ÉTUDES SUR L'HISTOIRE, LES LOIS ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

TOME DEUXIÈME

 

CHAPITRE VIII.

Avènement de Clovis. - Constitution définitive de la monarchie des Francs.

 

 

LA période de huit ans qui s'est écoulée de 472 à 480, c'est-à-dire, depuis la déchéance d'Anthemius jusqu'à la mort de Nepos, a vu s'opérer la révolution la plus complète que la Gaule eût encore éprouvée. Deux événements, qui marquent l'ouverture d'une ère nouvelle dans le droit public, datent de cette époque : l'un est la suppression de la préfecture d'Arles, centre de l'administration romaine dans l'Occident de l'Europe ; l'autre est la tendance des puissances barbares, jusque-là vassales et fédérées de l'Empire, à s'ériger en monarchies indépendantes. Nous avons constaté avec soin et retracé avec quelques détails les faits qui ont amené ces catastrophes décisives, et l'on remarquera, non sans étonnement, que dans le cours de notre récit nous n'avons pas eu une seule fois occasion de nommer la nation des Francs.

Cette période est pourtant celle du règne de Childéric, roi de France, selon nos historiens classiques. On sait déjà que nous refusons à cette royauté le caractère de grandeur et d'indépendante qu'on a voulu lui attribuer. Mais, même en réduisant à leur juste valeur les exagérations traditionnelles de nos annales, il est permis de demander ce que fit, pendant les dix dernières années de sa vie, ce chef belliqueux des Saliens, qui avait figuré si activement dans les guerres d'Egidius. Chose surprenante ! les documents contemporains ne fournissent point de réponse à cette question. Depuis l'expédition de Childéric contre les Allemands en 471, jusqu'à sa mort en 481, il est impossible de découvrir aucune trace d'une entreprise quelconque tentée par lui ou par la nation à laquelle il commandait. On a peine à croire à cette longue inaction d'un peuple guerrier, et le silence de l'histoire ne suffirait peut-être pas pour en établir la preuve, si on ne la trouvait écrite dans des pièces authentiques et officielles qui sont venues jusqu'à nous.

Plusieurs années après la mort de Childéric, lorsque son fils Clovis remporta sur les Allemands, à Tolbiac, une victoire célèbre, Théodoric, roi des Ostrogoths, alors maître de l'Italie, écrivit au jeune prince pour le complimenter et le félicita surtout d'avoir ramené sur les champs de bataille la nation des Francs qui, dans les temps antérieurs, était restée inactive[1]. Dans une autre lettre écrite, quelques années après, pour prévenir une rupture entre Clovis et Marie, roi des Wisigoths, le même Théodoric rappela aux deux rivaux que leurs pères, c'est-à-dire Furie et Childéric, avaient vécu longtemps en paix[2]. Ce témoignage positif, d'accord avec le silence des autres documents, prouve que pendant les dernières années de sa vie, Childéric ne fit aucune guerre de quelqu'importance, ni au dedans ni au dehors de la Gaule. Il nous reste donc seulement à examiner quel fut, pendant cette période, l'état des provinces gauloises situées au nord de la Loire, depuis ce fleuve jusqu'au Rhin.

Les historiens modernes ont présenté à cet égard deux systèmes ou plutôt deux hypothèses contradictoires. Les uns ont voulu que Childéric eût conquis tout le nord de la Gaule et y eût fondé une souveraineté indépendante[3] ; les autres au contraire ont prétendu qu'il n'avait pas même eu d'établissement fixe sur la rive gauche du Rhin, qu'il y avait fait des incursions comme les Germains des IIe et Ille siècles, mais qu'il n'avait jamais possédé réellement aucune partie du territoire gaulois[4]. Nous avons déjà cité des faits nombreux qui détruisent la première supposition démentie d'ailleurs par l'histoire entière du règne de Clovis. La seconde est encore moins soutenable, et nous l'avons également réfutée d'avance en nous attachant à démontrer que l'établissement fixe des Francs dans la Gaule date au moins du commencement du IVe siècle, que leurs chefs intervinrent dans tous les grands événements dont cette contrée fut le théâtre, enfin que Childéric y exerça une haute influence et fit plusieurs fois acte d'autorité.

Les erreurs de nos historiens proviennent de ce qu'appliquant aux royautés barbares du V` siècle les idées monarchiques du XVIIe, ils n'ont pu comprendre l'existence simultanée du pouvoir des rois francs et de la souveraineté de l'Empire. Les uns, frappés des preuves irrécusables qui constatent la présence de Childéric dans la Gaule, ont vu en lui un conquérant, un monarque indépendant dont la puissance s'était substituée à celle des empereurs. Les autres, ne pouvant méconnaître les preuves non moins fortes de la persistance de l'organisation sociale et politique de l'Empire, aux mêmes lieux et dans le même temps, ont relégué contre toute évidence les Francs au-delà du Rhin. Le seul moyen de concilier tous les témoignages et d'accorder toutes les opinions, est d'admettre avec nous que Childéric, investi par Ricimer du commandement des milices impériales dans le nord de la Gaule, y exerça à ce titre, depuis la mort d'Egidius, un pouvoir très grand sans être souverain.

Tandis que des luttes sanglantes déchiraient les autres provinces, le roi des Francs maintint la paix dans les contrées où il commandait, en les protégeant d'un côté contre les Allemands, de l'autre contre les Wisigoths. Mais il ne toucha point à l'administration intérieure des cités gauloises. Ne pouvant communiquer que difficilement avec Rome et même avec la préfecture d'Arles, ces cités continuèrent à se gouverner par elles-mêmes dans les formes établies par les lois de l'Empire et sous l'influence prépondérante des évêques, représentants électifs de la société chrétienne. Tel est, sous le rapport de l'ordre intérieur, l'état de choses que constatent les lettres adressées par Sidonius de 472 à 480, à presque tous les évêques de la Sénonaise et des deux Belgiques. Que peut-on opposer à cet écho fidèle des idées et des sentiments des populations gallo-romaines dans la dernière moitié du Ve siècle ? Si l'histoire de ces populations est encore si mal connue, c'est qu'on s'est obstiné à la chercher où elle n'était pas.

Depuis l'expédition de 471, où Childéric pénétra jusqu'au centre de leur pays, il ne paraît pas que les Allemands aient porté leurs armes du côté de la Gaule. L'auteur d'une vie très ancienne de Saint-Loup, évêque de Troie, nous fait connaître une de leurs incursions dans laquelle ils ravagèrent les plaines de la Champagne et emmenèrent captifs les habitants du vicus Brionensis, que l'on croit être la ville de Brienne, Touché du malheur de son peuple, le saint évêque intervint aussitôt pour racheter les victimes de la guerre ; et son nom seul inspirait tant de respect que le chef des Allemands, Gebault, rendit sans rançon la liberté aux prisonniers[5]. Selon l'usage des écrivains religieux, l'auteur de la vie de saint Loup n'a point fixé la date de cet événement ; mais la place qu'il occupe dans la narration montre qu'on doit le rapporter aux dernières années de l'illustre prélat. Il est probable que cette audacieuse invasion eut lieu vers 470, après les troubles occasionnés par les guerres d'Egidius, et lorsque les armées des Francs étaient occupées sur la Loire. Ce put être une des causes qui déterminèrent l'année suivante l'expédition de Childéric.

Nous avons vu les Wisigoths s'emparer successivement de toutes les provinces situées entre les Pyrénées et la Loire. Mais ils ne dépassèrent pas ce fleuve. Euric, absorbé par ses projets d'agrandissement dans l'Espagne et le midi de la Gaule, avait intérêt à ne point se faire de nouveaux ennemis du côté du nord. Quelques passages des lettres de Sidonius indiquent même qu'il y eut entre ce roi et les Francs un traité que ses courtisans affectèrent de présenter comme une loi imposée par une puissance supérieure, mais dont la première condition fut certainement que la limite de la Loire serait respectée[6]. Les événements postérieurs le prouvent. Le fait seul de ce traité montre que l'autorité de Childéric s'étendait sur la Sénonaise et les deux dernières Lyonnaises. Sans cela les Wisigoths n'auraient eu aucun point de contact avec les Francs, séparés d'eux par tout le territoire compris entre la Loire et la Somme.

Childéric résidait habituellement à Tournay, chef-lieu de la tribu franque, dont il tirait son origine. Il y mourut en 481, après vingt-quatre ans de règne, et âgé d'un peu plus de quarante ans ; car il n'avait pas vingt ans lorsqu'il succéda à son père, vers la 6n de 456. Son tombeau fut découvert en 1653 dans cette ville, non loin de l'emplacement de la voie romaine qui y conduisait. Il est à remarquer que cette sépulture ne renfermait aucun des insignes qui caractérisent le pouvoir souverain ; on n'y trouva que des monnaies d'or à l'effigie des empereurs, le sceau du chef salien avec son effigie et la légende Childerici regis, enfin quelques objets de parure, tels que des abeilles d'or et un petit globe de cristal que Dubos s'efforce vainement d'assimiler au globe qui faisait partie des ornements impériaux.

Lorsque Childéric mourut, son fils Clovis avait à peine atteint sa quinzième année, âge de la majorité chez les Francs. La date de sa naissance semble confirmer l'anecdote de la reine Basine ; car elle coïncide avec l'époque à laquelle son père fut rétabli en 465[7]. Appelé par la loi de succession germanique au commandement de sa nation, il se trouva en même temps investi de la dignité de maître des milices impériales devenue héréditaire dans sa famille[8].

Deux grandes influences venaient alors de s'éteindre dans la Gaule. Sidonius était mort depuis quelques mois seulement et avait été précédé dans la tombe par saint Loup, évêque de Troie, qui pendant un demi-siècle fut investi par le respect du peuple, dans la Sénonaise et les deux Belgiques, de la puissance morale que Sidonius exerçait au même titre dans les provinces au sud de la Loire[9]. Cet héritage de prépondérance politique et religieuse fut recueilli dans le midi par Alcimus Avitus, évêque de Vienne ; dans le nord par l'évêque de Reims, Remigius, que nous connaissons sous le nom de saint Remi.

Issu d'une des plus nobles familles de la grande cité de Reims, Remigius avait été élevé à l'épiscopat dès l'âge de vingt-deux ans[10]. Son frère Principius était évêque de Soissons et tous deux unis dans les mêmes sentiments, se prêtaient un mutuel appui. Les lettres qui leur ont été adressées par Sidonius et qui paraissent avoir été écrites après son retour d'exil, c'est-à-dire de 478 à 480, montrent de quelle considération les deux frères étaient entourés[11]. On remarquera que l'élévation de Remigius au siège de Reims coïncide avec les premières années du règne de Childéric et la longue paix dont jouit le nord de la Gaule après la mort d'Égidius ne peut s'expliquer que par l'accord qui dut exister entre le chef de la seule puissance militaire de ces contrées et le guide spirituel des populations romaines. Il est donc naturel qu'en apprenant l'avènement du fils de Childéric, Remigius se soit empressé de lui adresser une lettre qui nous a été heureusement conservée et que nous citerons ici tout entière comme un des documents qui jettent le plus de lumière sur l'histoire de cette époque. Voici en quels termes le saint prélat écrivait au jeune chef des Francs :

« Une grande nouvelle est venue jusqu'à nous. On nous annonce que vous avez pris heureusement l'administration des affaires militaires. Il n'est pas étonnant que vous commenciez à être ce que vos pères ont toujours été. Ce qui est important, c'est que le jugement de Dieu ne vous abandonne pas maintenant que votre mérite est récompensé par votre élévation au comble des honneurs. Car le vulgaire dit avec raison que c'est par la fin qu'il faut juger les actions des hommes. Vous devez vous entourer de conseillers qui ajoutent à votre bonne réputation, vous montrer chaste et honnête dans la gestion de votre bénéfice, honorer les évêques et recourir en tout temps à leurs conseils. Si vous êtes d'accord avec eux, tout ira bien dans votre province. Protégez les citoyens, soulagez les affligés, secourez les veuves, nourrissez les orphelins afin que tous vous aiment et vous craignent en même temps. Que la justice sorte de votre bouche ; n'attendez rien des pauvres ni des étrangers et ne vous laissez pas aller à recevoir la moindre chose en présent. Que votre prétoire soit ouvert à tous et que personne n'en sorte avec un cœur triste. Toutes les richesses que votre père vous a laissées, employez-les à racheter les captifs et à les délivrer du joug de la servitude. Si quelque voyageur est amené devant vous, ne lui faites pas sentir qu'il est étranger. Plaisantez avec les jeunes gens, traitez les affaires avec les vieillards, et, si vous voulez être roi, méritez d'en être jugé digne par la noblesse de votre conduite. »

Dans ces conseils touchants adressés par un pontife vénérable à l'enfant qui devait être un jour le grand Clovis, dans cette lettre d'une morale si douce et d'un style si simple et si paternel, chaque mot pourrait devenir l'objet d'un commentaire. Nous nous bornerons à faire remarquer que le langage de saint Remi n'est pas celui d'un sujet offrant à un nouveau souverain l'hommage de son obéissance ; ses paroles sont plutôt amicales que respectueuses ; c'est un père qui parle à son fils, un maître instruisant son élève. Il ne dit pas que le jeune Clovis monte sur le trône, mais seulement qu'il prend en main l'administration des affaires militaires que son père avait gérées avant lui[12]. Certes il est impossible d'indiquer plus clairement la dignité de maître des milices et de mieux constater le fait de sa transmission héréditaire.

Le saint évêque ne s'occupe pas des rapports de Clovis avec ses sujets francs. Tous ses conseils tendent à favoriser les Romains, habitants des provinces dans lesquelles l'autorité du jeune chef va s'exercer au nom de l'Empire. Les mots cives tuos ne sauraient désigner les Germains compatriotes de Clovis ; jamais un auteur latin n'a appliqué le nom de citoyen à un Barbare. Il s'agit donc des citoyens romains domiciliés dans le territoire où Childéric avait commandé et où son fils devait commander à son tour. Les mots sacerdotibus tuis ne peuvent s'entendre non plus des prêtres de la nation des Francs. Nous prouverons ailleurs que les Germains n'avaient point de corps sacerdotal. Mais lors même qu'ils en auraient eu, il est évident que le pieux évêque de Reims n'aurait pas exhorté Clovis à honorer les prêtres païens et à suivre leurs conseils. Il voulait donc parler du clergé chrétien, et à cette époque comme dans le temps de la primitive église, le mot sacerdos ne s'appliquait point aux simples prêtres : c'était un titre réservé exclusivement aux évêques.

Dans les associations secrètes des premiers chrétiens, dans leurs assemblées ou églises, toutes affiliées à un centre commun, l'inspecteur[13] délégué par l'église ou société-mère de Rome présidait seul les réunions, prêchait seul l'Évangile, célébrait seul les saints mystères et correspondait avec l'église ou association centrale au nom de la société affiliée qu'il avait formée. Nous avons vu que le christianisme en général ne se propagea d'abord que dans les villes ; il suffisait donc d'un seul évêque ou inspecteur dans chaque cité où s'organisait une société chrétienne. De là vient que les petites villes des environs de Rome ont eu toutes des évêques dès les premiers siècles ; en Afrique où le christianisme prit aussi de bonne heure une grande extension, chaque bourg avait son évêque. Les premiers missionnaires qui portèrent l'Évangile dans les Gaules furent tous évêques et en même temps les seuls prêtres de leurs églises. Comme leurs néophytes étaient dispersés et en petit nombre, leurs diocèses ou arrondissements d'inspection embrassaient des provinces entières. Mais les rapides progrès de la religion rendirent bientôt cette organisation insuffisante. Lorsque les églises ou assemblées se furent multipliées sur tous les points, les évêques se virent forcés de déléguer une partie de leurs fonctions aux anciens de chaque église, presbyteri, d'où est venu mot prêtre[14]. Cependant le caractère sacerdotal n'en continua pas moins de résider essentiellement dans les évêques, et ils n'abandonnèrent de leurs attributions que celles qu'ils ne pouvaient exercer par eux-mêmes. De nos jours encore, nul n'est prêtre que ceux auxquels les évêques délèguent par le sacrement de l'Ordre, cette mission sainte ; eux seuls sont considérés comme les successeurs directs des apôtres, les vrais interprètes de la foi, et rassemblés en concile, ils représentent l'église de J.-C. contre laquelle aucune autorité ne peut prévaloir sur la terre.

Au Ve siècle, quoique le corps des prêtres fût depuis longtemps constitué, l'unité des associations chrétiennes existait encore. Chaque diocèse était réputé ne former qu'une seule église, dont tous les biens étaient administrés par l'évêque qui en répartissait les revenus suivant les besoins des localités ; la prédication n'appartenait qu'aux évêques ou aux prêtres spécialement délégués par eux. Aussi chez les écrivains du Ve siècle et même du VIe, le mot sacerdos n'est jamais appliqué qu'aux prélats seuls assimilés aux pontifes du paganisme ; les simples prêtres sont toujours désignés par le mot presbyter[15]. C'étaient donc ses évêques que saint Remi prescrivait à Clovis d'honorer et de consulter, et comme nous avons démontré ailleurs qu'il n'y eut point d'évêques avant le Vie siècle dans les contrées où les Francs s'étaient d'abord établis, il est clair que les évêques de Clovis ne pouvaient être que ceux des provinces romaines du nord de la Gaule.

De là nous devons nécessairement conclure que son autorité comme celle de son père Childéric s'étendait en droit sur ces provinces, non à titre de souverain, mais à titre d'officier de l'Empire investi du commandement militaire. C'est pourquoi, dans la phrase suivante, saint Remi se sert du mot provincia, toujours employé par les auteurs latins pour désigner le territoire sur lequel un magistrat romain exerçait sa juridiction. « Tout ira bien dans votre province, lui dit-il, si vous êtes d'accord avec les évêques, représentants électifs des cités. » La province de Clovis, comme chef militaire, était tout le nord de la Gaule depuis la Loire jusqu'au Rhin, et toutes ces contrées relevaient de son prétoire suivant l'expression de saint Remi pour les actes de juridiction que les lois de l'Empire attribuaient aux maîtres des milices[16]. « Soyez honnête et chaste dans la gestion de votre bénéfice, » disait encore le pieux évêque ; car c'était à titre de bénéfice militaire que les Francs et leurs chefs possédaient des établissements dans la Gaule ; là était le fondement légal de la propriété pour les uns, de l'autorité pour les autres.

La position de Clovis à son avènement étant ainsi bien déterminée en droit, il cous reste à examiner ce qu'elle fut réellement en fait.

Nous avons vu que son pouvoir avait une double origine. D'un côté il était chef héréditaire d'une tribu germanique établie dans la Gaule, de l'autre il était appelé comme possesseur d'un bénéfice militaire à un commandement dans l'Empire[17]. Au premier titre il ne devait son autorité qu'à sa naissance, aux coutumes de sa nation et à l'assentiment de ses compatriotes ; comme on l'a dit des rois du moyen-âge, il ne relevait que de Dieu et de son épée. Sa puissance sous ce rapport avait une source plus indépendante, plus noble même, selon nos idées modernes, eu cela tout-à-fait contraires à celles du Ve siècle ; mais il est vrai de dire qu'en même temps elle était très bornée.

Les Francs établis sur la rive gauche du Rhin ne -formaient point une masse compacte et un seul corps de nation. Nous avons déjà signalé la principale division qui existait entre eux, celle des Francs-Ripuaires et des Francs-Saliens. Ces deux peuples étaient essentiellement distincts p ne se gouvernaient point par les mêmes coutumes et tiraient leur origine de dent branches différentes de la race germanique, les Germains des plaines et les Germains des montagnes.

En 480, les Ripuaires occupaient la Germanie inférieure et la cité de Trèves, c'est-à-dire, le même territoire que la Prusse Rhénane de nos jours. La cité de Tongres qui avait conservé son indépendance les séparait des Saliens qui se partageaient eux-mêmes en trois tribus. L'une d'elles était établie dans l'ancienne cité gauloise des Morins, ou de Thérouenne ; elle avait un chef particulier nommé Cararic[18]. Une autre, sous le commandement d'un chef nommé Ragnacaire, possédait la cité de Cambray et ses dépendances qui formaient la partie méridionale du territoire des Nerviens[19]. Enfin la plus puissante des trois occupait la partie septentrionale du pays des Nerviens à laquelle les Romains avaient donné le nom de Toxandrie, et la cité de Tournay qui représentait l'ancien pays des Ménapiens, c'est-à-dire toute la portion des Flandres françaises et belges comprises entre l'Escaut et la mer. Le territoire de cette tribu embrassait tout le royaume actuel de Belgique, à l'exception de la province de Liège qui représente la cité de Tongres. Elle avait pour capitale la ville de Tournay, résidence de Childéric, et c'était à sa tête que Clovis se trouvait placé par droit de naissance[20].

Les Francs de Tournay étaient évidemment la souche et le corps même de la nation, car ils occupaient les établissements primitifs des Saliens. Les deux autres tribus se composaient des détachements qui s'étaient répandus dans les nouvelles possessions acquises pendant le cours du Ve siècle.

Leurs chefs sortaient, comme Mérovée, Childéric et Clovis, de la race royale de la nation salienne ; ils étaient comme eux, suivant l'expression de Grégoire de Tours, de la souche de Clodion, de stirpe Chlogionis[21]. Indépendants par le fait, ils reconnaissaient néanmoins aux Francs de Tournay, comme à leurs aînés, une sorte de suprématie qui avait déterminé Ricimer à placer dans la famille de Mérovée la dignité de maître des milices, et c'était surtout à ce dernier titre qu'ils respectaient Childéric et obéissaient à ses ordres. C'était aussi comme maître des milices que le père de Clovis avait pu réunir les Francs-Ripuaires sous son drapeau dans ses guerres contre Egidius et contre les Allemands. Sa position à cet égard était la même que celle du roi des Bourguignons, Chilpéric, que nous avons vu, comme patrice et maitre des milices, exercer, vis-à-vis de ses frères et des diverses tribus de son peuple, une prépondérance incontestée.

A l'avènement de Clovis, ces liens de subordination se relâchèrent. Méprisant l'inexpérience du jeune prince, les chefs indépendants des tribus ripuaires et saliennes ne voulurent plus le reconnaître pour leur supérieur. D'ailleurs la puissance morale attachée au titre de maître des milices, avait été très affaiblie aux yeux des Barbares par la décadence de l'Empire. Le dernier empereur d'Occident, Nepos, venait de mourir, un chef barbare, Odoacre, régnait à Rome, et les pouvoirs émanés de l'autorité impériale n'avaient plus qu'une force traditionnelle qui se perdait chaque jour faute de se retremper à sa source. Il est donc bien constant que Clovis, à l'époque de son avènement, n'avait sous ses ordres immédiats que les Francs de Tournay et que ses possessions territoriales ne s'étendaient pas au-delà des limites assignées à cette tribu.

Ainsi restreinte à l'égard des Barbares, son autorité comme maître des milices fut néanmoins reconnue par les populations romaines des deux Belgiques. La lettre de l'évêque Remigius et les événements postérieurs eu font foi. Mais si l'influence du saint prélat fut assez puissante pour amener ce résultat, elle ne put agir avec la même efficacité -sur les provinces voisines de la Seine et de la Loire. Ces provinces, plus éloignées des Francs, avaient avec eux peu de rapports et les connaissaient plutôt comme ennemis que comme protecteurs. Le crédit de Childéric n'y était pas assez bien établi pour que le nom seul de son fils lui conciliât le respect des peuples. Cependant, comme la jeunesse de Clovis l'empêchait de rien entreprendre, tout resta tranquille pendant quelques années. Les cités voisines de la Loire avaient un grand intérêt au maintien des traités qui les protégeaient contre les Wisigoths, et ces traités avaient été conclus avec les chefs des Francs. Euric, maitre de l'Espagne, de toute la Gaule méridionale et de la grande cité d'Arles, où il occupait le prétoire des préfets, avait alors atteint l'apogée de sa grandeur. La terreur de son nom s'était partout répandue, et la Gaule tremblante se tenait immobile devant lui. Mais au commencement de 484, ce prince redouté mourut, et la face des affaires changea aussitôt.

Marie, appelé à recueillir l'héritage de la vaste domination d'Euric, était aussi jeune que Clovis, et par un singulier jeu de la providence, le sceptre et l'épée des deux plus puissantes monarchies barbares de la Gaule tombaient à la fois entre les mains de deux enfants. Cette conjoncture favorable réveilla, dans une portion de l'aristocratie gallo-romaine, des espérances trop souvent trompées et un sentiment de nationalité presque éteint. Nous avons vu toute la gloire et toute l'activité politique de cette aristocratie se résumer depuis la dernière moitié du Ve siècle dans les familles Ecdicia et Syagria, dont l'une avait donné à la Gaule son dernier empereur, l'autre son dernier général. C'était donc là qu'elle devait naturellement chercher un chef.

On ignore la date précise de la mort d'Ecdidus, et il est possible qu'il existât encore à cette époque ; mais, le cœur brisé par les malheurs de l'Auvergne, il s'était retiré de la scène du monde et sa carrière, naguère si brillante, s'achevait obscurément à la cour des rois Bourguignons, dont la protection assurait son repos. La famille Syagria avait, dans le fils d'Egidius, un représentant plus capable de soutenir de nouvelles luttes. Très jeune, selon toute apparence, à la mort de son père, ce rejeton d'une race illustre n'avait encore joué aucun rôle actif. Son inexpérience même le mettait à l'abri du découragement qui, dans les temps de révolution, s'empare des plus nobles cœurs lorsqu'ils ont fait la triste épreuve de l'ingratitude des princes et de la lâcheté des peuples. Comment d'ailleurs aurait-il été insensible à l'éclat des souvenirs qui entouraient son berceau ! Pouvait-il oublier qu'Egidius avait essayé seul de relever les aigles romaines et que s'il avait succombé dans son audacieuse tentative, sa chute du moins n'avait pas été sans gloire ! La vacance de l'empire d'Occident n'était peut-être qu'une chance de plus en faveur du renouvellement de cette grande entreprise. Syagrius n'avait point à craindre comme son père d'être entravé par les intrigues de Rome ; il ne risquait point comme lui d'être jeté hors des voies légales et flétri du nom de rebelle. Mais d'un autre côté l'influence barbare dans la Gaule était devenue bien autrement puissante qu'à l'époque où Egidius avait osé l'attaquer de front. Dans les provinces méridionales, les monarchies des Wisigoths et des Bourguignons, établies sur de larges bases, agrandies et consolidées par de récentes conquêtes, ne pouvaient être facilement ébranlées. Dans le nord au contraire, la puissance des Francs mal affermie, leur nom encore obscur, inspiraient peu de craintes. Syagrius, qui avait les malheurs de son père à venger sur le fils de Childéric, ne dut pas hésiter à porter dans ces contrées le foyer de l'insurrection.

Egidius était mort à Soissons, et, si l'on en croit les chroniqueurs, Syagrius lui-même aurait continué d'y résider[22]. Mais les lettres de Sidonius à Principius, évêque de cette ville, ne font aucune allusion au séjour d'un personnage aussi important, et d'ailleurs il est difficile de concevoir comment Childéric aurait laissé demeurer en repos si près de lui le fils de son ennemi mortel. On doit plutôt croire que Syagrius s'était retiré dans les possessions patrimoniales de sa famille, situées dans l'Auvergne et la première Lyonnaise. En 484, l'année même qui suivit la mort d'Euric, il en sortit, peut-être avec l'assentiment secret des rois bourguignons, jaloux de la puissance des Francs, et vint se jeter dans Soissons où il réussit à s'établir avec l'appui des populations gallo-romaines, qui le reconnurent pour chef depuis la Somme jusqu'à la Loire.

Quelques chroniqueurs disent que Syagrius prit le titre de roi ; rien n'est moins vraisemblable, car rien n'était plus éloigné des mœurs et des idées de l'aristocratie romaine. Comme nous l'avons déjà fait remarquer plusieurs fois, ce titre n'avait point, aux yeux des Romains, la valeur que nous lui attribuons. Et ce n'était pas à cause des idées républicaines qu'on leur suppose bien à tort, mais parce que depuis l'origine de l'Empire, il avait toujours servi à désigner les chefs des nations barbares. Prendre le titre de roi, c'était en quelque sorte abdiquer la qualité de Romain à laquelle, même dans ces temps de décadence, on attachait tant de prix. Que dirait-on aujourd'hui d'un général français qui se ferait appeler sultan ou pacha ? Au Ve siècle on n'aurait pas plus imaginé de donner à un Romain le nom de roi, qu'à un Barbare celui de prince, spécialement affecté aux empereurs. Frédégaire seul est dans le vrai lorsqu'il donne à Syagrius le titre de patrice[23], et ce fut certainement celui qu'il dut prendre ; car depuis longtemps cette dignité, attachée d'abord comme distinction honorifique à celle de maître des milices, avait fini par y être substituée. Ce fut avec le titre de patrice que Ricimer et Gondebaud commandèrent les armées impériales, qu'Oreste et Odoacre gouvernèrent l'Italie.

Jusqu'alors la résistance des cités du Nord contre l'influence des Francs n'avait été pour ainsi dire que passive. Maintenant elle avait un chef dont le nom seul lui donnait un caractère agressif. Mais le mouvement ne fut pas aussi général qu'on aurait pu s'y attendre. Tout concourt à prouver que l'évêque Remigius parvint à maintenir sous l'autorité de Clovis les cités de Reims et de Châlons, et celles de la première Belgique que les Ripuaires n'avaient point occupées. Ainsi le pouvoir de Syagrius ne s'étendit que sur les cités de Soissons, d'Amiens, de Vermandois, de Senlis et de Beauvais, dans la deuxième Belgique, et sur toutes les parties encore romaines de la Sénonaise et des deuxième et troisième Lyonnaises.

Il est à remarquer que ces cités étaient toutes comprises dans l'ancienne division militaire des Tractus Nervicanus et Armoricanus. Cette division, établie dans le nie siècle pour réunir sous un même commandement toutes les forces destinées à défendre les rivages de la Gaule contre les invasions des pirates saxons, se partageait, comme son nom l'indique, en deux sections principales. Le Tractus Armoricanus embrassait toutes les côtes comprises entre l'embouchure de la Loire et celle de la Seine ; le Tractus Nervicanus, celles qui s'étendaient de la Seine à l'Escaut[24]. Tout le cours inférieur de la Seine et de la Loire était en outre soumis au commandement des chefs du Tractus, parce que les barques des pirates remontaient quelquefois très avant ces deux grands fleuves, et qu'à raison du peu de tirant d'eau des navires anciens, les principaux chantiers et magasins des flottes étaient établis dans des villes fort éloignées de la mer, telles que Paris et Orléans. A la fin du Ire siècle, les Francs occupant la majeure partie du Tractus Nervicanus, tout ce qui restait encore libre dans la vaste division des deux Tractus ne fut plus connu que sous le nom d'Armorique. C'était précisément ce territoire qui composait ce qu'on a appelé le royaume de Syagrius.

Ces explications étaient nécessaires pour faire comprendre combien Procope a été exact dans l'indication des limites du territoire soumis aux Francs, à l'époque où ils commencèrent la lutte qui devait fonder leur puissance. Secrétaire de Bélisaire pendant les campagnes que fit en Italie cet illustre général, au VIe siècle, Procope put se procurer des renseignements très précis sur les nations qui prirent part à ces guerres ; et comme les Francs y jouèrent un grand rôle, il dut s'informer soigneusement de tout ce qui les concernait. Son témoignage est donc très digne de confiance, et nous verrons que les documents et les faits contemporains le confirment dans tous les points essentiels.

Donnant toujours aux Francs leur ancien nom de Germains, Procope nous les montre d'abord habitant les contrées marécageuses, situées à l'embouchure du Rhin, et en effet nous avons prouvé ailleurs que les Francs occupèrent pendant près d'un siècle l'île des Bataves avant de s'établir définitivement dans l'ancien territoire des Nerviens. Passant ensuite à la description des lieux où ils dominaient à la fin du Ve siècle, il en détermine la position ainsi qu'il suit : « D'un côté, dit-il, ils touchent aux Armoriques qui, avec l'Espagne et la Gaule entière, faisaient autrefois partie de l'empire romain ; de l'autre ils ont pour voisins à l'est les Thuringiens, établis dans la Belgique par l'empereur Auguste, au sud les Bourguignons, et plus loin les Allemands et les Suèves, peuples braves et indépendants[25]. »

Si l'on se reporte à ce que nous avons dit plus haut des pays sur lesquels s'étendait l'autorité de Clovis, on verra qu'effectivement ils avaient pour limites, à l'est la cité de Tongres, puis en allant vers le sud, la forêt des Ardennes et la chaîne des Vosges qui séparait la deuxième Belgique de la première Germanie, occupée par les Allemands, au midi les états des Bourguignons, dont les frontières bordaient de ce côté celles de la Belgique, enfin à l'ouest les cités de Meaux, de Paris, de Soissons, de Vermandois et les autres provinces qui composaient l'ancienne division militaire des Armoriques, et qui avaient embrassé le parti de Syagrius[26].

Le passage de Procope est donc d'une parfaite exactitude, et les détails géographiques qui réclaircissent sont très importants ; car les erreurs de Dubos et celles de beaucoup d'autres historiens modernes ont eu leur source dans ce passage mal compris[27]. Maintenant que nous avons, autant qu'il était en nous, levé toutes les difficultés, expliqué toutes les équivoques et fixé la position réciproque de Clovis et de ses adversaires, les circonstances historiques de la lutte qu'il eût à soutenir se présenteront d'elles-mêmes sous leur véritable jour.

La sanglante inimitié qui avait existé entre Egidius et Childéric s'était transmise à leurs enfants. En voyant se relever si près de lui l'influence d'un nom funeste à sa famille, Clovis, qui venait d'atteindre sa vingtième année, ne pouvait rester dans l'inaction. Il fallait qu'il pérît ou qu'il abattît ce nouveau maître des milices, ce prétendant à un pouvoir que lui-même possédait par droit héréditaire, comme l'avait reconnu la lettre de l'évêque Remigius. Sa position était critique ; tout dépendait pour lui d'un premier succès, et la victoire devait se décider plutôt par la valeur que par le nombre de ses soldats ; car pour se former une armée, il ne pouvait compter que sur la tribu des Francs de Tournay. Ragnacaire, roi de Cambrai, consentit cependant à le seconder[28]. Mais Cararic, chef des Francs de Thérouenne, et le roi des Ripuaires refusèrent de prendre parti dans une querelle qui semblait personnelle au fils de Childéric[29]. Il est vrai que de son côté Syagrius n'avait point de troupes régulières à lui opposer. Nous avons vu que, depuis Majorien, l'Empire n'avait plus envoyé de troupes dans la Gaule, et que l'armée d'Egidius s'était dissoute après la mort de son général. Il ne restait donc pour la défense du pays que les milices locales, c'est-à-dire les habitants armés, sous la conduite des grands propriétaires du sol. Mais ces milices n'étaient point méprisables ; l'Espagne et l'Auvergne avaient montré ce qu'elles pouvaient faire.

Résolu de prévenir Syagrius et de ne pas lui laisser le temps de consolider sa puissance, Clovis lança à son rival un défi dont les formes rappellent l'esprit chevaleresque du moyen-âge ; il lui demandait un rendez-vous en champ-clos, et le sommait de fixer le jour et le lieu du combat. Le général romain ne jugea pas à propos de répondre et attendit les Francs sous les murs de Soissons[30].

La route la plus directe de cette ville à Tournay traversait le territoire des Francs de Cambray. Rassuré de ce côté par son alliance avec Ragnacaire, Clovis sentit que rien n'était plus important pour lui que d'empêcher Syagrius de soulever la partie de la Belgique romaine contenue jusqu'alors par l'influence de saint Remi ; il commença donc par se diriger sur Reims, à travers la forêt des Ardennes, et passa sous les murs de cette cité avec sa petite armée qu'on ne peut évaluer à plus de 4 ou 5.000 combattants. Par respect pour le saint prélat, il avait recommandé à ses Francs la plus sévère discipline et leur avait défendu d'entrer dans la ville dont lui-même s'abstint de franchir les portes. Cependant quelques soldats y pénétrèrent en cachette, et, s'étant glissés dans l'église, y dérobèrent un vase précieux[31]. Aussitôt Remigius vint réclamer l'objet volé ; Clovis dont nous avons fait connaître les relations intimes avec le saint évêque, ne demandait pas mieux que de faire droit à ses plaintes, mais il craignait de mécontenter par trop de rigueur ses troupes encore païennes, et, selon les annalistes, il lui répondit : « Envoyez avec moi un de vos prêtres jusqu'à Soissons ; là se fera le partage du butin, et je vous rendrai ce qu'on vous a pris[32]. » On connaît la suite de cette anecdote du vase de Reims à laquelle je n'attacherai pas plus d'importance qu'elle n'en mérite. Elle a été le sujet de longues discussions entre les historiens et les publicistes modernes qui ont voulu en tirer des conséquences politiques que je crois très exagérées. A mes yeux le fait le plus remarquable qui ressort de ce récit, c'est que Clovis, en marchant sur Soissons, avait dans son armée un délégué de l'évêque de Reims, du prélat le plus révéré du nord de la Gaule, du frère de l'évêque même de la ville qu'il allait assiéger.

Ces circonstances peuvent seules expliquer le dénouement aussi prompt qu'inattendu d'une guerre qui semblait devoir faire couler des flots de sang. Dès la première bataille, Syagrius fut entièrement défait et contraint de chercher son salut dans la fuite. Il ne put même rallier au-delà de la Seine les débris de son parti ; toutes les cités gauloises lui fermèrent leurs portes, et chassé de ville en ville, il se décida enfin à passer la Loire et à demander un asile aux Wisigoths[33].

En prenant ce parti désespéré, il comptait sur l'inimitié naturelle, l'antipathie de race qui existait entre les Goths et les Francs. Mais Alaric redoutait encore plus la résurrection de l'influence romaine ; il ne pouvait oublier le rang éminent que tenait la famille Syagria dans cette généreuse aristocratie des Arvernes qui, avait effrayé les Wisigoths par sa résistance héroïque et les inquiétait encore par son obéissance mal assurée. Saisissant avec joie l'occasion de se défaire du dernier représentant d'une race illustre, il livra le fugitif à Clovis qui le jeta dans un cachot et ne tarda pas à lui ôter la vie[34]. Ainsi finit le fils d'Égidius succombant sous le poids des haines que la gloire de son père avait amassées sur sa tête. Clovis, délivré du seul rival qu'il pût craindre, s'établit à Soissons et fit de cette ville gauloise sa place d'armes et son quartier général.

La défaite et la mort de Syagrius semblaient devoir rendre la paix au nord de la Gaule. Qui ne croirait qu'après cette rapide victoire, Clovis n'eut plus d'ennemis à combattre et put étendre sa domination sans obstacles sur toutes les contrées qui avaient reconnu l'autorité de son père ? C'est de cette manière que les faits sont présentés dans la plupart des histoires modernes, et cependant il n'en fut point ainsi. Les cités gallo-romaines de la Sénonaise et des Armoriques avaient soutenu faiblement le fils d'Égidius. Le nom de l'illustre lieutenant de Majorien n'était point populaire dans ces provinces où son armée de Barbares avait commis des dévastations dont les traces existaient encore. D'ailleurs la famille Syagria, originaire de l'Auvergne et de la première Lyonnaise, était étrangère au nord de la Gaule. Entre cette région et celle du midi, la ligne de démarcation tracée par le cours de la Loire établissait une scission profonde que le travail de quinze siècles n'a pu entièrement effacer. L'aristocratie gauloise avait ses racines dans le sol et en tirait une force immense. Mais par cette raison même, l'influence des familles nobles, si puissante dans leur province, n'en dépassait point les limites. Ce patriotisme local est un des caractères les plus constants de la race celtique et son esprit exclusif et jaloux règne encore dans nos campagnes de l'ouest.

Les cités armoriques avaient abandonné au premier revers un chef qui n'avait point leurs sympathies ; mais elles n'acceptaient pas pour cela le joug des Francs. Peu intimidées par la victoire de Soissons, elles se préparèrent à une vigoureuse résistance ; à une querelle personnelle succédait un conflit de peuple à peuple, et la lutte commençait à devenir sérieuse au moment où Clovis pouvait la croire terminée.

La défaite de Syagrius n'avait amené que la soumission des cités belges[35]. Les Sénonais, descendants de ces conquérants célèbres qui jadis avaient abaissé l'orgueil de Rome, se montrèrent dignes de leurs ancêtres. Pendant plusieurs années ils défendirent leur territoire avec une constance inébranlable et repoussèrent toutes les attaques de l'ennemi. Malheureusement cette courageuse défense n'a point eu d'historien. Le triomphe définitif des Francs en a étouffé le souvenir. Nous ne savons point quels furent les chefs des Gaulois dans cette guerre nationale et nous ne connaissons pas le détail des événements auxquels elle donna lieu.

Les chroniqueurs n'en parlent qu'en termes généraux. Grégoire de Tours se borne à dire qu'après la défaite de Syagrius, Clovis fit encore beaucoup de guerres et remporta beaucoup de victoires jusqu'à la dixième année de son règne, c'est-à-dire jusqu'en 491. Il ajoute que ses soldats païens ne respectaient point les lieux saints et dévastaient les églises[36]. La lutte fut donc cruelle et acharnée ; nous en trouvons la preuve dans un fait qui nous est révélé par l'auteur contemporain de la vie de sainte Geneviève.

Cet auteur nous apprend que Paris fut alors bloqué pendant cinq ans et souffrit toutes les horreurs de la famine. La sainte, émue de pitié à la vue de tant de malheureux qui mouraient d'inanition, s'embarqua sur la Seine, remonta jusqu'à Arcis-sur-Aube et même jusqu'à Troye, et obtint des magistrats de ces villes un chargement de grains qu'elle réussit à introduire dans la place assiégée[37]. Ne nous étonnons donc point des honneurs que Paris a rendus à cette humble bergère qui le sauva de la famine devant l'armée de Clovis, après l'avoir préservé de la destruction en présence d'Attila.

La place que ce récit occupe dans la vie de sainte Geneviève, prouve qu'on doit le rapporter à ses dernières années. Son pèlerinage à Saint-Martin de Tours, et sa mort, sont les deux seuls événements que son biographe raconte ensuite ; et comme elle vécut plus de 80 ans, étant née vers 423, on voit que le siège de Paris ne peut être placé qu'entre 480 et 500[38]. Ces faits ont été dénaturés ou omis par les chroniqueurs carlovingiens et par nos historiens classiques, qui n'admettent rien au-delà de ce que ces chroniqueurs rapportent. Les uns ont compté pour rien l'affirmation précise d'un contemporain, et ont nié que Paris eût été assiégé ; d'autres ont placé cet événement sous le règne de Childéric. Mais, outre les raisons que nous avons tirées de l'âge de la sainte, aucune circonstance ne donne lien de présumer que Childéric ait fait la guerre aux cités sénonaises ; au contraire, le biographe de sainte Géneviève nous le montre exerçant dans Paris une autorité incontestée et y accueillant la sainte avec bonté. Ajoutons encore un argument qui n'est pas sans force. Lorsque sainte Géneviève alla demander à Troye des vivres pour les Parisiens, si saint Loup eût encore existé, certainement il se serait passé entre le grand prélat et la pieuse bergère une de ces scènes touchantes que les écrivains ecclésiastiques du Ve siècle aiment tant à raconter. Mais dans ce voyage il n'est fait aucune mention de saint Loup ; il est donc probable qu'il avait cessé de vivre, et par conséquent le siège de Paris fut postérieur au moins à l'année 478. Enfin les guerres de Clovis contre les provinces de la division Armorique étant constatées par le témoignage de Procope, on doit penser que le territoire de la cité de Paris en fut le principal théâtre ; car cette ville était la première place forte que les Francs, maîtres de Soissons, devaient rencontrer en s'avançant pour envahir la Sénonaise.

Les cinq ans de durée assignés au siège de Paris par le manuscrit dont nous avons adopté la version, coïncident exactement avec l'intervalle rempli, selon Grégoire de Tours, par des guerres qu'il ne détaille pas, entre la défaite de Syagrius, dont il fixe la date à la cinquième année du règne de Clovis et l'expédition contre les Thuringiens entreprise dans la dixième année, c'est-à-dire entre 486 et 491. Ainsi la courageuse résistance des Parisiens à l'invasion des Francs nous semble un fait authentiquement démontré. Elle fut glorieuse pour les populations gallo-romaines cette lutte qu'elles soutinrent seules, sans chef marquant et sans secours étranger, contre le plus brave des peuples barbares Elle le fut d'autant plus qu'elle ne se termina point par leur défaite et leur soumission forcée, mais par la lassitude des deux partis que leurs pertes réciproques amenèrent à désirer également la paix.

Procope est de tous les historiens celui qui a présenté de ces événements le tableau le plus exact. Nous avons indiqué plus haut les motifs qui le rendent particulièrement digne de confiance. Son récit éclaircit et complète ceux des chroniqueurs et ne les contredit en aucun point essentiel ; il sera facile de voir combien il s'accorde avec l'ensemble de notre exposition historique. « Les Wisigoths, dit cet auteur, ayant triomphé de la puissance romaine, se rendirent maîtres de l'Espagne et de toute la Gaule au-delà du Rhône. Les Armoricains étaient alors au service de l'empire romain[39]. Les Germains voulurent les soumettre et ils espéraient y réussir facilement parce qu'ils voyaient ces populations dépourvues de secours et leur ancien gouvernement renversé[40]. Mais les Armoricains en qui les Romains avaient toujours trouvé autant de fidélité que de courage, montrèrent encore dans cette guerre leur ancienne valeur. Ne pouvant rien obtenir par la force, les Germains se résolurent à fraterniser avec eux et à leur proposer une alliance mutuelle à laquelle les Armoricains accédèrent volontiers parce que les deux peuples étaient chrétiens, et ainsi réunis en un seul corps de nation ils acquirent une grande puissance[41]. »

Procope dit plus haut que les Francs jusqu'à cette époque étaient une nation barbare dont on faisait peu de cas[42]. En effet, nous avons vu qu'ils furent loin de jouer dans la Gaule un rôle aussi important que les Wisigoths et les Bourguignons. Leur attachement au paganisme les mettait en dehors de la société chrétienne, et Sidonius, ne parle jamais d'eux qu'en termes de mépris[43]. Ce fut seulement après leur fusion avec les Gaulois du nord qu'ils prirent rang parmi les puissances politiques de l'Occident et occupèrent une place éminente dans le monde civilisé.

Le témoignage de Procope étant confirmé par les documents contemporains que nous avons cités, il résulte de cet ensemble de preuves que Clovis, maître de la Belgique après la défaite de Syagrius, envahit la Sénonaise, assiégea Paris inutilement pendant cinq ans et se détermina enfin à entrer en négociation avec les populations gallo-romaines et par conséquent à leur accorder une trêve qui permit sans doute à sainte Geneviève d'aller chercher des vivres pour la ville assiégée. Cette trêve dut être conclue en 490.

Sur quelle base les négociations s'ouvrirent-elles, et quel fut le fondement de l'alliance qui mit fin à cette lutte acharnée ? Procope nous l'indique de la manière la plus précise : ce fut, dit-il, la communauté de religion. Cependant à cette époque Clovis et tous ses Francs étaient encore païens. Mais nous avons déjà dit plusieurs fois que le paganisme des germains était un simple fétichisme sans théologie dogmatique, sans organisation sacerdotale et l'on sait que cette sorte de culte primitif est toujours accompagné d'une grande tolérance et d'une facile propension à embrasser des dogmes religieux d'un ordre plus élevé. Les catholiques gaulois avaient donc moins de répugnance pour le paganisme des Francs que pour l'hérésie fanatique et persécutrice des Wisigoths et des Bourguignons. Les Francs étaient certainement païens, lorsque, même avant l'avènement de Clovis, vers 480, l'évêque de Langres Aprunculus fut déposé et proscrit par le roi bourguignon Gondebaud, comme suspect de vouloir leur livrer sa cité[44]. Probablement ces soupçons naissaient des rapports de cet évêque avec le prélat le plus vénéré du nord de la Gaule, avec saint Remi, si dévoué à la famille de Childéric. La lettre même adressée par ce prélat au jeune Clovis, à l'occasion de son avènement, ne contient-elle pas des conseils tout chrétiens, et ne pourrait-on pas dire que le baptême de Reims y est écrit d'avance ? A en juger par cette pièce authentique et par quelques faits remarquables, tels que l'anecdote du vase de Soissons, Clovis, dès sa première jeunesse, était bien près du christianisme. Mais il avait à ménager les préjugés de ses soldats. Aux yeux des Barbares, changer de religion, c'était changer de nationalité. En recevant le baptême, en devenant ouvertement chrétien, Clovis pouvait craindre d'être considéré comme Romain et de voir passer aux autres chefs ses rivaux l'influence que sa naissance lui donnait sur ses compatriotes. Nous verrons plus tard que ces craintes se réalisèrent en partie. Aussi, lorsque, sans doute par les conseils et avec l'appui de Remigius[45], il se décida à entrer en négociation avec les cités Sénonaises, il ne promit pas encore de se faire baptiser immédiatement et les chefs de l'insurrection gauloise se bornèrent à demander, comme garantie de l'avenir, son mariage avec une catholique.

Nous avons vu combien les Gaulois chérissaient la mémoire de l'épouse du roi bourguignon Chilpéric. La mort cruelle que Gondebaud fit subir à cette princesse accrut encore la vénération qu'elle inspirait : victime des fureurs d'un prince barbare et arien, elle était honorée comme martyre de la foi catholique et de la cause romaine. De toute cette malheureuse famille, Gondebaud n'avait épargné que deux filles alors dans l'enfance : l'aînée, Chrono, avait pris le voile dans un couvent aussitôt qu'elle avait été en âge de prononcer ses vœux ; Clotilde, la plus jeune, était élevée dans un château, près de Genève où résidait Godégisile, frère de Gondebaud et associé à son pouvoir et à ses crimes[46]. Le souvenir des douces vertus de l'épouse de Childéric faisait désirer à tous les catholiques gaulois de la voir revivre dans sa fille Clotilde, unie au jeune chef des Francs qu'on espérait amener à la vraie foi et qu'on signalait déjà comme le futur régénérateur de la Gaule. Ce n'était pas seulement le vœu des Gaulois du Nord ; c'était aussi celui des nobles et du clergé dans les contrées soumises aux princes ariens. Il est hors de doute que par l'intermédiaire de saint Remi, Clovis entretenait des relations secrètes avec les prélats de ces provinces. Les lettres d'Avitus, évêque de Vienne, le plus illustre et le plus influent d'entre eux, en font foi.

Le pouvoir n'appartenait pas héréditairement aux femmes dans l'empire romain ni chez les nations barbares de race teutonique ; mais nous avons vu dans plusieurs circonstances qu'on leur reconnaissait souvent le droit de le transmettre à leur époux. C'est ainsi que Placidie avait élevé Constantius au trône impérial, que Pulchérie avait fait régner Marcien, et que la main des princesses du sang de Théodose avait été recherchée par tous ceux qui ambitionnaient l'autorité suprême. Au projet de mariage de Clovis avec Clotilde, unique rejeton de la branche aînée des rois bourguignons, les catholiques rattachaient de vastes espérances. Ils y voyaient dans l'avenir leur délivrance dit joug arien et la réunion de toute la Gaule sous un prince de leur foi. Mais les mêmes raisons politiques avaient éveillé la défiance de Gondebaud. Maître des destinées de la jeune princesse, il la tenait dans une sorte de captivité, l'entourait d'une active surveillance et n'aspirait qu'à éteindre dans un cloître les derniers restes du sang de Chilpéric. Comment aurait-on pu s'attendre qu'il consentît à donner à sa nièce un époux dans lequel ses sujets mécontents devaient trouver un appui et son frère assassiné un vengeur ?

Ces difficultés, en apparence insurmontables, ne découragèrent pas les partisans de Clovis. Les mœurs germaniques, favorables à la liberté des femmes, donnaient un caractère sacré au libre engagement pris par une jeune fille envers l'homme auquel elle promettait de s'unir un jour. Un anneau donné et reçu suffisait pour constater ce lien respecté par tous les peuples barbares. Dans leurs codes, les droits des fiancés étaient presque assimilés à ceux des époux, et la violation des promesses de mariage, de quelque part qu'elle vînt, était sévèrement punie[47]. Aujourd'hui même, chez les nations modernes de race teutonique, le lien des fiançailles a conservé sa force, et souvent pendant plusieurs années deux jeunes amants se gardent avant le mariage la foi qu'ils se sont publiquement promise. C'était en se fondant sur ces coutumes germaniques qu'Attila se croyait en droit de réclamer la main d'Honoria, sœur de l'empereur Valentinien, parce que la jeune princesse, dans un instant d'égarement lui avait envoyé son anneau. Les amis de Clovis pensaient donc que s'il était possible de déterminer Clotilde à recevoir l'anneau du roi des Francs, et à lui promettre la foi de mariage, on pourrait, en invoquant le lien sacré des fiançailles, arracher à Gondebaud un consentement forcé. Mais le plus difficile était d'approcher de la jeune recluse, dont toutes les démarches étaient soigneusement épiées. Aurélianus, noble romain, de la province Sénonaise, animé du généreux désir de mettre un terme aux malheurs de son pays, se chargea de cette mission périlleuse, et pour y réussir, il eut recours à la ruse.

Déguisé en mendiant, il se rendit à pied aux environs de Genève, et se mêla dans la foule des pauvres auxquels la pieuse fille de Chilpéric distribuait elle- même chaque jour d'abondantes aumônes dans la chapelle de son palais[48]. Lorsqu'elle arriva devant Aurélien et qu'elle lui eut mis dans la main une pièce d'or comme aux autres-malheureux qui imploraient sa charité, il la retint par un coin de son manteau, et lui fit entendre qu'il désirait lui parler sans témoin[49].

Dans ces temps de ferveur chrétienne, les haillons de la misère qui ne provoquent aujourd'hui partout qu'un sentiment de répulsion et de mépris, étaient le moyeu d'introduction le plus assuré, même auprès des grands. Admis dans l'appartement de la princesse, en présence seulement de ses femmes, Aurélien se fit connaître et déclara l'objet de sa mission. Mais il rencontra un obstacle sur lequel il n'avait pas compté. Élevée par de saints évêques, Clotilde était parfaitement instruite des lois de l'Église ; elle n'ignorait pas que le premier concile d'Arles, en 314, avait défendu, sous peine d'excommunication aux filles chrétiennes d'épouser des païens[50] ; elle répondit sur-le-champ qu'elle ne pourrait donner sa main à Clovis tant qu'il n'aurait pas reçu le baptême[51]. Sans doute, pour combattre ces scrupules, Aurélien fit valoir les grands intérêts de la religion et le vœu des prélats catholiques qui peut-être avaient déjà prévenu secrètement la princesse ; car elle se laissa facilement ébranler ; elle consentit à recevoir de l'envoyé du roi des Francs l'anneau d'or, gage des fiançailles, et lui remit le sien en échange[52].

Aurélien, joyeux de ce succès inespéré, s'en retourna sous le même déguisement, portant dans sa besace les destinées de la Gaule et l'avenir du monde chrétien. Une circonstance bizarre manqua pourtant encore de faire tout échouer. Dans le cours de son voyage, et comme il approchait des limites de la Sénonaise, il fut obligé de marcher en compagnie d'un mendiant qu'il rencontra sur la route, et pendant la nuit cet homme lui déroba la besace qui renfermait un si inestimable trésor. Par bonheur, l'ambassadeur n'était plus qu'à quelques heures de marche d'un de ses domaines, situé près de la frontière ; il y courut et dépêcha ses esclaves dans toutes les directions à la poursuite du mendiant. Le voleur fut saisi et amené devant son camarade de la veille, qui le força de rendre le précieux anneau, et lui infligea une sévère correction[53].

Délivré enfin de toute inquiétude, Aurélien s'empressa d'instruire Clovis de ces heureuses nouvelles ; mais le roi des Francs était alors éloigné de ces contrées. Après avoir conclu, vers la fin de l'année 490, une trêve avec les cités sénonaises, il avait porté ses armes vers le Nord, où l'ancien patrimoine de sa nation, le territoire des Francs de Tournay, avait beaucoup à souffrir du voisinage des Tongriens. Conservant encore après quatre siècles la rudesse de leurs mœurs primitives, ces colons d'Auguste maintenaient leur indépendance et luttaient à armes égales contre les autres colonies germaniques dont ils étaient entourés. Clovis les combattit pendant toute l'année 491, et réussit à les dompter. La cité de Tongres subit la loi du vainqueur[54].

Au retour de cette expédition, il manda près de lui Aurélien qui avait si bien justifié sa confiance, et le chargea de se rendre à la cour de Gondebaud, mais cette fois avec les insignes et la pompe d'un ambassadeur, pour réclamer solennellement la remise de la royale fiancée[55]. Le secret du premier voyage avait été parfaitement gardé, et Gondebaud n'en avait aucun soupçon, aussi reçut-il fort mal l'ambassadeur ; il le menaça de le traiter comme espion et ne vit dans ses paroles qu'un prétexte mensonger mis en avant par Clovis pour provoquer une guerre[56]. Sans se déconcerter, Aurélien persista clans ses assertions, et représenta l'anneau de Clotilde. Alors la jeune princesse fut elle-même appelée, et ne fit pas difficulté d'avouer tout ce qui s'était passé, en montrant à son tour l'anneau de Clovis[57]. Troublé par cette découverte inattendue,

Gondebaud se trouva d'autant plus embarrassé qu'il n'avait pas auprès de lui son ministre de confiance, le plus habile de ses conseillers, le Romain Aredius, qui était allé à Constantinople porter les félicitations du roi à l'empereur Anastase, élevé au trône le 11 avril 491, après la mort de Zénon[58]. Les chefs bourguignons qui entouraient Gondebaud s'écrièrent avec la loyauté des mœurs germaniques qu'on ne pouvait refuser de rendre une fiancée à son époux, et firent sentir au roi les dangers d'une guerre injuste, où le sentiment national se prononcerait contre lui[59]. Vaincu par leurs représentations, Gondebaud céda, malgré son dépit d'avoir été joué[60]. Les envoyés du roi des Francs présentèrent le sol d'or et le denier, prix symbolique de la fiancée, selon les formes de la loi Salique, et la princesse fut remise entre leurs mains[61].

Ce n'était point sans une vive répugnance que le prince bourguignon s'était laissé arracher ce consentement involontaire. Dans sa perplexité, il déplorait plus que jamais l'absence d'Aredius, lorsque ce fidèle ministre débarqua à Marseille. Instruit du grand événement qui venait de se passer, il accourt auprès de son maître : « Qu'avez-vous fait ? lui dit-il, avez-vous oublié que le père de Clotilde et ses deux frères ont été massacrés de vos mains ; que, par vos ordres, sa mère a été précipitée dans l'eau avec une pierre au cou ? Et vous faites de votre nièce une reine ! Pouvez-vous douter que le premier usage qu'elle fera de sa puissance ne soit de venger ses parents ?[62] »

A ces mots, Gondebaud épouvanté comprend toute l'étendue de sa faute dont il n'envisageait que vaguement les conséquences, et sur-le-champ il envoie une troupe de cavaliers à la poursuite de Clotilde. On pouvait espérer de l'atteindre. Elle était partie de Châlons dans un de ces charriots pesants appelés bastarnes, qui, traînés par des bœufs, conduisaient majestueusement au temple les matrones romaines. Les cavaliers dévorent l'espace ; arrivés près de la frontière, ils aperçoivent la lourde voiture, ils la devancent, ils l'arrêtent. Mais elle était vide. Aurélien, pressentant le repentir de Gondebaud, avait fait monter la princesse à cheval, et, traversant rapidement le territoire bourguignon, l'avait déposée entre les bras de son royal époux, qui l'attendait au village de Villiers, sur les confins de la cité de Troyes. An moment de quitter les états de Gondebaud, les Francs, qui escortaient Clotilde, mirent le feu aux maisons qui se trouvaient sur leur passage : « Dieu soit béni, s'écria la princesse, » j'ai vu commencer ma vengeance ![63] » Clovis la conduisit à Soissons, et là des fêtes solennelles annoncèrent à toute la Gaule cette union qui consacrait pour la première fois l'alliance du principe catholique et de l'élément barbare[64].

J'ai cru devoir raconter avec détail cette dramatique histoire du mariage de Clovis, parce que cet événement décida du sort de l'Europe, et que les circonstances presque romanesques dont il fut accompagné caractérisent parfaitement cette époque où l'influence des mœurs germaniques commençait à se mêler à celle du christianisme et de la civilisation romaine[65]. La première conséquence qui en résulta fut la soumission volontaire des cités sénonaises à l'autorité de Clovis, dont le pouvoir fut ainsi reconnu dans toutes les contrées situées entre le Rhin et la Seine[66]. Mais les cités armoriques comprises entre la Seine et la Loire, dans les deuxième et troisième Lyonnaises, hésitèrent encore à suivre cet exemple. Elles ne voulaient obéir qu'à un chef chrétien et ne se contentaient point des promesses qui avaient suffi aux Sénonais, ébranlés par les souffrances de cinq années de guerre. Néanmoins les dispositions de Clovis étaient si bien connues qu'il ne s'agissait pour tout le monde que d'une question de temps. Aussi les hostilités ne furent pas reprises, et la trêve continua d'être provisoirement observée entre les Francs et les Armoricains.

Dès la première nuit que Clotilde passa avec son époux, elle lui demanda deux choses qui, sans doute, avaient été les conditions tacites de son acquiescement à cet hymen. La première était qu'il se fit chrétien, la seconde qu'il vengeât sur Gondebaud le sang de Chilpéric et de sa famille[67]. Ces demandes, adressées par une jeune fiancée à l'homme auquel elle sacrifiait sa virginité et vouait son existence entière, avaient, aux yeux des Germains, un caractère sacré. C'est le don que, dans les épopées chevaleresques du moyen-âge, les dames requièrent de leurs chevaliers, et qui doit être octroyé à l'instant sans tenir compte des difficultés ni des périls. Clovis accéda aux vœux de Clotilde ; mais il demanda du temps pour les accomplir. D'une part, la nécessité de ménager les préjugés de ses compatriotes lui commandait de différer son admission publique dans le sein de l'église ; de l'autre, sa puissance n'était pas encore assez affermie pour lui permettre d'engager contre les Bourguignons une lutte inégale.

Des soins plus pressants appelaient son attention. C'était en protégeant le nord de la Gaule contre les incursions des Allemands que Childéric avait réussi à y consolider son influence. Clovis avait, de ce côté, les mêmes devoirs à remplir. Ces Barbares, toujours féroces et turbulents, avaient fait une incursion dans la Germanie inférieure, sur le territoire des Francs-Ripuaires. Sigebert, chef des tribus franques du Rhin, appela Clovis à son secours : c'était reconnaître la suprématie du chef des Saliens, et cette raison seule devait le déterminer à donner l'assistance demandée. Il se mit donc en marche avec son armée à laquelle s'étaient jointes les milices sénonaises, conduites par le fidèle Aurélien, qu'il avait fait duc ou gouverneur de Melun[68]. Sa première rencontre avec les Allemands eut lieu à Tolbiac, aujourd'hui Zulpich, près de la limite des deux Germanies[69]. Le succès de cette célèbre bataille fut quelque temps incertain, et l'on prétend qu'au milieu même de la mêlée, Clovis fit vœu de recevoir le baptême si le dieu des chrétiens lui donnait la victoire. En effet, elle se décida en faveur des Francs. Les Allemands furent mis en déroute et virent tomber sur le champ de bataille leur roi et leurs plus braves guerriers. Profitant de l'abattement où les avait jetés cette défaite, Clovis pénétra sur leur territoire ; ce peuple n'avait plus de chef, il accepta la domination du vainqueur, et la plupart des tribus allemaniques reconnurent Clovis pour souverain[70] ; celles qui refusèrent de se soumettre furent poursuivies sur la rive droite du Rhin et rejetées au-delà du Danube, dans les provinces romaines du Norique et de la Rhétie, où elles cherchèrent un asile[71]. Par suite de cette brillante expédition, Clovis se trouva maitre de la Germanie supérieure ou de l'Alsace et de l'ancien territoire des champs décumates qui, plus tard, dans l'Empire d'Allemagne, forma le cercle de Souabe, aujourd'hui le duché de Bade et le royaume de Wurtemberg. Ces dépendances de l'Empire en avaient été séparées depuis près d'un siècle par l'invasion de 407. Clovis en forma, sous le nom de duché d'Allemanie, un gouvernement particulier qui subsista pendant toute la durée de la dynastie mérovingienne. Ainsi ses victoires reconstituaient les frontières de la Gaule telles que l'épée des Germanicus et des Constantin les avaient tracées.

Après des succès aussi éclatants et un pareil accroissement de puissance, Clovis pouvait suivre librement l'impulsion de sa conscience et les vues d'une sage politique. Sa première éducation l'avait disposé à embrasser les dogmes et la morale du christianisme ; son mariage l'en rapprochait encore plus. En 496, époque de son expédition contre les Allemands, il avait eu déjà deux fils de Clotilde, et tous deux avaient été baptisés[72]. Il est possible que sur le champ de bataille de Tolbiac, entraîné par les exemples et les conseils des officiers romains qui combattaient à ses côtés, il ait fait vœu de ne plus différer son admission publique dans le sein de l'église[73]. Ce qu'il y a de certain, c'est que la victoire levait les obstacles qui avaient pu jusqu'alors arrêter la libre manifestation de ses sentiments. Au retour de cette glorieuse campagne, le jour de Noël 496[74], il se présenta aves ses soldats victorieux dans l'église de Reims pour y recevoir le baptême de la main du saint prélat qui avait été l'ami et le protecteur de sa jeunesse[75].

Ce fut un beau jour pour l'église catholique que celui où elle put faire couler l'eau sainte de la régénération chrétienne sur le front du plus illustre des chefs barbares. Ce triomphe réparait toutes ses pertes et consolait toutes ses douleurs. Baisse la tête doux Sicambre, dit Saint-Rémi au roi des Francs[76] ; paroles traditionnelles fidèlement conservées par les chroniqueurs et travesties à dessein par les historiens modernes qui, décidés à ne voir dans Clovis qu'un farouche conquérant, ont mis dans la bouche du saint les mots tout opposés de fier Sicambre. Remarquons pourtant combien cette épithète, de doux, mitis, s'accorde bien avec les relations filiales qui avaient toujours existé entre le jeune héros et le pieux évêque. Mais c'est ainsi qu'on a dénaturé nos annales au profit des systèmes hypothétiques enfantés dans le moyen-âge par l'ignorance des peuples et la vanité des princes. C'est ainsi qu'on a modifié ou rejeté arbitrairement les documents contemporains toutes les fois qu'ils se refusaient à entrer dans le cadre que les préjugés classiques avaient tracé d'avance.

Trois mille guerriers francs, de la tribu de Clovis, reçurent le baptême avec lui[77] ; mais, malgré le prestige de sa gloire récente, le reste de ses soldats, probablement en nombre à peu près égal, resta fidèle au paganisme et le quitta pour aller se ranger sous les drapeaux de Ragnacaire, roi de Cambray, qui dans cette circonstance se sépara de lui ouvertement[78]. Nous avons vu que les Francs de Thérouenne et leur chef Cararic ne lui avaient jamais obéi. Sigebert, roi des Ripuaires, forcé d'implorer son secours était devenu son allié ; mais il demeurait païen et conservait son indépendance. Ainsi des quatre grandes fractions de la nation des Francs, il ne restait toujours sous les ordres du fils de Chilpéric que la tribu de Tournay, affaiblie par la défection qui suivit le baptême de Reims. Ces faits seuls suffiraient pour prouver que Clovis n'a pu dominer par la violence le nord de la Gaule, encore moins dépouiller et réduire en esclavage les populations gallo-romaines, comme la plupart des historiens modernes l'ont soutenu par une inexplicable aberration. Avec toutes les forces de sa tribu secondée par celle de Ragnacaire, il avait lutté pendant cinq ans contre les cités sénonaises sans pouvoir les dompter, et avec ces mêmes forces, réduites de moitié, il aurait abattu les monarchies des Bourguignons et des Wisigoths, conquis la Gaule entière et asservi ses millions d'habitants ! Il y a là une impossibilité matérielle contre laquelle la raison se révolte. Disons plutôt avec Procope, que Clovis, chef d'un peuple pauvre et obscur, devint réellement puissant du jour où les provinces gauloises reconnurent volontairement son pouvoir, où leurs évêques le proclamèrent l'espoir de la religion, où leur brave noblesse et leurs belliqueuses milices lui créèrent des armées, du jour enfin où la Gaule catholique l'accepta pour protecteur et pour guide.

La seule nouvelle de son baptême lui soumit les cités de la division armorique, les 2e et 3e Lyonnaises qui s'étaient tenues jusque-là dans une sorte de neutralité expectante. Ainsi son autorité s'étendit sans obstacles jusqu'aux rives.de la Loire[79].

Il existait encore dans ces contrées quelques débris des corps de soldats sédentaires, milites limitanei, qui depuis le IIIe siècle étaient postés le long des côtes de la Manche et de l'Océan pour les défendre contre les 'pirateries des Saxons. Dans notre premier volume nous avons donné la nomenclature de ces corps d'après la Notice de l'Empire et nous avons prouvé que, ces garnisons permanentes étaient de véritables colonies. Les soldats et les officiers se transmettaient héréditairement les fonds de terre qui composaient leurs bénéfices militaires avec les obligations de service qui y étaient attachées. C'était une population armée et enrégimentée, tout à la fois agricole et guerrière comme le sont de nos jours les régiments des frontières dans l'Illyrie autrichienne. La Vie de saint Séverin, apôtre du Norique, au Va siècle, écrite par un contemporain, contient des renseignements précieux sur cette organisation des provinces-frontières et sur ce qui s'y passa à l'époque de la décadence et de la dissolution du gouvernement romain. On y voit que les corps sédentaires des limites, ne recevant plus ni solde, ni rations, ni recrues, n'ayant plus même de communications avec le reste de l'Empire, conservèrent cependant sur quelques points leurs anciens postes[80] ; car ces postes étaient devenus leur patrie et leur propriété. Cernés de tous côtés par les Barbares, ils luttèrent isolément contre eux. Ils ne les empêchèrent point de passer plus avant et de pénétrer dans les provinces intérieures ; mais ils défendirent tant qu'ils purent, dans leur propre intérêt, les places fortes et les terres que depuis deux siècles on leur avait données à garder. Il en fut de même des garnisons maritimes du nord de la Gaule. A la fin du Ve siècle, elles existaient encore, se maintenant dans leurs postes fortifiés à côté des Saxons établis sur le même rivage. Ces corps suivirent l'exemple des populations gallo-romaines et se soumirent à Clovis. Ils conservèrent leur organisation, leur discipline, leur armure, et leurs bataillons de guerre et se rangèrent sous les drapeaux des rois francs. Un demi-siècle plus tard, Procope vit ces débris des légions romaines, encore reconnaissables à leurs armes et à leur costume, combattre en Italie, où ils avaient suivi les fils de Clovis ; l'assertion de ce témoin oculaire ne peut être suspectée[81].

Telles furent les premières conséquences du baptême de Clovis, évènement immense dans l'ordre politique comme dans l'ordre religieux, et dont l'importance historique n'a peut-être pas été assez appréciée.

Une considération sur laquelle on ne saurait trop insister, c'est qu'aucune nation barbare n'était entrée jusque-là dans le sein de l'église orthodoxe. « Tous les Barbares sont hérétiques ou païens, disait Salvien. » Et ce mot était aussi vrai à la fin qu'au commencement du Ve siècle. A l'époque du baptême de Clovis, il n'y avait pas une seule province dans l'empire d'occident qui ne fût soumise à l'autorité d'un chef barbare, et pas un seul de ces chefs qui ne fût idolâtre ou Arien. L'empereur d'Orient était le seul souverain catholique du monde civilisé ; encore son orthodoxie était-elle souvent suspectée à Rome. De là, pour les populations romaines, un profond sentiment de gêne et d'oppression. Leur position vis-à-vis des Vandales, des Wisigoths et des Bourguignons était la même, sous le rapport religieux, que celle des populations grecques modernes vis-à-vis des Turcs. Il ne pouvait s'opérer une fusion complète entre les deux races parce qu'aux différences d'origine, de mœurs, de langage, il se joignait une cause de division bien plus puissante encore, la différence de religion. Le baptême de Clovis levait cette barrière qui pesait d'un poids si écrasant sur la Gaule romaine. Réunis aux pieds des mêmes autels, sous la haute direction intellectuelle des mêmes pasteurs, de ces évêques dignes élus du peuple et nobles représentants de l'aristocratie celtique, les Francs et les Gaulois étaient appelés à ne former qu'une nation de frères, dans laquelle, en moins d'un siècle, la distinction des races devait presqu'entièrement s'effacer.

Ce n'était donc pas un vain titre que celui de fils aîné de l'église, que nos rois se faisaient gloire de porter. Car de toutes les dynasties de l'Europe, celle des rois saliens fut la première qui entra dans la grande unité chrétienne et y entraîna, après elle, tous ces peuples que les Romains confondaient sous le nom de nations, gentes désignant par ce seul mot tout ce qui était en dehors de ces deux termes identiques, le christianisme et la civilisation[82].

Une révolution religieuse, étrangère à la Gaule, mais qui coïncida avec l'entrée de Clovis sur la scène politique, contribua beaucoup à rattacher les Gaulois à sa cause en réveillant leur aversion pour les princes ariens, dont on peut dire qu'ils n'avaient pas eu jusqu'alors gravement à se plaindre. Les rois bourguignons surtout n'avaient jamais cessé de se montrer tolérants et même de témoigner beaucoup de déférence aux évêques catholiques. Le roi des Wisigoths, Euric, mérita seul le nom de persécuteur ; encore cette persécution eut-elle, comme nous l'avons vu, plutôt le caractère de la ruse que celui de la violence. Elle consista dans une série de vexations administratives, de spoliations ouvertes ou déguisées, d'interdictions gênantes à l'aide desquelles on espérait désorganiser le clergé et attirer insensiblement les fidèles dans les voies de l'hérésie. Mais ce système ne réussit pas et tomba bientôt de lui-même ; commencée à l'époque où Euric se sépara de l'Empire et proclama son indépendance, vers 473, la persécution cessa dès 480, quatre ans avant la mort de ce prince qui avait reconnu le danger dans un pays tout catholique de blesser trop fortement les sentiments de la majorité. En effet les rois ariens n'avaient dans la Gaule de co-religionnaires que parmi leurs sujets barbares. Obligés d'employer des Romains dans toutes les parties de l'administration, parce qu'eux seuls pouvaient en faire marcher les rouages compliqués, ils ne trouvaient autour d'eux que des catholiques à qui ils pussent donner leur confiance. Léon, premier ministre d'Euric, était catholique[83], ainsi qu'Arédius, ministre de Gondebaud, et tous les principaux fonctionnaires des deux royaumes. Avec de tels instruments, comment aurait-on pu combattre efficacement la religion dominante ?

Il n'en était pas de même en Afrique où les hérétiques étaient puissants et en grand nombre parmi les populations romaines. C'étaient les hérétiques romains qui avaient suggéré à Genséric le plan insidieux de l'extinction progressive du clergé orthodoxe, plan qu'Euric essaya en vain d'imiter, mais que le roi vandale suivit pendant tout le cours de son long règne avec autant de vigueur que de persévérance. Lorsque Genséric mourut en 477, son fils Hunéric, époux de la pieuse Eudoxie, fille de l'empereur Valentinien, parut d'abord promettre à l'église des jours plus paisibles. Cédant aux prières de sa belle-sœur Placidie, veuve d'Olybrius, et aux représentations de l'empereur d'Orient, il permit aux catholiques de pourvoir, par de nouvelles élections aux sièges épiscopaux, devenus presque tous vacants, de réparer leurs églises et de célébrer publiquement leur culte, mais sous la condition formelle que les mêmes libertés seraient accordées dans l'Empire à la secte arienne[84].

Ce n'était là qu'une tolérance précaire, et cependant elle suffit pour faire prendre à la foi catholique un essor dont les hérétiques ne tardèrent pas à s'alarmer. Le clergé arien était nombreux, fortement organisé, et avait pour chef un évêque nommé Cyrille, qui prenait le titre de patriarche. Il parvint à ranimer les ressentiments du roi contre les catholiques eu lui représentant que les conditions qu'il avait lui-même posées n'avaient pas été tenues et que l'arianisme était toujours proscrit par les empereurs. Hunéric crut son honneur engagé dans cette question de réciprocité ; vivement irrité de ce qu'il regardait comme un outrage, il s'abandonna sans réserve aux conseils de ces prêtres et d'après leur avis il ordonna à tous les évêques orthodoxes, qu'on appelait Omousiens, de se réunir à Carthage, le 1er février 484 pour y justifier les principes de leur foi dans une conférence avec le clergé arien.

Le patriarche hérétique Cyrille présidait cette réunion dans laquelle on n'avait cherché qu'un prétexte pour frapper les évêques catholiques et les rassembler tous sous la main du pouvoir afin de les atteindre plus sûrement.

Victor nous a conservé la profession de foi présentée par ces évêques ; c'est un modèle de discussion savante et modérée ; mais elle ne pouvait rien changer à un arrêt prononcé d'avance. Au bout de quelques jours il parut un nouvel édit qui déclarait les catholiques convaincus de mensonge et de rébellion, et leur faisait l'application de toutes les mesures rigoureuses prises à différentes époques par les empereurs contre les sectes dissidentes[85]. L'exercice du culte orthodoxe fut interdit sous les peines les plus sévères ; les évêques et les prêtres furent proscrits et déportés en masse ; le clergé arien se faisait amener les fidèles par des soldats vandales pour les rebaptiser de gré ou de force[86] ; ceux qui résistaient étaient emprisonnés, dépouillés de leurs biens, exilés ou livrés aux bourreaux ; et l'on vit se reproduire les souffrances et l'héroïsme des martyrs des premiers siècles ; même avant la conférence de Carthage, 4.976 prêtres ou diacres avaient été envoyés en exil chez les Maures nomades, dans les déserts au-delà de l'Atlas[87] ; sur 466 évêques que l'Afrique comptait dans ses diverses provinces, go périrent, 348 furent déportés en Corse et en Sardaigne, s8 seulement réussirent à s'échapper.

A la nouvelle de cette persécution dont il n'y avait pas eu d'exemple depuis Dioclétien, le monde romain qui était en même temps le monde catholique s'émut tout entier[88]. En Asie comme en Europe, à Constantinople comme à Rome, il s'éleva un cri général d'indignation contre les oppresseurs, de pitié pour les martyrs. Mais l'impression fut surtout des plus vives dans la Gaule et dans l'Italie, qui de leurs rivages pouvaient voir les misères des déportés et où la plupart des fugitifs avaient cherché un asile. Dans toutes les villes, les réfugiés furent accueillis comme des frères et honorés comme des saints. Si quelques-uns d'entre eux succombaient aux souffrances de l'exil, on conservait leurs dépouilles mortelles comme des reliques sacrées, et l'église du lieu les adoptait pour patrons[89]. Plusieurs cités choisirent même pour leur évêque le proscrit qu'elles avaient caché dans leurs murs. On multipliait les copies de l'éloquent manifeste où l'évêque Victor, un des déportés, avait peint avec chaleur les calamités dont il avait été lui-même témoin et victime. Ces relations passaient de main en main, étaient lues dans les églises et soulevaient partout une haine furieuse contre les hérétiques. Dans la Gaule, les Ariens n'étaient plus vus qu'avec horreur ; on ne savait plus gré aux rois barbares de leur tolérance ; on n'y voyait qu'une dissimulation hypocrite qui attendait le moment favorable pour allumer le feu de la persécution.

Ces événements se passaient précisément de 484 à 490, à l'époque des guerres de Clovis contre les cités sénonaises, et leur influence ne fut sans doute pas étrangère à l'issue pacifique de cette lutte. Dans la disposition générale des esprits, on peut juger avec quel enthousiasme fut accueillie l'espérance de la conversion du roi des Francs qui promettait à la foi catholique pour vengeur et pour appui le plus brave des peuples barbares. D'un bout de la Gaule à l'autre une correspondance active s'établit entre les évêques qui, malgré le partage du territoire gaulois entre plusieurs dominations différentes, se regardaient toujours comme enfants d'une même patrie et membres d'une même église. Saint Rémi était le centre auquel toutes ces négociations venaient aboutir. Au sud comme au nord de la Loire tous les regards se tournaient avec anxiété vers le baptistère de Reims, et lorsque l'heureuse nouvelle, annoncée d'avance à l'impatience du clergé, fut connue dans toutes les provinces, il y eut un concert universel de joie et de félicitations.

Le pape Anastase s'empressa d'adresser au royal néophyte une lettre, véritable chant de triomphe où le père des fidèles laisse entrevoir ses pensées d'avenir. « Apprenez, lui dit-il, toute la joie dont notre cœur paternel est rempli ; croissez en bonnes œuvres, mettez le comble à notre bonheur et soyez notre couronne. L'église notre mère commune se félicite d'avoir enfanté à Dieu un si grand roi. Continuez, glorieux et illustre fils, à réjouir le cœur de cette tendre mère ; soyez une colonne de fer pour la soutenir et à son tour elle vous donnera la victoire sur tous vos ennemis[90]. » Dans la Gaule les principaux évêques des couvées soumises aux princes ariens n'hésitèrent pas non plus à écrire directement à Clovis pour lui exprimer leurs vives sympathies. La lettre d'Avitus, évêque de Vienne nous a été conservée[91] ; elle peint si bien ce mouvement des esprits qu'elle mériterait d'être citée tout entière ; nous en rapporterons seulement quelques passages. « Votre foi est notre victoire, disait au roi des Francs ce prélat, sujet des princes bourguignons ; la divine providence vous a donné pour arbitre à notre siècle et en choisissant pour vous, vous avez prononcé pour tous... La Grèce peut se vanter encore d'avoir un souverain catholique ; mais elle n'est plus seule en possession de ce don précieux, et l'occident a aussi sa lumière[92]. »

Deux grandes espérances se rattachaient dans l'esprit d'Avitus au baptême de Reims. D'une part il pensait que l'exemple de Clovis agirait sur les autres rois barbares en dissipant cette sorte de respect humain qui les retenait dans les erreurs de leurs pères[93] ; de l'autre, il voyait dans les Francs devenus chrétiens des missionnaires armés qui porteraient le flambeau de la foi chez les peuples du nord auxquels l'Évangile n'avait jamais été prêché[94]. En contact avec la civilisation romaine sur la rive gauche du Rhin, avec la barbarie germanique sur la rive droite, cette nation était mieux placée qu'aucune autre pour servir d'intermédiaire entre ces deux mondes jusque-là séparés et ennemis. Aussi l'histoire nous montre les prévisions du saint évêque réalisées dès le siècle suivant.

Les sentiments d'Avitus étaient ceux de tout le clergé, gaulois et après avoir entendu ce langage d'un des hommes les plus influents de l'époque, il n'est plus permis de taxer d'exagération Grégoire de Tours, lorsqu'il dit que toute la Gaule enviait le sort des provinces soumises aux Francs et désirait avec amour de les avoir pour maîtres[95]. Depuis le baptême de Clovis, on peut dire qu'il y eut en sa faveur une sorte de conspiration permanente de tous les évêques des cités occupées par les princes ariens, et si l'on songe à la, puissance morale de ces prélats dépositaires des seules influences qui eussent survécu au-naufrage de toutes les institutions, on comprendra combien la position de ces princes était difficile et de quels périls ils étaient environnés. Leur embarras était d'autant plus grand qu'il n'y avait pas à proprement parler de complot matériel et saisissable ; mais un entraînement général de l'opinion contre lequel venaient échouer tous les efforts de la violence.

Un évêque paraissait suspect d'attachement aux intérêts des Francs ; on le déposait, on l'exilait, et aussitôt l'élection populaire lui donnait un successeur dans lequel se retrouvaient les mêmes dispositions. Ce fut ainsi que le roi des Wisigoths, Alaric, se vit forcé de proscrire successivement deux évêques de Tours, Volusianus et Verus, et les laissa mourir dans l'exil[96]. Nous avons déjà parlé d'Aprunculus, évêque de Langres, qui, pour la même cause fut déposé et emprisonné par Gondebaud, s'échappa du château de Dijon où il était détenu et se réfugia à Clermont, où il fut aussitôt élevé par les suffrages du clergé et du peuple sur le siège épiscopal, que la mort de Sidonius avait laissé vacant[97]. Deux autres prélats bourguignons, Théodorus et Proculus, bannis pour leur attachement à Clotilde, furent accueillis par cette princesse qui, dans la suite, récompensa leur fidélité en les plaçant tous deux sur le premier siège épiscopal des états francs celui de Tours[98].

Vers 489, Victorius, gouverneur de l'Aquitaine, dont nous avons vu Sidonius lui-même vanter la modération, est forcé de sévir contre Eucherius, un des membres les plus distingués de la noblesse catholique de cette province[99], et le fait mourir en prison ; l'indignation du peuple éclate avec une telle violence, que Victorius, craignant pour sa vie, abandonne son gouvernement et se retire à Rome où, poursuivi par les haines populaires, il est lapidé dans la rue[100]. Peu de temps après, Quintianus, évêque de Rhodez, est déposé par Alaric comme suspect de partialité pour les Francs ; il se réfugie en Auvergne et y reçoit un accueil fraternel de l'évêque Euphrasius, successeur d'Aprunculus[101]. Ces montagnes étaient toujours le foyer de la nationalité gauloise. Alaric s'en inquiète et mande à sa cour les principaux personnages de la province, ayant à leur tête Apollinaris, fils de Sidonius ; mais, comme il n'existait point de preuves positives contre eux, il est forcé de les renvoyer avec honneur[102]. Ainsi les princes ariens se débattaient vainement contre le torrent de l'opinion qui les entraînait malgré eux.

Ces faits nombreux, et dont on pourrait grossir encore la liste, prouvent assez quelle était la tendance des esprits dans la Gaule et quelles facilités Clovis y trouva pour l'agrandissement de sa puissance. Eu 497 son pouvoir était reconnu dans toutes les provinces du Nord, depuis la Loire jusqu'au Rhin, et s'étendait au-delà de ce fleuve jusqu'au Danube. Il régnait sur l'ancien territoire des Saliens par droit de naissance ; sur l'Allemanie, la première Germanie et la cité de Tongres par droit de conquête ; sur les cités romaines des deux Belgiques, des deux Lyonnaises et de la Sénonaise par la libre accession des peuples. Les chefs encore indépendants des tribus franques de Thérouenne et de Cambray étaient forcés de le respecter, et une alliance cimentée par la victoire lui rattachait les rois ripuaires, dont les états embrassaient d'un côté du Rhin la Germanie inférieure et la cité de Trèves, de l'autre les plaines de la Westphalie jusqu'au Weser. Appuyé sur cette large base, il tendait la main au reste de la Gaule qui l'appelait comme un libérateur. Ses hautes destinées étaient donc tracées d'avance et rien ne pouvait en arrêter le cours. Mais avant de raconter les derniers événements qui consolidèrent sa puissance, nous devons reporter nos regards en arrière sur Rome et Constantinople. Car, dans l'histoire de cette époque, on ne peut jamais perdre-de vue ces deux centres du monde romain qui, malgré sa dissolution politique et le morcellement de son territoire, étaient encore pour tous les peuples civilisés une patrie commune.

Nous avons vu, qu'en 471, au moment où l'empire d'Occident succombait sous l'ascendant des milices barbares, l'empire d'Orient était parvenu encore une fois à secouer le joug de cette fatale domination. Appuyé par les légions isauriennes, Léon avait pu frapper impunément le chef alain Aspar qui, depuis quarante ans, disposait de toutes les forces de cet empire, et auquel lui-même devait la couronne. Cependant les Barbares fédérés avaient à l'instant même protesté à main armée contre une réaction si nuisible à leurs intérêts, et quoiqu'ils eussent échoué dans leurs premières tentatives, ils n'avaient jamais cessé de faire de nouveaux efforts pour ressaisir la prépondérance qui leur échappait. La nation gothique était encore alors la plus nombreuse de celles qui, avaient été colonisées dans l'empire d'Orient et la seule qui pût y exercer une influence redoutable. Depuis qu'au commencement du Ve siècle, les Wisigoths avaient été rejetés sur l'Occident, les colonies de cette race en Orient se composaient uniquement d'Ostrogoths. Elles se partageaient en deux branches principales. L'une tirait son origine des tribus qui, lors de la première invasion des Huns en Europe et de la destruction du royaume d'Athanaric, étaient entrées avec les Wisigoths sur le territoire romain et avaient été établies en colonies militaires, vers 386 par l'empereur Théodose, dans les contrées voisines de l'embouchure du Danube, au nord de la Thrace[103]. Les établissements de l'autre étaient plus récents. C'était cette fraction de la race gothique qui avait trahi Athanaric en passant sous les drapeaux des Huns, et depuis cette époque avait suivi la fortune des conquérants tartares jusqu'à la mort d'Attila. Dans l'anarchie qui succéda à la dissolution de cette formidable puissance, les Ostrogoths, attaqués de toutes parts, poursuivis par la haine des peuples slaves et suéviques, leurs anciens ennemis, cherchèrent un refuge au sud de la Pannonie, entre la Save et la Drave. Une partie de leurs tribus entra au service de l'empire d'Occident ; la masse de la nation fut colonisée par l'empereur Marcien, sur les confins de la Mésie supérieure.

A l'époque du meurtre d'Aspar, les colonies du bas Danube, plus anciennement établies dans l'Empire et plus rapprochées de la capitale, furent les premières à se soulever. Ostrys, qui osa attaquer le palais immédiatement après la mort de son général, appartenait à ces tribus. Cette audacieuse tentative ayant échoué par la résistance de la garde isaurienne, Théodoric-le-Louche, chef des Ostrogoths de la Thrace, rassembla aussitôt toutes leurs forces et marcha sur Constantinople. Mais la ville était trop bien fortifiée pour qu'il fût possible de la prendre d'assaut, et sans une flotte on ne pouvait couper ses communications du côté de la mer. C'est à sa position maritime que Constantinople a dû de pouvoir braver pendant dix siècles les attaques des peuples barbares. La défense d'une vaste capitale n'est possible qu'à cette condition ; car la facilité des arrivages par mer peut seule mettre ces grands centres de population à l'abri de la famine, qui rend inutiles tous les moyens de défense. Les remparts de Rome n'ont jamais empêché qu'elle ne devînt la proie de toutes les armées qui se sont présentées sous ses murs.

Renonçant à une entreprise impraticable, Théodoric-le-Louche continua, pendant tout le règne de Léon, de harceler les troupes impériales et de dévaster les campagnes de la Thrace. Il ne cessait pourtant pas de négocier avec la cour ; mais il voulait, avant de poser les armes, qu'on éloignât les 'saures, qu'on l'élevât lui-même à la dignité de commandant général des milices et qu'on lui remit les trésors d'Aspar auquel il prétendait succéder dans ses richesses comme dans sa puissance[104]. Accepter ces conditions, c'était rétablir ce qu'on venait d'abattre avec tant de périls. Léon, décidé à résister, sentit la nécessité d'accroître ses forces et chercha à s'assurer l'appui des Ostrogoths de la Mésie pour les opposer à leurs compatriotes. Cette branche de la nation 'était supérieure à l'autre par l'illustration et par le nombre ; ses chefs appartenaient à la noble famille des Amales qui étaient la race royale des Ostrogoths, comme les Balths celle des Wisigothe En les établissant dans l'Empire, Marcien, selon la coutume, leur avait demandé des Stages, et Théodoric, fils de leur roi Théodemir, amené en cette qualité à Constantinople dès l'âge le plus tendre y avait reçu une éducation toute semblable à celle de la jeunesse patricienne[105]. Léon renvoya ce jeune prince à son père avec de magnifiques présents ; Théodoric avait alors 18 ans, et en avait passé dix dans le palais des empereurs. Ce témoignage de confiance rattacha à la cause de l'Empire les Ostrogoths de la Mésie qui défendirent avec succès les frontières de leur province contre les Huns et les Bulgares[106]. Après divers incidents qu'il est inutile de rapporter ici, Léon, fortifié par le concours de la branche la plus puissante de la nation gothique, finit par forcer Théodoric-le-Louche de traiter à des conditions acceptables ; il lui promit 2.000 livres d'or de solde annuelle, agrandit le territoire des colonies dont il était chef et le nomma commandant des milices de Thrace[107]. C'était beaucoup accorder sans doute ; mais il n'y avait rien là au-dessus de ce qu'obtenaient ordinairement les chefs des grands corps de barbares fédérés.

Zénon, l'Isaurien successeur de Léon, suivit la même politique. Dès son avènement, en 475, il s'attacha à gagner l'affection du jeune Théodoric l'Amale qui venait de succéder, dans le commandement des Ostrogoths de la Mésie, à son père Théodemir. Appelé à la cour, comblé de présents et d'honneurs, le jeune prince fut adopté par l'empereur lui-même, comme fils d'armes selon l'usage germanique[108]. Aussi lorsque le peuple de Constantinople se souleva contre les 'saures et contre Zénon, Théodoric l'Amale resta fidèle à la cause de ce prince et combattit pour lui[109]. Mais les Ostrogoths de la Thrace, conduits par Théodoric-le-Louche, soutinrent au contraire les révoltés, et même quand Zénon, vainqueur, fut rentré dans sa capitale, ils continuèrent la guerre pour leur propre compte[110]. La division de la nation gothique en deux branches fut alors le salut de l'Empire. Traitant tour à tour avec les deux chefs, et les opposant l'un à l'autre, Zénon parvint à neutraliser deux forces rivales dont l'union aurait pu le perdre. Cependant, il en résulta pendant quatre ans un état continuel de troubles et la dévastation périodique de la Thrace, de l'Illyrie et de la Macédoine. Enfin, en 481, la mort de Théodoric-le-Louche, tué par accident, délivra l'Empire d'un de ses deux ennemis. Mais Théodoric l'Amale, resté seul en devint plus redoutable ; car toutes les forces de la nation gothique se trouvèrent réunies dans ses mains.

Zénon comprit l'imminence du danger et ne vit d'autre moyen de le prévenir que d'ôter au jeune chef des Ostrogoths, tout prétexte de rupture, en allant au-devant des vœux que son ambition pouvait former. Il lui donna le commandement des milices présentes[111], et plaça sous son autorité la ligne entière du Danube depuis les frontières de l'Empire d'Occident jusqu'à la mer Noire. Maître absolu dans ces provinces, que représentent aujourd'hui la Servie et la Bulgarie turques, l'heureux héritier des Amales fixa sa résidence à Noves, au centre de son gouvernement. Bientôt après, en 484, Zénon l'éleva au consulat, ta première dignité du monde, dit Jornandès, et lui fit dresser une statue équestre sur la grande place de Constantinople, en face du palais impérial[112]. Théodoric ne fut pas insensible à tant de faveurs extraordinaires. Romain par son éducation et par les habitudes de sa première jeunesse, il ne portait pas alors son ambition au-delà des honneurs de ce qu'on appelait encore la république. Mais son peuple murmurait. Cantonnés dans un pays ruiné par cent ans de guerres, les Goths se plaignaient de manquer de tout, tandis que leur chef se revêtait de la pourpre et s'asseyait sur la chaise curule. Bientôt même Théodoric s'aperçut que, fidèle à la politique astucieuse du Bas-Empire, Zénon travaillait sourdement à miner sa puissance et ne le caressait que pour le perdre plus sûrement. L'inaction du jeune roi favorisait les plans perfides de la cour de Byzance en le rendant suspect à ses compatriotes ; il vit qu'il était temps d'en sortir, et, en 487, après avoir dévasté l'Illyrie et la Macédoine, il se rapprocha de Constantinople comme pour en faire le siège. La situation de Zénon devint très critique ; il avait affaire cette fois à la nation entière des Ostrogoths qu'il n'était plus possible de diviser, et il n'ignorait pas combien sa capitale renfermait de mécontents prêts à se joindre à tout ennemi qui les délivrerait du joug des Isaures. Dans son anxiété, il se souvint qu'à la fin du dernier siècle, on s'était défait des Wisigoths en les rejetant sur l'Occident, et il pensa que le même expédient pourrait le débarrasser des Ostrogoths.

Depuis douze ans Odoacre gouvernait l'Italie et quoi qu'il n'eut pas méconnu en principe la suzeraineté impériale, ses relations avec la cour de Byzance étaient devenues de plus en plus hostiles[113]. En envoyant Théodoric conquérir ce vaste démembrement de l'Empire, en mettant aux prises les Barbares fédérés de l'Orient avec ceux de l'Occident, Zénon n'avait rien à perdre et tout à gagner ; car, soit que l'entreprise réussît ou échouât, il se délivrait d'un voisinage dangereux. « Pourquoi, écrivit-il à Théodoric, vous acharner à détruire un empire dont vous n'avez éprouvé que des bienfaits ? Vous êtes sénateur romain ; imposez-vous une tâche digne de ce noble titre. Délivrez Rome et l'Italie, opprimées par une armée de Barbares, par des hordes d'Erules et de Suèves, anciens ennemis de votre nation[114]. » Ce langage flatta l'orgueil du jeune roi des Goths sur lequel le grand nom de Rome n'avait rien perdu de son prestige. Il se jeta avec joie dans une carrière de combats et de périls au bout de laquelle apparaissaient, pour lui le trône des Césars d'Occident, pour ses soldats de riches établissements dans la fertile Italie. Cessant donc ses hostilités contre Constantinople, il assembla ses compatriotes et leur fit part des propositions de Zénon qu'ils accueillirent avec enthousiasme. L'impatience du chef étant secondée par celle des soldats, il n'attendit pas même que l'hiver fût passé et muni du diplôme impérial qui légitimait sa future conquête, il se mit en marche dès la fin de l'année 488.

Ce ne fut pas seulement une expédition militaire ; ce fut l'émigration de tout un peuple. Il ne resta pas une seule famille d'Ostrogoths dans la Mésie ; quelques tribus gothiques ; de la Thrace refusèrent seules de suivre le mouvement général. Au milieu des rangs serrés des guerriers en armes, les femmes, les enfants, les bestiaux, les charriots chargés de vivres et d'effets formaient un immense convoi[115]. Ou peut juger des difficultés d'une pareille marche dans une saison rigoureuse, à travers des déserts, des forêts, des montagnes et au milieu de populations ennemies. En traversant la province de Savie, au sud de la Pannonie, ancien séjour de ses ancêtres, Théodoric y rencontra les Gépides -et les Bulgares qui s'y étaient établis depuis que les Ostrogoths l'avaient quittée. Gagnés par Odoacre, ils essayèrent de s'opposer à son passage ; mais il les dispersa après un combat acharné et franchissant les Alpes Juliennes, il descendit sur les rivages de l'Adriatique[116]. Odoacre l'attendait sur les bords du fleuve Sonzio en avant d'Aquilée sur les limites de la province d'Italie. Là s'engagea une bataille décisive où la fortune se déclara pour le chef des Goths, qui força son rival de se réfugier dans Vérone[117]. Dès-lors le succès de l'entreprise ne parut plus douteux, et, dans la suite, Théodoric data le commencement de son règne de cette glorieuse journée du 28 mars 489[118].

Cependant une seule défaite ne pouvait suffire pour abattre cette formidable armée d'Italie qui depuis près d'un demi-siècle dominait l'Occident. La guerre se prolongea avec des chances diverses pendant deux années. Théodoric s'était successivement emparé de toutes les places au nord du Pô. Le 11 août 490 une nouvelle bataille, livrée sur les bords de l'Adda, non loin de Pavie, contraignit Odoacre de se renfermer dans Ravenne[119]. Théodoric alla aussitôt l'assiéger dans ce dernier asile. Mais il avait à combattre un adversaire digne de lui ; Odoacre était un dés grands capitaines de l'époque et commandait à des troupes aguerries et dévouées. Avec de tels défenseurs, Ravenne se retrouva imprenable ; les assiégeants n'avaient point de vaisseaux pour bloquer la place du côté de la mer, et du côté de la terre des marais impraticables couvraient ses remparts[120]. Interrompu par de fréquentes sorties et par des expéditions dans les contrées environnantes, le siège durait encore après trois ans, en 493, sans que rien parût annoncer un résultat décisif[121]. Les deux rivaux, las d'une guerre où ils épuisaient inutilement leurs forces, avaient appris à se connaître et à se craindre ; ils en vinrent à désirer de s'entendre pour partager la riche proie qu'ils ne pouvaient s'arracher tout entière, et par la médiation de l'évêque de Ravenne, un traité fut conclu en vertu duquel les deux chefs devaient régner ensemble sur l'Italie, tandis qu'une nouvelle répartition des terres serait faite entre les deux armées qui occuperaient simultanément toutes les positions militaires[122]. A ces conditions les portes de la ville furent ouvertes à Théodoric qui y fit une entrée solennelle le 5 mars 493, précédé du clergé portant les reliques des saints sut lesquelles les deux rivaux s'étaient juré amitié et confiance.

En effet, on les vit pendant quelques jours loger ensemble au palais impérial et manger à la même table avec une apparente cordialité. Mais ce partage bizarre de l'autorité suprême entre deux chefs également ambitieux et énergiques ne pouvait être qu'un piège réciproque, et il ne s'agissait que de savoir lequel des deux saurait le premier surprendre et frapper son adversaire. Dans cette lutte de dissimulation et de ruses, Théodoric eut encore l'avantage. Ayant invité Odoacre à un festin, il le poignarda de sa propre main et fit massacrer en même temps ses principaux officiers, sans épargner les femmes et les enfants[123]. Privée de ses chefs par cet assassinat, l'armée d'Italie, que des combats meurtriers avaient décimée depuis cinq ans, se soumit sans résistance au vainqueur. Elle fut cantonnée dans le nord de la Péninsule ; les Ruges occupèrent Pavie[124] ; les Érules et les Turcilinges les forteresses du Piémont. Théodoric procéda à un nouveau partage des terres de l'Italie, c'est-à-dire du tiers des biens fonds attribué à l'armée par Odoacre, et établit ses soldats dans les bénéfices militaires que les vides occasionnés par la guerre et les proscriptions laissaient vacants[125]. Ainsi finit la longue domination de cette armée célèbre qui, pendant seize ans, sous Ricimer, et dix-huit ans, sous Odoacre, avait maîtrisé Rome et imposé ses caprices à toute une moitié du monde romain.

Malgré la soumission complète de ses ennemis, Théodoric ne jouit pas d'abord paisiblement de sa conquête. Nous avons vu que le roi des Bourguignons, Gondebaud, avait eu pendant quelques mois le commandement des armées impériales, après la mort de son oncle Ricimer, et en avait été dépouillé par les intrigues d'Oreste. Depuis ce temps, il n'avait fait aucune tentative pour recouvrer son influence perdue. Il redoutait trop Odoacre pour oser l'attaquer en face, et lorsque Théodoric vint disputer à cet heureux soldat sa domination usurpée, il resta spectateur de ce duel entre deux grands guerriers, observant les chances de la lutte et épiant le moment d'y intervenir avec avantage. La mort d'Odoacre parut enfin lui offrir l'occasion qu'il attendait. Il pensa que l'armée d'Italie, privée de son général, accueillerait avec joie un chef autrefois connu d'elle et verrait dans les Bourguignons des alliés et des sauveurs. Dans cette confiance, il passa les Alpes et envahit la Ligurie. Mais son, nom que ne recommandait aucun souvenir de gloire, ne rallia aucune sympathie. Les soldats d'Odoacre étaient las de combattre, et sachant ce qu'il en coûtait pour résister à Théodoric, ils se souciaient peu de recommencer la lutte dans l'intérêt des Bourguignons. Gondebaud, ne trouvant aucun appui dans un pays où il croyait se présenter en libérateur, se retira dès qu'il apprit que Théodoric marchait contre lui avec toutes ses forces, et repassa les monts sans avoir obtenu d'autre résultat que de ravager les plaines de la Ligurie et d'emmener comme esclaves un grand nombre d'habitants inoffensifs que le pieux évêque de Pavie, saint Épiphane, par ses sollicitations et son or rendit bientôt après à la liberté[126]. Théodoric ne jugea pas prudent de poursuivre les envahisseurs au-delà des limites de son territoire, et remettant à un autre temps sa vengeance, il s'occupa de consolider sa puissance désormais incontestée.

Son gouvernement en Italie fut tout-à-fait romain[127]. Élevé à la cour de Byzance, initié dès sa jeunesse à tous les secrets de la subtile diplomatie de l'Orient, il se montra le politique le plus habile de son siècle. L'objet constant de ses préoccupations fut de restaurer l'empire d'Occident et de devenir le successeur réel des Césars. C'est la pensée qui perce dans tous ses actes ; il affecte toujours de se mettre en opposition avec les autres rois barbares ; s'il conquiert une province, il la félicite d'être rentrée dans l'unité romaine ; si ses possessions sont attaquées, c'est la barbarie qui envahit de nouveau le monde romain. Procope dit qu'il se contenta du titre de roi[128] ; c'est en effet ainsi que la postérité l'a désigné et de son vivant même le préjugé qui excluait les Barbares du trône impérial était encore si puissant qu'il ne put passer pour empereur aux yeux de ses contemporains. Mais ses actes officiels démentent la modestie qu'on lui prête. Il fut le premier des rois barbares qui osa prendre le titre de princeps, attribué exclusivement aux empereurs. Le mot d'empire revient à chaque instant dans les lettres écrites en son nom, et ses états y sont presque toujours qualifiés d'empire et non de royaume[129]. Cette qualification au reste était fondée ; aux yeux des Romains, Théodoric était l'administrateur de l'empire d'Occident comme Ricimer et Odoacre l'avaient été à des époques d'interrègne. Suivant les principes du droit public de ce temps, c'était un roi, mais un roi gouvernant un empire, et c'est à ce titre que la supériorité qu'il affectait sur les autres rois barbares pouvait se justifier dans l'opinion des peuples. Il résidait habituellement à Ravenne ; mais en 500, on le vit faire une entrée solennelle à Rome, prendre place au sénat, haranguer le peuple, lui jeter de l'or, et imiter toutes les cérémonies qui se pratiquaient à l'avènement des empereurs. Le premier des rois barbares, il mit son monogramme sur les monnaies qu'il frappa ; mais il laissa subsister au revers l'effigie de l'empereur d'Orient[130]. Les inscriptions des monuments élevés sous son règne portent le nom de Zénon Auguste avant celui du roi très glorieux Théodoric, et dans sa correspondance officielle avec la cour de Byzance, son langage fut toujours celui d'un vassal envers son suzerain[131]. Il rétablit l'usage de désigner, d'accord avec cette cour, un consul pour l'Occident[132] ; mais ses mésintelligences avec Anastase firent que cet arrangement ne fut pas toujours exactement observé[133].

Dans les détails de l'administration intérieure, il eut peu à innover ; car, sous Odoacre même, rien n'avait été changé dans l'organisation du gouvernement romain. Les lois, les impôts, les privilèges des diverses classes, la hiérarchie des pouvoirs, des dignités et des fonctions, les corps militaires, les charges même de cour et de palais, tout avait été maintenu dans l'état que la Notice de l'Empire nous décrit un siècle auparavant. Odoacre nommait aux emplois, levait les impôts, rendait des décrets, gouvernait en un mot comme avaient fait les fils de Théodose et leurs successeurs. Théodoric fit de même et si son gouvernement différa de celui du soldat parvenu qu'il avait renversé, ce fut dans l'esprit plutôt que dans les formes. Ainsi il se montra dans l'exercice de son autorité plus intelligent, plus ferme, plus impartial[134] ; il releva le sénat qu'Odoacre avait humilié, donna sa confiance aux patriciens les plus distingués et sembla s'étudier comme Majorien à faire renaître au moins les apparences extérieures des anciennes institutions de Rome[135]. Sous ce régime réparateur, l'Italie acheva d'effacer les traces de ses malheurs passés ; les villes sortirent de leurs ruines, les marais furent défrichés[136], les champs redevinrent féconds et cette contrée qui pendant 500 ans n'avait subsisté que des moissons étrangères et que la famine dévorait depuis près d'un siècle, jouit bientôt d'une telle abondance qu'elle put à son tour exporter ses produits et rendre aux provinces voisines les ressources qu'elle en avait tirées[137].

A l'extérieur sa conduite ne fut pas moins habile. On peut le proclamer l'inventeur du système des alliances de famille qui a été la base de la politique internationale de l'Europe pendant tout le moyen-âge. Ses états embrassaient toute la partie européenne de l'ancien diocèse d'Italie, c'est-à-dire l'Italie proprement dite, la Sicile, la Dalmatie, la Pannonie, le Norique et la Rhétie. Les ennemis qu'il pouvait avoir à craindre étaient, du côté de la mer, les Vandales ; du côté des Alpes, les Bourguignons ; sur le Danube les nations indépendantes de la Germanie. De ces ennemis, les Vandales étaient les plus dangereux ; l'Italie, victime de leurs déprédations pendant près d'un demi-siècle, respirait à peine depuis la paix conclue avec eux par Odoacre. Théodoric s'empressa de renouveler ces traités, et pour les rendre plus durables, il donna en 496 sa sœur Amalfride en mariage au roi Vandale Trasamund[138]. Un de ses premiers soins d'ailleurs avait été de créer une flotte pour protéger les côtes de la péninsule contre les attaques des pirates africains et les velléités agressives de la cour d'Orient[139].

Sur les Alpes et sur le Danube, les négociations ne suffirent pas ; il lui fallut d'abord acheter sa sécurité par des victoires. Il avait à peine achevé d'abattre les résistances intérieures du parti d'Odoacre lorsqu'il eut à repousser l'expédition de Gondebaud, dont nous avons raconté l'issue aussi prompte qu'insignifiante. A la même époque, les Barbares du Danube firent, dans le nord de l'Italie, une invasion combinée sans doute avec celle des Bourguignons. Les nations qui bordaient alors la ligne de ce fleuve étaient, au nord de la Pannonie, les Ruges, puis, en allant vers l'ouest les débris des tribus suéviques réunies en deux confédérations principales, celle des Bavarois, dans le voisinage du Norique, celle des Allemands an nord de la Rhétie et sur les deux rives du Rhin, dans la Souabe et la Germanie supérieure[140]. Théodoric battit tous ces peuples et les força de respecter les frontières romaines. Pour mieux les contenir, il rechercha l'alliance des nations qui habitaient la Thuringe ou les montagnes de la Germanie centrale. Ces nations étaient alors un mélange de Varnes, d'Hérules, et de quelques restes des anciennes tribus germaniques portant plus spécialement le nom de Thuringiens qu'on appliquait en général à toute cette masse de populations hétérogènes. Trois rois commandaient avec une autorité égale aux trois fractions dont elle se composait. Théodoric adopta un de ces princes, le chef des Hérules, pour son fils d'armes, et fit épouser au chef des Thuringiens une de ses nièces[141]. En se les attachant ainsi pat : les liens les plus intimes, il eut en eux comme un corps de réserve placé derrière les Ruges et les Suèves et prêt à les accabler au premier mouvement qu'ils voudraient tenter. Quant aux Gépides établis dans l'intérieur de la Pannonie, il les força d'abandonner la ville de Sirmium, les réduisit à la condition de fédérés et les employa dans ses armées ; il réussit même à les soumettre aux lois et à les faire vivre en bonne intelligence avec les populations romaines[142].

Du côté de la Gaule, aussitôt après la retraite de Gondebaud, il avait fortifié tous les passages des Alpes ; mais il comprit que ces obstacles matériels ne seraient qu'une garantie précaire de sécurité pour l'avenir, s'il ne se ménageait là aussi des alliances capables de contrebalancer les forces de ses adversaires. Déjà à cette époque le nom de Clovis commençait à grandir avec sa puissance. Le coup d'œil exercé de Théodoric devina les hautes destinées promises à cette gloire naissante, et vit dans le fils de Childéric l'ennemi naturel et implacable des Bourguignons. Il reconnut que c'était le meilleur appui qu'il pût chercher au-delà des Alpes, et pour se l'assurer, il n'hésita pas à demander pour lui-même la main d'une sœur de Clovis, nommée Audelfède. Ce mariage dut être conclu en 495 ; il fut postérieur à l'invasion de Gondebaud et précéda la guerre de Clovis contre les Allemands, puisque Théodoric, lui écrivant pour le féliciter de sa victoire, lui parle des liens de famille qui existaient déjà entre eux[143].

La fille des rois francs fut là première femme légitime de Théodoric ; mais avant d'appeler une princesse à partager son trône et son lit, il avait eu deux filles d'une concubine. En 498, il maria l'aînée, Theudigote, au jeune roi des Wisigoths Alaric[144]. Par-là, il cernait de toutes parts les états bourguignons, il préparait la fusion des deux branches de la race gothique, et il se flattait de tenir la Gaule dans sa dépendance en s'attachant par le lien des affections domestiques deux des trois grandes monarchies qui se partageaient le territoire gaulois. Certes, la savante diplomatie des temps modernes n'offre point de combinaison plus habile que celle de ce vaste réseau d'alliances qui réunissait tous les principaux chefs des nations barbares en une même famille, sous l'influence prépondérante du maître de Rome, du successeur de fait des empereurs d'Occident. Par ce système, Théodoric devint le pivot autour duquel se déroulèrent tous les événements. Rien ne se fit en Europe sans qu'il y intervînt d'une manière plus ou moins directe, et c'est pourquoi nous avons dû tant insister sur r origine et le véritable caractère de sa puissance.

Le premier essai de ses forces au dehors fut dirigé contre les Bourguignons. Il avait à prendre sur eux une revanche pour laquelle il pouvait compter sur l'active c00pération de Clovis. Maître paisible d'un royaume qui s'étendait du Weser à la Loire, appuyé par l'influence catholique, allié du souverain de l'Italie, le roi des Francs était maintenant en mesure d'accomplir la seconde promesse qu'il avait faite à Clotilde et de venger sur Gondebaud le meurtre de Chilpéric. Mais si la position qu'il avait prise comme chef du parti catholique dans la Gaule lui donnait une force immense, elle exigeait aussi de grands ménagements. Sa popularité reposait sur la confiance que lui accordaient les évêques, et pour la conserver il était obligé de se conformer à leurs conseils et d'y subordonner ses vues politiques. Saint Remi surtout, auteur de sa conversion et qui s'était porté son garant vis-à-vis de tout l'épiscopat gaulois, avait droit à l'obéissance filiale du royal néophyte, qui n'entreprenait rien sans l'avoir consulté. Or les évêques et saint Remi à leur tête étaient beaucoup moins préoccupés des intérêts temporels des princes que de la sécurité de l'Église et des progrès de la religion. Ce qu'ils voulaient avant tout, c'était d'être gouvernés par des souverains catholiques, et pour atteindre ce but, deux moyens se présentaient à eux : l'un de renverser les princes ariens, l'autre de les ramener à la vraie foi. La charité chrétienne et l'esprit de l'Évangile qui recommande la soumission aux pouvoirs de fait, ordonnaient de commencer par tenter ce dernier moyen. Telle fut aussi la ligne de conduite que suivirent les évêques.

En 499, après trois années de négociations et d'intrigues secrètes, les prélats catholiques de la Bourgogne, sur l'invitation qui leur en fut faite ouvertement par saint Remi, profitèrent de la fête de Saint-Just, qui les réunissait à Lyon, pour proposer à Gondebaud d'ouvrir une conférence entre eux et les évêques ariens[145]. Gondebaud résidait alors dans une maison royale près de cette ville, sur les bords de la Saône. La proposition des évêques l'embarrassa, et il l'accueillit avec un dépit mal dissimulé ; d'une part, il était attaché à la foi de ses pères et de sa nation ; de l'autre, il n'ignorait pas les menées des prélats catholiques et leurs relations avec Clovis. Aussi ce fut la première pensée qui lui vint à l'esprit : « Pourquoi, leur dit-il brusquement, ne commencez-vous pas par désarmer le roi des Francs qui m'a déclaré la guerre, et qui cherche partout des ennemis pour me perdre ? La véritable foi est-elle là où se trouvent l'avidité du bien d'autrui et la soif du sang des peuples ? Que Clovis montre donc sa foi par ses œuvres[146]. »

Avitus, évêque de Vienne, dont nous avons cité la correspondance avec Clovis et saint Remi, dirigeait toute cette affaire, et portait la parole au nom de ses collègues[147] ; sa réponse fut très adroite : « Nous ignorons, dit-il, dans quelles intentions et par quel motif Clovis agit comme vous le dites ; mais nous savons par l'Écriture que l'abandon de la loi de Dieu amène souvent la destruction des royaumes. Revenez avec votre peuple à la loi du Seigneur, et vous n'aurez rien à craindre sur vos frontières. Si vous avez la paix avec le Ciel, vous l'aurez aussi avec les hommes, et jamais vos ennemis ne prévaudront contre vous[148]. » C'était indiquer clairement que la question de la guerre avec les Francs était une question religieuse et que le corps épiscopal garantissait aux Bourguignons catholiques la paix qu'on refusait aux Bourguignons ariens.

En résumé, la discussion entre le roi et les évêques, se réduisait à ceci. Gondebaud disait aux évêques : obtenez que Clovis désarme et je verrai si je dois me convertir. Les évêques lui répondaient convertissez-vous et Clovis désarmera. Chacun persistant dans ces prétentions opposées, il était difficile d'arriver à s'entendre. Cependant Gondebaud, comprenant tout le danger de sa position, ne crut pas pouvoir se refuser à ouvrir la conférence. Elle eut lieu à Lyon ; mais comme les ariens ne l'avaient acceptée qu'avec beaucoup de répugnance, elle fut courte et sans résultat. Gondebaud refusa nettement de changer de religion et se contenta de dire en secret aux évêques Étienne et Avitus, de prier pour lui[149]. Les principaux membres de la noblesse romaine s'étaient joints aux évêques pour donner plus de solennité à cette discussion publique. Mais le ministre Aredius, quoique catholique lui-même, craignant pour les intérêts de son maître l'effet d'une manifestation de ce genre sur l'opinion, fit tout ce qu'il put pour l'empêcher ou l'entraver[150]. Une circonstance heureuse entretenait seule les espérances des catholiques et les rattachait à la dynastie des princes bourguignons. Sigismond, fils de Gondebaud, avait dès-lors adhéré publiquement aux doctrines de l'église orthodoxe ; Avitus, son maître et son ami, avait toute sa confiance. Aussitôt après la conférence, l'illustre prélat s'empressa de lui écrire pour lui en faire connaître la fâcheuse issue, en lui déclarant que l'espoir des fidèles avait été encore une fois trompé, mais n'était pas cependant perdu pour toujours[151].

Quoiqu'il en soit, après un tel dénouement, l'épiscopat n'avait plus de prétexte pour arrêter les projets hostiles de Clovis., et le résultat de la conférence prévu sans cloute par ceux qui l'avaient provoquée, servait merveilleusement à disposer les esprits en faveur du roi des Francs[152]. Lui-même, de son côté, avait mis à profit ces délais pour chercher partout des appuis à sa cause et des ennemis à son adversaire. Depuis longtemps il était convenu avec son beau-frère Théodoric qu'ils attaqueraient simultanément les états des Bourguignons, l'un par le nord, l'autre par le midi, et qu'ils se partageraient les provinces conquises. Le rusé souverain de l'Italie avait fait même ajouter au traité une clause en vertu de laquelle celui des deux qui arriverait trop tard pour participer activement à l'expédition, pourrait, en payant une somme pour les frais de la guerre, prendre sa part des conquêtes que son allié aurait fait seul[153]. La liaison intime que le mariage d'Alaric avait établie entre les deux branches de la race gothique lui garantissait en outre la neutralité des Wisigoths. Mais les alliés sur lesquels Clovis comptait le plus étaient ceux qu'il avait su se ménager parmi les sujets et dans la famille même de Gondebaud. Nous avons vu qu'à l'époque où ce prince alluma la guerre civile contre son frère Chilpéric, un autre de ses frères, nommé Godégisile, l'avait soutenu dans cette lutte impie et l'avait aidé à exterminer jusqu'aux derniers restes du sang des deux aînés de leur race, Chilpéric et Gundemar. Après la victoire, les deux complices s'étaient partagé les profits de leurs crimes, et Gondebaud avait abandonné à Godégisile la partie orientale des états bourguignons qui comprenait l'Helvétie et la Séquanie ou l'ancienne division du tractus Sequanicus. Godégisile avait fixé sa résidence à Genève et y exerçait toutes les prérogatives de la souveraineté[154] ; cependant il était resté vis-à-vis de Gondebaud dans la position subalterne ; où il avait été vis-à-vis de Chilpéric. On voit dans toutes les circonstances que Gondebaud, investi de la dignité de patrice, se regardait comme le chef suprême de la nation, et était considéré comme tel par la cour d'Orient et les autres rois barbares : seul il agissait au dehors et réglait les grands intérêts de l'Etat ; Godégisile n'était par le fait que Son premier sujet, et le sentiment de cette infériorité devait aigrir le cœur d'un ambitieux qui, déjà, n'avait pas reculé devant un doublé fratricide. Pour rester seul maître de la monarchie des Bourguignons, il ne lui restait plus qu'à se défaire de Gondebaud. Il fut donc disposé à prêter l'oreille aux offres de Clovis, qui lui promettait de le mettre en possession, de l'héritage du dernier de ses frères[155].

Cette négociation fut conduite avec tant de secret que Gondebaud', tout attentif qu'il était à surveiller les menées de Clovis, comme le prouve sa réponse aux évêques, ne put en avoir aucun soupçon. Lorsqu'au printemps de l'année 500, la guerre fut enfin déclarée, et que l'armée des Francs entra sur son territoire, il appela avec confiance Godégisile à venir combattre à ses côtés pour la défense commune[156]. Les deux armées se rencontrèrent près de Dijon ; une bataille sanglante s'engagea, et pendant une partie de la journée la fortune sembla indécise. Mais vers le soir Godégisile passa tout-à-coup du côté des Francs, entraînant avec lui la plupart des soldats bourguignons. Dès-lors la mêlée ne fut plus qu'une déroute[157]. Abandonné des siens, Gondebaud ne songea qu'à fuir et courut sans s'arrêter jusqu'aux dernières limites de son royaume, où il trouva un asile clans la forteresse d'Avignon[158], tandis que Clovis et Godégisile occupaient sans résistance Lyon et Vienne, et prenaient possession des provinces qui dépendaient de ces deux grandes villes.

La marche de ces événements avait été si rapide qu'ils étaient accomplis avant que Théodoric eût fait passer les Alpes à son armée. Il paraît même qu'il avait à dessein retardé la marche de ses troupes pour laisser les Francs et les Bourguignons s'épuiser dans une lutte qu'il croyait devoir être longue, et intervenir avec plus d'avantage lorsque les deux partis seraient également affaiblis. Trompé dans ses calculs par l'impétuosité de Clovis, il n'en réclama pas moins l'exécution de la clause qu'il avait fait insérer dans le traité d'alliance, et en payant au roi des Francs la somme convenue, il se fit donner une part des états de Gondebaud, suivant le témoignage de Procope, qui admire, dans cette politique, le digne élève de la cour de Byzance[159].

Cependant au moment même où ses ennemis se partageaient ses dépouilles, Gondebaud résistait à toutes les forces des Francs qui l'assiégeaient dans Avignon ; Clovis ravageait les campagnes, arrachait les vignes, coupait les oliviers, niais ne pouvait s'emparer de la ville ni des autres places fortes semées dans cette contrée montagneuse et d'un difficile accès[160]. La prolongation de cette résistance rendait la position des assiégeants très critique ; car la complication d'une foule d'intérêts divers pouvait d'un moment à l'autre faire naître des combinaisons nouvelles. Clovis représentant des idées catholiques, avait vaincu Gondebaud avec l'aide de Godégisile qui, loin d'être plus rapproché du catholicisme que son frère, était au contraire le type le plus prononcé des influences ariennes et barbares. En effet, la contrée soumise au gouvernement immédiat de ce prince était celle où la nation des Bourguignons s'était fixée dès l'origine, dans un pays dépeuplé, et où par conséquent elle n'était presque point mélangée de population romaine. Gondebaud s'était réservé la Viennoise et la Lyonnaise, provinces riches et populeuses, mais qui ayant été seulement occupées par des détachements de l'armée bourguignonne en vertu d'ordres impériaux, étaient restées entièrement romaines dans leurs mœurs, dans leur religion, dans tout ce qui constitue la nationalité d'un peuple. Godégisile avait donc pour lui la majorité des guerriers bourguignons, et ils le suivirent dans le camp de Clovis. Trahi par eux, Gondebaud n'aurait pu être soutenu que par les milices gauloises ; mais ces milices étaient sous l'influence des évêques et de la noblesse catholique dont l'issue des conférences de Lyon lui avait aliéné les sympathies. A force d'hésitations et de duplicité, il avait mécontenté à la fois le parti arien et barbare dont son frère s'était fait le chef, et le parti romain et catholique qui s'était jeté dans les bras de Clovis. Mais lorsque la victoire eut mis le pouvoir aux mains de Godégisile, lorsque cet arien fanatique et grossier siégea en maître dans les palais de Vienne et de Lyon, les catholiques commencèrent à se repentir de ce qu'ils avaient fait. Comme tout le monde, ils avaient été surpris par la rapidité des événements. Ils voulaient donner une leçon à Gondebaud, l'affaiblir pour le dominer plus facilement ; mais quand ils le virent si promptement abattu, ils se souvinrent qu'il avait toujours été tolérant pour eux, qu'il ne s'agissait que d'une question de temps pour avoir un souverain de leur foi dans son fils Sigismond, et ils reconnurent avec effroi que la révolution qu'ils avaient secondée, au moins par leur indifférence, s'était accomplie contre eux. Il en résulta un revirement subit dans leurs dispositions. Avitus, fuyant sa ville épiscopale, où Godégisile avait intronisé un évêque arien, s'était enfermé avec Gondebaud dans Avignon[161]. Guidés par lui, les évêques commencèrent à supplier Clovis d'épargner un ennemi qui ne pouvait plus lui nuire, et de ne pas pousser jusqu'au bout sa vengeance.

Le roi des Francs lui-même n'était pas tranquille sur l'avenir ; il s'était engagé témérairement dans un pays ennemi, à plus de cent lieues de ses frontières. ll avait derrière lui Godégisile qui ne lui inspirait aucune confiance, et devant lui Théodoric qui, jaloux de ses succès, pouvait saisir cette occasion pour l'accabler. L'habile ministre de Gondebaud, Aredius, comprit tout le parti qu'on pouvait tirer de cette situation dans l'intérêt de son maître. Il passa dans le camp des Francs, et représenta à Clovis les difficultés du siège, le peu de progrès qu'il y avait fait et les périls auxquels il s'exposait en persistant dans une entreprise si hasardeuse[162]. En même temps, il promit, au nom de Gondebaud, le paiement d'un tribut, et il ajouta que son maître était prêt à se convertir à la foi orthodoxe et à adopter toutes les mesures qu'on lui demanderait dans l'intérêt des catholiques et des Romains. L'honneur était sauvé par ces concessions qui d'ailleurs ôtaient à Clovis sa principale force en rattachant à la cause de Gondebaud les populations romaines. Il se hâta donc de signer un traité de paix et de regagner ses états, laissant Godégisile se défendre, comme il pourrait, contre son frère, avec l'aide de quelques Francs ariens qui restèrent volontairement à sa solde.

Aussitôt que Gondebaud se vit délivré de ce redoutable ennemi, il reprit courage, et songea à recouvrer tout ce qu'il avait perdu. Sa position n'était pas aussi désespérée qu'elle avait pu le paraître d'abord. Sa déroute avait été l'effet d'une surprise ; mais, après le premier étonnement, chacun était revenu à l'appréciation exacte de ses véritables intérêts. Les principaux chefs du parti catholique étaient avec le roi vaincu dans les murs d'Avignon ; ils profitèrent des circonstances pour exiger de lui les promesses que nous avons rapportées plus haut, et lorsqu'ils les eurent obtenues, l'aristocratie romaine vint à leur voix se ranger de toutes parts sous les étendards de Gondebaud. Alors il sortit de sa retraite et alla sans perdre de temps assiéger Vienne où son frère s'était établi[163].

Godégisile avait si peu de confiance dans la population romaine, qu'à l'approche de Gondebaud, il chassa tous les habitants de cette grande cité et y resta seul avec la garnison et quelques ariens. Mais cette précaution même le perdit ; un des habitants expulsés indiqua aux assiégeants un passage souterrain qui leur donna entrée dans la ville. Surpris par cette attaque imprévue, obligés de faire face à la foi aux ennemis du dehors et à ceux du dedans, les Bourguignons n'essayèrent pas même de résister, et le combat ne fut qu'un massacre. Godégisile et l'évêque arien furent égorgés dans la cathédrale où ils avaient cherché un asile. Les Francs qui étaient restés à son service se défendirent seuls avec une valeur opiniâtre ; réfugiés dans une tour, ils se préparaient à vendre chèrement leur vie ; mais Gondebaud, qui voulait ménager Clovis, leur accorda une capitulation honorable et les fit conduire de l'autre côté du Rhône sur les terres des Wisigoths[164].

Une réaction générale et immédiate suivit cette catastrophe ; toutes les provinces rentrèrent spontanément sous l'autorité de Gondebaud qui se trouva cette fois seul maître du pouvoir par l'extinction de toutes les branches collatérales de sa famille[165]. Les principaux chefs de la nation bourguignonne avaient secondé la trahison de Godégisile ; il les fit tous périr dans les supplices[166]. Ainsi se termina dans l'espace d'une année cette série de révolutions si extraordinaires et si rapides dont le résultat définitif fut la défaite et l'abaissement du parti barbare et arien.

Gondebaud, à la fin de cette guerre, recouvra-t-il ses états dans toute leur intégrité ? Fut-il obligé d'en céder quelques portions à Clovis et à Théodoric ? C'est une question très controversée et fort difficile à résoudre. Le témoignage de Procope et même celui de Grégoire de Tours semblent constater que les deux princes alliés ne se retirèrent pas sans avoir obtenu quelques cessions de territoire[167]. Plusieurs historiens modernes se fondant sur un passage de Grégoire de Tours, où il est dit que les Bourguignons, avant la guerre, possédaient la province Marseillaise, ont pensé que le roi des Ostrogoths prit alors sur eux l'ancienne province romaine, composée des cités d'Arles et de Marseille, de la deuxième Narbonnaise et des Alpes maritimes. Mais les événements postérieurs démentent cette supposition ; car sept ans plus tard, dans les guerres de Clovis contre Alaric, on retrouve les Wisigoths maîtres de cette province qu'Euric avait enlevée à l'Empire, vers 480. On ne saurait d'ailleurs indiquer, de 480 à 500, une circonstance dans laquelle les Bourguignons aient pu s'agrandir de ce côté, puisqu'il n'y eut pas de guerre entre eux et les Wisigoths. Procope dit formellement que la domination de ces derniers s'étendait jusqu'aux Alpes[168], et lorsqu'il parle de la fuite de Gondebaud, il nous montre ce prince, réfugié dans Avignon, aux extrémités de son royaume[169] ; or s'il eût possédé l'ancienne province d'Arles, Avignon eût été encore loin de ses frontières. Il est probable que ce fut cette ville même d'Avignon que Théodoric se fit céder ; nous avons une lettre par laquelle il prescrit au commandant qu'il y envoyait de ménager les habitants[170], et en 506 l'évêque d'Avignon assista au concile d'Agde, où étaient réunis tous les prélats des provinces soumises, dans la Gaule, à la domination des Goths. Quant à Clovis, s'il acquit quelque chose, ce dut être d'un côté la cité de Bâle, détachée de l'Helvétie et enclavée dans ses nouvelles conquêtes de l'Allemanie[171], de l'autre le Nivernais qui avait toujours fait partie du territoire des Eduens ou de la première Lyonnaise, et fut alors érigé pour la première fois en un diocèse particulier dépendant de la province Sénonaise soumise aux Francs[172]. Cependant ; comme le premier évêque authentique de Nevers, Tauricianus, assista au concile d'Epaone, convoqué par Sigismond, roi des Bourguignons, en 517, il faut croire que Clovis restitua cette province à Gondebaud, lorsqu'il s'allia avec lui contre les Wisigoths en 507.

Quoiqu'il en soit, il est certain que Gondebaud ne fit pas de grandes pertes territoriales ; mais après son rétablissement il ne put oublier les promesses qu'un danger pressant lui avait arrachées ; car les nécessités de sa position étaient toujours les menines, et il ne pouvait se maintenir qu'avec l'aide du parti qui l'avait relevé. Dès l'année suivante 501, il promulgua un code de lois destiné à remplacer les vieux usages germaniques qui seuls avaient régi jusque-là le peuple bourguignon[173]. Ce code était une grande innovation, car c'était la première fois qu'on essayait d'assujettir des Barbares à une législation régulière. Son préambule montre qu'il avait surtout pour but de réprimer la vénalité et les actes arbitraires des comtes et des juges, les abus de toute sorte commis par les hommes puissants, les exactions du fisc et les exigences des bénéficiers barbares[174]. Il réglait les rapports des Bourguignons, hôtes de l'Empire, avec les populations gallo-romaines de la manière la plus favorable à ces dernières[175]. Il abolissait le trait le plus saillant des coutumes germaniques, l'usage qui permettait de racheter tous les crimes par une indemnité ou composition payée à l'offensé ou à sa famille, et y substituait un système de pénalité analogue à celui des lois romaines[176]. Rien n'était plus contraire aux idées et aux mœurs des Barbares, rien ne pouvait altérer plus profondément leur nationalité ; mais aussi rien n'était plus nécessaire pour le rétablissement de la sécurité publique sans cesse troublée par l'impunité de fait dont jouissaient les grands coupables. Malheureusement l'effet de cette mesure fut presqu'entièrement détruit par l'introduction du duel judiciaire. C'était déjà beaucoup que d'avoir soumis ces fiers Teutons à l'ignominie du supplice. Gondebaud, qui conservait au fond du cœur les sentiments et les préjugés de sa race ne crut pas au moins pouvoir leur refuser le droit de mourir les armes à la main, et de se soustraire par le combat à la perfidie des faux témoins et à la fourberie des procédures[177]. Les principaux membres de l'aristocratie romaine furent consultés pour la rédaction de ce code ; l'évêque Avitus y prit une grande part et s'opposa, inutilement, il est vrai, à l'introduction du duel judiciaire[178]. Lorsque la loi fut rédigée, Gondebaud en fit donner lecture dans une assemblée générale des chefs bourguignons. Aucun Romain n'y fut appelé ; car cette législation n'était point faite pour eux ; ils ne reconnaissaient d'autre loi que le Code Théodosien et les décrets des empereurs[179]. Les noms de tous les chefs présents furent inscrits à la suite du préambule de la loi ; c'était un engagement qu'on leur faisait prendre pour eux et leurs descendants d'observer fidèlement cette espèce de transaction légale entre les intérêts et les mœurs de deux races unies sans être confondues, des Romains et des Barbares[180].

L'aristocratie romaine et les évêques ne se contentèrent pas des garanties législatives qu'ils venaient d'obtenir[181]. Ils insistèrent pour que Gondebaud tînt la seconde promesse qu'il avait faite et rentrât dans le sein de l'église catholique. Le roi se soumit encore, du moins extérieurement, à ces exigences, et l'évêque Avitus se chargea de l'instruire dans la foi orthodoxe. Jaloux de la haute considération que saint Rémi s'était acquise par le baptême de Clovis, il espérait obtenir la même gloire en convertissant à son tour le chef d'une des grandes monarchies de la Gaule. Mais le vieux Gondebaud, rusé politique, arien entêté, n'était pas un catéchumène aussi docile que le jeune roi des Francs. Nous avons toutes les lettres qu'Avitus lui écrivit dans cette occasion ; chacune d'elles est un traité complet sur quelque point théologique en réponse aux difficultés que Gondebaud soulevait pour gagner du temps[182]. Elles montrent que ce prince, comme presque tous les autres rois barbares de cette époque, ne manquait pas d'instruction ; mais elles prouvent également son peu de sincérité ; car il est évident que ces scrupules théologiques n'étaient mis en avant que pour différer sa conversion et ne provenaient pas d'un désir réel de s'éclairer. Les prêtres ariens, dont il était entouré, lui suggéraient sans cesse des objections nouvelles. Aussi Avitus qui devait avoir l'air de croire à la bonne foi de son disciple, finit par le sommer d'éloigner de lui ces artisans de mensonges qui retardaient l'accomplissement de ses promesses solennelles[183]. Mais Gondebaud n'en continua pas moins jusqu'à sa mort, arrivée en 516, cette espèce de comédie, promettant toujours de recevoir le baptême catholique et ne s'y décidant jamais. On dit, et Avitus fut bien aise de le laisser croire, qu'il s'était fait baptiser secrètement ; cette supposition est peu vraisemblable[184].

Du reste les tendances de son gouvernement furent toutes favorables à l'église orthodoxe, et les catholiques s'en contentèrent parce qu'ils trouvèrent une garantie suffisante dans les sentiments de son fils Sigismond, qui prit dès lors une part active aux affaires. Ce jeune prince fut associé à la couronne et fixa sa résidence à Genève, son père lui ayant confié l'administration des provinces qui formaient l'apanage de Godégisile[185]. L'éducation n'avait laissé dans son âme presqu'aucune trace de l'origine barbare ; c'était, par les sentiments et les mœurs, un véritable Romain[186]. Soumis aux conseils d'Avitus, qui rédigeait toute sa correspondance, il était en relation habituelle avec la cour d'Orient et servait d'intermédiaire entre cette cour et son père ; il fit même un voyage à Constantinople pour resserrer ces liens déjà si intimes[187] ; les fragments de ses lettres que nous avons cités, prouvent qu'il admettait dans sa plus grande extension le principe de la suzeraineté impériale[188]. Après le rétablissement de la paix, Théodoric, qui cherchait partout à étendre ses alliances et commençait à se défier de Clovis, fit épouser à Sigismond la seconde de ses filles naturelles[189], attirant ainsi les princes bourguignons, naguère ses ennemis, dans ce réseau de parentés royales où il voulait enlacer tous les chefs des nations barbares, mais que les événements ne tardèrent pas à briser.

Gondebaud datait son règne de la première année du vie siècle comme d'une ère nouvelle, et en effet, à dater de cette époque, la monarchie des Bourguignons entra dans des voies toutes différentes de celles qu'elle avait suivies jusqu'alors. Echappée à l'influence arienne, elle se rattacha à la fédération catholique dont Clovis était le chef, et il en résulta un changement subit dans les relations politiques des puissances barbares. Clovis s'était allié aux nations gothiques pour abattre Gondebaud, son ennemi personnel, et tirer de lui la vengeance qu'il avait promise à Clotilde. Mais Gondebaud, rallié maintenant à la cause catholique, remis en possession du pouvoir par l'influence des évêques et protégé par eux ne pouvait plus être en butte aulx coups du fils aîné de l'église, du défenseur de la foi orthodoxe. Les Wisigoths seuls dans la Gaule soutenaient encore la cause de l'arianisme. C'étaient désormais les seuls adversaires que Clovis eût à combattre pour continuer le rôle qu'il s'était donné et conserver la popularité qui faisait toute sa puissance, et, dans cette nouvelle lutte, Gondebaud devenait son allié naturel.

Nous avons déjà signalé les difficultés de tout genre qui assiégeaient les princes ariens au milieu des populations catholiques de la Gaule. Ces difficultés devinrent beaucoup plus graves pour les Wisigoths lorsqu'ils restèrent seuls en opposition manifeste avec les sentiments et les croyances de ces populations. Jusqu'alors ils n'avaient eu à craindre que l'influence des Francs ; mais à partir de l'an 500, celle des Bourguignons leur fut presqu'aussi redoutable. Saint Césaire, évêque d'Arles, était, parmi les prélats soumis au gouvernement d'Alaric, le premier par la dignité de son siège, ancienne capitale de la Gaule, et par la vénération qu'inspiraient son mérite et ses vertus. En 503 ce pontife révéré fut accusé de vouloir livrer sa cité aux Bourguignons. Alaric le fit enlever de sa ville épiscopale et l'exila à Bordeaux[190].

Nous avons dit plus haut que le même roi s'était vu forcé de proscrire successivement deux évêques de Tours, et Quintianus, évêque de Rodez, comme suspects d'intelligences avec les Francs. Ainsi la lutte du seul pouvoir hérétique de la Gaule contre l'épiscopat catholique, appuyé par l'opinion populaire, se reproduisait sous toutes les formes ; Alaric se sentait entouré d'ennemis intérieurs contre lesquels il portait au hasard des coups mal assurés, et ses deux puissants voisins, Clovis et Gondebaud, étaient mieux obéis que lui-même au cœur de ses états.

Effrayé de cette situation, il pensa qu'un rapprochement avec le roi des Francs naguère son allié pourrait encore le sauver, et de deux périls, choisissant le moindre, il résolut de se jeter dans les bras de Clovis. Une entrevue sollicitée par lui eut lieu entre les deux rois sur l'extrême limite de leurs états, dans l'île de la Loire qui est en face d'Amboise[191]. Clovis y parut avec tout l'ascendant que lui donnaient ses victoires et le sentiment de sa supériorité. En consentant au renouvellement de l'alliance, il en dicta les conditions qui se résumèrent dans une satisfaction complète accordée aux Romains et aux catholiques. Alaric subit à son tour les exigences auxquelles Gondebaud s'était soumis. Son père, Euric, après avoir renié ouvertement la suzeraineté de l'Empire, s'était empressé d'exercer le droit le plus caractéristique de l'autorité souveraine, celui de faire des lois[192]. Alaric en promulgua de nouvelles et réunit toutes ces dispositions en un code à l'usage de ses sujets barbares. Ce code a été le fondement de la loi des Wisigoths ; mais il ne nous est point parvenu sous sa première forme. La rédaction que nous possédons est postérieure de deux cents ans et renferme les constitutions des rois goths d'Espagne jusqu'à la fin du VIIe siècle. Les chapitres ajoutés à la loi par ces princes portent leurs noms ; mais il en est un grand nombre d'autres qui ne sont distingués que par le titre d'anciens, autiqua. Ces chapitres anciens, selon toute apparence, sont les restes de la rédaction primitive du temps d'Alaric. Il est facile d'y reconnaître une tendance analogue à celle du code de Gondebaud, et même on y retrouve des dispositions qui semblent copiées sur la législation bourguignonne, notamment dans les chapitres 8, 9 et 16, t. 3, l. 10, sur le partage des terres entre les Romains et les Wisigoths, dans le chapitre 5, t. 4, l. 7 qui punit de mort le juge prévaricateur, dans le chapitre 5, t. i, du même livre qui défend aux comtes de juger seuls. Enfin dans le chapitre 8, t. 2, l. 2, qui interdit devant les tribunaux le patronage des hommes puissants. Le principe de la composition germanique n'y est pas aussi formellement aboli que dans la loi des Bourguignons ; mais il est sensiblement affaibli et modifié. Dans beaucoup.de cas, la loi abandonne le coupable à la vengeance de l'offensé[193] ; dans d'autres elle prononce la peine du fouet, soit d'une manière absolue, soit en l'associant à la composition. L'homicide y est puni de mort[194]. Enfin on pourrait en extraire une foule de prescriptions qui ont pour but de réprimer les actes de violence et les abus de pouvoir, et de garantir la sécurité des personnes et des propriétés[195].

En même temps Alaric fit rédiger pour ses sujets romains un abrégé du Code Théodosien, qui est connu sous le titre de Breviarium Aniani. La lettre-circulaire adressée aux comtes pour la mise à exécution de ce dernier code nous a été heureusement conservée. Elle nous apprend qu'il fut rédigé par le jurisconsulte Anianus, sous la direction du comte Goïaric, et soumis à l'approbation d'une assemblée composée d'évêques et de députés des cités gauloises. On y trouve les dispositions les plus étendues pour l'administration de la justice suivant les lois romaines et pour le maintien de l'organisation municipale des cités et des privilèges de la curie. La date de la promulgation est du 5 février, la 22e année du règne d'Alaric (506). Cette date fixe l'époque de tout ce travail législatif et confirme les inductions historiques que nous en avons tirées.

Les populations romaines trouvaient dans cette nouvelle législation la garantie de leurs droits civils. Mais il fallait en outre rassurer les consciences, calmer les irritations religieuses, et ce fut là surtout qu'Alaric eut de pénibles concessions à faire. Sur la demande de Clovis, les évêques proscrits furent rappelés d'exil et rétablis avec honneur sur leurs sièges, et des châtiments rigoureux furent infligés à leurs accusateurs[196]. Cette amnistie n'était que le prélude de la mesure qui devait achever de rendre à l'église catholique sa puissance et sa liberté d'action. Au mois de septembre 506, tous les évêques des provinces gauloises soumises aux Wisigoths, furent autorisés à se réunir en concile général dans la ville d'Agde[197]. Saint Césaire, à peine revenu d'exil, présida cette assemblée qui se renferma strictement dans ses attributions légitimes en ne s'occupant que de questions de discipline ecclésiastique, mais dont le retentissement n'en dut pas moins être grand dans ces contrées où les souvenirs de la persécution étaient encore récents, où, depuis un demi-siècle, l'église opprimée n'avait pu réunir ses pasteurs et faire entendre sa voix aux fidèles.

Après avoir tant accordé aux intérêts et aux sentiments des populations romaines, Alaric put croire qu'il avait, comme Gondebaud, effacé leurs griefs et conquis leurs sympathies. Mais sa position à leur égard était bien différente. Il n'avait pas, comme le roi bourguignon, reçu le baptême du malheur ; il n'avait pas été forcé, comme lui, de se jeter dans les bras des catholiques et de combattre avec eux son propre frère et sa propre nation ; il n'avait pas surtout un héritier orthodoxe et un illustre évêque pour répondant. Il avait poussé la tolérance aussi loin qu'il est possible de le faire ; mais ce n'est pas la tolérance que veulent les religions et les partis ; c'est une entière communauté de sentiments et de principes ; il faut partager leurs affections et leurs haines ; leur dévouement n'est qu'à ce prix. Alaric d'ailleurs avait mécontenté les peuples par des exactions financières ; pour fournir aux dépenses d'une administration prodigue, il avait altéré les monnaies et il frappait des sols d'or à un titre si bas, que les états voisins avaient été forcés d'en interdire la circulation[198]. Néanmoins comme cette mesure spoliatrice était pour lui une nécessité, il n'avait fait sur cet article aucune concession, et même il avait inséré, dans sa nouvelle loi, des peines sévères contre ceux qui refuseraient ces monnaies décriées[199]. Un gouvernement qui se montrait ainsi tout à la fois violent et faible, ne pouvait échapper à l'aversion de ses sujets et au mépris de ses voisins.

Les prélats réunis au concile d'Agde n'avaient exprimé dans leur langage officiel que de la reconnaissance et du dévouement pour leur souverain[200]. Mais il est permis de croire que tous ces hommes, mécontents du passé et inquiets de l'avenir, durent en secret se communiquer leurs craintes, s'exalter par des confidences mutuelles .et concerter leurs moyens de résistance[201]. De là une fermentation sourde qui, épiée et dénoncée par les Ariens, réveilla des défiances réciproques. Alaric, d'autant plus facile à irriter qu'il croyait avoir fait plus d'avances, s'aperçut qu'il s'était trompé en essayant de ramener par la douceur des ennemis irréconciliables, et secouant une pénible contrainte, il revint sur-le-champ à l'esprit persécuteur de sa secte et de sa nation. Le concile était à peine séparé que l'évêque Quintianus fut déposé de nouveau, et l'évêque Verus l'envoyé dans l'exil où il devait mourir[202]. Ainsi le fruit de tant de concessions était perdu, et la question se trouvait replacée sur le même terrain qu'avant l'entrevue d'Amboise.

Clovis observait toutes ces réactions avec une sollicitude intéressée. Depuis longtemps il épiait l'occasion d'entamer la monarchie des Wisigoths ; ses préparatifs étaient faits, et il s'était entendu avec Gondebaud pour que ce vaste royaume fût attaqué à la fois sur la Loire et sur le Rhône. Provoqué par les plaintes des évêques, il jugea que le moment était venu. Au printemps de l'année 507, il déclara brusquement la guerre et en proclama le caractère religieux : « Je ne puis souffrir, dit-il à ses Francs rassemblés au champ de Mars, que ces Ariens oppriment les plus belles provinces de la Gaule. Marchons avec l'aide de Dieu et arrachons-leur cette proie[203]. » Aussitôt l'armée s'ébranla et atteignit en peu de jours les rives de la Loire.

Alaric ne s'attendait pas à une attaque aussi subite. Il n'eut pas même le temps de mettre en 'défense les passages de la Loire, et abandonnant la Touraine qui se prononça sur-le-champ pour Clovis, il concentra son armée entre le Clain et la Vienne, en avant de Poitiers, pour couvrir au moins les frontières de l'Aquitaine. Dès qu'il avait pu soupçonner les projets hostiles du roi des Francs, il s'était adressé à Théodoric pour lui demander des secours[204]. Mais cet habile politique, élevé dans les habitudes de ruse et de temporisation de la cour d'Orient, ne se pressa pas de courir aux armes. Quelque intérêt qu'il eût à prévenir la ruine des Wisigoths dont la cause était si intimement unie à la sienne, il redoutait par-dessus tout d'engager au-delà des monts une guerre qui présentait des chances désavantageuses et qui détruisait son système favori des alliances de famille. C'était le cas d'essayer quelle pouvait être l'efficacité réelle de ce système et Théodoric ne manqua point d'en tenter l'expérience.

Il écrivit à la fois à tous les rois qu'il croyait s'être attachés par les liens du sang. En promettant son appui à Alaric, il lui recommandait de temporiser, de ne point donner le signal des hostilités, d'accepter tous les moyens de transaction et de ne rien faire de décisif avant l'issue des négociations qui allaient être ouvertes en sa faveur[205]. A Clovis, il s'offrait pour arbitre, le suppliant de ne point engager témérairement une lutte dont les conséquences pouvaient être terribles et de s'en rapporter, dans une querelle avec un parent, au jugement du chef de la famille[206]. Il exhortait Gondebaud à se joindre à lui pour arrêter la guerre par leur médiation commune, lui représentant qu'il convenait à leur dignité et à leur âge de s'interposer entre deux jeunes imprudents qui troublaient la paix générale et de recourir même à la force pour empêcher un conflit funeste[207]. Enfin il cherchait à attirer également, dans cette ligue pacifique, les rois de la Thuringe, et les disposait, en cas de besoin, à faire une diversion contre le territoire germanique des Francs[208].

Dans toutes ces lettres, Théodoric revient sans cesse sur les affections de parenté qu'il supposait avoir créées chez tous ces princes par des mariages politiques. Il s'était évidemment flatté, comme nous l'avons dit plus haut, de réunir tous les rois barbares en une seule famille dont il se réservait d'être le chef et le guide[209]. Ces illusions ne tardèrent pas à se dissiper devant la réalité des faits. Alaric, pour son malheur, suivit seul les conseils qui lui étaient donnés. Les Thuringiens ne remuèrent pas ; la défaite des Allemands était trop récente pour qu'on osât braver en Germanie le vainqueur de Tolbiac. Quant à Clovis, il était trop avancé pour reculer, et Gondebaud avait pris avec lui des engagements qui ne pouvaient se rompre. Préoccupé de ses combinaisons diplomatiques, Théodoric n'appréciait pas assez l'importance du mouvement religieux de la Gaule. Il ne voyait pas que dans cette croisade contre les dominations ariennes, Avitus et saint Remi étaient la tête du parti catholique dont' Clovis et Gondebaud étaient l'épée. Tandis que ses ambassadeurs couraient dans toutes les directions pour prévenir une rupture déjà accomplie, Clovis franchissait la Loire à Amboise et, sans même passer à Tours dont il était sûr, s'avançait rapidement sur Loches, par la route qui, au XVIIIe siècle, conduisait encore de Paris à Poitiers[210].

Dans cette marche, Clovis n'oublia pas combien il importait au succès de ses desseins de conserver à cette guerre le caractère d'une guerre de religion. Regardant la Touraine protégée par le tombeau de saint Martin, comme une terre sacrée, il défendit d'y prendre autre chose que de l'herbe pour les chevaux, et un soldat qui crut pouvoir se permettre d'interpréter largement cet ordre en dérobant quelques bottes de foin, fut à l'instant puni de mort[211]. En général il avait été-prescrit à l'armée de respecter partout les églises et les couvents ainsi que les terres, fermes et possessions qui en dépendaient, les serfs qui y étaient attachés, les clercs et leurs familles. Une simple attestation, qu'un évêque signait de son anneau, suffisait pour faire rendre lesbiens enlevés ou pour mettre en liberté les captifs. Clovis priait seulement les évêques, au nom de ses soldats, de ne pas permettre qu'on abusât de leur signature pour étendre cette immunité à ceux qui n'y avaient point droit[212]. Ce n'était donc pas en conquérant et en ennemi qu'il se présentait aux habitants catholiques de ces provinces ; c'était en libérateur et en frère.

Alaric cependant restait immobile derrière la Vienne ; il avait fait rompre les ponts, enlever les bateaux, et se croyait suffisamment protégé par le débordement de cette rivière que les pluies du printemps avaient grossie. Mais Clovis ayant découvert un gué qui fut indiqué, dit-on, fortuitement par une biche, fit passer son armée sur l'autre rive. Dès qu'Alaric en fut averti, fidèle aux prudents conseils de son beau-père, il se retira pour éviter une action décisive, passa le Clain près de Poitiers et prit la route d'Angoulême par la rive gauche de cette rivière. Ignorant ce mouvement rétrograde, Clovis, après avoir traversé la Vienne, croyait avoir l'ennemi devant lui, et comme la journée était avancée, il résolut de s'arrêter au lieu même où il avait effectué son passage et d'y établir son camp pour se préparer au combat du lendemain. Mais pendant la nuit, des feux allumés par les catholiques de Poitiers sur la tour de l'église de Saint-Hilaire lui apprirent que cette ville était évacuée, et que les Wisigoths se retiraient en toute hâte vers le Midi[213]. Aussitôt, craignant de laisser échapper l'occasion de livrer une bataille qu'il appelait de tous ses vœux, il se mit en marche sans même attendre le jour, et laissant de côté la ville qu'il savait être déjà au pouvoir de ses partisans, il s'avança directement vers le Clain, franchit cette rivière et atteignit l'arrière-garde d'Alaric, dans les plaines de Vouillé, à trois lieues au sud de Poitiers.

Il aurait été peut-être encore temps pour Marie d'éviter la rencontre de son redoutable ennemi, et, en pressant sa marche, de conserver l'avance qu'il avait sur les Francs. Mais ses troupes découragées et mécontentes se mutinèrent et refusèrent d'obéir. Le plan de campagne que Théodoric lui avait tracé pouvait paraître sage aux yeux de la politique ; mais il annonçait une défiance injurieuse de la valeur des Wisigoths[214]. Depuis la mort d'Euric, cette nation n'avait point paru sur les champs de bataille ; après vingt-deux ans de paix, leur jeune roi se montrait pour la première fois à leur tête, et c'était pour se retirer sans combattre. Les fiers descendants des vainqueurs d'Attila ne purent souffrir une telle humiliation. Ils s'arrêtèrent malgré leurs chefs, et demandèrent à grands cris le combat[215]. Ce fut au milieu de ce désordre que les bannières de Clovis parurent tout-à-coup derrière eux. Surprise dans cet état d'anarchie, au milieu de la confusion d'une retraite précipitée, l'armée d'Alaric était vaincue d'avance ; elle voulut au, moins vendre cher la victoire. La mêlée fut sanglante mais courte ; car le jour devait être avancé lorsqu'elle s'engagea. Alaric avait senti que, pour se relever dans l'opinion de ses compatriotes, il devait payer de sa personne ; il s'élança au premier rang et tomba frappé d'un coup mortel[216]. Dès-lors ses troupes se débandèrent et la déroute fut complète. On remarqua dans le combat la valeur des milices gauloises de l'Auvergne, commandées par Apollinaris, fils de Sidonius ; la plupart de leurs nobles chefs restèrent sur le champ de bataille[217].

La défaite de Vouillé, et surtout la mort d'Alaric avaient désorganisé l'armée des Wisigoths. Les chefs se réfugièrent à Narbonne, et là s'assemblèrent en conseil pour délibérer sur les moyens de sauver leur patrie en danger. Alaric ne laissait qu'un fils en bas-âge, et cet enfant, dans les circonstances critiques où l'on se trouvait, ne pouvait porter le poids du sceptre. Il fallait le bras d'un guerrier pour relever une nation abattue ; tous les chefs s'accordèrent à élever au rang suprême un fils naturel d'Alaric, nommé Gésalic, et le déclarèrent roi[218]. Ce choix devait leur aliéner les sympathies de Théodoric, puisqu'ils dépouillaient du trône le fils de sa fille ; mais dans les grandes crises le caractère national reprend le dessus. Les Wisigoths haïssaient dans Théodoric un roi à demi romain, et ne conservaient d'Alaric que des souvenirs de mépris. En proclamant un chef indépendant, ils crurent retrouver leur ancien courage et ramener la victoire sous leurs drapeaux.

Pendant qu'ils réorganisaient leurs forces aux pieds des Pyrénées, en s'appuyant sur l'Espagne qui leur restait tout entière, Clovis, n'ayant plus d'ennemis devant lui, prenait paisiblement possession des provinces qui lui étaient ouvertes. Il divisa son armée en deux corps ; l'un, sous la conduite de son fils Théodoric, fut dirigé par les montagnes du Limousin sur Rhodez et Albi, pour occuper la première Aquitaine, jusqu'aux confins des états bourguignons[219]. L'autre, sous ses ordres immédiats, s'avança directement vers la Garonne pour envahir la deuxième Aquitaine et la Novempopulanie. En passant, il s'empara de la grande cité de Bordeaux et de la forteresse de Blaye, déjà mentionnée dans la notice de l'Empire, à la fin du IVe siècle. Dans toute cette marche ses soldats continuèrent d'observer la plus exacte discipline et furent accueillis comme des libérateurs par les populations romaines. Clovis ne s'arrêta d'ailleurs nulle part et laissa derrière lui les places fortes qu'il ne put prendre. Il avait hâte d'achever la ruine des Wisigoths dans leur capitale et au cœur même de leur puissance. Mais, quelque rapide qu'eût été sa marche, les vaincus avaient eu le temps de rallier leurs guerriers et de reconstituer leur gouvernement. Leur nouveau roi, Gésalic, n'ayant pas assez de troupes pour tenir la campagne, s'était retiré avec tous les trésors de l'état dans la forteresse de Carcassonne où il se préparait à une vigoureuse défense. Ces trésors étaient un des principaux motifs de la promptitude avec laquelle Clovis s'avançait vers le midi. Nous avons vu, depuis la prise de Rome par le grand Alaric, quelle idée on se faisait généralement de la richesse des Wisigoths. Il courait à ce sujet dans le peuple des récits dignes des contes orientaux et qui enflammaient la cupidité de toutes les nations barbares[220]. La renommée des trésors des Wisigoths avait contribué à attirer les Huns dans la Gaule et était sans doute pour beaucoup dans l'ardeur avec laquelle les Francs se portaient à cette guerre. Clovis, sans s'arrêter à Toulouse, marcha donc immédiatement sur Carcassonne, afin de poursuivre l'ennemi dans son dernier asile et de saisir ces richesses, objet de tant d'envie[221]. Mais là, il rencontra une résistance qui arrêta le cours de ses succès, et ne pouvant emporter la place d'assaut, il fut forcé de la bloquer et de commencer un siège en règle. Laissons-le devant cette place, qui fut, comme Avignon, l'écueil de sa fortune, et après avoir suivi les brillantes opérations de l'armée qui agissait sur la Loire, voyons quelles furent les conséquences de l'attaque dirigée en même temps sur le Rhône.

Fidèle à ses engagements avec Clovis, Gondebaud, dès le moment où la guerre fut déclarée, fit entrer une armée dans la province d'Arles. « Allez, disait Avitus à Sigismond partant pour cette espèce de croisade, marchez avec le Christ pour guide ; soyez heureux, et revenez vainqueur ; gravez votre foi sur le fer de vos lances, promettez à vos soldats l'assistance divine et forcez Dieu lui-même par vos prières à vous venir en aide[222]. »

L'expédition commencée sous ces pieux auspices rencontra d'abord peu de résistance. Dernière conquête d'Euric, la province d'Arles avait souffert plus qu'aucune autre des persécutions religieuses. Lors même que le tyran eût accordé un peu de tolérance au reste de ses états, il continua de faire peser durement son joug sur ces contrées où il sentait que le voisinage de l'Italie rendait sa puissance précaire. Presque tous les évêques furent proscrits et beaucoup d'entre eux n'étaient pas encore remplacés en 506, car leurs signatures manquent au concile d'Agde[223]. Secondés par les sympathies de la population, que des intrigues secrètes préparaient depuis cinq années à une réaction politique, les Bourguignons s'emparèrent de la plupart des villes-frontières de la deuxième Narbonnaise et des Alpes maritimes, puis laissant derrière eux Avignon, qu'ils ne purent prendre, ils vinrent mettre le siège devant Arles.

Cette grande cité qui passait encore alors pour la capitale de la Gaule est située sur la rive gauche du Rhône en face de Ne de la Camargue au lieu où le fleuve se partage en deux bras et forme, comme le Nil, un delta en approchant de son embouchure ; des ponts de bois longs et étroits unissaient en cet endroit les deux rives et servaient de communication entre les deux Narbonnaises. Les Bourguignons investirent la ville sur la rive gauche et démolirent toutes les maisons qui pouvaient gêner leurs approches sans épargner même un monastère que saint Césaire avait récemment fondé[224]. Théodoric, descendant des Cévennes avec son corps d'armée, après avoir pris possession de toute la Ire Aquitaine au nom de son père, vint combiner ses opérations avec celles de ses alliés et s'établit sur la rive droite. Il fit plusieurs tentatives pour forcer le passage des ponts ; mais les Goths, commandés par un brave officier nommé Tulum, repoussèrent toutes ces attaques[225]. Alors les deux armées assiégeantes établirent un peu plus bas sur le fleuve un pont de bateaux par lequel elles purent communiquer ensemble et intercepter la navigation d'où les assiégés tiraient toutes leurs ressources[226].

Cette manœuvre jeta la terreur dans la ville ; la famine s'y fit bientôt sentir et sa nombreuse population, irritée par la souffrance, se mit à crier à la trahison.

Centre du commerce de la Gaule avec la Méditerranée et l'Orient, Arles était habitée par des négociants de toutes les nations et de toutes les sectes. On y voyait une multitude de juifs qui dès-lors commençaient à prendre dans les relations, commerciales le rôle si actif qu'ils remplirent pendant tout le moyen-âge. Dans cette foule composée d'éléments hétérogènes, rapprochés seulement par l'amour du gain, les sentiments religieux avaient peu d'empire. La voix de l'égoïsme et des intérêts matériels était seule écoutée. Les habitants craignaient avant tout le pillage qui devait suivre nécessairement la prise de la ville, et c'est pourquoi ils secondaient avec zèle la courageuse résistance de la garnison. Toutes ces sectes dissidentes avaient d'ailleurs un lien commun dans leur haine contre les catholiques et surtout contre le clergé dont elles redoutaient l'ardent prosélytisme. Il n'est donc pas étonnant que toutes les défiances, toutes les colères se soient portées sur saint Césaire, déjà suspect d'attachement aux Bourguignons ses compatriotes. Une circonstance malheureuse vint confirmer les accusations de ses ennemis. Un jeune clerc, son parent, attaché à sa personne se fit descendre pendant la nuit du haut des remparts et passa dans le camp ennemi. Le biographe de saint Césaire assure que le pieux évêque était étranger à cette démarche imprudente, et qu'il en éprouva un vif chagrin. Mais on conviendra qu'il était difficile de le croire pur de toute complicité, et dès que le fait fut connu dans la ville, une explosion générale d'indignation y éclata. Soldats, habitants, juifs, païens, hérétiques, tous crièrent que l'évêque trahissait et qu'il fallait le jeter dans le Rhône. On arrache le prélat de son logement, situé suivant l'usage dans l'enceinte de la basilique, et on le conduit à la prison du prétoire où il est étroitement resserré sous bonne garde. La populace arienne se précipite dans les lieux saints ; un Goth se couche insolemment dans le lit même de l'évêque et est, dit-on, frappé de mort par la vengeance divine. Les juifs se montrèrent les plus acharnés dans cette émeute impie ; mais ils ne devaient pas tarder eux-mêmes à se trouver en butte à ces fureurs populaires auxquelles ils applaudissaient[227].

Cette race cosmopolite, sans foyers et sans patrie, étrangère au milieu des chrétiens qu'elle haïssait et dont elle était détestée, était dès-lors ce qu'elle fut pendant tout le moyen-âge, toujours prête à passer d'un drapeau sous un autre et à trahir le souverain sous le sceptre duquel le hasard l'avait jetée. La situation d'Arles semblait désespérée ; tous les efforts qu'on avait faits pour rompre le pont de bateaux avaient été inutiles ; les vivres n'arrivaient plus, et l'on ne voyait venir aucun secours. Les juifs pensèrent que la ville ne pouvait tarder à se rendre et résolurent de prendre les devants pour s'assurer des garanties contre le pillage qu'ils craignaient plus que personne parce qu'ils étaient les plus riches. Les Wisigoths, qui composaient la garnison, étaient peu nombreux et la défense d'une enceinte aussi vaste n'était possible qu'avec le concours des habitants. Chaque corporation, chaque corps de métier était appelé à son tour à monter la garde sur les remparts. Ainsi le récit d'un témoin oculaire nous montre l'organisation des gardes bourgeoises du moyen-âge déjà en vigueur au commencement du VIe siècle. Une nuit que les juifs étaient de garde, un d'eux lança du haut des murailles une lettre attachée à une pierre, dans laquelle il désignait aux ennemis la partie du rempart où sa nation était postée, leur promettant, s'ils donnaient l'assaut de ce côté, de leur livrer la place pourvu qu'ils assurassent aux juifs la conservation de leurs richesses et de leur liberté.

Par hasard les assiégeants avaient cette nuit-là fait reculer leurs postes à une certaine distance des murailles. La lettre resta sur le terrain ; le lendemain matin elle fut aperçue, ramassée par un soldat et lue publiquement dans la ville. Aussitôt les défiances populaires prirent une direction nouvelle ; les juifs en devinrent seuls l'objet ; l'auteur de la lettre et ses complices furent punis d'un supplice infamant, et comme on se souvint qu'ils avaient été les plus ardents délateurs de l'évêque saint Césaire, on regarda leur trahison comme une preuve de l'innocence de celui qu'ils avaient accusé. D'ailleurs le découragement gagnait tous les cœurs ; on prévoyait la nécessité d'une capitulation et l'évêque pouvait seul être médiateur entre la ville et les assiégeants. On le tira donc de prison et on le reconduisit à son palais ; mais pour ménager les préventions des ariens, on tint d'abord sa délivrance secrète et pendant longtemps les catholiques ignorèrent s'il était vivant[228].

Le siège d'Arles avait commencé à peu près en même temps que celui de Carcassonne et toute la guerre s'était concentrée autour de ces deux places qui arrêtaient à la fois les deux armées envahissantes. Leur résistance prolongée donna enfin le temps à Théodoric d'intervenir dans cette grande crise. Plein de confiance dans l'effet de ses ruses diplomatiques, il se flattait encore d'empêcher la guerre d'éclater, lorsqu'il apprit les rapides succès de Clovis et vit avec stupeur la puissante monarchie des Wisigoths resserrée, en moins d'un mois, dans l'étroite enceinte de deux villes. C'était la seconde fois que l'impétuosité du roi des Francs déjouait ses calculs ; pris au dépourvu par les événements, il se hâta de faire ses préparatifs pour entrer en campagne, mais l'ordre de départ de ses troupes, que nous avons encore, prouve qu'elles ne furent convoquées que pour le 24 juin, et par conséquent son armée ne put passer les Alpes qu'à la fin de juillet[229].

L'approche seule de cette armée répandit la terreur dans le camp des Bourguignons. Leur malheureuse expédition en Italie leur avait appris à craindre les soldats de Théodoric, et la vigoureuse défense des assiégés avait lassé leur courage. Ils se retirèrent précipitamment vers la Durance ; mais l'armée des Goths les suivit dans leur retraite et leur fit éprouver des pertes considérables ; car elle ramena dans Arles un si grand nombre de prisonniers que les places de la ville et les parvis de l'église en étaient encombrés[230]. Dans cette occasion saint Césaire ne craignit pas de montrer encore ouvertement ses sympathies ; il épuisa les magasins de l'église et vendit jusqu'aux vases sacrés pour nourrir et racheter les captifs francs et bourguignons[231]. La liberté avec laquelle il secourut ainsi les ennemis des Goths prouve au reste combien les ordres de Théodoric étaient conciliants et généreux. Lorsque ses armées entrèrent dans la Gaule, cet habile politique avait prescrit à tous ses officiers de ménager les habitants, de rendre les esclaves fugitifs à leurs maîtres et de respecter les consciences, les personnes et les propriétés. « Nous n'attachons pas moins de prix, disait-il, à la moralité qu'au succès de nos armes. Que d'autres rois mettent leur gloire à dépouiller et ruiner les villes prises ; nous voulons, avec l'aide de Dieu, vaincre de telle sorte que nos nouveaux sujets regrettent de n'avoir pas eu plutôt le bonheur de nous appartenir[232]. »

Pendant que ces événements se passaient sur la rive gauche du Rhône, la retraite honteuse des Bourguignons rendait sur la rive droite la position des Francs très critique. Le corps d'armée commandé par le fils de Clovis fut forcé de se replier sur les Cévennes. Maîtres des passages du fleuve, les soldats de Théodoric pouvaient d'un moment à l'autre surprendre le roi lui-même, occupé depuis trois mois à assiéger inutilement Carcassonne. Clovis se trouvait dans la situation où il s'était vu sept ans auparavant sous les murs d'Avignon. Devant lui une place forte qu'il ne pouvait prendre et une armée prête à l'attaquer ; derrière lui cent lieues de pays ennemi qu'il avait traversé sans assurer ses communications. Dans ces circonstances une bataille perdue le mettait à la discrétion du vainqueur. Il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance du système stratégique de Clovis avec celui de Napoléon. Comme le grand conquérant des temps modernes, le roi des Francs surprenait ses ennemis par la rapidité de ses marches, les écrasait dans un engagement décisif, et s'avançait droit vers les capitales ou vers le point où se trouvaient concentrées les dernières forces de ses adversaires, négligeant les places de second ordre, ne calculant ni les obstacles, ni les chances malheureuses, regardant toujours en avant et jamais en arrière. Ce système a l'avantage de réaliser promptement de grands résultats ; il est admirable tant qu'on avance ; mais il devient funeste dès qu'on s'arrête ou qu'on recule. Clovis n'attendit pas qu'un désastre vînt le faire repentir de sa témérité. Il s'empressa de lever le siège de Carcassonne et de se retirer sur Bordeaux[233].

L'apparition des drapeaux de Théodoric sur le théâtre de la guerre avait suffi presque sans combat pour éloigner les deux armées qui paraissaient devoir effacer dans la Gaule jusqu'aux dernières traces de la puissance des Goths. Satisfait de ce résultat, il ne dépassa point la limite du Rhône. La révolution qui s'était opérée chez les Wisigoths, et qui excluait du trône son petit-fils, ne lui permettait pas d'aller plus loin sans se compromettre avec l'usurpateur Gésalic. Profitant de sa victoire dans son propre intérêt, il fit occuper en son nom par ses troupes la ville et la province d'Arles. Les cités situées au nord de la Durance restèrent seules au pouvoir des Bourguignons. Théodoric prit cette rivière pour limite et la garnit d'une ligne de forteresses[234]. Fier d'avoir rangé sous sa domination ce territoire qui avait été le dernier asile de la puissance impériale au-delà des Alpes, il s'empressa de l'organiser suivant les principes tout romains de son gouvernement. Il nomma un préfet et un vicaire des Gaules, ressuscitant pour la dernière fois le fantôme de ce pouvoir auquel obéissait jadis toute l'Europe occidentale[235]. Il félicita les habitants d'avoir été arrachés à la barbarie et rendus à la liberté romaine[236] ; joignant d'ailleurs les faits aux paroles, il protégea les catholiques, respecta l'influence des évêques[237], prit toutes les mesures nécessaires pour que le pays ne souffrît pas de la présence de ses troupes[238], et s'appliqua par des dégrèvements d'impôts et des bienfaits de toute nature, à gagner l'affection de ses nouveaux sujets[239].

L'année suivante, la guerre continua sans beaucoup d'activité entre les Wisigoths et les Francs toujours alliés aux Bourguignons. Les détails en sont peu connus, parce que les Francs n'eurent plus d'avantages marquants et que les chroniqueurs mérovingiens ont en général passé sous silence tout ce qui n'était pas à la gloire de leur nation. Clovis, après avoir passé l'hiver à Bordeaux, songea à s'assurer la possession des contrées qu'il avait plutôt parcourues que soumises, et à y détruire tous les foyers de résistance. La ville d'Angoulême ne s'était point encore rendue ; il avait passé sous les murs de cette place l'année précédente sans s'y arrêter, pour ne point retarder sa marche ; il y revint et la prit d'assaut, après avoir fait écrouler un pan de mur, dont la chute fut attribuée à un miracle par les catholiques, qui regardaient toujours la cause des Francs comme la cause de Dieu[240].

En 509, les Wisigoths, qui avaient eu le temps de réparer leurs pertes, reprirent l'offensive. Suivant la chronique de Marius, un de leurs généraux, nommé Mammon, ravagea une partie des Gaules[241], et comme nous avons vu que dans le langage de l'époque, on doit entendre ordinairement par ce mot les provinces comprises clans l'ancienne Celtique de César, nous devons en conclure qu'ils rentrèrent dans l'Aquitaine, et y obtinrent des succès. Mais ce retour de fortune ne se soutint pas longtemps ; sur la fin de l'année, l'armée de Gondebaud s'empara de Narbonne. Gésalic vaincu, se réfugia de l'autre côté des Pyrénées, à Barcelone, où les Wisigoths le déposèrent et le forcèrent de chercher un asile en Afrique, à la cour du roi des Vandales[242]. Comprenant alors tout le tort qu'ils avaient fait â leur cause en s'aliénant l'appui de Théodoric, ils implorèrent la protection du maître de l'Italie, et lui offrirent de le reconnaître comme tuteur de -leur jeune roi Amalaric.

Dès-lors la face des affaires changea. Théodoric, depuis la délivrance d'Arles, s'était contenté de défendre sa conquête, sans prendre aucune part active à la guerre. D'un côté, sa position fausse envers Gésalic l'empêchait d'agir dans la Gaule. De l'autre, le soin de sa propre sûreté le retenait en Italie, car l'empereur Anastase, profitant de ses embarras, avait envoyé, en 508, dans l'Adriatique, une flotte avec des troupes de débarquement qui dévastèrent les côtes de la Calabre. Mais ayant échoué dans une attaque contre Tarente, ces troupes se rembarquèrent, et la flotte rentra dans les ports d'Orient, sans avoir rien fait autre chose que des actes de piraterie indignes d'un grand empire[243]. Il est probable que cette agression d'Anastase était concertée avec les rois des Francs et des Bourguignons et l'hostilité de la cour de Byzance contre Théodoric durait encore en 509 ; car cette année, comme la précédente, les deux cours ne s'accordèrent pas pour la désignation des consuls et les fastes de Rome ne portèrent en 509 et 510 que les noms de ceux qui avaient été désignés par Théodoric pour l'Occident ; mais la paix dut se faire à la fin de 509, car, en 510, il y eut deux consuls désignés pour l'année suivante 511[244]. Ainsi Théodoric, libre d'agir, et désormais personnellement intéressé à défendre les possessions des Wisigoths dans la Gaule, put au commencement de l'année 510 disposer de toutes ses forces pour intervenir efficacement dans le conflit. Ses troupes, commandées par le comte Hibba, entrèrent dans la Narbonnaise et défirent les Francs et leurs alliés dans une grande bataille, où, suivant Jornandès, ils perdirent 30.000 hommes[245]. Cette victoire amena immédiatement la conclusion de la paix, que Théodoric, toujours modéré, accorda à des conditions qui concilièrent tous les intérêts.

Par le traité qui intervint alors, la Novempopulanie et les deux Aquitaines furent définitivement acquises à Clovis. Théodoric resta en possession de la province d'Arles jusqu'à la Durance ; les Bourguignons gardèrent les cités au nord de cette rivière, à l'exception d'Avignon[246]. La monarchie des Wisigoths fut réduite à l'Espagne et à la première Narbonnaise. La royauté du jeune Amalaric y fut reconnue nominativement ; mais Théodoric, tuteur de son petit-fils, resta seul chef réel des deux branches de la race gothique[247]. En Espagne comme en Italie il fut appelé roi, et son règne, daté de l'an 510 dans les états wisigoths[248], n'y fut pas moins absolu jusqu'à sa mort que dans l'empire arraché à Odoacre, en 493, par son épée victorieuse.

Quoique la campagne de 510 se fût terminée pour Clovis par une défaite et qu'il n'eût pas complétement atteint son but qui était de ne laisser aucune partie de la Gaule au pouvoir des Goths, on ne saurait nier cependant qu'il n'eût acquis dans cette guerre un immense accroissement de gloire et de puissance. L'empereur Anastase, son allié dans la lutte qu'il venait de soutenir avec tant d'éclat, l'avait en 509, au plus fort des hostilités, désigné consul pour l'année suivante. Libre enfin par la conclusion de la paix de quitter ces provinces méridionales où s'étaient agitées pendant trois ans les destinées de la Gaule, il se rendit à Tours, vers le milieu de l'année 510, pour inaugurer son consulat dans le sanctuaire le plus vénéré des catholiques gaulois, en présence du tombeau de saint Martin. Revêtu des ornements consulaires que l'empereur lui avait envoyés, il fit dans cette ville une entrée solennelle, jetant des pièces d'or au peuple, suivant l'usage des consuls romains, et alla de la basilique de Saint-Martin à la cathédrale remercier le Ciel des victoires qu'il lui avait accordées sur les hérétiques[249]. Il fit alors à toutes les églises de ses états des donations considérables tant en argent qu'en biens-fonds pris sur les terres du domaine public[250]. La basilique de Saint-Martin eut la plus grande part à ses libéralités ; il lui donna jusqu'à son cheval de bataille. On prétend même que fatigué des exigences du clergé, il laissa échapper un mot qui suffirait seul à peindre sa situation. « Les saints, dit-il, servent bien leurs amis ; mais ils font payer cher leurs services[251]. »

On a beaucoup disputé sur le consulat de Clovis et plusieurs historiens ont nié le fait lui-même comme invraisemblable. En effet si l'on adopte le système de nos écrivains classiques, si l'on assimile Clovis aux Crochus, aux Attila, aux chefs des bandes germaniques des IIe et IIIe siècles, si on le fait partir des bords du Rhin, poussé par une rage aveugle, pour dévaster la Gaule et exterminer ou asservir ses habitants, cet événement, comme la plupart des faits les mieux constatés de l'histoire du V' siècle, deviendra inexplicable. Mais si l'on se rappelle la position du fils de Childéric dans la Gaule, telle que nous l'avons définie d'après les témoignages authentiques et officiels des contemporains, on ne trouvera rien d'étonnant à ce que le défenseur de la foi, le chef d'une des plus puissantes nations fédérées de l'Empire ait été élevé au consulat, comme l'avaient été avant lui les Francs Bauton et Mérobaude, le Vandale Stilichon, le Suève Ricimer et le roi des Goths Théodoric. Les historiens du siècle de Louis XIV, voulant absolument faire de Clovis un monarque semblable à leur auguste maître, ne pouvaient souffrir qu'il eût manqué, selon eux, à l'honneur de sa couronne eu acceptant un titre d'un souverain étranger. Nous croyons inutile de réfuter cet anachronisme après avoir employé deux volumes à prouver par une série de faits incontestables que les rois barbares n'étaient point étrangers dans l'Empire, que tous reconnaissaient la suprématie de la cour impériale et ambitionnaient les honneurs émanés d'elle, qu'enfin le titre de roi était considéré comme inférieur à ceux des dignités romaines et surtout au consulat que l'écrivain goth Jornandès proclamait encore à la fin du VIe siècle, la première dignité du monde[252].

Grégoire de Tours écrivait dans le siècle même où Clovis avait vécu ; il était évêque de la ville où le roi des Francs avait inauguré son consulat et il décrit cette cérémonie dans les formes consacrées par les usages de l'Empire. La tradition d'un fait aussi marquant pouvait-elle donc être perdue soixante ans après, dans le lieu même où il s'était passé ? Ou bien soupçonnera-t-on le savant prélat, issu d'une de ces nobles familles gallo-romaines qui attachaient tant de prix aux titres de leurs ancêtres, de s'être trompé sur la valeur d'une dignité qu'il connaissait parfaitement et dont l'éclat ne laissait point de prise à l'incertitude ou à l'ignorance ? Tous les chroniqueurs qui sont venus après lui, à l'exception de Frédégaire, ont répété son récit sans hésitation, et si je les cite, c'est seulement pour prouver que la vérité du fait était universellement reconnue[253].

La seule raison valable qu'on ait objectée contre le consulat de Clovis est l'absence de son nom sur les tables des fastes consulaires. L'objection serait même péremptoire si nous avions ces tables complètes. Mais nous ne possédons que celles de Rome ; les fastes de Constantinople ne sont pas venus jusqu'à nous. Or, nous avons vu que la cour d'Orient et celle d'Occident désignaient chacune un consul : les noms des deux consuls étaient portés en même temps sur les tables lorsque l'accord régnait entre les deux empires[254] ; mais lorsqu'ils étaient en guerre, chaque cour n'inscrivait aux fastes que le nom du consul qu'elle avait nommé. Ainsi en 509 et 510 les fastes de Rome ne portèrent que les noms des consuls désignés par Théodoric, Importunus et Boëthius[255]. Nous ignorons pendant ces deux années quels furent les consuls désignés par Anastase, et s'il est évident qu'il ne dut pas renoncer à exercer son droit, put-il en faire un meilleur usage que d'élever au consulat le seul rival capable de contrebalancer la puissance de Théodoric, l'ennemi déclaré des Goths, que lui-même combattait par mer, en les faisant attaquer au-delà des Alpes par les Francs et les Bourguignons ?

Le consulat de Clovis me paraît donc un fait avéré. Mais d'un autre côté je crois que certains auteurs ont donné à ce fait trop d'importance en le considérant comme la seule source légitime de l'autorité du roi des Francs dans la Gaule et comme la base de la monarchie qu'il y fonda. Investi héréditairement de la dignité de maître des milices, Clovis, dès son avènement, vit son autorité reconnue à ce titre dans une partie de la Gaule romaine. Ses victoires et surtout l'influence catholique dont il devint après son baptême le représentant et le champion armé, attirèrent à lui le reste des populations gauloises. Le titre de consul dut ajouter autant de force que d'éclat à sa puissance en l'élevant au premier rang dans la hiérarchie des illustrations romaines ; mais cette dignité temporaire et depuis longtemps purement honorifique ne pouvait servir seule de fondement à une domination effective et durable. Les Gaulois révéraient dans Clovis le vainqueur de Tolbiac et le défenseur de la foi. La cour de Byzance voyait en lui un chef barbare gouvernant, comme patrice et maître des milices, une portion du territoire de l'Empire, et tous ces titres se confondaient dans l'esprit des peuples pour concilier à son autorité leur obéissance volontaire. La cérémonie consulaire de Tours contribua à assurer ce résultat ; car elle fut aux yeux des peuples le signe visible de la sanction impériale donnée au pouvoir du roi des Francs. C'est ce qui se manifesta particulièrement dans la soumission des chefs bretons de l'Armorique, que tout concourt à rapprocher de cette époque.

Ces chefs, tout en conservant leur indépendance de fait, n'avaient jamais méconnu en principe la suzeraineté des empereurs, et, à part les hostilités passagères suscitées par l'usurpation de Grallon et réprimées par Aaius, ils s'étaient montrés pendant tout le Ve siècle les fidèles soutiens de Rome et de la cause catholique. Audren en 451, Erech, appelé par les Latins Riochame, en 469, avaient combattu sous les drapeaux de l'Empire contre les Huns et contre les Wisigoths.

Eusebius et son frère Budic, fils ou frères de Riochame, commandaient du temps de Clovis aux Bretons-Armoricains[256]. Retrouvant dans le vainqueur des Goths, dans le consul romain un véritable représentant de la puissance impériale, ils reconnurent sa suprématie comme ils avaient reconnu celle d'Aëtius et d'Egidius. Mais ils n'en restèrent pas moins libres dans les limites de leur territoire, et cet état de vassalité indépendante, souvent troublé par des révoltes et des guerres, se maintint pendant toute la durée de la dynastie mérovingienne.

A la vérité, depuis le règne de Clovis, les chroniqueurs gaulois cessèrent de donner aux chefs bretons le titre de roi et ne leur accordèrent plus que celui de comte. Mais cela ne changeait rien au pouvoir réel de ces chefs à l'égard de leurs compatriotes[257]. Ce titre de roi, devenu si auguste dans l'Europe moderne, était dédaigné par les successeurs de César, qui l'abandonnaient aux chefs des nations sujettes ou fédérées de l'Empire. Mais les princes mérovingiens, qui eux-mêmes n'en avaient point d'autres, ne voulurent plus l'attribuer aux puissances subalternes. Ainsi les rois bretons ne furent plus pour eux que des comtes, de même qu'ils ne virent plus que des ducs dans les chefs des peuples germaniques, des Allemands, par exemple, qui avaient toujours été appelés rois par les Romains.

La plupart des historiens ont supposé que Clovis avait dompté par la force des armes l'Armorique bretonne. On ne trouve dans les documents contemporains aucune trace d'une guerre contre les Bretons, et il serait difficile d'assigner une époque où l'on pût la placer. Le seul témoignage historique sur lequel cette supposition se fonde est un passage de Grégoire de Tours qui rapporte que du temps de Clovis, la ville de Nantes assiégée par une armée de Barbares, dut sa délivrance à l'intervention miraculeuse des saints martyrs Rogatien et Donatien[258]. Le fait paraît vrai en lui-même ; mais il ne prouve rien de ce qu'on a voulu en conclure ; car Nantes n'appartenait pas alors aux chefs bretons et ne leur avait jamais appartenu[259]. Il serait possible, quoique fort peu probable, que cette cité romaine, seule parmi celles de la 3e Lyonnaise, eût tenté de résister aux armes de Clovis. Mais comment admettre que Grégoire de Tours, qui montre partout le roi des Francs protégé du ciel et favorisé par des miracles, eût attribué à l'intervention divine un échec éprouvé par le défenseur de la cause catholique ? Lorsqu'on s'est pénétré de l'esprit de cette époque, on n'a pas besoin d'autre preuve pour être convaincu que ce n'étaient point les soldats de Clovis qui assiégeaient Nantes. L'invasion dont parle Grégoire de Tours ne peut être imputée qu'aux Saxons, à ces pirates du nord qui pendant le cours du r siècle exercèrent sur les côtes de la Manche et de l'Océan des ravages semblables à ceux qui ont rendu plus tard le nom des Normands si redoutable. La ville de Nantes, qui devait être détruite par eux au IXe siècle, eut alors le bonheur de les voir s'éloigner de ses murs et il est naturel qu'échappée au fer de ces farouches païens, elle ait attribué sa délivrance inespérée à un miracle de la bonté divine.

Si l'on en croit les chroniques bretonnes, la levée du siège de Nantes aurait été due au roi des Bretons-Armoricains, Budic. Son prédécesseur Eusebius était mort au moment où les Saxons envahissaient l'Armorique, et l'on peut croire qu'il avait été massacré par ces Barbares[260]. Budic passa de la Grande Bretagne sur le continent, attaqua les pirates, commandés par un chef nommé Marchill, le même que Grégoire de Tours appelle Chillon, les vainquit et les força de se rembarquer après en avoir fait un grand carnage[261]. La coïncidence des deux récits ne permet pas de révoquer en doute la réalité de ces faits, qui durent se passer de 507 à 509, pendant les guerres de Clovis contre les Goths. Au reste Budic ne tarda pas à expier sa victoire. Peu de temps après la mort de Clovis, vers l'année 512, les pirates du nord revinrent en force sur les côtes de l'Armorique, dévastèrent le pays et s'y établirent en maîtres[262]. Budic périt en les combattant, et son fils Hoël ou Riowal fut forcé de se réfugier dans la Grande- Bretagne. Il en revint l'année suivante, et avec les secours que lui avaient donnés les Bretons insulaires il réussit à exterminer les pirates et reprit possession de ces provinces, qu'il gouverna comme ses prédécesseurs sous la suzeraineté à peu près nominale des fils de Clovis[263].

Ces attaques continuelles des Saxons furent la véritable cause de la faiblesse des Bretons-Armoricains, du peu d'influence qu'ils exercèrent sur les affaires de la Gaule, et par suite, de l'obscurité qui a couvert leur nom et leur histoire. Ils n'avaient pas trop de toutes leurs forces pour défendre les côtes de leur pays et pour secourir leurs frères de la Grande-Bretagne, engagés clans une lutte encore plus désastreuse contre les mèmes ennemis. De là vint qu'ils ne purent profiter des troubles de la Gaule pour s'étendre sur le continent. Si pendant l'usurpation de Grallon, ils occupèrent Rennes et menacèrent Tours, les descendants légitimes de Conan, rappelés au pouvoir, paraissent être rentrés dans leurs anciennes limites ; car Rennes suivit à la fin du Ve siècle le sort des autres cités romaines de la troisième Lyonnaise. Du temps de Clovis, le territoire des chefs bretons était toujours borné aux cités des Vénètes, des Corisopites, des Osismiens et des Curiosolites, représentés par les départements du Morbihan, du Finistère et des Côtes-du-Nord[264]. Les faits historiques démontrent de la manière la plus authentique que ces limites restèrent les mêmes pendant toute la durée de la dynastie mérovingienne. Au commencement du VIe siècle, il n'y avait encore sur les états bretons qu'un évêché régulièrement constitué, celui de Vannes, leur capitale[265]. Melanius, évêque de Rennes, connu sous le nom de saint Mélaine, était alors le prélat le plus vénéré de toute l'Armorique. Clovis l'appela auprès de lui, lui donna sa confiance et en fit son intermédiaire auprès des chefs bretons[266] ; originaire de Vannes, il exerçait sur ces chefs une influence dont l'auteur de sa vie rapporte des preuves frappantes, et leur soumission volontaire à la suzeraineté du roi des Francs fut sans doute en partie son ouvrage.

L'ouest et le midi de la Gaule étant ainsi pacifiés, Clovis quitta Tours et vint fixer sa résidence à Paris, dans l'ancien palais des Césars. Toute son attention se portait alors vers le nord où il lui restait beaucoup à faire pour établir solidement son autorité. Chose étonnante ! maître absolu des deux tiers de la Gaule, il n'exerçait encore sur ses compatriotes qu'un pouvoir précaire et borné. La tribu de Tournay, affaiblie par la désertion des païens obstinés était toujours la seule fraction de la race franque qui lui fût soumise, la seule où il eût pu propager la religion chrétienne et fonder un évêché[267]. Depuis la victoire de Tolbiac, les Ripuaires étaient ses alliés ; mais ils conservaient toute leur indépendance et leur attachement au paganisme élevait entre eux et lui une insurmontable barrière. Leur roi, Sigebert, blessé au genou dans cette célèbre bataille, ne pouvait plus faire la guerre par lui-même ; mais un corps auxiliaire, conduit par son fils Chlodéric, avait suivi le drapeau de Clovis dans toutes ses expéditions[268]. Lorsque la guerre des Wisigoths fut terminée au printemps de l'année 510, ces troupes reprirent le chemin de leur patrie. Le fils de Sigebert s'était distingué à la bataille de Vouillé ; depuis trois ans, combattant à côté du plus grand capitaine de l'époque, il n'avait pu s'empêcher de subir cette fascination qu'exercent les hommes illustres sur tout ce qui les entoure, cet ascendant de la gloire qui commande le dévouement. Il est même probable que les Leudes[269] qui l'accompagnaient avaient perdu comme lui dans le contact des milices gauloises la rudesse primitive de leurs mœurs et de leurs sentiments nationaux. Clovis avait remarqué ces dispositions et les entretenait soigneusement. En se séparant du jeune prince à Paris, il lui insinua combien il était regrettable que son père s'obstinât à retenir la nation ripuaire dans les liens de la vieille barbarie, que si la mort faisait disparaître cet obstacle, si le sceptre était remis à des mains plus jeunes et plus intelligentes, alors une liaison intime pourrait s'établir entre les deux branches de la race franque qui marcheraient de concert vers les hautes destinées auxquelles l'avenir les appelait[270]. Ces insinuations ne furent que trop bien comprises. A peine de retour dans son pays, Chloderic rejoignit son père qui chassait sur la rive droite du Rhin, dans les immenses forêts de la Westphalie, le surprit dans ces solitudes et le fit assassiner ; puis accourant à Cologne, il s'empara du trésor et fut proclamé roi par ses compagnons d'armes. Aussitôt il écrivit à Clovis pour lui annoncer cette heureuse révolution et lui offrir une part de ses richesses comme gage de l'étroite amitié qui allait s'établir entre eux[271].

L'imprudent jeune homme n'avait pas sondé toutes les profondeurs de la politique de Clovis. Ce n'étaient pas des amis, c'étaient des sujets qu'il fallait au roi des Saliens. La réunion de la Gaule et de la Germanie, sous un même sceptre et sous une même foi, tel était le vaste plan que lui avaient tracé les évêques et dans lequel l'intérêt de son ambition se confondait avec celui de l'église. L'exécution en avait été commencée par l'abaissement des puissances ariennes. Il ne manquait plus à son accomplissement que la soumission des peuples païens, et l'assujétissement des Ripuaires en était la première condition. Le crime de Chlodéric lui offrait dans ce but une occasion trop favorable pour qu'il ne s'empressât pas d'en profiter. En acceptant l'amitié d'un parricide, il se serait chargé lui-même de la complicité de cet odieux forfait ; il aurait compromis sa popularité religieuse et la puissance d'opinion qui l'avait soutenu jusqu'alors. En se posant au contraire comme vengeur de l'humanité outragée, il recueillait sans péril le fruit du crime qu'il avait inspiré, si non conseillé lui-même. Aussi n'hésita-t-il pas à prendre ce dernier parti.

Cependant, dissimulant encore, il envoya deux de ses principaux officiers à Cologne, sous prétexte de recevoir le tribut que Chlodéric lui offrait et de conclure avec lui un traité d'alliance. Mais ils avaient reçu secrètement une mission sanglante et ils l'exécutèrent avec autant d'adresse que d'audace. Tandis que le jeune prince, enfermé seul avec eux sans défiance, était occupé à leur montrer son trésor, l'un d'eux le frappa d'un coup de hache par derrière et vengea ainsi par un nouveau crime les mânes d'un père lâchement assassiné[272]. Après ce coup hardi, les agents de Clovis disparurent et réussirent à s'éloigner sans être poursuivis. Cependant cette catastrophe imprévue avait jeté le trouble parmi les Ripuaires ; privés de leurs chefs, divisés entre eux, ils coururent confusément aux armes. Bientôt la voix publique dénonça la main invisible qui avait armé le fils contre le père pour les perdre l'un par l'autre. Les Ripuaires virent le piège clans lequel ils étaient tombés, l'hypocrite duplicité de Clovis leur apparut dans toute son horreur, et sous l'impression de ces sentiments un soulèvement général éclata. Les cités romaines de la première Belgique dont les relations étaient fréquentes avec les Ripuaires, possesseurs de Trèves leur ancienne métropole, s'y trouvèrent elles-mêmes entraînées[273].

Cette révolte ébranlait la puissance de Clovis par sa base, et jamais il -n'avait été exposé à un danger si grand. Il le conjura par cette promptitude de résolution qui semble avoir été le trait saillant de son caractère et à laquelle il dut ses plus beaux succès. On était au commencement de l'année 511. Il n'attendit pas que l'hiver fut passé et entrant immédiatement en campagne, il se présenta devant Verdun qui était la place la plus avancée de la première Belgique, sur la route de Reims à Trèves. La ville fut aussitôt investie et tout se disposa pour donner l'assaut[274]. Les habitants ne s'attendaient point à une attaque si subite ; effrayes de leur isolement, ils essayèrent à peine de se défendre et ne songèrent qu'à implorer la clémence du héros de Tolbiac. Mais leur évêque était mort de douleur et d'effroi en voyant arriver l'armée des Francs sous les murs de sa ville épiscopale, et les prélats étaient si bien alors les organes naturels des populations, qu'elles ne savaient qui prendre pour intercesseur lorsque leur premier pasteur n'était plus là pour les protéger[275]. Un saint prêtre, nommé Euspicius, se dévoua pour le salut commun ; il alla se jeter-aux genoux de Clovis et obtint de lui que la ville serait épargnée. Le roi des Francs y fit une entrée pacifique ; d'après le vœu des habitants, il aurait voulu qu'Euspicius frit élevé sur-le-champ à la dignité épiscopale ; mais la modestie du saint s'y étant refusée, il l'emmena avec lui, selon son usage constant de se faire accompagner dans ses expéditions par les représentants les plus vénérés de l'église catholique[276].

A la nouvelle de la reddition de Verdun, les autres villes de la première Belgique s'empressèrent d'ouvrir leurs portes. Les Ripuaires eux-mêmes, réduits à leurs propres forces et ne pouvant compter sur ceux de leurs guerriers qui avaient suivi dans la Gaule le drapeau des Saliens, n'osèrent soutenir la guerre qu'ils avaient allumée. Clovis entra sans résistance à Cologne, il y assembla le peuple, et prenant la parole, il rappela le crime de Chlodéric, protesta cependant de la douleur que lui avait causée la mort de son jeune parent, repoussa avec horreur le soupçon d'avoir provoqué ce meurtre dont les auteurs, disait-il, lui étaient inconnus, et représenta enfin aux Ripuaires qu'ayant perdu le dernier de leurs chefs, il ne leur restait plus d'autre moyen de salut que de se placer sous sa protection. Appuyées par une armée victorieuse, ces paroles ne trouvèrent point de contradicteurs, et Clovis, élevé sur un bouclier, fut proclamé roi par les sujets de Sigebert[277]. Ainsi le paganisme tombait vaincu par lui, comme l'hérésie et la vieille barbarie des Cattes et des Bructères courbait la tête sous le joug que la Gaule avait accepté. Néanmoins son triomphe n'était pas encore complet. Les hommes de sa race et de son sang, les chefs de ces tribus saliques qui lui devaient par droit de naissance, dévouement et fidélité, persistaient seuls encore à méconnaître sa légitime suprématie. Clovis avait longtemps dédaigné ce reste d'opposition confiné dans quelques cantons au nord de la Belgique ; il pensa que le moment était venu d'en finir avec ses derniers ennemis.

Quittant donc les bords du Rhin, il ramena son armée victorieuse à travers la cité de Tongres, dans l'ancien territoire des Saliens, et le seul bruit de son approche fit trembler les chefs rebelles[278]. Cararic, qui commandait aux Francs de Thérouenne, s'était prononcé contre lui dès son avènement et lui avait toujours refusé obéissance. Ragnacaire, chef de la tribu de Cambray, secondé dans sa première guerre contre Syagrius, mais s'était séparé de lui après le baptême de Reims et avait donné asile aux païens obstinés qui avaient mieux aimé alors changer de drapeau que de religion. De pareilles injures ne pouvaient rester impunies ; les deux chefs le sentirent et ne tentèrent pas même une conciliation impossible. Mais la résistance ne l'était pas moins dans cette lutte inégale où la trahison vint au secours du plus fort. De sourdes menées avaient préparé la défection dans les rangs des tribus dissidentes. Cararic fut livré sans combat[279] ; Ragnacaire, trahi par son propre frère, abandonné par ses Leudes, vit se tourner contre lui sur le champ de bataille les armes qui devaient le défendre. Tous deux tombèrent entre les mains du vainqueur. « Malheureux, dit Clovis à Ragnacaire, que ses propres soldats amenaient devant lui chargé de liens, est-ce ainsi que tu déshonores notre sang ? Un Salien se laisser enchaîner ! ne valait-il pas mieux mourir ?... » et aussitôt d'un coup de hache, il abattit lui-même la tête du captif, puis se tournant vers Ricaire, frère du chef vaincu et prisonnier comme lui. « Et toi, lui dit-il, si tu avais mieux défendu ton frère, il n'aurait pas subi ce déshonneur ! » Et la hache sanglante se levant de nouveau, retomba sur la tête du traître[280].

Cararic et ses fils furent d'abord traités avec plus de douceur ; Clovis s'était contenté de leur faire couper les cheveux en signe de dégradation, et, suivant l'usage du Bas-Empire, leur avait fait prendre l'engagement d'entrer dans les ordres sacrés. Mais peu de temps après, Cararic laissa échapper ou on lui prêta ces paroles indiscrètes : « à quoi sert de couper le feuillage d'un arbre encore vert ? il repoussera bientôt. » Clovis comprit la menace cachée sous ce langage figuré si familier aux Barbares, et l'arrêt de mort du père et du fils fut immédiatement prononcé[281]. Un dernier frère de ces princes existait encore ; il se nommait Rignomer et avait été transporté au Mans ; Clovis l'y fit massacrer[282]. « Je suis bien malheureux ! disait-il après tous ces meurtres, je n'ai plus de parents ; tous se sont levés contre moi et tous ont péri. N'existerait-il pas encore quelque membre de ma famille qui pût consoler mes vieux jours[283]. » Ces plaintes hypocrites, selon les chroniqueurs qui admirent ici la sagesse de leur héros, n'étaient qu'un moyen de s'assurer s'il ne lui était échappé aucune des victimes condamnées d'avance par sa politique impitoyable. Mais ses intentions avaient été bien remplies ; toutes les branches de la race royale des Francs étaient éteintes. Les fils de Mérovée restaient seuls pour donner leur nom à la plus illustre des monarchies élevées sur les ruines de l'empire romain.

Avant d'aller plus loin, on ne peut s'empêcher de remarquer le contraste de ces dernières actions de Clovis avec sa conduite dans les affaires de la Gaule. D'un côté une politique habile, patiente, modérée, empreinte de la science diplomatique du Bas-Empire et subordonnée dans ses vues ambitieuses aux grands intérêts de la religion ; de l'autre une avidité brutale, des ruses grossières, des vengeances féroces, la barbarie enfin dans toute sa rudesse primitive. C'est que dans cette dernière lutte contre la Germanie païenne, Clovis était livré à lui-même ; ses guides habituels avaient lâché le frein qui retenait cette nature sauvage, et dépouillant la toge du consul romain, il avait ressaisi la hache du chef de tribu. Préoccupés du désir ardent de faire entrer, de gré ou de force, les peuples germaniques dans le sein du christianisme et de la civilisation, les évêques ne voyaient que la grandeur du but et fermaient les yeux sur le choix des moyens. Grégoire de Tours, à la fin du VIe siècle, applaudissait encore à ces crimes qui avaient ouvert au nord de l'Europe les voies de la régénération chrétienne[284].

Après ces expéditions qui servirent moins à accroître sa gloire qu'à consolider sa puissance, Clovis vint à Orléans où il avait convoqué en concile général tous les évêques des provinces soumises à sa domination. Nous avons la date précise de la clôture de ce concile ; il se sépara le 8 juillet 511[285], et il est probable qu'il avait été assemblé dès les premiers jours du mois de juin. Ainsi l'hiver et le printemps de cette année avaient suffi au roi guerrier pour terminer les opérations militaires dont nous venons de tracer le rapide tableau.

Le concile d'Orléans fut un triomphe pour l'église catholique, car un de ses principaux objets était de régler les conséquences des victoires récentes de la foi orthodoxe et de partager les dépouilles de l'arianisme vaincu. Les évêques des provinces nouvellement conquises sur les Wisigoths y assistaient en grand nombre, et la présidence fut déférée à Cyprien, évêque de Bordeaux, métropolitain de la 2e Aquitaine. On remarque avec étonnement que saint Remi n'y parut pas et que son nom n'y fut pas même mentionné. La révolte des provinces de l'est à peine calmée put le retenir dans son diocèse sur les confins des deux Belgiques où son influence avait toujours été le plus ferme appui du pouvoir de Clovis.

L'absence des évêques des cités gasconnes et pyrénéennes de Dax, Aire, Béarn, Oloron, Comminges et Bigorre, semble constater que cette partie de la Novempopulanie résistait encore aux armes des Francs. En effet les guerres des premiers rois mérovingiens nous montrent ces peuples montagnards conservant une indépendance dont Charlemagne lui-même ne put abattre les derniers restes.

L'église devait tout à Clovis et ses pasteurs assemblés ne pouvaient lui faire entendre d'autre langage que celui de la reconnaissance et du dévouement. Avant de se séparer, voici dans quels termes ils lui firent connaître le résultat de leurs délibérations.

« A leur seigneur et maître, le fils de l'église catholique, Clovis, roi très glorieux, tous les évêques assemblés en concile par ses ordres. Votre sollicitude pour l'honneur de la religion catholique et la propagation de sa foi glorieuse est telle, qu'inspiré par le véritable esprit du sacerdoce, vous avez voulu réunir les évêques pour traiter avec eux des mesures nécessaires au bien de l'église. Selon votre volonté, nous avons répondu aux questions sur lesquelles vous nous avez consultés et aux articles qui nous ont été présentés par vous, afin que, si votre jugement approuve ce que nous avons décidé, les sentences portées par une assemblée si vénérable soient fortifiées dans l'avenir par l'assentiment d'un si grand roi[286]. »

Pour apprécier la portée de ces témoignages de confiance et de respect, qu'on-se rappelle ce que nous avons dit tant de fois de la puissance morale des évêques. A toutes les preuves que nous en avons données, nous n'en ajouterons plus qu'une seule. Presque tous les évêques de la Gaule, au Vo siècle, ont été mis au rang des saints et honorés comme tels d'un culte public, et l'on sait que la voix du peuple décernait alors les palmes de la canonisation. Quel était donc sur l'esprit de leurs contemporains l'influence de ces hommes dont les paroles étaient écoutées comme des oracles pendant leur vie et auxquels on élevait des autels après leur mort ! Dans quel lieu, dans quel temps trouvera-t-on des assemblées représentatives composées de pareils éléments et qui aient dominé à ce point par la seule force de la persuasion, les opinions et les consciences ! C'est là pourtant ce que Montesquieu appelle les flatteries de quelques prélats courtisans ! Il y avait un abîme entre les idées philosophiques du XVIIIe siècle et l'esprit religieux du Ve[287].

Une partie des évêques qui souscrivirent à l'adresse que nous venons de citer avait assisté cinq ans auparavant au concile d'Agde.

Leur langage envers Alaric était alors aussi celui de la soumission, mais d'une soumission défiante et forcée, et en se séparant ils laissèrent échapper ces paroles mélancoliques où perçaient leurs craintes pour l'avenir : « Puisqu'après avoir pris ces décisions salutaires, il nous est permis de nous retirer en paix, remercions Dieu d'abord et le seigneur notre roi, et prions la divine clémence de faire en sorte que nous puissions longtemps encore agir et enseigner ainsi pour l'honneur de la religion[288] ». Quel contraste entre ces tristes adieux et les sentiments manifestés par l'assemblée d'Orléans ! Mais la différence entre les deux conciles n'apparaît pas seulement dans l'expression ; on la retrouve dans le fond des choses. Sous la domination des Wisigoths l'église était entièrement séparée de l'état, comme il arrive toujours quand l'état cesse d'être croyant. Aussi l'assemblée d'Agde se garde-t-elle de rien décider qui puisse toucher aux lois civiles ou aux droits politiques. Toutes les questions qu'elle traite sont des questions de conscience ; c'est l'église renfermée dans le sanctuaire et s'efforçant de rétablir sa discipline intérieure sans autre puissance que la réprobation morale, sans autre arme que l'excommunication. D'un autre côté, dans ce cercle restreint, son indépendance est entière ; ses arrêts sont absolus, et elle ne les soumet point à l'approbation du roi. Comment en effet, un prince hérétique aurait-il prétendu imposer à l'église orthodoxe ses jugements sur des points de foi, de liturgie ou de discipline ecclésiastique ? Le roi et le concile sont donc étrangers l'un à l'autre ; ce sont deux ennemis qui ont signé une trêve et qui s'observent avec défiance.

Dans l'assemblée d'Orléans, au contraire, une union intime, cimentée par la reconnaissance et par la communauté des sentiments et des principes, rattache le clergé catholique au roi des Francs, qui s'honore du titre de fils de l'église. Le trône et l'autel ne sont plus séparés ; les deux pouvoirs marchent d'accord vers un même but et règlent de concert les intérêts moraux et les intérêts matériels des peuples. Le roi enrichit l'église par ses libéralités ; en lui donnant de vastes domaines, il l'établit sur l'inébranlable base de la propriété foncière[289], et pour lui conserver plus sûrement les biens qu'il lui prodigue, il déclare par une exception unique qu'ils ne seront point sujets à la prescription[290]. Il respecte le droit d'asile et veut que le criminel et le proscrit deviennent inviolables dès qu'ils ont touché le seuil des lieux saints[291] ; il confirme le privilège des clercs de n'être jugés que par leurs supérieurs ecclésiastiques et soustrait leurs personnes à l'action des tribunaux, comme leurs possessions à celle du fisc. Mais en retour de si larges concessions, on comprend qu'il a droit d'exiger des garanties, et le clergé s'empresse de les lui offrir. Ainsi le concile décide qu'aucun homme libre ne sera admis aux ordres sacrés sans l'autorisation du roi, aucun esclave sans le consentement de son maître, restriction naturelle, puisque l'ordination rompait toutes les chaînes sociales[292] ; des mesures sont prises pour atténuer les abus du droit d'asile et les désordres qui en résultaient trop souvent[293] ; il est interdit aux évêques d'excommunier ceux qui plaident contre eux, et aux clercs d'aborder le roi sans une lettre de leur évêque[294] ; enfin l'assemblée soumet toutes ses décisions à l'approbation du monarque, et ne les regarde comme valides qu'autant qu'elles auront reçu la sanction royale.

Parmi les canons de discipline ecclésiastique, plusieurs ont pour objet de régler l'administration des biens de l'église dont les évêques étaient seuls chargés ; on fixe la part qui doit revenir au clergé inférieur, aux écoles, aux pauvres, aux infirmes[295]. Beaucoup d'églises avaient été envahies par les ariens dans les provinces soumises aux Wisigoths ; quelques prélats, dans l'ardeur de leur zèle, voulaient que ces temples souillés fussent détruits ; le concile, plus sage, ordonna qu'ils seraient purifiés et rendus au culte orthodoxe. Le même système d'indulgence permit aux prêtres qui s'étaient laissés entraîner à l'hérésie, de reprendre leurs fonctions sacerdotales avec le consentement de leurs évêques[296]. Mais on remit en vigueur contre les hérétiques obstinés les décrets par lesquels les empereurs avaient frappé les sectes dissidentes. On eut au reste peu d'occasions d'appliquer ces mesures de rigueur ; les populations des provinces délivrées par Clovis du joug des ariens étaient toutes catholiques, et les Wisigoths, seuls attachés à l'hérésie, s'étaient partout retirés devant les armées du roi des Francs. Il n'en resta pas une famille dans les villes qui lui furent cédées. Ce fait est un dé ceux qui prouvent que les Barbares étaient en petit nombre, même dans les contrées où ils dominaient, qu'étrangère au fond des populations leur nationalité n'avait pas de racines dans le sol, et que par conséquent on a beaucoup exagéré leur influence sur la constitution des peuples au moyen-âge et dans l'Europe moderne.

Après la clôture du concile d'Orléans, Clovis, de retour à Paris, s'occupa sérieusement de propager le christianisme parmi les tribus franques récemment assujetties à son autorité. Vedastus, prêtre originaire d'Aquitaine, qui, à l'époque de son baptême l'avait instruit des vérités de la religion, fut sacré évêque à Reims[297], et entreprit la tâche difficile de convertir les Francs de Ragnacaire dont le royaume se composait des cités de Cambray et d'Arras[298]. Antimundus, disciple de saint Remi, fut envoyé dans les états de Cararic, qui embrassaient tout l'ancien pays des Morins ou les cités de Thérouenne et de Boulogne[299]. Ainsi les trois fractions de la race salique eurent chacune leur évêque chargé de les arracher au paganisme et à la barbarie.

Ce fut probablement à la même époque et pour compléter cette œuvre de régénération sociale que Clovis fit rédiger pour la première fois en latin la loi salique. En effet, comment aurait-il pu entreprendre d'assujettir les Saliens à une législation uniforme lorsque plus des deux tiers de la nation lui refusaient obéissance ? Avant de donner des lois à un peuple, il faut être assuré de sa soumission, et Clovis n'acheva de soumettre les tribus saliennes que dans les premiers mois de l'année 511. Cette considération suffit pour déterminer la date de la rédaction de la loi.

Cependant une tradition admise par les chroniqueurs assigne à la loi salique une origine beaucoup plus ancienne et la fait remonter jusqu'au prétendu règne de Pharamond[300], c'est-à-dire jusqu'à un temps voisin de l'établissement définitif des Francs dans la Gaule, au commencement du Ve siècle. Je ne crois point que cette tradition doive être entièrement rejetée ; mais il faut distinguer entre les conventions orales qui fixèrent les dispositions jusqu'alors incertaines et variables des coutumes germaniques, et la rédaction de ces coutumes en langue latine sous la forme régulière d'un code de lois.

Lorsque les tribus germaines, dispersées par les invasions et les guerres qui avaient bouleversé le centre de l'Europe au IVe siècle, se trouvèrent, au commencement du Ve, réunies en corps de nation sur le sol gaulois, elles ne tardèrent pas à éprouver les fâcheux effets de la confusion produite par l'assemblage de tant d'éléments hétérogènes. Dans leurs émigrations successives, chaque famille, chaque tribu avait apporté avec elle les usages de ses pères, et dans les relations qui s'établirent entre elles, chacune voulait faire prédominer sa coutume particulière et refusait d'en reconnaître d'autres. Un arbitrage général pouvait seul mettre un terme à cette anarchie. La nation était alors partagée en quatre grandes fractions qui nommèrent chacune un délégué parmi les chefs et les anciens du peuple, et les quatre vénérables vieillards, réunis en conférence dans ces conseils qu'on appelait Mall ou Malberg, parce qu'ils se tenaient ordinairement sur un lieu élevé, déterminèrent, parmi les anciennes coutumes, celles qui devaient avoir force de loi et auxquelles tous devaient obéir en vertu d'un pacte unanime qu'on nomma le pacte de la loi salique[301].

Les mêmes causes produisirent des effets semblables au XIIe siècle, lorsque des pèlerins armés, sortis de toutes les contrées de l'Europe, se trouvèrent réunis au pied du tombeau du Christ dans Jérusalem reconquise sur les infidèles. Ces guerriers, venus de tant de pays divers ne connaissaient que les usages qui servaient de loi dans leurs provinces ou dans leurs châtellenies. Cependant ils ne pouvaient vivre réunis sans une règle commune, et il fallait une législation uniforme pour donner quelque consistance au royaume fondé par l'épée victorieuse de Godefroy de Bouillon. De là résulta la nécessité de fixer d'un commun accord les coutumes auxquelles tous devaient obéir, et des assises de Jérusalem sortit la première 'rédaction écrite du droit coutumier au moyen-âge, de même que les assemblées du malberg des Saliens fixèrent pour la première fois les coutumes germaniques par des formules d'une application générale.

Chez un peuple barbare qui n'a ni industrie, ni commerce, ni organisation stable de la propriété foncière, et qui ne connaît point l'usage de l'écriture, les relations sociales sont peu compliquées, les transactions rares et simples. Dans cet état de choses, le droit civil ne peut recevoir qu'un très faible développement ; le droit pénal lui-même n'existe pas dans le sens que nous attachons à ce mot ; car la société n'est pas encore constituée de manière à pouvoir appliquer dans son propre intérêt un châtiment public à tout acte qui viole les lois qu'elle s'est données. Le premier besoin des hommes réunis en agglomérations plus ou moins nombreuses est d'arrêter le cours des guerres individuelles qui font de chaque famille un camp isolé, et ne leur permettent pas de s'unir dans cette communauté d'intentions et d'efforts sans laquelle aucune association ne peut subsister. Pour atteindre ce but, tons les peuples barbares ont recours au même moyen. Dès qu'un membre de la nation est lésé par un acte de dol ou de violence, la société entière intervient ; voulant prévenir la vengeance de l'offensé, elle se présente à lui comme arbitre, fixe la satisfaction à laquelle il a droit, et force le coupable à la donner. Le règlement de ces satisfactions légales, que dans la rédaction latine des lois germaniques on appela compositions, est presque le seul objet des législations primitives. Le taux des compositions variait d'un lieu à l'autre, dans les bourgades ou pagi de l'ancienne Germanie. Les tribus ou familles réunies dans les colonies de la Belgique et originaires de différents points du sol germanique avaient chacune leur tarif qu'elles voulaient maintenir, et l'on conçoit quelles difficultés devaient en résulter dans l'application. Les formules du Malberg, arrêtées d'un commun accord par les délégués de toutes les tribus, firent cesser cette diversité en établissant pour les compositions un tarif uniforme, et l'assemblage de ces formules constitua la loi salique.

Les formules malbergiennes ne furent pas écrites, car les germains n'eurent jamais d'écriture à eux ; ils n'inventèrent point des signes spéciaux pour représenter à l'ail les sons de leur langue nationale. Lorsqu'ils voulurent écrire cette langue, ce qui ne commença guère qu'à l'époque carlovingienne, ils se servirent des caractères latins qu'ils adaptèrent tant bien que mal aux diverses nuances de leur prononciation ; ce sont ces caractères qui servent aujourd'hui même à écrire la langue allemande dans laquelle ils ont une toute autre valeur que dans la nôtre. Mais au commencement du VIe siècle, aucune tentative de ce genre n'avait encore été faite, et les idiomes tudesques n'avaient jamais été écrits. N'étant donc point fixées par l'écriture, les formules du Malberg durent être très courtes pour se graver plus facilement dans la mémoire, et leur promulgation fut accompagnée d'un bardit ou chant national que Clovis fit traduire pour le mettre à la tête de sa rédaction latine de la loi. Ce chant, comme presque tous ceux des peuples barbares, n'est qu'un hymne en l'honneur de la nation : le voici tel qu'on le trouve dans le plus ancien texte de la loi salique, celui d'Hérold, le seul qui nous ait conservé la rédaction primitive[302]. « Gloire à l'illustre nation des Francs, fondée par Dieu même, brave dans la guerre, fidèle aux traités dans la paix, habile dans les conseils, noble et saine de corps, brillante de beauté et de blancheur, audacieuse, agile et rude au combat[303]. — Convertie récemment à la foi catholique, pure d'hérésie ! Lorsqu'elle était encore dans la barbarie, cherchant la science par l'inspiration de Dieu, désirant la justice selon le caractère de ses mœurs, et observant la piété, les chefs qui la gouvernaient alors dictèrent la loi salique. — Dans un grand nombre on en choisit quatre qui portaient les noms de Wisogast, Bodogast, Salogast et Windogast, clans les lieux nommés Salogheve, Rodogheve et Windogheve, lesquels, se rassemblant clans trois malls consécutifs, discutèrent avec soin toutes les causes de discordes, et traitant chaque cas en particulier, prononcèrent leur jugement de la manière suivante[304]. » Venait ensuite la série des formules qui appliquaient à tous les délits la composition due par le coupable, suivant le tarif arrêté par les délégués de la nation.

Telle est la forme poétique et traditionnelle sous laquelle les coutumes des Francs avaient passé de bouche en bouche et s'étaient maintenues respectées clans les conseils des gravions ou chefs de tribus jusqu'à la fin du Ve siècle. Mais cette législation imparfaite ne pouvait suffire à la nation salienne dont les destinées s'étaient agrandies jusqu'à dominer la Gaule entière. Le vaste développement de la puissance de Clovis avait mis les Francs en contact avec les populations romaines, et il fallait bien que ces dernières eussent connaissance des lois qui devaient régir leurs rapports avec ces Barbares appelés à vivre au milieu d'elles. Il fallait régler les cas nouveaux qui résultaient de ces rapports et que les décisions des malbergs n'avaient pu prévoir ; il fallait enfin donner à l'ensemble de ces décisions une forme plus régulière, plus stable, plus analogue aux habitudes de la jurisprudence et aux besoins de la civilisation. Tels furent les motifs qui déterminèrent Clovis à faire traduire en latin les formules malbergiennes et à les rédiger en forme de code avec les modifications 'que le temps et les circonstances avaient rendues nécessaires.

En étudiant cette rédaction primitive dans le texte d'Hérold, qui nous l'a conservée, on peut y reconnaître la manière dont le travail s'exécuta. Les vieux gravions francs dictaient aux clercs gaulois la formule malbergienne dans l'énergique brièveté de la phrase tudesque. Les clercs l'écrivaient, comme écrirait de nos jours un Français à qui l'on dicterait de l'allemand et qui n'aurait aucune connaissance de cette langue, c'est-à-dire en cherchant parmi les caractères romains ceux qui leur paraissaient rendre de la manière la plus approximative les sons incompris qui arrivaient à leurs oreilles[305]. Ensuite ils traduisaient cette formule en latin et la développaient d'après les explications qui leur étaient données par les juges barbares. Deux exemples suffiront pour éclaircir ma pensée et faire comprendre l'idée que l'on peut se former de ce travail législatif. Dans la loi salique (texte d'Hérold) à l'art. 5, tit. 20, de Valneribus, la formule malbergienne est exprimée par ces deux mots : Aude a fenus (allemand moderne haupt geoffnet) tête ouverte. Voici maintenant la traduction ou plutôt la paraphrase des rédacteurs gaulois : si quis hominem ita plagaverit ut cerebrum appareat et tria ossa desuper cerebro exierint, M DCCC denar. qui faciunt solidos XLV culpabilis judecitur. L'art. 6 du même titre fixe la composition pour des coups qui ont fait couler le sang. La formule malbergienne n'a qu'un mot : friodblitto (allemand moderne verblutet), ensanglanté. Dans la rédaction latine ce mot unique est ainsi développé : si quis hominem plagaverit intra costas aut in ventrem, ita ut vulnus ad interanea pervenerit et sanguis semper currat et non sanat, M D den. qui faciunt solidos LXII culpabilis judicetur. C'est une chose curieuse que ce laconisme de la loi sauvage mis en regard des définitions verbeuses des jurisconsultes gallo-romains.

D'après ce mode de rédaction, il est facile de concevoir que le caractère de la loi salique dut rester entièrement germanique puisque le texte latin n'était que la reproduction et la paraphrase des vieilles formules du Malberg. Clovis ajouta seulement quelques dispositions nouvelles commandées par les circonstances, telles que les compositions dues pour le meurtre des Romains, et la plupart des articles relatifs aux esclaves[306]. Il retrancha les usages inhérents au paganisme et ceux qui entretenaient la férocité des mœurs ; niais il laissa subsister tout le fond de la loi et elle conserva si bien l'empreinte de son origine que le Traité des mœurs des Germains, écrit par Tacite, quatre siècles auparavant, semble en être le commentaire et l'analyse fidèle. C'est ce qui établit une différence immense entre cette loi et les codes des Bourguignons, et des Wisigoths, qui furent rédigés en entier par des jurisconsultes romains, dans le but de compléter la fusion des races et d'effacer autant qu'il était possible les dernières traces de la nationalité barbare.

La différence de ces trois législations s'explique par la position des peuples pou ? qui elles furent faites. Au commencement du VI` siècle, les Goths et les Bourguignons étaient convertis depuis près de 1 50 ans au christianisme sous la forme arienne et occupaient depuis plus d'un demi-siècle, en vertu de concessions impériales, les provinces les plus riches, les mieux cultivées et les plus populeuses de la Gaule. Il n'y avait pas dans ces contrées assez de terres vagues et incultes pour former aux Barbares fédérés des domaines létiques sans toucher aux propriétés des anciens habitants. Il fallut donc les établir à titre d'hôtes, hospitii jure, sur les terres du fisc et sur celles des grands propriétaires avec lesquels ils partagèrent le sol. De là entre les deux races un contact journalier, une communauté d'intérêts, une sorte de frotteraient continuel qui favorisaient l'assimilation des Barbares avec leurs hôtes, mail qui en même temps faisait vivement sentir les pénibles conséquences du rapprochement de deux natures antipathiques, la nature sauvage et la nature policée. Introduit violemment au sein de la civilisation, l'élément barbare y portait le désordre ; une réforme radicale des coutumes germaniques pouvait seule rétablir l'harmonie et prévenir la dissolution de l'état social. Ainsi lorsqu'Alaric et Gondebaud proscrivirent les principes fondamentaux des coutumes germaniques, ces concessions ne furent pas seulement un sacrifice fait à des embarras passagers ; elles étaient commandées par une nécessité impérieuse et inévitable.

Rien de semblable n'existait à cette époque chez les Francs. Etablis dès leurs premières émigrations à l'extrémité de la Gaule dans une contrée inculte et déserte, au milieu de forêts et de marécages que les romains n'avaient pas défrichés, ils avaient pu continuer sans obstacles le genre de vie qu'ils menaient de l'autre côté du Rhin et n'avaient eu que peu de contact avec la civilisation. Le petit nombre de familles romaines qui résidaient sur le territoire occupé par eux, s'en était éloigné à leur approche[307], et le paganisme, auquel ils étaient demeurés fidèles, les rendait étrangers au monde chrétien. Cet état de choses était resté le même pendant toute la durée du Ve siècle, et les événements da règne de Clovis y apportèrent peu de changements. Parmi les Saliens, la tribu des Francs de Tournay avait seule combattu sous ses drapeaux. Le reste de la nation s'était séparé de lui et avait refusé de le suivre dans les nouvelles voies qu'il lui ouvrait. Ainsi le roi des Francs, dominateur de la Gaule, consul romain, défenseur de la cause catholique, s'était élevé aux plus hautes destinées, et la condition de ses compatriotes n'avait point changé avec celle de leur chef.

Clovis assujettit la Gaule ; mais il n'y eut point d'émigration du peuple salien dans l'intérieur des provinces gauloises. Le fait n'a pas besoin d'être prouvé pour les tribus de Ragnacaire et de Cararic ; elles ne suivirent certainement pas la fortune de Clovis auquel elles faisaient la guerre. Quant aux Francs de Tournay, le témoignage de Grégoire de Tours nous les montre encore concentrés à la fin du VIe siècle sur le territoire de cette cité, et pendant les guerres civiles de cette époque, c'est là que Frédégonde va deux fois leur demander asile[308].

Hâtons-nous néanmoins de dire que beaucoup de Francs passèrent individuellement dans la Gaule ; les uns furent investis de commandements, de dignités, de fonctions de tous genres, dans l'intérieur des provinces ; d'autres obtinrent des bénéfices territoriaux pris sur les domaines du fisc, et acquirent des propriétés foncières par des mariages ou d'autres circonstances personnelles ; il y en eut surtout beaucoup qui se fixèrent autour des résidences royales et qui vinrent chercher les faveurs de la fortune dans les palais des princes mérovingiens ; mais la masse du peuple resta dans la même position qu'elle occupait avant Clovis au nord de la Belgique.

Si l'on reconnaît avec nous que les Francs n'émigrèrent pas dans l'intérieur de la Gaule, il sera inutile de nous arrêter à prouver qu'ils n'en partagèrent pas les terres avec les habitants. Tout ce que nous avons dit du règne de Clovis, de sa politique, de ses moyens d'action, des causes qui développèrent sa puissance exclut jusqu'à la possibilité d'une pareille hypothèse. Une preuve négative, mais qui n'en est pas moins irréfragable, complétera notre démonstration. Toutes les fois qu'on touche à la propriété, on ébranle les fondements de l'ordre social. De semblables révolutions ne peuvent passer inaperçues. Leurs conséquences s'étendent à l'infini et se font sentir jusque dans un lointain avenir ; elles produisent surtout une vive impression sur les contemporains puisqu'elles déplacent les fortunes et remuent tous les intérêts. Aussi les événements qui ont bouleversé la propriété foncière ont toujours été ceux sur lesquels l'histoire nous a transmis les documents les plus exacts et les plus nombreux. Nous connaissons parfaitement l'époque précise de tous les partages de terres opérés entre les Barbares et les populations romaines sur le sol de l'Empire. Nous savons dans quelles proportions, suivant quel mode, dans quelles circonstances les Bourguignons, les Goths, les Vandales, les soldats d'Odoacre se sont établis propriétaires aux dépens des anciens possesseurs. Les preuves de ces faits sont partout, dans l'histoire, dans les lois, dans les actes officiels, dans tous les écrits du temps. Certainement si quelque chose de semblable s'était passé dans les provinces soumises aux Francs, les mêmes sources nous donneraient à leur égard les mêmes lumières. Mais elles se taisent et il est impossible d'en extraire un seul document d'où l'on puisse inférer que les Francs aient partagé les terres avec les habitants du pays. La loi salique, les décrets des rois mérovingiens, les chartes, les chroniques, ne présentent pas le moindre vestige de ce grand déplacement de la propriété. Quel témoignage plus irréfutable que ce silence universel, surtout lorsqu'il vient à l'appui de tout un ensemble de preuves positives tirées des faits historiques et de la marche des événements[309].

En résumé, nous croyons avoir démontré que la/nation salienne, sous Clovis, ne se transporta point dans l'intérieur de la Gaule, qu'elle n'envahit point les propriétés des Romains, qu'elle ne se mêla pas avec eux. Les conditions de son existence ne furent donc point changées et par conséquent il n'y eut pas de réforme radicale à opérer dans ses lois et ses coutumes. Il suffit d'en effacer ce qu'elles renfermaient de manifestement contraire à la morale et aux dogmes du christianisme. Dans la suite, lorsque les Francs se répandirent individuellement dans la Gaule et que leurs relations avec les populations romaines se multiplièrent, les rois Mérovingiens se virent forcés d'adopter des dispositions analogues à celles des codes d'Alaric et de Gondebaud. À la fin du VIe siècle, l'expérience n'avait que trop fait reconnaître l'inefficacité du système des compositions germaniques pour maintenir l'ordre dans une société civilisée. En 593, dans le traité que Childebert, roi d'Austrasie, fit avec Frédégonde et son jeune fils Clotaire, pour le partage des provinces, après la mort de leur oncle Gontran, roi de Bourgogne, il fut stipulé que pour arrêter le débordement des crimes qui désolaient la Gaule, la peine de mort serait désormais appliquée aux actes de violence et de brigandage. Deux ans plus tard, en 595 les deux rois firent chacun un décret pour l'exécution de ce traité. Le décret de Childebert punit de mort le rapt, le vol et l'homicide[310] ; il appliqua la même peine aux prévarications des juges et réprima leurs exactions[311]. A de nombreuses précautions prises contre les excès de la force brutale et les abus du pouvoir, il ajouta la suppression de quelques usages germaniques, tels que la chrenecruda qui obligeait tous les parents d'un condamné insolvable à répondre pour lui, sur leurs propres biens du paiement des compositions[312], et les farfalia ou conjurations qui autorisaient les accusés à se présenter devant le juge accompagnés d'une nombreuse suite de parents et d'amis, tous armés ; ce qui occasionnait souvent des luttes sanglantes dans l'enceinte même du mallberg[313]. Le décret de Clotaire contient des dispositions analogues qu'il confirma et développa plus tard dans un concile général tenu à Paris en 615[314]. Mais cette nouvelle législation qui renversait tout le système des coutumes germaniques éprouva de la part des Francs une telle résistance qu'elle ne put être rigoureusement exécutée. L'anarchie introduite dans le VIIe siècle par l'affaiblissement du pouvoir royal et la domination de l'aristocratie franque la firent bientôt tomber en désuétude[315]. Lorsque Charlemagne entreprit la tâche immense de réorganiser l'ordre social dans son vaste empire, la loi salique avait repris le caractère germanique dans toute son intégrité, et le texte promulgué par le grand empereur reproduit la rédaction de Clovis, dont il ne diffère que par les formes du style et par quelques modifications peu importantes[316].

Si Clovis se contenta de régulariser les coutumes germaniques sans les réformer, il ne toucha pas non plus aux lois romaines comme l'avaient fait Alaric et Gondebaud. Cependant on ne peut douter que, sous son gouvernement et sous celui de ses successeurs, le droit romain n'ait continué à régir les populations gauloises. Les preuves de ce fait abondent dans les actes, dans les formules, dans les témoignages historiques. Nous avons vu qu'un des canons du concile d'Orléans assemblé par Clovis lui-même recommande l'observation de la loi romaine en ce qui concerne le droit d'asile. L'article 4 d'un décret rendu par Clotaire Ier en 560, déclare en termes exprès que les Romains ne doivent être jugés que d'après la loi romaine. Le dernier article de ce décret est encore plus explicite : « Nous recommandons à tous les juges, dit le roi, d'observer exactement ces prescriptions et de ne juger que d'après ce que contient le présent décret selon la série des lois romaines, ou d'après les coutumes qu'un ancien droit a établies pour quelques nations[317]. » Il résulte de ce passage, d'abord, que les rois Mérovingiens considéraient leurs édits comme la continuation des décrets impériaux, et en second lieu, qu'ils regardaient la loi romaine comme le droit commun du royaume et les coutumes germaniques comme des exceptions.

Les rois Bourguignons et Wisigoths ayant régné pendant un demi-siècle sur les provinces méridionales de la Gaule et étant devenus dans les derniers temps indépendants de l'Empire, s'étaient érigés en législateurs et avaient fait des lois applicables à leurs sujets romains. Il fallut refondre ces lois avec les décrets des empereurs afin de fixer la jurisprudence d'une manière stable ; telle fut l'origine du bréviaire d'Anian et de la compilation de Gondebaud, connue sous le nom de Papiani Responsum. Clovis et les rois francs qui le précédèrent ne se trouvèrent point dans la même position. Childéric avait exercé une haute influence, comme chef militaire sur les cités romaines du nord de la Gaule ; mais il ne les gouverna pas et jamais il ne prétendit leur donner des lois. Clovis lui-même, en faisant accepter volontairement son autorité par les Gaulois, avait dû respecter leurs droits, leurs franchises et la législation en vigueur parmi eux. Or cette législation était le code Théodosien qu'il laissa subsister intégralement et qui continua sous les rois Mérovingiens d'être la règle des jugements en ce qui concernait les populations gauloises. Ce code est la série des lois romaines dont parle le décret de Clotaire ; il s'en trouve de nombreuses applications dans les recueils de formules rédigés à l'époque mérovingienne[318] ; on l'étudiait comme la base de la jurisprudence pratique, et Grégoire de Tours nous apprend que de son temps, à la fin du VIe siècle, cette étude était une partie essentielle de l'éducation de la jeunesse noble[319].

Les travaux d'organisation religieuse et politique que nous venons d'analyser occupèrent les 'derniers mois de l'existence de Clovis. Il semblait que la Providence eût marqué le terme de sa glorieuse carrière au moment où il aurait achevé de constituer l'empire des Francs et de poser les bases de cette vaste puissance qui devait faire entrer la Germanie païenne dans le sein de la civilisation catholique et réunir un jour toute l'Europe occidentale sous un même sceptre et sous une même foi. Plusieurs historiens ont avancé que Clovis mourut après deux ans d'une maladie de langueur[320]. Ce fait qui ne repose que sur un passage de la Vie de saint Séverin, premier abbé d'Agaune, est matériellement inexact. L'auteur de cette Vie dit que le pieux anachorète fut appelé auprès de Clovis, malade depuis deux ans, pour lui rendre la santé. Mais il place ce fait à la 25e année du règne de ce prince, c'est-à-dire en 506. Ce serait donc en 505 et en 506 qu'il faudrait admettre les deux années de maladies, si on les admet ; et en effet, nous n'avons eu à signaler dans ces deux ans qu'une seule action importante, l'entrevue de Clovis et d'Alaric à Amboise. A toute autre époque de sa vie, il serait impossible de trouver place pour cieux ans d'inaction car les événements mémorables s'y pressent tellement qu'on a peine à leur assigner leur rang chronologique. Clovis, comme César, comme Napoléon, comme tous les grands hommes, avait pour qualité dominante une prodigieuse activité ; l'histoire se fatigue à le suivre, et, clans cette existence si bien remplie, les dernières années semblent être encore les plus fécondes. Tout ce que nous savons de sa fin, c'est qu'il mourut à Paris au mois de novembre 511, à peine âgé de 45 ans[321]. Son corps fut enseveli dans l'église des Saints-Apôtres, bâtie par lui pour l'accomplissement d'un vœu qu'il avait fait en partant pour la guerre sainte contre les Wisigoths, en 507[322]. Il avait élevé cette basilique sur le sommet de la colline qui dominait du côté du sud la nouvelle capitale de la Gaule et l'ancien palais des Césars devenu celui des fils de Mérovée. A peu près vers le même temps, sainte Geneviève termina aussi son existence séculaire dont tous les instants avaient été marqués par des vertus et des bienfaits. La reconnaissance des Parisiens voulut que le corps de leur humble patronne reposât sous les voûtes qui abritaient le tombeau du grand roi. Dans la suite même, le peuple aima mieux se souvenir de la pieuse bergère qui avait sauvé Paris que du héros qui l'avait conquis, et le nom de sainte Geneviève que porta jusqu'à nos jours la basilique de Clovis, a presque fait oublier celui de son illustre fondateur.

 

 

 



[1] Ep. Theod., apud Cassiodore, 41, lib. 2.

[2] Ep. Theod., apud Cassiodore, 4, lib. 3.

[3] Voyez Mézeray, Velly, etc.

[4] Daniel (Préface historique). La manière dont cet auteur chercher à excuser son système caractérise bien les préjugés qui se sont longtemps opposés aux progrès des études sur l'histoire de France : « Il y a des gens, dit-il, qui se sont imaginé que je retranchais quatre de nos rois de la première race, et qui ont presque regardé ce retranchement comme un attentat. Je n'ai point ôté à la première race les quatre rois dont il s'agit ; mais je les fais régner deuils France au-delà du Rhin. » Telle est la véritable source des erreurs de Daniel ; il lui fallait ses quatre rois de France ; ne pouvant les trouver dans la Gaule, il les a mis dans la Germanie.

[5] Vita Sancti Lupi, c. 10, ap. Bolland.

[6] Sidonius, ep. 3, lib. 8, ad Leonem. — Cette lettre fut écrite vers 478, au moment où Sidonius obtint d'être rappelé de l'exil qu'il subissait à Livia. Les peuples d'outre-mer dont il parle ici sont les Saxons qui infestaient les côtes de l'Aquitaine ; il désigne toujours les Francs sous le nom de Sicambres ou de Barbares du Wahal.

[7] Nous avons vu que Childéric, banni par ses sujets, s'était réfugié auprès de Basin, roi de la Thuringe Germanique. L'épouse de ce roi s'éprit d'une passion romanesque pour le prince exilé, et dès qu'il fut de retour dans sa patrie, elle vint le retrouver, en lui disant que si elle avait connu un homme plus brave, elle aurait été le chercher au bout de la terre. L'expression de Grégoire de Tours, virum utiliorem, est beaucoup plus naïve et ne peut se traduire.

[8] La position des rois francs à cet égard, dans le nord de la Gaule, était, comme nous l'avons dit plus haut, la même que celle des rois bourguignons dans l'Est. Rien ne la caractérise mieux que les lettres écrites par le roi bourguignon Sigismond, après la mort de son père à l'empereur Anastase, vers 516. « Lorsque nous devenons rois de notre nation, dit-il, nous sommes par là même officiers militaires de l'Empire. » On ne peut mieux exprimer l'union intime de la dignité de maitre des milices avec la royauté barbare chez ces peuples. (Aviti, ep. 83.)

[9] Sidonius appelle saint Loup le père des pères et l'évêque des évêques. (Ep. I, l. 6.) Ce grand prélat mourut en 479.

[10] Saint Remi mourut en 533, dans la 96e année de son âge, après avoir été évêque pendant 74 ans. Il avait donc été élevé à l'épiscopat en 458 ou 459. (Grégoire de Tours, de Glor. Conf., c. 79. Flodoard, Hist. Eccl. Rem., l. I, c. 17.)

[11] Sidonius, ep. 14, l. 8 ; ep. 7 et 8, l 9. Dans la dernière de ces lettres, Sidonius dit à Principius : « Nous vivons dans des contrées séparées, quoique leurs limites se touchent. » De cette phrase, jointe à l'allusion que Sidonius fait plus bas au joug étranger qu'il subissait, on doit conclure que la lettre fut écrite après que l'Aquitaine, conquise par les Wisigoths, eut été séparée de l'Empire.

[12] Epist. Remigii episcopi ad Clodoveum.

[13] Έπίσκοπος en grec signifie inspecteur ; episcopus n'est que le mot grec latinisé. Le mot εκκλησία (en caractères latins ecclesia) désignait toute espèce de réunions ou d'associations ; on l'appliquait à toutes les corporations municipales ou industrielles, comme nous le voyons par la correspondance administrative de Pline avec l'empereur Trajan.

[14] Le mot grec πρεσβύτερος (en caractères latins, presbyter) signifie ancien ; les assemblées des premiers chrétiens étaient présidées par le plus ancien membre, en l'absence de l'inspecteur délégué par l'église centrale.

[15] Grégoire de Tours (Hist., liv. II, c. 23) rapporte que Sidonius mourant désigna pour son successeur Aprunculus, évêque de Langres. On voit qu'ici sacerdos est synonyme d'episcopus. Dans le même chapitre, deux prêtres, ennemis de Sidonius, sont désignés par ces mots, duo presbyteri. Ce rapprochement prouve bien clairement la véritable acception des deux mots. Saint Remi lui-même, dans des vers qu'il avait composés pour être gravés sur un vase de son église, ne se donne d'autre titre que celui de sacerdos (Vita sancti Remigii, ap. Hincmar.)

[16] Voir pour les attributions des maitres des milices, le Code Théod., lib. 7, passim.

[17] Cette distinction est très bien établie dans la lettre du roi Sigismond, déjà citée plus haut : « Nous attachons plus de prix, dit ce prince, aux grades militaires que nous tenons des empereurs, qu'au pouvoir qui nous vient de nos pères. (Aviti ep. 83.)

[18] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 41. Le territoire des Morins avait été divisé sous l'Empire en deux cités, celle de Boulogne et celle de Thérouenne ; il est aujourd'hui représenté par les arrondissements de Boulogne, Saint-Orner, Calais et Saint-Pol (département du Pas-de-Calais).

[19] Ibid., c. 42 et 27. La cité de Cambray est représentée par les arrondissements de Cambray, Douay et Avesnes (département du Nord). Je suis, dans toutes ces indications l'excellent ouvrage de M. Walckenaër sur la géographie de la Gaule.

[20] Pour faire mieux comprendre ces détails géographiques, je suis forcé de résumer ici en peu de mots les révolutions successives que subit cette portion du territoire gaulois. Au temps de César, trois peuples se partageaient toute l'étendue de pays comprise entre la Meuse, le Wahal et la mer : les Atuatiques habitaient entre la Meuse et la Dyle ; les Nerviens entre la Dyle et l'Escaut ; les Ménapiens entre l'Escaut et la mer. Le territoire des Atuatiques est représenté dans les temps modernes par le pays de Liège et une portion du Limbourg ; celui des Nerviens par la partie orientale de notre département du Nord et par les provinces belges de Hainaut, Brabant et Anvers ; celui des Ménapiens par les arrondissements de Lille, Hazebrouck et Dunkerque, dans notre département du Nord, et par les provinces belges des deux Flandres. Sous le règne d'Auguste, les Atuatiques, détruits par César, furent remplacés par une colonie de Thuringiens qui fondèrent la cité de Tongres, encore existante à la fin du Ve siècle. Au siècle, les Germains des contrées montagneuses de la liesse, les Canes et les Angrivariens de Tacite furent chassés de leur pays par les grandes commotions qui bouleversèrent l'Europe centrale, et dont nous avons essayé d'indiquer, dans notre premier volume, la marche et les causes ; ils descendirent dans les plaines de la Westphalie, et vinrent d'abord se fixer entre l'Issel et le Rhin, aux lieux où fut, dans les temps modernes, la partie orientale du duché de Clèves. De là, profitant des troubles de l'Empire, ils franchirent les limites romaines, passèrent le Rhin et envahirent la Batavie ; bient6t même ils passèrent aussi le Wahal et pénétrèrent dans la partie septentrionale du territoire des Nerviens et des Ménapiens, où les empereurs leur accordèrent des établissements sous la forme de colonies militaires ou létiques. Cependant le gouvernement romain se rései.va la ligne des côtes jusqu'à l'embouchure de l'Escaut, et la plaça sous l'autorité d'un commandant particulier, le duc de la seconde Belgique. Par suite de ces envahissements, le territoire des Nerviens et des Ménapiens se trouva réduit à la partie méridionale, représentée par notre département du Nord. Cette partie était, au reste, la seule qui eût été complètement défrichée et où l'on ait bâti des villes. Ou en forma les cités de Cambray et de Tournay ; de là vient que ces deux cités sont seules mentionnées dans la Notice des Gaules, rédigée à la fin du IVe siècle, et qu'il n'y est plus question des Nerviens, des Ménapiens et des Balayes, auxquels les Francs s'étaient substitués. A la suite de la grande invasion de 407, les Francs, sortant de leur territoire, s'emparèrent des cités de Cambray, de Tournay, de Thérouenne, d'Arras et d'Amiens ; mais ils les évacuèrent, au moins eu partie, lors du débarquement de l'armée romaine de la Grande-Bretagne, conduite par Constantin. Après la mort d'Honorius, Clodion s'avança de nouveau jusqu'à la Somme ; Aetius le combattit et recouvra les cités d'Amiens et d'Arras ; mais celles de Thérouenne, de Boulogne, de Tournay, et de Cambray restèrent définitivement aux Francs. Depuis cette époque jusqu'à la mort de Childéric, il n'y eut pas de changement matériel dans l'étendue de leurs possessions.

[21] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 9. Ainsi s'explique le nom de Mérovingiens donné aux successeurs de Clovis ; ce nom était la désignation de la branche aînée de la race royale à laquelle ils appartenaient ; les descendants de Mérovée se distinguaient ainsi des autres branches que Clovis éteignit entièrement comme nous le verrons plus bas.

[22] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27.

[23] Frédégaire, c. 15.

[24] Notitia Imperii, sect. 61. Le Tractus comprenait aussi toute la ligne des côtes de l'Océan entre l'embouchure de la Loire et celle de la Garonne, et à ce fief l'autorité du commandant de la division s'étendait sur les deux Aquitaines. A la fin du Ve siècle, ces provinces étaient depuis longtemps soumises aux rois wisigoths qui avaient maintenu sur les côtes la ligne défensive organisée par les Romains. Car les pirateries des Saxons rendaient toujours cette organisation nécessaire, comme on le voit par une lettre de Sidonius adressée à un noble romain qui commandait dans ces parages pour le roi Théodoric. (Sidonius, ep. 6, l. 8.)

[25] Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 12.

[26] Toutes les éditions imprimées de Procope portent le mot Αρβορυχοι au lieu d'Αρμορυχοι. On sait, en général, combien les noms géographiques de l'Europe occidentale sont défigurés dans les écrivains grecs du Bas-Empire. On doit donc s'étonner qu'une différence d'orthographe si minime ait décidé les commentateurs à créer tout exprès dans la Belgique, pour l'explication de ce passage de Procope, un peuple d'Arboruches ou d'Arboriques, dont jamais aucun autre auteur n'a fait mention. Les longues discussions qui ont eu lieu à ce sujet entre les savants sont d'autant plus inconcevables, que personne n'ignore l'extrême ressemblance des lettres μ et β dans l'écriture cursive grecque, où ces deux caractères peuvent se confondre facilement.

[27] Nous avons déjà fait remarquer plusieurs fois que, dans l'histoire du Ve siècle, beaucoup d'erreurs graves sont nées de la confusion produite par l'emploi successif, et quelquefois simultané, des mêmes noms géographiques pour désigner des contrées très différentes. Ainsi il y avait, d'un côté, l'Aquitaine de César, la véritable Aquitaine, qui se composait des pays compris entre la Garonne et les Pyrénées, et, de l'autre, l'Aquitaine administrative, beaucoup plus étendue, et qui embrassait toute la Gaule centrale entre la Garonne et la Loire. De même, il y avait la véritable Armorique, l'Armorique de César, dont les limites étaient celles de la province moderne de Bretagne ; et l'Armorique administrative, le Tractus Armoricanus, qui renfermait dans sa vaste circonscription toutes les contrées comprises entre la Loire et la Seine. C'est pour avoir confondu ces deux Armoriques que Dubos s'est égaré et a prêté le flanc aux critiques qui ont discrédité son système.

[28] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27.

[29] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 41.

[30] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27.

[31] Hincmar, in Vita sancti Remigii. On ne peut désirer un récit plus clair et plus circonstancié que celui d'Hincmar. Cependant les commentateurs ont trouvé moyen de l'embrouiller, et Dubos se donne une peins infinie pour prouver qu'il s'agit ici, non de la ville même de Reims, mais du territoire qui en dépendait. Nous savons que le mot civitas peut avoir ces deux sens ; c'est à la raison à indiquer dans chaque cas lequel des deux doit être appliqué, et ici il ne peut y avoir de doute ; quiconque lira ce passage sans être prévenu, n'imaginera pas qu'il y soit question d'autre chose que de la ville. Le témoignage d'Hincmar est très digne de confiance. Archevêque de Reims, il écrivait, comme il le dit lui-même, d'après les titres originaux des archives de son église, les traditions du pays, et les feuillets encore subsistants d'une ancienne Vie de saint Remi, écrite par un contemporain, mais dont le manuscrit était déjà en partie détruit. Le récit de Grégoire de Tours, quoique les termes en soient plus vagues et plus obscurs, ne contredit pas formellement celui d'Hincmar. Flodoard, qui a écrit l'Histoire de l'Eglise de Reims au Xe siècle, parle comme Hincmar, et se sert même du mot plus explicite d'urbs. Enfin la circonstance si frappante du nom de Chemin des Barbares, donné à la chaussée que suivit Clovis, est confirmée par l'existence d'une vieille rue de la ville de Reims qui s'appelle la rue Barbastre, et qui est située en dehors de l'emplacement des murs de la cité antique.

[32] Frédégaire, Hist., c. 16.

[33] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27.

[34] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27. Grégoire de Tours attribue ici à la peur la résolution que prit Marie de livrer Syagrius à Clovis ; ce motif n'est point vraisemblable ; ce que nous avons dit de la position de Clovis montre qu'il n'était point en mesure d'attaquer la puissante monarchie des Goths. L'historien des Francs ajoute que les Goths étaient habitués à trembler. Sidanius au contraire, écrivant au ministre d'Euric, nous montre les Francs tremblant devant ce roi. Ce sont là de ces vanteries de l'orgueil national que tous les peuples se renvoient mutuellement, et qui ne doivent jamais être prises au sérieux.

[35] Les cités belges qui avaient reconnu le pouvoir de Syagrius étaient, comme nous l'avons vu plus haut, celles de Soissons, de Vermandois, d'Amiens, de Beauvais et de Senlis ; leur territoire est représenté par celui des départements de l'Aisne, de la Somme et de l'Oise.

[36] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 27. Le mot fanum signifie temple. Les premiers chrétiens n'avaient point de temples, mais seulement des lieux d'assemblée, en grec εκκλεσιαι ou églises. Ils se distinguaient des païens en les appelant fanatici, c'est-à-dire hommes des temples, hommes fréquentant les temples. De là le mot fanatique, qui a pris dans nos langues modernes un sens très différent.

[37] Vita sanctœ Genovefœ, ap. Bolland., c. 35 à 40. Les Bollandistes et tous ceux qui ont écrit d'après eux ont porté à dix ans la durée du siège de Paris, en mettant dans ce passage bis quinos au lieu de quinos annos. Cette dernière version était cependant donnée par un des trois manuscrits que les Bollandistes ont consultés, et eux-mêmes la mentionnent comme variante. Elle me semble devoir être adoptée ; car elle est beaucoup plus vraisemblable que la première. Les sièges de dix ans sont rares depuis la guerre de Troie, et la durée de cinq ans, comme nous l'expliquons plus bas s'accorde parfaitement avec la chronologie du règne de Clovis.

[38] D'après la chronique de Prosper, ce fut en 429 que saint Germain alla pour la première fois dans la Grande Bretagne. A son passage à Nanterre, sainte Geneviève lui fut présentée par ses parents qui l'apportèrent à l'église dans leurs bras (Vie de Ste Gen., c. 4.) Elle était donc alors fort jeune et ne pouvait avoir plus de six ans ; ainsi à l'époque du siège de Paris, elle avait de soixante à soixante-dix ans.

[39] Nous avons expliqué tout à l'heure que dans Procope le nom de Germains désigne les Francs et celui d'Armoricains les habitants de l'ancienne division armorique ou du tractus armoricanus.

[40] Par la chute de l'empire d'Occident et la suppression de la préfecture d'Arles.

[41] Procope, de Bell. Goth., l. I, c. 12.

[42] Procope, de Bell. Goth., l. I, c. 12.

[43] Il les appelle les Barbares tremblant sur le Vahal. (Ep. 3, l. 8.) Il les traite de nation bestiale et les compare aux sauvages tribus du Caucase et des Steppes de la Tartane. (Ep. 1, l. 4.)

[44] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 23.

[45] Depuis son établissement à Soissons, Clovis eut toujours Remigius auprès de lui et ne cessa de s'aider de ses conseils. (Flodoard, Hist. Rem., p. 69.) Pour que l'illustre prélat pût séjourner plus facilement à Soissons, le roi lui avait donné près de cette ville deux domaines que l'église de Reims possédait encore du temps d'Hincmar. (Vita S. Remig., ap. Hincmar.)

[46] Grégoire de Tours, Hist., lib. 2, c. 28. Frédégaire, Hist., c. 18.

[47] Lex Salica, t. 14, 15 et 70. Lex Burgund., t. 52. Lex Alaman, t. 52 et 53. Lex Bajuv., t. 7, c. 15 et 16. Lex Long. Rotharis, c. 178 et 179.

[48] Frédégaire, Hist., c. 18.

[49] Gesta regum Francorum, c. 11.

[50] Gesta regum Francorum, c. 11.

[51] Conc. Arel., can. 11.

[52] Gesta regum Francorum, c. 11. — Frédégaire, c. 17.

[53] Frédégaire, c. 18.

[54] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 27.

[55] Gesta regum Francorum, c. 12.

[56] Gesta regum Francorum, c. 12.

[57] Gesta regum Francorum, c. 12.

[58] Frédégaire, c. 18. Cette circonstance fixe d'une manière précise la date des négociations relatives au mariage de Clovis. On voit que le premier voyage d'Aurélien dut avoir lieu au printemps de 491, et sa seconde ambassade dans les derniers mois de cette même année ou au commencement de 492.

[59] Gesta regum Francorum, c. 12.

[60] Gesta regum Francorum, c. 12.

[61] Frédégaire, c. 18.

[62] Frédégaire, c. 19.

[63] Frédégaire, c. 19. Si ces paroles semblent barbares, nous devons rappeler que, dans les mœurs germaniques, venger le meurtre de ses parents était un devoir qu'on ne pouvait négliger sans encourir l'infamie et l'exhérédation.

[64] L'Histoire du monastère de Saint-Martin de Tournay, écrite au XIIe siècle, fixe la date du mariage de Clovis à la 12e année de son règne, c'est-à-dire en 492. Nous avons cité plus haut les faits qui confirment cette date.

[65] Grégoire de Tours ne parle de ces faits que très succinctement et en termes généraux. Nous en connaissons les détails par les récits de Frédégaire et de l'auteur des Gestes qui sont, comme je l'ai déjà dit, le résumé des traditions de famille de la dynastie mérovingienne. J'ai pris alternativement dans ces deux récits les circonstances qui m'ont paru les plus vraisemblables.

[66] Gesta regum Francorum, c. 14.

[67] Gesta regum Francorum.

[68] Gesta regum Francorum, c. 14.

[69] L'auteur des Gestes fixe la date de cette expédition à la 15e année du règne de Clovis, c'est-à-dire en 496. (Gesta reg. Franc., c. 15.) Cette date est confirmée par tous les autres documents.

[70] Frédégaire, Hist. epit., c. 21.

[71] Théodoric, roi des Ostrogoths, alors maitre de l'Italie, écrivit à Clovis pour le prier d'épargner ces fugitifs, et de ne pas les poursuivre au-delà des frontières romaines. (Ep. Theod. ad Clod., ap. Cassiodore, lib. 2, c. 42.) On a une autre lettre de Théodoric qui ordonne aux habitants du Norique de fournir des bœufs aux Allemands réfugiés pour les attelages de leurs charriots, et de prendre en échange leurs bestiaux fatigués par une longue route. (Ibid., l. 3, ep. 50.)

[72] Frédégaire, Hist., ep., c. 20.

[73] L'auteur des Gestes attribue à Aurélien l'initiative de cette résolution. (Gesta, c. 15.)

[74] Ep. Aviti ad Chlodov. Cette lettre, écrite au moment même de l'événement, ne peut laisser de doute sur la véritable date du baptême de Clovis, quoique Frédégaire, Hincmar, et beaucoup d'autres auteurs après eux, aient écrit que Clovis fut baptisé la veille de Piques. L'erreur de ces écrivains est venue de ce que, dans le moyen-âge, la fête de Noël fut longtemps nommée la Pâque d'hiver.

[75] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 31.

[76] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 31.

[77] Grégoire de Tours, ibid. Clovis lui-même avait réuni ses soldats et les avait exhortés à suivre son exemple.

[78] Vita Sancti Remig., ap. Hincmar.

[79] L'auteur des Gestes dit que Clovis, à l'époque de son mariage, étendit sa domination jusqu'à la Seine, et plus tard, c'est-à-dire à l'époque de son baptême, jusqu'à la Loire. (Gesta reg. Franc., c. 14.) En effet, les provinces Lyonnaises paraissent n'avoir compté les années du règne de Clovis qu'a dater de son baptême. Jusque-là, malgré leurs soumissions partielles, elles ne considéraient point son autorité comme légitime. L'abbaye de Saint Jean de Réomay, située sur les confins du diocèse de Langres, possédait une charte par laquelle Clovis avait accordé sa protection à ce monastère, et dont l'authenticité me parait avoir été soutenue victorieusement par Dubos. Cette pièce est datée de la première année du baptême de Clovis et de la soumission de la Gaule. Nous avons prouvé ailleurs que sous le nom de Gaule proprement dite, les écrivains du Ve siècle désignaient souvent la Celtique de César, c'est-à-dire les Lyonnaises. C'est donc de leur soumission qu'il s'agit ici, et la date s'en trouve ainsi fixée d'une manière précise. Les cités de la Belgique, qui avaient soutenu Syagrius, mais qui s'étaient soumises les premières après sa défaite, dataient le règne de Clovis de l'année 49a, époque de son mariage. C'est ainsi que deux manuscrits de l'histoire de Grégoire de Tours, provenant de l'église de Saint-Pierre de Beauvais et de l'abbaye de Corbie, fixent à la 15e année de ce règne la date de la bataille de Vouillé qui eut lieu en 507. Enfin les autres cités de la Belgique, qui avaient reconnu le pouvoir de Clovis dès son avènement, dataient son règne de 481. Cette dernière chronologie, adoptée en général par les chroniqueurs mérovingiens, est celle qu'on trouve dans un manuscrit de Grégoire de Tours provenant du chapitre de Cambray, dans l'Histoire du monastère de Saint-Martin de Tournay, écrite au XIIe siècle, et dans les histoires de l'église de Reims par Flodoard et Hincmar.

[80] Sancti Sever. Vita, ap. Boll., c. 28.

[81] Procope, de Bell. Goth., l. I, c. 12.

[82] Depuis Constantin, les auteurs latins avaient pris l'habitude de comprendre tous les Barbares sous le nom générique de nations, gentes, ou d'hommes des nations, gentiles, à l'imitation des Hébreux, qui désignaient de la même manière tous les peuples étrangers à la loi de Moïse. De là vint que le nom d'homme des nations ou gentil, gentilis, fut employé comme synonyme de païen et d'infidèle.

[83] Sidonius, en lui envoyant les œuvres du philosophe païen Apollonius de Thyane, lui dit que cet écrivain célèbre lui ressemblait par le talent, sinon par la foi catholique. (Sidonius, ep. 3, l. 8.) Dans la relation des conférences de Lyon en 499, il est dit qu'Aredius, quoique catholique, favorisait les Ariens pour conserver les bonnes grâces du roi. (Coll. episc. in op. Aviti.)

[84] Ce décret est rapporté textuellement par Victor Vitensis. (De persec. Vandal., l. 2, c. 2.)

[85] Cet édit est rapporté par Victor, l. 4, c. 2 ; les motifs en sont ainsi exprimés : Adeo in hos est necessarium ac justissimum retorquere quod ipsarum legum continentia demonstratur, quas inductis secum in errorem imperatoribus diversorum temporum tunc contigit promulgari. En effet, le Code Théodosien à la main, il est facile de reconnaitre que les mesures prises par Hunéric contre les catholiques ne furent que la reproduction exacte de celles des empereurs orthodoxes contre les dissidents.

[86] Victor Vitensis, de Persec. Vandal., l. 5, c. 13. On ne pouvait circuler librement sans être muni d'un certificat d'arianisme semblable au certificat de civisme qu'on exigeait en 1793 ; car toutes les tyrannies se ressemblent. Les soldats vandales, embusqués sur les routes, arrêtaient tous les passants qui n'avaient point ce certificat, et les conduisaient devant les prêtres ariens qui leur versaient de l'eau sur la tête en prononçant la formule du baptême hérétique, malgré leurs protestations et leur résistance ; il résultait de là des scènes à la fois odieuses et grotesques. Pour effacer l'aspersion sacrilège, les uns se roulaient dans la poussière, les autres se couvraient la tête de cendre et même d'ordure. Une jeune fille, freinée de force au baptistère, en souilla l'eau par un moyen très naturel, mais difficile à énoncer décemment.

[87] Victor Vitensis, l. 2, c. 8.

[88] Tous les écrivains grecs et latins de ce temps parlent avec horreur des cruautés d'Huneric. Deux hommes d'état, Procope et Marcellin, affirment avoir vu dans le palais des empereurs, à Constantinople, des réfugiés africains auxquels le roi vandale avait fait couper la langue, et qui, par miracle, n'en parlaient pas moins bien. (Marcell., Chron., ad ann. 484. Procope, de Bell. Vandal, l. 1.)

[89] On peut voir, dans le commentaire historique mis par don Ruinart à la suite du récit de Victor, chap. 8 et 9, l'histoire des saints africains honorés en Italie et dans le midi de la France.

[90] Ep. Anastasii papœ.

[91] Alcimus Ecdicius Avitus, évêque de Vienne, était fils du brave Ecdicius et petit-fils de l'empereur Avitus dont il portait le nom. Il avait un frère évêque de Valence, et nommé Apollinaris comme son onde Sidonius. C'était donc la famille Ecdicia tout entière, c'est-à-dire l'élite de l'aristocratie gauloise qui complimentait Clovis par l'organe de ce prélat. Stephanus, évêque de Lyon, lui écrivait à peu près dans les mènes termes qu'Avitus.

[92] Aviti ep. 41. La fin de cette lettre, dans le texte que Sirmond en a donné, contient des expressions de respect et de dévouement bien plus fortes encore, et qui ne peuvent convenir qu'à un sujet parlant à son souverain. Mais je crois qu'une erreur de copiste a mis à la suite de la lettre d'Avitus à Clovis ces dernières phrases qui faisaient partie d'une autre lettre adressée à l'empereur d'Orient. En effet, il y est question d'un noble gaulois nommé Laurentius, dont le fils était dans les états de Gondebaud, et qui avait fait demander par L'empereur lui-même que ce fils fût renvoyé auprès de lui à Constantinople. Sirmond, et, d'après lui, Dubos, ont supposé que l'empereur s'était adressé à Clovis pour obtenir par son intermédiaire que Gondebaud fit droit à cette demande. Il n'est nullement vraisemblable que l'empereur, dont Gondebaud se reconnaissait sujet, ait employé la médiation d'un étranger et d'un ennemi des Bourguignons dans une affaire de cette nature. Cette supposition est d'ailleurs formellement contredite par deux lettres qui viennent ensuite, et qui, adressées à deux grands personnages de la cour d'Orient, montrent que le fils de Laurentius fut renvoyé directement à son père sans aucune intervention de Clovis. En examinant avec attention le texte de la lettre, il est facile de voir qu'à partir de la phrase : Nulle igitur patria, le style change et est rempli de formules consacrées par l'étiquette, qui s'appliquent parfaitement à l'empereur, mais ne peuvent convenir au roi des Francs.

[93] Aviti ep. 41.

[94] Aviti ep. 41.

[95] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 23 et 36.

[96] Grégoire de Tours, Hist., l. 10, c. 31. D'après la chronologie des évêques de Tours, donnée par Grégoire, on voit que Volusianus dut être élu vers 492, et Verus vers 498.

[97] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 23.

[98] Grégoire de Tours, Hist., l. 10, c. 21.

[99] On peut juger du caractère d'Eucherius par une lettre où Sidonius le compare aux grands hommes de la république romaine, aux Brutus, aux Torquatus, et le félicite d'avoir étonné par sa bravoure les ennemis de l'Empire. (Sidonius, ep. 8, l. 3.)

[100] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 10. Il est évident que ce fut le meurtre d'Eucherius qui souleva l'Auvergne contre Victorias, et non ce reproche banal de luxure dont les écrivains ecclésiastiques sont très prodigues, et que Grégoire de Tours applique au hasard à tous les pouvoirs déchus.

[101] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 27.

[102] Aviti ep. 22 ad Apollinarem. Ce qu'il y a de curieux dans cette lettre, c'est qu'Avitus semble craindre presque autant pour lui-même que pour son parent.

[103] Ces contrées formaient les provinces de la Mésie inférieure et de la petite Scythie ; c'est la Bulgarie moderne.

[104] Malchus, de legat.

[105] Theoph. Chronogr.

[106] Panegyr. Emodii. Les Bulgares étaient originaires des Steppes, entre l'Iaïk et le Volga, et tiraient leur nom de ce dernier fleuve. Ils avaient fait partie des peuples soumis aux Huns et des armées d'Attila ; nous avons signalé dans le 1er volume, leur identité probable avec les Taïfales.

[107] Malchus, de legat.

[108] Jornandès, Hist. Goth., c. 57.

[109] Theoph. Chronor, ; Paneg. Enodii.

[110] Malchus, de Legationibus ; Marcellin, Chron.

[111] Chron. ad. ann. 483. Les milices présentes étaient un corps d'élite fort nombreux, espèce de garde impériale, composée de troupes de toute arme et formant la majeure partie de l'armée active.

[112] Jornandès, Hist. Goth., c. 57.

[113] En 481, il s'était emparé de la Dalmatie, qui, après la mort de Népos, devait être réunie à l'empire d'Orient. (Cassiodore, Chron.)

[114] Procope, de Bell. Goth., lib. 1, c. 1.

[115] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.

[116] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1, Panenyr. Ennodii.

[117] Cassiod. Chron. ; Panenyr. Ennodii.

[118] Cassiodore, ep. 18, l. 1.

[119] Cassiod. Chron.

[120] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.

[121] Jornandès, Hist. Goth., c. 57.

[122] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.

[123] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1 ; Cassiod. Chron.

[124] Vita Sancti Epiphanis. Ce corps de Ruges fut licencié deux ans après, et renvoyé au-delà du Danube.

[125] Vita Sancti Epiph. ; Procope, de Bell Goth., l. 1, c. 1.

[126] Cassiodore, ep. 28, l. 12. Cette expédition n'a pu avoir lieu qu'en 494 ; car la lettre ci-dessus, écrite par Cassiodore, annonçait aux Liguriens que pour soulager la famine, suite ordinaire de l'invasion, Théodoric avait ordonné de vendre à bas prix les grains amassés dans les magasins de l'armée ; or, Cassiodore, qu'Odoacre avait élevé à la dignité de comte des largesses, ne devint ministre de Théodoric au plus tôt qu'en 494, après avoir contribué à déterminer la soumission de la Calabre et de la Sicile au nouveau gouvernement. L'année suivante, 495, saint Épiphane passa dans la Gaule pour racheter les prisonniers que Gondebaud avait emmenés, et mourut deux ans après, suivant l'auteur de sa vie, au mois de janvier 497. La date de l'expédition me semble donc bien fixée. Les intrigues de la cour d'Orient peuvent n'y avoir pas été étrangères. Zénon, mort en 491, avait eu pour successeur Anastase, dont l'avènement fut une sorte de révolution ; car il fut élu en haine des 'saures dont il abattit l'influence et qu'il chassa de Constantinople. Aussi sa politique fut en tout contraire à celle de son prédécesseur, notamment à l'égard de Théodoric envers lequel il se montra toujours fort hostile, malgré les lettres respectueuses que ce roi lui écrivait ou lui faisait écrire par le sénat de Rome. Il est probable que l'expédition d'Italie fut concertée avec Anastase, à qui nous avons vu que Gondebaud avait envoyé un ambassadeur dès la fin de 491.

[127] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.

[128] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.

[129] Cassiodore, ep. 16, l. 3 ; 28, l. 12 et passim. Ces lettres de Cassiodore ne sont autre chose que la correspondance officielle de Théodoric, dont il était le principal ministre. Elles donnent les notions les plus justes et les plus authentiques sur le gouvernement de ce prince. Tous les détails de ce gouvernement nous sont connus ; ils mériteraient une étude approfondie qui ne peut trouver ici sa place.

[130] Lelewel, Numismatique du moyen âge.

[131] En 511, le sénat de Rome écrivait à Anastase : « Invincible empereur, ai la soumission aux ordres des souverains est ce qui leur plait davantage, vous seriez satisfait de la joie avec laquelle nous avons reçu vos oracles sacrés. Nous y avons été engagés par notre seigneur, l'invincible roi Théodoric, votre fils, qui nous a ordonné de vous obéir. »

[132] Cassiodore, lib. 2, ep. 1. Théodoric reconnait dans cette lettre que l'autorité de l'empereur d'Orient s'étendait sur les deux Empires.

[133] Il n'y eut qu'un seul consul en 496 et 497, après l'avènement d'Anastase. Festus Niger, envoyé de Théodoric, fut alors obligé de quitter la cour de Byzance. Nous avons expliqué comment ce prince, porté au pouvoir par la faction opposée aux 'saures, se trouvait naturellement hostile à Théodoric, qui avait toujours soutenu le parti isaurien. La guerre des Isaures contre Anastase dura sept ans, et ne fut terminée qu'en 498.

[134] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.

[135] Cassiodore, ep. 39, l. 3.

[136] Cassiodore, ep. 21, 33, 35, l. 1 ; 9, 10, 30, 31, 51, l. 3.

[137] Cassiodore, ep. 34, l. 42, l. 3, 5, 7, l. 4.

[138] Jornandès, Hist. Goth., c. 5.

[139] Cassiodore, ep. 16 à 20, l. 5. Ces lettres furent écrites en 496 ; le double but que nous signalons y est clairement indiqué : Non habet quod nobis Grœcus imputet aut Afer insultet.

[140] La Vie de Saint Séverin, apôtre du Norique, donne les notions les plus exactes sur les peuples barbares voisins du Danube. Elle n'en indique pas d'autres que ceux que nous nommons ici. Jornandès conserve aux Allemands l'ancien nom de Suèves, et décrit très fidèlement leur position géographique. (Hist. Goth., c. 55.) C'est le cercle impérial de Souabe au moyen âge.

[141] Cassiodore, l. 4, ep. 1 et 2 ; ep. ad reges Thoringiœ, 3, l. 3.

[142] Cassiodore, ep. 23, 24, l. 3, 11, l. 5.

[143] Cassiodore, ep. 41, l. 2. Les termes de cette lettre montrent quelle liaison intime existait alors entre Théodoric et Clovis. Il termine en annonçant l'envoi d'un habile musicien que le roi des Francs lui avait demandé. La lettre 40, l. 2, nous apprend que le savant Boèce fut chargé da choix de cet artiste.

[144] Jornandès, Hist. Goth., c. 58.

[145] Collatio episcoporum, ap. Av.

[146] Collatio episcoporum.

[147] Etienne, évêque de Lyon, avait convoqué l'assemblée et en était le président de droit. Mais Avitus y dominait par l'ascendant de ses talents et de sa haute naissance, quoiqu'il fût un des plus jeunes. (Col. ep.) On trouve dans le Recueil de Cassiodore, ep. 22, l. 2, une lettre de Théodoric qui autorise les fils d'Ecdicius à quitter Rome où Ils achevaient leurs études, et à retourner dans leur patrie pour assister aux obsèques de leur père. Cette lettre a été écrite au plus tôt en 494, et donne la date exacte de la mort d'Ecdicius. Ses fils, Avitus et Apollinaris, ne devaient pas avoir alors plus de vingt-cinq ans ; mais le nom de leur père était si respecté, qu'ils furent presqu'immédiatement élus évêques, l'un de Vienne, l'autre de Valence.

[148] Collatio episcoporum.

[149] Collatio episcoporum.

[150] Collatio episcoporum.

[151] Aviti ep. 21.

[152] Le récit de la conférence, rédigé par Avitus, reçut à dessein une grande publicité, et fut lu avidement dans toute la Gaule ; les passages que nous en avons extraits prouvent suffisamment dans quel esprit il était conçu.

[153] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 12.

[154] Il y battait monnaie, comme on le voit par l'édit de Gondebaud, qui, après la mort de Godégisile, prohiba la circulation des sols frappés à Genève. Mais ces monnaies, comme toutes celles frappées dans la Gaule par les rois barbares au va siècle, portaient le nom et l'effigie des empereurs ; c'étaient de simples contrefaçons des monnaies impériales.

[155] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.

[156] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.

[157] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.

[158] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 12. Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.

[159] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 1.

[160] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.

[161] Dubos suppose avec beaucoup de vraisemblance que ce fut dans cette circonstance critique qu'Avitus écrivit à Aurélien, le dévoué serviteur de Clovis, le négociateur du mariage de Clotilde, une lettre où il exprime en termes énigmatiques ses craintes et ses espérances. (Aviti ep. 34.)

[162] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 32.

[163] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 33.

[164] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 33.

[165] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 33. Dubos a voulu conclure de ce passage que Clovis et Théodoric n'avaient conservé, à la suite de cette guerre, aucune partie des états bourguignons. Il me semble que rien n'autorise à donner cette extension aux paroles de Grégoire de Tours.

[166] Marii Aventic. Chron., ad ann. 500.

[167] Grégoire de Tours dit que Godégisile avait promis à Clovis une partie de son royaume (Hist., l. 2, c. 32). Procope félicite Théodoric d'avoir, en épargnant le sang de ses sujets, acquis pour un peu d'or la moitié des états de l'ennemi (de Bell. Goth., lib. I, c. 12). Il y a là une exagération évidente qui s'explique par le peu de connaissance qu'avaient les écrivains orientaux de la géographie de la Gaule.

[168] Procope, de Bell. Goth., lib. I, c. 12.

[169] Procope, de Bell. Goth., lib. I, c. 12.

[170] Cassiodore, l. 3, epist. 38.

[171] Dubos indique, comme preuve de l'acquisition de la cité de Bâle par Clovis, la présence de l'évêque de Bâle au concile d'Orléans en 511. Aucune des éditions de ce concile ne donne la signature d'un évêque de Bâle. Adelphius, cité par Dubos, était évêque de Poitiers. Mais il est également certain qu'il n'y eut point d'évêque de Bâle au concile d'Epaone, et l'on peut en conclure que cette cité ne faisait plus partie des états bourguignons, car ce concile fut très complet.

[172] Gallia Christiana, t. XII, p. 625.

[173] La loi des Bourguignons porte dans son préambule la date de la deuxième année du règne de Gondebaud. On ne peut cependant la reporter ni à l'époque de la mort du père de ce prince, ni à celle où il commença à régner de fait après son retour d'Italie, en 474. Grégoire de Tours dit positivement que cette loi fut promulguée à Lyon après le rétablissement de Gondebaud et la mort de Godégisile. Le titre relatif au duel judiciaire confirme cette assertion ; il est daté de Lyon, le 5 des calendes de juin (27 mai), sous le consulat d'Avienus. Deux consuls portant les noms de Rufius Magnus Festus Avienus, se sont succédé en Sot et 502 ; le dernier est distingué par l'épithète de junior. La deuxième année du règne de Gondebaud tombait donc en 50a, et par Conséquent il datait son règne de la fin de l'année 500, époque à laquelle il commença à régner sent, après l'extinction de toutes les branches collatérales de sa famille.

[174] Lex Burgund., préambule.

[175] Lex Burgund., t. 13, 22, 54, 55. Dans le titre 10 se trouve énoncé le grand principe de l'égalité des deux races : Burgundio et Romanus una conditione teneantur.

[176] Lex Burgund., t. 2.

[177] Lex Burgund., t. 45.

[178] Agobard, évêque de Lyon, dans le mémoire qu'il présenta à Louis-le-Débonnaire pour demander l'abrogation du duel judiciaire, rapporte la discussion qui eut lieu à ce sujet entre Avitus et Gondebaud. Il n'a pu le faire que d'après les traditions et les documents conservés dans l'église de Lyon où la loi fut délibérée et promulguée, comme on le voit par la date mise à la suite du titre 45.

[179] Le préambule même de la loi énonce formellement ce principe. Il y a néanmoins dans la loi des Bourguignons quelques dispositions applicables aux Romains, mais toujours d'une manière incidente. Vers la même époque, les jurisconsultes de la cour de Gondebaud rédigèrent, à l'usage de ses sujets romains, un abrégé du Code Théodosien, publié par Cujas, sous le faux titre de Papiani Responsum.

[180] Lex Burgund., préambule, in fine. Vient ensuite cette indication : Nomina eorum qui leges vel sequentia constitata et illa qua in priori pagina continentur signaturi sunt vel in posteram cum prole, Deo auspice, servaturi. Les noms qui suivent, au nombre de trente-deux, appartiennent tous à l'idiôme teutonique. Or, la loi elle-même nous apprend que le nombre des comtes romains était égal à celui des comtes barbares ; c'est donc à dessein que ces derniers furent seuls appelés à signer la loi.

[181] Grégoire de Tours lui-même a reconnu que le code de Gondebaud avait été rédigé dans l'intérêt des Romains. (Hist., l. 2, c. 33.)

[182] Aviti Epist. 1, 2, 3, 4, 5, 19, 20, 28, add. 1. Dans ces lettres, Avitus, par le désir sans doute de gagner le cœur de son néophyte, pousse quelquefois la flatterie jusqu'à la bassesse ; dans la lettre 5, il ose féliciter Gondebaud du meurtre de ses frères. Cette phrase mensongère était une sorte d'excuse de l'attachement que le parti catholique avait montré pour Chilpéric et Gondemar.

[183] Aviti Epist. I.

[184] Grégoire de Tours dit qu'il avait demandé à Avitus d'être baptisé secrètement, mais que le saint évêque s'y étant refusé, il avait persisté dans son erreur jusqu'à la fin de sa vie. (Hist., l. 2, c. 34.)

[185] Fred. Epitom., c. 34. Le témoignage de Frédégaire est confirmé par plusieurs lettres d'Avitus adressées à Sigismond pendant son séjour à Genève. (Aviti Ep. 29 et 30.)

[186] La reine Caritenes, mère de Sigismond, était catholique et très pieuse ; elle mourut à l'âge de 50 ans, en 506, et fut enterrée dans la basilique de Saint-Michel à Lyon, où l'on a retrouvé son tombeau dont l'inscription constate qu'elle avait élevé ses enfants dans la foi orthodoxe.

[187] Aviti Epist. 7. Cette lettre est adressée au patriarche de Constantinople : elle commence ainsi : Dum domnus meus, filius vester, patricius Sigimundus gloriosissimum principem officio legationis expetiit, nobis quoque deferendi ad vos famulatus aditum dupliciter sancta opportunitate prospexit.

[188] Aviti Epist. 42-44, 69, 83, 84. La dernière partie de la lettre 41, adressée à Clovis, me parait aussi un fragment détaché d'une lettre destinée à l'empereur d'Orient.

[189] Jornandès, Hist. Goth., c. 58. Frédégaire, Epitom., c. 34. Théodoric écrivit vers le même temps à Gondebaud une lettre très amicale en lui envoyant deux horloges, l'une solaire, l'autre hydraulique, dont le savant Boèce avait dirigé la construction. (Cassiodore, ep. 45 et 46, l. I.)

[190] Saint Césaire fut élu évêque d'Arles en 502. Son biographe, qui était un de ses disciples, témoin oculaire des faits, dit qu'il fut dénoncé presqu'aussitôt après son élection (Vita Sancti Cæsarii, apud Boll., c. 16.) On ne peut donc fixer la date de son exil au-delà des premiers mois de l'année 503. L'accusation portée par Licinianus, un des Notaires ou secrétaires de l'évêque, paraissait d'autant plus vraisemblable, que saint Césaire était originaire de Chatons sur-Saône, dans les états bourguignons ou dans la Gaule, nom qu'on donnait alors aux Lyonnaises, à la Celtique de César. (Ibid.)

[191] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 35. Grégoire de Tours place cette entrevue après la guerre de Clovis contre les Bourguignons ; elle fuit donc postérieure à l'année 500 ; d'un autre côté, on ne peut supposer que l'alliance ait été renouvelée au moment même où Alaric persécutait les évêques catholiques ; et nous avons vu que saint Césaire fut exilé en 503. L'entrevue ne put donc avoir lieu qu'en 504 ou 505, et, selon toute apparence, au commencement de cette dernière année.

[192] Sidonii ep. 3, l. 8. Cette phrase de Sidonius prouve qu'Euric ne lit des lois qu'après avoir étendu les limites de son territoire, limitent sortis, aux dépens de l'Empire, de 475 à 484.

[193] Lex Wisigothorum, l. 3, t. 4, de adulteriis.

[194] Lex Wisigothorum, l. 3, t. 5.

[195] Lex Wisigothorum, l. 2, t. 5, c. 9 ; l. 3, t. 3, c. 1 et 5 ; l. 5, t. 2, c. 1 ; t. 4, c. 3 ; l. 8, t. 1, c. 2, 3, 9. Le chap. 3, t. 1, l. 5, défend l'aliénation des biens ecclésiastiques.

[196] Le rappel des évêques exilés est prouvé par leur présence au concile d'Agde en 506. Le biographe de saint Césaire dit que ce prélat fut prié de reprendre possession de son siège, et que son accusateur fut condamné à être lapidé, mais que le saint évêque empêcha l'exécution de la sentence. (Vita Sancti Cas., l. 1, c. 18.) La condamnation des accusateurs à mort était l'application du chapitre 5, t. 1, l. 7, de la loi des Wisigoths, qui punissait le calomniateur de la peine à laquelle sa délation exposait l'accusé innocent. Saint Césaire fit une entrée triomphante à Arles ; le clergé et tous les fidèles avaient été au-devant de lui avec la croix et les cierges.

[197] Aucun évêque espagnol n'assistait à ce concile, ce qui prouve bien qu'Alaric n'y avait vu qu'une mesure politique commandée par l'état de la Gaule. Sur la réclamation des évêques, il promit de convoquer pour l'année suivante, à Toulouse, un concile auquel les prélats d'Espagne seraient appelés. Mais la guerre empêcha la réalisation de cette promesse. (Épist. sancti Cœsarii ad Ruriciam episc. Lemovic.)

[198] Lex Burgund., add. 2, art. 6. Par cet article Gondebaud autorise à refuser en paiement les monnaies frappées à Genève et à Valence par Godégisiles, et celles des Goths, altérées du temps d'Alaric, solidos Gothium, qui a tempore Alarici regis adœrati sunt. La monnaie d'Alaric était devenue dans la Gaule le type des faux alliages. Avitus, écrivant à son frère Apollinaire pour le prier de lui faire graver un sceau, lui recommande de ne pas employer un or pareil à celui des monnaies d'Alaric. (Aviti ep. 78.)

[199] Lex Wisig., l. 7, t. 6, c. 5.

[200] Conc. Agath., prœfat.

[201] La Vie de Saint Césaire dépeint très bien la conduite des évêques : « Pendant qu'il était exilé à Bordeaux, dit son biographe, il prêchait le peuple, et lui recommandait de rendre à César ce qui est à César, et d'obéir aux puissances, mais en même temps de mépriser dans le prince la dépravation de l'hérésie arienne. » (Vita Sancti Cæss., l. 1, c. 17). Certes ce s'était pas le moyen d'attacher le peuple au prince.

[202] Verus, qui avait assisté par délégué au concile d'Agde, mourut en exil trois ans après, et fut remplacé par Licinius, élu sous l'influence de Clovis, alors maitre de la Touraine. Grégoire de Tours dit que Clovis mourut la 11e année de l'épiscopat de Licinius ; c'est une erreur de copiste semblable à celle que nous avons signalée dans le texte du même auteur pour la date de la mort d'Euric ; car Verus ayant assisté au concile d'Agde en 506, Licinius ne pouvait être évêque depuis onze ans en 511, époque de la mort de Clovis. Verus, ayant été élu en 498, comme il résulte du calcul donné par Grégoire de Tours lui-même pour la chronologie des évêques depuis saint Martin, et ayant eu onze ans d'épiscopat, dut mourir en 509. Licinius était donc évêque depuis deux ans à la mort de Clovis.

[203] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37.

[204] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 12.

[205] Cassiodore, ep. 1, l. 3, ad Alaric.

[206] Cassiodore, ep. 4, ad Chlodov.

[207] Cassiodore, ep. 2, ad Gund.

[208] Cassiodore, ep. 3. C'était une ancienne politique des Wisigoths, que de chercher dans les Thuringiens des alliés contre les Francs. Théodoric rappelle dans cette lettre leurs liaisons avec Euric et les présents qu'ils en avaient reçus.

[209] Cassiodore, Ep. ad Chlodov.

[210] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37. Clovis se contenta d'envoyer à Tours deux affidés pour consulter les sorts des saints dans l'église de Saint-Martin. Comme on devait s'y attendre, ils lui rapportèrent une promesse de victoire.

[211] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37.

[212] Lettre circulaire de Clovis aux évêques des provinces gothiques. — On peut dire que nous avons dans cette lettre le texte même de l'ordre du jour de l'armée des Francs, et l'on y voit écrit partout le respect des personnes et des propriétés.

[213] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37. Grégoire de Tours attribue l'apparition de ces feux à un miracle ; il était naturel, dit-il, que saint Hilaire vint en aide à ceux qui attaquaient les défenseurs de l'hérésie qu'il avait combattue lui-même.

[214] Théodoric exprime très positivement cette défiance dans sa lettre à Alaric. (Cassiodore, ep. 1, l. 3.)

[215] Procope, de Bello Goth., lib. I, c. 12.

[216] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37. Selon cet historien, Clovis aurait été sur le point d'éprouver le même sort ; atteint de deux coups de lance, il n'aurait dû son salut qu'à la solidité de son armure et à la vitesse de son cheval.

[217] Grégoire de Tours, ibid. — Le fils de Sidonius s'était rattaché franchement au gouvernement des Wisigoths. En 489, lorsque le duc Victorius, ami de son pire, fut forcé de quitter l'Auvergne et de se réfugier à Rome, il le suivit dans cette ville, fut témoin de sa mort violente et faillit partager son sort ; mais il fut seulement déporté à Milan, d'où il réussit à s'échapper et à regagner son pays (Grégoire de Tours, de Glor. Mort., c. 45). Cette époque étant celle où Théodoric et Odoacre se disputaient la possession de l'Italie, il est probable que Victorius et Apollinaris furent considérés comme agents des Goths. Nous avons vu que plus tard Apollinaris devint un moment suspect à Alaric ; mais sa conduite à la bataille de Vouillé prouve qu'il le servait fidèlement.

[218] Isidore de Séville. — Procope, de Bello Goth., lib. 1, c. 12.

[219] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 87.

[220] Procope dit qu'on voyait dans ce trésor le mobilier du roi Salomon et les vases d'or enrichis de pierreries que Titus avait enlevés au temple de Jérusalem.

[221] Le siège de Carcassonne suivit de si près la bataille de Vouillé, gais Procope a confondu ces deux événements, et placé près de Carcassonne le combat où périt Alaric. (De Bell. Goth., c. 12.)

[222] Aviti Epist. 40.

[223] La deuxième Narbonnaise n'envoya à ce concile que deux évêques, ceux de Fréjus et d'Antibes ; les Alpes Maritimes également deux, ceux de Digne et de Senez. Dans la plupart des autres diocèses, la succession épiscopale avait été violemment interrompue depuis la fin du Ve siècle, et fut reprise seulement lorsque ces contrées passèrent dans la fuite sous la domination des Francs et des Bourguignons. Aix et Marseille, ces deux grandes villes, capitales du Midi après Arles, n'étaient Point représentées au concile. On sait positivement que les derniers évêques d'Apt et de Toulon avaient été proscrits par Euric. (Gallia Christiana, t. I et III.)

[224] Vita Sancti Cœsarii apud Bolland., l. 1, c. 19. Le Vie de Saint Césaire fut écrite à la prière de sa sœur par un de ses disciples témoin oculaire de tous les faits.

[225] Ce fait est rappelé par Théodoric lui-même dans une lettre adressée au sénat romain pour lui annoncer l'élévation de Tulum à la dignité de patrice. (Cassiodore, ep. 10, l. 8.)

[226] Vita Sancti Cœsarii.

[227] Vita Sancti Cœsarii.

[228] Vita Sancti Cœsarii.

[229] Cassiodore, ep. 24, l. 1.

[230] Vita Sancti Cœsarii. — La plupart des soldats de Gondebaud, et même une partie de ceux de Clovis étaient ariens, ce qui révèle encore mieux les motifs politiques de la conduite de saint Césaire.

[231] Aux églises cathédrales étaient alors joints de grands bâtiments, de vastes cloîtres, où demeuraient avec l'évêque tous les clercs attachés à sa personne et à son service, où des écoles s'ouvraient pour la jeunesse, des asiles pour les proscrits, où l'on nourrissait les indigents, les veuves, les orphelins inscrits sur les matricules de l'église. Des magasins renfermés dans la même enceinte, et remplis au moyen des revenus en nature que produisaient les biens ecclésiastiques, fournissaient à la nourriture de toute cette population pieuse. Saint Césaire avait vidé ces greniers pour alimenter les prisonniers bourguignons. Le cellérier vint le prévenir que s'il n'arrêtait pas ses distributions, le lendemain il n'y aurait plus de pain pour les commensaux de l'église : « Donnez toujours, dit le saint, la providence y pourvoira. En effet, il pria toute la nuit, et le jour suivant arrivèrent par le Rhône des bateaux chargés de grains, que lui envoyait Gondebaud instruit des prodiges de sa charité. » (Vita Sancti Cœsarii, l. 2, c. 7.)

[232] Cassiodore, ep. 43, l. 3.

[233] Procope, de Bello Goth., l. 1, c. 12. Procope dit que Théodoric fit enlever de Carcassonne et porter à Ravenne le fameux trésor des Wisigoths. Grégoire de Tours, de son côté, dit que Clovis prit ce même trésor à Toulouse, et le fit conduire à Paris. Pour prouver la fausseté de ces rumeurs populaires, il suffit de rappeler qu'Alaric avait été forcé par la pénurie de ses finances d'altérer le titre des monnaies.

[234] Cassiodore, ep. 41, l. 3. Cette lettre prescrit des mesures pour le ravitaillement des forts de la Durance.

[235] En comptant sur la force morale que pourrait lui donner la résurrection de la préfecture des Gaules, Théodoric ne s'était pas tout-à-fait trompé. On voit par une lettre d'Avitus au préfet Liberius, qu'à cette dignité était encore attachée une idée de prééminence souveraine : « Votre heureuse arrivée, lui dit l'évêque de Vienne, a déjà soulagé les malheurs des Gaules ; mais quoique nous profitions des bienfaits que vous répandez sur la province, la soif que j'ai de vos lettres n'a point encore été satisfaite ; vous ne manques pourtant point d'occasions de transmettre vos ordres à ceux qui sont prêts à vous obéir. » (Aviti epist. 32.)

[236] Cassiodore, ep. 17, l. 3, universis provincialibus Galliarum.

[237] Saint Césaire, toujours suspect, non sans raison, aux habitants d'Arles, fut mandé à Ravenne ; mais ce fut pour y être accueilli avec le respect dû à ses vertus ; de là il alla à Rome où le sénat le reçut avec la même vénération, et ii revint dans son diocèse apportant à ses compatriotes une remise d'impôts. (Vita sancti Cœsar., l. 1, c. 26.)

[238] Cassiodore, ep. 42, l. 3.

[239] Il se montra surtout bienveillant pour les habitants d'Arles, en reconnaissance de la courageuse défense de leur ville. Il leur accorda des secours pour réparer leurs murailles, et leur fit remise de quatre années d'impôts. (Cass., ep. 32 et 46, l. 3.) Il confirma les privilèges de la ville de Marseille, et recommanda particulièrement les intérêts des habitants au comte chargé d'y commander. (Cass., ep. 34, l. 3 ; 26, l. 4.)

[240] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37. — Les vies des saints font connaître quelques autres circonstances de cette guerre. Ainsi, nous savons par la Vie de Saint Licerius que les Wisigoths tentèrent inutilement de prendre la ville de Couserans ; et par la Vie de Saint Avit, jeune noble romain du Périgord, que la noblesse catholique de l'Aquitaine s'était rangée dès-lors sous les drapeaux de Clovis.

[241] Marii Aventic. Chron., ad ann. 509.

[242] Isidore de Séville, Hist. — Théodoric écrivit au roi des Vandales, son beau-frère, pour se plaindre de l'asile donné à l'usurpateur. Ce roi abandonna aussitôt Gésalic, qui, tentant de rentrer en Espagne, fut pris et tué par les officiers de Théodoric. Sa déposition doit avoir eu lieu en 510, puisqu'il fat élu au mois de mai 507, et déposé la quatrième année de son règne, suivant Isidore de Séville, dont le récit indique qu'il régna encore quelque temps en Espagne après avoir été chassé de la Gaule.

[243] Marcellin, Chron., ad ann. 508.

[244] Les consuls étaient toujours désignés un an d'avance. Par conséquent les années où il y a eu mésintelligence entre les cours de Rome et de Constantinople ne sont pas celles où les fastes n'indiquent qu'un consul, mais celles qui précèdent immédiatement. Ainsi, les fastes n'indiquent qu'un consul en 509 et 510 ; cela prouve qu'il n'y avait pas eu accord en 508 et 509 pour en désigner deux.

[245] Jornandès, Hist. Goth., c. 58. Il est à remarquer qu'à cette époque Théodoric ne fit jamais la guerre en personne dans la Gaule. La bataille dont parle Jornandès dut avoir lieu au commencement de l'année 510. Cette date est déterminée par celle de la déposition de Gésalic.

[246] Les cités alors acquises par les Bourguignons furent, dans les Alpes Maritimes, Embrun et Chorges ; dans la deuxième Narbonnaise, Apt, Gap et Sisteron. Les Évêques de ces villes assistèrent au concile convoqué par Sigismond à Epaone, en 517.

[247] Procope, de Bell. Goth., l. 1, c. 12.

[248] Le concile de Tarragone, tenu en 516, est daté de la 6e année du règne de Théodoric.

[249] Grégoire de Tours, l. 2, c. 38.

[250] Les donations de Clovis aux églises furent si nombreuses, que le concile d'Orléans en fit l'objet d'un canon spécial. — Ces dons étaient pris sur les immenses possessions du fisc et du domaine impérial, dont les rois barbares s'étaient emparés dans toutes les provinces qu'ils occupaient.

[251] Gesta regum Francorum, c. 17.

[252] Le titre de roi dans le sens que nous lui donnons, c'est-à-dire exprimant l'idée d'une souveraineté indépendante, est rendu en grec par le mot βασιλευς. Mais les auteurs du Bas-Empire n'appliquent jamais le titre de βασιλευς aux rois barbares ; ils le réservent pour les empereurs. A l'égard des chefs des nations barbares, ils se servent du mot latin rex comme d'une dénomination spécialement affectée à ces chefs. (Procope, de Bel. Goth., l. 1, c. 12.)

[253] Gesta Regum Francorum, c. 17 ; Roricon, l. 4 ; Aimo, l. 1, c. 22. Aimoin cite le préambule du décret impérial duquel il résulterait que Clovis aurait été décoré du titre de patrice. Il est probable en effet que Clovis fut revêtu de ce titre inhérent au commandement des milices, et dont les rois bourguignons furent investis héréditairement depuis la dernière moitié du Ve siècle.

[254] Il arrivait souvent alors que, dans chaque empire, les actes publics ne portaient qu'un seul nom, même lorsqu'il y avait deux consuls ; ainsi le décret de Gondebaud sur l'institution des combats judiciaires, en 501, ne porte que le nom du consul d'Occident, Avienus, quoique dans cette année le consul d'Orient, Pompeius, eût été également inscrit aux fastes de Rome.

[255] Importunus était un sénateur de Rome ; nous avons une lettre de Théodoric qui lui confère la dignité de patrice après son consulat. (Cassiodore, ep. 5, l. 3.) Le nom de Boèce est trop connu pour qu'il soit besoin d'explication à son égard ; on sait qu'il était un des principaux ministres de Théodoric.

[256] La généalogie des chefs bretons, donnée par Geoffroy de Montmouth, fait de Budic un fils d'Audren, et par conséquent un frère de Riochame. Dom Morice (Histoire de Bretagne, t. I, p. 680) suppose qu'Eusebius était fils de Riochame, qu'il mourut sans enfants mâles, et qu'il eut pour successeur son oncle Budic, qui avait vécu jusqu'alors dans la Grande-Bretagne, à la cour du célèbre roi des Bretons insulaires, Arthur, dont il parait avoir épousé la sœur. Plusieurs circonstances du règne d'Eusebius sont connues par la Vie de Saint Melanius, évêque de Rennes, contemporain de Clovis, et l'un des prélats assistants au concile d'Orléans en 511. Cette vie, écrite au VIe siècle, parait très authentique et digne de confiance.

[257] Hoël, fils de Budic, est appelé dans les chroniques bretonnes Rio-Hoël ou Riowal. Les mots rio ou reith, traduction de rex, entrent souvent dans la composition des noms propres des chefs bretons, après comme avant Clovis. Gregoire de Tours lui-même se sert du mot de royaume en parlant des états bretons ; mais il ajoute qu'ils furent toujours, depuis Clovis, sous la suzeraineté des rois francs. (Grégoire de Tours, Hist., l. 4, c. 4.) Cependant, l'épitaphe de Childebert, citée par Aimoin, compte au nombre des princes soumis à ce monarque le roi des Bretons Britonum rex ; et Frédégaire donne le titre de roi au chef breton Judicaël, contemporain de Dagobert. (Frédég., Chron., c. 78.)

[258] Grégoire de Tours, de Glor. Mart., l. 1, c. 60.

[259] Voir, sur les limites des états bretons, les Eclaircissements, à la fin du volume.

[260] Eusebius parait être mort en odeur de sainteté. On conservait dans l'église de Saint-Frambourg, à Senlis, une châsse contenant ses ossements et ceux de sainte Landouenne, sa femme, reine des Armoriques. Ces restes précieux pouvaient avoir été transportés dans l'église de Senlis, voisine du château royal de Compiègne, pour les soustraire à la fureur des pirates saxons. (Dom Morice, Histoire de Bretagne, t. I, p. 682.)

[261] Cartulaire de l'église de Quimper. — Le mot mar ou mer est un adjectif qui entre dans la composition de beaucoup de noms tudesques, et qui signifie grand ou puissant. Reste donc le nom de qui est le même que Will, Guill ou Guillaume, le ch, le w et le g étant également employés pour exprimer le son aspiré dans les noms germaniques. Il est à remarquer que ce nom de Gaill appartient spécialement aux Teutons du Nord ; il ne devint commun en France qu'après l'établissement des Normands. Le mot Alamania ne peut être qu'une erreur de copiste ; il ne se trouve point dans le cartulaire de Landevenech, où le fait est rapporté à peu près dans les mêmes termes, et tous les autres documents, notamment la Vie de Sainte Oudocée, constatent que Budic vint de la Grande-Bretagne.

[262] Cette invasion n'eut lieu qu'après la mort de Clovis ; car si l'Armorique bretonne avait été au pouvoir des pirates du Nord, et livrée à leurs ravages, l'évêque de Vannes n'aurait pu assister paisiblement, en Sus, au concile d'Orléans. Quelques historiens ont supposé que les Frisons agissaient par les ordres et dans l'intérêt de Clovis, et qu'ils firent pour lui la conquête des provinces Armoricaines. Cette supposition est contraire à toute vraisemblance historique. Les relations intimes de Clovis avec les évêques de Rennes et de Vannes suffisent pour la démentir. D'ailleurs, les Frisons n'étaient nullement soumis à Clovis ; ils restèrent indépendants et ennemis des Fraises pendant toute la durée de la dynastie Mérovingienne. Ces peuples, comme tous ceux qui habitaient les côtes de la nier du Nord jusqu'à la Baltique, ne cessèrent jamais, pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, et probablement dans les temps antérieurs, d'exercer leurs pirateries sur les rivages de la Grande-Bretagne, de la Gaule et de l'Espagne. Clovis dut maintenir contre eux le système défensif établi par les empereurs, et continué par les rois wisigoths. Ils profitèrent des guerres qui occupaient toutes ses forces dans la Gaule méridionale pour envahir l'Armorique, et recommencèrent ces invasions lorsque sa mort et le partage de ses états entre ses fils leur offrirent de nouveau une occasion favorable.

[263] Vita Sancti Vinnoci. — Chronique du Mont-Saint-Michel. Hoël reconnut la suzeraineté du roi Clotaire, auquel il alla rendre hommage en personne après avoir chassé les Saxons.

[264] Il faut y joindre l'arrondissement de Saint-Malo, dépendant de l'ancienne cité des Curiosolites, et peut-être une partie des arrondissements de Châteaubriand et d'Ancenis, représentant le territoire où Aetius avait établi sa colonie d'Alains détruite par les Bretons en 452.

[265] L'évêque de Vannes, dans les subscriptions du concile de Tours, en 461, est appelé évêque des Bretons. Son successeur, Paternus, fut ordonné en 465 par Perpetuus, évêque de Tours, qui tint à cette occasion un concile à Vannes ; l'évêque de Vannes est encore le seul évêque breton qui ait assisté au concile d'Orléans en 511.

[266] Vita Sancti Melanii ap. Bolland. Saint Mélaine assista au concile d'Orléans, où il tint un rang distingué.

[267] L'évêché de Tournay fut fondé, selon l'opinion la plus probable, en 502. (Gallia Christ., t. III.) Eleutherius en fut le premier évêque ; il était issu d'une famille gallo-romaine originaire de Tournay, et qui avait quitté cette ville lorsqu'elle fut occupée par Clodion. Saint Remi l'envoya, avec la protection de Clovis, prêcher le christianisme dans son ancienne patrie.

[268] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 37.

[269] Ce mot de leudes est si connu maintenant qu'on peut l'employer sans commentaire ; on sait qu'il désigne les guerriers qui chez les Germains s'attachaient à la fortune d'un chef et lui vouaient leurs services. Nous avons déjà dit que le radical tudesque leut ou leud signifie homme. Ainsi les leudes d'un chef barbare étaient ses hommes ou ses gens, locution usitée pendant tout le moyen-âge et jusque dans le siècle dernier.

[270] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.

[271] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.

[272] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.

[273] Dans le récit de Grégoire de Tours, il semblerait que Clovis arriva à Cologne immédiatement après le meurtre de Chlodéric, et prit paisiblement possession des états de Sigebert. Mais les documents contemporains nous apprennent qu'il éclata dans l'intervalle une révolte des provinces de l'Est, que Grégoire de Tours passe sous silence, comme il fait ordinairement quand il s'agit d'événements défavorables à son héros.

[274] Vita Sancti Maximini.

[275] Vita Sancti Maximini.

[276] Vita Sancti Maximini. — Voir aux Éclaircissements à la fin du volume.

[277] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.

[278] Grégoire de Tours dit positivement que l'expédition de Clovis contre les chefs saliens eut lieu aussitôt après les événements de Cologne. Cependant il lui fait dire dans l'assemblée des Ripuaires qu'il naviguait sur l'Escaut au moment où Chlodéric avait commis son parricide. L'Escaut servait de limite entre le territoire des Francs de Tournay et celui des Francs de Thérouenne. Clovis avait donc fait à la fin de l'année 510 un voyage dans ces contrées pour sonder les dispositions des peuples et préparer la révolution qu'il méditait.

[279] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 41.

[280] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 42.

[281] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 41.

[282] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 41. La plupart des historiens ont conclu de ce passage qu'il existait un royaume franc dans la cité du Mans ; j'ai déjà exprimé plus haut mes doutes à ce sujet. Grégoire de Tours dit que Rignomer fut tué au Mans ; mais il ne dit pas qu'il y ait régné. Sa phrase ne peut servir de fondement à la conclusion qu'on en a tirée, et que je crois décidément fausse.

[283] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 42.

[284] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 40.

[285] La date des conciles est toujours celle de la clôture, parce qu'elle précède les suscriptions des évêques.

[286] Concil. Aurel., epist. ad Chldodoveum regem.

[287] « Que veut dire M. l'abbé Dubos, avec les déclamations de tous ces évêques, qui, dans le désordre, la confusion, les ravages de la conquête, cherchent à flatter le vainqueur ? Que suppose la flatterie ? que la faiblesse de celui qui est obligé de flatter. » (Esprit des Lois, l. 30, c. 24.)

[288] Concil. Agath.. in fine.

[289] Canon 5.

[290] Canon 23.

[291] Canon 1.

[292] Canon 4. — Les fils de prêtres ou de diacres étaient seuls exemptés de cette condition ; nous avons vu plus haut que la plupart des prêtres et même des évêques étaient des hommes mariés et pères de famille, mais qui s'engageaient à la continence en entrant dans les ordres. Quant aux esclaves, l'évêque qui ordonnait un serf sans le consentement de sou maitre, était tenu de payer une indemnité double de la valeur de l'esclave. (Can. 8.)

[293] Canons 1, 2 et 3.

[294] Canons 6 et 7.

[295] Canons 5, 14, 15, 16, 17. Le canon 5 décide que l'évêque coupable de mauvaise gestion sera en premier lieu réprimandé publiquement par ses confrères, et, en cas de récidive, excommunié.

[296] Canon 10.

[297] Vita Sancti Vedasti. — Saint Vedast résidait à Toul lorsque Clovis passa par cette ville au retour de sa glorieuse expédition contre les Allemands ; l'évêque Ursus présenta le saint prêtre au roi comme un théologien capable de l'instruire des dogmes du christianisme. Saint Vedast suivit son auguste disciple à Reims et s'y fixa près de saint Remi. Ainsi Clovis confia l'instruction chrétienne de ses compatriotes au missionnaire dont il avait reçu lui-même les premiers enseignements de la foi. Dans une note du rr volume, j'ai suivi l'opinion de MM. de Sainte-Marthe qui pensent que saint Vedast était Franc d'origine ; mais d'autres auteurs disent qu'il était originaire d'Aquitaine, et cette dernière version me semble plus probable. Avant le baptême de Clovis, il n'était guère possible de trouver parmi les Francs un prêtre chrétien, et surtout un catéchiste habile, tandis qu'il est naturel de croire à la réunion de ces qualités dans saint Vedast, prêtre aquitain, réfugié dans le nord de la Gaule pour fuir les persécutions des Wisigoths. Les savants auteurs de la Callia Cristiana supposent que saint Vedast fut ordonné évêque vers l'an 500. Il était impossible que Clovis donnât à cette époque un évêque aux sujets de Ragnacaire, qui ne reconnaissaient point son autorité et qui rejetaient le christianisme. Les Francs de Cambray n'ayant été soumis qu'au commencement de l'année 511, et Clovis étant mort à la fin de cette même année, la date de la fondation de l'évêché se trouve ainsi fixée d'une manière invariable.

[298] Le diocèse de saint Vedast comprenait les cités d'Arras et de Cambray, qui n'ont été séparées en deux évêchés qu'à la fin du XIe siècle. (Gallia Christiana, t. III.)

[299] Le diocèse des Morins a conservé toute son étendue jusqu'à la destruction de la ville de Therouenne par Charles-Quint, en 553. Ce fut à la suite de cette catastrophe qu'on créa les deux évêchés de Boulogne et de Saint Orner, qui reproduisaient à peu près l'ancienne division des deux cités romaines.

[300] Gesta Regum Francorum, c. 4.

[301] Pactus Legis Salicœ, prolog., Edit. Herold.

[302] La priorité du texte d'Hérold a été contestée. Voir à ce sujet les Éclaircissements, à la fin du volume.

[303] Je traduis ainsi, à l'exemple de M. Guizot, le mot aspera, qui n'est que la traduction latine du mot tudesque vrang, véritable étymologie du nom des Francs, et dont le sens répond à celui des mots latins asper et ferox. On sait que le V allemand a le son du F français.

[304] Le chant national qui fut le premier prologue de la loi Salique, me paraît s'arrêter ici ; j'ai mis entre parenthèses les passages qui semblent avoir été ajoutés par Clovis, et qu'on reconnaît aux allusions chrétiennes qui s'y trouvent ; le mot pure d'hérésie surtout est caractéristique de l'époque. La suite du prologue, tel qu'il est inséré dans le texte d'Hérold, à partir des mots at ubi Deo favente, appartient évidemment à un temps postérieur ; il y est fait mention des modifications apportées à la loi par Childebert et Clotaire, dont nous citerons plus bas les décrets, qui sont de la fin du VIe siècle. Voir les Éclaircissements.

[305] C'est ainsi qu'au XVIe siècle, on écrivit en France, pour le mot allemand eidgenossen, huguenot, et, pour le mot landsknecht, lansquenet.

[306] Dans le texte d'Hérold, ces articles ne portent point de formules malbergiennes.

[307] Nous avons vu qu'Eleuthérius, créé par Clovis évêque de Tournay, appartenait à une de ces familles qui avaient quitté la Belgique à mesure que les Francs s'y avançaient.

[308] Grégoire de Tours, Hist., l. 10, c. 27.

[309] Cette objection n'a pas échappé à Montesquieu ; mais il la résout avec cette légèreté dont l'auteur des Lettres Persanes n'a donné que trop de preuves : « On ne trouve, dit-il, dans les lois Salique et Ripuaire aucune trace d'un tel partage de terres ; les Francs avaient conquis ; ils prirent ce qu'ils voulurent, et ne firent de règlements qu'entre eux. » Où sont même ces prétendus réglementa qu'ils auraient faits entre eux ? Mably, copiste de Montesquieu, amplifie cette hypothèse et en fait mieux sentir encore l'invraisemblance : « Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours sur un fait si important permet de conjecturer que les Francs se répandirent sans ordre dans les provinces qu'ils avaient subjuguées, et s'emparèrent sans règle d'une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons, esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouvait à sa bienséance, et se lit des domaines plus ou moins considérables, suivant son avarice, ses forces ou le crédit qu'il avait dans la nation. » (Observations sur l'Histoire de France, l. 1, c. 9.)

[310] Decretio Childeberti regis, art. 4, 5, 7, 8. Il est juste, dit l'art. 5, que celui qui a su tuer injustement apprenne à mourir justement.

[311] Decretio Childeberti regis, art. 7.

[312] Decretio Childeberti regis, art. 15.

[313] Ibid., art. 6. Le vidrigildus ou wehr-geld était la plus haute composition, celle du meurtre. Farfidius, en tudesque verfallen ; irruere, adsalire, selon Eckard. En Islande, où les vieilles coutumes de la race tudesque s'étaient toutes conservées, cet usage ne fut aboli qu'à la fin du XIe siècle. (Gragas, Codex Islandicus.)

[314] Les art. 4 et 5 du décret punissent de mort le voleur et même le receleur. L'art. 11 applique la même peine à celui qui aurait accepté la composition du voleur. C'était défendre, sous peine de la vie, l'observation de la loi germanique. L'art. 18 de l'édit rendu dans le concile de 615 punit de mort le rapt et le viol. L'art. 11 confirme toutes ces mesures rigoureuses par cette déclaration générale : Ut pax et disciplina in regno nostro sit, Christo propitiante, perpetua, rebellio vel insolentia malorum hominum severissime reprimatur.

[315] Il est à remarquer que la révolution politique par laquelle l'aristocratie franque imposa aux derniers rois Mérovingiens l'autorité des maires du palais, suivit de près ces changements dans la législation nationale.

[316] Nous avons vu que l'usage de la Chrenecruda avait été formellement aboli par le décret de Childebert. Le texte d'Hérold, qui parait avoir été écrit vers ce temps, mentionne cette abolition à la suite du titre relatif à cet usage. (Lex Sal., ed. Herold, t. 61.) Le texte carlovingien, au contraire, reproduit le titre de la chrenecruda intégralement et comme une loi en vigueur. Il reproduit également tout le système des compositions.

[317] Chlotarii regis Constitutio generalis, art 11, in fine.

[318] Les formules publiées par Sirmond, et qui paraissent être les plus anciennes de toutes, portent le titre de Formules selon la loi romaine, Formulœ veteres secundiun legem romanam.

[319] Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 41.

[320] « Clovis, chagrin de ces pertes et malade d'une longue fièvre », dit Mézeray.

[321] L'anniversaire de Clovis se célébrait le 25 novembre dans l'église de Sainte Geneviève. Grégoire de Tours dit qu'il mourut la cinquième année après la bataille de Vouillé, c'est-à-dire en 511, cette bataille ayant eu lieu en avril ou mai 507. (Grégoire de Tours, Hist., l. 2, c. 43.)

[322] L'auteur des Gestes des Francs dit que Clovis fonda cette église par le conseil de Clotilde, et qu'il en marqua l'emplacement en lançant sa hache d'armes sur le terrain (Gesta Reg. Franc., c. 57.) Il parait, d'après la Vie de Sainte Geneviève, que la basilique fut terminée par Clotilde. (Vita Sanctœ Genov., c. 54.)