprime en termes
énigmatiques ses craintes et ses espérances. (Aviti ep. 34.)
[162]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.
[163]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 33.
[164]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 33.
[165]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 33. Dubos a voulu conclure de ce
passage que Clovis et Théodoric n'avaient conservé, à la suite de cette guerre,
aucune partie des états bourguignons. Il me semble que rien n'autorise à donner
cette extension aux paroles de Grégoire de Tours.
[166]
Marii Aventic. Chron., ad ann. 500.
[167]
Grégoire de Tours dit que Godégisile avait promis à Clovis une partie de son
royaume (Hist., l. 2, c. 32). Procope félicite Théodoric d'avoir, en
épargnant le sang de ses sujets, acquis pour un peu d'or la moitié des états de
l'ennemi (de Bell. Goth., lib. I, c. 12). Il y a là une exagération
évidente qui s'explique par le peu de connaissance qu'avaient les écrivains
orientaux de la géographie de la Gaule.
[168]
Procope, de Bell. Goth., lib. I, c. 12.
[169]
Procope, de Bell. Goth., lib. I, c. 12.
[170]
Cassiodore, l. 3, epist. 38.
[171]
Dubos indique, comme preuve de l'acquisition de la cité de Bâle par Clovis, la
présence de l'évêque de Bâle au concile d'Orléans en 511. Aucune des éditions
de ce concile ne donne la signature d'un évêque de Bâle. Adelphius, cité par
Dubos, était évêque de Poitiers. Mais il est également certain qu'il n'y eut
point d'évêque de Bâle au concile d'Epaone, et l'on peut en conclure que cette
cité ne faisait plus partie des états bourguignons, car ce concile fut très
complet.
[172]
Gallia Christiana, t. XII, p. 625.
[173]
La loi des Bourguignons porte dans son préambule la date de la deuxième année
du règne de Gondebaud. On ne peut cependant la reporter ni à l'époque de la
mort du père de ce prince, ni à celle où il commença à régner de fait après son
retour d'Italie, en 474. Grégoire de Tours dit positivement que cette loi fut
promulguée à Lyon après le rétablissement de Gondebaud et la mort de
Godégisile. Le titre relatif au duel judiciaire confirme cette assertion ; il
est daté de Lyon, le 5 des calendes de juin (27 mai), sous le consulat
d'Avienus. Deux consuls portant les noms de Rufius Magnus Festus Avienus, se
sont succédé en Sot et 502 ; le dernier est distingué par l'épithète de junior.
La deuxième année du règne de Gondebaud tombait donc en 50a, et par Conséquent
il datait son règne de la fin de l'année 500, époque à laquelle il commença à
régner sent, après l'extinction de toutes les branches collatérales de sa
famille.
[174]
Lex Burgund., préambule.
[175]
Lex Burgund., t. 13, 22, 54, 55. Dans le titre 10 se trouve énoncé le
grand principe de l'égalité des deux races : Burgundio et Romanus una
conditione teneantur.
[176]
Lex Burgund., t. 2.
[177]
Lex Burgund., t. 45.
[178]
Agobard, évêque de Lyon, dans le mémoire qu'il présenta à Louis-le-Débonnaire
pour demander l'abrogation du duel judiciaire, rapporte la discussion qui eut
lieu à ce sujet entre Avitus et Gondebaud. Il n'a pu le faire que d'après les
traditions et les documents conservés dans l'église de Lyon où la loi fut
délibérée et promulguée, comme on le voit par la date mise à la suite du titre
45.
[179]
Le préambule même de la loi énonce formellement ce principe. Il y a néanmoins
dans la loi des Bourguignons quelques dispositions applicables aux Romains,
mais toujours d'une manière incidente. Vers la même époque, les jurisconsultes
de la cour de Gondebaud rédigèrent, à l'usage de ses sujets romains, un abrégé
du Code Théodosien, publié par Cujas, sous le faux titre de Papiani
Responsum.
[180]
Lex Burgund., préambule, in fine. Vient ensuite cette indication : Nomina
eorum qui leges vel sequentia constitata et illa qua in priori pagina
continentur signaturi sunt vel in posteram cum prole, Deo auspice, servaturi.
Les noms qui suivent, au nombre de trente-deux, appartiennent tous à l'idiôme
teutonique. Or, la loi elle-même nous apprend que le nombre des comtes romains
était égal à celui des comtes barbares ; c'est donc à dessein que ces derniers
furent seuls appelés à signer la loi.
[181]
Grégoire de Tours lui-même a reconnu que le code de Gondebaud avait été rédigé
dans l'intérêt des Romains. (Hist., l. 2, c. 33.)
[182]
Aviti Epist. 1, 2, 3, 4, 5, 19, 20, 28, add. 1. Dans ces lettres,
Avitus, par le désir sans doute de gagner le cœur de son néophyte, pousse
quelquefois la flatterie jusqu'à la bassesse ; dans la lettre 5, il ose
féliciter Gondebaud du meurtre de ses frères. Cette phrase mensongère était une
sorte d'excuse de l'attachement que le parti catholique avait montré pour
Chilpéric et Gondemar.
[183]
Aviti Epist. I.
[184]
Grégoire de Tours dit qu'il avait demandé à Avitus d'être baptisé secrètement,
mais que le saint évêque s'y étant refusé, il avait persisté dans son erreur
jusqu'à la fin de sa vie. (Hist., l. 2, c. 34.)
[185]
Fred. Epitom., c. 34. Le témoignage de Frédégaire est confirmé par
plusieurs lettres d'Avitus adressées à Sigismond pendant son séjour à Genève. (Aviti
Ep. 29 et 30.)
[186]
La reine Caritenes, mère de Sigismond, était catholique et très pieuse ; elle
mourut à l'âge de 50 ans, en 506, et fut enterrée dans la basilique de
Saint-Michel à Lyon, où l'on a retrouvé son tombeau dont l'inscription constate
qu'elle avait élevé ses enfants dans la foi orthodoxe.
[187]
Aviti Epist. 7. Cette lettre est adressée au patriarche de
Constantinople : elle commence ainsi : Dum domnus meus, filius vester,
patricius Sigimundus gloriosissimum principem officio legationis expetiit,
nobis quoque deferendi ad vos famulatus aditum dupliciter sancta opportunitate
prospexit.
[188]
Aviti Epist. 42-44, 69, 83, 84. La dernière partie de la lettre 41,
adressée à Clovis, me parait aussi un fragment détaché d'une lettre destinée à
l'empereur d'Orient.
[189]
Jornandès, Hist. Goth., c. 58. Frédégaire, Epitom., c. 34.
Théodoric écrivit vers le même temps à Gondebaud une lettre très amicale en lui
envoyant deux horloges, l'une solaire, l'autre hydraulique, dont le savant
Boèce avait dirigé la construction. (Cassiodore, ep. 45 et 46, l. I.)
[190]
Saint Césaire fut élu évêque d'Arles en 502. Son biographe, qui était un de ses
disciples, témoin oculaire des faits, dit qu'il fut dénoncé presqu'aussitôt
après son élection (Vita Sancti Cæsarii, apud Boll., c. 16.) On ne peut
donc fixer la date de son exil au-delà des premiers mois de l'année 503.
L'accusation portée par Licinianus, un des Notaires ou secrétaires de l'évêque,
paraissait d'autant plus vraisemblable, que saint Césaire était originaire de
Chatons sur-Saône, dans les états bourguignons ou dans la Gaule, nom qu'on
donnait alors aux Lyonnaises, à la Celtique de César. (Ibid.)
[191]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 35. Grégoire de Tours place cette
entrevue après la guerre de Clovis contre les Bourguignons ; elle fuit donc
postérieure à l'année 500 ; d'un autre côté, on ne peut supposer que l'alliance
ait été renouvelée au moment même où Alaric persécutait les évêques catholiques
; et nous avons vu que saint Césaire fut exilé en 503. L'entrevue ne put donc
avoir lieu qu'en 504 ou 505, et, selon toute apparence, au commencement de
cette dernière année.
[192]
Sidonii ep. 3, l. 8. Cette phrase de Sidonius prouve qu'Euric ne lit des
lois qu'après avoir étendu les limites de son territoire, limitent sortis, aux
dépens de l'Empire, de 475 à 484.
[193]
Lex Wisigothorum, l. 3, t. 4, de adulteriis.
[194]
Lex Wisigothorum, l. 3, t. 5.
[195]
Lex Wisigothorum, l. 2, t. 5, c. 9 ; l. 3, t. 3, c. 1 et 5 ; l. 5, t. 2,
c. 1 ; t. 4, c. 3 ; l. 8, t. 1, c. 2, 3, 9. Le chap. 3, t. 1, l. 5, défend
l'aliénation des biens ecclésiastiques.
[196]
Le rappel des évêques exilés est prouvé par leur présence au concile d'Agde en
506. Le biographe de saint Césaire dit que ce prélat fut prié de reprendre
possession de son siège, et que son accusateur fut condamné à être lapidé, mais
que le saint évêque empêcha l'exécution de la sentence. (Vita Sancti Cas.,
l. 1, c. 18.) La condamnation des accusateurs à mort était l'application du
chapitre 5, t. 1, l. 7, de la loi des Wisigoths, qui punissait le calomniateur
de la peine à laquelle sa délation exposait l'accusé innocent. Saint Césaire
fit une entrée triomphante à Arles ; le clergé et tous les fidèles avaient été
au-devant de lui avec la croix et les cierges.
[197]
Aucun évêque espagnol n'assistait à ce concile, ce qui prouve bien qu'Alaric
n'y avait vu qu'une mesure politique commandée par l'état de la Gaule. Sur la
réclamation des évêques, il promit de convoquer pour l'année suivante, à
Toulouse, un concile auquel les prélats d'Espagne seraient appelés. Mais la
guerre empêcha la réalisation de cette promesse. (Épist. sancti Cœsarii ad
Ruriciam episc. Lemovic.)
[198]
Lex Burgund., add. 2, art. 6. Par cet article Gondebaud autorise à
refuser en paiement les monnaies frappées à Genève et à Valence par
Godégisiles, et celles des Goths, altérées du temps d'Alaric, solidos
Gothium, qui a tempore Alarici regis adœrati sunt. La monnaie d'Alaric
était devenue dans la Gaule le type des faux alliages. Avitus, écrivant à son
frère Apollinaire pour le prier de lui faire graver un sceau, lui recommande de
ne pas employer un or pareil à celui des monnaies d'Alaric. (Aviti ep.
78.)
[199]
Lex Wisig., l. 7, t. 6, c. 5.
[200]
Conc. Agath., prœfat.
[201]
La Vie de Saint Césaire dépeint très bien la conduite des évêques : «
Pendant qu'il était exilé à Bordeaux, dit son biographe, il prêchait le peuple,
et lui recommandait de rendre à César ce qui est à César, et d'obéir aux
puissances, mais en même temps de mépriser dans le prince la dépravation de
l'hérésie arienne. » (Vita Sancti Cæss., l. 1, c. 17). Certes ce s'était
pas le moyen d'attacher le peuple au prince.
[202]
Verus, qui avait assisté par délégué au concile d'Agde, mourut en exil trois
ans après, et fut remplacé par Licinius, élu sous l'influence de Clovis, alors
maitre de la Touraine. Grégoire de Tours dit que Clovis mourut la 11e année de
l'épiscopat de Licinius ; c'est une erreur de copiste semblable à celle que
nous avons signalée dans le texte du même auteur pour la date de la mort
d'Euric ; car Verus ayant assisté au concile d'Agde en 506, Licinius ne pouvait
être évêque depuis onze ans en 511, époque de la mort de Clovis. Verus, ayant
été élu en 498, comme il résulte du calcul donné par Grégoire de Tours lui-même
pour la chronologie des évêques depuis saint Martin, et ayant eu onze ans
d'épiscopat, dut mourir en 509. Licinius était donc évêque depuis deux ans à la
mort de Clovis.
[203]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37.
[204]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 12.
[205]
Cassiodore, ep. 1, l. 3, ad Alaric.
[206]
Cassiodore, ep. 4, ad Chlodov.
[207]
Cassiodore, ep. 2, ad Gund.
[208]
Cassiodore, ep. 3. C'était une ancienne politique des Wisigoths, que de
chercher dans les Thuringiens des alliés contre les Francs. Théodoric rappelle
dans cette lettre leurs liaisons avec Euric et les présents qu'ils en avaient
reçus.
[209]
Cassiodore, Ep. ad Chlodov.
[210]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37. Clovis se contenta d'envoyer à
Tours deux affidés pour consulter les sorts des saints dans l'église de
Saint-Martin. Comme on devait s'y attendre, ils lui rapportèrent une promesse
de victoire.
[211]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37.
[212]
Lettre circulaire de Clovis aux évêques des provinces gothiques. — On peut dire
que nous avons dans cette lettre le texte même de l'ordre du jour de l'armée
des Francs, et l'on y voit écrit partout le respect des personnes et des
propriétés.
[213]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37. Grégoire de Tours attribue
l'apparition de ces feux à un miracle ; il était naturel, dit-il, que saint
Hilaire vint en aide à ceux qui attaquaient les défenseurs de l'hérésie qu'il
avait combattue lui-même.
[214]
Théodoric exprime très positivement cette défiance dans sa lettre à Alaric.
(Cassiodore, ep. 1, l. 3.)
[215]
Procope, de Bello Goth., lib. I, c. 12.
[216]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37. Selon cet historien, Clovis
aurait été sur le point d'éprouver le même sort ; atteint de deux coups de
lance, il n'aurait dû son salut qu'à la solidité de son armure et à la vitesse
de son cheval.
[217]
Grégoire de Tours, ibid. — Le fils de Sidonius s'était rattaché
franchement au gouvernement des Wisigoths. En 489, lorsque le duc Victorius,
ami de son pire, fut forcé de quitter l'Auvergne et de se réfugier à Rome, il
le suivit dans cette ville, fut témoin de sa mort violente et faillit partager
son sort ; mais il fut seulement déporté à Milan, d'où il réussit à s'échapper
et à regagner son pays (Grégoire de Tours, de Glor. Mort., c. 45). Cette
époque étant celle où Théodoric et Odoacre se disputaient la possession de
l'Italie, il est probable que Victorius et Apollinaris furent considérés comme
agents des Goths. Nous avons vu que plus tard Apollinaris devint un moment
suspect à Alaric ; mais sa conduite à la bataille de Vouillé prouve qu'il le
servait fidèlement.
[218]
Isidore de Séville. — Procope, de Bello Goth., lib. 1, c. 12.
[219]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 87.
[220]
Procope dit qu'on voyait dans ce trésor le mobilier du roi Salomon et les vases
d'or enrichis de pierreries que Titus avait enlevés au temple de Jérusalem.
[221]
Le siège de Carcassonne suivit de si près la bataille de Vouillé, gais Procope
a confondu ces deux événements, et placé près de Carcassonne le combat où périt
Alaric. (De Bell. Goth., c. 12.)
[222]
Aviti Epist. 40.
[223]
La deuxième Narbonnaise n'envoya à ce concile que deux évêques, ceux de Fréjus
et d'Antibes ; les Alpes Maritimes également deux, ceux de Digne et de Senez.
Dans la plupart des autres diocèses, la succession épiscopale avait été
violemment interrompue depuis la fin du Ve siècle, et fut reprise seulement
lorsque ces contrées passèrent dans la fuite sous la domination des Francs et
des Bourguignons. Aix et Marseille, ces deux grandes villes, capitales du Midi
après Arles, n'étaient Point représentées au concile. On sait positivement que
les derniers évêques d'Apt et de Toulon avaient été proscrits par Euric. (Gallia
Christiana, t. I et III.)
[224]
Vita Sancti Cœsarii apud Bolland., l. 1, c. 19. Le Vie de Saint
Césaire fut écrite à la prière de sa sœur par un de ses disciples témoin
oculaire de tous les faits.
[225]
Ce fait est rappelé par Théodoric lui-même dans une lettre adressée au sénat
romain pour lui annoncer l'élévation de Tulum à la dignité de patrice.
(Cassiodore, ep. 10, l. 8.)
[226]
Vita Sancti Cœsarii.
[227]
Vita Sancti Cœsarii.
[228]
Vita Sancti Cœsarii.
[229]
Cassiodore, ep. 24, l. 1.
[230]
Vita Sancti Cœsarii. — La plupart des soldats de Gondebaud, et même une
partie de ceux de Clovis étaient ariens, ce qui révèle encore mieux les motifs
politiques de la conduite de saint Césaire.
[231]
Aux églises cathédrales étaient alors joints de grands bâtiments, de vastes
cloîtres, où demeuraient avec l'évêque tous les clercs attachés à sa personne
et à son service, où des écoles s'ouvraient pour la jeunesse, des asiles pour
les proscrits, où l'on nourrissait les indigents, les veuves, les orphelins
inscrits sur les matricules de l'église. Des magasins renfermés dans la même
enceinte, et remplis au moyen des revenus en nature que produisaient les biens
ecclésiastiques, fournissaient à la nourriture de toute cette population
pieuse. Saint Césaire avait vidé ces greniers pour alimenter les prisonniers
bourguignons. Le cellérier vint le prévenir que s'il n'arrêtait pas ses
distributions, le lendemain il n'y aurait plus de pain pour les commensaux de l'église
: « Donnez toujours, dit le saint, la providence y pourvoira. En effet, il pria
toute la nuit, et le jour suivant arrivèrent par le Rhône des bateaux chargés
de grains, que lui envoyait Gondebaud instruit des prodiges de sa charité. » (Vita
Sancti Cœsarii, l. 2, c. 7.)
[232]
Cassiodore, ep. 43, l. 3.
[233]
Procope, de Bello Goth., l. 1, c. 12. Procope dit que Théodoric fit
enlever de Carcassonne et porter à Ravenne le fameux trésor des Wisigoths.
Grégoire de Tours, de son côté, dit que Clovis prit ce même trésor à Toulouse,
et le fit conduire à Paris. Pour prouver la fausseté de ces rumeurs populaires,
il suffit de rappeler qu'Alaric avait été forcé par la pénurie de ses finances
d'altérer le titre des monnaies.
[234]
Cassiodore, ep. 41, l. 3. Cette lettre prescrit des mesures pour le
ravitaillement des forts de la Durance.
[235]
En comptant sur la force morale que pourrait lui donner la résurrection de la
préfecture des Gaules, Théodoric ne s'était pas tout-à-fait trompé. On voit par
une lettre d'Avitus au préfet Liberius, qu'à cette dignité était encore
attachée une idée de prééminence souveraine : « Votre heureuse arrivée, lui dit
l'évêque de Vienne, a déjà soulagé les malheurs des Gaules ; mais quoique nous
profitions des bienfaits que vous répandez sur la province, la soif que j'ai de
vos lettres n'a point encore été satisfaite ; vous ne manques pourtant point
d'occasions de transmettre vos ordres à ceux qui sont prêts à vous obéir. » (Aviti
epist. 32.)
[236]
Cassiodore, ep. 17, l. 3, universis provincialibus Galliarum.
[237]
Saint Césaire, toujours suspect, non sans raison, aux habitants d'Arles, fut
mandé à Ravenne ; mais ce fut pour y être accueilli avec le respect dû à ses
vertus ; de là il alla à Rome où le sénat le reçut avec la même vénération, et
ii revint dans son diocèse apportant à ses compatriotes une remise d'impôts. (Vita
sancti Cœsar., l. 1, c. 26.)
[238]
Cassiodore, ep. 42, l. 3.
[239]
Il se montra surtout bienveillant pour les habitants d'Arles, en reconnaissance
de la courageuse défense de leur ville. Il leur accorda des secours pour
réparer leurs murailles, et leur fit remise de quatre années d'impôts. (Cass.,
ep. 32 et 46, l. 3.) Il confirma les privilèges de la ville de Marseille, et
recommanda particulièrement les intérêts des habitants au comte chargé d'y
commander. (Cass., ep. 34, l. 3 ; 26, l. 4.)
[240]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37. — Les vies des saints font
connaître quelques autres circonstances de cette guerre. Ainsi, nous savons par
la Vie de Saint Licerius que les Wisigoths tentèrent inutilement de
prendre la ville de Couserans ; et par la Vie de Saint Avit, jeune noble
romain du Périgord, que la noblesse catholique de l'Aquitaine s'était rangée
dès-lors sous les drapeaux de Clovis.
[241]
Marii Aventic. Chron., ad ann. 509.
[242]
Isidore de Séville, Hist. — Théodoric écrivit au roi des Vandales, son
beau-frère, pour se plaindre de l'asile donné à l'usurpateur. Ce roi abandonna
aussitôt Gésalic, qui, tentant de rentrer en Espagne, fut pris et tué par les
officiers de Théodoric. Sa déposition doit avoir eu lieu en 510, puisqu'il fat
élu au mois de mai 507, et déposé la quatrième année de son règne, suivant
Isidore de Séville, dont le récit indique qu'il régna encore quelque temps en
Espagne après avoir été chassé de la Gaule.
[243]
Marcellin, Chron., ad ann. 508.
[244]
Les consuls étaient toujours désignés un an d'avance. Par conséquent les années
où il y a eu mésintelligence entre les cours de Rome et de Constantinople ne
sont pas celles où les fastes n'indiquent qu'un consul, mais celles qui
précèdent immédiatement. Ainsi, les fastes n'indiquent qu'un consul en 509 et
510 ; cela prouve qu'il n'y avait pas eu accord en 508 et 509 pour en désigner
deux.
[245]
Jornandès, Hist. Goth., c. 58. Il est à remarquer qu'à cette époque
Théodoric ne fit jamais la guerre en personne dans la Gaule. La bataille dont
parle Jornandès dut avoir lieu au commencement de l'année 510. Cette date est
déterminée par celle de la déposition de Gésalic.
[246]
Les cités alors acquises par les Bourguignons furent, dans les Alpes Maritimes,
Embrun et Chorges ; dans la deuxième Narbonnaise, Apt, Gap et Sisteron. Les
Évêques de ces villes assistèrent au concile convoqué par Sigismond à Epaone,
en 517.
[247]
Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 12.
[248]
Le concile de Tarragone, tenu en 516, est daté de la 6e année du règne de
Théodoric.
[249]
Grégoire de Tours, l. 2, c. 38.
[250]
Les donations de Clovis aux églises furent si nombreuses, que le concile
d'Orléans en fit l'objet d'un canon spécial. — Ces dons étaient pris sur les
immenses possessions du fisc et du domaine impérial, dont les rois barbares
s'étaient emparés dans toutes les provinces qu'ils occupaient.
[251]
Gesta regum Francorum, c. 17.
[252]
Le titre de roi dans le sens que nous lui donnons, c'est-à-dire exprimant
l'idée d'une souveraineté indépendante, est rendu en grec par le mot
βασιλευς. Mais les auteurs du
Bas-Empire n'appliquent jamais le titre de βασιλευς
aux rois barbares ; ils le réservent pour les empereurs. A l'égard des chefs
des nations barbares, ils se servent du mot latin rex comme d'une
dénomination spécialement affectée à ces chefs. (Procope, de Bel. Goth., l. 1,
c. 12.)
[253]
Gesta Regum Francorum, c. 17 ; Roricon, l. 4 ; Aimo, l. 1,
c. 22. Aimoin cite le préambule du décret impérial duquel il résulterait que
Clovis aurait été décoré du titre de patrice. Il est probable en effet que
Clovis fut revêtu de ce titre inhérent au commandement des milices, et dont les
rois bourguignons furent investis héréditairement depuis la dernière moitié du
Ve siècle.
[254]
Il arrivait souvent alors que, dans chaque empire, les actes publics ne
portaient qu'un seul nom, même lorsqu'il y avait deux consuls ; ainsi le décret
de Gondebaud sur l'institution des combats judiciaires, en 501, ne porte que le
nom du consul d'Occident, Avienus, quoique dans cette année le consul d'Orient,
Pompeius, eût été également inscrit aux fastes de Rome.
[255]
Importunus était un sénateur de Rome ; nous avons une lettre de Théodoric qui
lui confère la dignité de patrice après son consulat. (Cassiodore, ep.
5, l. 3.) Le nom de Boèce est trop connu pour qu'il soit besoin d'explication à
son égard ; on sait qu'il était un des principaux ministres de Théodoric.
[256]
La généalogie des chefs bretons, donnée par Geoffroy de Montmouth, fait de
Budic un fils d'Audren, et par conséquent un frère de Riochame. Dom Morice (Histoire
de Bretagne, t. I, p. 680) suppose qu'Eusebius était fils de Riochame,
qu'il mourut sans enfants mâles, et qu'il eut pour successeur son oncle Budic,
qui avait vécu jusqu'alors dans la Grande-Bretagne, à la cour du célèbre roi
des Bretons insulaires, Arthur, dont il parait avoir épousé la sœur. Plusieurs
circonstances du règne d'Eusebius sont connues par la Vie de Saint Melanius,
évêque de Rennes, contemporain de Clovis, et l'un des prélats assistants au
concile d'Orléans en 511. Cette vie, écrite au VIe siècle, parait très
authentique et digne de confiance.
[257]
Hoël, fils de Budic, est appelé dans les chroniques bretonnes Rio-Hoël
ou Riowal. Les mots rio ou reith, traduction de rex,
entrent souvent dans la composition des noms propres des chefs bretons, après
comme avant Clovis. Gregoire de Tours lui-même se sert du mot de royaume en
parlant des états bretons ; mais il ajoute qu'ils furent toujours, depuis
Clovis, sous la suzeraineté des rois francs. (Grégoire de Tours, Hist.,
l. 4, c. 4.) Cependant, l'épitaphe de Childebert, citée par Aimoin, compte au
nombre des princes soumis à ce monarque le roi des Bretons Britonum rex
; et Frédégaire donne le titre de roi au chef breton Judicaël, contemporain de
Dagobert. (Frédég., Chron., c. 78.)
[258]
Grégoire de Tours, de Glor. Mart., l. 1, c. 60.
[259]
Voir, sur les limites des états bretons, les Eclaircissements, à la fin
du volume.
[260]
Eusebius parait être mort en odeur de sainteté. On conservait dans l'église de
Saint-Frambourg, à Senlis, une châsse contenant ses ossements et ceux de sainte
Landouenne, sa femme, reine des Armoriques. Ces restes précieux pouvaient avoir
été transportés dans l'église de Senlis, voisine du château royal de Compiègne,
pour les soustraire à la fureur des pirates saxons. (Dom Morice, Histoire de
Bretagne, t. I, p. 682.)
[261]
Cartulaire de l'église de Quimper. — Le mot mar ou mer est un
adjectif qui entre dans la composition de beaucoup de noms tudesques, et qui
signifie grand ou puissant. Reste donc le nom de qui est le même
que Will, Guill ou Guillaume, le ch, le w et le g étant également
employés pour exprimer le son aspiré dans les noms germaniques. Il est à
remarquer que ce nom de Gaill appartient spécialement aux Teutons du
Nord ; il ne devint commun en France qu'après l'établissement des Normands. Le
mot Alamania ne peut être qu'une erreur de copiste ; il ne se trouve
point dans le cartulaire de Landevenech, où le fait est rapporté à peu près
dans les mêmes termes, et tous les autres documents, notamment la Vie de
Sainte Oudocée, constatent que Budic vint de la Grande-Bretagne.
[262]
Cette invasion n'eut lieu qu'après la mort de Clovis ; car si l'Armorique
bretonne avait été au pouvoir des pirates du Nord, et livrée à leurs ravages,
l'évêque de Vannes n'aurait pu assister paisiblement, en Sus, au concile
d'Orléans. Quelques historiens ont supposé que les Frisons agissaient par les
ordres et dans l'intérêt de Clovis, et qu'ils firent pour lui la conquête des
provinces Armoricaines. Cette supposition est contraire à toute vraisemblance
historique. Les relations intimes de Clovis avec les évêques de Rennes et de
Vannes suffisent pour la démentir. D'ailleurs, les Frisons n'étaient nullement
soumis à Clovis ; ils restèrent indépendants et ennemis des Fraises pendant
toute la durée de la dynastie Mérovingienne. Ces peuples, comme tous ceux qui
habitaient les côtes de la nier du Nord jusqu'à la Baltique, ne cessèrent
jamais, pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, et probablement dans
les temps antérieurs, d'exercer leurs pirateries sur les rivages de la
Grande-Bretagne, de la Gaule et de l'Espagne. Clovis dut maintenir contre eux
le système défensif établi par les empereurs, et continué par les rois
wisigoths. Ils profitèrent des guerres qui occupaient toutes ses forces dans la
Gaule méridionale pour envahir l'Armorique, et recommencèrent ces invasions
lorsque sa mort et le partage de ses états entre ses fils leur offrirent de
nouveau une occasion favorable.
[263]
Vita Sancti Vinnoci. — Chronique du Mont-Saint-Michel. Hoël
reconnut la suzeraineté du roi Clotaire, auquel il alla rendre hommage en
personne après avoir chassé les Saxons.
[264]
Il faut y joindre l'arrondissement de Saint-Malo, dépendant de l'ancienne cité
des Curiosolites, et peut-être une partie des arrondissements de Châteaubriand
et d'Ancenis, représentant le territoire où Aetius avait établi sa colonie
d'Alains détruite par les Bretons en 452.
[265]
L'évêque de Vannes, dans les subscriptions du concile de Tours, en 461, est
appelé évêque des Bretons. Son successeur, Paternus, fut ordonné en 465 par
Perpetuus, évêque de Tours, qui tint à cette occasion un concile à Vannes ;
l'évêque de Vannes est encore le seul évêque breton qui ait assisté au concile
d'Orléans en 511.
[266]
Vita Sancti Melanii ap. Bolland. Saint Mélaine assista au concile
d'Orléans, où il tint un rang distingué.
[267]
L'évêché de Tournay fut fondé, selon l'opinion la plus probable, en 502. (Gallia
Christ., t. III.) Eleutherius en fut le premier évêque ; il était issu
d'une famille gallo-romaine originaire de Tournay, et qui avait quitté cette
ville lorsqu'elle fut occupée par Clodion. Saint Remi l'envoya, avec la
protection de Clovis, prêcher le christianisme dans son ancienne patrie.
[268]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37.
[269]
Ce mot de leudes est si connu maintenant qu'on peut l'employer sans commentaire
; on sait qu'il désigne les guerriers qui chez les Germains s'attachaient à la
fortune d'un chef et lui vouaient leurs services. Nous avons déjà dit que le
radical tudesque leut ou leud signifie homme. Ainsi les
leudes d'un chef barbare étaient ses hommes ou ses gens, locution usitée
pendant tout le moyen-âge et jusque dans le siècle dernier.
[270]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.
[271]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.
[272]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.
[273]
Dans le récit de Grégoire de Tours, il semblerait que Clovis arriva à Cologne
immédiatement après le meurtre de Chlodéric, et prit paisiblement possession
des états de Sigebert. Mais les documents contemporains nous apprennent qu'il
éclata dans l'intervalle une révolte des provinces de l'Est, que Grégoire de
Tours passe sous silence, comme il fait ordinairement quand il s'agit
d'événements défavorables à son héros.
[274]
Vita Sancti Maximini.
[275]
Vita Sancti Maximini.
[276]
Vita Sancti Maximini. — Voir aux Éclaircissements à la fin du
volume.
[277]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.
[278]
Grégoire de Tours dit positivement que l'expédition de Clovis contre les chefs
saliens eut lieu aussitôt après les événements de Cologne. Cependant il lui
fait dire dans l'assemblée des Ripuaires qu'il naviguait sur l'Escaut au moment
où Chlodéric avait commis son parricide. L'Escaut servait de limite entre le
territoire des Francs de Tournay et celui des Francs de Thérouenne. Clovis
avait donc fait à la fin de l'année 510 un voyage dans ces contrées pour sonder
les dispositions des peuples et préparer la révolution qu'il méditait.
[279]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 41.
[280]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 42.
[281]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 41.
[282]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 41. La plupart des historiens ont
conclu de ce passage qu'il existait un royaume franc dans la cité du Mans ;
j'ai déjà exprimé plus haut mes doutes à ce sujet. Grégoire de Tours dit que
Rignomer fut tué au Mans ; mais il ne dit pas qu'il y ait régné. Sa phrase ne
peut servir de fondement à la conclusion qu'on en a tirée, et que je crois
décidément fausse.
[283]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 42.
[284]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.
[285]
La date des conciles est toujours celle de la clôture, parce qu'elle précède
les suscriptions des évêques.
[286]
Concil. Aurel., epist. ad Chldodoveum regem.
[287]
« Que veut dire M. l'abbé Dubos, avec les déclamations de tous ces évêques,
qui, dans le désordre, la confusion, les ravages de la conquête, cherchent à
flatter le vainqueur ? Que suppose la flatterie ? que la faiblesse de celui qui
est obligé de flatter. » (Esprit des Lois, l. 30, c. 24.)
[288]
Concil. Agath.. in fine.
[289]
Canon 5.
[290]
Canon 23.
[291]
Canon 1.
[292]
Canon 4. — Les fils de prêtres ou de diacres étaient seuls exemptés de cette
condition ; nous avons vu plus haut que la plupart des prêtres et même des
évêques étaient des hommes mariés et pères de famille, mais qui s'engageaient à
la continence en entrant dans les ordres. Quant aux esclaves, l'évêque qui
ordonnait un serf sans le consentement de sou maitre, était tenu de payer une
indemnité double de la valeur de l'esclave. (Can. 8.)
[293]
Canons 1, 2 et 3.
[294]
Canons 6 et 7.
[295]
Canons 5, 14, 15, 16, 17. Le canon 5 décide que l'évêque coupable de mauvaise
gestion sera en premier lieu réprimandé publiquement par ses confrères, et, en
cas de récidive, excommunié.
[296]
Canon 10.
[297]
Vita Sancti Vedasti. — Saint Vedast résidait à Toul lorsque Clovis passa
par cette ville au retour de sa glorieuse expédition contre les Allemands ;
l'évêque Ursus présenta le saint prêtre au roi comme un théologien capable de
l'instruire des dogmes du christianisme. Saint Vedast suivit son auguste
disciple à Reims et s'y fixa près de saint Remi. Ainsi Clovis confia
l'instruction chrétienne de ses compatriotes au missionnaire dont il avait reçu
lui-même les premiers enseignements de la foi. Dans une note du rr volume, j'ai
suivi l'opinion de MM. de Sainte-Marthe qui pensent que saint Vedast était
Franc d'origine ; mais d'autres auteurs disent qu'il était originaire
d'Aquitaine, et cette dernière version me semble plus probable. Avant le
baptême de Clovis, il n'était guère possible de trouver parmi les Francs un
prêtre chrétien, et surtout un catéchiste habile, tandis qu'il est naturel de
croire à la réunion de ces qualités dans saint Vedast, prêtre aquitain, réfugié
dans le nord de la Gaule pour fuir les persécutions des Wisigoths. Les savants
auteurs de la Callia Cristiana supposent que saint Vedast fut ordonné évêque
vers l'an 500. Il était impossible que Clovis donnât à cette époque un évêque
aux sujets de Ragnacaire, qui ne reconnaissaient point son autorité et qui
rejetaient le christianisme. Les Francs de Cambray n'ayant été soumis qu'au
commencement de l'année 511, et Clovis étant mort à la fin de cette même année,
la date de la fondation de l'évêché se trouve ainsi fixée d'une manière
invariable.
[298]
Le diocèse de saint Vedast comprenait les cités d'Arras et de Cambray, qui
n'ont été séparées en deux évêchés qu'à la fin du XIe siècle. (Gallia
Christiana, t. III.)
[299]
Le diocèse des Morins a conservé toute son étendue jusqu'à la destruction de la
ville de Therouenne par Charles-Quint, en 553. Ce fut à la suite de cette
catastrophe qu'on créa les deux évêchés de Boulogne et de Saint Orner, qui
reproduisaient à peu près l'ancienne division des deux cités romaines.
[300]
Gesta Regum Francorum, c. 4.
[301]
Pactus Legis Salicœ, prolog., Edit. Herold.
[302]
La priorité du texte d'Hérold a été contestée. Voir à ce sujet les Éclaircissements,
à la fin du volume.
[303]
Je traduis ainsi, à l'exemple de M. Guizot, le mot aspera, qui n'est que
la traduction latine du mot tudesque vrang, véritable étymologie du nom
des Francs, et dont le sens répond à celui des mots latins asper et ferox.
On sait que le V allemand a le son du F français.
[304]
Le chant national qui fut le premier prologue de la loi Salique, me paraît
s'arrêter ici ; j'ai mis entre parenthèses les passages qui semblent avoir été
ajoutés par Clovis, et qu'on reconnaît aux allusions chrétiennes qui s'y
trouvent ; le mot pure d'hérésie surtout est caractéristique de
l'époque. La suite du prologue, tel qu'il est inséré dans le texte d'Hérold, à
partir des mots at ubi Deo favente, appartient évidemment à un temps
postérieur ; il y est fait mention des modifications apportées à la loi par
Childebert et Clotaire, dont nous citerons plus bas les décrets, qui sont de la
fin du VIe siècle. Voir les Éclaircissements.
[305]
C'est ainsi qu'au XVIe siècle, on écrivit en France, pour le mot allemand eidgenossen,
huguenot, et, pour le mot landsknecht, lansquenet.
[306]
Dans le texte d'Hérold, ces articles ne portent point de formules
malbergiennes.
[307]
Nous avons vu qu'Eleuthérius, créé par Clovis évêque de Tournay, appartenait à
une de ces familles qui avaient quitté la Belgique à mesure que les Francs s'y
avançaient.
[308]
Grégoire de Tours, Hist., l. 10, c. 27.
[309]
Cette objection n'a pas échappé à Montesquieu ; mais il la résout avec cette
légèreté dont l'auteur des Lettres Persanes n'a donné que trop de
preuves : « On ne trouve, dit-il, dans les lois Salique et Ripuaire aucune
trace d'un tel partage de terres ; les Francs avaient conquis ; ils prirent ce
qu'ils voulurent, et ne firent de règlements qu'entre eux. » Où sont même ces
prétendus réglementa qu'ils auraient faits entre eux ? Mably, copiste de
Montesquieu, amplifie cette hypothèse et en fait mieux sentir encore
l'invraisemblance : « Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours sur un
fait si important permet de conjecturer que les Francs se répandirent sans
ordre dans les provinces qu'ils avaient subjuguées, et s'emparèrent sans règle
d'une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons, esclaves, troupeaux,
chacun prit ce qui se trouvait à sa bienséance, et se lit des domaines plus ou
moins considérables, suivant son avarice, ses forces ou le crédit qu'il avait
dans la nation. » (Observations sur l'Histoire de France, l. 1, c. 9.)
[310]
Decretio Childeberti regis, art. 4, 5, 7, 8. Il est juste, dit l'art. 5,
que celui qui a su tuer injustement apprenne à mourir justement.
[311]
Decretio Childeberti regis, art. 7.
[312]
Decretio Childeberti regis, art. 15.
[313]
Ibid., art. 6. Le vidrigildus ou wehr-geld était la plus haute
composition, celle du meurtre. Farfidius, en tudesque verfallen ; irruere,
adsalire, selon Eckard. En Islande, où les vieilles coutumes de la race
tudesque s'étaient toutes conservées, cet usage ne fut aboli qu'à la fin du XIe
siècle. (Gragas, Codex Islandicus.)
[314]
Les art. 4 et 5 du décret punissent de mort le voleur et même le receleur.
L'art. 11 applique la même peine à celui qui aurait accepté la composition du
voleur. C'était défendre, sous peine de la vie, l'observation de la loi
germanique. L'art. 18 de l'édit rendu dans le concile de 615 punit de mort le
rapt et le viol. L'art. 11 confirme toutes ces mesures rigoureuses par cette
déclaration générale : Ut pax et disciplina in regno nostro sit, Christo
propitiante, perpetua, rebellio vel insolentia malorum hominum severissime
reprimatur.
[315]
Il est à remarquer que la révolution politique par laquelle l'aristocratie
franque imposa aux derniers rois Mérovingiens l'autorité des maires du palais,
suivit de près ces changements dans la législation nationale.
[316]
Nous avons vu que l'usage de la Chrenecruda avait été formellement aboli
par le décret de Childebert. Le texte d'Hérold, qui parait avoir été écrit vers
ce temps, mentionne cette abolition à la suite du titre relatif à cet usage. (Lex
Sal., ed. Herold, t. 61.) Le texte carlovingien, au contraire, reproduit le
titre de la chrenecruda intégralement et comme une loi en vigueur. Il
reproduit également tout le système des compositions.
[317]
Chlotarii regis Constitutio generalis, art 11, in fine.
[318]
Les formules publiées par Sirmond, et qui paraissent être les plus anciennes de
toutes, portent le titre de Formules selon la loi romaine, Formulœ veteres
secundiun legem romanam.
[319]
Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 41.
[320]
« Clovis, chagrin de ces pertes et malade d'une longue fièvre », dit Mézeray.
[321]
L'anniversaire de Clovis se célébrait le 25 novembre dans l'église de Sainte
Geneviève. Grégoire de Tours dit qu'il mourut la cinquième année après la
bataille de Vouillé, c'est-à-dire en 511, cette bataille ayant eu lieu en avril
ou mai 507. (Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 43.)
[322]
L'auteur des Gestes des Francs dit que Clovis fonda cette église par le conseil
de Clotilde, et qu'il en marqua l'emplacement en lançant sa hache d'armes sur
le terrain (Gesta Reg. Franc., c. 57.) Il parait, d'après la Vie de
Sainte Geneviève, que la basilique fut terminée par Clotilde. (Vita Sanctœ
Genov., c. 54.)